mercredi 29 avril 2020

Paris - Marseille, 1872

En 1872, les joueurs du Café de la Régence renouent avec les parties par correspondance contre des grandes villes européennes.
Après 1834 contre Londres (via le Cercle des Panoramas), puis 1842 contre Pesth, c’est Marseille qui défie les joueurs du Temple des échecs.
En 1884 ce sera au tour de Vienne, dont les conséquences seront importantes pour les échecs en France, mais ce sera l'objet d'un autre article.

Voici quelques extraits de l'hebdomadaire "Le Sport" pour laquelle Jean Préti était le chroniqueur de la rubrique "échecs" à l'époque.

Le Sport - 3 janvier 1872

Un défi, pour une partie d’échecs par correspondance, vient d’être adressé au Café de la Régence, par le Cercle artistique de Marseille.
Les amateurs de la Régence acceptent, et en ce moment une active correspondance s’échange pour régler les conditions.
Quelle que soit l’issue de cette lutte, rendons honneur au Cercle artistique de Marseille pour son initiative.

Jean Preti

Le Sport - 17 janvier 1872 - Source Gallica


Le Sport - 17 janvier 1872

La lutte par correspondance entre Paris et Marseille est commencée ; 500 fr. sont engagés.
Deux parties sont jouées simultanément, l’une où le Café de la Régence a le trait, nommée Partie de Paris, l’autre où le Cercle artistique a le trait nommée Partie de Marseille.
Voici le nom des Amateurs qui font partie de ces deux comités :
Celui de Marseille MM. De Croze, Gès, Legré, Lepeytre, Maczuski, Maurin, Meisels, Michel, Pagliano et Terris.
Celui de Paris MM. Arnous de Rivière, Boiron, Czarnowski, Devinck, Guibert, Lequesne, Preti, Rosenthal, Seguin et Sivinski.
Dans notre prochain numéro nous donnerons les premiers coups de ces deux parties.

Jean Preti


Le Petit Journal - 12 mars 1872 - Source Gallica


Le Sport - 13 mars 1872

Le Petit-Journal, dans son numéro du 12 mars, annonce que des amateurs lyonnais viennent de répondre à une provocation portée par quatre rudes champions de la Régence, à Paris.
Les amateurs parisiens qui ont porté ce défi ne peuvent, à aucuns titres, représenter la Régence, et ils n’ont pas le droit d’engager la responsabilité des forts amateurs de cet établissement.

Jean Preti

Le Sport - 10 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Paris
Le Sport - 24 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Marseille

La lutte échiquienne commencée depuis le mois de janvier dernier entre les amateurs de la Régence et le Cercle artistique de Marseille, s’est ainsi terminée, pour les premiers, par une double victoire ; à cette occasion ils se réuniront demain mercredi dans un banquet, au restaurant du Helder.
Au prochain numéro les détails.

Jean Preti.

Le Sport - 31 juillet 1872 - Source Gallica

Le Sport - 31 juillet 1872

Le banquet des joueurs d’Échecs, dont nous avons parlé dans le dernier numéro, s’est un peu ressenti de la chaleur et de cette époque de villégiature dans laquelle nous sommes ; beaucoup d’amateurs ont répondu à l’appel, mais plus encore se sont fait excuser.
Parmi les présents, nous citerons MM. Le prince Villafranca, Dupin, Lahure, Lequesne, Rosenthal, P. Catelain, Mauban, Preti, etc. etc.
Au point de vue culinaire, le restaurant du Helder, bien connu des abonnés du Sport, a tenu de rester à la hauteur de sa réputation.
Plusieurs toasts ont été portés, notamment au Cercle artistique de Marseille et à M. Rosenthal, qui a répondu quelques paroles chaudement applaudies.
Avant de se séparer, un membre de la Chambre des Députés, se souvenant que M. Grévy était un des illustres champions de l’échiquier français, a porté le toast suivant :
« J’ai l’honneur de porter un toast à M. Grévy, le président de l’Assemblée Nationale, et je prétends que s’il préside si bien, c’est qu’il est un habile joueur d’Échecs ; il sait imposer le respect à l’Assemblée, à ceux qui, dans l’enceinte législative, sont disposés à prendre un ton un peu trop Cavalier ; il rappelle à la raison, ceux que la passion politique rend Fou ; sur son fauteuil présidentiel, il siège inébranlable comme une Tour et quoique bon républicain, il ne fait pas trop échec au Roi. »

Jean Preti

Le restaurant du Helder, 29 boulevard des italiens.
Actuellement un restaurant de la chaîne Pizza Hut...

