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dimanche 9 juillet 2023

Lettre manuscrite de Deschapelles et petite enquête…

…Sur les traces d’une propriété parisienne de Deschapelles…

Le 16 avril dernier j’ai publié sur ce blog une lettre manuscrite de Deschapelles datée du 24 mars 1846.

Elle avait été mise en vente sur le site Chesslund et était partie pour près de 1000 euros, 961 euros pour être précis ! Et voilà qu’il y a quelques semaines une nouvelle lettre de Deschapelles était mise en vente !
Merci à Alain Barnier de m’avoir signalé cette nouvelle vente. Cette deuxième lettre a été vendue à 426 euros.
 

J’ai contacté le vendeur car nous avions peut-être là un filon avec d’autres manuscrits… Hélas non, M. Victoriano Gallego Jiménez (Espagne – Madrid) m’a indiqué qu’il s’agissait des deux seules lettres qu’il avait en sa possession et qu’il les avait lui-même achetées auparavant sur internet.

Peut-être proviennent-elles de la collection du libraire Julien Guisle, décédé en 2010, qui possédait de nombreux manuscrits anciens de joueurs d’échecs ?
 
Comme vous allez le voir, cette nouvelle lettre fut pour moi comme dérouler une pelote de laine.
Et je me remercie tout particulièrement M. Philippe Bodard pour avoir décrypté la lettre, m’avoir donné des clés pour la compréhension de son contenu et surtout pour les échanges que nous avons eus par la suite au sujet des différents domiciles de Deschapelles et l’activité de sa compagne, Mlle Lefebvre.
 
 
Voici le texte de la lettre, adressée à son notaire, M. Esnée, comme la précédente que j’ai publiée.
 
Paris le 22 mars 1846

Cher et digne, l’honorable Monsieur Nys est
heureusement quitte d’un vilain accès de goutte, et
voilà que j’ai beaucoup de peine à respirer. Je
vous dis cela par la crainte de ne pouvoir me
déplacer, dans le cas où vous jugeriez convenable de
termer le protocole ouvert chez vous depuis trois mois

Votre dévoué,
Deschapelles
 
Philippe Bodard ajoute :
 
Sur le site Chesslund il est traduit « terminer » au lieu de « termer ». Je suis absolument certain qu’il s’agit de « termer ». Ce verbe ne s’emploie plus guère, sauf en matière d’Eaux et Forêts.
Termer signifie en parlant d’une vente « assigner le lieu et le jour de l’adjudication de quelque chose » (Dictionnaire Littré), ici en l’occurrence il s’agit de fixer le lieu et la date de la vente à Monsieur Nys d’un terrain possédé par Alexandre Lebreton Deschapelles, sachant que ce dossier a donc été, selon les termes de la lettre, instruit trois mois auparavant (sans doute donc en décembre 1845).
 
Qui est ce Monsieur Nys, et de quelle vente s’agit-il ? Philippe Bodard m’a apporté les éléments suivants :

Il s'agit de Pierre Gabriel Nys (prénom usuel Pierre), né à Paris le 16 février 1800 (archives détruites) et mort à Paris 6 (ancien 6ème arrondissement de Paris) le 27 août 1849 (enterré au Père Lachaise le lendemain). Marié le 14 mai 1825 à Paris 3 ancien avec Angélique Sophie Trouillet. C’était un Industriel avec une très importante maison de cuirs vernis située rue Pierre Nys (aujourd'hui Rue Bonnet) et rue de l'Orillon, Paris XIème (arrondissements actuels).
 
 
L'entreprise de cuirs vernis est déjà présente depuis longtemps rue de l'Orillon comme l'indique cet article daté du 13 septembre 1834. Journal des débats politiques et littéraires - Retronews.  
 
