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vendredi 19 août 2016

La célèbre partie de Morphy à l'Opéra Italien de Paris


Suite à son arrivée à Paris à la fin de l'été 1858, après avoir battu Harrwitz, puis joué la fameuse simultanée à l'aveugle au Café de la Régence, Paul Morphy invite le champion d'échecs allemand Adolf Anderssen à lui rendre visite.

Celui-ci est professeur de mathématiques à Breslau et ne peut jouer aux échecs que durant ses congés.
Sa visite à Paris serait donc prévue uniquement pour la fin de l'année 1858 et les congés de fin d'année.
Adolf Anderssen

Ce qui laisse plus d'un mois à Paul Morphy, et à son secrétaire et ami Frederick Edge, pour s'imprégner de la vie nocturne et des plaisirs de la vie parisienne...

Voici un extrait du deuxième tome de mon livre (chapitre 17) :

"(...) Dans Le Sport, Saint-Amant écrit que Morphy représente ce que souhaite Paris depuis longtemps, à savoir un héros ! En attendant la réponse d’Anderssen, Paul Morphy se distrait. Il est invité par nombre de mondains et de mondaines qui souhaitent jouer aux échecs avec lui. Et la plus célèbre de ses invitations est sans aucun doute celle du Duc de Brunswick, fanatique du jeu d’échecs.

Morphy et Edge sont ses invités dans sa loge de l’Opéra Italien  où le duc a fait installer un échiquier à demeure pour jouer durant les spectacles. C’est probablement lors de leur première invitation qu’est jouée la fameuse partie que je donne ci-dessous et qui a été reproduite des milliers de fois. Edge précise que seule la musique pouvait faire oublier les échecs à Morphy et que ce jour-là se jouait l’opéra La Norma de Vincenzo Bellini.(...)"


Dans son livre paru en 1859, Frederick Edge indique :

Paul Morphy, The Chess Champion

"(...) H.R.H le Duc de Brunswick est entièrement dévoué à Caïssa ; (…) il joue  aux échecs contre un peu n’importe qui.
Nous étions fréquemment invités dans (la loge du Duc de Brunswick) à l’Opéra Italien. 
Même ici il disposait d’un échiquier, et jouait durant tout le spectacle.
« La Norma » fut représentée durant notre première visite. La loge du Duc se trouvait à droite de la scène, si proche de celle-ci, qu'il était possible d'embrasser la prima donna sans difficulté.
 

La salle Ventadour - Théâtre Italien de Paris 
Il est facile de voir où se trouvait la loge...:-)

Le fauteuil de Morphy était dos à la scène, le Duc et le Comte Isoard lui faisant face. 
Cependant, il ne faut pas croire qu’il était installé confortablement. (…) comme je l’ai déjà dit (Morphy) était absolument passionné de musique (…). La partie commença et se poursuivit : ses adversaires avaient entendu la Norma si souvent qu’ils auraient sans doute pu chanter sans qu’on leur souffle les paroles. Ils ne l’écoutaient pratiquement pas, mais se querellaient l’un et l’autre à tous les coups. 

Source : Gallica
Madame Penco - Cantatrice - Atelier Nadar

Madame Penco, qui tenait le rôle de la prêtresse druidique, regardait avec insistance vers la loge, en se demandant quelle était la cause de cet enthousiasme, se disant que Caïssa était la seule Casta Diva qui importait pour les occupants de la loge.(...)"

Paul Morphy, the chess champion – Chapitre XII – Londres 1859 – Frederick Edge

Curieusement la célèbre partie de Morphy est donnée parfois comme ayant été jouée durant "Le Barbier de Séville", "Le mariage de Figaro" etc. Pourtant son secrétaire est parfaitement clair dans son livre et il n'y a pas de raison pour qu'il donne une fausse information.
Cette partie s'est jouée durant La Norma.

Ensuite sur le lieu il me semble qu'il n'y a aucun doute possible.
"La Norma" est un Opéra Italien et la représentation a donc eu lieu dans la salle Ventadour, c'est-à-dire l'Opéra Italien de Paris à l'époque.

Quant à la date, c'est un peu plus difficile et la consultation des journaux parisiens de l'époque donnent les représentations du 21, 23, 26 ou 30 octobre 1858.

