samedi 2 décembre 2023

A la recherche de la tombe de Pierre Vincent fondateur de la FIDE en 1924

L'année prochaine, en 2024, la FIDE, Fédération Internationale Des Échecs, célébrera le centenaire de sa création, en 1924 à Paris à l'initiative du Français Pierre Vincent.
 
Revue L’Échiquier - Janvier 1926, avec le texte suivant sous la photo :
Pierre Vincent secrétaire général de la Fédération Française des Échecs
 
A cette occasion, plusieurs évènements auront lieu en 2024 et sont en cours d'organisation.
Parmi ces évènements, la FIDE, en la personne de Willy Iclicki qui dirige notamment le comité historique de la FIDE, envisage d'honorer Pierre Vincent.
 
Photo publiée par la FIDE (non sourcée - merci de me communiquer l'origine de cette photo si vous la connaissez). Photo intitulée : Le 1er Congrès de la Fédération Internationale des Échecs (Paris juillet 1924)

Voici donc le récit d'une enquête collective et d'un mystère résolu en quelques jours !
Un remerciement tout particulier à Philippe Bodard pour son aide très précieuse.

Tout commence dimanche dernier, 26 novembre 2023, avec une question de Willy Iclicki sur la date de décès et le lieu d'inhumation de Pierre Vincent transmise par Christophe Bouton. Dominique Thimognier (Héritage des Échecs Français) a consacré une page web pour une courte biographie de Pierre Vincent.
C'est ici : http://heritageechecsfra.free.fr/vincent.htm
 
Gallica - Très belle photo trouvée sur le site numérisé de la BNF.
Agence Rol, 1929, Paris 10 février 1929 Salle Zimmer, Place du Châtelet, Coupe de Paris d'échecs
De gauche à droite Marcel Duchamp, Pierre Vincent, L. Monvoisin, Mourier.
Monvoisin était le chroniqueur d'échecs pour le journal La Liberté. J'ignore qui est Mourier.

Malheureusement, Dominique Thimognier indique

Vincent est mort en 1956, la revue de l'époque était L’Échiquier de France qui n'a publié aucune nécrologie.
Vincent était retiré des échecs depuis longtemps, après une dispute avec la FFE, quand on a attribué à Alekhine le poste de délégué à la FIDE.
Il y a eu une nécrologie dans la Revue de la FIDE, rédigée par Marcel Berman, mais sans lieu de décès.
Le Chess Personalia de Jeremy Gaige, qui fait référence, indique 02/04/1956 sans lieu de décès.
Le nom est très courant, je n'ai pas pu trouver en cherchant un peu "tout azimut"
 
Journal Excelsior - 13 juillet 1924
A l'occasion des jeux olympiques, un tournoi des nations est organisé (olympiades non reconnues) ainsi que la création de la FIDE.
 


Je me décide alors à contacter Philippe Bodard (spécialiste de l'histoire du bridge, passionné par Deschapelles et généalogiste) qui m'a déjà beaucoup aidé lors de recherches généalogiques particulièrement efficaces.
En deux coups de cuillère à pot (!) Philippe m'annonça avoir trouvé la réponse que je résume ci-dessous :

Pierre Vincent est décédé à Nice le 2 avril 1956, d'après la surcharge de son acte de naissance (ci-dessous en bas à gauche de l'acte). On y apprend également qu'il se nomme Pierre Auguste César Vincent (ce qui correspond très probablement aux mêmes prénoms que son grand-père, voir plus bas).

Il a été marié à 3 reprises.
La première fois à Paris XIème le 5 août 1915 avec Candel (Candelaria) Angela Ortega (de nationalité Espagnole, artiste musicienne d'après l'acte de mariage) qui décédera à 40 ans le 7 janvier 1919 (peut-être de la grippe Espagnole).

D'après les sources trouvées par Philippe Bodard, on apprend que sa première épouse est enterrée au cimetière de Montmartre à Paris (avec la précision allée de Montmorency 21-6-2).
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Acte de naissance de Pierre Auguste César Vincent.
 
Je me lance alors dans une recherche sur Nice. Notamment grâce à la mairie de Nice qui propose un site internet pour localiser les tombes de défunts.
Malheureusement Pierre Vincent y est introuvable. Philippe Bodard émit alors l'hypothèse qu'il se trouvait avec sa première épouse à Paris, belle intuition comme nous allons voir !
J'ai donc écrit à la mairie de Nice qui m'a répondu avec une célérité incroyable dès le lendemain.
En effet, je me souviens avoir déjà attendu plusieurs semaines pour avoir une réponse d'une mairie lors d'une recherche généalogique...
Bref, la mairie de Nice m'annonça que le corps de Pierre Vincent avait été rapatrié à Paris suite à son décès...

Avec ces éléments, c'est alors que Dominique Thimognier trouva la réponse aux archives numérisées de la ville de Paris !
Pierre Vincent a été inhumé le 9 avril 1956 (7 jours après son décès) au cimetière de Montmartre à Paris, allée de Montmorency 21-6-2. C'est-à-dire, attention touchante, au même endroit que sa première femme, décédée prématurément, 37 ans auparavant.
 
Archives numérisées de la ville de Paris
 
Je me suis rendu au cimetière de Montmartre de bon matin vendredi dernier 1er décembre 2023.
Direction l'administration du cimetière afin d'éviter une recherche pénible au milieu de tombes souvent illisibles.
Concession à perpétuité 316-1859, allée de Montmorency, division 21, 6ème rangée, 2ème tombe. Elle porte le numéro 890 d'après leur cadastre, et c'est un caveau familial.
 


Bref, la tombe contient une dizaine de corps (d'après le document de concession que j'ai pu consulter), les deux derniers étant ceux de sa première épouse en 1919 et lui-même en 1956.
Le caveau familial a été créé en 1859 pour un premier défunt qui je pense est le grand-père de Pierre Vincent, lui-même prénommé Pierre Auguste César Vincent, comme on peut le voir sur la photo.
La tombe est en relativement bon état, sauf une épaisse couche de mousse sur la pierre tombale qui empêche de voir une partie des noms gravés et probablement plus ou moins effacés.