Pierre Nys était déjà malade (cf. lettre) quand il achète à Deschapelles un terrain situé rue de l'Orillon, terrain que je présume appartenir à l’origine à la propriété de Deschapelles du 120 rue du Faubourg du Temple, cédé à sa compagne Mlle Lefebvre. Note que Pierre Nys est mort guère de temps après Deschapelles. Je présume que la propriété de Deschapelles était très vaste et s'étendait du Faubourg du Temple à la rue de l'Orillon, qui à cette époque n'était même pas numérotée.
 
Il semble bien qu'il était sans doute connu de Deschapelles pour d'autres raisons que d'être son voisin de la rue de l'Orillon. Il est en effet cité comme témoin (en fait souvent des conjurés) lors du second procès en janvier 1840 de l'attentat appelé "Insurrection des Saisons" (les Saisons sont une société secrète), deux journées d'émeutes républicaines dirigées par Blanqui et Barbès entre autres, et qui avaient pour but de renverser le gouvernement de Louis-Philippe (comme Deschapelles en juin 1832).
Il faudrait consulter les Archives Nationales, mais je ne serais pas étonné que le dénommé Nys ait appartenu à une de ces sociétés secrètes républicaines, comme Deschapelles. D'où peut-être le qualificatif particulier "d'honorable Monsieur Nys" dans la présente lettre.
 
Retronews - journal "Le dix décembre" du 30 août 1849. Annonce du décès de Pierre Nys.
 
J’ignore comment Deschapelles est devenu le propriétaire de ce terrain au 120 rue du Faubourg du Temple. Mais dans l’article nécrologique au sujet de Deschapelles écrit par Saint-Amant en novembre 1847 pour la revue Le Palamède, on peut lire :
 
Dans son opulence, il avait comme une maison de campagne, Faubourg-du-Temple avant d'arriver à la barrière de Belleville. C'est là qu'il recevait volontiers ses amis, et qu'il étalait, à onze heures, de vrais déjeuners de Gargantua. Ah ! Que La Bourdonnais y était beau la fourchette à la main ! Deschapelles avait rêvé aussi une gloire maraichère. C'est sur le Cantalou qu'il avait placé ses prédilections. Ses melonnières, pendant un temps, ont été les plus belles et les plus complètes de Paris. Il servait sur sa table dix espèces de melons, et tout ce qu'il y avait de plus beau et de plus succulent. Un moment aussi il s'adonna à la culture de l'ananas en serres chaudes, ainsi qu'aux volières de faisans.
 
Des melons qui ont fait la réputation de Deschapelles, car il est dit qu’ils étaient servis à la table du Roi Louis-Philippe ! Le rapport Gisquet (consultable aux archives de la préfecture de Police de Paris), sur les émeutes de juin 1832 où Deschapelles joua un rôle central, nous donne une adresse précise : 
 
« (Deschapelles) fréquentait sous la restauration les salons du faubourg St Germain et avait même été appelé plusieurs fois à faire la partie de Whist de l’ex Roi Charles X. Depuis la révolution de 1830 Deschapelles avait continué à voir de hauts personnages de l’ancienne Cour notamment M. de Fitz James, & tout porte à croire que ce fut à l’instigation de ces personnages et dans l’intérêt du parti légitimiste qu’il se lança dans la conspiration tout en affectant de professer des opinions radicales.
 
Quoi qu’il en soit, Deschapelles possédait rue du faubourg du Temple n°120 une maison avec un vaste jardin. Ce fut probablement dans cette maison que s’effectua l’organisation de la société Gauloise et qu’à l’aide d’une presse secrète que furent tirés les brevets des Tribuns et Centurions et les cartes délivrées aux simples membres. De nombreuses réunions eurent lieu dans cette maison et notamment dans les derniers jours de Mai et les premiers jours de Juin. »
 

Dans son traité de Whist – 1839 – Deschapelles ne peut s’empêcher de parler de ses cultures…

« (…) Un jour, un étranger de marque me disait : « Chez nous se servent sur les tables choisies des légumes exquis que vous avez le malheur de ne pas connaître… » Après une longue attente, il me favorisa à un haut degré, il me fit venir des graines de chou marin et de moelle végétale. Les ayant cultivées dans mon jardin après en avoir tâté à divers accompagnements, je les rejetai comme de triste usage ; mais, en ayant causé avec un savant marchand de graines, il me dit qu’il en tenait comme assortiment, mais qu’à Paris, depuis cent ans, on avait perdu et avantageusement remplacé cette culture. 

