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mercredi 1 août 2012

La Galerie (3ème partie sur 3)

Et voici la suite du texte...

POUSSEBOIS. – J’adoube.
THEORIC. – Adouber est permis
ABDEL. – Nous ne jouons pas comme la petite fille.
BOURGOGNE. – Abdel, fais bien attention, ne te presse pas.
GAUCHER. – C’est l’heure de la boulette, le moment psychologique, il faut bien regarder.
BOURGOGNE. – Oui, parce que celui qui ne regarde pas bien ne voit pas bien, et celui qui ne voit pas bien, juste et loin, marche aux abîmes. Prends bien garde, Abdel ; je commence à pressentir qu’on te préparer un mauvais coup. (A M. Lamomie) Vous, monsieur, qui venez tous les jours assister aux luttes pacifiques de l’Echiquier, êtes-vous de cet avis ?
LAMOMIE. – Je ne connais pas le jeu.
BOURGOGNE. – Mais alors, sans indiscrétion, que venez-vous faire à la Régence ?
LAMOMIE. – Je suis marié.
BOURGOGNE. – C’est étrange.
GAUCHER. – Il est roué comme une potence, et même comme une petite grenouille.
BOURGOGNE. – Allons, joue : Feu !
ABDEL. – Si je prends le Fou, je suis mat.
THEORIC. – en trois coups.
BOURGOGNE. – Alors, ne prends pas le Fol… Prends plutôt un verre de n’importe quoi, pour te donner des forces.
VIARDOT. – C’est défendu par le Prophète.
BOURGOGNE. – Il n’y a pas de Prophète ici, monsieur, à moins d’aller à l’Opéra. Abdel, je te conseille de boire un verre à la santé de Monsieur de Voltaire, et qu’il en crève.
ABDEL. – Moussu de Voultaire est oune grand houmme.
BOURGOGNE. – Et Mahomet ?
GAUCHER. – Est son Prophète.
THEORIC. – Oui et non. Il y a à boire et à manger.
BOURGOGNE. – Tout est beau dans la nature, qui murmure le long du mur de la sous-préfecture de Saumur.
ABDEL. – P pr C. (8….d6xé5) Je prends le Cheval blanc.
CLASSIC. – Quand on prend des chevaux on n’en saurait trop prendre.
POUSSEBOIS. – D.5T. Echec (9.Dd1-h5+)
GAUCHER. – Il fallait s’y attendre. Allons, démarre. Te voilà déroqué.
ABDEL. – R.2D. (9….Ré8-d7)
POUSSEBOIS. – F pr PC. (10.Fh4xg5)
THEORIC. – Bien joué.
BOURGOGNE. – De parc et d’autre.
ABDEL. – F.2CR. (10….Ff8-g7)
POUSSEBOIS. – F.5CD. (11.Ff1-b5+)
BOURGOGNE. – On dit échec, parce qu’il y a échec à son échec.
POUSSEBOIS. – Echec.
BOURGOGNE. – A qui ?
POUSSEBOIS. – A Sa Majesté nègre.
GAUCHER. – Voilà un roi qui va se promener la canne à la main.
ABDEL. – R.3D. (11….Rd7-d6)
BOURGOGNE. – Défends-toi.
POUSSEBOIS. – F.3R. (12.Fg5-é3)
BOURGOGNE. – Que veut ce Fol ? Abdel, chasse-le de ta présence.
ABDEL. – P.5FR. (12….f5-f4)
TÊTE DE FLEUVE. – Nous allons manger. Il y avait un petit homme qui voulait manger un Fou. A vous, ma biche.
BOURGOGNE. – Ca lui apprendra. Et ron ron ron, petit patapon.
POUSSEBOIS. – F pr PF. (13.Fé3xf4)
GAUCHER. – Coup de galerie.
THEORIC. – C’est une partie à écrire.
BOURGOGNE. – A ses parents. Si vous avez une famille, le télégraphe est à deux pas.
GAUCHER. – Il a, ma foi, cueilli le pion noir. Il donne le Fou pour le Négrillon. Les Fous ne coûtent pas cher, à la Régence.
CLASSIC. - …………Ces illustres échanges
                     Veulent être signés d’un nom que je n’ai pas.
BOURGOGNE. – Crosse-moi ce Fou.
CLASSIC. – Les Fous sont aux échecs les plus proches des Rois.
BOURGOGNE. – Ne parlons pas politique. Ces plaisanteries sont déplacées dans les circonstances graves où va se trouver Poussebois… Prends le Lorgneur, Abdel.
ABDEL. – P pr F. (13….é5xf4)
BOURGOGNE. – Enlevez, c’est pesé.