La prochaine étape consiste à trouver d'éventuels ayants-droits, et voir s'il est possible de rénover la tombe, en vue d'une éventuelle cérémonie d'hommage au fondateur de la FIDE en juillet 2024.
 
Retronews, Journal Combat - 9 juillet 1949 à l'occasion du 25ème anniversaire de la FIDE.
Il est écrit à la fin de l'article :
M. Pierre Vincent, ancien secrétaire général de la FFE, à qui l'on doit la fondation de la FIDE en 1924, a été invité et le Congrès lui rendra un hommage tout particulier.

dimanche 29 octobre 2023

Fait divers

Au hasard de mes recherches, je suis tombé sur plusieurs articles de journaux qui mentionnent un fait divers avec un lien ténu avec le Café de la Régence. Néanmoins je le trouve intéressant car cela permet de connaitre une personne qui a travaillé à la Régence dans les années 1880.  Il est également intéressant de voir comment ce fait divers est traité par les journaux de l’époque...
 
Musée Carnavalet - Rue des Deux-Ecus n°36 à 48 (actuelle rue Berger) - Jules Gaildrau 1887.

Joseph Marie Grosroyat, 43 ans, célibataire, demeurant au 40 rue des deux écus, est cuisinier au Café de la Régence. Le samedi 26 juin 1880 à 17h30 (d’après le jugement consultable aux archives de Paris) arrive un fâcheux incident alors qu’il se rend probablement pour son service du soir à la Régence.
 

Le Figaro du 27 juin 1880 explique l’affaire de façon assez factuelle, même si le nom du cuisinier est très approximatif.

Hier soir, à cinq heure moins un quart, le sieur Grosolial (sic), cuisinier au Café de la Régence, demeurant, 40, rue des Deux-Ecus, tournait l’angle de l rue Saint-Honoré et de la rue des Bons-Enfants.
 
La voiture numéro 11.461, Compagnie l’Urbaine, conduite par le cocher Perrin, arrivait en sens inverse. Grosolial se trouva serré entre le trottoir et la voiture qui lui toucha assez fortement le pied. Il avait à la main un paquet, contenant divers ustensiles qu’il rapportait de chez le repasseur. Instinctivement, il étendit la main vers le cocher qu’il frappa avec ce paquet. Puis il voulut continuer son chemin.
 
A ce moment on vit le cocher pâlir. Il descendit de son siège et l’on s’aperçut qu’il perdait le sang par une blessure qu’il avait au bas ventre. Un couteau, dépassant le paquet, lui avait perforé l’abdomen.
Il a été conduit à la pharmacie du passage Montesquieu, puis à l’hôpital Lariboisière. Son état est des plus graves. Grosolial a été mis à disposition de M. Allais, commissaire de police.  
 
Le journal Gil Blas du 28 juin 1880 fait moins dans la dentelle. Grosroyat est décrit comme un assassin qui a sciemment poignardé le cocher. Curieusement l’article lui donne le prénom « Gérard ».

Petites Nouvelles

En tournant le coin de la rue des Bons-Enfants et de la rue Saint-Honoré, le fiacre n° 1,461, frôla légèrement le pied d'un passant. Furieux, celui-ci se précipita sur le cocher et le frappa d'un coup de couteau dans le bas-ventre.
Le blessé a été transporté dans un état désespéré à l'hôpital Lariboisière. Quant à l'assassin, qui se nomme Gérard et exerce la profession de chef de cuisine, il a été écroué sur-le-champ au Dépôt.

 
Le journal Le Temps du 28 juin 1880 reprend lui aussi l’idée d’un coup de couteau volontaire « (…) lui faisant une plaie de trois centimètres de profondeur. (…) » et fait dans le pathos « (…) ce malheureux, qui est veuf, est père d’un enfant de dix ans (…) ».

Le point final est donné par le journal Gil Blas du 29 juin 1880 (voir ci-dessous). Les trois centimètres de la blessure sont devenus trois coups de couteau et le malheureux cocher est mort des suites de ses blessures. Son fils ayant pris deux ans en une journée. Le journal La Presse ne fera guère mieux le même jour, annonçant également la mort du cocher, et le lendemain, le 30 juin 1880, le journal Le Peuple Français titrait « Assassiné par accident ».
 


Nous avons raconté, hier, que, pris tout à coup d'un accès de folie furieuse, un employé d'un des grands cafés parisiens, nommé Grosolial, s'était élancé sur un cocher dont la voiture l'avait légèrement frôlé au coin de la rue Saint-Honoré, et l'avait frappé de trois coups de couteau.
Le pauvre diable avait été aussitôt transporté à l'hôpital Lariboisière, sans avoir pu reprendre connaissance. Il y est mort, hier, dans la matinée, a milieu d'atroces souffrances. Le malheureux laisse un pauvre petit garçon de douze ans, qui se trouve aujourd'hui entièrement abandonné.

 
Le cocher Perrin et le cuisinier Grosroyat se retrouvent tous les deux au tribunal en octobre 1880, et le Journal des Débats publie un résumé du jugement dans son édition du 11 octobre 1880.
 
Pour tous les journaux, source Retronews

Bulletin judiciaire

Le 26 juin dernier, vers six heures du soir, Perrin, cocher de la Compagnie l'Urbaine, conduisait sa voiture au stationnement de la rue Radziwill. Son cheval allait au pas. Au moment où il tournait la rue Saint-Honoré pour entrer dans la rue des Bons-Enfans, Grosroyat, cuisinier au café de la Régence, n'entendant pas les cris de « Gare ! » poussés par le cocher, descendait du trottoir et posait le pied sur la chaussée.

