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vendredi 2 octobre 2026

Le visage de Philidor à travers ses portraits

À quoi ressemblait vraiment Philidor ?
 
La question semble simple. Pourtant, lorsqu’on rassemble les images qui le représentent, les visages ne sont pas toujours les mêmes. Ici un homme au profil fin et au nez très marqué, là un visage plus plein ; ailleurs encore le sourire presque malicieux immortalisé par Pajou.

Il existe en outre quantité de gravures, lithographies, peintures ou sculptures réalisées après sa mort. Mais leur nombre est trompeur : beaucoup ne sont pas de nouveaux portraits. Ce sont les descendants de quelques images originales, copiées et recopiées pendant deux siècles.
 
L’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on ouvre les anciennes Chroniques Philidoriennes. Ces bulletins n’ont pas été rédigés par des historiens observant Philidor de loin. Ils ont été créés par ses descendants et pour sa famille. Derrière les œuvres des musées apparaissent alors des souvenirs beaucoup plus personnels : un buste vu chez un cousin, un bronze commandé par des grands-parents, des portraits comparés les uns aux autres...
 
En somme, il existe deux généalogies : celle des descendants de Philidor et celle de ses portraits.
 
Portrait de Philidor, par Charles-Nicolas Cochin 1771
Exposé au musée de Dreux en 2025 
Collection privée
 
Cochin et Saint-Aubin : le Philidor de profil
 
Commençons par l’un des visages les plus familiers de Philidor : celui dessiné par Charles-Nicolas Cochin fils en 1771. Philidor a quarante-quatre ans. Il apparaît de profil, avec un visage assez long, un front élevé et un nez très caractéristique. Cette image est importante parce qu’elle semble avoir été réalisée d’après nature et qu’elle va devenir l’une des grandes matrices de l’iconographie philidorienne.
 
En 1772, Augustin de Saint-Aubin la transpose en gravure. La notice de la Bibliothèque nationale est sans ambiguïté : « C. N. Cochin filius delin. ; Aug. de St Aubin sculp. 1772 ». BnF Catalogue général
 

Augustin de Saint Aubin 1772

La gravure connaîtra plusieurs étapes de fabrication. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un exemplaire identifié comme le quatrième état sur quatre dans le catalogue de Bocher. Voilà déjà un petit piège iconographique : quatre états ne signifient évidemment pas quatre portraits. C’est la même plaque, modifiée au cours de son travail.

Puis commencent les copies. Au XIXe siècle, d’autres graveurs reprennent ce profil. Dans la Chronique Philidorienne de 1988, Jean-François Dupont-Danican en reproduisait plusieurs, notamment des images données comme exécutées par Porteau et Masson « d’après Cochin ». 
 

Le premier arbre est donc assez facile à dessiner :
Cochin > Saint-Aubin > copies et adaptations postérieures.
 
Bartolozzi : le même Philidor ?
 
Cinq ans plus tard apparaît pourtant un autre visage. La nouvelle édition de l’Analyse du jeu des échecs, publiée à Londres en 1777, s’ouvre sur un portrait de Philidor par Francesco Bartolozzi.
 

Philidor par Bartolozzi 

Lorsque l’on place le Bartolozzi à côté du Cochin, la différence saute aux yeux. Le profil, le nez, le menton ne coïncident pas vraiment. On reconnaît Philidor parce que l’image nous dit que c’est Philidor, mais ce n’est manifestement pas la reproduction mécanique du dessin de Cochin. Cette différence intriguait déjà la famille. Dans la Chronique de 1988, Jean-François Dupont-Danican compare justement les deux portraits et s'interroge sur leur ressemblance. Chronique 06 (1988)
 
Surtout, Bartolozzi signe son portrait « F. Bartolozzi delin. et sculp. » : il se présente donc comme celui qui a dessiné et gravé l’image. Pour l’instant, rien ne permet donc de faire de son portrait un simple dérivé de Cochin. Il vaut mieux le considérer comme un deuxième type de Philidor. Lui aussi aura ses enfants.
 
