dimanche 8 juillet 2018

Das Café de la Regence in Paris

Dernièrement, j’ai fait l’acquisition d’une gravure allemande représentant le Café de la Régence.
Je l’avais déjà vue sur internet, mais malheureusement à chaque fois elle était de mauvaise qualité.


Celle-ci a été publiée en 1867 dans le journal ou la revue « Die Gartenlaube » avec un texte en vieil allemand. Je remercie tout particulièrement mon amie Lisa De Cohen qui a effectué la traduction de ce texte, dont je publie ici les extraits les plus intéressants.



Le Café de la Régence à Paris

Les joueurs d'échecs forment une société silencieuse qui s'étend sur toute la terre. Comme les loges des francs-maçons, ils ont leurs cercles et leurs clubs pour des réunions régulières dans tous les pays. Les statuts sont discutés et établis, les novices sont recrutées et formées, de chaudes batailles sont livrées et de précieuses lettres de noblesse distribuées. Ce que les penseurs de toutes les nations ont trouvé dans le domaine des soixante-quatre cases a été soigneusement enregistré et préservé, et les volumes de la littérature échiquéenne se comptent par centaines.

L'Espagne et l'Italie ont eu leurs beaux jours; La France, l'Angleterre et l'Allemagne défendent leurs drapeaux avec plus ou moins de succès, mais la Russie montre une dominance de premier ordre.
Cependant, ce n'est pas seulement en Europe que le jeu noble s'est élevé à la hauteur d'une science; Même maintenant, quand nous feuilletons les journaux d'échecs anglais, nous admirons de beaux échantillons de parties, et nous trouvons un formidable champion dans l'Asie lointaine: l'Indien Mocheshunder.

Les victoires de l'Américain Paul Morphy ont fait la une de tous les journaux, et ont suscité de l'intérêt même parmi ceux qui n'avaient jamais montré d’intérêt pour les échecs auparavant. Ces faits trouvent leur explication dans la nature du jeu, comparable à aucun autre. Le jeu d'échecs se réveille et forme certaines des plus belles qualités de l'homme. Sagesse, audace, persévérance, maîtrise de soi et présence d’esprit sont on ne peut plus nécessaires !


(…)

Pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas y passer toute une vie, et qui voudraient quand même être de bons joueurs d'échecs, je vais les initier et leur dire, que même sans toutes ces tribulations, ils peuvent prendre beaucoup de plaisir aux échecs et gagner des parties. Chaque chose a deux côtés, et il est très possible que les échecs soient incroyablement faciles à apprendre comme vous le constaterez en lisant ce très joli exemple :

Un joueur d'échecs de ma connaissance, qui aimait taquiner les gens, tomba sur un joueur de Whist qui ne voulait pas jouer aux échecs, car il trouvait le jeu trop difficile pour lui.

« Mais, mon cher Monsieur », répondit le joueur d'échecs sans hésiter, « le jeu de whist est infiniment plus difficile, comme je vais vous le prouver tout de suite. Sans mentionner que vous vous battez contre des ennemis inconnus parce que vous ne connaissez pas les cartes de vos adversaires et ni les vôtres ! Pendant qu’aux échecs vous voyez chaque coup que votre adversaire peut jouer ; comme je l'ai dit, sans mettre ce grand avantage en attaque trop en avant, je tiens à vous rappeler qu'au whist vous avez à maîtriser l'avenir comme le passé : vous devez sans cesse jouez en vous rappelant les cartes déjà jouées ; aux échecs en revanche, seul l’avenir vous intéresse, chaque pièce prise n’existe plus, comme un train déjà parti ; vous n'avez plus besoin d'y penser. Vous n'avez qu'à façonner du présent un avenir aussi favorable que possible. Le jeu devient donc plus facile à chaque coup ! ».

Existe-t-il une meilleure observation pouvant expliquer une chose si intenable ?
Et si je tentais de décrire la vie échiquéenne du Café de la Régence. (…) visitons la scène parisienne des joutes d'échecs. Le Café de la Régence, rue Saint Honoré 161, est situé dans des nouveaux bâtiments presque au même endroit que l'ancien. Depuis sa création, il est le rendez-vous des amoureux et des acteurs de notre jeu. C'est l'un des rares cafés parisiens qui compte un grand nombre d'habitués.



