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samedi 4 avril 2026

L'encrier d'Alekhine

En 2024, pour le centenaire de la FIDE, j'ai publié quatre articles au sujet de la première olympiade du jeu d'échecs.  Et dans le dernier article, il est question d'un encrier offert à Alekhine. Guy Gignac (Québec) en est l'heureux propriétaire actuel. Revoici les photos de cet objet tout à fait exceptionnel.
 

Au Docteur Alexandre Alekhine
Les participants du 1er tournoi olympique d'échecs reconnaissants
Paris, Juillet 1924
 
Celui-ci est explicitement mentionné dans le bulletin numéro 12 de la FFE (page 7 - octobre 1924) en ces termes
 
  
(...) Puis le lieutenant Gudju, concurrent roumain, demande la parole. Il explique que les participants du tournoi, désireux d’exprimer leur reconnaissance envers le grand maitre Alekhine « en qui il salue le génie des Échecs », et envers M. Vincent, âme du tournoi, « qui, pour tous, représente la France, terre de justice et de liberté » ont décidé de leur offrir, par souscription, un souvenir. Et il tend au maitre Alekhine un magnifique encrier de marbre et un buvard où tous les concurrents ont apposé leur signature, et, à M. Vincent, un superbe étui à cigarettes en argent.  (...)
 
Alexandre Alekhine devant une grille au Palais-Royal.
Gallica - Agence Meurisse - Mars 1922

 
Le nom de Gudju (francisé en Goudjou) apparait comme l'initiateur de ce cadeau à Alekhine.
Guy Gignac, que je remercie, m'a écrit dernièrement et il a complété les informations relatives à cet objet.
 

Menu du banquet du 5e congrès de la FIDE en 1928 à La Haye.
Une note manuscrite au dos du menu indique :  
 « J’ai pensé de lui offrir un encrier, afin qu’il se souvienne toujours de nous quand il écrira toutes les adresses qui seront ensuite répandues dans le monde entier. »
 
Guy Gignac donne les précisions suivantes :

L'encrier remis à Alekhine par le lieutenant Ioan Gudju, juillet 1924, avec plaquette justificative.

Magnifique encrier en marbre offert à Alexandre Alekhine par le lieutenant roumain Ioan Gudju lors du premier tournoi olympique d’échecs de Paris en juillet 1924. L’objet, œuvre du sculpteur français Hippolyte François Moreau — artiste renommé pour ses statuettes en bronze, régule et étain — se compose d’un socle en marbre orné de deux encriers en verre munis de leurs capuchons, le dessous étant garni de feutrine de protection.
 
La statuette en régule, allégorie élégante typique de l’époque, témoigne du savoir-faire de Moreau, issu d’une famille d’artistes comprenant également ses frères Mathurin et Auguste. Une plaque métallique vissée sur le socle porte l’inscription : « Au Docteur Alexandre Alekhine. Les participants du 1er tournoi Olympique d’échecs reconnaissants. Paris, juillet 1924 ».

Alekhine présidait alors la commission des arbitres, ce qui confère à cet hommage une dimension particulière. Le geste de Gudju trouve un écho intéressant quelques années plus tard : lors du Ve Congrès de la F.I.D.E., tenu du 21 juillet au 6 août 1928 à La Haye, le menu comportait une photographie du président de la F.I.D.E, le Dr A. Rueb. Sur l’un des prospectus, le lieutenant roumain inscrivit cette remarque révélatrice : « J’ai pensé de lui offrir un encrier, afin qu’il se souvienne toujours de nous quand il écrira toutes les adresses qui seront ensuite répandues dans le monde entier. »

Grâce à cette note, le geste de 1924 apparaît sous un jour plus clair : Gudju voyait dans l’encrier un symbole destiné à perdurer. L’ensemble, mesurant 20 × 11 × 21 cm, constitue ainsi un artefact exceptionnel lié à l’un des moments fondateurs de l’histoire échiquéenne internationale.

 
Concernant Ioan Gudju, Dominique Thimognier en a parlé lors de sa conférence à Budapest en septembre 2024 pour le 100e anniversaire de la création de la FIDE
Ioan Gudju représentait la Roumanie lors de la création de la FIDE. 
 

