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lundi 31 mai 2021

Jules Grévy

Saviez-vous qu'un président de la République fut également un joueur d'échecs assidu du Café de la Régence ? Il s'agit de Jules Grévy, président de la République du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887, dont voici quelques informations à ce sujet. 

Vanity Fair - 12 juillet 1879 - Représentation de Jules Grévy, joueur de billard.

Un article de La Stratégie, publié au moment où il sera élu Président de la République en 1879, semble indiquer que son niveau aux échecs était tout à fait honorable. En tout cas durant son mandat aux plus hautes fonctions de l’état, Jules Grévy n’oubliera jamais les joueurs d’échecs.

La Stratégie – Février 1879

« M. Grévy, le nouveau Président de la République française, est un très fort amateur d’échecs. Sous l’Empire, alors qu’il se tenait éloigné de la politique, combien de fois, dans ses loisirs, l’avons-nous vu, au café de la Régence, chercher dans les échecs à employer l’activité de son esprit ? Combien de fois notre vénérable directeur, M. Jean Preti, a-t-il eu l’honneur de lutter avec lui ? 

Les débuts favoris de M. Grévy étaient les gambits quand il jouait le premier, et le contre-gambit Greco dans la partie du Cavalier Roi, lorsqu’il n’avait pas le trait. Jouant contre un théoricien, il en résultait pour lui une infériorité relative dans ce dernier début, il combinait si bien et si vite le coup à plusieurs fins, que bien souvent il triomphait. 

Depuis dix ans que M. Grévy est de nouveau rentré dans la vie publique, il a totalement renoncé aux échecs, non pas, nous en sommes certains, qu’il n’aime plus cette noble distraction, mais les besoins de sa patrie lui tracent des devoirs, et M. Grévy, dans ce cas, tout le monde le reconnait, ne marchande ni son dévouement ni son intérêt. »


Le 11 novembre 1882, le journal Le Gaulois publie un papier sur l'amitié de jeunesse entre Jules Grévy et le poète Alfred de Musset. Ils ont une passion commune avec le jeu d’échecs, et leur rencontre date approximativement de 1835. Voici des extraits de cet article.

« (…)
Mais ce n’est point à cette époque que M. Grévy a connu Alfred de Musset. Il ne connut pas le jeune homme mince et blond, aux moustaches naissantes, aux cheveux bouclés, rejetés en touffe d’un côté de la tête, avec l’habit vert très serré à la taille.

Il connut, quelques années plus tard, le Musset plus mûr, devenu vite ombrageux, inquiet et décevant, le Musset défloré, incertain, maniaque et surexcité, le Musset après le voyage à Venise et la brouille avec George Sand, le Musset monomane, qui faisait tenir en équilibre, dans sa chambre, pelles, pincettes, cannes et parapluies, et qui disait d’un air effaré de malade, à ceux qui venaient le voir : « N’approchez pas… » Il connut le Musset des filles banales, le Musset du café de la Régence, installé dans l’ivresse entêtante de l’absinthe et des cigarettes sans nombre, le Musset absorbé dans des parties d’échecs, sans fin…

Musset au Café de la Régence – par Edward Loevy – Illustration du fascicule paru en 1906 sous la plume d’Ernest Petit intitulé « Du coin de mon feu à Alfred de Musset »

(…)
La passion machinale que le poète avait pour les échecs le rapprocha du jeune avocat, qui se plaisait déjà aux jeux de toute sorte, et qui occupait les loisirs que lui laissait son inoccupation à pousser une bille ou un pion, pendant de longues heures, avec la gravité attentive qu’on lui connaît. Car M. Grévy jeune était déjà un homme grave. Grévy était arrivé du Jura à Paris quelque temps avant la révolution de 1830. Il avait fait son droit, suivi les conférences de l’Athénée et était entré au barreau. (…) Ce ne fut que plus tard qu’il habita le 15, puis le 45 de la rue Richelieu. Il n’avait, de toute façon, que quelques pas à faire pour être au café de la Régence, et cette commodité fit naturellement de lui un des clients les plus assidus de ce café.

(…)
M. Grévy, quoi qu’il en parût d’abord, était assez le compagnon qu’il fallait à Musset. Car, bien que le poète eût la manie des calembours, des je le crains de cheval, des avec quel as perds-je et la connaissance de Karr à fond, Musset n’était point gai, il avait aussi sa gravité et son dandysme, buvait et aimait les femmes.