Même les étrangers y deviennent des habitués pendant leur séjour à Paris ; ils regardent les grands joueurs d'échecs et apprennent bientôt à trouver des adversaires de même niveau qu’eux. Les joueurs d'échecs se connaissent rapidement et dirigent leurs pas jusqu'à la rue Saint-Honoré aussi souvent que leur temps le permet, jusqu'à ce qu'ils disparaissent pour laisser leur place à de nouvelles apparitions. - sans laisser de trace, sinon la mémoire de certaines parties brillamment jouées donne aux habitués réguliers, même pour une courte période, du matériel de divertissement.

Mais dans le sentiment de sa propre grandeur, l'éloge n'est que parcimonieux :
« Avez-vous joué avec ce petit polonais ? L’un d'eux demande à son voisin.
- Mais oui ! Il est malin ce monsieur ! C'est déjà une reconnaissance forte donné à très peu.

Les Allemands sont d’un augure favorable où il n'est pas nécessaire de dire : « Pardon Monsieur, je suis allemand ! » Non, chaque fois que je présente un grand joueur d’échecs à un compatriote, ils marmonnent poliment et disent quelque chose à propos d'une nation de penseurs etc., ce qui forme un agréable contraste avec la « Tête-Carrée » et d'autres doux surnoms par lesquels nos amis parisiens aiment nous appeler.

En général, une atmosphère très agréable domine, où de nombreuses personnalités viennent jouer une bonne partie d'échecs, car même à Paris ceci est seulement possible au Café de la Régence. Le comte X entre, commande un parfait et prend de côté un « prince des échecs », appellation en vogue, pour lui demander solennellement de glorifier par sa présence la petite soirée qu'il va organiser.


« Vous y jouerez une partie d'échecs, et je serai ravi de montrer un échantillon de votre merveilleux talent à mes amis. C'est ma plus grande satisfaction de pouvoir vous donner ce triomphe. » À cette occasion, un billet de banque discret, mais pas trop détestable passe du portefeuille du comte à la poche du joueur d'échecs, qui avec une grande agitation, promet d'arriver à l’heure et dîne aujourd'hui au Palais Royal pour 5 francs au lieu des 95 centimes habituels à la Soupe Duval.

Le Café de la Régence se compose de trois pièces : le café proprement dit où jouent les non-fumeurs, l'estaminet, et quelques marches qui mènent dans une salle de billard. En outre, au premier étage se trouve le local de réunion d’un club fermé, guère fréquenté.

Notre illustration montre l’estaminet, où bien que les décorations murales habituelles des cafés y soient absentes, contient les bustes et les noms de nombreux et célèbres joueurs d’échecs. Il est le centre de toute la vie et de l'activité de ce lieu, où les meilleures parties et le plus grands nombre y sont joués. Ici on joue aux échecs tous les jours à partir de 10 heures du matin, à n'importe quel moment de la journée, et jusqu'à minuit. Certains individus prennent à peine le temps de déjeuner et sautent immédiatement sur chaque adversaire potentiel.

Dans cette pièce, vous pouvez toujours voir la table de marbre sur laquelle Bonaparte a joué. Ici se sont assis les huit adversaires de l'Américain Paul Morphy le 27 Septembre 1858 : M. Baucher, Bierwirth, Bornemann, Guibert, Lequesne, Potier, Preti, Seguin, alors que Morphy se trouvait dans la salle de billard. L’issue de cette fameuse séance de jeu à l’aveugle est connue : Morphy a remporté six des huit parties et seuls Lequesne et Guibert ont eu la chance de faire une partie nul. Dix heures furent nécessaires pour cette lutte opiniâtre.