Et voilà comme on entend répéter à ses oreilles, comme trouvaille actuelle ou improvisations, des espèces de plaisanteries ou bons mots qu’on a lus dans les plus vieux livres. Les gens instruits, qui sont en position de se faire entendre d’un grand nombre et de donner le ton, devraient s’unir pour ne pas laisser revenir l’écume dont on a eu le bonheur de se débarrasser. »

 
Au moment d’écrire la lettre dont il est question dans cet article, Deschapelles est malade depuis quelques mois et il lui reste un peu plus d’une année à vivre. Il met de l’ordre dans ses affaires et vend tout ou partie de sa propriété du 120 Faubourg du Temple à quelqu’un manifestement d’assez proche, Pierre Nys.

Dans son premier testament, daté du 1er février 1846, c'est-à-dire approximativement au début de ses problèmes de santé, Deschapelles indique qu’il lègue tous ses biens à Mlle Lefebvre, sa compagne depuis de nombreuses années. On apprend également dans le testament que Deschapelles et Mlle Lefebvre habitent au 23 rue Poissonnière.

Cette vente du terrain au 120 Faubourg du Temple doit apporter pas mal de fonds à Mlle Lefebvre. Et après la mort de Deschapelles, elle développera, avec O’Reilly compagnon de route de Deschapelles, une entreprise de châssis et de serres qui deviendra très florissante. Est-ce tout le vaste terrain du 120 Faubourg du Temple qui est vendu ? 
 
Annuaire-almanach du commerce, de l'industrie - Paris 1887 - Gallica

Peut être que Mlle Lefebvre conservera la jouissance de l’immeuble au 120 Faubourg du Temple et qu’elle installera simplement son atelier et son activité commerciale au 92 Faubourg du Temple. Ceci reste à vérifier.
 
Nous avons quand même quelques indices. Dans son livre passionnant « La barricade renversée », Olivier Ihl consacre tout un chapitre au 92 Faubourg du Temple et son propriétaire, un certain Piver. Il écrit en page 31
 
« En 1849, la maison (NDA : au 92 Faubourg du Temple) a subi d’importants aménagements (…) Sur cette longue traverse mi-urbaine, mi-rurale, il allait pouvoir accueillir jusqu’à une trentaine de familles d’ouvriers, de fabricants de châssis ou de treille et de commerçants de détail. »
 
Une référence sans doute à l'entreprise de Mlle Lefebvre. J’ai trouvé sur internet un article au sujet de l’entreprise de Mlle Lefebvre qui démarre au 92 Faubourg du Temple. Vous pouvez le consulter en suivant ce lien.
 
En tout cas, si un jour vous vous promenez non loin de Belleville à Paris, plus exactement rue Louis Bonnet (ancienne rue Pierre Nys), sachez que vous marchez dans l’ancienne propriété de Deschapelles, là où le successeur de Philidor cultivait ses fameux melons, où il organisait des banquets pantagruéliques avec ses amis et où également il se lançait dans d’obscures projets de conspirations pour renverser le gouvernement de l’époque.
 
Voici quelques cartes pour se rendre compte de la situation décrite.
 
Plan de Paris en 1760 - Seutter
Paris n'a pas encore changé fondamentalement entre 1760 et 1840.
En (1) il s'agit de l'emplacement central du Café de la Régence.
En (2) C'est le Faubourg du Temple qui se termine par la barrière de Belleville.
 