La BnF conserve notamment une gravure exécutée à Leipzig par Gottlob August Liebe. Cette fois la filiation est écrite noir sur blanc sous le portrait :
F. Bartolozzi del. ; G. A. Liebe sc. Lipsiae.
 
 
Philidor par Gottlob August Liebe, d'après Bartolozzi

Liebe ne prétend pas proposer un nouveau visage de Philidor : il copie Bartolozzi. C’est un point essentiel pour comprendre toute cette iconographie. Devant une représentation ancienne de Philidor, la première question ne devrait pas être « qui l’a dessinée ? », mais plutôt : de quelle image descend-elle ?

Pajou : quand le portrait devient un souvenir de famille
 
En 1783, nous changeons complètement de registre. Philidor a cinquante-six ans lorsque Augustin Pajou modèle son buste. L’exemplaire conservé aujourd’hui au musée Carnavalet est une terre cuite de 49 centimètres de haut. Au dos sont gravés le nom du sculpteur et la date : « Pajou, 1783 ». Sur le devant apparaissent une lyre et le nom de Philidor. Le musée l’a reçu en 1977 de la Société des Amis du musée Carnavalet et de la Lutèce Foundation de New York. 
 
 

Philidor par Pajou - Musée Carnavalet, Paris

Mais la notice d’un musée ne raconte qu’une partie de l’histoire. Pour cela, il faut retourner à la Chronique Philidorienne. Dans le numéro 3 de 1982, Jean-François Dupont-Danican raconte avoir vu différents exemplaires du buste, notamment en terre cuite ou en majolique, et les avoir comparés. Nous ne sommes plus dans l’histoire de l’art abstraite : les bustes circulent encore dans la famille et chez ses proches. 
 
 
 
Puis arrive une anecdote formidable. Ses grands-parents souhaitaient posséder leur propre Philidor en bronze. Ils auraient donc demandé à leur cousin Gabriel Jousset de faire réaliser un moule par le sculpteur Sollier, à partir d’un exemplaire en terre cuite. Le bronze entra ainsi dans la famille. Et il disparut lors des incendies du Havre en 1940.

Toujours selon Jean-François Dupont-Danican, Sollier aurait conservé le moule et l’aurait ensuite remis au Louvre. L’histoire est précieuse : elle montre que, cent cinquante ans après Pajou, son Philidor était toujours suffisamment présent dans la famille pour que l’on souhaite en posséder une réplique.

En 1997, la Chronique revient encore sur la question et évoque quatre exemplaires du buste, tous jugés très ressemblants. Prudence, cependant : cela ne signifie pas nécessairement quatre terres cuites modelées personnellement par Pajou. Entre un original, un moulage ancien, une copie et une reproduction tardive, il faudra essayer de remettre un peu d’ordre.

Mais le témoignage montre à quel point le buste faisait partie de la mémoire familiale. En 2007 encore, Monique Pradal commence son article consacré aux amis de Philidor par « l’aimable buste de F. A. Philidor, malicieux et souriant, que nous a laissé A. Pajou », avant de parler tout naturellement de Philidor comme de « notre ancêtre ». 

Cette petite expression résume presque tout. Pour nous, le Pajou est une œuvre de musée. Pour ceux qui écrivaient la Chronique Philidorienne, c’était aussi le visage d’un aïeul.

Les enfants de Pajou
 
Cette popularité explique que le buste ait engendré à son tour quantité d’images.
 



La Chronique de 1988 en reproduit plusieurs. Certaines gravures ou lithographies reprennent le profil en l’inversant, phénomène banal dans la reproduction gravée. Une autre représentation publiée dans La Revue musicale en 1921 paraît aujourd’hui assez peu ressemblante, mais appartient à cette longue histoire des transformations du visage de Philidor. 
 