Parmi les spectateurs de cet événement se trouvaient plusieurs célébrités de l’échiquier, tels que Saint-Amant, Laroche N. A., également le duc de Brunswick, un descendant du célèbre « Gustavus Selenus » et Méry, un poète Français également compositeur de chansons populaires. Il a autrefois fois glorifié les combats entre La Bourdonnais et Mac Donnel dans un poème épique.
Le duc de Brunswick, quant à lui, s'était familiarisé avec le jeu à Paris, puisqu'il avait eu de nombreuses consultations avec Harrwitz, le comte Isouard et Casabianca.
Les deux gentilshommes, le duc et le poète, furent invités dans une station thermale sur le Rhin pour une démonstration du jeu d’échecs, et firent l’éloge du jeune Américain.

On joue sur des échiquiers robustes et spacieux qui, une fois pliés, peuvent contenir les figurines ; Celles-ci sont faites de bois travaillé de couleur jaune et noir pour le modèle anglais, les soi-disant pièces d’échecs « Staunton ». Sur les bords surélevés de l’échiquier, chaque joueur dispose à sa droite de trous où chacun indique le nombre de ses victoires par l’insertion d’allumettes, de telle sorte que le spectateur qui vient d’arriver peut immédiatement voir quel joueur a un avantage.

Le spectateur au Café de la Régence mérite également d’être glorifié ! Nous savons qu’il n’est pas facile de lutter contre ses propres pensées bonnes ou mauvaises, à la vue d'une position intéressante, et de préserver toujours la même impartialité, le même calme, et la même dignité.
Il ne donne pas de coups de coude secret au joueur et ne le frappe pas au pied pour l'avertir d'un danger imminent. Seul un étranger de ce lieu pourrait agir autrement, de procéder à des murmures indignés, signe d’indélicatesse, voire de rencontrer le regard des joueurs via un clin d’œil.

(…) au Café de la Régence on joue généralement pour de l'argent, le plus souvent la partie à 50 centimes, ou à 1 franc, mais aussi à des enjeux beaucoup plus élevés. En outre, le perdant paie les « frais de table » qui sont de 4 centimes pour l'hôte, et sont à renouveler quand un joueur change d’adversaire.



En jouant de l'argent, le besoin est apparu d’égaliser les forces entre les plus forts et les plus faibles.  Quatre classes ont vu le jour, dont les représentants jouent entre eux avec des forces égales. Par contre, quand un joueur mieux classé rencontre un joueur de niveau inférieur, selon sa classe il doit donner un avantage. Les avantages possibles selon les écarts de classe : Pion et trait, Pion et deux traits, Cavalier (ou Fou) et Tour.
Au café de la Régence, les individualités exceptionnelles sont encore plus fortes qu’auparavant pour les joueurs de premier ordre. Ainsi, après la mort Kieseritzky (Lionel Kieseritzky 1805 en Livonie – 1853 à Paris), Daniel Harrwitz fut intronisé et resta un certain temps invaincu dans cette place forte, jusqu’à la fin de son autocratie avec l’arrivée de Morphy, puis la reprise du sceptre par Kolisch etc.

Les joueurs du plus haut rang ont gagné leur place d'honneur dans d'innombrables parties depuis plusieurs années, et nous retrouvons ici les noms bien connus de MM. Laroche, Arnous de Rivière, Journoud, Lecrivain, A. Delannoy, Budzinsky, François Charles Devinck. Les joueurs de second rang peuvent être dénombrés, et viennent ensuite les légions des classes inférieures anonymes.

C’est seulement au travers de parties intéressées qu’il a été possible de classer exactement les joueurs. Car même si quelqu’un peut se placer dans n'importe quelle catégorie, il prend soin de ne pas positionner trop haut ses compétences, comme il peut l’apprendre à ses dépens lors d’une défaite. Une deuxième bonne méthode est un jeu régulier et strict. Il faut bien réfléchir avant de jouer une pièce, dire systématiquement « pièce touchée - pièce jouée ! » et bannir la reprise enfantine des coups une fois pour toutes.

Intéresser chaque partie d’échecs peut être recommandé (à condition bien sûr que l’argent ne joue pas un rôle excessif), car malheureusement dans notre chère Allemagne les abus des « trois mots autorisés » durant les parties, les « reprises de coups » prospèrent et ainsi même les meilleures parties se jouent trop en dilettante.



