dimanche 3 juin 2018

Eugène Chatard

Le précédent article était consacré à Jules Arnous de Rivière et il était question brièvement du joueur d'échecs parisien Eugène Chatard.
Il existe peu d'information à son sujet. Quelques parties ont été publiées dans la Stratégie, ce qui permet de se rendre compte de son style particulier, toujours à la recherche de l'originalité dans les ouvertures.

Voici l'article nécrologique concernant Eugène Chatard paru dans La Stratégie en septembre 1924


Nous avons aussi la douleur d'annoncer la mort de l'un de nos bons amis Eugène Chatard, décédé le 15 septembre à La Varenne (Seine), à l'âge de 74 ans.
Joueur de première force, il était connu de tous les amateurs parisiens pour sa tactique audacieuse et inventive, puis par son souci de combattre les développements classiques qu'il appelait ironiquement la routine.
Plusieurs de ses hardiesses ont été par la suite mises en pratique et non sans succès, notamment :

Le Gambit Chatard : 1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?


Une variante du Gambit Blackmar : 1.d4 d5 2.e4 dxe4 3.c4!?


puis cette dernière dans la Partie Française : 1.e4 e6 2.d4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fe7 5.e5 Cfd7 6.h4!? dont la controverse n'est pas épuisée.


Durant ses trente années de pratique dans les différents centres parisiens, il obtint quelques succès dans les luttes officielles et de très nombreuses victoires en des combats particuliers.
D'une aménité parfaite, même dans la défaite, il avait su gagner l'amitié de tous et certainement sa perte sera vivement déplorée de tous les joueurs parisiens. 

La postérité à retenu le coup 6.h4!?, et la variante s'appelle de nos jour "le gambit Alekhine-Chatard".

Au sujet du coup 6.h4!? dans la Partie Française, Jules Arnous de Rivière indique dans "L'Echo de Paris" du 15 juillet 1901 :
"(...) Il se présente un nouveau coup P4TR (h4), imaginé récemment par M.Chatard; coup plus ingénieux que correct, amenant des positions intéressantes."

Dans son livre "Deux cents parties d'échecs" Alekhine met un point d'exclamation au coup 6.h4! en commantant la partie Alekhine/Fahrni - Mannheim 1914, et il précise :

"Ce coup énergétique a été essayé depuis de longues années dans de nombreuses parties légères par l’amateur français Chatard. Le maître viennois A. Albin l’a aussi adopté dans deux parties vers 1900. Mais c’est dans la partie ci-jointe que le coup 6 h2-h4 a obtenu sa consécration internationale."

Jules Arnous de Rivière

En feuilletant le très bon livre "Les échecs spectaculaires" (Aldo Haïk / Carlos Fornasari - Chez Payot), je suis tombé sur un article de Gustave Lazard paru originellement en janvier 1947 dans le "Bulletin ouvrier des échecs".


Cet article décrit quelques anecdotes au sujet de Jules Arnous de Rivière, véritable "pilier" du café de la Régence au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle.

Je vous invite à consulter la biographie que lui consacre Dominique Thimognier sur son site d'utilité publique et historique Héritage des Échecs Français.

L'article de Wikipedia à son sujet ainsi qu'un article du cercle d'échecs de Nantes (document pdf), apportent d'autres précisions sur Jules Arnous de Rivière.

Voici donc cet article de Gustave Lazard :

(…) J’avais vingt-cinq ans et il était septuagénaire à l’époque où je le connus. Admirablement conservé, ce superbe vieillard n’affectait point avec les moins de trente ans les manières condescendantes que son grand âge et son talent eussent autorisées. Il se liait volontiers et , homme du monde, fin causeur, sa conversation était hautement intéressante.

Nantais d’origine, né en 1830, toute sa vie s’écoula presque exclusivement à Paris et notamment au café de la Régence où je le voyais ordinairement.

Avec Philidor, Légal, La Bourdonnais, Deschapelles et Saint-Amant, il complète la demi-douzaine des grands maîtres français vraiment dignes de ce titre.

Il lutta notamment avec Morphy et sur un ensemble de vingt-six parties s’assura six victoires et deux nullités. Résultat remarquable contre le « surhomme » de l’échiquier. L’une de ces victoires comportant une finale Tour contre Tour avec cinq pions de part et d’autre est restée classique (…)

Paul Morphy (à gauche) contre Jules Arnous de Rivière - 1858

(…) Mais Arnous de Rivière n’était pas seulement un virtuose de l’échiquier. Les dames, les dominos, le billard – je l’ai vu faire des séries de trente carambolages – se partageaient également ses faveurs et il publia divers traités consacrés à ce jeu et même à la roulette et au trente-et-quarante.