La roue de droite de la voiture effleura l'extrémité du pied gauche de Grosroyat. Ce dernier injuria le cocher et, dans un moment de colère irréfléchi, frappa Perrin avec un paquet d'outils qu'il tenait à la main.
Malheureusement, au milieu d’autres instruments se trouvait un couteau de cuisine long et effilé, dont la pointe atteignit le cocher au bas ventre et lui fit une affreuse blessure. L'état de Perrin ayant paru grave, ce malheureux fut conduit à l'hôpital Lariboisière, où il est resté soixante-deux jours.
 
Aujourd'hui encore Perrin n'est pas complétement guéri des suites de sa blessure. Grosroyat, poursuivi pour coups volontaires, vient de comparaître devant la police correctionnelle. Perrin s'est porté partie civile. 

Sur les plaidoiries de Maître Georges Petit pour Perrin, et de Maître Charbonnel pour Grosroyat, le tribunal a condamné le prévenu à six jours d'emprisonnement et à. 1,000 fr. de dommages-intérêts.
1000 francs représente une somme assez considérable à l’époque, représentant la moitié d’un salaire d’un ouvrier pour 6 mois.

Par curiosité j’ai consulté le jugement du tribunal correctionnel de Paris aux archives de la ville de Paris. Le début du document de jugement indique les éléments suivants :
 
Archives de Paris

Pour le Procureur de la République
et
Le sieur Perrin Jean Marie, 43 ans, cocher, demeurant à Paris, rue Doudeauville (NDA - près de Montmartre), n°77, assisté par les conclusions écrites signées de Maître Aymé, avoué
Contre
Lib. (NDA – Libre ?) Grosroyat Joseph Marie, 43 ans, cuisinier, né à Nasbinals, arrondissement de Marvéjols (Lozère) , le 27 mai 1837, de Jean Jacques et de Marie Jeanne Coste, demeurant à Paris, rue des deux écus, n°40, célibataire.
Coups et blessures, blessures par imprudence (…)
Attendu qu’il n’est pas établi que Grosroyat ait volontairement porté le coup dont il s’agit (…)
(…) La roue droite de la voiture lui pressa l’extrémité de son pied (…).

J’ignore si Perrin a vécu longtemps après ce grave incident et si Grosroyat a conservé son travail au Café de la Régence.
 
Plan de poche - Paris Hachette 1894
 
Pour se situer dans le quartier
1 - Café de la Régence - 161 rue Saint-Honoré
2 - Angle de la Rue Saint-Honoré et de la rue des Bons-Enfans
3 - 40 rue des Deux-Ecus, adresse de Grosroyat 
4 - Stationnement des fiacres de la rue Radziwill

mardi 24 octobre 2023

Après le fiasco du tournoi d'échecs de Paris en 1889

Cet article fait suite à ceux que j’ai consacrés sur le tournoi d’échecs de Paris en 1889. Première partie et deuxième partie.

Que devient l’Association Française des échecs après le fiasco de l’organisation du tournoi de Paris en 1889 ? C’est l’infatigable Jules Arnous de Rivière qui nous en dit quelques mots dans La Revue des Jeux en 1890.
 
Gallica - La revue des Jeux

Revue des jeux 1890 - page 229

Association française des Échecs et autres Jeux de combinaisons 

Cette Association, fondée en 1887, existe toujours, et un jour ou l'autre elle triomphera des obstacles que rencontrent presque toutes les institutions à leur origine. Le principe de l'union et de la coopération est le vrai, et l'effort commun doit prévaloir sur l'intérêt et la mauvaise volonté de l'individu; mais malheureusement, en France, on s'engoue facilement pour une personnalité, et on est indifférent quand il s'agit d'une œuvre collective. 

Vous trouverez des amateurs qui donneront un cachet de 20 francs à un professeur qui promet de leur apprendre les secrets de l'art de bien jouer aux Échecs (et sa leçon serait payée son prix à 3 fr. 50); mais ces mêmes amateurs se feront beaucoup prier pour verser 6 francs de cotisation annuelle à la caisse de l'Association. Ils se disent ou même ils vous disent : Que me reviendra-t-il de ce sacrifice ? La réponse est aussi nette que l'interrogation : Pendant un temps, vous ne pouvez rien récolter, vous recevez des circulaires qui vous tiennent au courant de la propagande, et c'est tout. 

Dans l'avenir, la France aura, comme les autres pays, son organisme spécial aux jeux de combinaisons, et ce sont les premiers souscripteurs qui auront été les plus méritants. Alors il y aura possibilité d'avoir un fonds pour instituer des tournois périodiques, pour former des archives, pour secourir des professionnels de talent dans les circonstances critiques, et nous n'aurons plus la disgrâce de savoir qu'un Philidor et un La Bourdonnais ont été ensevelis hors de leur patrie et par charité. 

L'administrateur délégué par le comité fondateur de l'Association est M. Arnous de Rivière ; c'est à lui qu'on peut adresser les souscriptions; elles ne sont plus sollicitées; celles qui sont déclarées proprio motu sont bien accueillies, et elles servent à couvrir les frais d'impression et de secrétariat. Pour plus de renseignements, écrire à M. A. de Rivière, quai Bourbon, 53, à Paris.
 
J. A. DE R.


Arnous de Rivière n’en démord pas, le seul responsable se trouve au Grand Cercle et Cercle des échecs de Paris, en la personne de Samuel Rosenthal (qu’il ne nomme pas directement).
 
Samuel Rosenthal - Photo publiée dans l'Illustration de 20 septembre 1902 à l'occasion du décès du joueur d'échecs.

Revue des jeux 1890 – Page 308

Un groupe de bons amateurs londoniens sont venus à Paris passer les vacances de la Pentecôte. Ils ont profité de ce court séjour pour visiter le Cercle du boulevard Montmartre, où se sont réfugiés les derniers membres de la Société d’Échecs de la rue de Beaujolais. Quelques parties ont été jouées, et l'avantage est resté, dit-on, aux joueurs de Paris. Allons, tant mieux, et voilà une belle occasion de frapper sur le tam-tam; vous verrez qu'on n'y manquera pas.
 