La seule mauvaise impression un peu trop visible au Café de la Régence, mais pas à craindre pour les normes allemandes, est la présence de nombreux spécimens de - comment dirai-je ? - chevaliers prédateurs, qui comme des araignées guettant leur proie, attendent les nouveaux venus à qui ils peuvent prendre quelques francs.
Ce sont les joueurs d'échecs généralement chevronnés (mais à peine de la deuxième classe) qui se « précipitent comme des chiens », choisissent eux-mêmes leurs adversaires, et ne perdent pas facilement un match ;
Mais cela arrive parfois quand même, mais ils se consolent facilement et abandonnent la partie dès qu'ils reconnaissent leur position comme désespérée - parce que le temps c’est de l'argent - pour remettre, à la vitesse de la pensée, les pièces en place pour une nouvelle partie. Ils sont beaucoup plus aimables, si ces dernières peuvent leur offrir des victoires rapides sur leurs adversaires, tout en admirant et en reconnaissant leur ingéniosité, enchainant les parties les unes après les autres, à leur propre bénéfice. Ils font parfois de longues pauses, et pour les remplir ils jouent une partie de billard ou de dominos auxquelles ils ont la même virtuosité. Les tournois annuels ont un grand nombre de participants, car le système d'équilibrage des classes offre des opportunités favorables aux plus faibles ; d'autre part, les premières classes s'excluent souvent mutuellement, ce qui réduit considérablement l'intérêt de ces compétitions.

Il est frappant de constater que dans un environnement si vivant pour les échecs, la tentative de maintenir en permanence un journal d'échecs en France semble impossible ; Car, de même que Le Palamède et La Régence ont péri, de même la tentative de M. Journoud a échoué. Pourtant la Nouvelle Régence était très bien rédigée avec d’excellents contributeurs, mais sur une plus courte période que ses prédécesseurs. Depuis le 1er Octobre 1864 un nouveau magazine d'échecs a fait son apparition : Le Palamède Français, mais celui-ci traite en même temps d’autres jeux tels que le whist, le billard, etc.

Cela prouve encore une fois de plus que la centralisation française met tout son poids sur ce qui brille, mais trompe sur le véritable état du pays par son apparence imposante. En ce qui concerne les échecs, le Café de la Régence - France, comme on l'appelle généralement, signifie que Paris est la France.

Portons ensuite un regard comparatif sur l'Allemagne. Nous trouvons un intérêt pour le jeu d'échecs à un degré beaucoup plus grand grâce à une diffusion jusqu'aux coins les plus reculés du pays. Ce qui est confirmé par le Schachzeitung, publié en Allemagne depuis plusieurs années, et même, une première depuis 1843, le Leipzig Illustrirte Zeitung qui offre chaque semaine à ses lecteurs une partie d'échecs. Depuis, d'autres journaux ont suivi leur exemple. Ce qui nous manque, c’est juste un point culminant comme le Café de la Régence, dont l'aura est renforcée par la richesse de ses souvenirs historiques.


dimanche 3 juin 2018

Eugène Chatard

Le précédent article était consacré à Jules Arnous de Rivière et il était question brièvement du joueur d'échecs parisien Eugène Chatard.
Il existe peu d'information à son sujet. Quelques parties ont été publiées dans la Stratégie, ce qui permet de se rendre compte de son style particulier, toujours à la recherche de l'originalité dans les ouvertures.

Voici l'article nécrologique concernant Eugène Chatard paru dans La Stratégie en septembre 1924


Nous avons aussi la douleur d'annoncer la mort de l'un de nos bons amis Eugène Chatard, décédé le 15 septembre à La Varenne (Seine), à l'âge de 74 ans.
Joueur de première force, il était connu de tous les amateurs parisiens pour sa tactique audacieuse et inventive, puis par son souci de combattre les développements classiques qu'il appelait ironiquement la routine.
Plusieurs de ses hardiesses ont été par la suite mises en pratique et non sans succès, notamment :

Le Gambit Chatard : 1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?