Je me rappelle qu’il tenta d’introduire en France pour le compte d’une firme américaine un jeu nouveau, le « salta » qui se pratiquait sur un damier avec des pions alternativement bleus et rouges décorés de soleils, de lunes et d’étoiles mais qui n’obtint aucun succès auprès des joueurs d’échecs.

Plateau de jeu du "salta"

Très spirituel, primesautier, ses répliques abondaient en mots à l’emporte-pièce. Coiffé en hiver d’un bonnet d’astrakan je le voyais arriver à la Régence accompagné le plus souvent d’une jeune et jolie personne qui le couvait tendrement du regard. Le maître, de son côté, l’entourait de prévenances et l’appelait affectueusement : Ma fille.

Un intime déclara certain soir à Arnous de Rivière, en désignant du geste la gracieuse accompagnatrice : - Veinard ! Avec tes poils blancs et ton soixante-dixième anniversaire… Le maître répliqua avec le sourire habituel dont il marquait ses boutades : - Je suis comme le poireau, mon ami,. La tête est blanche mais le reste est vert.

Jules Arnous de Rivière et son fameux bonnet d'astrakan.

Un provincial de passage à la Régence et qui se croyait d’une certaine force aux échecs fut mis en rapport avec Arnous de Rivière et sollicita l’honneur de faire quelques parties avec le vétéran. Celui-ci acquiesça et gagna sans grand effort les deux ou trois parties disputées contre cet amateur dont les talents plutôt modestes s’aggravaient d’une excessive lenteur.
- Eh bien, maître, risqua notre homme à l’heure de prendre congé, que pensez-vous de mon jeu ?
De Rivière lui déclara gentiment, avec un fin sourire :
- Je le trouve, mon ami, plus long que large.

Un autre jour je trouvai le vieux lutteur aux prises avec un de mes camarades et remarquant combien le développement de ce dernier laissait à désirer, je risquai :
- Mais pourquoi ne sortez-vous pas vos pièces ?
Ce fut Arnous de Rivière qui me répondit :
- il a raison. Quand il les sort, je les lui prends.

Mais c’étaient les inénarrables duels entre le maître et un excellent amateur Eugène Chatard, qui me procuraient le plus de plaisir. Très fier d’avoir imaginé un gambit assez astucieux, le « Gambit Chatard » (1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?), il disputa à de Rivière de très nombreuses parties sur ce thème, et le plus souvent, les perdaient, non pas tant en raison d’une infériorité de ce gambit que de la supériorité très nette du jeu du vétéran.

La position du gambit Chatard dont il est question dans l'article.
Je n'ai trouvé aucun partie avec cette variante dans la méga database 2017 de la société Chessbase.
Mais je ne vous la conseille pas trop :-)

Mais Chatard, têtu, persévérait, croyait dur comme fer à l’excellence de sa trouvaille et dès qu’il apercevait son adversaire habituel :
- Je vous joue mon gambit.
- Je vous ai déjà prouvé qu’il ne vaut rien.
- Quarante sous ! Je vous joue quarante sous !
- Vous avez fait un héritage ?
Chatard s’entêtait :
- Quarante sous ! Vous avez peur ?

L’autre pointant de l’index vers son pectoral gauche orné du ruban de la médaille militaire, récompense de sa courageuse conduite pendant le siège de Paris, déclara, comique, avec les accents solennels du héros de Corneille :
- Tout autre que Chatard l’éprouverait sur l’heure.
- Alors, quarante sous ?
- Allons-y.
Aussitôt la galerie se groupait autour des antagonistes, bien moins pour assister à de belles variantes que pour jouir des provocations de l’un, et des répliques placides et ironiques de l’autre.

Parfois Chatard, excité, plaquait d’un coup sec sur l’échiquier, la pièce qu’il déplaçait.
- Mon fils, sachez que l’énergie dans l’exécution ne supplée pas à la faiblesse de la conception.

Un jour la nouvelle se répandit à la Régence que Arnous de Rivière – il avait alors 76 ans – était à l’agonie. Il demeurait rue Radziwill, tout près du café, de sorte que l’on délégua aussitôt un de ses vieux amis – Davril – auprès du mourant.
Celui-ci n’avait plus que le souffle. Davril s‘assit en silence auprès du lit du moribond. Au bout d’un moment, sur un signe il s’approcha tout près d’Arnous de Rivière qui lui murmura à l’oreille d’une voix imperceptible qui sentait déjà l’Au-Delà :
- Le gambit Chatard ne vaut rien.
Puis paisible, il s’éteignit.

mercredi 9 mai 2018

Les différentes migrations des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945...

