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jeudi 13 juillet 2023

Eventail publicitaire du Café de la Régence

Merci à Alain Barnier qui m'a fait parvenir une photo d'un éventail du Café de la Régence.
Celui-ci a été mis en vente sur le site Interencheres fin mai 2023 parmi un lot de plusieurs éventails divers.
 
Lot d'éventails dont Café de la Régence et dans le goût du XVIIIe 
Estimation 30 - 50 euros
Adjugé à 160 euros sur Interencheres
 
 
J'ignorai que ce type d'objet publicitaires avaient été conçus pour le Café de la Régence, mais on en apprend tous les jours !.
 
Pour la datation de l'éventail nous avons quelques pistes pour avoir une fourchette de dates.
Deux éléments peuvent nous aiguiller :

Tout d'abord l'adresse indiquée "161-163 rue Saint-Honoré" indique quelque chose de postérieur à 1903.
En effet, en 1903 le Café de la Régence change de propriétaire et le 161 rue Saint-Honoré absorbe le Café du Sport situé au 163 rue Saint-Honoré.
Ensuite la dénomination "Café Restaurant de la Régence" n'est plus la dénomination du lieu après le début d'année 1922 et l'arrivée de Pierre-Octave Brun. Il changera le nom pour l'appeler plus sobrement "La Régence".
 

Conclusion : je pense que cet éventail est à dater entre 1903 et 1921 période durant laquelle c'est Lucien Lévy qui fut propriétaire des lieux.

Le Café du Sport situé au 163 rue Saint-Honoré 

Le site internet de la BHVP indique
Date attribuée d'après le cachet de la poste : 16 août 1908
Mais c'est une certitude que celui-ci disparait en 1903.

A noter qu'on peut voir sur la gauche de la photo la mention"LA REGEN"

Il est étonnant de voir deux café l'un à côté de l'autre.
En tout cas, le Café du Sport est absorbé par le Café de la Régence en 1903 comme l'indique par exemple Alphonse Goetz dans le 2ème numéro des Cahiers de l’Échiquier Français de 1930.
 
 
Le Café de la Régence, (…) était encore à cette époque le vrai café de style français. J’en connaissais le prototype d’après maint ancien café de ma ville natale, par exemple le Café Bauzin, sur la place de Broglie . Une imposante terrasse, une grande façade vitrée, l’intérieur blanc et or, la caisse installée sur le côté droit de la pièce principale, là où maintenant le mur a été percé pour l’absorption du Café des Sports (1903). Les tables du fond ainsi que celles de la salle couverte et surélevée, la salle de billard, étaient réservées aux joueurs d’échecs.

dimanche 17 mai 2020

Lettre manuscrite de Numa Preti

Etienne Cornil, que je remercie, m'a fait parvenir une lettre manuscrite de Numa Preti.
Vous la trouverez ci-après.

Numa Preti était le fils de Jean (-Louis) Preti le fondateur de la revue La Stratégie en 1867.
Il prit la direction de la revue au décès de son père en 1881, jusqu'à son décès en 1908.
La revue La Stratégie fut alors reprise par Henri Delaire jusqu'à sa disparition en 1940.

Ce billet de blog reprend le texte de la lettre manuscrite, l'hommage d'Henri Delaire dans le numéro de janvier-février 1908 de La Stratégie, et la décision d'Henri Delaire de poursuivre la publication de cette revue.


Paris, le 2 mai 1903

Monsieur A.Pernet, Vienne

Je vous envoie par ce courrier sous enveloppe une notice donnant tous les renseignements nécessaires sur mon ABC.
Tout le prix est de 8 ou 9 frs franco sur réception d'un mandat poste.
Il y a t-il un lieu de réunion pour les amateurs d'échecs à Vienne ?

Recevez, Monsieur, mes salutations empressées

Numa Preti

Autographe de Numa Preti

Numa Preti décède le 28 janvier 1908 à Argenteuil au domicile familial comme son père 27 ans auparavant.

NUMA PRETI

L’Échiquier français vient d'être douloureusement atteint par la perte de notre dévoué Numa Preti,
décédé à Argenteuil, le 28 janvier dernier, après une courte maladie.
Nous devons à sa mémoire de retracer toute une vie de labeur consacrée à la cause des Échecs.

Né à Bordeaux en 1841, il vient jeune à Paris, où de bonne heure il abandonne le commerce
pour devenir collaborateur de son père Jean Preti, fondateur de cette revue ;
à la mort de celui-ci en 1875 (NDA erreur c'est en fait en 1881) il prend seul la direction qu'il
continue sans interruption, signant le dernier numéro de Décembre 1907, lequel termine la
remarquable collection des 41 volumes de La Stratégie.

