J’ai récemment découvert, sur Facebook, une photographie de Jules Arnous de Rivière que je ne connaissais pas. Elle avait été publiée par Sarah Beth Cohen sur sa page Facebook.
Malheureusement, je n’ai pas pu obtenir d’indication sur la provenance de cette image et je ne dispose donc pas, à ce stade, de ses références exactes. Je suis par conséquent preneur de toute information à son sujet : où cette photographie a-t-elle été prise ? Peut-on en préciser la date ?
On y voit Jules Arnous de Rivière en train de jouer une partie d’échecs. On distingue également une très belle pendule, peut-être un modèle produit par la maison Fattorini & Sons. L’échiquier (plateau et pièces) est typique de ceux que l’on rencontrait au Café de la Régence. On aperçoit aussi des feuilles destinées à la notation de la partie.
À titre d’hypothèse, il me semble que cette photographie pourrait dater du début du XXe siècle.
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vendredi 13 mars 2026
Une photographie méconnue de Jules Arnous de Rivière
mercredi 27 août 2025
Le tournoi d’échecs de l’exposition universelle à Paris en 1900
Il s'agit d'un tournoi d’échecs très particulier, révélateur des problèmes de l'époque du microcosme échiquéen français, comme nous allons voir.
Le Monde Illustré - 23 juin 1900. Collection personnelle. Curieusement il manque une partie des numéros du Monde Illustré sur le site Gallica pour l'année 1900. Par un heureux hasard j'en possède un exemplaire qui contient cette gravure du tournoi de Paris 1900, gravure que je n'ai jamais vue par ailleurs. Samuel Rosenthal est représenté sur la droite, assis sur une chaise.
Au XIXème siècle, la France a organisé 5 expositions universelles à Paris : 1855, 1867, 1878, 1889 et 1900. A chaque fois, des comités se sont formés pour organiser un tournoi d’échecs international.
L’idée d’un tel tournoi provenait de l’exposition universelle de Londres en 1851 et du 1er tournoi d’échecs international remporté par l’allemand Adolf Anderssen.
En 1855, Jules Arnous de Rivière attribue l’échec de l’organisation d’un tournoi d’échecs par l’attitude de Saint-Amant. Voir une lettre qu’il a écrit à ce sujet et à laquelle j'ai consacré un article.
En 1867 l’enthousiasme est là, on parle même pour la première fois de réunir les joueurs français au sein d’une fédération. Paul Morphy est de passage à Paris et beaucoup caressent l’espoir de le voir jouer le tournoi, un vœu pieux. C’est le hongrois Ignatz von Kolisch qui remportera le tournoi.
En 1878, nouvelle exposition universelle, et c’est le polonais Szymon Winaver qui le gagnera.
Puis arrive l’exposition de 1889. Nous sommes 5 ans après le déchirement des joueurs d’échecs français à l’occasion du match par correspondance entre Paris et Vienne en 1884. J’ai déjà eu l’occasion de discuter de cet incident regrettable qui privera pour plusieurs décennies la France d’une fédération de joueurs d’échecs.
Puis arrive l’exposition de 1889. Nous sommes 5 ans après le déchirement des joueurs d’échecs français à l’occasion du match par correspondance entre Paris et Vienne en 1884. J’ai déjà eu l’occasion de discuter de cet incident regrettable qui privera pour plusieurs décennies la France d’une fédération de joueurs d’échecs.
Le tournoi de 1889 n’aura pas lieu. Après Saint-Amant en 1855, c’est Samuel Rosenthal qui œuvrera pour faire échouer l’organisation. Voir la série d’articles que j’ai consacrés à ce sujet :
Pour l’exposition de Paris 1900, c’est Samuel Rosenthal qui va s’occuper de l’organisation. Il souhaite sans doute montrer à ses ennemis, Jules Arnous de Rivière, Albert Clerc et bien d’autres, qu’il est capable lui d’organiser un tel tournoi ! Jules Arnous de Rivière restera curieusement assez discret durant cette période, contrairement à 1889. Peut-être une explication : il fait profil bas et œuvre à l’organisation d’un premier tournoi d’échecs international à Monaco, tournoi qui aura lieu en 1901.
Le Monde Illustré - 23 juin 1900. Collection personnelle.Détail - Samuel Rosenthal
La première trace que j’ai trouvée, concernant le tournoi de 1900, remonte à un article paru dans « Le Monde Illustré » du 21 janvier 1899. C’est Samuel Rosenthal qui y tient la chronique hebdomadaire d’échecs depuis de nombreuses années.
Puis toujours dans Le Monde Illustré, le 28 janvier 1899, on apprend qu’un comité s’est formé avec des membres du Grand Cercle situé 16 boulevard Montmartre, dont Samuel Rosenthal y est le directeur du jeu d’échecs. 10.000 francs sont déjà alloués au tournoi, et les souscriptions sont ouvertes, pour un montant minimum de 100 francs.
Comme pour le tournoi avorté de 1889, il me semble intéressant de faire une courte disgression concernant la situation des échecs en France en 1899. Et c’est un article de « La Stratégie » qui nous donne quelques détails :
♔ ♖ Nous n’avons pas à Paris un local convenable pour faire jouer un grand match, pour faire donner des séances aux grands maîtres et faire apprécier les beautés du noble jeu en mettant en évidence le vrai talent. Le Grand Cercle, le Cercle artistique et littéraire et plusieurs autres ont des installations luxueuses dont une petite partie est consacrée aux échecs, mais ce sont des Cercles fermés pour le grand public ; ce qu’ils font n’est que pour leurs propres membres et n’aide en rien à la propagation des Échecs. Ainsi, par exemple, le Grand Cercle va, l’année prochaine, consacrer une somme importante pour un tournoi international ; combien de parisiens, de provinciaux assisteront aux belles luttes qui auront lieu ? Ceux qui pourront ou voudront souscrire 100 francs…
D’autre part, les membres du Cercle Philidor, le plus important de Paris comme nombre, se réunissent dans la salle commune d’un Café, la faible cotisation ne permettant pas les frais d’un loyer. Bien des amateurs désirent la fondation d’un lieu de réunions, lequel, sans être absolument fermé, ni luxueux comme les grands cercles, fût confortable, non accessible sans présentation, mais pourrait donner des fêtes, suivant ses ressources, auxquelles tout le monde serait convié.