M. Alain Barnier, que je remercie pour sa contribution, m'a communiqué un document intéressant.
Il s'agit d'un extrait d'un livre de poche
Collection La main Blanche, n° 19 ou 20 (le numéro ne figure pas non plus). Imprimeur Martin-Mamy, Crouan et Roques, Lille-Paris, vers 1944 / 1945.


Il est fait mention d'un "Café proche du Palais-Royal où se réunissaient les joueurs d'échecs".
Il s'agit très probablement du Café de la Régence.


Et c'est l'occasion pour moi d'indiquer quelques jalons historiques sur le déplacement des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945 environ.


En fin d'année 1918, c'est la crise au Café de la Régence. Le propriétaire d'alors, M. Lucien Lévy, se fâche avec les joueurs d'échecs de l'U.A.A.R. (Union Amicale des Amateurs de la Régence).


Le Café de la Régence en 1922

J'ai relaté cette affaire dans deux articles, ici puis .
Même les journaux de l'époque évoquèrent ce divorce !

Il fallait donc un nouveau local pour jouer aux échecs, et la tradition des cafés continua durant de longues années.
De 1918 à 1920, le jeu d'échecs se pratiqua à un jet de pierre du local historique, au Café de l'Univers.

Le Café de l'Univers dans les années 1930 (Delcampe)

Il existe toujours une brasserie à l'emplacement du Café de l'Univers.

A l'emplacement actuel du Café de l'Univers (Google map)

C'est à cet endroit que l'association des échecs du Palais Royal est créée.
Cette association succède à la défunte U.A.A.R.

Mais la migration n'était pas terminée, et en 1920 les joueurs d'échecs déménagèrent dans les jardins du Palais-Royal au Café de la Rotonde.
Café aujourd'hui disparu.


Le Café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal en 1922 (Gallica).

En 1922, Alekhine (de dos au milieu de la photo) donna une simultanée à l'aveugle au Café de la Rotonde (Gallica).

Puis en 1931, avec la disparition de ce café de la Rotonde, les joueurs d'échecs se retrouvèrent quelques mètres plus loin au café restaurant le Véfour, ancien Café de Chartres, qui est de nos jours un restaurant réputé.



Et là, dernier soubresaut de notre histoire, le propriétaire du Café de la Régence accepta à nouveau les joueurs d'échecs.
Une partie de ceux-ci revinrent au Café de la Régence jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945.
Après cette date, il n'y a plus rien au sujet des joueurs d'échecs au Café de la Régence.

Dans la revue "l'échiquier de Paris" il est mentionné en avril 1946 deux cercles d'échecs dans le quartier du Palais-Royal. On y retrouve l'association des Échecs du palais-Royal qui disparut au début des années 1950, mais également le fameux cercle parisien Caïssa :

« (…) Cercle Caïssa – Provisoirement installé au Café « Le Dauphin », Place du Théâtre Français (Métro Palais-Royal) et sous l’impulsion énergique et l’intelligente directrice direction de son active Présidente, Mme Le Bey Taillis, le Cercle « Caïssa » poursuit son activité avec le même brio que par le passé. (…)

Échecs du Palais-Royal
La Coupe d’Or 330, rue Saint-Honoré (VIIIème) (…)  »

dimanche 11 mars 2018

Gravure de Morphy à la Régence

Dans plusieurs articles, j'ai parlé de la célèbre simultanée de Paul Morphay qu'il a donné au Café de la Régence le 27 septembre 1858.

Dans son édition du 16 octobre 1858, Le journal "Le Monde Illustré" publia une gravure représentant l’événement. La voici :


M. Claude Geiger, que je remercie, m'a envoyé une variante de cette gravure que je ne connaissais pas.
C'est la même, mais elle est mise en couleur comme vous pouvez le voir.


Le texte indique : "Monsieur Morphy jouant à l'aveugle huit parties d'échecs, dans le Café de la Régence".
Il s'agit en fait d'une illustration datant des années 50/60 (sans plus de précisions) pour une réclame pharmaceutique du produit "Isonutrine".

Voici l'autre face du document.



Le texte en bas de la réclame est le suivant :

Collection des Cafés et Estaminets de Paris : "LA RÉGENCE"
Situé place du théâtre français (1), il doit son nom à la régence du Duc d’ORLÉANS à la mort de LOUIS XIV en 1715. Il sera ouvert en 1718. On y retrouve les philosophes DIDEROT, VOLTAIRE (2) et CHAMFORT. BONAPARTE s'y rendre également puis, plus tard, Alfred de MUSSET. Le peintre REGNAUT y pousse du bois au cours de tournois d'échecs mémorables, MORPHY joue à l'aveugle 8 parties d'échecs à la fois (voir gravure). En 1852 (3), il change d'emplacement tout en demeurant place du Théâtre Français.