La Presse - Source Gallica.
Ici l'exemplaire du vendredi 29 octobre 1858 annonçant le spectacle pour le lendemain.

Bon, voici la fameuse partie reproduite à l'infini.


[Event "Opéra Italien de Paris"] [Site "Salle Ventadour"] [Date "1858.10.??"] [Round "?"] [White "Morphy, Paul"] [Black "Duc de Brunswick et Comte Isoard"] [Result "1-0"] [ECO "C41"] 1. e4 e5 2. Nf3 d6 3. d4 Bg4 4. dxe5 Bxf3 5. Qxf3 dxe5 6. Bc4 Nf6 7. Qb3 Qe7 8. Nc3 c6 9. Bg5 b5 10. Nxb5 cxb5 11. Bxb5+ Nbd7 12. O-O-O Rd8 13. Rxd7 Rxd7 14. Rd1 Qe6 15. Bxd7+ Nxd7 16. Qb8+ Nxb8 17. Rd8# 1-0

Voici également le magnifique aria Casta Diva de La Norma.
J'aime particulièrement Anna Netrebko dans ce rôle.

dimanche 14 février 2016

L'hôtel de Breteuil

Quand Paul Morphy arrive à Paris, il s'installe d'abord à l'hôtel Meurice, rue de Rivoli.
Sans en préciser les raisons, son secrétaire F.Edge, indique dans son livre qu'ils décidèrent d'en changer un ou deux jours après leur arrivée à Paris pour résider à l'hôtel de Breteuil (jusqu'à la fin de leur séjour parisien). C'est de cet hôtel que Morphy a écrit la lettre citée dans mon précédent article.

Si l'hôtel Meurice existe toujours, ce n'est plus le cas de l'hôtel de Breteuil.
F.Edge indique en page 156 de son livre sur le voyage de Morphy en Europe :
"Hotel Breteuil, at the corner of the Rue de Rivoli and du Dauphin, where we had a magnificent view of the palace and gardens of the Tuileries, and were within a stone's throw of the best quarters of Paris and the Régence."

Emplacement de l'hôtel de Breteuil, au coin de la rue de Rivoli et de la rue du Dauphin (Rue Saint-Roch). Morphy occupe sans doute une chambre en étage et dispose d'une vue dégagée sur les jardins et le palais des Tuileries.

"Hôtel de Breteuil, au coin de la Rue de Rivoli et du Dauphin, ou nous avions une vue magnifique du palais et des jardins des Tuileries, et où nous étions à un jet de pierre des meilleurs quartiers de Paris et de la Régence".

 Plan du quartier, de nos jours.

La rue du Dauphin est maintenant la Rue Saint-Roch, et l'annuaire du commerce Didot-Bottin de 1859 nous précise :


" Breteuil (ancien hôtel de), tenu par Mme Garnier, née Humbert, grands et petits appartements, chambres pour familles, rue du Dauphin, 1, au coin de la rue de Rivoli, en face les Tuileries."


La suite à côté de la sienne est occupée par Daniel Harrwitz, et Morphy apprendra quelque temps plus tard que son appartement était auparavant occupé par Saint-Amant !

C'est dans cette suite que se déroulera le match entre Morphy et Anderssen, venu spécialement à Paris pour jouer contre le champion américain.


Le Palais des Tuileries en 1871 après son incendie. Du fait de son angle de prise de vue, c'est approximativement cette vision qu'avait Morphy depuis sa chambre d'hôtel.
Source : Gallica - Les ruines de Paris et de ses environs, 1870-1871 / Cent photographies par A.Liébert


Pour rappel, le Palais des Tuileries fut sauvé en 1848 par Saint-Amant, alors mandaté par la toute nouvelle République. Puis la Commune de Paris en eut raison en 1871 lors d'un incendie qui le détruisit en grande partie. Après bien des tergiversations, les ruines du palais des Tuileries furent finalement rasées en 1883.