Le Café de la Régence aurait dû remédier, depuis longtemps, à l’état actuel des Échecs à Paris, en mettant à la disposition des joueurs, un local indépendant ; comme il ne semble pas disposé à le faire, un groupe d’amateurs va le tenter. La nouvelle réunion prend le titre : « Association Française des Échecs » ; le local choisi est 36, rue Richelieu, salle du 1er étage du Café Molière. Momentanément l’on se réunira les lundis, mercredis et samedis de 4 heures à 7 heures. La cotisation annuelle est fixée à 12 francs ; nous la trouvons un peu minime, mais probablement tout est encore provisoire et statuts et règlements définitifs ne seront discutés et adoptés que lorsque les adhérents seront assez nombreux.
Les adhésions doivent être adressées à M. L. Maurat, président provisoire, au Café Molière, 36, rue Richelieu.
♔ ♖ Nous n’avons pas à Paris un local convenable pour faire jouer un grand match, pour faire donner des séances aux grands maîtres et faire apprécier les beautés du noble jeu en mettant en évidence le vrai talent. Le Grand Cercle, le Cercle artistique et littéraire et plusieurs autres ont des installations luxueuses dont une petite partie est consacrée aux échecs, mais ce sont des Cercles fermés pour le grand public ; ce qu’ils font n’est que pour leurs propres membres et n’aide en rien à la propagation des Échecs. Ainsi, par exemple, le Grand Cercle va, l’année prochaine, consacrer une somme importante pour un tournoi international ; combien de parisiens, de provinciaux assisteront aux belles luttes qui auront lieu ? Ceux qui pourront ou voudront souscrire 100 francs…
D’autre part, les membres du Cercle Philidor, le plus important de Paris comme nombre, se réunissent dans la salle commune d’un Café, la faible cotisation ne permettant pas les frais d’un loyer. Bien des amateurs désirent la fondation d’un lieu de réunions, lequel, sans être absolument fermé, ni luxueux comme les grands cercles, fût confortable, non accessible sans présentation, mais pourrait donner des fêtes, suivant ses ressources, auxquelles tout le monde serait convié.
Le Café de la Régence aurait dû remédier, depuis longtemps, à l’état actuel des Échecs à Paris, en mettant à la disposition des joueurs, un local indépendant ; comme il ne semble pas disposé à le faire, un groupe d’amateurs va le tenter. La nouvelle réunion prend le titre : « Association Française des Échecs » ; le local choisi est 36, rue Richelieu, salle du 1er étage du Café Molière. Momentanément l’on se réunira les lundis, mercredis et samedis de 4 heures à 7 heures. La cotisation annuelle est fixée à 12 francs ; nous la trouvons un peu minime, mais probablement tout est encore provisoire et statuts et règlements définitifs ne seront discutés et adoptés que lorsque les adhérents seront assez nombreux.
Les adhésions doivent être adressées à M. L. Maurat, président provisoire, au Café Molière, 36, rue Richelieu.
Ainsi, « L’Association Française des Echecs » refait parler d’elle.
Mais à vrai dire, ce sera vraiment de façon éphémère. Et il est difficile d’en trouver des traces après 1900.
Projetons nous un peu plus tard dans l’année 1899. Toujours dans « Le Monde Illustré » nous apprenons que Samuel Rosenthal s’est rendu en Angleterre pour faire la promotion de son tournoi auprès des participants du tournoi de Londres 1899. Tournoi remporté par Emanuel Lasker.
Si vous consultez la page Wikipedia (en anglais) du tournoi, vous pouvez constater que David Janowski prend la 4ème place du tournoi, sous la bannière de la France. Et vous pouvez également constater qu’il n’est pas mentionné dans les joueurs abordés par Rosenthal à l’occasion de son voyage. Peut-être est il inclus dans le mot « etc. » (voir ci-dessous) ? Nous verrons un peu plus loin que ce n’était pas un oubli…
Mais à vrai dire, ce sera vraiment de façon éphémère. Et il est difficile d’en trouver des traces après 1900.
Projetons nous un peu plus tard dans l’année 1899. Toujours dans « Le Monde Illustré » nous apprenons que Samuel Rosenthal s’est rendu en Angleterre pour faire la promotion de son tournoi auprès des participants du tournoi de Londres 1899. Tournoi remporté par Emanuel Lasker.
Si vous consultez la page Wikipedia (en anglais) du tournoi, vous pouvez constater que David Janowski prend la 4ème place du tournoi, sous la bannière de la France. Et vous pouvez également constater qu’il n’est pas mentionné dans les joueurs abordés par Rosenthal à l’occasion de son voyage. Peut-être est il inclus dans le mot « etc. » (voir ci-dessous) ? Nous verrons un peu plus loin que ce n’était pas un oubli…
En février 1900, Jean Préti parle de l’organisation du tournoi et relève plusieurs aspects étonnants.
Merci à Dominique Thimognier de m’avoir communiquer plusieurs années complètes de La Stratégie.
Voici la transcription de l'article de La Stratégie de février 1900.
Tournoi international des Échecs du Grand Cercle de Paris
Le Monde Illustré vient de publier le programme du Tournoi international organisé par le Grand Cercle.
Il y aura six prix d’une valeur totale de 13.500 fr., et les quatre premiers recevront en plus un Vase de Sèvres, offert par M. le Président de la République. Le tournoi commencera le 15 mai, il sera à un tour, avec un maximum de vingt concurrents ; chacun doit verser une entrée de 100 fr. et 200 fr. de dédit qui seront restitués quand il aura joué toutes ses parties ; quatre parties par semaine, trente coups pour les deux premières heures et ensuite quinze coups par heure ; la première partie nulle ne comptera pas et devra être recommencée avec changement du trait.
Nous désirons que ce programme reçoive l’approbation des maîtres auxquels il est fait appel, mais nous doutons qu’ils accourent nombreux et avec enthousiasme, car il est loin d’être comparable aux dernières luttes étrangères. — Tournoi du Jubilé de S. M. l’Empereur d’Autriche et Tournoi de Londres 1899.
Pourquoi une entrée de 100 fr. ? Il est établi maintenant que lorsque l’on fait appel à des professionnels, il faut leur offrir une compensation. Aux précédents concours, à Vienne, par exemple : pour 19 concurrents il y a eu 11 prix valant 19.700 couronnes, à Londres, 15 concurrents, 10 prix valant 12.800 fr., plus le remboursement des frais de séjour. En ne payant pas un nombre restreint de prix, comme 25 ou 50 fr. à ceux qui n’ont pas triomphé, on les oblige à perdre une partie des frais de séjour et de voyage.