Abdel fredonne une modulation orientale, d’un rythme sourd et monotone, sur le mot : soun Patchouli…

BOURGOGNE. – Tu chantes, et l’Helvétie pleure sa liberté.  
THEORIC. – Eh ! Eh ! rira bien …
BOURGOGNE. – Qui rira par derrière. Il y aura encore une belle heure pour la gaîté française.
ABDEL. – Oune fait troup de brouit par ici. Oune n’aime pas le brouit à Paris.
BOURGOGNE. – Et à Carcassonne.
POUSSEBOIS. – P.5R. Echec (14.é4-é5+)        
BOURGOGNE. – Voilà un Pion qui a du toupet, par exemple. Abdel, méfie-toi.
GAUCHER. – Nous entrons dans la sphère des coups fins. C’est plein d’astuce et de malice.
THEORIC. – Il y a des pions qui ont un bel avenir.
BOURGOGNE. – Qu’est le Pion ?
THEORIC. – Rien.
BOURGOGNE. – Que doit-il être ?
THEORIC. – Tout.
ABDEL. – Oune pioune est oune pioune.
BOURGOGNE. – Oui, sans doute, un pion est un pion ; mais si tu prends celui-là, Abdel-Albil, suis bien ce raisonnement sur l’enchaînement fatal des coups : si donc tu prenais le Pion, avec cette voracité qui est mauvaise conseillère, tu perdrais ta Dame. Veille sur Célestine. Elle serait compromise, je dirai mieux, elle se laisserait enlever comme un ballon captif.
CLASSIC. – Vertueuse Zaïre, ô ma chère princesse !
ABDEL. – Veux-tu, monsieur, me laisser tranquille ?
BOURGOGNE. – non, je ne te laisserai pas tranquille ; je ne le peux pas, je ne le dois pas ; je manquerais au plus impérieux de tous mes devoirs, si je te laissais patauger dans les pièges marécageux où ton monarque infortuné va patauger tout-à-l’heure. Je le répète, avec la conviction la plus mathématique, que si tu prends ce petit roquet de Pion, tu perds ta Dame.
CLASSIC. – Elle est à toi, puisque tu l’embellis.
ABDEL. – Il est bien malheureux, celui qui n’a plus de sultane.
BOURGOGNE. – Oh oui ! Et tu feras bien de le dire à toutes les blanchisseuses que tu rencontreras. Prends garde à ta Dame.
CLASSIC. - …… C’est vous, chaste Aricie.
ABDEL. – Je vois bienne.
BOURGOGNE. – Ah ! tu le vois. Il commencerait par te coller un échec avec le Cavalier ; tu serais forcé de prendre l’autre Pion, et alors, mais seulement alors, il ferait le grand roque en disant…
Mme DUFOUR. – Comme la lune.
BOURGOGNE. – Oui, comme la lune. La Tour de la Dame te donnerait un échec formidable, en plein dans l’équinoxiale, et ton monarque, en se garant, laisserait ta Dame noire, c’est-à-dire la Négresse, renversée par cette forte décharge d’artillerie. Heureusement tu as le temps de retirer Baptiste, et de le mettre à l’abri des mouches.
GAUCHER. – C’est égal, voilà un coup dur.
BOURGOGNE. – Et linoteux ; il est même légèrement aquatique et capitulard. Allons, ne fais pas le malin, Abdel, et remise Sa Majesté à la quatrième du Fou de la Dame.
CLASSIC. – Il n’est pas temps encore de répandre des larmes.
THEORIC. – Ca viendra tout-à-l’heure. Il va pleuvoir des échecs.
ABDEL. – R.4FD. (14….Rd6-ç5)  J’ai oune bounne case.
BOURGOGNE. – Ca te fait une belle jambe, mon bonhomme.
POUSSEBOIS. – C.4TD. Echec. (15.Cb1-ç3+)
BOURGOGNE. – Dans l’eau. Nous avons le regret de supprimer ce Fol.
ABDEL. – R pr F. (15....Rç5xb5)
CLASSIC. – Timeo Danaos et dona ferentes.
Mme DUFOUR. – Des couchounneries, monsieur Abdel.
POUSSEBOIS. – D.2R. Echec. (16.Dh5-é2+)
BOURGOGNE. – C’est avec une sincère douleur que nous allons enlever ce Cavalier. Maintenant ça va pleuvoir comme des hallebardes, la pointe en bas. Pige ce Cavalier ; qu’il vide immédiatement les arçons.
GAUCHER. – S’il prend le Cavalier, il sera mat dans un nombre de coups facile à déterminer.
BOURGOGNE. – Et s’il ne le prend pas ?
GAUCHER. – Ah ! s’il ne le prend pas, il sera mat tout de même.
BOURGOGNE. – Alors, Abdel, puisqu’il en est ainsi, empoigne le Cavalier. A ta place, moi, je n’hésiterai pas.