A l'époque, le restaurant appartient à un des frères Catelain, restaurateurs réputés sur Paris.
On note que Pierre Catelain est à la tête du Café de la Régence et Laurent Catelain rue Montpensier au Palais-Royal. Un détail intéressant, car jusqu'à présent je pensais que seul Laurent Catelain avait été à la tête du Café de la Régence. Un détail à approfondir.

Almanach Didot 1871 - Source Gallica

Image google street

Gravure le 22 février 1873 dans le journal L'Illustration

Voir l'article dédié à cette gravure sur ce blog.
L'échiquier au premier plan représente la position de la partie Paris / Marseille après le 38ème coup des joueurs parisiens.

Voici les deux parties jouées entre Paris et Marseille.
Les commentaires sont de Samuel Rosenthal.
Disons qu'il s'agit d'une version très courte des commentaires fleuves de Samuel Rosenthal pour la revue La Stratégie en 1872.

[Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Marseille Cercle Artistique"] [Black "Paris Café de la Régence"] [Result "0-1"] [ECO "C44"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "128"] {La Stratégie indique "Partie Ponziani" ou "Attaque Staunton" - Voici une partie des analyses fleuves habituelles de Rosenthal. Il est précisé dans la Stratégie : Commencée le 15 janvier 1872 et terminée le 21 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. c3 {Cette ouverture, qui porte le nom de Ponziani, son inventeur, considérée comme une des meilleures, a été souvent jouée dans les parties de match et de tournoi. Il y a contre elle quatre coups principaux de défense : d7-d5, d7-d6, Ng8-f6 et f7-f5} d5 4. Bb5 {Cette attaque donnée par M. Staunton, et qui porte le nom de son auteur, est la meilleure dans la position actuelle.} dxe4 5. Nxe5 Qd5 6. Qa4 Nge7 ({Malgré l'analyse et la note, mise dans le "Livre du Congrès International de 1867" par MM. G.R. Neumann et A. de Rivière, qui indiquent} 6... Bd7 {comme le meilleur, nous n'avons pas cru cette défense suffisante; elle laisse, suivant nous, un avantage aux Blancs: supposons :} 7. Nxd7 Kxd7 {forcé pour ne pas perdre le Pion du centre} 8. Bxc6+ bxc6 {meilleur} 9. Na3 {Ce cavalier menace de se porter en deux coups en e3, et ensuite ils joueront b2-b3, puis Bc1-a3 facilitant ainsi le roque des Blancs de l'un ou de l'autre côté. Les Noirs ont évidemment une position inférieure, puisqu'ils sont déroqués, qu'ils ont un Pion doublé et qu'ils sont, en outre, exposés à des attaques faciles.