Il collabore en outre à l'Univers Illustré, au Sport, à la Vie Illustrée et au Journal de Rouen,
où pendant de nombreuses années il rédige la rubrique des "Échecs et Dames".
En dehors de ces périodiques il refait en 1895 et 1906 l'A.B.C. de son père et chacune de ces éditions
est enrichie d'une telle production de matières nouvelles et de compositions choisies que la dernière
reste comme l'ouvrage le plus vaste ainsi que le plus parfait des Traités complets.

Avec lui l'oeuvre colossale des Preti, comprenant : la collection précitée; la Stratégie raisonnée des Ouvertures, 1ère édition en 1 volume et 2ème en deux volumes; la Stratégie raisonnée des Parties à Avantages; la Stratégie des Fins de Parties avec ses deux fascicules
(ces ouvrages avec l'abbé Durand et L. Metton) et pour terminer l'A.B.C. comportant trois éditions dont deux de Numa Preti.


Nous lui devons aussi comme éditeur :

I. - E. Pradignat : 100 problèmes.
II. - Carpenter : 200 problèmes.
III. - Match Gunsberg-Tschigorine
IV. - Tolosa Carreras : Traité Analytique du problème
V. - Alain C. White : Les Tours de Forces sur l'Echiquier ; Roi acculé aux angles ; Les Mille et un mat inverses.

Tous, abonnés et lecteurs de cette revue, avons apprécié depuis longtemps les réelles aptitudes et le mérite de notre cher Directeur. Il sut jusqu'à la fin maintenir notre revue intéressante, riche en théorie et toujours d'une lecture facile et correcte à suivre sur l'échiquier.
Malgré son extrême amabilité, cette bienveillance se refusait à accorder l'insertion à des envois qu'il ne jugeait pas dignes ou à des nouvelles trop personnelles ;
de ce côté on lui reconnut toujours indépendance et impartialité et tel qui avait été débouté pour une prétendue composition splendide ou partie à combinaison magistrale reconnaissait mieux que tout autre la valeur de sa sanction.

Indépendamment de sa Direction, consciencieuse et correcte, Numa Preti, par ses intéressantes causeries, avait su rendre attrayant son bureau de la rue Saint-Sauveur devenu l'habituel rendez-vous des amateurs.
De bons conseils, mettant son expérience au service de chacun il eut de nombreux camarades et amis, toutefois son amabilité n'allait pas jusqu'à lui faire renoncer aux idées qu'il défendait avec opiniâtreté; Preti eut ainsi raison de mauvais projets et mit au point bien des organisations imparfaites.

Sa propagande ne fut pas restreinte; grâce à son journal, à ses relations, aux sympathies qu'il sut conquérir, il l'étendit au loin et nous lui sommes redevables des tournois par correspondance, ainsi que la constitution régulière de groupes départementaux.

Élu Président du Cercle Philidor, il n'accepta ces fonctions honorifiques que sur l'insistance de ses amis ; Preti était un modeste et sa bienfaisante initiative aimait la retraite.
Mais il fut surtout un assidu de la Régence, où, se reposant de ses travaux, il venait bien souvent se montrer redoutable adversaire de whist.
Quoique peu praticien, il peut se prétendre à la maîtrise par son érudition et le rôle important qu'il tint pendant près d'un demi-siècle dans le monde des échecs; mais notre souvenir doit surtout lui être fidèle pour son constant dévouement à notre cause, car Numa Preti fut le plus fervent apôtre de notre jeu favori.

Aussi je pense être l'interprète de l’Échiquier français tout entier en lui adressant ici, par ce journal qui lui était si cher, l'hommage de notre profonde et bien sincère reconnaissance.

H. Delaire

 
Numa Preti - Source BNF, La Stratégie janvier-février 1908

Henri Delaire fut le troisième et dernier directeur de la Stratégie de 1908 à 1940 (date de disparition de la revue). Voyez une mini-biographie de Delaire sur le site Héritage des Échecs Français, par Dominique Thimognier.

Aux Abonnés et Lecteurs
de la troisième série

Bien que les dernières volontés de Numa Preti me désignent pour la rédaction d'un numéro consacré aux solutions des derniers problèmes parus, elles n'indiquent pas que La Stratégie doit finir avec lui.
C'est pourquoi écoutant les nombreux regrets qui me furent exprimés de voir disparaître le journal, puis sur l'invitation de beaucoup d'abonnés, amateurs et amis qui mettaient en avant ma collaboration avec mon défunt ami, j'ai accepté la lourde tâche de continuer son oeuvre.