Son père, Hercule Anton Gudju, a effectivement fréquenté assidûment le Café de la Régence à la fin du XIXe siècle.
 
Hercule Anton Gudju 
Photo trouvée par Dominique Thimognier
Petite digression : on trouve pas mal de parties notées par Hercule Anton Gudju parmi la très belle collection d'items échiquéens de la bibliothèque de Cleveland. En voici le lien direct.
Certaines n'ont jamais été publiées et d'autres portent des notes manuscrites indiquant qu'elles ont été publiées dans La Stratégie, ou La Vie Moderne (où Samuel Rosenthal tenait la chronique dans les années 1880).  
 
Celle-ci par exemple contre Jules Arnous de Rivière montre le très bon niveau de ce joueur.
 
 
 
[Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1881.07.29"] [Round "?"] [White "Arnous de Rivière, Jules"] [Black "Goudjou, Hercule Anton"] [Result "0-1"] [ECO "C45"] [PlyCount "48"] [EventDate "1873.01.24"] 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. d4 exd4 4. Nxd4 Bc5 5. Be3 Qf6 6. c3 d6 7. Be2 Qg6 8. O-O Nge7 9. Bf3 O-O 10. Kh1 Ne5 11. Nd2 Nxf3 12. gxf3 f5 13. Rg1 Qf7 14. Bh6 Ng6 15. exf5 Bxf5 16. Nxf5 Qxf5 17. Be3 Rae8 18. Qb3+ Kh8 19. Bxc5 dxc5 20. Qxb7 Re2 21. Rad1 Rxf2 22. Qe4 Qh3 23. Nf1 Ne5 24. f4 Nf3 0-1

samedi 19 novembre 2022

L’appel de la FFE pour les Olympiades de 1928…

 …Ou les premiers temps difficiles de la Fédération Française des Échecs.
Nous pouvons être reconnaissants de ces personnes qui ont tenu la barre contre vents et marées. 
 
Pierre Vincent, supplément à la revue l’Échiquier, janvier 1926

En 1924, à l’initiative de Pierre Vincent, secrétaire de la jeune Fédération Française des Échecs, est organisé le premier tournoi Olympique d’échecs à Paris durant les jeux Olympiques. Il s’agit de la première « Olympiade d’échecs » pour reprendre le terme actuel.
C’est également à cette occasion, à Paris en 1924, que sera créée la FIDE, Fédération Internationale Des Échecs. J’espère d’ailleurs que le centenaire de l’évènement sera à la hauteur des attentes en 2024 à l’occasion des jeux Olympiques à Paris !
 
Les Olympiades d'échecs de La Haye organisées en parallèle des jeux Olympiques d'Amsterdam en 1928.

Après Londres en 1927 avec la première olympiade sous l’égide de la FIDE, c’est au tour de La Haye aux Pays-Bas, en 1928, d’organiser une nouvelle olympiade. Un appel à souscription est lancé dans le bulletin de la FFE suite à l’assemblée générale de la FFE du 6 novembre 1927. Quelques inquiétudes transparaissent à la lecture du communiqué.
 
Bulletin de la FFE – Janvier 1928 - Fonds Mennerat, Belfort

Jeux olympiques — La France, qui a constitué la Fédération Internationale des Échecs, à Paris en 1924, est invitée a envoyer des joueurs aux tournois d’Échecs, qui auront lieu à La Haye, a l'occasion des Jeux olympiques, en juillet 1928. Une équipe de 5 joueurs devrait être envoyée, pour rendre aux nations venues à Paris en 1924 leur politesse.
Trois mille francs sont virés au compte dit olympique. pour indication. La F. F. E. devra toutefois renoncer à être représentée dans les tournois, si l'appel fait à ceux qui s'intéressent à l'honneur national échiquéen fait défaut.
MM. Egeley et L. Monvoisin, rédacteur de la chronique d’échecs de La Liberté, sont spécialement chargés de solliciter des concours généreux, principalement en demandant à  toute la presse française échiquéenne l'ouverture d’une souscription : Vingt mille francs sont à trouver par cette voie. Si non, nous déclarerons forfait, par faute de moyens financiers.


Il est question de « tournois d’échecs » au pluriel. Effectivement, à l’époque, les Olympiades consistaient alors en un tournoi par équipe de 4 joueurs (tournoi B) et d’un tournoi individuel (tournoi A).