Une variante du Gambit Blackmar : 1.d4 d5 2.e4 dxe4 3.c4!?


puis cette dernière dans la Partie Française : 1.e4 e6 2.d4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fe7 5.e5 Cfd7 6.h4!? dont la controverse n'est pas épuisée.


Durant ses trente années de pratique dans les différents centres parisiens, il obtint quelques succès dans les luttes officielles et de très nombreuses victoires en des combats particuliers.
D'une aménité parfaite, même dans la défaite, il avait su gagner l'amitié de tous et certainement sa perte sera vivement déplorée de tous les joueurs parisiens. 

La postérité à retenu le coup 6.h4!?, et la variante s'appelle de nos jour "le gambit Alekhine-Chatard".

Au sujet du coup 6.h4!? dans la Partie Française, Jules Arnous de Rivière indique dans "L'Echo de Paris" du 15 juillet 1901 :
"(...) Il se présente un nouveau coup P4TR (h4), imaginé récemment par M.Chatard; coup plus ingénieux que correct, amenant des positions intéressantes."

Dans son livre "Deux cents parties d'échecs" Alekhine met un point d'exclamation au coup 6.h4! en commantant la partie Alekhine/Fahrni - Mannheim 1914, et il précise :

"Ce coup énergétique a été essayé depuis de longues années dans de nombreuses parties légères par l’amateur français Chatard. Le maître viennois A. Albin l’a aussi adopté dans deux parties vers 1900. Mais c’est dans la partie ci-jointe que le coup 6 h2-h4 a obtenu sa consécration internationale."

Jules Arnous de Rivière

En feuilletant le très bon livre "Les échecs spectaculaires" (Aldo Haïk / Carlos Fornasari - Chez Payot), je suis tombé sur un article de Gustave Lazard paru originellement en janvier 1947 dans le "Bulletin ouvrier des échecs".


Cet article décrit quelques anecdotes au sujet de Jules Arnous de Rivière, véritable "pilier" du café de la Régence au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle.

Je vous invite à consulter la biographie que lui consacre Dominique Thimognier sur son site d'utilité publique et historique Héritage des Échecs Français.

L'article de Wikipedia à son sujet ainsi qu'un article du cercle d'échecs de Nantes (document pdf), apportent d'autres précisions sur Jules Arnous de Rivière.

Voici donc cet article de Gustave Lazard :

(…) J’avais vingt-cinq ans et il était septuagénaire à l’époque où je le connus. Admirablement conservé, ce superbe vieillard n’affectait point avec les moins de trente ans les manières condescendantes que son grand âge et son talent eussent autorisées. Il se liait volontiers et , homme du monde, fin causeur, sa conversation était hautement intéressante.

Nantais d’origine, né en 1830, toute sa vie s’écoula presque exclusivement à Paris et notamment au café de la Régence où je le voyais ordinairement.

Avec Philidor, Légal, La Bourdonnais, Deschapelles et Saint-Amant, il complète la demi-douzaine des grands maîtres français vraiment dignes de ce titre.

Il lutta notamment avec Morphy et sur un ensemble de vingt-six parties s’assura six victoires et deux nullités. Résultat remarquable contre le « surhomme » de l’échiquier. L’une de ces victoires comportant une finale Tour contre Tour avec cinq pions de part et d’autre est restée classique (…)

Paul Morphy (à gauche) contre Jules Arnous de Rivière - 1858

(…) Mais Arnous de Rivière n’était pas seulement un virtuose de l’échiquier. Les dames, les dominos, le billard – je l’ai vu faire des séries de trente carambolages – se partageaient également ses faveurs et il publia divers traités consacrés à ce jeu et même à la roulette et au trente-et-quarante.

Je me rappelle qu’il tenta d’introduire en France pour le compte d’une firme américaine un jeu nouveau, le « salta » qui se pratiquait sur un damier avec des pions alternativement bleus et rouges décorés de soleils, de lunes et d’étoiles mais qui n’obtint aucun succès auprès des joueurs d’échecs.