Je ne dissimule pas ce qu'une telle succession me crée d'obligations et de difficultés, aussi m'est-il permis d'adresses un appel d'indulgent accueil aux abonnés et lecteurs de cette ancienne et importante revue.

Indulgence à laquelle je m'efforcerai de n'avoir pas recours, car de mon expérimenté prédécesseur je suivrai la méthode, j'apporterai le soin qui le guidait dans sa rédaction, sans partialité aucune je présenterai ce que l'échiquier mondial me semblera relater d'intéressant et nouveau ;
pour la partie problèmes, elle continuera à être revue avec la plus méticuleuse attention, 
les compositions offertes subiront l'examen et la vérification de ma direction, tant pour les manuscrits qui me seront remis que pour les épreuves.

Pour terminer, La Stratégie restera comme par le passé l'organe de tous les amateurs français à quelques groupes qu'ils appartiennent, elle facilitera les luttes nationales, elle enregistrera les communications et notes relatives aux organisations, tournois et matches, susceptibles d'apporter leur appoint à la propagande des échecs.

Fidèle à ces engagements, j'ose espérer que La Stratégie conservera sa bonne place dans la bibliographie échiquéenne.

H. Delaire.

Henri Delaire, 3ème et dernier directeur de La Stratégie
Source : Héritage des Échecs Français - Les échecs modernes 1914

mercredi 1 mai 2013

Joseph Kieffer

Comme Claude Vielle, il s’agit d’une personne totalement oubliée et qui pourtant a été de la première importance pour le jeu d’échecs en France à la fin du 19ème siècle.
Joseph Kieffer fut en effet le propriétaire du Café de la Régence de 1873 (ou 1875) à 1903.

Contrairement à deux autres propriétaires, Lucien Levy ou encore à Claude Vielle, je n’ai pas trouvé trace de Joseph Kieffer aux archives en ligne de Paris.
J’ignore donc où il est né et où il a terminé sa vie.

En 1893, un certain Charles Mallet rencontre Joseph Kieffer et il écrit une monographie d’une dizaine de pages sur le Café de  la Régence (Source BNF – le document n’est pas encore en ligne sur internet).

En voici un extrait qui est intéressant au sujet du propriétaire lui-même, mais également pour son début au sujet des « proto »-champions de France d’échecs :

« (…) Est-il en effet, dans le monde entier, un joueur célèbre qui ne soit passé ou qui passe à la Régence ? N’est-ce pas dans ce lieu, qu’on pourrait dénommer le Forum de l’Echiquier, n’est-ce pas dans cette vieille maison française, que la réputation des maîtres en cet art se fait ou se consacre, que leur véritable renommée doit prendre son cachet ineffaçable ?

On y trouve, organisée depuis longtemps et bien assise, une institution essentiellement française qui étend son influence morale sur toutes les autres nations. C’est le Championnat, qui consiste en ce que chaque année, aux mois de décembre et de janvier, les salons de la Régence sont ouverts à un grand tournoi dont le vainqueur est proclamé, pour l’année, le champion des joueurs français.

C’est actuellement un jeune alsacien, français par option, qui possède cet honneur, et pour la seconde fois ; car, deux années de suite, il a remporté le premier prix du tournoi du CHAMPIONNAT FRANÇAIS. Les plus grands joueurs estiment même qu’il s’est révélé d’une aptitude extraordinaire pour les parties à l’aveugle. On le nomme Goetz ; il habite Paris, et joue ses parties habituelles à la maison de la rue Saint-Honoré.

Il est assez curieux de constater que celui qui tient aux échecs, aujourd’hui, le drapeau des joueurs de France, soit de cette Alsace à laquelle doit aussi son origine le propriétaire de la Régence, M. Joseph Kieffer.
M. Kieffer appartient même à cette jeune génération d’Alsaciens-Lorrains qui lutta vaillamment dans les deux (…texte abîmé illisible…) Strasbourg, de Strasbourg à Belfort, pour essayer d’arrêter (…texte abîmé illisible…) qui se rua sur leur sol en 1870 ; il habitait Paris, mais il était sous-officier dans les mobiles du Bas-Rhin, et c’est en hâte qu’il rejoignit son corps aussitôt la rupture de la paix.

(Source BNF – le document n’est pas consultable sur internet).