ABDEL. – R pr C. (16….Rb5xa4)
CLASSIC. – Encore un qui ne l’aura pas, la Timbale.
POUSSEBOIS. – D.4FD. Echec. (17.Dé2-ç4+)
BOURGOGNE. – C’est une série. Que le bon Dieu le bénisse. La situation devient très difficile. Joue en nullité.
CLASSIC. – Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
BOURGOGNE. – Vous ne voyez donc pas la position ?
CLASSIC. – Je crains tout, cher Abdel, et n’ai pas d’autre crainte.
THEORIC. – Il y a encore quelques bonnes cases.
ROMANTIC. – Choisis un tombe à ton gré.
BOURGOGNE. – Prends la meilleure. Ce Roi va au feu comme s’il était en porcelaine.
CLASSIC. – A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
ABDEL. – R.4T. (17….Ra4-a5)
THEORIC. – Belle défense du Noir.
POUSSEBOIS. – P.4CD Echec (18.b2-b4+)
BOURGOGNE. – Bats en retraite et replie-toi en désordre.
ABDEL. – R.5T. (18….Ra5-a4)
POUSSEBOIS. - D.3C Echec (19.Dç4-b3+)
BOURGOGNE. – Au Tyran, à Monsieur de Robespierre, à Baptiste, Philibert, ou Bertrand.
FLUTE. (fredonnant) – Les montagnards sont réunis.
TÊTE DE FLEUVE. (Sur un air de gigue). – Drododo – Dilidido – Dodo – Didilido – Do – Do.
ABDEL. – R.4C. (19….Ra4-b5)
THEORIC. – Le Mat se dessine.
CLASSIC. – Prince, continuez vos transports si charmants.
POUSSEBOIS. – P.4T. Echecs (20.a2-a4+)
ROMANTIC. – Le sanglier ne va-t-il pas découdre cette meute de Pions ?
BOURGOGNE. (Il chante) – Le capitaine, au même instant,
                                               Fait avancer son régiment.
GAUCHER. – Comprends-tu maintenant la faute capitale que tu as commise au quatorzième coup ? Tu ne chantes plus Soun Patchouli.
ABDEL. – Allez-vous me laisser tranquille, ou j’abandounne.
BOURGOGNE. – N’abandonne pas.
THEORIC. – On n’a perdu que quand on est mat.
ABDEL. – C’est le Conseil des Mouches, les employés du Sérail et de la Barbarie.
BOURGOGNE. – Mon ami, tu vas peut-être un peu loin. Puer, abige muscas.
ABDEL. – Soun Tutti des mangeurs de Patchouli.
BOURGOGNE. – Abdel-Albil, tu t’abuses ; ces messieurs font des vœux en ta faveur.
ABDEL. – Ils feraient mieux de travailler, ceux qui soun fainéanne et gourmanne.
BOURGOGNE. – Je comprends que tu ne sois pas gracieux, car tu perds une belle partie.
VIARDOT. – Le moment est solennel.
CLASSIC. – Imitons de Conrart le silence prudent.
GAUCHER. – Nous allons bien rire.
BOURGOGNE. – Et boire à la mort de ces messieurs, qui, nous l’espérons, ne se fera pas attendre. Abdel, ta dernière heure sonne. Comment trouves-tu le bouillon ? Bon. Tu es fichu. Tombe en héros. Entonne le chant de mort du cannibale au poteau de guerre. Chantons !
ABDEL. – R.3C. (20….Rb5-b6)
TÊTE DE FLEUVE. – A ô ô ô ô – dilidido – do.
BOURGOGNE. – Voici l’instant suprême, l’instant de nos adieux.
ROMANTIC. – Ah ! ce fut un combat terrible et hasardeux,
                          Où l’homme et le lion rugissait tous les deux.
POUSSEBOIS. – P.5T. Echec, monsieur Abdel-Aga. (21.a4-a5+)
GAUCHER. – Ca se corse.
BOURGOGNE. – Aux cheveux plats.
ABDEL. – R.4C. (21….Rb6-b5)
BOURGOGNE. – La Case de l’oncle Tom. Occupe-la militairement. Allons, il n’y en a pas deux, choisis-la. (Il chante).
Y n’y a qu’un coup
Y n’y en a qu’un
POUSSEBOIS. – P.4F. Echec. Monsieur Abdel-Bey (22.ç2-ç4+)
GAUCHER. – Il est mordu.
ROMANTIC. – Celui-là mord du moins avec des dents de fer.
GAUCHER. – Pas de faiblesse.
CLASSIC. - Gagner ne puis, Pat ne daigne, Mat suis.
ABDEL. – R.3T. (22….Rb5-a6)
CLASSIC. - …… Les chants avaient cessé.
POUSSEBOIS. – P.5C. Echec et Mat, monsieur Abdel-Pacha. (23.b4-b5#)
Mme DUFOUR. – Bonjour, Madame Dufour.
POUSSEBOIS. – La revanche ?
ABDEL. – Oune seule, la dernière.
BOURGOGNE. – Abdel, tu m’affliges.