Plateau de jeu du "salta"

Très spirituel, primesautier, ses répliques abondaient en mots à l’emporte-pièce. Coiffé en hiver d’un bonnet d’astrakan je le voyais arriver à la Régence accompagné le plus souvent d’une jeune et jolie personne qui le couvait tendrement du regard. Le maître, de son côté, l’entourait de prévenances et l’appelait affectueusement : Ma fille.

Un intime déclara certain soir à Arnous de Rivière, en désignant du geste la gracieuse accompagnatrice : - Veinard ! Avec tes poils blancs et ton soixante-dixième anniversaire… Le maître répliqua avec le sourire habituel dont il marquait ses boutades : - Je suis comme le poireau, mon ami,. La tête est blanche mais le reste est vert.

Jules Arnous de Rivière et son fameux bonnet d'astrakan.

Un provincial de passage à la Régence et qui se croyait d’une certaine force aux échecs fut mis en rapport avec Arnous de Rivière et sollicita l’honneur de faire quelques parties avec le vétéran. Celui-ci acquiesça et gagna sans grand effort les deux ou trois parties disputées contre cet amateur dont les talents plutôt modestes s’aggravaient d’une excessive lenteur.
- Eh bien, maître, risqua notre homme à l’heure de prendre congé, que pensez-vous de mon jeu ?
De Rivière lui déclara gentiment, avec un fin sourire :
- Je le trouve, mon ami, plus long que large.

Un autre jour je trouvai le vieux lutteur aux prises avec un de mes camarades et remarquant combien le développement de ce dernier laissait à désirer, je risquai :
- Mais pourquoi ne sortez-vous pas vos pièces ?
Ce fut Arnous de Rivière qui me répondit :
- il a raison. Quand il les sort, je les lui prends.

Mais c’étaient les inénarrables duels entre le maître et un excellent amateur Eugène Chatard, qui me procuraient le plus de plaisir. Très fier d’avoir imaginé un gambit assez astucieux, le « Gambit Chatard » (1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?), il disputa à de Rivière de très nombreuses parties sur ce thème, et le plus souvent, les perdaient, non pas tant en raison d’une infériorité de ce gambit que de la supériorité très nette du jeu du vétéran.

La position du gambit Chatard dont il est question dans l'article.
Je n'ai trouvé aucun partie avec cette variante dans la méga database 2017 de la société Chessbase.
Mais je ne vous la conseille pas trop :-)

Mais Chatard, têtu, persévérait, croyait dur comme fer à l’excellence de sa trouvaille et dès qu’il apercevait son adversaire habituel :
- Je vous joue mon gambit.
- Je vous ai déjà prouvé qu’il ne vaut rien.
- Quarante sous ! Je vous joue quarante sous !
- Vous avez fait un héritage ?
Chatard s’entêtait :
- Quarante sous ! Vous avez peur ?

L’autre pointant de l’index vers son pectoral gauche orné du ruban de la médaille militaire, récompense de sa courageuse conduite pendant le siège de Paris, déclara, comique, avec les accents solennels du héros de Corneille :
- Tout autre que Chatard l’éprouverait sur l’heure.
- Alors, quarante sous ?
- Allons-y.
Aussitôt la galerie se groupait autour des antagonistes, bien moins pour assister à de belles variantes que pour jouir des provocations de l’un, et des répliques placides et ironiques de l’autre.

Parfois Chatard, excité, plaquait d’un coup sec sur l’échiquier, la pièce qu’il déplaçait.
- Mon fils, sachez que l’énergie dans l’exécution ne supplée pas à la faiblesse de la conception.

Un jour la nouvelle se répandit à la Régence que Arnous de Rivière – il avait alors 76 ans – était à l’agonie. Il demeurait rue Radziwill, tout près du café, de sorte que l’on délégua aussitôt un de ses vieux amis – Davril – auprès du mourant.
Celui-ci n’avait plus que le souffle. Davril s‘assit en silence auprès du lit du moribond. Au bout d’un moment, sur un signe il s’approcha tout près d’Arnous de Rivière qui lui murmura à l’oreille d’une voix imperceptible qui sentait déjà l’Au-Delà :
- Le gambit Chatard ne vaut rien.
Puis paisible, il s’éteignit.

mercredi 9 mai 2018

Les différentes migrations des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945...