Ce n'est pas un fait d'aussi minimes proportions qui atténuera la faute commise l'an dernier de laisser s'écouler la période de l'Exposition universelle sans convoquer les célébrités de l'échiquier, et cette faute a été préméditée et voulue, non pas commise à l'étourdie. Tandis que le Salon bibliographique et quelques amateurs remplis de zèle faisaient tous leurs efforts à l'effet d'aboutir à l'organisation du tournoi international, on travaillait sourdement a contrario dans un certain milieu, on y obtenait l'abstention en masse, et Dieu sait si l'on s'est frotté les mains d'avoir échappé à la nécessité de prendre part à une lutte sérieuse ! Combien de temps encore les amateurs d’Échecs de France s'accommoderont-ils d’un état morbide qui nous place juste à la queue de toutes les autres nations ?
 

 
 L'illustration du 26 mai 1894 - Jules Arnous de Rivière

 



Le dernier article que j’ai trouvé au sujet de l’association Française des échecs pour cette période (1887-1890) est publié dans le journal Gil Blas, où son nom est évoqué. Puis plus rien pendant une dizaine d’années. 
 

 
 
Gil Blas  - 10 septembre 1890

(…) eu France nos professeurs d'échecs s'abstiennent de lutter les uns contre les autres; ils ne pourraient y être contraints que si l'Association française avait l'autorité qu'elle tient du consentement de la majorité des amateurs, mais ceux qui ont intérêt à diviser empêchent l'Association d'exercer son action libérale et les échecs en souffrent. Pour supprimer la cause du mal il n'y aurait pour ainsi dire qu'à souffler dessus, mais on s'obstine à ne le pas vouloir. Résignons-nous donc, ô mes contemporains et frères de la corporation à prendre la queue du progrès, à voir les autres pays organiser des tournois de maîtres dans lesquels nos champions figurent peu glorieusement où qu'ils ont la prudence de fuir. 
 
Dix ans ? Mais nous sommes alors en 1900 et il va y avoir une nouvelle exposition universelle à Paris ! Ainsi sous le pseudonyme de Bic de Brasero, dans l’Écho de Paris du 6 février 1900, Jules Arnous de Rivière parle d’une nouvelle association appelée « Association Française des Échecs »
 
L’écho de Paris – 6 février 1900

Récréations Intellectuelles
 
L'Association française des Échecs 

Lorsqu'une idée est juste, elle finit par s'imposer; lorsqu'une institution répond aux vœux des esprits éclairés, tôt ou tard elle est appelée à réussir. Voilà longtemps que la France reste en arrière des autres pays quant à l'organisation de la famille échiquéenne, et la conséquence de cette absence d'organisation a été un émiettement des forces et des moyens de développer la pratique du plus beau des jeux savants. 

Il s'est fondé des réunions plus ou moins prospères, mais qui n'ont aucun lien entre elles et aucune n’a assez d'autorité pour faire accepter ses résolutions ; cela tient à ce que les intérêts généraux sont sacrifiés, soit aux vues d'une exploitation commerciale, soit au profit des professionnels. 

Nous ne disons pas que ces intérêts particuliers sont illégitimes; il est naturel que le propriétaire d'un café cherche son avantage et qu'un professeur tâche d'obtenir un bon cachet; mais bien au-dessus de ces poursuites s'élève et plane le souci désintéressé du bien commun qui doit être confié aux personnes les plus propres à diriger. 

Toute société a besoin de direction. Un groupe de fervents amateurs du jeu d'échecs vient de se constituer dans le but de doter enfin notre Paris d'un comité chargé de représenter et de gouverner la famille entière des joueurs d'échecs de France. Ils sont déjà une quarantaine, ils seront cent demain, et il est à souhaiter qu'ils rallient un nombre toujours croissant d'adhérents. Provisoirement, le siège de la nouvelle association est établi 36, rue de Richelieu. Le président est. M. le docteur Maurat, dont l'amabilité et le zèle sont au-dessus de toute louange. Nous ne saurions trop encourager les amateurs d'échecs à entrer en communication avec lui et à s'inscrire pour faire partie de l'association. 
 

 


Mais comme je l’ai déjà évoqué dans un autre article, lors de l’exposition universelle de Paris en 1900, c’est au tour de Samuel Rosenthal d’organiser avec le seul Cercle des échecs de Paris le grand tournoi d’échecs qui sera remporté par Emmanuel Lasker. 
 
En attendant un article dédié à ce tournoi de Paris en 1900, je vous propose de lire ici ce que disait Emmanuel Lasker au sujet de Samuel Rosenthal et du tournoi de Paris en 1900. 
 
C’est mon interprétation de plusieurs chapitres de son livre écrit en 1937 Comment Victor est devenu un maître d’échecs.

mercredi 18 octobre 2023

Le Grand tournoi d’échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 – 2 sur 2

Suite de l’article sur le grand tournoi d'échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889.

Comme on peut le lire dans le journal Gil Blas du 7 décembre 1888, Marie François Sadi Carnot, le nouveau Président de la République, ne semble pas très intéressé par le jeu d’échecs, contrairement à son prédécesseur Jules Grévy. 
 
Portrait officiel du président de la République Marie François Sadi Carnot
 
Gil Blas 7 décembre 1888 – Par Jules Arnous de Rivière

« L’Association Française des Échecs (et autres jeux de combinaison) a pris comme on sait l’initiative d’un projet de concours international à l’Exposition de 1889.

Les instances qui ont été faites auprès de M. le président de la République pour obtenir des objets d’art se sont brisées jusqu’à présent contre un non possumus très inattendu ; on ne donnerait pas de prix d’encouragement au troisième congrès des échecs, parce qu’on en refuse aux nombreuses Sociétés de gymnastique, qui toutes sollicitent un vase de Sèvres.

