lundi 26 mars 2012

L'affaire de la Saint-Gervais (1)

Voici le texte le plus ancien que j’ai trouvé au sujet de cette affaire dont le lieu central fut le Café de la Régence au début de l’été de l’année 1725. Le texte date de 1735 et l’affaire n’a « que » 10 ans.
On trouve des traces de ce pari stupide tout au long du 18ème siècle et même jusqu’à la moitié du siècle suivant.

Dans ce texte de 1735, outre l’affaire de la Saint-Gervais, l’auteur aborde plusieurs affaires de mœurs, des faits divers etc… ainsi que les jugements associés comme l’indique le titre.

Il n’est pas très bavard sur le passé du sieur Bulliot, alors que j’ai trouvé également un texte de 1835 traitant de cette affaire et qui livre des détails intéressants sur le personnage, ce qui permet de comprendre le comportement incroyable de son héros malheureux.
D'ailleurs, le texte de 1835 laisse à penser que l’auteur a peut-être eu accès aux minutes du procès.

Enfin, le texte de 1735 ne mentionne pas le jeu d’échecs dans le Café de la Régence, contrairement à celui de 1835. Je publierai le texte de 1835 dans un article à suivre.


(textes et images - source Google book)

CAUSES CELEBRES ET INTERESSANTES
AVEC LES JUGEMENTS QUI LES ONT DECIDEES.

Recueillies par Mr. Gayot de Pitaval,
Avocat au parlement de Päris.
TOME SEPTIEME

A LA HAYE
Chez Jean Neaulme
1737

L’année 1725 fut si pluvieuse, qu’il semblait que les cataractes du Ciel fussent ouvertes ; toutes les rivières se débordèrent, ces débordements causèrent un grand préjudice au commerce. Il y eut quelques gens superstitieux qui annoncèrent un second Déluge.
Bulliot natif du Languedoc, banquier à Paris, remarqua que le jour de S.Gervais 19 juin il avait plu extrêmement. Il se persuada que la pluie continuerait pendant 40 jours ; le motif de son opinion fut un proverbe qui a cours parmi le peuple :

S’il pleut le jour de Saint Gervais,
Il pleut quarante jours après.

Infatué de ce sentiment, ce jour-là-même étant dans le Café de la Régence près le Palais-royal, il entra dans une conversation qui avait pour objet les inondations continuelles qui détruisaient l’espérance d’une récolte heureuse, et faisaient appréhender une cherté excessive du bled. Bulliot dit alors qu’on serait bien plus alarmé si cette pluie durait encore 40 jours de suite, et qu’il était prêt à parier que ce malheur était infaillible.
En s’annonçant comme un oiseau de mauvais augure, son pronostic fut mal reçu ; on lui demanda sur quoi il le fondait. J’en suis sûr, répondit-il avec confiance ; que l’on parie contre moi, je suis prêt à mettre au jeu. Il jeta quelques Louis sur une table, pour exciter les curieux et défier les incrédules. Comme son discours n’était pas fort sensé, plusieurs personnes ne voulurent pas parier contre lui ; mais d’autres plus intéressés,  flattés par l’espérance de gagner, mirent au jeu pour relever son défi, autant de Louis qu’il en avait jetés. On consigna l’argent entre les mains de la cafetière, et on écrivit la loi du pari en ces termes :

Si depuis la S.Gervais il pleut, peu ou beaucoup, pendant 40 jours tout de suite, Bulliot a gagné ; s’il discontinue de pleuvoir un seul jour pendant les 40 jours, Bulliot a perdu.

Ce nouveau genre de pari ou de folie irrita la cupidité de tout le café, qui s’empressa de faire la conquête des Louis, dont Bulliot regorgeait tellement, qu’après avoir consigné contre tous ceux qui voulaient parier contre lui, et après avoir épuisé les bourses, il demanda par une espèce d’insulte s’il y avait encore quelqu’un qui voulût gagner contre lui.