Le Palais des Tuileries (en rouge) qui n'existe plus de nos jours...

samedi 6 février 2016

Chapitre 17 – 1855 à 1859 – Un météore nommé Morphy

Contenu du chapitre 17

Transformation des cafés parisiens – Renaissance du Café de la Régence – Galerie de portraits au nouveau Café de la Régence par Alphonse Delannoy – Arnous de Rivière et Laroche de Bayonne – Daniel Harrwitz nouveau maître de la Régence – Paul Morphy arrive en Europe – Arrivée du prodige américain à Paris – Victoire contre Harrwitz – Une simultanée à l’aveugle mémorable – Triomphe de Morphy à Paris – Anderssen perd son match contre Morphy et reconnait sa grande supériorité – Banquet d’adieu 


J'ai déjà eu l'occasion de rédiger quelques articles sur le premier séjour de Paul Morphy à Paris durant l'automne 1858 et l'hiver 1858/1859 :
Sur la fameuse simultanée (article 1 et article 2) et ses suites notamment.
A compléter au sujet de son séjour à Paris, par le livre de Frederick Edge son secrétaire qui l'accompagne durant toute sa tournée en Europe (ouvrage en anglais). Paul Morphy, The Chess Champion, Londres 1859.

Lettre manuscrite de Paul Morphy du 8 octobre 1858
Celle-ci est publiée dans la revue La Stratégie d’août 1884 dans l'article nécrologique relatif au décès de Paul Morphy. 

C’est de l’hôtel de Breteuil que Morphy écrit cette lettre, dans un français parfait, proposant d’inviter le champion allemand Adolph Anderssen à Paris. Rappelons qu’Anderssen a la réputation d’être le plus fort joueur d'échecs d’Europe depuis sa victoire au tournoi international de Londres en 1851.

« Hôtel Breteuil ce 8 Octobre 1858
Mon cher Monsieur

J’ai reçu dernièrement deux lettres, l’une du club d’échecs de Leipzig, l’autre de celui de Breslau, m’invitant à me rendre en ces villes pour engager un match avec M. Anderssen. Il m’est impossible d’accepter ces propositions, mais j’en ai une à vous faire, qui, je l’espère, sera agréable aux amateurs de la Régence. J’offre de consacrer les 295 francs qui m’ont été remis de la part des parieurs de M. Harrwitz à payer les frais de voyage de M. Anderssen. L’invitation lui serait adressée par les amateurs de la Régence.

Agréez l’assurance de ma haute considération.
Paul Morphy  »

lundi 25 mars 2013

La simultanée de Morphy (2 sur 2)

Article complété le dimanche 2 octobre 2022 au sujet du propriétaire du Café de la Régence au moment de la simultanée de Morphy.

La première partie de cet article peut se lire en suivant ce lien.
J'avais également présenté l'arrivée de Paul Morphy en 1858 au Café de la Régence dans cet article.

Une grande partie du texte de cet article est interprété ou directement traduit du livre suivant dont j'ai déjà parlé (que l'on trouve sur Google Book) :

« Paul Morphy, The Chess Champion, an account of his career in America and Europe

with a history of chess and chess club and anecdotes of famous players by an Englishman - Londres 1859 » de Frederick Edge.


Cette simultanée est un des évènements majeurs qui ont façonné la "légende" du Café de la Régence. 

En attendant la suite de son match contre Daniel Harrwitz (qui se disait souffrant et en avait demandé l'ajournement), Paul Morphy proposa l’organisation d’une simultanée à l’aveugle sur 8 échiquiers au café de la Régence.
Harrwitz avait déjà fait une proposition à Morphy de mettre en place ce type d’exhibition à deux avec un droit d’entrée de 5 francs.
Mais Morphy semble avoir toujours été indisposé de mêler l’argent avec le jeu d’échecs, et il insista pour que sa démonstration, donc seul pour l’occasion, soit entièrement gratuite.

Dans le chapitre du livre consacré à la simultanée, F.Edge parle du propriétaire du café de la Régence, et c’est la que j’ai un problème.
Soit le livre sur Morphy est incorrect, soit les éléments que j’ai récoltés auparavant sont incorrects.
En effet F.Edge indique que le propriétaire est un certain Delaunay ("décédé depuis", c'est à dire au moment de l'écriture du livre en 1859), et que celui-ci était tellement enthousiaste à l'idée de cette exhibition qu’il offrit la moitié de la surface de son café pour qu’elle se réalisa. Ce point sur les propriétaire vers 1858 est donc à approfondir.
Entre la vente du Café de la Régence par Claude Vielle au début de l'année 1856 et l'achat de celui-ci par Monsieur Catelain vers 1860 il y a donc une incertitude.