La raison me parait être discutable ; La gymnastique ne peut être représentée que par un comité central de même que l’escrime, ou l’équitation, ou le yachting, etc., et on trouve dans tous les pays des récompenses officielles pour ces exercices et sports d’une utilité incontestable. Les échecs considérés comme une école de gymnastique intellectuelle et l’antidote des jeux de hasard, avaient été jusqu’à ce jour généreusement dotés par le gouvernement.

Espérons encore que la question sera examinée de nouveau en haut lieu ; quoi qu’il advienne il faut que le troisième grand congrès se fasse à Paris l’an prochain – a cet effet le comité de « L’Association » est entré en pourparlers avec les diverses Sociétés ou se rencontrent les amateurs d’échecs riches et influents. Le temps presse. »


Jules Arnous de Rivière se démène pour réunir les fonds nécessaires à l’organisation du tournoi.
Il contacte plusieurs chroniqueurs de journaux afin de faire appel aux souscripteurs.
 
Retronews - La France - 11 février 1889

Par exemple dans le journal La France (édition de Paris) le 11 février 1889.
Le courrier d’Arnous de Rivière se termine ainsi

« (…) Il est à peu près sûr qu’en dépit du mauvais vouloir de quelques-uns et de l’indifférence du plus grand nombre nous réunirons assez d’adhérents, riches, généreux, zélés et compétents pour faire les fonds et la besogne. Seulement il n’y a pas de temps à perdre.(…) »

Effectivement le temps passe vite. Après avoir promis son aide (voir le précédent article), le Salon Bibliographique s’implique. Une aide va être demandée à la ville de Paris, et la souscription est ouverte.
 
La Stratégie – Avril 1889 (à noter l’erreur typographique dans l’article à la troisième ligne)

Nous avons le plaisir d’annoncer qu’il y a bon espoir de voir organiser à Paris un grand tournoi international pendant le cours de l’Exposition. Un groupe influent d’amateurs du Salon Bibliographique, après entente avec M. A. de Rivière, membre délégué de l’Association Française des Échecs, a ouvert une souscription et a sollicité un prix de la Ville de Paris ; si tout va bien le tournoi sera commencé le 15 Août prochain. Les personnes désireuses de participer à la réussite de cette dernière tentative, sont invitées à envoyer leur souscription dont le minimum a été fixé à cent francs. »

Le lieu du tournoi est déjà fixé. Ce sera dans les locaux du Salon Bibliographique 195 boulevard Saint-Germain.
 
Retronews - La Liberté du 23 avril 1889

Après la présidence de la République, c’est au tour de la ville de Paris de refuser d’aider à l’organisation du tournoi d’échecs. Les nuages s’amoncellent… 
 
Retronews - La France (édition régionale) 7 mai 1889

Samuel Rosenthal finit enfin par passer une annonce du tournoi avec un certain retard dans sa chronique du journal Le Monde Illustré. L’appui de Rosenthal peut être déterminant, car le Grand Cercle et Cercle des échecs est fréquenté par une riche et influente bourgeoisie parisienne.
 
Gallica - Le Monde Illustré – 29 juin 1889

La souscription touche à sa fin...
 
 Retronews -Gil Blas 22 juillet 1889

Le 24 juillet 1889, le journal Le Siècle fait les comptes. Les souscripteurs ne sont pas assez nombreux.
Mais on peut remarquer que le cercle le plus riche par ses membres, à savoir le Grand Cercle et Cercle des échecs de Paris, n’a offert que 200 francs… C’est-à-dire deux souscripteurs en tout et pour tout.
En sous main Samuel Rosenthal a sans doute œuvré pour torpiller le projet initié par Jules Arnous de Rivière. Au petit jeu des vengeances personnelles, c’est Samuel Rosenthal qui va gagner, au détriment de l’intérêt général. 
 
Retronews - Le Siècle 24 juillet 1889
 
Rosenthal publie dans le Monde Illustré du 3 août 1889 le courrier qui marque la fin du projet.
Il n'y aura pas de tournoi d'échecs...
 
Gallica - Le Monde Illustré - 3 août 1889

Jules Arnous de Rivière a parfaitement compris.
Ainsi dans l’Écho de Paris du 6 août 1889.

« (…) Une singulière apathie régnait parmi les amateurs en état de faire le sacrifice de la somme de cent francs réclamée comme un minimum de souscription et ce qu’il y a eu de plus désolant et de plus significatif c’est que le groupe des joueurs d’échecs que l’on supposait dévoué (je veux parler des membres du Cercle du boulevard Montmartre), est précisément le groupe où l’indifférence est devenue une force d’inertie, force qui a paralysé les louables efforts du Salon Bibliographique et de l’Association Française des échecs. (…) »

Ou bien encore dans Gil Blas du 11 août 1889. L’amertume est là pour jules Arnous de Rivière.
 
Retronews - Gil Blas 11 août 1889

ECHECS

Tournoi International à Paris en 1889

Les efforts combinés de l'Association française des échecs et du Salon bibliographique, pour arriver malgré la pression du temps à organiser un International n'ont pas été couronnés de succès.
Que ceux qui ont été lents à faire connaitre leur adhésion, que ceux qui sont restés réfractaires gardent la responsabilité d'un avortement quelque peu honteux. On s'attendait partout en Europe et en Amérique à voir s’engager à Paris une de ces grandes mêlées qui attestent et poussent toujours plus avant les progrès du plus noble et du plus fécond des exercices intellectuels.
Les principaux joueurs du monde se préparaient à venir disputer le rang aux joueurs français; ils s'en faisaient fête.

Que fallait-il pour rendre le tournoi possible ? Une somme d'argent de très minime importance relativement à la fortune considérable de plusieurs membres de notre corporation, mais tandis que les uns souscrivaient généreusement et avec bonne grâce, d'autres se cantonnaient dans une abstention qui ressemble bien à de l’hostilité, et cependant le comité provisoire composé des personnes les plus distinguées avait convié tous les groupes d'amateurs d'échecs à seconder son action éminemment libérale et large. — C'en est fait maintenant, l'heure est passée, l'occasion est perdue; quand serons-nous à même de réparer cette faute ?