Or, nous pensons que les maîtres refuseront net, et, après avoir consenti aux prix offerts pour 100 fr., ils devront payer leurs frais eux-mêmes, comme amateurs, en temps de l’Exposition ! Pour des professionnels, cela ressemblerait même peu à une prime…
Pourquoi aussi 200 fr. de dédit ? À Vienne il n’a été demandé que 100 couronnes, à Londres 1,5 l.
Les prix sont de valeurs suffisantes, mais ils ne sont pas assez nombreux, parce que la souscription n’a pas marché ; en dehors des dons spéciaux du Grand Cercle et de M. le baron A. de Rothschild de Vienne, il n’a été recueilli que 3.400 fr., presque entièrement parmi les membres du Grand Cercle.
La cause de cette abstention totale du public français est le pouvoir omnipotent imposé de M. Rosenthal, comme directeur du Tournoi. Pour un tel rôle il faut une impartialité impeccable envers tous les concurrents et la confiance ne se commande pas. Déjà, en allant à Londres, faire signer aux concurrents l’engagement de venir à Paris, M. Rosenthal s’est adressé à tous, sauf à M. Janowski (!) qui depuis longtemps représente dignement la France dans les tournois Allemands, Anglais et Autrichiens.
Malgré les prix du Président de la République, ce tournoi n’a pas un caractère national : ce n’est pas Paris qui l’organise, mais seulement un groupe d’amateurs et c’est ce qui explique le titre sous lequel nous en donnerons des nouvelles… si nous pouvons.
Jean Préti, directeur de « La Stratégie » est pessimiste sur les joueurs qui viendront. Mais finalement, on peut le dire, ce sera un succès pour Samuel Rosenthal. Les meilleurs seront présents à quelques exceptions, dont Steinitz atteint de troubles mentaux et qui décèdera le 12 août 1900 à New-York.
Les souscripteurs proviennent essentiellement du Grand Cercle, dont les membres sont fortunés. Et vous pouvez voir l’attitude étonnante de Samuel Rosenthal vis-à-vis de David Janowski qu’il semble ignorer.
Déjà, Jean Préti s’inquiète de ce qui risque être un tournoi privé. D’ailleurs les spectateurs ne pourront venir que s’ils ont déboursé la somme de 100 francs de souscription, une somme importante qui correspondait à peu près au salaire mensuel moyen d’un ouvrier en France à l’époque !
La liste des participants, au tournoi de Paris 1900, est publiée dans « La Stratégie » de mai 1900. On retrouve bien David Janowski, mais celui-ci jouera sous le drapeau de l’Empire Russe...
Rosenthal est français depuis une dizaine d'année, et ce n'est peut-être pas le cas de Janowski ? Un aspect à fouiller. Pourtant c'est lui qui représente la France dans les grands tournois...
Collection Dominique Thimognier
Plus nous nous approchons de la date prévue pour le tournoi, plus les journaux français en parle. Par exemple dans « L’Écho de Paris » du 7 mars 1900
Retronews - L’Écho de Paris - 7 mars 1900
Puis par exemple dans le journal « Le Temps » du 17 mai 1900. Le tournoi va commencer, le tirage au sort a été effectué.
Passons directement au mois de juin 1900 et un article de « Le Journal » du 27 juin 1900. Celui-ci s’étonne du peu de publicité pour le tournoi dans les journaux Français, tandis qu’à l’étranger une très large place était faire à ce tournoi dans les feuilles quotidiennes…C’est tout simplement Samuel Rosenthal qui distille les informations au fur et à mesure du tournoi. Il n’informe que ceux avec qui il s’entend bien à l’étranger en ignorant la presse Française.
L'INTERNATIONAL DES ÉCHECS
au Grand Cercle de Paris
Le concours qui a pris fin lundi dernier au Cercle des échecs de Paris a eu, dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique, un retentissement considérable. Des centaines de journaux ont tenu leurs lecteurs au courant des péripéties de la lutte. Nos voisins d'Allemagne et d'Angleterre ont fait dans leurs feuilles quotidiennes et dans leurs périodiques une très large place aux jeux sportifs dont les échecs sont le plus sérieux. Le jour viendra où l'on comprendra en France qu'il convient de mieux équilibrer les parts de publicité entre les exercices du plein air et les spéculations scientifiques. S'il est bon de savoir tirer du fusil ou exécuter des pirouettes, il n'est pas moins utile de fortifier chez les jeunes gens la puissance de concentration et les qualités maîtresses de la pensée logique et de l’intelligence active. Voilà ce que savent bien des nations. Et l'on est fondé à croire que les Français comprendront comme les autres peuples l’intérêt qu’il y a à faire vivre chez nous une science du jeu aussi sérieuse que celle des échecs. De fortes sommes, aujourd’hui, sont dépensées dans ce but.
Le tournoi de 1900 ne fut pas seulement une rencontre de maîtres ; il fut aussi un groupement d’une association vitale entre les bons éléments que possède notre pays.
Vingt années se sont écoulées depuis le dernier concours d’échecs à Paris. Le Grand Cercle vient de donner enfin avec beaucoup d’éclat et de succès une regrettable lacune et nous aurons, l’hiver prochain, à Monte-Carlo, un nouveau concours pour lequel les notabilités de l’échiquier se sont fait inscrire sans hésitation.
Le tournoi de 1900 a été pour Lasker l’occasion d’établir une fois de plus sa supériorité. Il a remporté le premier prix comportant un beau vase de Sèvres offert par le Président de la République et une allocation de 5.000 fr. L’Américain Pillsbury, si célèbre par ses performances du jeu sans voir, est arrivé second. Maroczy (de Vienne) et Marshall, le Canadien, ont reçu ex æquo les troisième et quatrième prix. Après eux, le champion anglais Amos Burn, puis Tchigorin, le grand maître russe.
Mieses (de Leipzig) s’est adjugé un prix spécial donné par M. le baron Albert de Rothschild pour récompenser la partie la plus brillante.
À l’issue du tournoi, un vote de remerciements a été émis par les hôtes du Cercle de Paris, dont les somptueuses générosités et l’hospitalité pleine de courtoisie ont charmé les concurrents et tous les visiteurs.
La réaction de Jean Préti dans « La Stratégie » de juin 1900 est cinglante : « Chez nous la propagande se fait par le silence ».