Archives de la ville de Paris.
Cadastre par îlots de Vasserot et Bellanger 1810 – 1836
On peut voir que le terrain attenant au 120 Faubourg du Temple est très grand et va jusqu'à la rue de L'Orillon.
Il s'agit de la situation avant la vente du terrain à Pierre Nys en 1846.
 
Archives de la ville de Paris.
Il s'agit là d'un extrait du cadastre de Paris en 1860.
Le grand terrain du 120 Faubourg du Temple n'existe plus.
A la place, plusieurs immeubles et deux rues : la rue de la Présentation (non mise en évidence) et la rue Pierre Nys, actuellement rue Louis Bonnet qui traverse tout l'ancien terrain de Deschapelles.
 
Google map.
De nos jours, à l'intersection de la rue de l'Orillon et de la rue Louis Bonnet.
Tout au bout de la rue Louis Bonnet se trouve l'extrémité du Faubourg du Temple.
Le terrain était particulièrement grand.
 
Plan aérien actuel.
J'ai indiqué approximativement l'emplacement du terrain de Deschapelles en 1846.

jeudi 11 mai 2023

Une histoire de fumée

Le 30 novembre 1846, le journal Le Charivari, journal satirique, publie un article au sujet des fumeurs et du Café de la Régence. Nous sommes bien avant la loi Evin, et le propriétaire du Café de la Régence de l'époque, Claude Vielle, fait publier un droit de réponse le 2 décembre 1846.  

Un échange intéressant qui nous permet de connaitre quelques détails sur l'ancien Café de la Régence alors situé à l'angle de la Place du Palais-Royal et de la rue Saint-Honoré.

Le Charivari – 30 novembre 1846 - Retronews

La GLOIRE ET LA FUMÉE
Pour faire suite à la fumée de la gloire

(...) la population française, habituée à la fumée impériale, ne pouvait se consoler du départ de la gloire ; dans sa douleur, elle chercha dans le tabac une autre fumée.

L'habileté du gouvernement devait transformer ce besoin de fumée au profit du budget. Pour que le monopole des tabacs rapportât jusqu'à son dernier sou, il fallait, non plus que le Français soupirât après la fumée évanouie de sa gloire passée, mais qu'il vit de la gloire à aspirer de la fumée.
(...)

Il y avait donc à Paris un café de la Régence qui restait fermé aux produits de la régie. On y jouait aux échecs, on permettait le domino, mais on prohibait le cigare à la porte mieux qu'une contrefaçon belge à la douane.

Hélas ! l'incendie de fumée qui consume notre population vient d'atteindre le café de la Régence. Il aura craint peut-être de ne pas se trouver au niveau d'une nouvelle Régence, s'il n'entrait pas enfin dans le cercle tracé par M. Siméon, successeur de M. Nicot.

Il s'est voué au cigare comme les autres. Malheureux café !

Quand je dis café , je suis bien bon. Je ne sais trop pourquoi l'on appelle café des établissements où le café n'est plus que l'accessoire ; c'est tabac qu'il faut dire, si l'on craint de réveiller le nom de tabagie si bien trouvé par nos pères.

Et savez-vous les raisons que donne dans ses annonces le café de la Régence pour excuser cette palinodie qui m'a fait verser une demi-tasse de larmes ? « Son propriétaire n'aura plus, comme par le passé, le déplaisir de refuser une partie notable de sa clientèle pour laquelle l'habitude de fumer est devenue une nécessité. »

Ainsi la clientèle ne fumait pas par le passé, et cette habitude est devenue une nécessité. Pauvre humanité ! on se croyait autrefois tenu d'inscrire sur un écriteau quelconque : On ne fume pas ici. On en viendra à mettre dans toute salle de réunion : On doit fumer ici.

Et voici la réponse de Claude Vielle, publiée le 2 décembre 1846.
On note que Claude Vielle a réagi immédiatement, car son courrier est daté du 30 novembre...