CHARLES JOLIET.

La Galerie (2ème partie sur 3)

Voici donc la première partie du texte de cette pièce “MAT” écrit par Charles Joliet (voir mon précédent article).
Vous noterez que la partie est indiquée en notation descriptive.
Contrairement par exemple à la notation de Kieseritzky vers 1840, cette notation descriptive n’est pas très compliquée à lire. 
J’indique néanmoins le coup à côté en notation algébrique ainsi qu'un diagramme (à la façon de la revue "Cinéma des Echecs"...).
Vous pouvez suivre la partie dans son intégralité dans mon précédent article.


MAT
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PERSONNAGES :
ABDEL-ALBIL, Turc, POUSSEBOIS, Joueur d’Echecs.
La Galerie :
BOURGOGNE – CLASSIC. – ROMANTIC.- THEORIC.- GAUCHER.- VIARDOT.- FLUTE. – TETE DE FLEUVE – LAMOMIE – MADAME DUFOUR (1) – JEAN.

(1)   Madame Dufour, surnom donné à un ancien habitué de la Régence, qui avait l’habitude d’invectiver ses adversaires dans un langage imagé, et d’annoncer le mat en disant : « Bonjour madame Dufour ».

La scène se passe de nos jours, à Paris.

DÉCOR
LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE LA RÉGENCE

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Abdel-Albil, fils du Prophète, a achevé de déjeuner à la table à gauche de l’entrée de la salle de billard. Pendant que Jean dessert la table, Abdel-Albil roule une cigarette dans l’attitude d’une paisible contemplation. Son œil erre vaguement sur les pièces d’échecs du plafond, qui brillent comme des étoiles d’or.

VIARDOT – Cher Monsieur Abdel, votre partenaire, M. Poussebois, vient d’arriver… Jean, un échiquier, à la Table de Bonaparte.
THEORIC. – Napoléon ne connaissait pas les débuts.
Jean apporte un échiquier
ABDEL. – M. Poussebois est de bounne fource.
THEORIC. – Il y a deux familles d’amateurs ; ceux qui jouent aux échecs, et ceux qui jouent avec des échecs.
POUSSEBOIS. – Une partie, M. Abdel ?
ABDEL. – Alloun alloun, oune partie seulement, oune seule, je joue oune centime.
BOURGOGNE. – Le duel est à mort.
ROMANTIC. – Je ne le propose jamais, je l’accepte toujours.
BOURGOGNE. – Vous voilà en compagnie de M. Classic ?
CLASSIC. – Oui, je viens dans son temple admirer Philidor.
BOURGOGNE. – Vous devez regretter de n’avoir pas vécu dans le grand siècle, comme on disait en 1813.

M. Poussebois s’assied. Une galerie nombreuse forme un cercle autour des deux joueurs. Abdel prend un pion noir et un pion blanc. Il étend les mains. M. Poussebois touche la main gauche.

POUSSEBOIS. – J’ai les blancs et le trait.
Il range ses pièces

Jean, il manque un pion blanc. J’ai remarqué qu’il manque souvent un pion blanc dans les échiquiers ; alors on en prend un autre dans le deuxième échiquier ; les joueurs du deuxième échiquier en prennent un à leur tour dans le troisième échiquier, et voilà comment, faute d’un pion, tous les échiquiers sont incomplets.
BOURGORGNE. – Et pourquoi Martin perdit son âne.
Mme DUFOUR. – Et autre chose itou, que je n’oserais dire.
BOURGOGNE. – Dis-le.
Mme DUFOUR. – Tu rirais trop.
ABDEL. – Alloun, alloun, à vous.
BOURGOGNE. – C’est-à-dire à toi, cher monsieur.
ROMANTIC. – Le chrétien est dans le cirque.
POUSSEBOIS. – C.3FD. (1.Cb1-ç3)
BOURGOGNE. – Beau début. Attention, Abdel.
ABDEL. – P.4R.(1. … é7-é5) Je ne comprends pas.
BOURGOGNE. – Ni moi non plus, mais ça ne fait rien. On a beau ne pas comprendre, on est mat tout de même. J’avoue cependant que ce début est plein d’originalité.
POUSSEBOIS. – C.3FR.(2. Cg1-f3)
ABDEL. – P.3D. (2. … d7-d6) Cela m’étounne. Il faut jouer les piounes.
BOURGOGNE. – C’est égal, fier Abdel, pousse tout de même, tu comprendras tout à l’heure. Comment, Pion trois Dame ? Tu as peur de ces deux hulans ?
POUSSEBOIS. – P.4D (3.d2-d4)
BOURGOGNE. – Allons, Abdel, ne laisse pas ces deux hulans pousser une reconnaissance à ta barbe et caracoler dans ton jeu comme dans une boutique de faïences. Chargeons, Abdel, chargeons ! Mais cogne donc !
ABDEL. – C.3FD. (3….Cb8-ç6) Laissez-moi tranquille, toi, monsieur.
BOURGOGNE. – Jamais de la vie.
GAUCHER. – Laissez-le jouer son petit jeu.
BOURGOGNE. – Eh bien ! qu’il le joue, je ne dis plus rien. Abdel, tue-le, mais tape donc dessus !
ABDEL. – Ce n’est pas à moi de jouer.
BOURGOGNE. – C’est bien différent. Mais alors, si ce n’est pas à toi, c’est donc à ton frère ? Monsieur, votre devoir est de vaincre. Chargeons.
POUSSEBOIS. – P.5D (4.d4-d5)
BOURGOGNE. – Comme c’est pignoché, hein ? Voici un coup terrible, Monsieur. Je le soutiens.
ABDEL. – CD.2R (4….Cç6-é7) Il ne pourra pas, lui, le soutenir.
BOURGOGNE. – Qui, noble Abdel ?
ABDEL. – Le pioune.
BOURGOGNE. – Ah ! tu crois, toi, Binois,  que l’argent croît sur les toits. (Il chante). Soutenons-le, soutenons-la.
POUSSEBOIS. – P.4R.(5.é2-é4)
BOURGOGNE. – Tu vois, cher Abdel, qu’il l’a soutenu.
CLASSIC. – Et ton bras, s’il le faut, saura bien le défendre.
BOURGOGNE. – Ah ! Monsieur parle en vers. La Régence est une bonne voisine de la Comédie Française. Seulement je n’aime pas les alexandrins ; je trouve, oui, je trouve que ce sont les plus dégoûtants de tous les vers.
CLASSIC. – Et pourquoi ?
BOURGOGNE. – Je vais te le dire, Classic invétéré, c’est parce qu’ils ont douze pieds et qu’ils ne se les lavent jamais. (A madame Dufour) As-tu compris, dis, Bouffi ?
Mme DUFOUR. – Oui, mon bel ami.
BOURGOGNE. – Eh bien, allons-y, à la fête à Choisy…Mais tu ne joueras donc pas, ô Abdel ?
ABDEL. – Je ne souis pas pressé.
Bourgogne ; 6 Mais si tu ne joues pas, tu ne seras jamais mat, jamais, entends-tu, jamais, et si tu joues mal, tu seras mat devant tout le monde.
CLASSIC. – Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi !
ABDEL. – P.4FR (5….f7-f5)
CRITIC. – Rarement une occasion plus belle s’est offerte de faire une bêtise.
POUSSEBOIS. – F.5CR (6.Fç1-g5)
GAUCHER. – Ah bon ! il a commis la faute. Tiens-toi bien, Philibert.
BOURGOGNE. – Ou Bertrand.
GAUCHER. – Mais, tu ne vois donc pas, Abdel-Albil, qu’il est forcé de faire un échange ou de se retirer honteusement devant son infanterie. Allons, à la baïonnette ! Aborde le Fou. Profite de cette faute.
ABDEL. – P.3TR. (6….h7-h6) (Satisfait) Voilà les gamins.
BOURGOGNE. – Laissez défiler les mérinos.
GAUCHER. – Il a profité de la faute.
BOURGOGNE. – Profites-en toujours, et que l’Aurore te retrouve en profitant encore.