Pour montrer qu’il en est parfaitement capable, Samuel Rosenthal organisera, avec le concours du Grand Cercle le tournoi d’échecs de l’exposition universelle de Paris en 1900. Ceci sans faire appel à une souscription extérieure au Grand Cercle, et en privatisant totalement le tournoi.

Que devient l’Association Française des échecs après l’échec cuisant de l’organisation du tournoi de Paris en 1889 ? A suivre…

vendredi 13 octobre 2023

Le Grand tournoi d’échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 – 1 sur 2

 
Vue panoramique de l'Exposition universelle de Paris en 1889
 
Disons le tout de suite, inutile de chercher sur internet, ce tournoi de 1889 n’a jamais eu lieu. Pourtant toutes les démarches ont été effectuées pour faire en sorte que le projet aboutisse. Mais comme en 1855, il n’y aura ni de grand tournoi, ni de pérennisation d’une association de joueurs d’échecs Français. Voyons cela de plus près.

La première trace que j’ai trouvé pour ce projet de grand tournoi se trouve dans le journal Gil Blas du 7 janvier 1887. C’est Jules Arnous de Rivière qui évoque :
 
Retronews - Gil Blas 07 janvier 1887

(...) On sait qu’il est question de reconstituer une Association de Joueurs d’Échecs en France, et de préparer, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889, des concours internationaux pour les jeux de combinaison et d’adresse, tels que : les Échecs, les Dames et le Billard.(...)

Toujours dans Gil Blas le 19 janvier 1887
 

La création d’un comité provisoire a suivi de près l’annonce que nous faisions, la semaine passée, de la constitution de l’Association française des Joueurs d’Échecs et de Dames ; il a été décidé, dans une première réunion, de se mettre en quête d’un local qui sera le Salon de la Régence – où on ne sera admis que sur présentation – et dont les membres jouiront du confort d’un cercle moyennant une cotisation des plus modérées.

Mais rappelez-vous qu’il existe deux camps bien distincts dans le microcosme échiquéen: d’un côté Jules Arnous de Rivière et le Café de la Régence, et de l’autre Samuel Rosenthal avec le Grand Cercle et Cercle des échecs.
 
Jules Arnous de Rivière - Revue Encyclopédique, avril 1894 - Gallica

Ainsi le journal Le Temps du 22 février 1887 écrit au sujet d’une séance de parties simultanées par Samuel Rosenthal :
 
 Retronews - Le Temps 22 février 1887

« (…) Samedi dernier, M. Rosenthal, le champion de France (…) »

De quoi faire bondir Jules Arnous de Rivière… En tout cas l’Association française des joueurs d’échecs et autres jeux de combinaison est constituée en juin 1887.

Voici l’annonce parue dans Gil Blas du 22 juin 1887. On la retrouve dans d’autres journaux plus ou moins à la même date, par exemple dans Paris Illustré du 2 juillet 1887, La France du 11 juillet 1887 etc. y compris dans La Stratégie.
 
Retronews - Gil Blas 22 juin 1887
 
ÉCHECS

L'Association française des joueurs d'échecs et autres jeux de combinaison vient de se constituer. Un comité provisoire, présidé par M. Albert Clerc, conseiller à la cour de Paris, a résolu de s'occuper activement de l'organisation de cette Association et en a jeté les bases ainsi qu'il suit :
La cotisation annuelle a été abaissée au chiffre le plus minime, afin de permettre à tous de s'incorporer dans une légion pacifique dont le desideratum est de développer en France le goût des récréations intellectuelles et de combattre ainsi l'entraînement des jeux de hasard. — Le montant de la souscription sera donc de six francs par an.

Dès que l'Association sera en nombre suffisant, on procédera par voie d'élection à la nomination d'un président, d'un vice-président, d'un secrétaire et d'un trésorier. C'est assez indiquer que dans la pensée du comité provisoire, l'Association doit n'avoir en vue que l'intérêt général.

Il sera établi à Paris un salon particulier qui deviendra le siège social de l'Association. Les souscripteurs de la province et de l'étranger en auront l'entrée temporaire et y jouiront de la bibliothèque d'ouvrages spéciaux et des collections qui se formeront avec le temps et selon les ressources de la Société.

Pour subvenir aux dépenses de la fondation et de l'entretien de ce Salon, les membres de l'Association résidant à Paris seront imposés d'une somme annuelle de vingt-cinq francs, charge qui leur incombe en raison de la facilité qu'ils auront de visiter le Salon d'une manière permanente et de leur droit à une part de propriété dans l'avoir social.

Le comité provisoire a décidé, en outre, de préparer le Grand Concours International devant avoir lieu à Paris, en 1889. L'Association française prend l'initiative de ce Congrès qui comprendra les jeux d’Échecs et de Dames et il en publiera en temps utile le programme détaillé. M. Arnous de Rivière a été choisi comme administrateur délégué de l'Association. Les personnes qui s'intéressent à l'œuvre sus-décrite sont priées de lui adresser leurs communications et leur souscription 161, rue Saint-Honoré, à la Régence.