}) 7. f4 ({Si les Blancs avaient joué } 7. Nxc6 {les Noirs auraient eu deux manières de répondre, qui toutes deux leur auraient également donné l'avantage} bxc6 {1ère manière. Comme l'a joué M. G.R. Neumann dans sa partie contre M. C. de Vere dans le Tournoi de Bade} (7... Nxc6 {2ème manière} 8. Bxc6+ {Pour doubler le Pion} (8. O-O Bd6 9. Re1 O-O 10. Rxe4 Bf5 11. Bxc6 bxc6 12. Re1 Rae8 13. Qd1 Bc2 {et gagnent}) 8... bxc6 9. O-O Bd6 10. Re1 O-O 11. Qxe4 {meilleur} Qxe4 12. Rxe4 Bf5 13. Re1 (13. Re3 Bf4 { Puis Ra8-e8 gagne}) 13... Rae8 14. Rf1 Bd3 {Les pièces blanches étant bloquées, les Tours noires ont le temps de se doubler et de gagner facilement}) 8. Bc4 Qg5 9. g3 ({forcé, car si les Blancs roquent} 9. O-O Bh3 {gagnent}) 9... Qg6 { empêchant de pousser le Pion d4 ou le Pion f4, et arrêtant ainsi le développement des pièces Blanches. Dans le cas de} 10. O-O h5 {donne une attaque formidable}) 7... exf3 8. Nxf3 a6 ({Ici on peut jouer} 8... Bd7 {pour tâcher de roquer du côté de la Dame. Mais comme nous n'avons pas voulu donner la moindre contre-attaque aux Blancs, nous avons préféré chercher à roquer du côté du Roi.}) 9. Bc4 {Joué conformément à la théorie exposé par Bilguer, la Stratégie raisonnée, et Staunton dans son Handbook. Nous pensons cependant que Be2 est préférable} Qh5 {menaçant b7-b5} ({Les théoriciens indiquent ici comme le meilleur :} 9... Qe4+ {prétendant qu'il conduit à l'égalité. Nous croyons ce coup inférieur à cause de} 10. Kf2 Be6 11. d3 {qui donne une bonne position aux Blancs}) 10. Be2 Ng6 11. O-O Bd6 12. Qd1 O-O 13. d4 Bg4 14. h3 f5 15. Bc4+ Kh8 16. Qe1 Bxf3 17. Rxf3 Nh4 18. Rf1 Rae8 19. Qf2 f4 20. Nd2 Re3 21. Nf3 Rxf3 22. gxf3 Ne7 23. Bd2 Nef5 24. Rae1 Rf6 25. Kh1 Ng3+ 26. Kh2 Nxf1+ 27. Rxf1 Rh6 28. Re1 g5 29. Be2 Nxf3+ 30. Qxf3 g4 31. Qe4 f3+ 32. Kg1 Rf6 33. Bxf3 Qxh3 34. Qxg4 Rg6 35. Qxg6 hxg6 {Pendant le cours de cette partie nous avons eu différentes combinaisons plus ou moins brillantes qui nous donnaient des avantages, mais que nous ne considérions pas comme suffisants pour assurer d'un manière certaine le gain de la partie; nous les avons abandonnées successivement, comme cela résulte des notes qui précédent, et nous sommes arrivés à la combinaison définitivement adoptée qui nous a donné le gain de la partie. La Dame, par une suite de coups forcés, arrive à obtenir un Pion passé du côté de la Tour de la Dame, Pion qui coûtera une pièce aux Blancs, ainsi que cela est amplement démontré par les coups qui suivent.} 36. Bg2 Bh2+ 37. Kf1 Qd3+ 38. Re2 Qf5+ 39. Rf2 Qb1+ 40. Ke2 Qxb2 41. Bxb7 Qb5+ 42. Kd1 Bd6 43. Be4 Qa4+ 44. Bc2 Qxa2 45. Bxg6 a5 46. Bf7 Qb2 47. Bd5 a4 48. Rg2 a3 49. Rg8+ Kh7 50. Ra8 Qb5 51. Ba2 Qf1+ 52. Kc2 Qg2 53. Ra4 Bf4 54. Rxa3 Qxd2+ {A partir de ce moment, les Noirs ont visiblement gagné; le Comité de Marseille, qui a conduit cette partie d'une manière fort remarquable, aurait pu l'abandonner ici, mais il l'a continué dans l'espoir de trouver une nullité.