Remarques :
(1) A l'origine le Café de la Régence se trouve sur la place du Palais-Royal dès la fin du XVIIème siècle. La plus ancienne trace que j'ai trouvée à ce jour date de 1691. Il s'appelait alors "Café de la Place du Palais Royal".

(2) Même si le nom de Voltaire est cité, plusieurs sources doutent fortement de la présence de Voltaire au Café de la Régence.
Par exemple :

« Nous avons des preuves de la fréquentation de Rousseau à la Régence. 
Pour celle de Voltaire, j’en doute fort et pour cause. 
Lui-même, en effet, a dit formellement : 
« Je n’ai jamais fréquenté aucun café » dans une lettre à Dorat du 6 août 1770. 
Si on le vit à la Régence, ce ne dut être qu’à son dernier voyage à Paris, et je ne crois pas que sa longue apothéose lui laissât alors le temps de descendre jusqu’au café.  »

Chroniques et légendes des rues de Paris – Édouard Fournier – Paris 1864 

(3) C'est probablement à la fin de l'année 1853 que le Café de la Régence est démoli Place du Palais Royal. Il réapparaît ensuite au cours de l'été 1855 au 161 rue Saint-Honoré, là où se jouera la simultanée de Morphy 3 années plus tard.   

dimanche 18 février 2018

Tricentenaire du Café de la Régence

Cette année, c'est le tricentenaire du Café de la Régence.
A l'occasion de ce tricentenaire, il serait bien que la mairie de Paris pose un panneau historique devant le 161 de la rue Saint-Honoré. J'en ai fait la demande et j'attends leur réponse...

Certes le café existait auparavant, mais sous un autre nom "Café de la place du Palais-Royal" et ce dès la fin du XVIIe siècle.

Louis XIV décède le 1er septembre 1715, et le pouvoir revient provisoirement à Philippe, duc d'Orléans. C'est ainsi que commence "La Régence" jusqu'en février 1723.
Et c'est probablement l'installation du Régent au Palais-Royal qui influence le propriétaire du Café à changer le nom de son établissement.

Voici une photo (non datée), qui est en ma possession.
Je pense qu'il est possible de la dater vers 1890.
Il est difficile de rater la pancarte sur la gauche avec la fameuse date de 1718.



Curieusement on trouve cette photo avec des personnages ajoutés.
Ci-dessous, l'heure indiquée par la pendule est la même, et c'est ce détail qui fait penser à une retouche d'image.


Vous pouvez jouer au jeu des 7 erreurs... Pour le moment j'ai trouvé 3 personnages ajoutés, il y en a peut-être d'autres (le couple sur la droite, et l'homme en haut-de-forme debout sur la gauche).

Il est également possible de remarquer le propriétaire du Café de la Régence, Joseph Kieffer.
Il est debout, sur le centre droit de la photo.


A comparer avec la photo qu'un de ses descendants m'a fait parvenir.


Pour terminer, voici un zoom sur l'entrée du Café qui permet de voir les pièces d'échecs sur le chambranle de la porte (si, si, en regardant bien :-))



jeudi 11 janvier 2018

Musset joueur d'échecs

La Nouvelle Quinzaine Littéraire consacre une bonne partie de son numéro 1185 (sorti le 15 décembre 2017) au jeu d'échecs.

Marcel Duchamp jouant aux échecs en couverture du numéro 1185

Il est rare que les échecs quittent les revues spécialisées, et je ne peux que féliciter et remercier M. Eddie Breuil pour cette initiative.

Au sommaire

•  Musset, joueur d'échecs par Jean-Olivier Leconte (Maître FIDE) ;
•  Les échecs font partie du patrimoine mondial de l'humanité. Entretien avec Judith Polgar par Eddie Breuil (co-directeur éditorial et joueur d'échecs) ;
•  Jeux Barbares par Franck Colotte (enseignant-chercheur à l'Université de Luxembourg). Réflexion sur le " Joueur d'échecs" de Stefan Zweig ;
•  De la littérature échiquéenne par Eddie Breuil.

La Fédération Française des Échecs en parle également sur son site internet.

Vous pouvez encore trouver la revue en kiosque pendant quelques jours.
Après il faudra la commander en ligne.

Comme vous pouvez le voir j'ai rédigé pour ce numéro un article au sujet d'Alfred de Musset joueur d'échecs.
Une facette méconnue du poète qui a fréquenté régulièrement le Café de la Régence pendant au moins une vingtaine d'années.