Complément du dimanche 2 octobre 2022 : Cette incertitude que je mentionnais dans cet article en 2013 a été levée. Merci à Dominique Thimognier. Vous pouvez voir ici l'article qui rectifie cette incertitude :-) 

Cette parenthèse fermée, les journaux annoncèrent l’évènement qui était prévu le lundi 27 septembre 1858 à partir de midi. Mais près d’une heure avant, la foule était déjà considérable. Les tables de billards du café de la Régence furent sacrifiées.
Morphy était un peu malade ce jour là, mais sa propre expression fut en français « Je ne suis pas homme aux excuses ».

Les échiquiers des différents antagonistes de Morphy furent arrangés de la façon suivante
N°1 Baucher
N°2 Bierwirth
N°3 Bornemann
N°4 Guibert
N°5 Lequesne
N°6 Potier
N°7 Préti
N°8 Séguin

Monsieur Arnoux de Rivière fut chargé d’indiquer les coups à Morphy durant la première heure. Ce fut ensuit Monsieur Journoud qui se chargea de la suite.

Quand tout fut enfin prêt, Morphy commença par son habituel "Le Pion à la quatrième case du Roi sur tous les échiquiers" (1.é2-é4 en notation algébrique contemporaine).
Le volume sonore produit par les spectateurs excités par l’évènement était assez conséquent, plus spécialement quand les commentaires fusèrent après la phase de l’ouverture. Chacun souhaitant ajouter ses commentaires personnels à chacune des positions.

(Une gravure célèbre de cet évènement parue dans "Le Monde Illustré" du 16 octobre 1858 
- Collection personnelle)

L’ambiance était particulière également par la présence de strates de fumées.
Frederick Edge cite le « père Morel » véritable colosse déjà mentionné lors de l'arrivée de Morphy au Café de la Régence, qui n’arrêta pas de fumer une grande pipe faisant de la fumée « semblable à celle produite par le Vésuve ».

Les parties avancent, et M. Potier se leva pour aller voir l’échiquier sur lequel Morphy avait vu sept coups à l’avance. M. Préti (futur fondateur de la revue "La Stratégie") était particulièrement agité quand il se rendit compte qu’il allait être irrémédiablement maté.

Mais ce fut Baucher, pourtant un des plus forts, qui abandonna le premier.
La combinaison finale fut si étonnante que Mr Walker dans Bell’s Life indiqua :
« Cette partie est digne d’être inscrite en lettres d’or sur les murs du London Club ! ».
Bornemann et Préti abandonnèrent peu de temps après, suivis par Potier et Bierwirth.
Lequesne (Le célèbre sculpteur) et Guibert réussirent à faire partie nulle.

Et c’est ainsi que le plus fort joueur parmi les 8 se retrouva le dernier face à Morphy.
Séguin pensait qu’il était impossible de le battre sans voir l’échiquier. Mais Morphy gagna grâce à une manœuvre de pion "qui aurait impressionnée Philidor lui-même" (F.Edge).

La simultanée se termina après 10 heures de jeu, et alors commença une scène unique.
Morphy se leva, semblant aussi frais qu’avant le début de la simultanée.
Il n’avait rien mangé ni rien bu et en fait n’avait jamais quitté sa place.
Il est à noter que Morphy ne buvait jamais d’alcool, seulement de l’eau d’après F.Edge.

Les anglais et les américains présents lancèrent des acclamations, suivis par l’assistance toute entière. Plusieurs souhaitèrent porter sur leurs épaules Morphy en triomphe.

Mais la foule était si dense dans le café de la Régence qu’ils durent renoncer à leur projet.
Tout le monde souhaitait serrer la main du héros si bien qu’il lui fallu une demi-heure pour quitter le café.
Un américain bien connu à Paris, Thomas Bryan se trouvait d’un côté de morphy, Monsieur Arnoux de Rivière de l’autre côté, tandis que « le père Morel » ouvrait le chemin dans la foule, le secrétaire de Morphy, F.Edge, restant à leur côté.
Ce groupe prit la direction de la place du Palais Royal parmi une foule qui ne cessait de grandir, attirée par cet évènement si exceptionnel. 