M. Alain Barnier, que je remercie pour sa contribution, m'a communiqué un document intéressant.
Il s'agit d'un extrait d'un livre de poche
Collection La main Blanche, n° 19 ou 20 (le numéro ne figure pas non plus). Imprimeur Martin-Mamy, Crouan et Roques, Lille-Paris, vers 1944 / 1945.


Il est fait mention d'un "Café proche du Palais-Royal où se réunissaient les joueurs d'échecs".
Il s'agit très probablement du Café de la Régence.


Et c'est l'occasion pour moi d'indiquer quelques jalons historiques sur le déplacement des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945 environ.


En fin d'année 1918, c'est la crise au Café de la Régence. Le propriétaire d'alors, M. Lucien Lévy, se fâche avec les joueurs d'échecs de l'U.A.A.R. (Union Amicale des Amateurs de la Régence).


Le Café de la Régence en 1922

J'ai relaté cette affaire dans deux articles, ici puis .
Même les journaux de l'époque évoquèrent ce divorce !

Il fallait donc un nouveau local pour jouer aux échecs, et la tradition des cafés continua durant de longues années.
De 1918 à 1920, le jeu d'échecs se pratiqua à un jet de pierre du local historique, au Café de l'Univers.

Le Café de l'Univers dans les années 1930 (Delcampe)

Il existe toujours une brasserie à l'emplacement du Café de l'Univers.

A l'emplacement actuel du Café de l'Univers (Google map)

C'est à cet endroit que l'association des échecs du Palais Royal est créée.
Cette association succède à la défunte U.A.A.R.

Mais la migration n'était pas terminée, et en 1920 les joueurs d'échecs déménagèrent dans les jardins du Palais-Royal au Café de la Rotonde.
Café aujourd'hui disparu.


Le Café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal en 1922 (Gallica).

En 1922, Alekhine (de dos au milieu de la photo) donna une simultanée à l'aveugle au Café de la Rotonde (Gallica).

Puis en 1931, avec la disparition de ce café de la Rotonde, les joueurs d'échecs se retrouvèrent quelques mètres plus loin au café restaurant le Véfour, ancien Café de Chartres, qui est de nos jours un restaurant réputé.



Et là, dernier soubresaut de notre histoire, le propriétaire du Café de la Régence accepta à nouveau les joueurs d'échecs.
Une partie de ceux-ci revinrent au Café de la Régence jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945.
Après cette date, il n'y a plus rien au sujet des joueurs d'échecs au Café de la Régence.

Dans la revue "l'échiquier de Paris" il est mentionné en avril 1946 deux cercles d'échecs dans le quartier du Palais-Royal. On y retrouve l'association des Échecs du palais-Royal qui disparut au début des années 1950, mais également le fameux cercle parisien Caïssa :

« (…) Cercle Caïssa – Provisoirement installé au Café « Le Dauphin », Place du Théâtre Français (Métro Palais-Royal) et sous l’impulsion énergique et l’intelligente directrice direction de son active Présidente, Mme Le Bey Taillis, le Cercle « Caïssa » poursuit son activité avec le même brio que par le passé. (…)

Échecs du Palais-Royal
La Coupe d’Or 330, rue Saint-Honoré (VIIIème) (…)  »

dimanche 11 mars 2018

Gravure de Morphy à la Régence

Dans plusieurs articles, j'ai parlé de la célèbre simultanée de Paul Morphay qu'il a donné au Café de la Régence le 27 septembre 1858.

Dans son édition du 16 octobre 1858, Le journal "Le Monde Illustré" publia une gravure représentant l’événement. La voici :


M. Claude Geiger, que je remercie, m'a envoyé une variante de cette gravure que je ne connaissais pas.
C'est la même, mais elle est mise en couleur comme vous pouvez le voir.