 
 

La Revue Musicale - 1921

Plus curieux encore : la même Chronique reproduit un portrait peint, en ovale, représentant Philidor avec une partition d’Ernelinde. Le bulletin affirme que cette peinture, de 82 × 65 cm, a elle aussi été réalisée d’après le buste de Pajou. Pour le moment, cette peinture demeure mystérieuse. Nous n’en connaissons ni l’auteur, ni la date, ni la localisation actuelle. Mes recherches dans les catalogues disponibles ne m’ont pas permis de la retrouver. Voilà peut-être un bel exemple de document qui était parfaitement familier à la génération ayant rédigé les premières Chroniques et dont nous avons aujourd’hui peut-être perdu la trace.
 
1788 : un Philidor presque méconnaissable
 
Cinq ans après Pajou apparaît pourtant un portrait qui pose un tout autre problème. En 1788 est publiée la partition du Carmen Saeculare. Son superbe titre-frontispice est dessiné par Pietro Antonio Martini et gravé par Huguet. La BnF confirme ces attributions. 
 
 
Trois portraits dominent la composition : Horace, Catherine II de Russie et, à droite, Philidor. Et ce Philidor est étrange. La Chronique de 1982 l’avait déjà repéré et parlait d’un nouveau profil de Philidor.
 
Grâce à l'excellente numérisation de Gallica, on peut aujourd'hui l'examiner de très près. Le contraste avec les autres portraits est frappant. Le visage est beaucoup plus rond. Les joues sont pleines. Le menton est lourd. Le nez paraît plus court. On est bien loin du visage mince et très individualisé sculpté par Pajou cinq ans auparavant. Il faut évidemment rester prudent.
 
Entre cinquante-six et soixante et un ans, Philidor a pu changer physiquement. Martini peut avoir travaillé d’après un dessin aujourd’hui disparu. Il peut aussi avoir simplifié ou embelli son modèle pour l’intégrer à cette grande composition allégorique. Ou, plus simplement, son portrait peut ne pas être très ressemblant.
 
Mais une chose me paraît difficile : voir dans ce médaillon une simple copie de Cochin, Bartolozzi ou Pajou. Pour le moment, il faut donc lui conserver une place à part. Nous avons peut-être ici un quatrième visage de Philidor, dont le modèle reste inconnu.
 
Du portrait de famille au monument parisien
 
L’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Philidor. Lorsque le nouvel Opéra de Paris est construit au XIXe siècle, son nom entre dans une autre dimension. Sur la façade du Palais Garnier apparaît un buste de Philidor, œuvre du sculpteur Adolphe Itasse. Et cette fois, plus personne n’a évidemment pu faire poser le modèle. La Chronique Philidorienne de 1982 le décrit comme un buste « à l’antique », inspiré des gravures antérieures. 

La transformation est spectaculaire. Dans Cochin, Bartolozzi ou Pajou, nous regardions encore un individu : son nez, son regard, ses rides, son sourire.
 

Au Palais Garnier, nous regardons désormais un grand homme. Les vêtements contemporains disparaissent. Le portrait est simplifié, monumental, presque intemporel. Philidor prend place sur la façade d’un des grands temples de la musique française. Et ce détail mérite d’être souligné : c’est le musicien que Paris choisit d’honorer. Pas le joueur d’échecs.

Le visage qui avait circulé dans les livres et dans les familles est désormais sculpté dans la pierre de l'Opéra.

Des portraits qui ont eux aussi une généalogie
 
Finalement, plus on rassemble les images de Philidor, moins il y a de « vrais » portraits. C’est tout le paradoxe. Derrière des dizaines de représentations, nous retrouvons quelques grandes matrices : Cochin, Bartolozzi, Pajou, auxquelles il faut ajouter cet étrange profil du Carmen Saeculare dont l’origine reste à déterminer.

Puis viennent leurs descendants : Saint-Aubin, Liebe, les gravures du XIXe siècle, les lithographies, la peinture d’Ernelinde, le buste monumental de l’Opéra...

Les anciennes Chroniques Philidoriennes donnent à cette histoire une saveur particulière parce qu’elles permettent parfois de suivre ces images hors des musées.
 