Comme convenu, un appel à souscription est lancé dans le journal La Liberté du 6 février 1928. Mais d’autres journaux qui ont vent de l’affaire s’y mettent également, par exemple dans le journal La Patrie du 3 février 1928 en première page, avec une pointe d’ironie.
 
Source Euronews

C’EST LE CAS DE LE DIRE

La propagande française…en échec 

« Propager le jeu d’échecs en France. c'est servir le pays ! » Ne souriez pas : c’est très sérieux, et cette forme de patriotisme, toute inoffensive, en vaut bien une autre.
 
Chacun sait que si la boxe est le « noble art », la cavalerie des rois, des dames, des tours, des chevaux et des fous demeure, par excellence, « le noble jeu ». La mode a beau flatter tour à tour le bridge ou le mah-jong, passer par le puzzle pour aboutir à la démocratique belote, le échecs, eux, solides au poste et indifférents à ces engouements, gardent leur faveur, aujourd’hui comme au temps de la Grand Catherine.  
 
Les possesseurs de pièces d’ivoire ont leur Fédération, laquelle possède tout le personnel type, du président au secrétaire technique adjoint (sic). Mais cet état-major est inquiet et c’est pour cela que M. René (NDA – Pierre) Vincent, secrétaire général, nous dit aujourd’hui, sans nulle ironie :
« Propager le jeu d’échecs en France. c'est servir le pays ! »
L’heure est grave pour les échiquiers français !
-    Quel péril nouveau les menace ?
-    Une défaite d’amour-propre dont ils se laveraient difficilement. Sachez donc qu’en 1928, la France est invitée, à l’occasion des Jeu Olympiques d’Amsterdam, à envoyer aux tournois d’échecs qui seront organisés : cinq joueurs et un délégué au Congrès. Or la Fédération n’a pas les moyens financiers d’envoyer une équipe à La Haye ! Elle ne pourra rendre aux nations qui sont venues à Paris, en 1924, la politesse de répondre à leur invitation, que si les moyens de subventionner le déplacement de ses représentants lui sont fournis. Si nous ne les trouvons pas, sil es pouvoirs publics et les personnes généreuses ne nous viennent pas en aide, la France déclarera forfait pour le tournoi où 23 nations seront représentées. On a trouvé de l’argent pour les muscles, le refusera-t-on au cerveau ?
-    Il vous en faut beaucoup ?
-    Vingt mille francs. Nous ne sommes pas gourmands.
 
Il faut espérer de tout cœur que cet appel sera entendu. Mais il faut espérer aussi qu’une initiative officielle aura à charge de devancer l’aide publique. La propagande gouvernementale a ses mystères. Elle secoue parfois son escarcelle avec un grain de fantaisie.
Lui apparaitra-t-il que le prestige de l’intelligence française à l’étranger s’affirme mieux par un tournoi d’échecs que par un discours ampoulé ?
Laissera-t-elle, faute d’argent, sur ce domaine de l’esprit, mettre la France « échec et mat » ?
Personne ici ne le croira.
Jean Brétigny


Ou bien par exemple dans la presse régionale, dans le journal Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire du 13 février 1928
 
Source Euronews 

Et comme promis, la liste des premiers souscripteurs est publiée dans le bulletin de la FFE d’avril 1928. La somme récoltée est de 1120 francs, bien loin des 20000 francs attendus…
La liste des souscripteurs se termine par « Nous irons à La Haye !... », mais en page suivante la FFE indique qu’il n’y aura pas d’équipe, seulement un représentant pour le tournoi individuel.
 
Fonds Mennerat - Belfort 

La France sera représentée dans le tournoi individuel, véritable championnat du Monde amateur, par son champion André Chéron, champion de France 1926 et 1927.
Nous n’irons pas au tournoi par équipes.

Nous adressons l’expression de notre bien vive gratitude à ceux, trop peu nombreux hélas qui auraient voulu nous voir aller au complet à la grande manifestation internationale de La Haye, en juillet.
C’est avec cette poignée de souscripteurs, grossie de quelques dévoués organisateurs, que notre France échiquéenne poursuit sa marche pénible mais ascendante vers un destin qu’une foi inébranlable nous montre heureux. Quand même !