} 55. Kb3 Qd1+ 56. Kc4 Qe2+ 57. Kb3 Qb5+ 58. Kc2 Kg6 59. Bg8 Qe2+ 60. Kb3 Qd1+ 61. Kc4 Kg7 62. Ra8 Qf1+ 63. Kc5 Bd6+ 64. Kc6 Qf3+ {D'après la position du diagramme ci-dessus, la résistance des Blancs ne peut durer au-delà de quelques coups; en effet, indépendamment de la position, les forces numériques suffiraient seules à gagner la partie. J'espère donc pouvoir, le mois prochain, donner les notes et variantes des deux Parties. S. Rosenthal} 0-1 [Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Paris Café de la Régence"] [Black "Marseille Cercle Artistique"] [Result "1-0"] [ECO "C42"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "101"] {Défense Pétroff. Commencée le 10 janvier 1872 et terminée le 9 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nf6 {Généralement la défense Pétroff n'est pas considérée comme pouvant amener le gain de la partie, et même, dans la plupart des parties importantes où cette défense a été adoptée, elle a presque toujours succombé.} 3. Nxe5 d6 4. Nf3 Nxe4 5. d4 d5 6. Bd3 Be7 ({Jusqu'à présent, les coups joués de part et d'autre sont considérés comme les meilleurs. L'ancienne défense} 6... Bd6 {, jouée dans une partie par correspondance entre Paris et Pesth est inférieure, comme on peut le juger par la variante suivante} 7. O-O O-O 8. c4 Be6 9. Qc2 f5 10. Qb3 {et les Blancs ont beau jeu; voici, au surplus, une des suites, résultante de l'analyse.} dxc4 11. Qxb7 c6 12. Bxe4 fxe4 13. Ng5 Bc8 14. Qxa8 Qb6 15. Nxe4 Bb7 16. Qxb7 Qxb7 17. Nxd6 {etc.}) 7. O-O Nd6 { Ce coup a été joué en avril 1869 par M. Minckwitz, dans une partie contre M. Zukertort. M. Minckwitz prétendait amener un meilleur développement pour les Noirs} 8. Nc3 Be6 {faible: il eût été préférable de jouer c7-c6} 9. Ne2 {Pour réunir les Cavaliers du côté du Roi, nous pensons que c'est la meilleure attaque pour les Blancs.} Bf5 10. Bxf5 Nxf5 11. Qd3 Nd6 12. Nf4 c6 13. b3 Na6 14. c4 Nc7 15. Ba3 O-O 16. Rae1 Re8 17. Ne5 Ne6 {Dans notre pensée ce coup est une faute qui coûte la partie, car il isole les Pions du centre qui, plus tard, seront pris forcément. Il eût été préférable de jouer Bf8 ou Bf6} 18. Nxe6 fxe6 19. Bxd6 Bxd6 20. f4 Bxe5 21. Rxe5 Qd7 22. Rfe1 dxc4 23. bxc4 Rad8 24. R1e4 Qf7 25. Qe3 Qf6 26. h3 g6 27. d5 b6 28. dxe6 Rd6 29. g4 Rd1+ 30. Kg2 Qd8 31. Qf2 Re7 32. f5 Rd2 33. Re2 Rxe2 34. Rxe2 gxf5 {Les Noirs cherchent une contre-attaque par Rg7 et entrer ensuite dans le jeu des Blancs avec leur Dame. Le coup de la Tour blanche s'emparant de la ligne, détruit cette combinaison.} 35. Rd2 Qf8 36. Qxf5 h6 37. Qg6+ Rg7 38. Qxh6 Rxg4+ 39. hxg4 Qxh6 40. Rd8+ Kg7 41. e7 Qe6 42. e8=Q Qxg4+ 43. Kf2 {Dans cette position la tactique des Blancs consiste simplement à conduire le K en c8 ou en b7 pour être à l'abri des Echecs de la Dame Noire; s'ils cherchaient à couvrir les Échecs, ou sauver leurs Pions, il est peu probable que les Noirs eussent trouvé une nullité, mais la partie eût été beaucoup plus longue.} Qh4+ 44. Ke3 Qe1+ 45. Kf4 Qf2+ 46. Kg5 Qc5+ 47. Kg4 Qxc4+ 48. Kf5 Qc2+ 49. Ke6 Qxa2+ 50. Kd7 Qd2+ 51. Kc8 { Les Noirs abandonnent} 1-0