On y voit un descendant comparer plusieurs bustes ; des grands-parents demander une reproduction en bronze ; un cousin servir d’intermédiaire avec un sculpteur ; un objet disparaître dans les bombardements du Havre ; un autre portrait être simplement reproduit avec la mention « peinture », comme si tout le monde savait alors de quel tableau il s’agissait.

Aujourd’hui, nous devons parfois repartir à la recherche de ces objets. C’est peut-être la meilleure manière de résumer cette petite enquête : les portraits de Philidor ont connu, eux aussi, une histoire familiale. Certains descendants sont parfaitement identifiés. D’autres ont disparu. Et quelques-uns attendent encore qu’on les retrouve, comme nous le verrons plus tard...

samedi 14 mars 2026

Le jeu d’échecs de Philidor : récit d’un sauvetage patrimonial

Ou comment la mobilisation de quelques personnes a permis le sauvetage d’un objet exceptionnel : le jeu d’échecs personnel de Philidor. 
Qu’elles en soient ici vivement remerciées.

Le premier acte remonte au mercredi 25 février 2026. Ce jour-là, je reçois un SMS de François Zutter, membre de la Chess History and Literature Society, association dont je fais également partie, me demandant si j’avais vu que le jeu d’échecs de Philidor devait être mis en vente aux enchères à Paris le vendredi 13 mars.

Pour ma part, l’information était totalement inattendue. Je n’en avais absolument pas connaissance. Et la nouvelle avait quelque chose d’extraordinaire, tout particulièrement en cette année du tricentenaire de sa naissance.

J’avais déjà eu l’occasion de voir et de photographier ce jeu d’échecs lors de l’exposition consacrée à Philidor au musée de Dreux durant l’été 2025. On pourra voir ici le reportage que j’avais consacré à cette exposition.

Le jeu d'échecs de Philidor exposé au musée de Dreux

Ce jeu figure également en photographie dans un ouvrage de référence, Philidor musicien et joueur d’échecs (Picard, 1995). Ce livre est incontournable pour qui s’intéresse à la vie de Philidor, puisqu’il contient notamment le texte de 135 lettres manuscrites déposées à la bibliothèque de Versailles par la famille Danican Philidor.

Revenons à la vente prévue le 13 mars.
La fiche descriptive du lot 58 se trouve ici :
https://www.rossini.fr/lot/175146/32505197-le-jeu-personnel-du-plus-grand-joueur-dechecs-du-xviiie

Photo provenant du catalogue de Rossini

Il faut souligner que ce jeu d’échecs apparaissait clairement comme l’un des objets majeurs de la vente. Sa photographie figurait d’ailleurs en couverture du catalogue.
 
Couverture et 4e de couverture du catalogue de vente
 
En contact avec la SEPh — Société d’Étude Philidorienne —, sa présidente, Mme Coutin, m’a indiqué :
« Nous avons essayé de raisonner la branche de la famille Philidor qui le possède : en vain ! Les propriétaires ont tenu à la formule “vente aux enchères”, tout en souhaitant qu’il soit préempté par un musée ou une autre institution nationale. »

Dès lors, une question s’imposait : que faire pour “sauver” ce jeu d’échecs historique ?
En tant que président de la commission Art, Culture et Histoire de la FFE, j’ai alors décidé d’alerter largement différents organismes officiels sur cette vente, en adressant dès le soir du 25 février un message à de nombreux destinataires institutionnels : BnF, ministère, musées, etc. 
 
Mon courriel se terminait par ces mots :
« Compte tenu de la portée internationale de cette vente et de l’intérêt probable de collectionneurs étrangers, je souhaite attirer votre attention sur le risque de sortie du territoire national de cet objet. »
 
Éloi Relange, président de la Fédération Française des Échecs, également en copie de ce message, l’a relayé à Yves Marek, ancien président de la FFE, haut fonctionnaire et passionné d’échecs. Celui-ci a immédiatement perçu l’intérêt patrimonial du jeu de Philidor et a soutenu cette demande de préemption. Son intervention a été probablement déterminante pour la suite.

Revenons maintenant au jeu lui-même. 