(Abdel-Albil laisse échapper le cri léger de la Colombe blessée. Il regarde au plafond en roulant ses pouces, comme s’il égrenait les boules d’ambre d’un collier imaginaire, et le buste oscillant d’avant en arrière et d’arrière à avant par un mouvement de tangage. A ce signe non équivoque, Bourgogne éclate de rire à faire trembler les vitres).

BOURGOGNE. – (D’une voix formidable) Abdel, il y a, dans le voisinage, un secret asile où tu peux aller faire tes ablutions du côté de la Mecque. Mais vas-y donc, à la fête à Charentonneau, avec le garde-champêtre de Bagnolet.
GAUCHER. – C’est joué. Plus un mot.
POUSSEBOIS. – F.4TR (7.Fg5-h4)
BOURGOGNE. – Le Fou est f… fichu… Pousse dessus.
ABDEL. – P.4CR. (7….g7-g5)
BOURGOGNE. – A la bonne heure. Nous allons assister au triomphe de l’Echiquier oriental.
GAUCHER. – Oui, mais on ne voit pas tout.
ABDEL. – (Gai) Va doune, fainéanne et gourmanne !
POUSSEBOIS. – J’y vais
BOURGOGNE. – Minute et son collègue, notaires à Paris. Vas-y gaiement… Que va-t-il faire dans cette affaire d’importance ?
POUSSEBOIS. – C pr PR. (8.Cf3xé5)
BOURGOGNE. – Ca y est… Et maintenant, à l’Arsenal !
ROMANTIC. – A la Tour de Nesle !
GAUCHER. – Profite.
BOURGOGNE. – (il chante)
Voyez cet homme qui se noie
Pour avoir trop mangé de l’oie
Il va devenir la proie
D’une huître ou bien d’une lamproie.

samedi 28 juillet 2012

La Galerie (1ère partie sur 3)

Nous sommes en 1883, et comme chaque samedi, vous arrivez en fin de matinée au Café de la Régence.
Là après un repas léger, vous demandez au garçon si votre adversaire habituel est arrivé.
« Oui, Monsieur, il vient d’arriver et je vous apporte un échiquier dans la salle d’échecs ».
Vous vous levez pour aller vous installer dans la salle d’échecsmagnifiquement ornée.
Votre adversaire habituel est là. Votre niveau est sensiblement le même que lui, et vous jouerez donc à but.
Pas de pendule pour limiter votre temps de réflexion elles sont encore très rare, mais de toute façon chacun jouera à un rythme convenable, pour quoi faire une pendule ?
Mais un point important, vous sortez quelques pièces de votre porte-monnaie, votre adversaire fait de même. Ces quelques francs seront l’enjeu de la partie.
Alors que la partie va s’engager, quelques personnes s’approchent pour l’observer et éventuellement devenir votre futur adversaire pour certain.
Ces observateurs dont le nombre peut atteindre la dizaine en entourant votre table, il s’agit de la galerie.
Depuis des dizaines d’années, la galerie joue un rôle important à la Régence, on la retrouve dans ce tableau de la fin du 18èmesiècle.
En effet un vieux règlement lui confère un pouvoir d’arbitrage (article XXV) en cas de contestation… Il s’agit de curieux de passage, ou bien de vieux habitués dont le visage vous est plus ou moins familier.
Parfois leurs réflexions vous exaspèrent, car rien ne les empêche de parler tout au long de la partie en discutant du bien fondé de telle ou telle variante.