L'INTERNATIONAL DES ÉCHECS
au Grand Cercle de Paris
Le concours qui a pris fin lundi dernier au Cercle des échecs de Paris a eu, dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique, un retentissement considérable. Des centaines de journaux ont tenu leurs lecteurs au courant des péripéties de la lutte. Nos voisins d'Allemagne et d'Angleterre ont fait dans leurs feuilles quotidiennes et dans leurs périodiques une très large place aux jeux sportifs dont les échecs sont le plus sérieux. Le jour viendra où l'on comprendra en France qu'il convient de mieux équilibrer les parts de publicité entre les exercices du plein air et les spéculations scientifiques. S'il est bon de savoir tirer du fusil ou exécuter des pirouettes, il n'est pas moins utile de fortifier chez les jeunes gens la puissance de concentration et les qualités maîtresses de la pensée logique et de l’intelligence active. Voilà ce que savent bien des nations. Et l'on est fondé à croire que les Français comprendront comme les autres peuples l’intérêt qu’il y a à faire vivre chez nous une science du jeu aussi sérieuse que celle des échecs. De fortes sommes, aujourd’hui, sont dépensées dans ce but.
Le tournoi de 1900 ne fut pas seulement une rencontre de maîtres ; il fut aussi un groupement d’une association vitale entre les bons éléments que possède notre pays.
Vingt années se sont écoulées depuis le dernier concours d’échecs à Paris. Le Grand Cercle vient de donner enfin avec beaucoup d’éclat et de succès une regrettable lacune et nous aurons, l’hiver prochain, à Monte-Carlo, un nouveau concours pour lequel les notabilités de l’échiquier se sont fait inscrire sans hésitation.
Le tournoi de 1900 a été pour Lasker l’occasion d’établir une fois de plus sa supériorité. Il a remporté le premier prix comportant un beau vase de Sèvres offert par le Président de la République et une allocation de 5.000 fr. L’Américain Pillsbury, si célèbre par ses performances du jeu sans voir, est arrivé second. Maroczy (de Vienne) et Marshall, le Canadien, ont reçu ex æquo les troisième et quatrième prix. Après eux, le champion anglais Amos Burn, puis Tchigorin, le grand maître russe.
Mieses (de Leipzig) s’est adjugé un prix spécial donné par M. le baron Albert de Rothschild pour récompenser la partie la plus brillante.
À l’issue du tournoi, un vote de remerciements a été émis par les hôtes du Cercle de Paris, dont les somptueuses générosités et l’hospitalité pleine de courtoisie ont charmé les concurrents et tous les visiteurs.
La réaction de Jean Préti dans « La Stratégie » de juin 1900 est cinglante : « Chez nous la propagande se fait par le silence ».
En cas de partie nulle, une seconde partie était immédiatement rejouée en inversant les couleurs.
Cette seconde partie attribuait le résultat définitif. Ceci explique les « n » dans le tableau (1ère partie nulle).
En 1937 Lasker, vainqueur de ce tournoi de Paris, va publier un livre très intéressant dans lequel il décrira de nombreux épisodes de sa carrière échiquéenne. Ce livre s’intitule « Comment Victor est devenu un maitre d’échecs » et je lui ai consacré un article. Nous suivons les aventures de Victor (personnage fictif du livre, qui n’est autre que Lasker). Emanuel Lasker dresse un portrait très critique de Samuel Rosenthal directeur des échecs au Grand Cercle.
Cette seconde partie attribuait le résultat définitif. Ceci explique les « n » dans le tableau (1ère partie nulle).
En 1937 Lasker, vainqueur de ce tournoi de Paris, va publier un livre très intéressant dans lequel il décrira de nombreux épisodes de sa carrière échiquéenne. Ce livre s’intitule « Comment Victor est devenu un maitre d’échecs » et je lui ai consacré un article. Nous suivons les aventures de Victor (personnage fictif du livre, qui n’est autre que Lasker). Emanuel Lasker dresse un portrait très critique de Samuel Rosenthal directeur des échecs au Grand Cercle.
Le Monde Illustré - 23 juin 1900. Collection personnelle. Portrait d'Emanuel Lasker, champion du Tournoi international d'Echecs
Le Cercle ne sert pas à développer les échecs. Telle est la conclusion de Victor, après sa visite au Cercle.
En 1901, Samuel Rosenthal publiera le livre du tournoi de Paris 1900. La seule photo qui s’y trouve est celle de Samuel Rosenthal ! (Il décèdera le 12 septembre 1902).
Les photos ci-dessous proviennent de l'exemplaire du livre du tournoi de Paris 1900 de Jean Mennerat.
Livre consultable à Belfort au fonds Mennerat.
* La seule photo du livre, celle de Samuel Rosenthal
* La dédicace de Samuel Rosenthal à un certain Monsieur Malmanche
* Un extrait du texte en vers en l'honneur du tournoi et de Rosenthal
* La signature de Jean René Mennerat - 26 août 1940
Le tournoi d'échecs de Paris 1900 était quand même un évènement sportif d'importance. Plusieurs évènements annexes se déroulèrent durant l'exposition universelle. On peut citer par exemple la simultanée donnée par Pillsbury.
Je termine avec la partie Mieses - Janowski qui remporte le prix de beauté du tournoi de Paris 1900.
Partie commentée par Samuel Rosenthal dans Le Monde Illustré du 21 juillet 1900.
[Event "Paris"]
[Site "?"]
[Date "1900.06.12"]
[Round "?"]
[White "Mieses, Jacques"]
[Black "Janowski, David"]
[Result "1-0"]
[ECO "C27"]
[Annotator "Samuel Rosenthal"]
[PlyCount "71"]
{Commentaires de Samuel Rosenthal pour Le Monde Illustré du 21 juillet 1900.
"Jouée le 12 juin 1900 au Grand Cercle, dans le tournoi international, entre
MM. Mieses et Janowski. Cette partie a obtenu le 1er prix de 500 francs offert
par le baron Albert de Rothschild, de Vienne, à la plus belle partie du
tournoi." Partie Viennoise} 1. e4 e5 2. Nc3 Nf6 ({Ainsi que nous l'avons dit
à plusieurs reprises, le coup juste est} 2... Nc6 3. f4 exf4 {pour la suite
voir nos analyses données sur ce début.}) 3. Bc4 Bc5 ({Nous aurions
préféré} 3... Nxe4 4. Qh5 (4. Bxf7+ Kxf7 5. Nxe4 d5 6. Qf3+ Kg8 7. Ng5 Qd7 {
etc. mieux}) 4... Nd6 5. Bb3 Nc6 6. Nb5 g6 7. Qf3 Nf5 8. Qd5 Nh6 9. d4 d6 10.
Bxh6 Be6 {etc. mieux}) 4. d3 d6 5. f4 Nc6 (5... Ng4 6. f5 h5 ({Si} 6... Nf2 7.