Oliver Sheppard a mené quelques recherches et m’a signalé cette page qui recense un grand nombre de jeux d’échecs britanniques :
https://www.britishchesssets.com/18thCenturyEnglishSets/index.html

La page suivante présente également une belle collection de jeux d’échecs classés par siècle :
https://www.chessantiquesonline.com/rochford_collection/Eng_Playing_Sets.html

Il est ainsi possible de conclure qu’il s’agit bien d’un jeu d’échecs anglais du XVIIIe siècle. Le modèle exact n’apparaît pas sur ces deux sites, mais on y trouve des exemplaires très proches, qualifiés d’extrêmement rares (avant même de parler de Philidor).

Nous sommes là face à un type de jeu qui donnera plus tard naissance au modèle dit « Calvert », au début du XIXe siècle. 

Un modèle de jeu britannique très proche de celui de Philidor - Photo british chess sets 
Milieu du XVIIIe siècle. Un jeu différent du modèle Français de type Régence. 

Et son évolution au début du XIXe siècle - Modèle Calvert, bien avant le jeu de type Staunton.

Le temps passe, et nous arrivons au vendredi 13 mars, jour de la vente aux enchères.
Ce fut aussi l’occasion de prendre quelques photographies sur place.

La maison de ventes Rossini se trouve rue Rossini, dans le centre de Paris, en face de Drouot, célèbre hôtel des ventes.

Au début de la vente, le jeu de Philidor constituait le lot 58. Très rapidement, les enchères se sont envolées. D’une mise à prix fixée à 8 000 euros, plusieurs enchérisseurs sur internet ont fait monter le prix autour de 20 000 euros. Puis s’est engagé un duel entre une personne présente dans la salle et un enchérisseur au téléphone. Après une joute de quelques dizaines de secondes, le commissaire-priseur adjugeait le jeu d’échecs de Philidor à 65 000 euros (!).

 

Dans la salle de vente, juste avant le coup de marteau final du commissaire priseur 

Immédiatement après la chute du marteau, une femme s’est levée dans la salle en déclarant :
« sous réserve de préemption du musée Carnavalet ».

Soulagement.

Les démarches entreprises avaient donc abouti : une institution avait heureusement perçu l’intérêt d’exposer cet objet au public, plutôt que de le voir potentiellement partir à l’étranger. Il est rare qu’une préemption annoncée n’aboutisse pas. J’espère donc que chacun pourra admirer prochainement ce jeu d’échecs au musée Carnavalet, où se trouve déjà le buste de Philidor sculpté en 1783 par Pajou.

Buste de Philidor au musée Carnavalet à Paris. Par Augustin Pajou, 1783.

Pour terminer, rectifions une erreur que l’on rencontre un peu partout au sujet de Philidor, y compris dans le catalogue de la maison Rossini. Philidor, enfant de France, n’a jamais fui son pays. Il se rendait chaque année à Londres pour des raisons matérielles et professionnelles, et s’est retrouvé bloqué en Angleterre, considéré comme émigré, sans pouvoir revenir à Paris, alors même que tel était son souhait le plus cher, comme le montre sa correspondance, souvent poignante, avec son épouse. 

samedi 1 octobre 2022

L'Automate Turc joueur d'échecs en visite à Paris en 1783

Dans le bandeau, en haut à droite de ce blog, vous pouvez voir une rubrique "Mystères". Il s'agit de plusieurs énigmes au sujet du Café de la Régence. Le 4ème mystère concerne la présence ou non du fameux automate Turc joueur d'échecs au Café de la Régence.
 
Une belle photo de la reconstitution du Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen.
J'ai trouvé cette photo ici


Le Journal de Paris du 18 avril 1783 apporte quelques éléments de réponse. Un certain M. Anthon vient d'arriver de Vienne avec l'Automate. J'ignore qui est M. Anthon, il ne s'agit pas a priori de Wolfgang von Kempelen, le créateur de l'Automate, peut être un associé.