Puis, après cette note de pessimisme, c’est le mutisme jusqu'en juillet 1928 à quelques jours du début de la compétition. 
 
La Liberté 8 juillet 1928 - Source Euronews

(…) Nous connaissons le nom de tous les représentants des pays étrangers…sauf ceux de nos compatriotes. Peut-être la France n’enverra après tout qu’un concurrent pour le tournoi individuel ? Nous ‘en savons rien, le mutisme de la FFE ne nous permet pas d’écrire quoique ce soit à ce sujet, nous reparlerons si le secrétaire nous en touche un mot…
Le tournoi commencera le 21 juillet et se terminera le 5 août.(...)

L. MONVOISIN
 
Finalement il y aura bien une équipe de France, mais la FFE est peu disert sur l'origine des fonds pour l'envoi d'une équipe et d'un représentant pour le tournoi individuel. Est-ce Lénonard Tauber, principal mécène de la FFE à l'époque qui apporte le complément nécessaire ? La FFE mentionne seulement dans le bulletin d'octobre 1928 des mécènes hollandais.

Bulletin de la FFE - Octobre 1928 - Fonds Mennerat, Belfort

(...) Retenons que la FFE était représentée dans l'un comme dans l'autre, quelques mécènes hollandais ayant permis le déplacement des équipes.(...)
 
L'honneur est sauf, il y aura bien une équipe de France aux Olympiades de La Haye de 1928.

La Liberté 15 juillet 1928  - Source Euronews

Tournoi olympique.
La France sera représentée au Tournoi olympique : dans le tournoi A (individuel), par A. Chéron, champion de France ; dans le tournoi B (par équipe de quatre), par A. Muffang, R. Crépeaux, M. Duchamp et L. Betbeder. C’est une excellente équipe, des mieux composées.


Mais restons objectif, qui s'intéresse au jeu d'échecs à part son microcosme ? Gaston Legrain s'en fait l'écho dans sa chronique d'échecs dans l'Action Française. 

L’Action Française, 6 août 1928 - Source Euronews

Le Tournoi olympique
Dans une lutte par équipes comprenant quatre de leurs meilleurs amateurs, 17 nations sont réunies à La Haye et s’efforcent de faire valoir leur suprématie dans le sport intellectuel des échecs.
Voilà, direz-vous, une manifestation mondiale vraiment digne d’éveiller la curiosité publique.
Oui, mais il faudrait que notre grande presse d’information daignât en souffler mot. Or, elle ne reproduit même pas les dépêches d’agences qui annoncent chaque jour les résultats. Déplorons ce silence que nous constations déjà, en 1924, au tournoi olympique de Paris.


Ces difficultés, de réunir des fonds pour une équipe de France, s'ajoutent à toutes les difficultés financières de la FFE depuis sa création en 1921. Pierre Vincent, secrétaire de la FFE, est désabusé, la FFE est en crise, et cela fera l'objet d'autres articles...

Bulletin de la FFE, octobre 1928 - Fonds Mennerat, Belfort

Appel à nos amis

Dans quelques semaines nous nous réunirons en assemblée générale. La grave question de notre existence doit y être examinée. Déjà nos appels ont été nombreux ; déjà nous avons fait part de notre détresse, et secourus en temps utile par des mécènes, nous avons vécu au jour le jour, mais nous avons vécu. Nous avons grandi en nombre. Nous avons formé des Cercles. Nous avons fait des adeptes. Nous sommes a la veille d’interrompre cet effort
de persévérance, parce que les cotisations ne rentrent pas, et que nos fonds sont pratiquement épuisés (…)
En ce qui me concerne, cinq années de mendicité perpétuelle, de rebuffades, d’inutiles campagne, m’ont désabusé et profondément lassé.(…)

lundi 31 octobre 2022

Une fête en l'honneur du nouveau champion du Monde d'échecs

Alexandre Alekhine devient le 4ème champion du Monde d'échecs en fin d'année 1927 en battant Capablanca.Un match de légende pour le jeu d'échecs, et un match qui n'aura hélas jamais de revanche.
C'est d'ailleurs durant ce championnat du Monde à Buenos Aires en Argentine, qu'Alekhine obtiendra la nationalité Française, le 5 novembre 1927.