Qh5 g6 8. Qh6 Nxh1 9. Qg7 {etc. et gagnent}) 7. Nh3 Qh4+ 8. Kf1 {etc. mieux})
6. f5 Na5 7. Qf3 c6 8. g4 h6 (8... h5 9. g5 Ng4 10. Nh3 {etc. mieux}) 9. h4 b5
10. Bb3 Nxb3 11. axb3 h5 12. gxh5 Nxh5 13. Nge2 Qb6 14. Ng3 Nf6 15. Bg5 Bb7 16.
h5 Nh7 17. Bd2 O-O-O 18. h6 g6 19. O-O-O Rhg8 20. fxg6 fxg6 21. Rdf1 Kb8 22.
Qf7 Rh8 ({Si} 22... Qc7 23. Qxc7+ Kxc7 24. Rf7+ Rd7 25. Rhf1 Rgd8 26. Rg7 {
et gagnent}) 23. Qxg6 Rdg8 24. Qg7 {Très joli coup qui termine brillamment la
partie} Bc8 (24... Rxg7 25. hxg7 Rg8 26. Rxh7 {etc. et gagnent}) 25. Nf5 Bxf5
26. Rxf5 Bb4 27. Kb1 Bxc3 ({Si} 27... Rxg7 28. hxg7 Rg8 29. Rf7 ({Si} 29. Rxh7
Qg1+ 30. Ka2 Rxg7 {défendrait la partie}) 29... Nf6 30. Rh8 {et gagnent}) 28.
bxc3 Nf8 29. Rhf1 Ng6 30. Qd7 Rd8 ({Si} 30... Qc7 31. Qxc7+ Kxc7 32. Rf7+ Kb6
33. Be3+ c5 34. R1f6 {et gagnent}) 31. Qe6 Nf4 32. Bxf4 exf4 33. R5xf4 Qc5 34.
Rf7 Qg5 35. Rf8 Qc5 (35... Rhxf8 36. Rxf8 Rxf8 37. Qxd6+ {et gagnent}) 36. Qe7
1-0
mardi 24 octobre 2023
Après le fiasco du tournoi d'échecs de Paris en 1889
Cet article fait suite à ceux que j’ai consacrés sur le tournoi d’échecs de Paris en 1889. Première partie et deuxième partie.
Que devient l’Association Française des échecs après le fiasco de l’organisation du tournoi de Paris en 1889 ? C’est l’infatigable Jules Arnous de Rivière qui nous en dit quelques mots dans La Revue des Jeux en 1890.
Que devient l’Association Française des échecs après le fiasco de l’organisation du tournoi de Paris en 1889 ? C’est l’infatigable Jules Arnous de Rivière qui nous en dit quelques mots dans La Revue des Jeux en 1890.
Revue des jeux 1890 - page 229
Association française des Échecs et autres Jeux de combinaisons
Association française des Échecs et autres Jeux de combinaisons
Cette Association, fondée en 1887, existe toujours, et un jour ou l'autre elle triomphera des obstacles que rencontrent presque toutes les institutions à leur origine. Le principe de l'union et de la coopération est le vrai, et l'effort commun doit prévaloir sur l'intérêt et la mauvaise volonté de l'individu; mais malheureusement, en France, on s'engoue facilement pour une personnalité, et on est indifférent quand il s'agit d'une œuvre collective.
Vous trouverez des amateurs qui donneront un cachet de 20 francs à un professeur qui promet de leur apprendre les secrets de l'art de bien jouer aux Échecs (et sa leçon serait payée son prix à 3 fr. 50); mais ces mêmes amateurs se feront beaucoup prier pour verser 6 francs de cotisation annuelle à la caisse de l'Association. Ils se disent ou même ils vous disent : Que me reviendra-t-il de ce sacrifice ? La réponse est aussi nette que l'interrogation : Pendant un temps, vous ne pouvez rien récolter, vous recevez des circulaires qui vous tiennent au courant de la propagande, et c'est tout.
Dans l'avenir, la France aura, comme les autres pays, son organisme spécial aux jeux de combinaisons, et ce sont les premiers souscripteurs qui auront été les plus méritants. Alors il y aura possibilité d'avoir un fonds pour instituer des tournois périodiques, pour former des archives, pour secourir des professionnels de talent dans les circonstances critiques, et nous n'aurons plus la disgrâce de savoir qu'un Philidor et un La Bourdonnais ont été ensevelis hors de leur patrie et par charité.
L'administrateur délégué par le comité fondateur de l'Association est M. Arnous de Rivière ; c'est à lui qu'on peut adresser les souscriptions; elles ne sont plus sollicitées; celles qui sont déclarées proprio motu sont bien accueillies, et elles servent à couvrir les frais d'impression et de secrétariat. Pour plus de renseignements, écrire à M. A. de Rivière, quai Bourbon, 53, à Paris.
J. A. DE R.
Arnous de Rivière n’en démord pas, le seul responsable se trouve au Grand Cercle et Cercle des échecs de Paris, en la personne de Samuel Rosenthal (qu’il ne nomme pas directement).
Samuel Rosenthal - Photo publiée dans l'Illustration de 20 septembre 1902 à l'occasion du décès du joueur d'échecs.
Revue des jeux 1890 – Page 308
Un groupe de bons amateurs londoniens sont venus à Paris passer les vacances de la Pentecôte. Ils ont profité de ce court séjour pour visiter le Cercle du boulevard Montmartre, où se sont réfugiés les derniers membres de la Société d’Échecs de la rue de Beaujolais. Quelques parties ont été jouées, et l'avantage est resté, dit-on, aux joueurs de Paris. Allons, tant mieux, et voilà une belle occasion de frapper sur le tam-tam; vous verrez qu'on n'y manquera pas.
Revue des jeux 1890 – Page 308
Un groupe de bons amateurs londoniens sont venus à Paris passer les vacances de la Pentecôte. Ils ont profité de ce court séjour pour visiter le Cercle du boulevard Montmartre, où se sont réfugiés les derniers membres de la Société d’Échecs de la rue de Beaujolais. Quelques parties ont été jouées, et l'avantage est resté, dit-on, aux joueurs de Paris. Allons, tant mieux, et voilà une belle occasion de frapper sur le tam-tam; vous verrez qu'on n'y manquera pas.
Ce n'est pas un fait d'aussi minimes proportions qui atténuera la faute commise l'an dernier de laisser s'écouler la période de l'Exposition universelle sans convoquer les célébrités de l'échiquier, et cette faute a été préméditée et voulue, non pas commise à l'étourdie. Tandis que le Salon bibliographique et quelques amateurs remplis de zèle faisaient tous leurs efforts à l'effet d'aboutir à l'organisation du tournoi international, on travaillait sourdement a contrario dans un certain milieu, on y obtenait l'abstention en masse, et Dieu sait si l'on s'est frotté les mains d'avoir échappé à la nécessité de prendre part à une lutte sérieuse ! Combien de temps encore les amateurs d’Échecs de France s'accommoderont-ils d’un état morbide qui nous place juste à la queue de toutes les autres nations ?