Croyant d’aller à une victoire certaine et voulant faire beau jeu à tout le monde, il proposa à ceux qui n’étaient point en argent, de consigner leurs cannes à pommeau d’or, et leur tabatières d’or et autres bijoux de prix, qui furent appréciés et remis entre les mains de la même dépositaire ; il y déposa la valeur des bijoux en espèces. Il fut si beau joueur qu’il consentit que des personnes qui n’avaient ni argent ni bijoux, missent au jeu des chemises de toile d’Hollande, contre lesquelles il déposa encore la valeur en argent.

Cette folie singulière s’étant répandue, dès le lendemain dans le même café de nouveaux parieurs se présentèrent contre Bulliot ; mais l’argent ayant tari chez lui, il proposa à ces nouveaux joueurs de prendre ses billets payables au porteur, ou ses lettres de change. Comme il était en bonne odeur, et qu’il avait toujours fait honneur à ses engagements, on accepta sa proposition : il fit des billets ou lettres de change pour une somme de près de 50 milles écus ; tous ces effets furent pareillement déposés.
On pouvait dire de Bulliot, qu’il était seul contre tous, unus contra omnes, et qu’il ferait, s’il gagnait, le plus beau coup de filet du monde, tandis que toute la campagne serait ruinée et désolée par l’inclémence de l’air.

La renommée, qui a accoutumé de broder et d’embellir les histoires qu’elle raconte, donna un relief prodigieux à celle-ci, et la fit circuler à la ville, à la Cour, d’oreilles en oreilles. Tout le monde était curieux de voir cet homme extraordinaire ; on se le montrait du doigt ; on observait attentivement sa physionomie, et on ouvrait de grands yeux sur lui.
Quand on lui demandait pourquoi il était si ancré dans son opinion, il alléguait le proverbe qu’on a cité, et que le peuple a adopté, moins par la raison que par la rime, encore n’est-elle pas bien riche. 
Un grand seigneur dit en plaisantant, que si Bulliot gagnait son pari, il lui fallait faire son procès comme à un sorcier ; et que s’il le perdait, il le fallait héberger aux Petites-Maisons : il était le sujet de toutes les conversations : les comédiens qui sont esclaves de la mode le jouèrent sur leur théâtre.

Enfin les cataractes du Ciel se fermèrent avant les 40 jours, en dépit du proverbe. La cafetière et les autres dépositaires remirent les enjeux à ceux qui avaient gagné.
Les porteurs des billets et des lettres de change n’eurent pas le même sort.
Les parents de Bulliot le firent interdire, comme un prodigue. Plusieurs parieurs ne voulant point essuyer un procès des plus douteux, rendirent les billets et lettres de change ; d’autres plus avides s’embarquèrent sur la mer orageuse du Palais.

Le procès qui fut d’abord porté au Châtelet, vint enfin au Parlement. Les parieurs voulant paraitre sous une face favorable, n’alléguèrent point leur gageure ; ils dirent qu’ils étaient des négociants de bonne foi, qu’ils avaient pris ces effets sur la place avec confiance, parce que la réputation de Bulliot était entière, il avait satisfait jusqu’ici tous ses créanciers, et c’était violer la loi publique que de leur opposer l’interdiction de leur débiteur qui n’était pas dans les liens de cette interdiction lors de ses engagements ; que si on pouvait les éluder par un pareil moyen, les étrangers perdraient la confiance qu’ils ont en nous ; enfin la bonne foi du commerce qui en est l’âme, exigeait qu’on satisfît les marchands qui avaient donné la valeur de ces billets, et n’avaient aucun sujet de se défier du caractère de Bulliot.

Son frère, qui avait été nommé son curateur, fit tellement connaître la vérité par des présomptions concluantes et par la date des billets, que le procès ayant été appointé au rapport de M. de Vienne, intervint. Arrêt sur la fin de 1726, qui annula tous les paris, dépens compensés.

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