En tout cas Charles Joliet, romancier, contributeur de la revue « La Stratégie » et habitué du Café de la Régence, décide en 1883 d’écrire une petite pièce "de théâtre" en un acte à ce sujet.
La pièce « MAT » est éditée dans « La Stratégie » d’août 1883 et j’en reproduis dans les articles suivants l’intégralité du texte.
Il est facile d’imaginer que le texte correspond à un long travail d’écoute des joueurs et de la galerie du Café de la Régence. Les expressions les plus utilisées servent sans doute de trame à ces échanges verbaux surréalistes.
Quels sont les personnes caricaturées ? Là c’est un mystère difficile à percer car il faudrait se rendre dans le Café de la Régence de cette époque pour en avoir la réponse.
Par exemple, qui est GAUCHER ? Est-ce un jeu de mot avec le célèbre écuyer Henri Baucher qui fréquente alors le Café de la Régence ?   
LAMOMIE correspond à cette vieille histoire (légende ?) de l’homme marié qui ne parle jamais, observe toujours et n’entend rien du jeu d’échecs, mais qui depuis des années fréquente le café pour éviter le tête à tête avec sa femme dominatrice ! Cette histoire existe depuis très longtemps au Café de la Régence.

Le texte est assez long et je publierai donc celui-ci en deux articles.
Pour vous mettre en appétit voici la partie qui sert de trame au texte. 


[Event "Café de la Régence"] [Date "1882.08.01"] [White "Poussebois"] [Black "Abdel-Albil"] [Result "1-0"] [ECO "C41"] [PlyCount "45"] 1. Nc3 e5 2. Nf3 d6 3. d4 Nc6 4. d5 Nce7 5. e4 f5 6. Bg5 h6 7. Bh4 g5 8. Nxe5 dxe5 9. Qh5+ Kd7 10. Bxg5 Bg7 11. Bb5+ Kd6 12. Be3 f4 13. Bxf4 exf4 14. e5+ Kc5 15. Na4+ Kxb5 16. Qe2+ Kxa4 17. Qc4+ Ka5 18. b4+ Ka4 19. Qb3+ Kb5 20. a4+ Kb6 21. a5+ Kb5 22. c4+ Ka6 23. b5# 1-0

samedi 15 octobre 2011

Un petit coup de blues en 1870

En 1870, la revue "La Stratégie" publie un communiqué au sujet de la situation des échecs en France.
A cette époque cela fait maintenant plus de 25 ans qu'aucun français ne domine plus les Échecs dans le monde (défaite de Saint-Amant en 1843 face à Howard Staunton).
Il est difficile d'admettre que le vent a tourné pour les échecs en France.
On ressent une pointe d'arrogance ... de nationalisme dans ce que j'appelle un coup de blues de la Stratégie qui a du mal à accepter cette situation.
Mais comme il est dit le Café de la Régence continue d’être le sanctuaire révéré du culte échiquéen.

Quelques précisions sur le texte :
Ernest Morphy (photo) est l'oncle de Paul Morphy. Rappelons également que le premier voyage en Europe de Paul Morphy se déroula en 1858. C'est celui-ci qui marqua les esprits et fit la légende de Morphy.
Il est également fait mention dans le texte de "Monseigneur le duc de Brunswick".
Il s'agit là d'un des protagonistes de la célèbre partie jouée par Morphy à l'opéra de Paris.  

La Stratégie - début 1870

L’AVENIR DE L’ECHIQUIER FRANÇAIS

S’il fallait s’en rapporter à ce que nous avons entendu quelquefois, les Echecs seraient tombés, en France, dans un état de torpeur et de marasme qui ferait en quelque sorte désespérer de l’avenir. Nous sommes bien éloignés de penser ainsi.

A l’heure présente, il est vrai, on ne voit plus de noms tels que ceux de Philidor, de Labourdonnais, de Saint-Amant… autour de l’échiquier ; mais ces génies des Échecs ont imprimé dans le sol des traces ineffaçables ; nous avons entre les mains leurs parties, monuments impérissables de leur gloire ; nous possédons dans leur pureté, dans toute leur intégrité les traditions de la bonne école qu’ils ont léguées à leurs descendants ; le cercle des études s’est visiblement agrandi. Par eux la France échiquéenne a été placée en avant de cette idée (Napoléon III) comme des autres. Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas déserter ce poste d’honneur national ; tôt ou tard, il faudra bien, certes, que nous allions reprendre le sceptre que vient d’emporter à travers l’Océan l’élève glorifié d’Ernest Morphy, qui (qu’en sait-on ?) n’est peut être aujourd’hui le vainqueur des vainqueurs, que parce que le sang français coule dans ses veines (Paul Morphy est né d’une mère française).