L'illustration du 26 mai 1894 - Jules Arnous de Rivière
Le dernier article que j’ai trouvé au sujet de l’association Française des échecs pour cette période (1887-1890) est publié dans le journal Gil Blas, où son nom est évoqué. Puis plus rien pendant une dizaine d’années.
Gil Blas - 10 septembre 1890
(…) eu France nos professeurs d'échecs s'abstiennent de lutter les uns contre les autres; ils ne pourraient y être contraints que si l'Association française avait l'autorité qu'elle tient du consentement de la majorité des amateurs, mais ceux qui ont intérêt à diviser empêchent l'Association d'exercer son action libérale et les échecs en souffrent. Pour supprimer la cause du mal il n'y aurait pour ainsi dire qu'à souffler dessus, mais on s'obstine à ne le pas vouloir. Résignons-nous donc, ô mes contemporains et frères de la corporation à prendre la queue du progrès, à voir les autres pays organiser des tournois de maîtres dans lesquels nos champions figurent peu glorieusement où qu'ils ont la prudence de fuir.
(…) eu France nos professeurs d'échecs s'abstiennent de lutter les uns contre les autres; ils ne pourraient y être contraints que si l'Association française avait l'autorité qu'elle tient du consentement de la majorité des amateurs, mais ceux qui ont intérêt à diviser empêchent l'Association d'exercer son action libérale et les échecs en souffrent. Pour supprimer la cause du mal il n'y aurait pour ainsi dire qu'à souffler dessus, mais on s'obstine à ne le pas vouloir. Résignons-nous donc, ô mes contemporains et frères de la corporation à prendre la queue du progrès, à voir les autres pays organiser des tournois de maîtres dans lesquels nos champions figurent peu glorieusement où qu'ils ont la prudence de fuir.
Dix ans ? Mais nous sommes alors en 1900 et il va y avoir une nouvelle
exposition universelle à Paris ! Ainsi sous le pseudonyme de Pic de Brasero, dans l’Écho de Paris du 6 février 1900, Jules Arnous de Rivière parle d’une nouvelle association appelée « Association Française des Échecs »…
L’écho de Paris – 6 février 1900
Récréations Intellectuelles
L'Association française des Échecs
Récréations Intellectuelles
L'Association française des Échecs
Lorsqu'une idée est juste, elle finit par s'imposer; lorsqu'une institution répond aux vœux des esprits éclairés, tôt ou tard elle est appelée à réussir. Voilà longtemps que la France reste en arrière des autres pays quant à l'organisation de la famille échiquéenne, et la conséquence de cette absence d'organisation a été un émiettement des forces et des moyens de développer la pratique du plus beau des jeux savants.
Il s'est fondé des réunions plus ou moins prospères, mais qui n'ont aucun lien entre elles et aucune n’a assez d'autorité pour faire accepter ses résolutions ; cela tient à ce que les intérêts généraux sont sacrifiés, soit aux vues d'une exploitation commerciale, soit au profit des professionnels.
Nous ne disons pas que ces intérêts particuliers sont illégitimes; il est naturel que le propriétaire d'un café cherche son avantage et qu'un professeur tâche d'obtenir un bon cachet; mais bien au-dessus de ces poursuites s'élève et plane le souci désintéressé du bien commun qui doit être confié aux personnes les plus propres à diriger.
Toute société a besoin de direction. Un groupe de fervents amateurs du jeu d'échecs vient de se constituer dans le but de doter enfin notre Paris d'un comité chargé de représenter et de gouverner la famille entière des joueurs d'échecs de France. Ils sont déjà une quarantaine, ils seront cent demain, et il est à souhaiter qu'ils rallient un nombre toujours croissant d'adhérents. Provisoirement, le siège de la nouvelle association est établi 36, rue de Richelieu. Le président est. M. le docteur Maurat, dont l'amabilité et le zèle sont au-dessus de toute louange. Nous ne saurions trop encourager les amateurs d'échecs à entrer en communication avec lui et à s'inscrire pour faire partie de l'association.
Mais comme je l’ai déjà évoqué dans un autre article, lors de l’exposition universelle de Paris en 1900, c’est au tour de Samuel Rosenthal d’organiser avec le seul Cercle des échecs de Paris le grand tournoi d’échecs qui sera remporté par Emmanuel Lasker.
En attendant un article dédié à ce tournoi de Paris en 1900, je vous propose de lire ici ce que disait Emmanuel Lasker au sujet de Samuel Rosenthal et du tournoi de Paris en 1900.
C’est mon interprétation de plusieurs chapitres de son livre écrit en 1937 Comment Victor est devenu un maître d’échecs.
samedi 27 mars 2021
Comment Victor est devenu un maître d’échecs
Dans cet article, j’explique quelle était la vision de Lasker sur le jeu d’échecs à Paris au début du XXème siècle, et plus particulièrement son point de vue sur Jean Taubenhaus et Samuel Rosenthal.
En fait, il faut lire entre les lignes du livre qu’il écrivit en 1937 « Comment Victor est devenu un maître d’échecs ».
Couverture du livre "Comment Victor est devenu un maître d'échecs"En fait, il faut lire entre les lignes du livre qu’il écrivit en 1937 « Comment Victor est devenu un maître d’échecs ».
Edition de 1973 - Merci à Oliver Sheppard.
Il faudra attendre 1973 pour que le livre soit finalement publié pour la première fois en URSS, et je ne suis pas sûr qu’à ce jour, il ait été traduit dans une autre langue. A noter que la traduction du manuscrit de l’allemand vers le russe a été faite par Ilya Maizelis, un important auteur de livres d’échecs en URSS.
Quelques parties et positions sont citées tout au long du livre, lors des différents voyages de Victor à Paris, Londres et aux États-Unis. Sa tournée commence par un séjour à Paris raconté dans les chapitres 12, 13 et 14 du livre de Lasker.
Merci à mon épouse, Maria, pour la traduction du Russe !