A la fin du mois de janvier 1928, il revient à Paris, et il est accueilli par la communauté Russe de Paris, tous des réfugiés de la révolution Russe de 1917.

 
Le Matin - 28 janvier 1928 - Retronews
 
Et c'est cette même communauté Russe de Paris qui organise une grande fête en son honneur, quelques jours plus tard, le samedi 4 février 1928, dans les locaux du journal "La Russie Illustrée". Il faut noter que la Fédération Française des Échecs organisera le 12 février un banquet en l'honneur du nouveau champion du Monde. Gaston Legrain précise dans L'Action Française du 13 février 1928 : "Malgré l'organisation hâtive, jamais aussi nombreuse assemblée d'amis des échecs n'a été réunie.".
 
L'Action Française - 13 février 1928 - Retronews
 
Le journal La Russie Illustrée a consacré plusieurs pages à la rencontre de la diaspora Russe avec Alekhine. En voici la traduction du Russe.
Ne manquez pas de lire les dures paroles d'Alekhine au sujet de Capablanca, ce qui entre autres a sans doute influencé leur mauvaise relation par la suite.
 
A noter que les archives du journal La Russie Illustrée proviennent du site https://librarium.fr/ru/magazines
 
La Russie Illustrée - 11 février 1928 
 
Comment j’ai battu Capablanca ?

Par A. Alekhine pour la « La Russie Illustrée »

Très peu de temps s'est écoulé depuis la fin du match du championnat du monde - et j'ai dû donner à plusieurs reprises une réponse à la question, qui reflétait l'attitude de la grande majorité des fans d'échecs et des personnes complètement étrangères à notre art et au côté sportif du match.

- Comment (c'est-à-dire, pourquoi) avez-vous battu Capablanca ?
 
- Je pense qu'il ne peut y avoir qu'une seule explication à ma victoire, qui dans sa simplicité me rappelle une des « Vérités » de M. de la Palisse, à savoir que j'ai simplement mieux joué que Capablanca à Buenos Aires à la fin de l’année 1927...

On peut, bien sûr, spéculer sur la question de savoir si mon adversaire était au mieux de sa forme (bien qu'il ait déclaré urbi et orbi avant le match lui-même qu'il se sentait très bien et qu'il était tout à fait apte au combat) et s'il trouverait de nouvelles forces pour la revanche qu'il espérait organiser en 1929. Malgré une très haute opinion de la classe de mon adversaire et une appréciation tout aussi haute de son don purement intuitif et de son style classique, je crois que Capablanca en 1929 différera très peu de Capablanca en 1927, tout aussi peu que ce dernier différait du vainqueur de 1921, Lasker, à La Havane.

Je pense que c'est parce que deux mois et demi de contact quotidien avec le « genio latino » cubain ne peuvent que renforcer définitivement l'opinion que j'ai de lui, qui a commencé à se dessiner dès les jours mémorables du tournoi de Saint-Pétersbourg en 1914 : les défauts échiquéens de Capablanca, certes légers, étaient alors difficilement exploitables pour moi, mais indissociables de sa personnalité car ils se situaient dans un lien organique trop étroit avec ses défauts humains, trop humains....

Mais si Capablanca ne jouait pas plus mal qu'avant, pourquoi nos résultats précédents ressemblaient-ils si peu à ce qui s'est passé dans ce match ? Oui, probablement principalement parce que pour la première fois dans ma carrière échiquéenne, je me trouvais à Buenos Aires face à une opportunité réelle, unique, d'un accomplissement sportif supérieur et... J'ai joué comme je ne l'avais jamais fait de ma vie.
 
Les résultats du match, outre ma satisfaction personnelle, m'ont procuré une double joie : - Tout d'abord, la conscience d'avoir réussi à débarrasser le monde des échecs de sa fascination néfaste, de l'hypnose de masse dans laquelle il était maintenu par un homme qui n'aimait pas son art et qui était récemment devenu un prédicateur de son inutilité et de sa quasi-extinction ; Ensuite, de la conviction que le fait de ma victoire, qui semblait si improbable, rappellerait à beaucoup de gens, et en particulier à ceux qui en avaient le plus besoin à l'heure actuelle, que dans tous les autres domaines de la vie, tôt ou tard, l'imprévisible et apparemment l’impossible se réalise, ce qui transforme souvent les rêves les plus courageux en réalité...
 