Des sergents de ville et des soldats arrivèrent de la caserne de la garde impériale pour déterminer l’origine de cette foule et surtout savoir si une nouvelle Révolution n’était pas en marche.
Rappelons que la place du Palais Royal fut le lieu de très violents combats que ce soit en 1830 et en 1848, et nous ne sommes que 10 ans après les évènements de 1848…

Le petit groupe parvint à se réfugier dans le restaurant de Foy, dans un salon privé du premier étage. Le gérant était particulièrement inquiet de la présence d’une telle foule devant son établissement.

Après avoir soupé, Morphy sortit du restaurant par une rue de derrière afin d’éviter la foule encore très nombreuse qui occupait la place du Palais-Royal.

Le lendemain, Morphy réveilla son secrétaire vers 7h du matin pour lui dicter les huit parties jouées la veille. « Je ne l’avais jamais vu avec un si bon esprit » et durant près de deux heures il dicta les variantes qu’il avait analysées la veille.

Harrwitz était resté plus d’une heure au café de la Régence durant la démonstration de Morphy, et il était venu voir son secrétaire pour lui annoncer « vous pouvez dire à Mr Morphy que je suis prêt à continuer le match dès demain ». Son secrétaire demanda 24 heures de repos avant de reprendre ce match historique.

Dans la soirée suivant la simultanée, Morphy fit une petite sieste dans sa chambre d’hôtel en gardant la fenêtre ouverte.
Le lendemain Morphy était très fébrile et dans l’incapacité de jouer contre Harrwitz. Néanmoins son secrétaire ne fut pas capable d’empêcher Morphy d’aller jouer.
Il se rendit à la Régence fiévreux, tout juste bon « pour prendre un bain chaud et de la poudre à transpirer » (?).
Saint-Amant surnomma plus tard Morphy de « Chevalier Bayard des Echecs ».

A suivre...


jeudi 21 juin 2012

L’arrivée de Paul Morphy au Café de la Régence

Au début l’été 1858, le génial Paul Morphy se rend en Europe pour affronter les plus forts joueurs d’échecs du vieux continent.
Ce voyage devint par la suite une véritable légende dans l’histoire du jeu d’échecs tant fut grande l’aura de Paul Morphy après cette tournée européenne.
Il se rend d’abord à Londres, mais après de nombreuses tergiversations de la part d’Howard Staunton, le plus fort joueur britannique, la rencontre n’a pas lieu.
(Paul Morphy)

Paul Morphy se rend alors à Paris et il passe nécessairement au Café de la Régence.
Il est important de vous rappelez ou bien de vous apprendre que Morphy était originaire de la Nouvelle-Orléans, peuplée alors de nombreux colons d’origine française.
Ainsi, grâce à sa mère Paul Morphy maîtrise parfaitement le français quand il arrive à Paris, ce qui jouera sans aucun doute sur sa popularité.
Paul Morphy a alors 21 ans et il est accompagné dans ce voyage de son secrétaire et ami Frédérick Edge.

Si vous parlez l’anglais, je ne peux que vous recommander de consulter ce site américain d'une très grande richesse dédié à Morphy.
Vous trouverez également sur Google Book le livre dont je cite de larges extraits ci-dessous.

Pour gagner un peu de temps, je me suis servi de la traduction partielle d’extraits que l’on trouve dans le cahier du CREB, que j'ai déjà cité, dédié au Café de la Régence et j'ai complété avec ma traduction.
Mais j’ignore si le livre a été traduit en français, aussi merci d’avoir de l’indulgence pour ma traduction !


Voici donc des extraits du livre
« Paul Morphy, The Chess Champion,
an account of his career in America and Europe
with a history of chess and chess club
and anecdotes of famous players
by an Englishman - Londres1859 » de Frederick Edge.

Dans le chapitre VII on apprend comment s’est déroulé le voyage de Paul Morphy depuis l’Angleterre jusqu’à Paris.

Dans le bateau qui conduit Paul Morphy et Frederick Edge à Calais, le génial américain a un mal de mer terrible.
Mais l’idée de se mesurer aux meilleurs joueurs français est une perspective qui l’enchante !
Ainsi Morphy indique
« Bien, maintenant je vais rencontrer Harrwitz ! Je le battrai dans les mêmes proportions que j’ai battu Löwenthal bien qu’il soit un meilleur joueur de match que Löwenthal. Mais je jouerai mieux avec Harrwitz ».
Rappelons qu’à défaut de jouer contre Staunton, Morphy écrase notamment Johann Löwenthal à Londres en 1858 sur le score de 10 à 4.
Daniel Harrwitz est un joueur allemand de première force établi à Paris depuis de nombreuses années. Il subira la loi de Morphy comme tout le monde !