(…)
Grévy rendit d’ailleurs à Musset quelques services. Après la brouille avec George Sand, ce fut lui que Musset chargea de réclamer ses lettres à la maîtresse infidèle. Grévy écrivit une lettre d’avocat :
- Madame, chargé des intérêts de M. de Musset etc… » George Sand répondit qu’elle était en voyage et rendrait les lettres à son retour, ce qu’elle ne fit pas.
Et je crois bien qu’elle s’en servit pour son roman après la mort de Musset. Pour ceux qui connaissent bien M. Grévy, il n’y a rien que de naturel à le voir mêlé à ces amours fameuses.

(…) 
Musset et Grévy étaient amoureux de diverses façons, mais capable de s’entendre sur les femmes et les échecs. La liaison passagère qui unit pendant quelques années le poète de Rolla et l’avocat du café de la Régence méritait d’être rappelée en passant. Les petits faits certains qui marquèrent leur liaison n’ont rien d’intéressant en eux-mêmes, et je n’en aurais point parlé, comme je disais en commençant, si le poste qu’occupe M. Grévy n’attirait pas l’attention sur lui et ne donnait point une sorte d’intérêt à la chose.»

En septembre 1891, peu après le décès de Jules Grévy, La Stratégie donne quelques détails sur son action de soutien aux échecs en tant que Président de la République. 
Il a notamment offert des objets (vases, plats...) de la manufacture de Sèvres à plusieurs occasions, comme l'avait fait en 1867 Napoléon III à l'occasion du 1er grand tournoi international à Paris. Cette tradition des vases de Sèvres est toujours d'actualité pour le championnat de France d'échecs.

Remarquez aussi qu'un de ses amis proches est Albert Clerc, qu'il favorise si l'on peut dire en offrant un prix pour que le cercle de Besançon puisse organiser un grand tournoi national par correspondance. Le cercle de Besançon ayant été créé par... Albert Clerc.

« L’homme éminent qui vient de mourir a été toute sa vie un grand amateur des échecs. Sous l’Empire, alors qu’il ne prenait aucune part aux affaires publiques, il fréquentait assidûment le Café de la Régence et assistait aux luttes quotidiennes, soit comme combattant, soit comme spectateur. Plus tard, Président de la Chambre des Députés, puis Président de la République, il recevait, au moins une fois par semaine ses anciens amis et se délassait du souci des affaires de l’État en jouant aux échecs. Son adversaire habituel était M. A. Clerc, conseiller à la cour d’appel de Paris, l’un de nos plus forts joueurs, qui a pris part, non sans honneur, au tournoi international de Paris en 1878.

Plusieurs fois, M. J. Grévy a honoré publiquement les échecs de sa protection en offrant des prix, lesquels ont permis au Cercle des Échecs de Paris d’organiser des tournois nationaux en 1880, 1881, 1883, et au Cercle des Échecs de Besançon, des tournois par correspondance en 1885 et 1887 et certainement, si en 1889, il avait été encore au pouvoir, l’Exposition ne se serait pas passée sans tournoi international.

Nous saluons avec le plus profond respect la mémoire de J. Grévy et nous constatons que son grand amour des échecs met une fois de plus en évidence l’attrait irrésistible qu’offre notre beau jeu aux hommes d’une haute valeur intellectuelle. »

Voici les 3 parties connues de Jules Grévy.
Ces 3 parties apparaissent dans un article des Cahiers de l’Échiquier Français (32e cahier - 1932).


[Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1856.??.??"] [Round "?"] [White "Grévy, Jules"] [Black "Clerc, Albert"] [Result "1-0"] [ECO "C39"] [PlyCount "59"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Nf3 g5 4. h4 g4 5. Ne5 h5 6. Bc4 Nh6 7. d4 f3 8. gxf3 d6 9. Nd3 Nc6 10. Be3 Bg7 11. c3 Qe7 12. Nf4 Bf6 13. Nxh5 Bxh4+ 14. Kd2 gxf3 15. Qxf3 Bg4 16. Ng7+ Kd7 17. Qg2 Rag8 18. Bxh6 Bg5+ 19. Kc2 Bxh6 20. Qxg4+ Kd8 21. Rxh6 Rxh6 22. Ne6+ fxe6 23. Qxg8+ Kd7 24. Nd2 Na5 25. Rf1 Rh7 26. Bxe6+ Kc6 27. b4 Rh2 28. Bd5+ Kb6 29. bxa5+ Kxa5 30. Qg3 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1860.05.??"] [Round "?"] [White "Journoud, Paul"] [Black "Grévy, Jules"] [Result "1-0"] [ECO "C56"] [Annotator "La Régence - Juin 1860"] [PlyCount "44"] {Les deux parties suivantes furent publiées, en 1860-1861, par La Régence, Journoud en était le directeur. Par courtoisie envers l'éminent perdant, les Noirs ne sont pas nommés en toutes lettres, mais avec suppression de l'y,: M. Grév... (Cité par les Cahier de l'Echiquier Français - 32e cahier trimestriel - 1932 numéro IV)} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. d4 exd4 4. Bc4 {Gambit Ecossais} Nf6 5. Ng5 Ne5 6. Qxd4 Nxc4 7. Qxc4 d5 8. exd5 Nxd5 9. O-O Be7 10. Nc3 c6 11. Nxd5 cxd5 12. Qb5+ Qd7 13. Qd3 Qf5 14. Re1 h6 15. Qe2 Qf6 16. h4 Bd7 17. b3 hxg5 18. Bxg5 Qe6 19. Qd2 Qc6 20. Rxe7+ Kf8 21. Rae1 Be6 22. R1xe6 fxe6 {Les Blancs annoncent mat en trois coups} 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1861.07.??"] [Round "?"] [White "Journoud, Paul"] [Black "Grévy, Jules"] [Result "1-0"] [ECO "C00"] [Annotator "La Nouvelle Régence août 1861"] [PlyCount "48"] {Partie publiée dans la revue La Nouvelle Régence en août 1861 page 241.} 1. e4 c5 2. f4 e6 3. Nf3 d5 4. e5 Nc6 5. c4 d4 6. d3 Nh6 7. Be2 Be7 8. O-O O-O 9. h3 f6 10. Nbd2 Nf5 11. Ne4 fxe5 12. fxe5 Qc7 13. g4 Ne3 14. Bxe3 dxe3 15. Qc1 Nxe5 16. Qxe3 Nxf3+ 17. Rxf3 b6 18. Rxf8+ Bxf8 19. Rf1 Bb7 20. Ng5 e5 21. Bf3 Re8 22. Be4 h6 23. Rf7 Be7 24. Rxg7+ Kh8 {Les Blancs annoncent le mat en cinq coups } 1-0

dimanche 19 avril 2020

Battez Philidor !


En 1882 le Théâtre national de l’Opéra-Comique joue une pièce en un acte ayant pour thème le Café de la Régence et intitulé Battez Philidor ! 
Le spectacle est donné dans la salle Favart, dans le deuxième arrondissement de Paris, qui brûlera en 1887 et sera ensuite reconstruite.

Battez Philidor ! - Opéra-comique en un acte (1882)
Par Abraham Dreyfus, musique Amédée Dutacq

Cette pièce met en scène Philidor et le Café de la Régence en 1777.
C'est ce qui en fait l'intérêt pour ce blog.
Comme vous le verrez en lisant le texte, il est question d'un certain propriétaire appelé Boudignot qui est une pure invention.
En 1777, le "vrai" propriétaire des lieux à cette date est Guillaume Rey, mentionné par Diderot dans "Le neveu de Rameau"

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ;

Dix représentations sont données, mais les critiques de l’époque restent assez mitigées sur la qualité du spectacle.
Le texte est en ligne sur le site Gallica., je le donne un peu plus bas également.

A noter que j'ai cherché en vain la partition de "Battez Philidor" notamment avec l'aide d'amis musiciens. Si vous la trouvez, je suis preneur !

Abraham Dreyfus

Dès la première représentation du 13 novembre 1882, la critique du Figaro (14/11/1882) est assez cinglante.

« (…) Ce livret, agréablement écrit, présente peu de situations musicales : et je ne m’étonne pas qu’il n’ait rien dit à l’imagination de M. Dutacq. Ce jeune compositeur, second prix de Rome, est le fils de notre ancien confrère, Armand Dutacq, le fondateur du Siècle et l’ami de Balzac, qui a laissé de durables souvenirs à ceux qui l’ont connu. 