La reine (de beauté) de la colonie Russe de Paris, Nika Severskaya, offre au Roi des échecs, A.A.Alekhine, un bouquet de fleurs.
 
Le 4 février, les éditeurs de la « Russie illustrée » ont honoré parmi leurs plus proches amis et collègues le nouveau roi des échecs Alexandre A. Alekhine, qui venait d'arriver d'Amérique du Sud. Le champion du monde Russe a été accueilli par la fine fleur de la société et de la littérature russe. Il y avait A. S. et P. N. Milioukov, V. A. Maklakov, V. L. Burtsev, A. I. Kouprine, N. A. Teffi, M. A. Aldanov, le maestro O. S. Bernstein, Eugene A. Znosko-Borovsky, V. L. Bienstock, secrétaire général de la presse étrangère à Paris, M. Paul Landovsky, Valentin Goryansky, Art. Boue, Z. V. Mironova, A. V. Roumanov, la reine de la colonie russe de Paris, Nika Severskaya. D. L. Glikberg, I. O. et S. M. Pisarevsky, le personnel et les amis du magazine.

Le champion du monde, Alexander Alekhine, arrivé avec sa femme, fut accueilli par une longue ovation.
M. P. Mironov, rédacteur en chef de « La Russie illustrée », a commencé les salutations officielles en levant son verre à la grandeur du génie Russe. Dans son toast, M. P. Mironov a noté que dans le monde entier, dans tous les domaines, le nom Russe est célébré par un certain nombre de brillants représentants de l'art et de la science, et ce n'est pas un hasard si presque tous sont en exil. Avec sa victoire, Alekhine a écrit une nouvelle page de la brillante histoire des succès Russes. Puis P. N. Milioukov a pris la parole, déclarant que la victoire d'Alekhine mettait en évidence un trait de caractère qui a toujours fait défaut à la nouvelle génération de la société Russe et à son génie : la fermeté du caractère, la capacité à lutter et à atteindre son objectif non seulement par l'inspiration et l'intuition, mais aussi par un dur travail sur soi-même. P. N. Milyukov voit ces traits dans Alekhine et les salue.

О. S. Bernstein, parlant en tant que joueur d'échecs, a noté la joie profonde que la victoire de l'artiste et penseur Alekhine sur le sportif Capablanca devrait apporter à tous les amoureux du jeu.
Alekhine, qui a répondu aux salutations, a parlé des sentiments qu'il avait ressentis pendant le match. Là-bas, à Buenos Aires, il n’arrêtait pas de recevoir des lettres des gens Russes, lui faisant part en termes touchants de leurs espoirs. En plus de la grande satisfaction de la victoire elle-même, cela lui donnait une grande joie de savoir que son triomphe apporterait un peu de bonheur à ceux qui se souciaient de la gloire du nom Russe. 

Les célébrations ont été cordiales et sincères, et se sont terminées par un tournoi burlesque entre le champion et les personnes présentes.
 
L. Vitaline
 
Célébration d’ A. A. Alekhine
Dans le local de la rédaction de la « Russie Illustrée » autour d'une tasse de thé

1.    Vassili Maklakov - Avocat
2.    Vladimir Bourtzeff 
3.    D. L. Glikberg    
4.    Jean Mad - Graphiste
5.    Alexandre Kouprine - Ecrivain
6.    Arcady Roumanoff  - Grand-pére par adoption d'Anne Roumanoff, célèbre humoriste et comédienne Française contemporaine
7.    Pavel Milioukov 
8.    A. S. Milioukova
9.    M. P. Mironov  - Rédacteur de la « Russie illustrée »
10.    Alexandre Alekhine
11.    Madame Alekhine
12.    Irina (Ida) Pisarevskaya - Peintre
13.    Mark Aldanov - Ecrivain
14.    V. Bienstok - Que j'ai déjà évoqué à l'occasion d'une simultanée de Capablanca à Paris en 1919
15.    Ossip Bernstein 
16.    S. Pisarevsky
17.    E. Khokhlov
18.    N. A. Teffi - Ecrivaine

L'article se poursuit avec quelques parties improvisées et quelques photos.
 