A leur arrivée à Calais, ils doivent encore prendre le train jusqu’à Paris par la compagnie du « Chemin de Fer du Nord ».
Ce n’est pas le TGV…
« Et commença le long et morne trajet de dix mortelles heures pour Paris ».  

Puis c’est leur arrivée à Paris, après leur installation à l’hôtel puis un repas au « Restaurant des Trois Frères Provençaux » (NDLR : restaurant disparu qui se trouvait au Palais Royal).
« Je connaissais la capitale Française comme un gamin de Paris (NDLR : en français dans le texte) ; et sans dire un mot à Morphy de mes intentions, je l’emmenais tranquillement dans le bas du Palais Royal, puis passé le Théâtre Français, et tout droit dans le Café de la Régence. »

Le chapitre VIII est dédié à la venue incognito de Paul Morphy et Frédérick Edge au Café de la Régence.
Le Café de la Régence se situe à cet endroit depuis 3 ans environ (voir les articles précédents) et le propriétaire vient de changer (à ce sujet je ferai un article dédié car ma liste de propriétaires est sans doute erronée pour cette période).
Il semble que le Cercle des Échecs, qui avait rejoint l’ancien café de la Régence suite à des difficultés financières en 1841, soit toujours au premier étage de celui-ci au moins jusqu’à la fin 1858 d’après le texte.

Frédérick Edge décrit brièvement les cafés de Paris et ajoute sur le Café de la Régence « Mais le Café de la Régence se démarque des autres ; il est ce qu’il est et même plus. C’est une incarnation de tous les autres (cafés de Paris). »

« Je vais donner un daguerréotype de la Régence comme Morphy et moi-même nous l’avons trouvé, et comme chacun le découvrirait actuellement ».

« La première chose qui attira notre regard, en entrant, fut un nuage dense de fumée de tabac, produit du tabac de Caporal et des cigares de la Régie. La seconde « curiosité » fut un individu massif, avec des épaules titanesques, qui comme nous l’apprîmes plus tard, était Monsieur Morel, ou plutôt comme ils l’appelaient là-bas, « Le père Morel » ou encore « Le rhinocéros ». Ayant fait le tour des flancs de ce gentilhomme, et nos yeux s’étant habitués à cette atmosphère particulière, nous constatâmes que les tables étaient placées si près les unes des autres qu’une seule personne pouvait passer entre elles et que sur certaines on jouait aux échecs, sur d’autres, aux dames, aux cartes, aux dominos. Dans la deuxième pièce, deux tables de billard étaient en pleine action, entourées par d’autres parties d’échecs et de cartes, tandis que le vacarme incessant de la foule semblait rendre impossible toute concentration…

A une table dans la première pièce, une petite foule regardait le concours entre deux amateurs du « noble jeu des joueurs d’échecs » et l’attention de Morphy fut immédiatement captivée.
Je me suis approché de la dame du comptoir et je me renseignais sur qui était présent dans la pièce, et j’appris d’elle qu’un des deux joueurs que Morphy regardait était Monsieur Journoud « Un de nos plus forts », ajouta la femme, comme s’il était évident que j’étais un étranger.
Elle m’informa que Mr Harrwitz était actuellement à Valenciennes, mais souhaitait revenir à Paris à la fin de la semaine, afin de rencontrer Mr. Morphy.
Impassible et ne montrant aucune surprise à la mention de ce dernier nom, elle m’informa volontairement que Mr Morphy était un célèbre joueur Américain, qui avait battu tout les joueurs qu’il avait rencontré, et qu’il était attendu depuis hier. Cette dame était plaisamment volubile, et je l’encourageai ; ceci l’induit à ajouter que Monsieur Arnous de Rivière venait juste de recevoir une lettre d’un ami de Londres, apprenant de lui que notre héro avait quitté la capitale Anglaise, et qu’il était en route vers Paris.