dimanche 19 avril 2020

Battez Philidor !


En 1882 le Théâtre national de l’Opéra-Comique joue une pièce en un acte ayant pour thème le Café de la Régence et intitulé Battez Philidor ! 
Le spectacle est donné dans la salle Favart, dans le deuxième arrondissement de Paris, qui brûlera en 1887 et sera ensuite reconstruite.

Battez Philidor ! - Opéra-comique en un acte (1882)
Par Abraham Dreyfus, musique Amédée Dutacq

Cette pièce met en scène Philidor et le Café de la Régence en 1777.
C'est ce qui en fait l'intérêt pour ce blog.
Comme vous le verrez en lisant le texte, il est question d'un certain propriétaire appelé Boudignot qui est une pure invention.
En 1777, le "vrai" propriétaire des lieux à cette date est Guillaume Rey, mentionné par Diderot dans "Le neveu de Rameau"

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ;

Dix représentations sont données, mais les critiques de l’époque restent assez mitigées sur la qualité du spectacle.
Le texte est en ligne sur le site Gallica., je le donne un peu plus bas également.

A noter que j'ai cherché en vain la partition de "Battez Philidor" notamment avec l'aide d'amis musiciens. Si vous la trouvez, je suis preneur !

Abraham Dreyfus

Dès la première représentation du 13 novembre 1882, la critique du Figaro (14/11/1882) est assez cinglante.

« (…) Ce livret, agréablement écrit, présente peu de situations musicales : et je ne m’étonne pas qu’il n’ait rien dit à l’imagination de M. Dutacq. Ce jeune compositeur, second prix de Rome, est le fils de notre ancien confrère, Armand Dutacq, le fondateur du Siècle et l’ami de Balzac, qui a laissé de durables souvenirs à ceux qui l’ont connu. 

Ce qui manque à la partitionnette de M. Amédée Dutacq, ce n’est ni le talent, ni le savoir, c’est l’intérêt. J’aime mieux l’attendre à une autre épreuve que de le discuter inutilement aujourd’hui. M. Barré compose avec esprit et bonhomie la physionomie de Philidor ; M. Nicot, enroué, avait fait réclamer l’indulgence, mais il n’en avait pas besoin pour mimer d’une manière amusante le rôle insignifiant de Richard  »

Le journal Le Temps (21/11/1882) publie une critique musicale qui se termine ainsi :

« (…) La comédie de M. Dreyfus est spirituellement écrite ; seulement elle ne prête pas beaucoup à la musique ; elle pourrait même s’en passer, à l’exception de l’air de Doris, qui, du reste, pourrait être chanté tout entier dans la coulisse. M. Dutacq a eu en 1876 le second grand prix à l’Institut ; Battez Philidor ! est le premier ouvrage qu’il ait donné au théâtre.

Malheureusement pour lui, Nicot, subitement enrouée, a chanté son air comme il a pu ; je ne puis donc juger le morceau sur une audition aussi défectueuse ; j’en dis autant de la pastorale que Mme Thuillier a fort bien vocalisé, mais en prononçant les paroles si mal, ou plutôt si peu, que je m’évertuais à me demander de quoi il était question. 


Charles Auguste Nicot

J’ai lu plus tard les paroles dans le livret imprimé ; mais la musique n’y est pas. Le duo des deux amoureux ne m’a pas laissé une impression assez vive. L’ouvrage commence par un chœur des joueurs d’échecs, et termine par un morceau d’ensemble, où le chœur : « Au café Procope ! », avec les entrées successives des parties, m’a paru bien scénique, quoique l’exécution fût hésitante, par la faute des choristes.  »


Louise Victoire Thuillier dite Thuillier-Leloir 

Voici le texte - Source Gallica.

dimanche 12 avril 2020

Deux lettres de Lionel Kieseritzky

Frank Hoffmeister m'a communiqué et traduit de l'allemand deux lettres écrites par Kieseritzky lorsqu'il était à Paris.
Je remercie très sincèrement Frank pour cette découverte et la traduction.

Source des lettres : Tomasz Lissowski, Kieseritzky und von Heydebrand, in: Vlastimil Fiala/Stanislaw Sierpowski (ed.), 
Proceedings of  International Conference of Chess Historians, Kornik, September 16-18, 2002. Olomouc, 2003, p. 149. 


Vous pouvez découvrir sur ce blog une courte biographie de Kieseritzky, mais également voir tous les articles à son sujet en cliquant ici.

Kieseritzky est sur la gauche. Je ne connais pas la référence de ce dessin.

Les deux lettres sont adressées à Tassilo von Heydebrand und der Lasa.

Tassilo von Heydebrand und der Lasa


La première lettre date de 1844.
Kieseritzky parle du Handbuch dont la première édition date de l'année précédente.
Kieseritzky mentionne également l'arrivée à Paris de Staunton pour jouer son 3ème match contre Saint-Amant.
Pour rappel le premier avait eu lieu à Londres au printemps 1843 (remporté par Saint-Amant) et le deuxième à la fin de l'année 1843 à Paris (remporté largement par Staunton).
Ce 3ème match n'aura jamais lieu, même si Staunton s'est bien rendu à Paris au mois d'octobre 1844 et y séjourna plusieurs mois (il repart à Londres en janvier 1845).

La deuxième lettre date de 1852


Kieseritzky y parle de la deuxième édition du Handbuch.
Il donne également quelques détails intéressants : le jeu d'échecs ne remue pas les foules à Paris.
La revue "La Régence" a cessé de paraitre en 1851.
Et ce n'est plus une rumeur, la Place du Palais Royal va être rénovée, mais ceci entrainera la destruction du Café de la Régence.