Après l'intéressante description du déroulement de l'attraction, on apprend que les places du spectacle doivent être achetées auprès du propriétaire du Café de la Régence de l'époque, François Haquin.
En 1783, c'est Philidor qui est le maitre du Café de la Régence. Et ce M. Anthon connait sans aucun doute la réputation des joueurs d'échecs à la Régence et il y cherche peut-être un compère pour animer son automate, avec la complicité du propriétaire des lieux. Le lien est en tout cas troublant.
 
La représentation a lieu à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré (rue aujourd'hui disparue), ce qui n'est pas très loin du Café de la Régence, sans doute trop exigu pour accueillir une cinquantaine de spectateurs dans de bonnes conditions.

Journal de Paris - Vendredi 18 avril 1783 - Retronews

 



 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mécanique

M. Anthon vient d’arriver de Vienne avec la fameuse machine qui joue aux échecs, dont il a été question dans plusieurs journaux. Il offre de la montrer à tous ceux qui seront curieux de la voir, et il annonce que cet Automate, Joueur d’échecs, représente une figure d’homme de grandeur naturelle, habillée à la Turque, et assise derrière une commode, sur laquelle est placé l’échiquier ; Il joue une partie aux échecs avec la première personne de la compagnie qui se présente.

Avant que de commencer la partie, M. Anthon ouvre toutes les portes de la commode pour en faire voir l’intérieur, dont la plus grande partie est composée de rouages, leviers, cylindres, cadrans, ressorts, etc. ; les portes refermées, l’automate commence la partie ; il porte la main sur une des pièces, la saisit des doigts, la transfère sur une autre case, l’y lâche, et retire sa main pour la reposer sur un coussin qui se trouve près de l’échiquier ; s’il donne échec, il en avertit son adversaire en faisant signe de la tête trois fois si c’est au Roi, et deux fois si c’est à la Reine ; si son adversaire, soit par inadvertance, soit par dessein, fait une fausse marche, il secoue la tête, prend la pièce mal jouée, et la remet à sa place ; mais alors le coup de l’adversaire est perdu, parce que l’Automate joue son coup immédiatement après.

Si de part ou d’autre l’on donne échec et mat, et si ensuite l’on voulait encore jouer un coup, il refuse de jouer en secouant la tête.

La partie finie, il fait la marche du cavalier de la manière suivante : après que l’on a ôté toutes les figures de l’échiquier, quelqu’un des spectateurs prend un cavalier, le met sur une case qu’il choisit à son gré ; aussitôt l’Automate le prend et parcourt toutes les soixante-quatre cases, en montrant chacune avec le cavalier, et sautant du blanc au noir et du noir au blanc, sans venir deux fois sur la même case, de quoi l’on peut s’assurer, en marquant, d’un jeton, chaque case sur laquelle il a été ; revenu à la première case, dont il est parti, il y lâche le cavalier et retire sa main.

Après la partie d’échecs, les spectateurs font des demandes à cet Automate, auxquelles il répond en montrant sur une table d’alphabet, les lettres qui, prises ensemble, forment la réponse. Cet Automate se verra, pour la première fois, le Lundi 21 de ce mois et les jours suivants. Il jouera deux fois par jour ; savoir, à midi et à cinq heures du soir, à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré. L’entrée est à six francs par personne.
 

 

Comme plus de cinquante à soixante personnes ne pourraient voir commodément en même temps cette machine curieuse, l’on donnera, pour chaque représentation, un nombre proportionné de billets chez le Sieur Haquin, tenant le Café de la Régence, Place du Palais Royal, où l’on pourra savoir d’avance s’il y a encore de la place ou non. C’est pour cela que l’on ne recevra point d’argent à la porte, que l’on ne laissera entrer que les personnes pourvues de billets.

L’on est prié d’observer les heures ci-dessus fixées, sans quoi l’on manquerait de voir l’intérieur de la commode, qui est une des choses essentielles, et qui ne se montre plus après le jeu.

Si quelques personnes de distinction désirent venir voir l’Automate et s’unir un certain nombre à cet effet, M. Anthon sera prêt à les recevoir hors des heures fixées, pourvu qu’elles l’en fassent prévenir la veille.