Ayant appris autant que je pouvais que la dame du comptoir pouvait communiquer, je rejoignais Morphy, et nous avons jeté un second regard dans la pièce autour de nous.
Le son de toutes les langues européennes parvenait à nos oreilles, et nos yeux découvraient différents types de peuples. Dans un coin, une troupe d’Italiens parlaient, amicalement sans doutes, avec leur façon rapide et querelleuse. A une des tables de billard, un groupe de Russes, jouaient à leur manière, sans se soucier des auditeurs ; des Américains et des Anglais, des Allemands, Danois, Suédois, Grecs, Espagnols, etc … bavardaient ensemble, sans se soucier des voisins, transformant le café en une véritable tour de Babel. Des quantités de journaux traînaient ici et là – les principaux journaux européens en fait – afin que chaque visiteur, quelque soit sa nationalité, puisse prendre des nouvelles de son pays.

La foule semblait, comme toujours, représenter chaque couche de la société. Il y avait des militaires, du colonel au simple soldat ; un ou deux prêtres, qui semblaient quelque peu hors de leur élément, des individus bien habillés, à l’allure aristocratiques, qui formaient des groupes dans différents coins ; et les invariables piliers de café qui passent la moitié de leur existence dans de tels établissements et l’autre moitié au lit. Le Café de la Régence ouvre à huit heures du matin, mais rien ne se passe, ou peu sans faut, avant midi, en dehors de la visite de quelques clients qui boivent leur café en silence et que l’on ne reverra pas avant le lendemain. Mais à midi les gens commencent à arriver rapidement, à deux heures la pièce est aussi remplie que possible et cela dure jusqu’à minuit.

Le Café de la Régence n’existe dans son lieu actuel que depuis quelques années ; en fait seulement depuis que Louis Napoléon a réalisé de nombreuses et magnifiques transformations dans la capitale française. Auparavant, il se situait, à la porte d’à côté, dans un local nettement moins pratique que l’actuel. Le café est séparé en deux pièces, sur la rue St Honoré ; dans la plus grande, que nous avons décrite plus haut, fumer est autorisé jusqu’à un niveau effrayant, alors que dans l’autre fumer est strictement interdit. La seconde pièce est bien agencée, et le plafond massif est orné des quatre blasons dans les corniches, portant les noms de Philidor, Deschapelles, et Labourdonnais. Le quatrième contient la date de la fondation du café, et le propriétaire a annoncé son intention d’y insérer le nom de Morphy. Peut-être est-ce déjà fait ? »
 
Au moment de notre arrivée à Paris, le Cercle des Échecs, ou dans d’autres mots, le club d’échecs, se trouvait au dessus du café. L’association avait trois pièces réservées pour les échecs, et une pour le billard ; et Saint-Amant, Devinck, Guibert, Preti, Doazan, Delannoy, Seguin et Lécrivain étaient parmi les membres.
Mais la plus grande pièce en bas des escaliers les empêchaient de recevoir le plus grand nombre, et le loyer étant très élevé et les revenus très faibles, ils abandonnèrent leur quartier à la fin de l’année (NDLR : 1858) et se trouvent maintenant dans le café en bas.

Morphy n’annonça pas son arrivée lors de sa première visite, préférant la repousser au jour suivant.
Quand il fut connu que le si attendu joueur soit à Paris l’excitation fut à son comble ; les Français aiment l’excitation. M. de Rivières n’était pas là ces derniers temps, mais nous avons trouvé Messieurs Lécrivain, Journoud, Guibert, et de nombreux joueurs de niveau cavalier ou tour (NDLR : difficile de traduire. Le texte indique knigth and rook-players. Voir un article précédent au sujet de la classification des joueurs à cette époque).
Le premier nommé des gentlemans, à la demande générale, s’offrit lui-même comme le sacrifice initial, acceptant l’avantage d’un pion et de deux coups, et réussi à remporter deux parties sur les six ou sept qu’il joua avec Morphy.
Alors Mr Rivière arriva et fit le coup, joua une Ruy Lopez, qui se termina en partie nulle ; par la suite il fut suivi par M.Journoud, qui, bien qu’il soit un des meilleurs joueurs Français, échoua à remporter une victoire. Morphy avait posé ses marques, et tout le monde attendait l’arrivée de Herr Harrwitz qu’ils espéraient voir s’amuser.   

A suivre...