Ce qui manque à la partitionnette de M. Amédée Dutacq, ce n’est ni le talent, ni le savoir, c’est l’intérêt. J’aime mieux l’attendre à une autre épreuve que de le discuter inutilement aujourd’hui. M. Barré compose avec esprit et bonhomie la physionomie de Philidor ; M. Nicot, enroué, avait fait réclamer l’indulgence, mais il n’en avait pas besoin pour mimer d’une manière amusante le rôle insignifiant de Richard  »

Le journal Le Temps (21/11/1882) publie une critique musicale qui se termine ainsi :

« (…) La comédie de M. Dreyfus est spirituellement écrite ; seulement elle ne prête pas beaucoup à la musique ; elle pourrait même s’en passer, à l’exception de l’air de Doris, qui, du reste, pourrait être chanté tout entier dans la coulisse. M. Dutacq a eu en 1876 le second grand prix à l’Institut ; Battez Philidor ! est le premier ouvrage qu’il ait donné au théâtre.

Malheureusement pour lui, Nicot, subitement enrouée, a chanté son air comme il a pu ; je ne puis donc juger le morceau sur une audition aussi défectueuse ; j’en dis autant de la pastorale que Mme Thuillier a fort bien vocalisé, mais en prononçant les paroles si mal, ou plutôt si peu, que je m’évertuais à me demander de quoi il était question. 


Charles Auguste Nicot

J’ai lu plus tard les paroles dans le livret imprimé ; mais la musique n’y est pas. Le duo des deux amoureux ne m’a pas laissé une impression assez vive. L’ouvrage commence par un chœur des joueurs d’échecs, et termine par un morceau d’ensemble, où le chœur : « Au café Procope ! », avec les entrées successives des parties, m’a paru bien scénique, quoique l’exécution fût hésitante, par la faute des choristes.  »


Louise Victoire Thuillier dite Thuillier-Leloir 

Voici le texte - Source Gallica.

jeudi 3 novembre 2011

Les cafés artistiques et littéraires de Paris - Auguste Lepage – 1882

Voici un long extrait du livre cité dans le titre, mais très intéressant sur le Café de la Régence en 1882.
Auguste Lepage consacre un de ses plus longs chapitres au café de la Régence, ce qui montre bien l'importance du lieu au-delà du jeu d'échecs.
Le lieu est manifestement à la mode.
Des personnes célèbres viennent y jouer aux échecs ou simplement pour un moment de détente et se montrer.
La description du « petit salon » où l’on joue aux échecs est un élément important.
Car dans un prochain article je mettrai en ligne une photo de cette salle (Merci à Etienne Cornil pour cette découverte).
La description de la salle correspond à la photographie qui sera prise une dizaine d’années plus tard.
Enfin l'auteur parle de la table d'échecs de Bonaparte que l'on retrouve dans un article de 1939 que j'ai déjà cité.


Les cafés artistiques et littéraires de Paris
Auguste Lepage – 1882 (Source Gallica - BNF)