L’association se développe et organise quelques évènements (rappelons que Martin-Gall est le pseudonyme de Jules Arnous de Rivière). Par exemple :
 
Retronews - Gil Blas 23 août 1887

ASSOCIATION FRANÇAISE DES ÉCHECS ET AUTRES. JEUX DE COMBINAISONS

Un premier concours de problèmes, ouvert aux compositeurs de toute nationalité, est institué aux conditions suivantes : Chaque envoi comprendra « deux Problèmes en deux coups » et « deux Problèmes en trois coups »; le nous de chacun des concurrents sous pli séparé et cacheté selon l'usage.
Un maximum de 21 points pourra être obtenu ainsi : 7 points pour l'originalité du thème, 7 points pour la difficulté de la solution, 7 points pour la beauté de la construction. Les points seront susceptibles d'un fractionnement par dixièmes afin de faciliter le classement par ordre de mérite.
Premier prix, 60 fr.; deuxième prix, 40 fr.; troisième prix, 20 fr. (en volumes, à choisir dans la collection de M. N. Preti, directeur de « la Stratégie ».)
Les envois devront parvenir au plus tard le 31 décembre 1887 et être adressés à M. Arnous de hivière, 161, rue Saint-Honoré, où une circulaire de « l'Association » fera connaitre les conditions détaillées de ce concours.
Martin-Gall


Plusieurs bulletins de l’Association Française des Échecs sont publiés. Ainsi dans La Stratégie :

« Le bulletin n°2 de l’Association Française des Échecs annonce un concours international de problèmes. (…) »

Ou bien encore dans un numéro suivant de La Stratégie
 
« La circulaire n°3 de l’Association Française des Échecs et autres jeux de combinaison, annonce que le Comité provisoire, s’est entendu avec le propriétaire du Café de la Régence, que, dès maintenant et en attendant, un des salons du célèbre établissement est réservé aux seuls membres de l’Association et qu’en janvier ou en avril prochain, il sera fait probablement une installation définitive à l’entresol au dessus du Café de la Régence.
Nous rappelons que l’abonnement pour le nouveau Cercle est fixé provisoirement à 25 fr. par an et que la cotisation annuelle des membres de l’Association est de 6fr. Toutes les communications doivent être adressées à M. Arnous de Rivière, 161, rue Saint-Honoré, Paris. »
 

Gallica - Revue Encyclopédique avril 1894 - A gauche de l'échiquier Samuel Rosenthal qui fait face au champion Russe Mikhaïl Tchigorine., 
 

Le journal Paris Illustré du 7 janvier 1888 indique que l’Association Française des Échecs organise les tournois à la Régence et en particulier le championnat qui donne droit au titre de Champion de France. Avec à la fin une petite pique habituelle à destination de Samuel Rosenthal :

« (…) on en connait un qui, ayant réussi une seule fois à gagner le premier prix (NDA en 1880 – 1er tournoi national), s’est proclamé champion à perpétuité. »
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Voici le palmarès de ce championnat jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec le titre associé de Champion de France d'échecs.

1887 Jules Arnous de rivière
1889 Jean Taubenhaus
1890 Alphonse Goetz
1892 Alphonse Goetz
1896 David Janowski

Gil Blas du 28 juin 1888. Les amabilités continuent entre Jules Arnous de Rivière et Samuel Rosenthal
Ainsi au sujet du décès du joueur d'échecs Polonais Johannes Zukertort, Jules Arnous de Rivière retrace sa carrière et évoque un match joué à Londres contre Rosenthal en mai / juin 1880

« (…) Les principaux titres de Zukertort à la prééminence comme joueur d’échecs sont : sa victoire dans le tournoi international de Paris en 1878 ; le match contre M. Rosenthal en 1880, où il perdit une seule partie par une simple  négligence (…) »
 
Cette accumulation de petites attaques doit sans aucun doute agacer Samuel Rosenthal. Il n’est pas en reste et utilise l’ironie. Alors qu’il sait très bien qu’une Association de joueurs d’échecs vient de se constituer et essaye de se développer, il écrit dans sa chronique du journal La République Française du 17 juillet 1888 :

« (…) Espérons que les amateurs des autres villes de France suivront cet excellent exemple et qu’on arrivera à constituer une Association française des échecs comme il en existe en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, etc. »

Ou bien encore le 22 octobre 1888, toujours dans le journal La République Française.
 
Retronews - La République Française 22 octobre 1888

« (…) Espérons que bientôt nous pourrons également en France, organiser sur les mêmes bases une association de tous nos amateurs d’échecs. »

L’organisation d’un tournoi international pour l’exposition de 1889 n’est alors clairement possible qu’avec un comité en terrain neutre. Jules Arnous de Rivière en a sans doute conscience. Ainsi ce sera Le Salon bibliographique, 195 boulevard Saint-Germain.
 
Retronews - Paris Illustré 20 juillet 1888

Les choses se mettent en place petit à petit pour le tournoi de l’exposition de 1889. Mais le conflit des meilleurs joueurs d’échecs en France est toujours présent.
Et malheureusement, le Président de la République, un certain Jules Grévy, fort amateur du jeu d’échecs ayant fréquenté la Régence, démissionne le 2 décembre 1887 à la suite du scandale des décorations.
Le jeu d’échecs perd alors un allié de poids pour le tournoi de l’Exposition Universelle.

A suivre...

dimanche 8 octobre 2023

La situation des échecs en France avant l’Exposition universelle de Paris en 1889

Après les prémices d’une association de joueurs d’échecs Français, vues dans un précédent article, il ne se passe pas grand-chose concernant ce beau projet de création d’une association ou d'une fédération des joueurs d’échecs Français entre 1874 et 1886 environ. Mais plusieurs évènements d’importance pour les échecs en France se déroulent durant cette période.
 
Panorama sur les Palais de l’Exposition Universelle de Paris en 1878 
Musée Carnavalet.

Pour résumer :
1878 – Deuxième tournoi international de Paris remporté par Johannes Zukertort durant l’exposition universelle.
Le Français d’origine (Albert Clerc) et d’adoption (Samuel Rosenthal) ne brillent pas et se classent respectivement 9ème et 8ème sur 12 participants.

Puis le nouveau Cercle des Échecs de Paris, fondé en 1879, au 11 rue du Beaujolais, derrière le Palais-Royal, organise l’ancêtre du championnat de France d’échecs.