Celui-ci sera provisoirement à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu de 1853 jusqu'au début de l'année 1855, date à laquelle le Café de la Régence renaîtra au 161 rue Saint-Honoré.

Kieseritzky n'aura pas la chance de connaitre cette nouvelle adresse. Il décède le 19 mai 1853, âgé seulement de 47 ans.

A noter que j'ajoute un petit complément au sujet du joueur M. Des Guis dont parle Kieseritzky.

Voici le texte des deux lettres (traduction Frank Hoffmeister)

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Lettre du 13/25 septembre 1844 à M von der Lasa 

Paris, le 13/25 sept. 1844

Cher Monsieur von Heydebrand,

Ayant l’honneur de vous notifier l’accusé de votre lettre du 3ème jour du mois,
je suis très heureux de vous communiquer en même temps le message, 
qui vient d’arriver, que M. Staunton va bientôt venir. 

Selon sa lettre, il va arriver ici le 10 octobre, accompagné par le Capitaine Evans et plusieurs autres excellents Anglais.

Mais ce qui me réjouit le plus est que vous aussi souhaitez nous donner le plaisir, 
si longtemps désiré, de passer quelque temps à Paris ; 
par cela je vais avoir l’opportunité de présenter mon célèbre compatriote à ces Messieurs de Paris à Paris.

Maintenant nous avons quand même une joie – la traduction de votre œuvre, dont je suis presque désespéré de sa faisabilité, 
je vais maintenant quand même l'accomplir, avec l’aide d’un ami qui a déjà travaillé sur une autre traduction. 

Je me réserve de vous communiquer plus de détails plus tard. 

Veuillez bien me prévenir quand vous souhaitez arriver à Paris. 
Je vous saurais très gré si je pouvais contribuer à rendre votre visite aussi plaisante que possible.

La poste est pressée, et je n’ai que le temps à signer.

Avec le plus grand respect
Votre serviteur tout dévoué 
LKieseritzky.

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Handbuch des Schachspiels (deuxième édition)

Paris, le 11 août 1852,

(Cher Baron très estimé),

Permettez-moi de vous remercier profondément pour l’envoi généreux de votre excellente œuvre. 

La publication de cette deuxième édition est surement une preuve agréable de l’attention accrue pour les échecs en Allemagne. 
Ici également, les meilleurs esprits l’ont salué, même s'ils regrettent de ne pouvoir le suivre qu'en langue étrangère. 
Pour cette raison, le souhait s'est exprimé plusieurs fois d'en faire une traduction française. 

Je voudrais prendre cette traduction à ma charge avec joie, vu qu’une grande partie de la première édition est réellement déjà traduite. 
Mais les coûts sont tellement grands qu’une mise en œuvre ne se réalisera pas facilement.
On aurait besoin, selon un calcul modéré, de 3,000 francs pour le papier et l’impression. 
Par conséquent, si on veut garder le prix de l’original, il faudrait en vendre 250 exemplaires seulement pour couvrir les coûts. 

Mais la France de dispose pas d’un tel chiffre d’enthousiastes pour les échecs, 
parce qu’elle ne prend même pas le soin de maintenir son seul journal d’échecs.
Au cours de cette année, poursuivre le journal semble impensable, mais il est possible et même probable que la situation s’améliore à l’année prochaine. 

Si, ce qui est à souhaiter, le cercle d’échecs actuel se dissout, une nouvelle association pourrait se fonder avec les meilleurs éléments et esprits.

Mais il est encore beaucoup plus important de savoir que le Café de la Régence va cesser d'exister, 
suite à un décret qui pourrait être adopté dans les jours à venir, selon lequel la place devant le Palais Royal devrait être décoré avec des Arcades. 
Dans ce cas-là, la maison No. 243, dans lequel le Café se trouve, va être démolie. 

Nous ne savons pas encore oû nous devrons aller.

Le Café a récemment subi une perte sévère avec la mort de M. Des Guis, un de nos plus forts joueurs. 

Avec le plus grand respect, j’ai l’honneur de rester 
Votre servant tout dévoué

LKieseritzky.