Il se trouva parmi les combattants du siège de Schlestadt, que le chef d’escadron de Reinach de Foussemagne, commandant de la place, défendit contre les Allemands du 9 au 23 octobre 1870, malgré les trente-deux grosses pièces d’artillerie qui bombardèrent sans merci cette petite ville pendant cinq jours, et la détruisirent à moitié.
Fait prisonnier, M. Kieffer fut conduit à Ulm et interné au fort de Guillaume. C’est la haine au cœur pour les envahisseurs de son pays, qu’il opta ensuite pour la France et s’empressa de regagner Paris.

Dès 1873, il était à la tête du Café de la Régence. Tous les vieux souvenirs qu’il y trouva, il les respecta religieusement et, pendant les vingt années qui viennent de s’écouler, ce temple du grand jeu des échecs, unique dans le monde entier, a été pour ainsi dire son culte.
Il a toujours considéré et il considère toujours cette maison comme une gloire française, qui charme ses sentiments de patriote dont la pensée n’oublie pas la guerre terrible ; c’est une satisfaction profonde pour lui, quand il voit la France dominer dans les tournois qui se tiennent sous ses yeux.
Et c’est pourquoi peut-être, ne visant qu’à la maintenir dans le principe traditionnel des échecs, il ne s’est pas préoccupé des changements qu’a pu subir la société dans ses manifestations de vie extérieure.
La Régence n’a pas, en effet, suivi les voies nouvelles ; elle n’a fait aucune concession aux idées de la grande foule ; aucune innovation n’a eu lieu, si ce n’est des tables de restaurant, afin que les amateurs d’échecs aient moins à se déranger dans leurs parties, et que les curieux, qui viennent de partout, puissent également ne pas aller chercher plus loin un repas confortable.
Et encore cette innovation est rentrée dans l’aspect d’ensemble qu’offre l’antique établissement : luxe de distinction, discrètement présenté, élégance tout aristocratique et, le mot trouve bien ici son emploi, très régence.

Il y a toujours un monde choisi qui aime à se trouver dans un milieu de ce genre, et aujourd’hui comme hier, comme dans le temps passé, la Régence peut attendre en toute certitude, des meilleures classes de la société, les garanties les plus sérieuses d’un succès jusqu’à ce jour inaltérable.
M. Joseph Kieffer a donc bien fait de rester dans les vieilles traditions, traditions qui ont d’ailleurs établi la fortune de sa maison et la maintiennent au premier rang dans Paris (…).»




J’ai cependant un gros doute sur l’acquisition en 1873 du Café de la Régence par Joseph Kieffer.
En effet j’ai trouvé dans le numéro du 8 juillet 1875 de « Archives Commerciales de la France » (Source Gallica) en date du dimanche 4 juillet 1875, l’inscription de la vente par (Laurent) Catelain du Café de la Régence à (Joseph) Kieffer. Il y a là deux ans d’écart avec ce qui est indiqué dans le texte.


(3ème ligne en partant de la fin)

Enfin, dans « La Stratégie » de juin 1903, c’est la fin d’une époque :

M. Kieffer, propriétaire depuis trente ans du café de la Régence, vient de céder son établissement ; l’acquéreur a résolu d’apporter de notables améliorations, avec une luxueuse décoration style Louis XV, lesquelles nécessitent la fermeture du vieux Temple des Échecs pendant les mois de juillet et août prochains. Pendant la durée des travaux les amateurs se réuniront à la Taverne de l’Opéra, avenue de l’Opéra, 26.

jeudi 4 avril 2013

1903 une année charnière

J’ai déjà évoqué le changement de propriétaire du Café de la Régence en 1903.
M. Joseph Kieffer, après 30 ans de prospérité, cède alors le café à M. Lucien Lévy.
Un article dans « La Stratégie » parle de ce changement qui semble assez rapide.
Joseph Kieffer, vétéran de la guerre de 1870, a-t'il eu subitement des problèmes de santé pour céder le Café de la Régence ? Est-il tout simplement fatigué ?

En avril 1903 "La stratégie" annonce :

Nous sommes heureux de constater que la nouvelle société l'Union Amicale des Amateurs d'échecs de la Régence est en pleine prospérité, elle compte déjà plus de soixante adhérents et tout fait espérer que sous l'habile direction du Comité actuel, elle deviendra bientôt l'Association générale des Échecs de France.
Nous rappelons que la cotisation annuelle est de 12 fr. et que les inscriptions sont reçues par M. Kieffer, trésorier, au Café de la Régence.