Sa description du Café de la Régence
Dans le chapitre 12, Victor (Lasker) est surpris de ne pas trouver les joueurs d’échecs dès son entrée dans le Café de la Régence. Il ne voit que la clientèle d’un restaurant classique. Mais en cherchant bien, il trouve au fond un petit endroit avec des échiquiers sur des tables, séparé du reste de la salle par un paravent. Quelques joueurs d’échecs sont là, avec l’habituelle galerie de curieux. Selon moi ceci correspond au Café de la Régence en 1933 quand Lasker fuit l’Allemagne nazie et se rend à Paris.
Puis dans le chapitre 14 on apprend que malgré la présence de Victor (Lasker), très fort maître d’échecs à Paris, la Fédération Française n’a rien fait pour le valoriser (pas de tournoi ni de simultanée au nom de la FFE) et que de toute façon « la presse et nos compatriotes ne s’intéressent plus du tout aux échecs » …
Une anecdote de son premier séjour à Paris
La situation des joueurs professionnels à Paris en 1912 et plus particulièrement de Jean Taubenhaus au Café de la Régence
Il traînait alors au café de la Régence en attendant sa chance et pour jouer une petite partie. Comme il n’avait pas d’argent, il fallait que quelqu’un mette un franc pour lui. Taubenhaus était un vrai maitre d’échecs et laissa derrière lui de belles parties. Il n’était pas marié, n’avait pas de véritable « chez lui » et mourut dans l’indigence la plus totale.
Détail d'une photo montrant Jean Taubenhaus au tournoi de New York 1893
Le Grand Cercle et Samuel Rosenthal
La photo de Samuel Rosenthal dans son livre.
Pourquoi ce livre écrit par Lasker ?
Derrière ce titre un peu mystérieux se cache en fait un livre écrit par Emanuel Lasker en 1937 alors qu’il était en Union Soviétique. La maison d’édition soviétique « littérature pour les jeunes » lui suggère d’écrire un livre pour donner aux jeunes la passion du jeu d’échecs. La cible était plutôt les adolescents entre 11 à 15 ans. La demande précisait que cela ne devait pas être un manuel du jeu d’échecs, mais un produit littéraire.
Lasker avait déjà écrit, par exemple, une pièce de théâtre avec son frère Bertold en 1925, intitulée « Vom Menschen die Geschichte » (traduction F. Hoffmeister « De l’Homme l’histoire »). L'écriture de ce livre ne présentait donc pas de difficulté pour lui.
Mais finalement, « Comment Victor est devenu un maître d’échecs » ne fut pas publié du vivant de Lasker. Il lui était reproché de ne pas l’avoir écrit comme cela était attendu par la propagande soviétique de l’époque. De toute façon Lasker quitte l’URSS en octobre 1937 pour les États-Unis et il laisse ce projet en l’état.
Il faudra attendre 1973 pour que le livre soit finalement publié pour la première fois en URSS, et je ne suis pas sûr qu’à ce jour, il ait été traduit dans une autre langue. A noter que la traduction du manuscrit de l’allemand vers le russe a été faite par Ilya Maizelis, un important auteur de livres d’échecs en URSS.
Quelle est la trame du livre ?
Le livre suit le parcours de 4 enfants qui découvrent le jeu d’échecs et essayent de progresser. Parmi eux, un certain Victor va percer et progresser rapidement. Devenu étudiant, il mène une recherche scientifique liée au jeu d’échecs et voyage à l’étranger pour étudier l’héritage laissé par le jeu d’échecs un peu partout dans le monde.
Quelques parties et positions sont citées tout au long du livre, lors des différents voyages de Victor à Paris, Londres et aux États-Unis. Sa tournée commence par un séjour à Paris raconté dans les chapitres 12, 13 et 14 du livre de Lasker.
Mon interprétation des chapitres 12, 13 et 14 du livre de Lasker
La lecture de ces chapitres permet de comprendre que Lasker raconte sa propre expérience en réunissant des souvenirs de ses différents voyages à Paris, principalement en 1890, 1900, 1912 et 1933. Je me suis focalisé sur ces chapitres, et pas sur le reste de son voyage à l’étranger.
Ce que j’explique ci-après provient de mon interprétation des écrits de Lasker dans ce livre.
Ce que j’explique ci-après provient de mon interprétation des écrits de Lasker dans ce livre.
Merci à mon épouse, Maria, pour la traduction du Russe !
Sa description du Café de la Régence
Dans le chapitre 12, Victor (Lasker) est surpris de ne pas trouver les joueurs d’échecs dès son entrée dans le Café de la Régence. Il ne voit que la clientèle d’un restaurant classique. Mais en cherchant bien, il trouve au fond un petit endroit avec des échiquiers sur des tables, séparé du reste de la salle par un paravent. Quelques joueurs d’échecs sont là, avec l’habituelle galerie de curieux. Selon moi ceci correspond au Café de la Régence en 1933 quand Lasker fuit l’Allemagne nazie et se rend à Paris.
Puis dans le chapitre 14 on apprend que malgré la présence de Victor (Lasker), très fort maître d’échecs à Paris, la Fédération Française n’a rien fait pour le valoriser (pas de tournoi ni de simultanée au nom de la FFE) et que de toute façon « la presse et nos compatriotes ne s’intéressent plus du tout aux échecs » …
Une simultanée sera finalement organisée dans le Café de la Régence, attirant les vieux joueurs d’échecs qui n’y venaient plus. Voir le premier et le deuxième article que j'ai consacrés à cet événement.
Une anecdote de son premier séjour à Paris
En 1890, Lasker vient probablement pour la première fois à Paris (j’ignore s’il est venu à Paris avant cette date). Malheureusement pour lui, en arrivant il se rend compte qu’il a perdu l’adresse de la chambre où il devait être hébergé. Lasker se souvenait seulement que c’était à proximité la Tour Eiffel dans une rue qui contenait les lettres A et I… finalement Lasker ne passera pas sa première nuit à Paris dans la rue et il trouva la chambre qu’il avait réservée.
Il reprend l’anecdote pour Victor.
Il reprend l’anecdote pour Victor.
La situation des joueurs professionnels à Paris en 1912 et plus particulièrement de Jean Taubenhaus au Café de la Régence
Jean Taubenhaus est cité nominativement dans le livre et l’interprétation n’est donc pas très compliquée.
Il habitait à Paris depuis plusieurs années et gagnait sa vie exclusivement avec le jeu d’échecs en misant 1 franc par partie, parfois quelques francs si les spectateurs mettaient de l’argent. Certains jours étaient très favorables à Taubenhaus, surtout quand il était à jeun, mais en vieillissant des joueurs plus forts et plus jeunes le battaient.