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En complément, voici comment Alphonse Delannoy présente ce joueur, M. Des Guis, qui vient de décéder en 1852

Joueur plus expérimenté, plus consommé peut-être, M. des Guis, le croqueur de poules, 
nous a paru réunir toutes les qualités qu’exigeait autrefois ce brave La Bourdonnais lorsqu’il parcheminait un amateur et l’admettait au doctorat. 
Si la conception dans cet athlète n’est pas toujours brûlante et hardie, 
il y a dans son intelligence une source abondante de finesses, de ruses et de pièges. 
Personne n’a peut-être jamais su mieux masquer sous la cendre ou sous la farine des allures de chat endormi. 
Il temporise, il attend, il fait gros dos et sommeille ; 
puis, tout à coup il se réveille, saute, bondit et dévore sa proie sans lui donner même le temps de crier. 
C’est donc un des lutteurs de l’espèce la plus dangereuse ; 
ses combinaisons cachent presque toujours quelque profond mystère dont la pénétration est ordinairement fatale aux indiscrets. 


La Régence – septembre 1850 – article d’Alphonse Delannoy


mardi 7 avril 2020

Une revanche de Waterloo

En 1836, Joseph Méry, ami de La Bourdonnais, écrit un poème échiquéen si l'on peut dire, où il décrit en vers une des victoires de La Bourdonnais face à Mac-Donnell en 1834 (17ème partie du 1er des 6 matchs entre les deux joueurs).
Ce poème sera publié dans "Le Palamède" en avril 1843.



Je me suis lancé dans une vidéo pour cet article.
Celle-ci n'est pas sans hésitation, et malheureusement je fais une faute de liaison à un moment...
Soyez indulgent.
La vidéo est suivi d'un échiquier interactif et du texte du poème.


Voici ce que j'en dis dans mon livre, dans le chapitre 8 consacré à La Bourdonnais.

« En 1836, M. Méry a composé ce petit poème sur une partie jouée en Angleterre, deux ans avant, entre La Bourdonnais et Mac-Donnell. L’ancien Palamède a donné cette partie (T. Ier, p.201). Quant au poème, il fut joint à un des numéros de cette époque, et envoyé à quelques abonnés ; mais il n’a jamais été partie intégrante du Palamède. Nous cédons à de nombreuses demandes en le reproduisant ici. Dernièrement, il a figuré aussi dans les Revues anglaises consacrées aux Échecs.  »

Son titre est assez révélateur de la fierté apportée aux Français de la victoire de La Bourdonnais qui est au faîte de sa gloire ; « Une revanche de Waterloo, ou une partie d’échecs, poème héroï-comique, par Méry » !

« Avis essentiel – Le lecteur qui suivra la partie d’échecs de ce poème sur l’échiquier voudra bien se rappeler que toutes les fois que je me sers de cette expression, Une pièce franchit deux cases, ou trois, ou six, ou deux degrés, ou trois relais, etc., la case où se trouvait la pièce est toujours comprise dans ce nombre. Au contraire : lorsque je dis qu’une pièce se place à deux ou trois cases devant ou en avant d’une autre pièce, la case de cette dernière ne doit pas être comprise dans le calcul. »

Et circa regem atque ipsa ad praetoria densae Miscentur. Virgile, Georg, liv. Iv »




[Event "Match Labourdonnais-McDonnell(1)+15-6=4"] [Site "London"] [Date "1834.??.??"] [Round "17"] [White "La Bourdonnais, Louis Charles Mahe de"] [Black "McDonnell, Alexander"] [Result "1-0"] [ECO "D20"] [PlyCount "57"] [EventDate "1834.06.??"] [EventType "match"] [EventRounds "25"] [EventCountry "ENG"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. d4 d5 2. c4 dxc4 3. e3 e5 4. Bxc4 exd4 5. exd4 Nf6 6. Nc3 Be7 7. Nf3 O-O 8. Be3 c6 9. h3 Nbd7 10. Bb3 Nb6 11. O-O Nfd5 12. a4 a5 13. Ne5 Be6 14. Bc2 f5 15. Qe2 f4 16. Bd2 Qe8 17. Rae1 Bf7 18. Qe4 g6 19. Bxf4 Nxf4 20. Qxf4 Bc4 21. Qh6 Bxf1 22. Bxg6 hxg6 23. Nxg6 Nc8 24. Qh8+ Kf7 25. Qh7+ Kf6 26. Nf4 Bd3 27. Re6+ Kg5 28. Qh6+ Kf5 29. g4# {The Chess Player's Chronicle 1841, p. 294} 1-0