Dans un article récent j'ai mentionné la création de la FFE.
Il semble donc qu'en 1903 l'idée soit déjà là.
En juin 1903, toujours dans "La Stratégie", un article indique la cessation d'activité de M. Kieffer.

M. Kieffer, propriétaire depuis trente ans du Café de la Régence, vient de céder son établissement ;
l'acquéreur a résolu d'apporter de notables améliorations, avec une luxueuse décoration style Louis XV, lesquelles nécessitent la fermeture du vieux Temple des Echecs pendant les mois de juillet et août prochains.
Pendant la durée des travaux les amateurs se réuniront à la Taverne de l'Opéra, avenue de l'Opéra, 26.


Puis encore dans la Stratégie durant l'été 1903

Les portes du Café de la Régence ont été closes le 16 juillet; la réouverture est annoncée pour le 1er septembre.
Nous rappelons que pendant la durée des travaux les amateurs d'échecs se réuniront à la Taverne de l'Opéra, 26, avenue de l'Opéra.


Et enfin le Café de la Régence rouvre ses portes.
Le style Louis XV est devenu un style Louis XVI...

Le Café de la Régence a fait sa réouverture le 6 Octobre dans un cadre merveilleux. Le caractère de la décoration blanc et or, style Louis XVI, a été conservé, mais avec les aménagements d'une élégance appropriée qui ornent les salons, le vieux Temple des Échecs a un aspect gai et bien français.
Au point de vue "restaurant" la transformation est complète;les nouveaux propriétaires ont certainement le désir de se placer au premier rang des établissements parisiens.
Nous avons le plaisir de constater que les Échecs, qui depuis bientôt deux siècles ont rendu universelle la réputation du Café de la Régence, n'ont pas été oubliée; une partie de l'ancienne salle de billard leur est réservée.
Espérons qu'avec une si brillante installation, une nouvelle ère de prospérité s'ouvrira pour eux et pour le Café de la Régence.


La fameuse salle de billard où Morphy donna sa simultanée en septembre 1858...


(Première page du journal "Gil Blas" - 1er juillet 1903 - Source Gallica - photo suivante ; article sur le Café de la Régence dans l'édition du 1er juillet 1903 - Source Gallica)


Mais la presse était inquiète au début de l'été 1903 et plusieurs journaux font état de la fin pure et simple du Café de la Régence. Heureusement ce ne fut pas (encore) le cas.
Mais il est raisonnable de penser que ce changement de propriétaire marque la fin de l’âge d’or du Café de la Régence.
A noter néanmoins ce qu’on peu appeler une prophétie : Le poker fera oublier le jeu d’échecs.
A notre époque hélas, le poker semble avoir largement supplanté le jeu d'échecs.

Donc, le 1er juillet 1903 dans le journal "Gil Blas" parait l’article suivant qui donne quelques détails sur le Café de la Régence.

CROQUIS

La fin de la Régence.

Le Café de la Régence ferme ses portes ! Encore un coin de Paris – du Paris d’autrefois – qui disparaît… ou se transforme, ce qui revient au même ! Quelles jolies anecdotes ne manquera pas de conter à ce propos, M. Maurice Quentin-Bauchart, érudit charmant qui connaît son Paris et l’histoire des souvenirs qui s’y rattachent. C’était, en effet, le dernier café blanc, le vrai café de jadis, auquel la hideuse gargote ne s’était pas encore adjointe, et où les consommateurs ne craignaient pas d’être troublés par de stridents appels téléphoniques… Aujourd’hui, c’est fini, le Café de la Régence est mort, bien mort, qu’il repose en paix !...

Pauvre Café de la Régence ! … Pauvre M. Quentin-Bauchart !... Pauvres joueurs d’échecs, ce sont eux surtout que je plains !... Où se réuniront-ils maintenant pour prendre le fou avec la dame, et pour résoudre les problèmes compliqués que certains journaux périodiques proposent encore par habitude sur leur couverture colorée, avec image à l’appui ?

De ce café tranquille et silencieux, où l’on pouvait, avec un peu d’imagination, espérer croiser au lavabo l’ombre de d’Alembert, s’entretenant de l’Encyclopédie avec celle de Diderot, où l’on voyait la table où Robespierre gagna de nombreuses parties à Bonaparte, il ne restera bientôt plus rien…
…Tout le monde s’y connaissait, on se serrait la main en entrant, la caissière avait pour chacun de ses clients un sourire et une poignée de main de bonne hôtesse, et, n’eussent été les éclats de voix de M. Paul Mounet, on se serait plutôt cru dans une salle de repos que dans un café. Mais, remplacé par les bars américains et les brasseries allemandes, le café a vécu, le Procope cher à Verlaine est devenu un bouillon à prix fixes, et la Régence disparaît, entraînant avec elle les échecs que le bridge et le poker feront vite oublier !....