1880Premier tournoi national remporté par Samuel Rosenthal. A noter qu’à cette date Samuel Rosenthal n’est pas encore admis à domicile (étape précédant la naturalisation) et il n’est donc pas Français.
1881Deuxième tournoi national remporté par Edward Chamier, avec un point de règlement qui empêche Samuel Rosenthal de défendre son titre.
1883Troisième tournoi national remporté par Albert Clerc.   

Ce point de règlement qui empêche Samuel Rosenthal de défendre son titre de « champion Français » en 1881 n’est pas anodin et provoque sans doute des rancœurs.
 
Revue Encyclopédique - Avril 1894 - Gallica
Quelques membres du Grand Tournoi international d'échecs de 1878
 
En 1884 a lieu le match par correspondance entre Paris et Vienne, tournant des échecs en France en cette fin du XIXème siècle. Un incident assez banal prend des proportions imaginables. J’ai consacré un article à cet incident.
Les meilleurs joueurs d’échecs Français se déchirent. D’un côté Jules Arnous de Rivière, Albert Clerc et Edward Chamier, tous les trois liés au Café de la Régence, et de l’autre Samuel Rosenthal, qui ne remettra plus les pieds à la Régence, et œuvrera désormais au Grand cercle et cercle des échecs, 16 boulevard Montmartre.

Un peu plus tard, la revue La Stratégie d’août 1889 montre la pauvreté des échecs en France. Seuls treize lieux de réunion de joueurs d’échecs sont recensés en France contre plusieurs centaines en Angleterre… 
 
La Stratégie août 1889

Les questions centrales sont alors les suivantes : y-aura-t-il un grand tournoi à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889 ? N’est-ce pas là l’occasion de fédérer les joueurs d’échecs Français autour de ce beau projet ?

Ça semble mal parti, car deux ans après l’incident du match Paris Vienne par correspondance, nous sommes en 1886 et voici deux exemples de ce qu’écrit Jules Arnous de Rivière dans le journal Gil Blas, et la réponse de Numa Préti directeur de La Stratégie.
 
Gil Blas 9 août 1886 - Retronews

Jean Taubenhaus est arrivé en France en fin d’année 1882. Polonais d’origine il devient très vite une figure marquante de la Régence. Il faut lire entre les lignes. C’est véritablement Samuel Rosenthal qui est visé par Jules Arnous de Rivière.

CHAMPION FRANÇAIS
 
Le beau titre de Champion français ne doit pas être donné, nous dit-on, à un étranger ; si sympathique que soit M. Taubenhaus et bien que sa force aux échecs ait été acquise en France, au café de la Régence, M. Taubenhaus n'est pas plus notre champion que ne l'ont été avant lui les Livoniens, les Polonais, les Autrichiens et les Prussiens qui ont vécu à Paris et qui ont cherché, avec plus ou moins d'astuce, à battre monnaie à l'aide du titre ronflant de Champion français ; mieux vaut nous passer de champion que de hisser un étranger sur la glorieuse plateforme où les Philidor, les Deschapelles, les La Bourdonnais ont fait l'admiration du monde entier par la supériorité de leurs combinaisons.

Ce raisonnement est très juste et inattaquable. Quand donc il nous arrivera de décorer M. Taubenhaus du titre de Champion français, nos lecteurs voudront bien entendre que nous cédons par courtoisie à l'usage, abusivement introduit dans plus d'un pays, de considérer comme champion le joueur qui parait dans un tournoi international sous les couleurs de son pays d'adoption. C'est un abus; car si le champion acquiert une grande renommée, il sera réclamé par ses compatriotes comme appartenant à leur nationalité ; si, au contraire, ce champion ou soi-disant tel, est boulé d'une façon ridicule — ainsi que cela arrive fréquemment — ses nationaux s'empresseront de le jeter à la tête des... Français, trop hospitaliers. 
 

 

Gil Blas 13 septembre 1886 - Retronews

Dans cette chronique du journal Gil Blas, Jules Arnous de Rivière publie une partie d'échecs avec ses commentaires.
Il glisse alors un mot au sujet de la partie et fait des allusions marquées à Samuel Rosenthal qu'il qualifie "d'individualité absorbante".
 
 
 
 
 
 


Nous devons la communication de la partie qui précède, à l'obligeance de M. Numa Preti, et profitons de la circonstance pour engager les amateurs d’Échecs et de Dames à se procurer la feuille que M. Preti fait paraître le 15 de chaque mois, et qui forme à la fin de l'année un très intéressant recueil de parties et de Problèmes.
Malgré l'ennui qu'on éprouve à rencontrer presque à chaque page de « la Stratégie » le panégyrique ou les analyses d'une individualité absorbante, ce périodique rend des services réels et deviendra avec le temps moins exclusif. Après tout, M. Preti est maitre chez lui, et il se lassera d'accorder tant de latitude pour aboutir c'est forcé --- à la monotonie. 
Martin Gall 
 
Numa Préti, directeur de La Stratégie, lui répond

Depuis quelque temps M. Arnous de Rivière, sous le pseudonyme Martin Gall, publie chaque semaine dans le Gil Blas qui porte la date du lundi, une intéressante colonne d’échecs que nous recommandons à l’attention des amateurs.

Dans son numéro du 13 septembre dernier, il a bien voulu reproduire une partie de notre deuxième tournoi par correspondance entre MM. Desmarest et Amiros et il profite de cette circonstance pour recommander la Stratégie à ses lecteurs.

Malgré les réserves avec lesquelles notre confrère termine son article, nous le remercions vivement ; seulement, avec tout le respect que nous devons au doyen des joueurs français, nous lui témoignerons le regret de lui voir dépenser tant de talent dans une polémique personnelle et irritante qui n’est comprise et n’intéresse qu’un tout petit « clan d’amateurs » alors qu’en France nous aurions besoin de tant de concorde et d’union pour triompher de l’indifférence presque générale de nos concitoyens pour les échecs.


Bref, à trois ans de l’Exposition universelle de 1889 la concorde et l’union n’est pas vraiment là....
A suivre !