Chapitre XVI – Le Café de la Régence

Si un militaire, un artiste, un savant, un administrateur peuvent arriver à la célébrité ou au moins à la notoriété grâce au courage, au talent, à la science, à l’habileté que chacun d’eux aura déployés, il ne faudrait point conclure que les moyens d’atteindre la réputation soient limités. Danseurs de corde, joueur de billard ou d’échecs peuvent attirer la foule, soulever des discussions passionnées tout comme un général qui a gagné une bataille ou un orateur applaudi à la Chambre.
M. Blondin a autant de réputation que M. Gambetta ; M. Vignaux, le roi du billard, a toujours autour de lui un public haletant qui regarde avec émotion les billes d’ivoire rouler sur le tapis vert et applaudit fiévreusement les carambolages bien réussis ; enfin le joueur d’échecs, M. Murphy (sic - Morphy), est aussi connu que son illustre compatriote, le courageux voyageur Stanley.
Marcher sur une corde, faire des séries, manœuvrer avec habileté les différentes pièces d’un échiquier, toutes ces qualités spéciales à certains individus n’ajoutent rien à la gloire d’un pays, mais elles font la fortune de ceux qui les possèdent.
Pour beaucoup, les échecs sont une science ; et un grand joueur a forcément un cerveau admirablement organisé, capable de comprendre et de résoudre les plus hautes questions de la politique. D’autres prétendent que les échecs sont un jeu tout simplement. Nous n’avons pas à nous prononcer en faveur de l’une ou de l’autre de ces opinions, mais nous constatons que le jeu d’échecs a ses fervents qui ont un centre où ils se réunissent, engagent silencieusement les parties et, durant des heures quelquefois, poussent les rois, les reines, les cavaliers, les tours, les fous, avec un calme qui fait complètement défaut à ceux qui jouent aux cartes ou à la roulette. Les fanatiques des échecs se réunissent à la Régence, près du Théâtre-Français.
La réputation du café de la Régence date de loin. Situé autrefois au coin de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, cet établissement eut des clients célèbres et des joueurs d’échecs d’une force remarquable. C’étaient Deschapelles, La Bourdonnais, Philidor, Saint-Amand, le général Bonaparte ; ce dernier ne fut jamais d’une grande force aux échecs. Alfred de Musset fut, jusqu’à la maladie qui l’emporta, un des fidèles de la Régence. Il était noté comme fort joueur. Connaissant les habitudes de l’illustre auteur des contes d’Espagne et d’Italie, les étrangers et les provinciaux se rendaient au café pour le voir.
L’expropriation causa un déplacement, le café de la Régence se transporta à peu de distance et ses habitués revinrent. Sur la longue terrasse en bordure sur la place du Théâtre-Français, on ne voit que des étrangers, Anglais, Américains, Scandinaves, Allemands. Les norvégiens, les Suédois, les Danois sont là comme chez eux. On reçoit les journaux de Stockholm, de Copenhague et de Christiana, et les compatriotes de madame Nilsson se livrent à des discussions littéraires ou politiques dans cette langue que fort peu de Français comprennent.
Après avoir franchi la terrasse si bruyante et si animée, on pénètre dans un petit salon où sont attablés des joueurs d’échecs. Là, pas de discussions vives, pas de mouvement. On n’entend que le petit bruit sec des pièces que l’on fait manœuvrer. Autrefois on ne fumait point dans ce salon ; mais l’amour du tabac a gagné même les amateurs d’échecs ; les cigarettes, les cigares et même les pipes y forment quelquefois des nuages de fumée. Le joueur d’échecs est tellement absorbé, que très souvent il ne prend aucune consommation et paye les frais ; quelquefois il oublie de boire le grog qu’il a demandé, ou, comme il ne regarde jamais autre chose que le champ de bataille, - c’est-à-dire la boite où il déploie son habileté- s’il boit, il prend les consommations de ses voisins, avalant une gorgée de bière ou de café à la crème, mélangeant l’absinthe au grog américain. Ces erreurs amusent la galerie qui rit de la grimace du joueur distrait. Sur les murs du petit salon dont nous parlons se détachent des médaillons portant les noms de : La Bourdonnais, Philidor, Deschapelles, Ph.(Sic - Ruy) Lopez, Greco, P. Stannia (Sic – P.Stamma), MacDonald (Sic - MacDonell), G. Lulli (Sic- Lolli), G.Selenus ; puis la date de la fondation du café, 1718, et celle de sa restauration 1855.
A l’extrémité droite de la terrasse est l’entrée d’un salon beaucoup plus vaste où se jouent les parties les plus sérieuses. Vers six heures, toutes les tables sont occupées. Sur l’une d’elles est gravé le nom Bonaparte ; elle a été apportée de la place du Palais-Royal dans le nouvel établissement. Le futur empereur faisait mettre un échiquier sur ce marbre.