Le texte indique : "Monsieur Morphy jouant à l'aveugle huit parties d'échecs, dans le Café de la Régence".
Il s'agit en fait d'une illustration datant des années 50/60 (sans plus de précisions) pour une réclame pharmaceutique du produit "Isonutrine".

Voici l'autre face du document.



Le texte en bas de la réclame est le suivant :

Collection des Cafés et Estaminets de Paris : "LA RÉGENCE"
Situé place du théâtre français (1), il doit son nom à la régence du Duc d’ORLÉANS à la mort de LOUIS XIV en 1715. Il sera ouvert en 1718. On y retrouve les philosophes DIDEROT, VOLTAIRE (2) et CHAMFORT. BONAPARTE s'y rendre également puis, plus tard, Alfred de MUSSET. Le peintre REGNAUT y pousse du bois au cours de tournois d'échecs mémorables, MORPHY joue à l'aveugle 8 parties d'échecs à la fois (voir gravure). En 1852 (3), il change d'emplacement tout en demeurant place du Théâtre Français.

Remarques :
(1) A l'origine le Café de la Régence se trouve sur la place du Palais-Royal dès la fin du XVIIème siècle. La plus ancienne trace que j'ai trouvée à ce jour date de 1691. Il s'appelait alors "Café de la Place du Palais Royal".

(2) Même si le nom de Voltaire est cité, plusieurs sources doutent fortement de la présence de Voltaire au Café de la Régence.
Par exemple :

« Nous avons des preuves de la fréquentation de Rousseau à la Régence. 
Pour celle de Voltaire, j’en doute fort et pour cause. 
Lui-même, en effet, a dit formellement : 
« Je n’ai jamais fréquenté aucun café » dans une lettre à Dorat du 6 août 1770. 
Si on le vit à la Régence, ce ne dut être qu’à son dernier voyage à Paris, et je ne crois pas que sa longue apothéose lui laissât alors le temps de descendre jusqu’au café.  »

Chroniques et légendes des rues de Paris – Édouard Fournier – Paris 1864 

(3) C'est probablement à la fin de l'année 1853 que le Café de la Régence est démoli Place du Palais Royal. Il réapparaît ensuite au cours de l'été 1855 au 161 rue Saint-Honoré, là où se jouera la simultanée de Morphy 3 années plus tard.   

dimanche 18 février 2018

Tricentenaire du Café de la Régence

Cette année, c'est le tricentenaire du Café de la Régence.
A l'occasion de ce tricentenaire, il serait bien que la mairie de Paris pose un panneau historique devant le 161 de la rue Saint-Honoré. J'en ai fait la demande et j'attends leur réponse...

Certes le café existait auparavant, mais sous un autre nom "Café de la place du Palais-Royal" et ce dès la fin du XVIIe siècle.

Louis XIV décède le 1er septembre 1715, et le pouvoir revient provisoirement à Philippe, duc d'Orléans. C'est ainsi que commence "La Régence" jusqu'en février 1723.
Et c'est probablement l'installation du Régent au Palais-Royal qui influence le propriétaire du Café à changer le nom de son établissement.

Voici une photo (non datée), qui est en ma possession.
Je pense qu'il est possible de la dater vers 1890.
Il est difficile de rater la pancarte sur la gauche avec la fameuse date de 1718.



Curieusement on trouve cette photo avec des personnages ajoutés.
Ci-dessous, l'heure indiquée par la pendule est la même, et c'est ce détail qui fait penser à une retouche d'image.


Vous pouvez jouer au jeu des 7 erreurs... Pour le moment j'ai trouvé 3 personnages ajoutés, il y en a peut-être d'autres (le couple sur la droite, et l'homme en haut-de-forme debout sur la gauche).

Il est également possible de remarquer le propriétaire du Café de la Régence, Joseph Kieffer.
Il est debout, sur le centre droit de la photo.


A comparer avec la photo qu'un de ses descendants m'a fait parvenir.


Pour terminer, voici un zoom sur l'entrée du Café qui permet de voir les pièces d'échecs sur le chambranle de la porte (si, si, en regardant bien :-))