On n’avait pas, non plus, l’idée de joueur aux échecs au commencement du vingtième siècle ? C’était coco et suranné, cela ne se portait plus à une époque où l’on se passionne que pour savoir si M. Lépine autorisera ou non le baccara !

La Café de la Régence ne sera plus désormais qu’un prétexte à chronique et à souvenirs rétroactifs : on se souviendra qu’un certain préfet du second empire disait de lui : « C’est le seul café où j’aime à me réunir !... » et qu’un jour, Gambetta, en pleine gloire, y faisant un discours, fut interrompu par un joueur impatienté qui lui cria : « Monsieur, vous parlez si fort que vous m’empêchez d’entendre mes pions !... » L’interrupteur, c’était le prince Poniatowski…
Comme tout cela semble loin !...

Pierre Mortier

mardi 5 mars 2013

Le long chemin vers la FFE

La mise en place de la FFE intervient assez tardivement par rapport à d’autres fédérations étrangères. Celle-ci est fondée le 19 mars 1921.
En Angleterre par exemple la création d'une Fédération de joueurs d'échecs date de 1904.

Pourtant plusieurs tentatives de fédérer les efforts autour du jeu d’échecs avaient été entreprises dans la deuxième moitié du 19ème siècle avec 3 « proto » championnats de France.
Voir à ce sujet le site « Héritage Echecs Français » de Dominique Thimognier.

En1903 à l’initiative du futur 1er président de la FFE, Henri Delaire, un championnat amateur est mis en place.
Voici ce qu’en disait alors la revue « La Stratégie » en juin 1903 :

La Stratégie – Juin 1903

Le président du Cercle Philidor, M.H.Delaire qui pour ses affaires est maintenant fixé à Arcachon, une des plus belles plages mondaines de l’été, a entrepris l’organisation d’un tournoi national lequel aura lieu du 3 au 18 août prochain.

Ce tournoi, placé sous le patronage de M. Albert Clerc, sera ouvert aux amateurs français et aux étrangers ayant au moins deux ans de résidence. Il sera à deux tours s’il y a seulement dix concurrents et à un tour si le nombre est supérieur.

Les inscriptions sont reçues jusqu’au 15 juillet par M. Delaire, 215, boulevard de la Plage, à Arcachon (Gironde). Les prix seront importants ; les amateurs d’Arcachon ont déjà souscrits près de 800 fr et le concours de la Municipalité de la ville est presque assuré.

Pour encourager cette excellente tentative de décentralisation échiquéenne, nous ouvrons une souscription et nous invitons nos lecteurs à s’y inscrire le plus tôt possible pour que la valeur des prix puisse être annoncée.

Le directeur du Casino a mis gracieusement à la disposition des organisateurs du tournoi l’un de ses plus beaux salons et le propriétaire du Grand Hôtel s’est engagé à faire des prix de faveur aux concurrents et aux visiteurs. Les uns et les autres ont cette année, l’occasion unique d’une villégiature agréable sur une plage charmante.

Probablement le mois prochain nous ferons connaître les noms des membres du Comité, choisis parmi les notabilités d’Arcachon et les plus gros souscripteurs ; nous pouvons annoncer déjà que le directeur du tournoi sera M. Delaire dont l’impartialité et l’expérience sont bien connus.

En 1914 juste avant le conflit mondial un autre tournoi "championnat de France des amateurs" est mis en place.

Puis, en novembre 1919 toujours dans la revue "La Stratégie", les choses avancent.
Laissé en friche à cause du premier conflit mondial, le Cercle Philidor (à Paris, à côté de la place de la République) reprend les choses en main.
On trouve dans cet article de la revue "La Stratégie" notamment la liste de tous les lieux où l’on joue aux échecs en France et dans les colonie (voir ci-après)
Il y a un point commun à tous ces lieux…Pas très difficile à trouver…Tous ou presque sont dans des cafés …
A noter qu’à Nice, fin 1919 les joueurs d'échecs jouent …au Café de la Régence…de Nice bien entendu ! Même chose en Indochine où l’on joue aux échecs à la « Régence Saïgonnaise ».  
J’ai été également surpris de trouver la ville de SAINT-AFFRIQUE parmi les lieux où l’on joue aux échecs en novembre 1919.
Il s’agit d’un lieu de tournoi estival ces dernières années et je ne pensais pas que la tradition du jeu d’échecs était aussi ancienne là-bas. Chapeau bas.
A signaler qu’Henri Delaire est depuis 1908 le 3ème gérant de la revue « La Stratégie ».