M.Grévy (image ci-contre), le président de la République, a été longtemps un des fervents de la Régence ; il jouait ou suivait les coups. On y voit souvent M. Paul Bethmont ainsi que M. Audren de Kerdrel, sénateur. Un député, M. Fernand Gatineau, reste sur la terrasse ; les échecs ne paraissent l’intéresser que médiocrement.
Les joueurs dont on suit les parties avec le plus d’attention sont : M. Rosenthal, un Polonais ; M. Festhamel qui, au Monde Illustré, à feu l’Opinion Nationale, au Siècle pose les problèmes les plus difficiles ; M. le vicomte de Bornier ; d’après les on-dit des connaisseurs, l’auteur de la Fille de Roland est, en peu de temps, devenu d’une force remarquable ; M. Chaseray, commissaire-priseur, qui se délasse des fatigues de l’Hôtel des Ventes devant un échiquier ; le sculpteur Lequesne ; M. Baucher, fils du professeur d’équitation ; M. Charles Jolliet, dont la voix emplit la salle ; M. Auguste Jolliet, des Français ; M. Prudhon du même théâtre ; M. Séguin ; M. Charles Royer, un lettré qui a écrit, pour plusieurs volumes de Lemerre, des préfaces très remarquables. M. Royer est le neveu de M. Garnier-Pagès, dont on apercevait quelquefois à la Régence les longs cheveux blancs retombant sur son immense faux-col ; M. Maubant, de la Comédie-Française ; M. de la Noue, gendre de l’ancien ministre de l’Empire, M. Billaut ; un officier en retraite, M. Coulon, qui pousse ses pièces avec un sang-froid tout militaire.
(photo - Les deux Pégase de l'Opéra de Paris par le sculpteur Lequesne)
Parmi les habitués de la Régence que n’attire point l’amour des échecs, nous citerons : M. Sellenick, chef de musique de la garde républicaine auteur d’œuvres fort remarquables. Il a succédé dans ce poste difficile à M. Paulus. Avec M. Sellenick, on voit M. Guilbert, le sculpteur qui a obtenu le prix pour le monument à élever à M. Thiers ; M. Goechsy, un écrivain doublé d’un artiste ; il est l’auteur d’un ouvrage sur les peintres militaires dont les illustrations sont de M. de Neuville ; c’est un des collaborateurs de la Galerie Contemporaine, du Musée pour tous, du la Vie moderne ; MM. Feyen-Perrin et Boetzel, dont la réputation comme peintres est depuis longtemps consacrée par le succès. M. Victor Champier qui s’occupe aussi des questions artistiques au Moniteur Universel ; M. Ludovic Baschet, l’éditeur artiste qui a fondé deux magnifiques publications : Le Musée pour tous ; la Galerie Contemporaine littéraire et artistique.
Presque toujours à la même table on a vu longtemps M. Jules Chantepie, un poète qui a, dans un temps, fait un peu de politique. Il a été rédacteur en chef de feu l’International de Londres. Depuis plusieurs années il ne s’occupe plus que de littérature ; avec M. Chantepie était M. Alexandre Valfrey qui rédigeait la revue des théâtres à l’Europe diplomatique. En 1877, M. Valfrey a été nommé percepteur dans une ville des environs de Paris. Les visites de ces deux écrivains au café de la Régence sont moins régulières.
A la table voisine prend place M. Pons neveu, le célèbre professeur d’escrime. M. Pons, sous la commune, a fait partie de la conspiration organisée par le colonel Charpentier. Arrêté par les hommes de l’Hôtel de Ville, il resta au Dépôt jusqu’à l’entrée des troupes dans Paris. Au moment ou les communards venaient de mettre le feu au Palais de Justice, M. Pons força les portes de son cachot et délivra plusieurs prêtres détenus comme lui. L’un d’eux, M. l’abbé Jourdan, a été depuis nommé évêque. Il arrêta les flammes qui envahissaient la Sainte-Chapelle et sauva ainsi ce merveilleux monument. Il arbora le drapeau tricolore sur la grille du Palais. Le gouvernement lui donna la décoration de Légion d’honneur. M. Charles Grimont, secrétaire de la rédaction de la Patrie ; M. Souchère, ancien rédacteur de l’Avenir National ; M. Brunesoeur, qui a rédigé la chronique de la Petite Presse sous le pseudonyme de Nicolet ; le capitaine Aubert, un amateur de billard, formaient avec M. Pons un groupe des plus animés.
M. O. Galligan, rédacteur en chef du Gallignani’s Messenger, M. Ory, correspondant du Daily-News, fréquentent aussi le café de la Régence. M. Ory est un amateur passionné des courses.
M. Champollion aqua-fortiste de grand talent, médaillé en 1881 ; M. Charles Chabert, fils de M. Chabert, inspecteur d’académie et auteur de livres classiques fort estimés ; M. Massenet, commandant de la garde républicaine, frère du célèbre compositeur. Homme charmant, M. Massenet a la manie de l’à-peu-près porté à un degré inouï. Le frère du célèbre Père jésuite Milleriot, est aussi un habitué de la Régence.