Il existe en outre quantité de gravures, lithographies, peintures ou sculptures réalisées après sa mort. Mais leur nombre est trompeur : beaucoup ne sont pas de nouveaux portraits. Ce sont les descendants de quelques images originales, copiées et recopiées pendant deux siècles.
La gravure connaîtra plusieurs étapes de fabrication. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un exemplaire identifié comme le quatrième état sur quatre dans le catalogue de Bocher. Voilà déjà un petit piège iconographique : quatre états ne signifient évidemment pas quatre portraits. C’est la même plaque, modifiée au cours de son travail.
Puis commencent les copies. Au XIXe siècle, d’autres graveurs reprennent ce profil. Dans la Chronique Philidorienne de 1988, Jean-François Dupont-Danican en reproduisait plusieurs, notamment des images données comme exécutées par Porteau et Masson « d’après Cochin ».
Cochin > Saint-Aubin > copies et adaptations postérieures.
Lorsque l’on place le Bartolozzi à côté du Cochin, la différence saute aux yeux. Le profil, le nez, le menton ne coïncident pas vraiment. On reconnaît Philidor parce que l’image nous dit que c’est Philidor, mais ce n’est manifestement pas la reproduction mécanique du dessin de Cochin. Cette différence intriguait déjà la famille. Dans la Chronique de 1988, Jean-François Dupont-Danican compare justement les deux portraits et s'interroge sur leur ressemblance. Chronique 06 (1988)
Surtout, Bartolozzi signe son portrait « F. Bartolozzi delin. et sculp. » : il se présente donc comme celui qui a dessiné et gravé l’image. Pour l’instant, rien ne permet donc de faire de son portrait un simple dérivé de Cochin. Il vaut mieux le considérer comme un deuxième type de Philidor. Lui aussi aura ses enfants.
F. Bartolozzi del. ; G. A. Liebe sc. Lipsiae.
Liebe ne prétend pas proposer un nouveau visage de Philidor : il copie Bartolozzi. C’est un point essentiel pour comprendre toute cette iconographie. Devant une représentation ancienne de Philidor, la première question ne devrait pas être « qui l’a dessinée ? », mais plutôt : de quelle image descend-elle ?
Pajou : quand le portrait devient un souvenir de famille
Mais la notice d’un musée ne raconte qu’une partie de l’histoire. Pour cela, il faut retourner à la Chronique Philidorienne. Dans le numéro 3 de 1982, Jean-François Dupont-Danican raconte avoir vu différents exemplaires du buste, notamment en terre cuite ou en majolique, et les avoir comparés. Nous ne sommes plus dans l’histoire de l’art abstraite : les bustes circulent encore dans la famille et chez ses proches.
Toujours selon Jean-François Dupont-Danican, Sollier aurait conservé le moule et l’aurait ensuite remis au Louvre. L’histoire est précieuse : elle montre que, cent cinquante ans après Pajou, son Philidor était toujours suffisamment présent dans la famille pour que l’on souhaite en posséder une réplique.
En 1997, la Chronique revient encore sur la question et évoque quatre exemplaires du buste, tous jugés très ressemblants. Prudence, cependant : cela ne signifie pas nécessairement quatre terres cuites modelées personnellement par Pajou. Entre un original, un moulage ancien, une copie et une reproduction tardive, il faudra essayer de remettre un peu d’ordre.
Mais le témoignage montre à quel point le buste faisait partie de la mémoire familiale. En 2007 encore, Monique Pradal commence son article consacré aux amis de Philidor par « l’aimable buste de F. A. Philidor, malicieux et souriant, que nous a laissé A. Pajou », avant de parler tout naturellement de Philidor comme de « notre ancêtre ».
Cette petite expression résume presque tout. Pour nous, le Pajou est une œuvre de musée. Pour ceux qui écrivaient la Chronique Philidorienne, c’était aussi le visage d’un aïeul.
Les enfants de Pajou
La Chronique de 1988 en reproduit plusieurs. Certaines gravures ou lithographies reprennent le profil en l’inversant, phénomène banal dans la reproduction gravée. Une autre représentation publiée dans La Revue musicale en 1921 paraît aujourd’hui assez peu ressemblante, mais appartient à cette longue histoire des transformations du visage de Philidor.
Plus curieux encore : la même Chronique reproduit un portrait peint, en ovale, représentant Philidor avec une partition d’Ernelinde. Le bulletin affirme que cette peinture, de 82 × 65 cm, a elle aussi été réalisée d’après le buste de Pajou. Pour le moment, cette peinture demeure mystérieuse. Nous n’en connaissons ni l’auteur, ni la date, ni la localisation actuelle. Mes recherches dans les catalogues disponibles ne m’ont pas permis de la retrouver. Voilà peut-être un bel exemple de document qui était parfaitement familier à la génération ayant rédigé les premières Chroniques et dont nous avons aujourd’hui peut-être perdu la trace.
Grâce à l'excellente numérisation de Gallica, on peut aujourd'hui l'examiner de très près. Le contraste avec les autres portraits est frappant. Le visage est beaucoup plus rond. Les joues sont pleines. Le menton est lourd. Le nez paraît plus court. On est bien loin du visage mince et très individualisé sculpté par Pajou cinq ans auparavant. Il faut évidemment rester prudent.
La transformation est spectaculaire. Dans Cochin, Bartolozzi ou Pajou, nous regardions encore un individu : son nez, son regard, ses rides, son sourire.
Au Palais Garnier, nous regardons désormais un grand homme. Les vêtements contemporains disparaissent. Le portrait est simplifié, monumental, presque intemporel. Philidor prend place sur la façade d’un des grands temples de la musique française. Et ce détail mérite d’être souligné : c’est le musicien que Paris choisit d’honorer. Pas le joueur d’échecs.
Le visage qui avait circulé dans les livres et dans les familles est désormais sculpté dans la pierre de l'Opéra.
Puis viennent leurs descendants : Saint-Aubin, Liebe, les gravures du XIXe siècle, les lithographies, la peinture d’Ernelinde, le buste monumental de l’Opéra...
Les anciennes Chroniques Philidoriennes donnent à cette histoire une saveur particulière parce qu’elles permettent parfois de suivre ces images hors des musées.
Aujourd’hui, nous devons parfois repartir à la recherche de ces objets. C’est peut-être la meilleure manière de résumer cette petite enquête : les portraits de Philidor ont connu, eux aussi, une histoire familiale. Certains descendants sont parfaitement identifiés. D’autres ont disparu. Et quelques-uns attendent encore qu’on les retrouve, comme nous le verrons plus tard...
