La Stratégie – Novembre 1919

L’assemblée générale annuelle du Cercle Philidor s’est tenue le 23 novembre à son siège social : Brasserie Russe, 39 boulevard du Temple. Après l’approbation des comptes du trésorier il a été procédé au renouvellement du bureau ainsi constitué pour 1920 : MM. T.Guillemard, président ; E.Walbert, vice-président ; G.Pallard, trésorier ; C.Bourgeois, secrétaire ; A.Mouranchon, archiviste, et E.Bénard, conseiller.

A l’issue de l’Assemblée, la majorité des membres présents exprime le vœu de voir le Comité du Cercle reprendre l’initiative de la fondation définitive de la FEDERATION FRANCAISE DES ECHECS dont les statuts ont été adoptés à la réunion du 5 juillet 1914 par le Comité constitutif siégeant au Cercle Philidor.


En attendant l’établissement de cette Association nationale et pour répondre aux desiderata de nombreux lecteurs, nous donnons ci-après la liste des réunions françaises où tout amateur d’échecs peut rencontrer l’adversaire désiré. Nous y avons ajouté les réunions des pays limitrophes :



FRANCE


PARIS – « Les Echecs du Palais-Royal » : Café de l’Univers, 159, rue Saint-Honoré

PARIS – « Cercle Philidor » : Brasserie Russe, 39, boulevard du Temple

PARIS – « L’Echiquier » : Grand Café, 14, boulevard des Capucines

PARIS – « L’Echiquier du Lion de Belfort » : Café du Lion, 5, avenue d’Orléans

PARIS – Café de la Régence, 161, rue Saint-Honoré

            - Terminus Saint-Lazare, café de Rome (Cour de Rome)

            - Café Ludo, 18, rue de la Sorbonne

BELFORT – « Cercle Belfortain » : Café Danjean

BESANCON – « Société des Echecs » : Café du Helder

BETHUNE – Café Maillart

BORDEAUX – « L’Echiquier d’Aquitaine » : Café du Commerce et de Tourny

CANNES – Café des Allées

CHAMBERY – Café du Théâtre

DOLE – Café de la Ville de Lyon

ELBEUF – Grand Hôtel

EPERNAY – Café de Rohan

FONTAINEBLEAU – Café de l’Union, 142 rue Grande

HAUMONT – Café-Hôtel de la Gare

LE HAVRE – Grande Taverne

LILLE – « L’Echiquier du Nord » : Café du Boulevard

LIMOGES – Café de Paris

LYON – « Cercle Lyonnais » : Taverne Rameau

MARSEILLE – « L’Echiquier Marseillais » : Café de l’Univers

MENTON – Casino Municipal

MONT-DE-MARSAN – Cercle Montois, place de l’Hôtel-de-Ville

MONTPELLIER – « Montpellier-Echecs » : Café de France

NANTES – Café de Nantes

NIMES – Café Glacier

NICE – « Groupe des joueurs d’Echecs » : Café de la Régence


(Nice - Café de la Régence vers 1910 - Source Delcampe)
ORLEANS – Café de la Rotonde

OYONNAX – Café de France

PAU – Café de Paris

LA ROCHELLE – « L’Echiquier Rochelais » : Café Français

ROUEN – « Cercle Rouennais des Echecs » : Café Victor

SAINT-AFFRIQUE – Grand Café

SAINT-CLAUDE – Café Américain

SAINT-DIE – Café du Globe

SAINT-ETIENNE – Café Jaillardon

SAUMUR – Café du Commerce

STRASBOURG – Café de l’Univers, place de Broglie

TOULON – « L’Echiquier Toulonnais » : Taverne Alsacienne

TOULOUSE – « L’Echiquier Toulousain » : Café de la Paix

VICHY – Café Riche


ALGER – Café Continental

SAIGON – « Régence Saïgonnaise » : Continental Palace

Et l’article de poursuivre avec la Belgique etc…

mercredi 4 avril 2012

Lucien Lévy

Il y a quelques temps j’avais parlé d’un propriétaire du Café de la Régence vers 1850, Claude Vielle.
Voici un article sur un autre propriétaire, Lucien Lévy.

Lucien Lévy est un parisien, né le 13 mai 1864 dans le 11ème arrondissement de Paris.
Il est issu d’une famille modeste comme nous l’apprend son acte de naissance (source archive de Paris). Au moment de sa naissance, son père Louis Lévy est commis, et sa mère, Marguerite Félicité Jacob est institutrice. 