Qu’on ne l’oublie pas : au moment où nous traçons ces lignes, le feu sacré rayonne sur tous les points de la France, et le Café de la Régence continue d’être le sanctuaire révéré du culte échiquéen. Si parfois, le désert se fait autour de ses échiquiers, l’histoire de son passé prouve que ce n’est là qu’un instant de halte dans le chemin de la gloire, dans la voie ascendante du progrès. Aux incrédules qui croient à l’extinction du feu sacré en France, nous montrerons, en outre, le Cercle agricole,  le Cercle du Chemin de fer et tant d’autres qui comptent un bon nombre de sommités. Les départements eux-mêmes ne participent-ils pas, pour leur bonne part, à ce mouvement de la capitale ? La Société Philomathique de Bordeaux, le Cercle des Beaux-Arts de Nantes, à Lyon, à Marseille, à Saint-Etienne et tutti quanti…

Et puis un fait inouï dans les fastes de l’histoire, c’est ce qui s’est vu, ce qui se voit au faubourg Saint-Germain. Nous en avons déjà entretenu nos lecteurs, il y a quelques années, dans le Sport. Dédaignés par quelques amateurs sans vocation, les Echecs se vengèrent un jour en allant se mettre sous la protection des grandes Dames de l’aristocratie parisienne, et s’abriter ainsi sous les plus beaux noms de notre histoire. Si quelques réunions n’ont pu se continuer, par suite de circonstances indépendantes de la volonté humaine, on en a vu surgir d’autres non moins brillantes, non moins suivies. Aux samedis de Mme la marquise de C… ne doit-on pas ajouter les jeudis de Mme la marquise d’Andigné, les vendredis de S. A. R. Monseigneur le duc de Brunswick, les dimanches de MM. Le prince Villafranca et Valguanera, et tant d’autres qu’il serait trop long d’énumérer ?

Ce mouvement général, cette recrudescence du noble jeu, n’ouvrent-ils pas les plus belles perspectives ? Ne nous font-ils pas espérer, dans un avenir rapproché, l’apparition de quelque nouveau Labourdonnais qui aura pour mission de replacer la France sur ce trône des Échecs qui lui appartient.

Et par droit de conquête et par droit de naissance.

(communiqué)

lundi 10 octobre 2011

Une partie contre une mazette

Article mis à jour le 6 mai 2020

(Samuel Rosenthal)

Voici une partie jouée par Samuel Rosenthal en mars 1878 (revue La Stratégie) pour illustrer mon précédent article.

Il rend la tour en "a1" à son adversaire...qui est donc une mazette !

Il y a beaucoup de choses à dire au sujet de Samuel Rosenthal. Il fut sans aucun doute le plus fort joueur du Café de la Régence vers 1870 / 1880.




[Event "La Stratégie"] [Site "?"] [Date "1878.03.??"] [Round "?"] [White "Rosenthal, Samuel"] [Black "W"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/pppppppp/8/8/8/8/PPPPPPPP/1NBQKBNR w Kkq - 0 1"] [PlyCount "37"] 1. e4 d5 2. exd5 Qxd5 3. Nc3 Qd8 4. d4 Nc6 5. Nf3 Bg4 6. d5 Ne5 {Déjà une erreur décisive} 7. Nxe5 Bxd1 8. Bb5+ c6 9. dxc6 Nf6 {Précipite la fin des noirs} 10. c7+ (10. cxb7+ $1 {force le mat} Nd7 11. Bxd7+ Qxd7 12. bxa8=Q+ Qd8 13. Qc6+ Qd7 14. Qxd7#) 10... Nd7 11. cxd8=Q+ Rxd8 12. Kxd1 e6 13. Re1 Ke7 14. Nxd7 a6 15. Nd5+ Kd6 16. Bf4+ Kxd5 17. c4+ Kd4 18. Be5+ Kd3 19. Re3# {Un tableau de mat amusant !} 1-0

vendredi 30 septembre 2011

Le gambit d'Aquitaine

Voici un article extrait de la revue « La Stratégie » de mars 1917.
L’article n’a que peu d’intérêt théorique, surtout à l’heure actuelle où il est possible avec un bon logiciel d’échecs de vérifier en quelques minutes si un sacrifice tient ou non la route.
(Image : La Stratégie - Source BNF)

Mais son intérêt est ailleurs. Au travers de cet article on voit bien l’importance qu’occupe encore le Café de la Régence dans les échecs français du début du 20ème siècle.
Il montre également l’étroite relation entre les différentes revues françaises d’échecs du 19ème et début 20ème siècle avec le fameux Café de la Régence.

Dernière précision: la notation dans « La Stratégie » est une notation descriptive française. Je l’ai transcrite en notation algébrique pour une lecture plus aisée.

Le Gambit d’Aquitaine dans la partie Lopez

1.é4 é5 2.Cf3 Cç6 3.Fb5 a6 4.Fxç6 dxç6 5.Cxé5 Dd4 (ou De7 ou Dg5) 6.0-0 Le coup constitutif, comme dit notre directeur Delaire. 6….Dxé5 7.d4

Voici la position que notre confrère anglais, le British Chess Magazine (mars 1917, p.71) soumet à l’appréciation de ses lecteurs, à la suite d’une lettre adressée par R.Gaudin, de Bordeaux, champion de l’Echiquier d’Aquitaine, l’inventeur de ce « gambit ». Mr. G. semble bien se douter que son gambit ne saurait résister à une analyse sérieuse, mais il sollicite néanmoins l’examen en vue de son emploi pratique.