Photo numéro 1
 
L’idée d’organiser ce tournoi revient à N.A.Teffi

- À mon avis, dit notre talentueuse écrivaine, jouer aux échecs c’est de la broutille. Il suffit d'apprendre à faire les bons coups... Et alors l’adversaire lui-même se rendra...
 - Pas tout à fait, Nadezhda Alexandrovna, - M.A. Aldanov l'a corrigée. -Il faut apprendre à ne pas faire de mauvais coups, et alors la partie nulle est assurée. Un match nul est une demi-victoire...
 - ...Et deux nuls sont une victoire", a déclaré V. L. Bienstock, avec raison.
 - Messieurs, - N.A.Teffi insista dans son idée. - Je me demande si nous ne devrions pas organiser un petit tournoi. Il y aura de quoi se vanter : j'ai joué, comme on dit, avec le champion du monde lui-même... L'offre a été acceptée.

Le tournoi a été ouvert par son initiatrice N.A.Teffi (voir la photo n° 1). Après le premier coup d'Alekhine avec les blancs, N.A. a joué la Dame...
Alekhine n’en croyait pas ses yeux.
 - Mais... Désolé, vous ne pouvez pas commencer comme ça, - a-t-il objecté, - embarrassé. - Ce n'est pas dans les règles...

C'est à ce moment-là qu'il est apparu clairement que, bien qu'elle avait tout à fait raison d’un point de vue théorique - il est nécessaire d'apprendre à faire les bons coups – N.A. Teffi avait complètement négligé le fait qu'elle n'avait toujours pas appris les règles, et qu'elle ne savait pas du tout jouer aux échecs.

Le second partenaire du champion du monde, M. A. Aldanov, a agi avec sagesse. Il se plongea dans l'échiquier et réfléchit... pendant vingt-trois minutes pour faire son premier coup.
L'arbitre épuisé de cette partie, M. P. Mironov, n'en pouvait plus et s'est assoupi (voir la photo n° 2). Alekhine a toussé timidement.
 - Excusez-moi, Mark Aleksandrovich.... a-t-il dit, - mais nous n'allons pas finir...
 - Et donc, dit M. A. Aldanov, en le regardant d'un air narquois. Si vous ne me battez pas, ce sera un match nul...
- Et « deux nuls, c'est une victoire », rappela encore une fois V. L. Bienstock.
La partie a été ajournée après deux coups. 
 
Photo numéro 2
 
Photo numéro 3
 
L'adversaire le plus fort était P.N. Milioukov (voir la photo n°3). Malgré les efforts du champion du monde de repousser le dénouement tragique, P.N.Milioukov ne put tenir au-delà du 34è coup.
 
Quand est venu le tour du Maestro O.S.Bernstein, c’est E. A. Znosko-Borovsky qui prit la place de l’arbitre (voir photo № 4). Les trois maîtres d'échecs se sont regardés en silence pendant un long moment, apparemment profondément secoués par tout ce qui s'était passé.
La situation a été sauvée par cette même N.A. Teffi.
 - Elle a dit : « quelle étrange idée d’organiser des tournois d’échecs ». - Ce serait mieux si Alexandre Alexandrovitch (Alekhine) nous parlait de l'Argentine.
Le tournoi était alors terminé.
 
Photo numéro 4
Alekhine avec Znosko-Borovsky et Bernstein

jeudi 25 août 2022

Mme Jeanne Léon-Martin fondatrice des échecs féminins en France

Regardez les différents comptes rendus des championnats de France féminins sur le site Héritage des Échecs Français. Vous verrez que le nom de Jeanne Léon-Martin apparait pour tous ces championnats, de 1924 à 1936, et ensuite plus rien. Malheureusement, les informations dont on dispose sur elle sont très parcellaires, et voici le peu que j'ai trouvé.
 

L’Échiquier - 1928 - Héritage des Échecs Français

Elle est l'épouse de Gabriel Léon-Martin qui sera pendant plusieurs années un des premiers trésoriers de la FFE. Le nom de Gabriel Léon-Martin est dans la liste des membres du cercle Philidor en 1925 et il est indiqué comme adhérent depuis 1923. Rappelons que le cercle Philidor est alors, avec le Cercle du Palais-Royal, le plus grand cercle d'échecs à Paris et en France.