 (Source - Archives de Paris)

Il se marie le 29 juin 1897 avec Laure Jenny Rachel Reiss sans profession.
L’acte de mariage indique que Lucien Lévy est alors négociant sans plus de précision.

Son ascension sociale est certaine puisqu’il arrive en 1903 à faire l’acquisition du très à la mode Café de la Régence. Très à la mode car je rappelle que celui-ci fait face au Théâtre-Français…
Le propriétaire jusqu’au début de l’année 1903, depuis plus de 25 ans est Joseph Kieffer, Alsacien et vétéran de la guerre franco-prussienne de 1870.

L'été 1903 correspond à de gros travaux suite au changement de propriétaire.
D’ailleurs à l’occasion de ces travaux de nombreux journaux parisiens de l’époque annonçaient la fin des échecs au café de la Régence (article à suivre). La toute jeune association de la loi de 1901 l’UAAR (Union Amicale des Amateurs de la Régence – créée le 5 décembre 1902 – source La Stratégie) allait-elle disparaître ?

Il n’en est rien, et à l’issue de ces grands travaux de l’été 1903, les joueurs d’échecs reprennent leurs habitudes sans doute grâce à l’habileté du président de l’UAAR Eugène Deroste (avocat parisien réputé).

L’assemblée générale de l’UAAR qui suit nomme Lucien Lévy comme trésorier de l’association (Joseph Kieffer l’ancien propriétaire ayant été le 1er trésorier).
Contrairement à Claude Vielle (ancien propriétaire) je n’ai pas (encore ?) trouvé de trace de Lucien Lévy joueur d’échecs. C’est peut être justement là un des problèmes.

Ensuite en 1910 de nouveaux grands travaux ont lieu qui augmentent considérablement la surface de ce qui n’est plus maintenant un simple café mais plutôt un vaste restaurant où se jouent des concerts. 


Voici une carte postale qui date de cette époque (dessus est écrit 1915) trouvée sur le site de vente de cartes postales Delcampe.
Le restaurant qui fait face à la Comédie-Française est imposant, c’est le moins que l’on puisse dire.
Il est à noter que la vieille pancarte indiquant sur la façade la création du café en 1718 - à une autre adresse d’ailleurs, voir un de mes premiers articles surle Café de la Régence – cette pancarte a disparu.

Vaille que vaille l’UAAR survit dans un local de plus en plus exigu semble-t-il au sein du Café de la Régence. Mais tout n’est pas si rose. Lucien Lévy doit sans doute vivre un peu mal la présence de ses joueurs d’échecs qui font un peu tâche dans ce restaurant rutilant. Des tensions apparaissent.

Manifestement Lucien Lévy mène également la vie dure à ses employés.
Pour rentabiliser son affaire, il use ses employés, et 15 d’entre eux finissent par déposer plainte contre lui en 1910 (source archive de la préfecture de police).
Il est convoqué au commissariat du Palais-Royal pour donner sa version des faits que voici.


(Source - Archive de la préfecture de police de Paris - Main courante du commissariat du Palais-Royal 1910)

Main courante du commissariat de police du quartier du Palais-Royal
4 et 6 juin (1910) - N°463 – Parquet
Etat Civil
Lévy (Lucien) né le 13 mai 1864 à Paris 11ème de Louis et de Jacob Félicité, marié avec Mlle Reiss (Laure) le 1er juillet 1897 à Paris 1er arrondissement. Propriétaire du Café de la Régence 161 rue Saint-Honoré.
Résumé de l’affaire
Instruction du parquet pour interrogatoire
Infraction à la loi du 13 juillet 1906 – quinze employés n’ayant pas le repos hebdomadaire – Dit que les employés prennent ce qu’ils veulent et beaucoup préfèrent grouper leur repos pour avoir plusieurs jours de suite – Mais tous ont la faculté de prendre un jour par semaine.

Mais la disparition du président de l’UAAR, Eugène Deroste décède le 5 novembre 1917 à l’âge de 68 ans (source La Stratégie), ainsi que la 1ère guerre mondiale (et fatalement une moins grande fréquentation du lieu par les joueurs d’échecs) entraîne le divorce entre le Café de la Régence et l’UAAR  – Ceci fera l’objet d’un prochain article.

Divorce provisoire puisque dans les années 30 un nouveau propriétaire donnera ses dernières heures de gloire au jeu d'échecs dans ce lieu mythique.