Le Charivari – 2 décembre 1846 - Retronews

Paris, le 30 novembre 1846
A M. le rédacteur du Charivari

Monsieur,

Le petit article concernant le café de la Régence et les fumeurs, donne à croire au lecteur que le café de la Régence lui-même a été transformé en estaminet, ce qui n'est pas exact : car rien n'a été changé dans son ancien local. C'est une vaste salle ajoutée à côté de la première et tout à fait indépendante qui est affectée à MM. les fumeurs.
Comme cette croyance pourrait me nuire dans l'esprit de ma clientèle, j'aime à croire, monsieur le rédacteur, que votre impartialité vous fera accueillir et insérer dans votre prochain numéro cette explication, afin de détruire le fâcheux effet qu'aurait pu produire une erreur sur la plus notable partie de nos habitués qui, comme l’auteur de l’article, ne fument jamais.

Veuillez agréer, etc.
Vielle
Propriétaire du Café de la Régence

Ceci confirme que le Café de la Régence est constitué de 2 parties.
Un estaminet (où l'on peut fumer) et un café, sans compter le Cercle des Échecs de Paris qui se trouve au 1er étage.

Sur la gravure connue d'Edmond Texier  - "Tableaux de Paris" - Paris 1852/1853 - que j'ai reprise de nombreuses fois - on peut distinguer la partie "estaminet" de la partie "Café".

On dispose du plan du local en 1836 grâce aux archives en ligne de la ville de Paris.
Ceci me permet de faire une hypothèse sur le partage de la surface du lieu.
 
 
Archives de Paris - Cadastre par îlots de Vasserot et Bellanger.
Notez la forme particulière du Café, alors situé 243 rue Saint-Honoré, Place du Palais-Royal
 
Cette configuration du Café de la Régence sera reprise dans le nouveau Café de la Régence au 161 rue Saint-Honoré.
Ainsi en 1867 nous avons ceci dont voici un extrait :
 
(...) Le Café de la Régence se compose de trois pièces : le café proprement dit où jouent les non-fumeurs, l'estaminet, et quelques marches qui mènent dans une salle de billard. En outre, au premier étage se trouve le local de réunion d’un club fermé, guère fréquenté.(...)

dimanche 16 avril 2023

Lettre manuscrite de Deschapelles

Fin mars 2023, une lettre manuscrite de Deschapelles a été mise en vente sur le site internet Chesslund.
C'est Alain Barnier, toujours à l'affût des raretés du jeu d'échecs :-) merci à lui, qui m'a alerté sur cette vente. 
Vous avez ici le lien avec la vente. La lettre a été vendu à 961 euros !

Il est intéressant de voir que le vendeur a fait référence à mon site internet pour l'authentification de la lettre. En effet la signature des Deschapelles sur cette lettre est tout à fait similaire à celle présente sur les deux testaments trouvés par Pierre Baudrier et que j'ai publiés dans un précédent article.

Source : base LEONORE - dossier Deschapelles

Signature de Deschapelles sur son premier testament - 1er février 1846
On voit que sa signature a évolué avec le temps. 
Il a ici 66 ans, il est très malade et décédera le 27 octobre 1847.

A nouveau la signature des Deschapelles sur la lettre mise en vente sur le site Chesslund.
Celle-ci est tout à fait semblable à la signature du testament. 
La lettre est datée du 24 mars 1846.

Vous avez ci-dessous le texte de cette lettre, ou plutôt ce que j'ai réussi à lire. 
D'ailleurs le début de la lettre était retranscrit sur le site de vente.
Si vous arrivez à lire les mots qui manquent ou bien à me corriger, n’hésitez pas à me contacter.
 
Ajout du 20 et 21 avril 2023 : Merci à Philippe Bodard qui a réussi à lire la lettre dans son intégralité (voir ci-dessous), ainsi que pour son interprétation du contenu de la lettre.
 