Un coup d’œil sur la position révèle l’idée qui a présidé au sacrifice : la D noire est embarrassée, elle n’a directement pas de bonne case à sa disposition. En effet les deux cases sur le côté (Db5 – Da5) ne paraissent pas recommandables, tandis que, sur chacune des 4 autres cases – d6, e6, e7 et f6 elle gène manifestement le développement des pièces noires, tout en restant exposée à l’attaque des P blancs.
Après quelque réflexion, je me suis décidé en faveur de
7. … Df6
Et cela dans l’intention avouée de porter la D à une des deux cases – g6 ou h4, où elle parait être pratiquement inattaquable, tout en préparant une attaque sur le R noir.
Là-dessus je me retourne vers les blancs pour examiner leurs chances. Ils ont un beau centre, c’est incontestable. Mais aussi c’est tout, car le P en plus ne saurait compter comme compensation de la pièce sacrifiée. Leurs deux pièces mineures, F et C, n’ont pas de bien brillantes perspectives. Je me demande particulièrement où devra aller le C et je reste perplexe. Mais avant tout, par suite de l’échange fait au 4ème coup, ils n’ont plus de FR (Fou Roi) ; il leur manque le F d’attaque, sans lequel Philidor, Tarrasch et maints autres ont déclaré ne rien savoir inventer. Il faut donc que l’avantage constaté ou entrevu par le promoteur du gambit consiste dans la difficulté que devront éprouver les Noirs à se développer. Dans ce sens, le gambit est vraiment original. Il est, en effet, d’ordre stratégique, tandis que tous les autres gambits où l’on sacrifie une pièce au début (Muzio, Pierce, Allgaier, Rice, etc.) sont d’ordre tactique et visent directement la position du R noir.
Or pour gêner le développement des Noirs, notamment celui de leur FD (qui menace de dominer, à la longue, sur les cases blanches, conséquence logique de la disparition du FR des Blancs), le meilleur coup parait être
8.f4
Sur quoi les Noirs, réalisant le plan conçu, jouent de suite
8…. g6
Il importe de ne pas laisser venir le P blanc à f5, où il paralyserait pour longtemps le FD des Noirs. Exemple : 8….Dh4 9.f5 Cf6 10.Tf4 Dh5 11.De1 g5 12.Tf1 et le développement des Noirs est pénible. Le coup 8…g6 donne, en outre, une nouvelle issue au FR.
Maintenant le développement des Noirs est assuré. Si 9.é5, à ce moment ou plus tard, ils obtiendront la commande des diagonales blanches pour leur FD. Si par exemple
9.Cc3 Fg7 10.Fé3 Fé6 11.f5 (ou A) 11….gxf5 12.exf5 Fxf5 (12….Fd5 est complètement sûr) 13.g4 Dé7 14.Ff4 Fé6 suivi de Roq TD (grand Roque) et gagnent.
A 11.Ca4 000 12.Cc5 Ff8 13.Cd3 Fxc4 etc. Tout ceci à simple titre d’indication.

Désireux d’avoir l’opinion de quelques très forts joueurs, j’ai soumis au Café de la Régence, le Gambit d’Aquitaine à aéropage de Maîtres, composé de MM. Jean Taubenhaus, Aurbach, E.M.Antoniadi et H.Weinstein, ce dernier tout récemment revenu de Pétrograd. Leur avis unanime a été que, dans la position relativement favorable où se trouvaient les Noirs au 7ème coup, avec leurs deux F dégagés, leur grand Roq assuré, le sacrifice des Blancs n’avait pas obtenu de compensation suffisante. Après quelques analyses sur les lignes indiquées par moi, ces messieurs ont déclaré qu’en allant plus loin ils craindraient « d’enfoncer des portes ouvertes ».
J’en conclus donc que le Gambit de M.Gaudin ne peut être considéré que comme une ingénieuse fantaisie. Ça peut se jouer, contre un joueur faible, dans une partie légère, mais là tout peut se jouer, même des parties à avantage. Mais c’est intéressant, dites-vous ? Oui, je sais bien, les Échecs sont un jeu très intéressant.
J’affirme que je n’ai mis aucun parti-pris dans les lignes qui précédent, et je me sais couvert, dans mes conclusions, par l’unanimité des meilleurs joueurs de France. Peut-être M.Gaudin en tirera-t-il la conclusion qu’il est certaines innovations et inventions qu’il vaut mieux ne pas soumettre à l’examen de la presse échiquéenne. Encore moins faut-il s’étonner de ne pas trouver trace de pareilles fantaisies dans le « Handbuch ». Le célèbre manuel, quelque volumineux qu’il soit, comporte de nombreuses lacunes d’ordre plus sérieux. Ainsi j’ai constaté que la dernière édition ne mentionne pas la défense Rosenthal dans la partie Ecossaise (1.é4 é5 2.Cf3 Cç6 3.d4 éxd4 4.Cxd4 Cxd4 5.Dxd4 Df6)

Paris, 15 mars 1917   A.Geoffroy-Dausay