Le nom de Jeanne Léon-Martin apparait dans le bulletin numéro 9 de la FFE (octobre-décembre 1923) avec l'annonce d'un tournoi féminin prochainement organisé au Cercle d'échecs Le Fou du Roi.
En fait il s'agit de l'annonce de ce qui sera considéré comme le 1er championnat de France féminin et qui y aura lieu du 20 janvier au 10 février 1924.
 
Pour la petite histoire, j'ai été président pendant 1 an au début des années 1990, du club d'échecs Le Fou du Roi, alors rue de Flandre dans le XIXe arrondissement de Paris.
 

Mais même si son nom est indiqué avec le titre de directrice ou présidente du comité féminin, elle n'est toujours pas présente parmi les dirigeants de la FFE (Bulletin numéro 13 - janvier 1925).
 
Jeanne Léon-Martin n'est pas nommée explicitement, mais on voit son mari au poste de trésorier de la FFE.

Et l'on doit attendre 1929 pour voir enfin son nom être reconnu officiellement par la FFE (bulletin numéro 29 de la FFE du 15 janvier 1929).
"Section féminine : déléguée : Mme Léon-Martin" 
 
Ci-dessous une très belle photo du championnat de France d'échecs féminin de 1928 à Paris.
De gauche à droite, Lucienne d'Autremont (3 fois championne de France 1928, 1929, 1932) opposée à Paulette Schwartzmann (3 fois championne de France 1933, 1935, 1938), sous le regard d'Alexandre Alekhine et de Jeanne Léon-Martin (sans chapeau).
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Gallica - Agence Rol 1928
 
Elle tient une chronique d'échecs dans le journal Comoedia du 14 mai 1933 au 30 août 1936. Chronique de qualité. Pierre Biscay, tout nouveau président de la FFE depuis 1932, lui dédie un problème dans le numéro du 13 août 1933 de Comoedia.
 
Comoedia - 13 août 1933 - Voir la solution à la fin de l'article
 
Puis à partir de 1936 son nom semble s'effacer des organisations des championnats de France féminins.
Ainsi pour celui de 1937, c'est directement auprès du président de la FFE qu'il faut s'adresser (bulletin FFE numéro 77 de 1937).
 

Pourtant elle est toujours dénommée officiellement "Directrice des Échecs Féminins" dans le bulletin de mars 1938 de la FFE.
 

La dernière trace que j'ai trouvée à son sujet provient du Journal des débats du 19 janvier 1941.
Elle est alors en zone libre à Royat, à côté de Clermont-Ferrand.
 
 
"Sur l'initiative de Mme la colonelle Léon-Martin, présidente de la Section féminine de la Fédération Française des échecs, un club d'échecs et de bridge est en voie d'organisation à Royat, où de nombreuses adhésions ont été recueillies.
Prière de s'adresser à Mme la colonelle Léon-martin, au mess du Royal-Palace. Aucune cotisation ne sera perçue."
 
J'espère sincèrement pouvoir compléter cet article avec de nouvelles informations concernant Jeanne Léon-Martin qui a joué un rôle fondateur et majeur pour le développement des échecs féminin en France.
 
Solution du mat en 3 coups de Pierre Bicay, président de la FFE. Problème dédié à Mme Jeanne Léon-Martin et publié dans le journal Comoedia du 13 août 1933. 
 
[Event "Dédié à Jeanne Léon-Martin"] [Site "?"] [Date "1933.08.13"] [Round "?"] [White "Pierre Biscay"] [Black "Mat en 3 coups"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "3K4/2B5/bR1Q2pN/6p1/2p1k1P1/1r1r3R/8/1Bb5 w - - 0 1"] [PlyCount "5"] {[%evp 0,5,29995,29996,29997,29998,29999,-30000] [#] Les Blancs jouent et font mat en 3 Coups.} 1. Rb4 $3 (1. Ng8 {avec la menace Cf6 mat, ne fonctionne pas à cause de} Bb2) 1... Bb2 (1... Rxb4 2. Bxd3+ cxd3 3. Qe5#) (1... Be3 { pour empêcher le mat en d3.} 2. Ng8 {menace Cf6 mat} Bd4 (2... Bf4 3. Nf6#) 3. Qc6#) 2. Bxd3+ Rxd3 3. Qxd3# {le pion en c4 est cloué !} 1-0