Il habitait à Paris depuis plusieurs années et gagnait sa vie exclusivement avec le jeu d’échecs en misant 1 franc par partie, parfois quelques francs si les spectateurs mettaient de l’argent. Certains jours étaient très favorables à Taubenhaus, surtout quand il était à jeun, mais en vieillissant des joueurs plus forts et plus jeunes le battaient.
Il traînait alors au café de la Régence en attendant sa chance et pour jouer une petite partie. Comme il n’avait pas d’argent, il fallait que quelqu’un mette un franc pour lui. Taubenhaus était un vrai maitre d’échecs et laissa derrière lui de belles parties. Il n’était pas marié, n’avait pas de véritable « chez lui » et mourut dans l’indigence la plus totale.
Héritage des échecs Français - Dominique Thimognier.
Dans le passage sur Taubenhaus, on sent Lasker ému face à cette situation fréquente pour un maître d’échecs à l’époque. Je situe ce souvenir en 1912, Taubenhaus décèdera en 1919 à Paris.
Lasker ajoute qu’en URSS dans les années 1930, un maître d’échecs a un véritable statut social et qu’il est aidé comme sportif de haut niveau. Lui-même a bénéficié d’excellentes conditions pour s’installer en URSS, avant de fuir aux États-Unis en 1937.
Le Grand Cercle et Samuel Rosenthal
L’allusion de Lasker à Rosenthal concerne l’année 1900 et le tournoi de Paris.
La couverture du livre de Rosenthal consacré aux parties du tournoi de Paris 1900
C’est Rosenthal qui organise ce grand tournoi au Grand Cercle et seuls les souscripteurs ou bien ceux qui payent un droit d’entrée peuvent assister aux parties. Et pour bien comprendre ce que dit Lasker sur Rosenthal, il faut savoir qu’en 1901, Rosenthal publia un recueil de parties du tournoi de 1900 en mettant sa propre photo dans le livre et non pas celle du vainqueur… Emanuel Lasker.
Il est assez étonnant de ne pas trouver à la place une photo de Lasker, large vainqueur du tournoi et champion du Monde en titre à l'époque.
Petit est la plus haute autorité du Cercle qui est composé de plusieurs pièces très richement décorées. Il y a un restaurant, une salle pour jouer aux cartes, une autre pour le billard et une salle pour les échecs.
Monsieur Petit gagne très bien sa vie grâce à ses cours d’échecs auprès de la bonne société, relations qui lui permettent aussi de tenir une chronique dans le journal « Le Monde » (il s’agit en fait de la revue « Le Monde Illustré » où Rosenthal sera chroniqueur de 1884 à 1902).
Lasker (Victor) se moque de façon humoristique des parties commentées par Rosenthal (Monsieur Petit) dans le Monde Illustré et ne considère pas les analyses de Rosenthal comme très sérieuses.
(Il lui montre) une des parties jouées sur cette variante, pleine de possibilités très prometteuses.
« Le très respectable » Petit, n’a strictement rien compris à ce que Victor lui montra, mais son orgueil ne lui permettait pas de le montrer ni qu’un jeune lui apprenait quelque chose.
Oui oui je sais, c’est une idée pas trop mauvaise, je suis au courant.
Lasker indique que les membres de ce club pour riches ne s’intéressent aux échecs que dans leur cercle. Monsieur Petit se comporte comme un gourou et refuse de donner la vedette à un autre joueur d’échecs.
Au moins une simultanée ? Non, dit Petit car il est trop jeune et les membres de notre Cercle n’aiment pas jouer contre les jeunes.
Le Cercle ne sert pas à développer les échecs.
Victor indique que le secrétaire et professeur d’échecs du Cercle sur les boulevards (i.e. Le Grand Cercle de Paris) s’appelle Monsieur Petit. Samuel Rosenthal n’était pas très grand et assez frêle, le choix du nom « Petit » par Lasker est donc assez naturel.
Petit est la plus haute autorité du Cercle qui est composé de plusieurs pièces très richement décorées. Il y a un restaurant, une salle pour jouer aux cartes, une autre pour le billard et une salle pour les échecs.
Monsieur Petit gagne très bien sa vie grâce à ses cours d’échecs auprès de la bonne société, relations qui lui permettent aussi de tenir une chronique dans le journal « Le Monde » (il s’agit en fait de la revue « Le Monde Illustré » où Rosenthal sera chroniqueur de 1884 à 1902).
Lasker (Victor) se moque de façon humoristique des parties commentées par Rosenthal (Monsieur Petit) dans le Monde Illustré et ne considère pas les analyses de Rosenthal comme très sérieuses.
(Il lui montre) une des parties jouées sur cette variante, pleine de possibilités très prometteuses.
« Le très respectable » Petit, n’a strictement rien compris à ce que Victor lui montra, mais son orgueil ne lui permettait pas de le montrer ni qu’un jeune lui apprenait quelque chose.
Oui oui je sais, c’est une idée pas trop mauvaise, je suis au courant.
Rappelons qu’en 1900 Lasker a 32 ans et Rosenthal 63 ans.
Lasker indique que les membres de ce club pour riches ne s’intéressent aux échecs que dans leur cercle. Monsieur Petit se comporte comme un gourou et refuse de donner la vedette à un autre joueur d’échecs.
Au moins une simultanée ? Non, dit Petit car il est trop jeune et les membres de notre Cercle n’aiment pas jouer contre les jeunes.
Le Cercle ne sert pas à développer les échecs.
Telle est la conclusion de Victor, après sa visite au Cercle.
Sur le Cercle Philidor et un court séjour à Lyon
Dans son livre, Lasker évoque également un club d’échecs parisien important qui occupe une petite pièce dans un restaurant, avec une vingtaine de joueurs d’échecs présents lors de sa visite. Le nom du club « Le Pion » me fait penser au Cercle Philidor. Difficile de ne pas rapprocher le nom de Philidor avec « Le Pion ».
Enfin, Lasker raconte que Victor est invité à Lyon pour donner une simultanée, des cours d’échecs et une conférence. Il apprécie beaucoup ce séjour.
Effectivement Lasker se rend à Lyon en fin d’année 1912 et donne notamment une simultanée à la taverne Rameau.
Effectivement Lasker se rend à Lyon en fin d’année 1912 et donne notamment une simultanée à la taverne Rameau.
En quittant Paris, « Victor indique que le temps qu'il a passé à Paris peut être considéré comme du temps perdu ». Lasker exprime aussi l'idée que depuis Philidor et La Bourdonnais il n'y a plus de forts joueurs d'échecs.
Notons que Lasker gagna un match en 1909 à Paris contre Janowski. Quant à Victor, l'auteur du livre lui fait jouer des matchs seulement aux États-Unis.
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