Globalement le contenu de la lettre n'est pas d'un très grand intérêt. 
Mais on y apprend le nom du notaire de Deschapelles.
Un certain "Esnée", en fait Nicolas Joseph Esnée, notaire à Paris, rue Meslay (actuellement à proximité de la place de la République". Il est possible de consulter les minutes et répertoires de ce notaire aux archives nationales, ainsi peut-être d'autres documents présents dans le fonds qui lui est dédié.

Monsieur Esnée, Notaire
Rue Meslay
A Paris

Le 24 mars 1846

Mon cher Esnée, j’ai un contrat à signer, je
vous conseille de me l’envoyer, il doit y avoir de
l’inconvénient à laisser cette besogne à des héritiers.
Je puis être dans une grande erreur, mais je sors 
d’une nuit laborieuse, où plusieurs fois j’ai cru
entrer en prévision de l’éternité. C’est ma 2è lettre
vous êtes prévenu, -- on vient me causer du Cercle
On m’en dit des basses, et je ne sais pas l’emploi
que Larrieu fait de son bonheur, dites le lui de
ma part j’ai eu encore confiance dans ma vieille amitié

Votre dévoué

Deschapelles
 
Interprétation de la lettre par M.Philippe Bodard
 
Il me semble que Deschapelles est inquiet : je crois comprendre qu'il était en relation avec un dénommé Larrieu, que peut-être il lui aurait prêté de l'argent (son bonheur) ou bien qu'il ait participé avec lui à une affaire, et que les nouvelles que l'on lui rapporte du Cercle (des basses, c'est-à-dire des bruits de couloir) sont inquiétantes : Deschapelles prierait donc son notaire de rappeler, à Larrieu, qu'il avait encore fait confiance à ce personnage, au nom de leur vieille amitié mais l'emploi du passé (j ai eu) laisse planer de gros doutes quant à la réalité de cette confiance.

Deschapelles a un style littéraire très particulier et très personnel, un peu ampoulé, mais surtout très imagé. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à lire son traité du Whist(e).

 
Ci-dessous les images publiées sur le site Chesslund par le vendeur.
 



lundi 17 octobre 2022

Plan de paris en 1846

Gallica, le site des documents numérisés de la Bibliothèque Nationale de France, publie régulièrement de nouvelles choses.Le 18 septembre dernier, une très belle carte de Paris en 1846 a été numérisée et publiée. Le lien se trouve ici, avec un excellent niveau de détails et il est particulièrement intéressant de zoomer et de chercher les changements par rapport au Paris actuel.
 
En 1846, les Français sont toujours sous le régime du Roi des Français, Louis-Philippe, et les grands travaux Hausmanniens n'ont évidemment pas encore commencés.
 
Lors d'un match joué au Cercle des Échecs au 1er étage du Café de la Régence, Saint-Amant a perdu contre Staunton 3 ans auparavant (novembre/décembre 1843), La Bourdonnais est mort depuis la fin d'année 1840 à Londres, Lionel Kieseritzky s'impose petit à petit à la Régence où Claude Vielle est le propriétaire.C'est ce même Claude Vielle qui fera tout pour que le Café de la Régence continue son activité après sa démolition, et c'est lui qui l'inaugurera le 15 août 1855 à sa nouvelle adresse.   

Nouveau plan de Paris, par le procédé de géomontographie Bauerkeller - Paris 1846 - Gallica

J'ai donc reporté plusieurs adresses sur ce plan, en commençant par un zoom sur le quartier du Palais-Royal, puis sur une portion plus large de ce plan.


Zoom sur le quartier du Louvre et du Palais-Royal
 
 
Références de 1 à 10
J'indique la date où l'adresse est attestée
 
1 - Café de la Régence - 243 rue Saint-Honoré (ancienne numérotation) - depuis la fin du XVIIe siècle
2 - Dernière résidence parisienne de La Bourdonnais - 239 rue Saint-Honoré (ancienne numérotation) - 1839
3 - Boutique de Saint-Amant - 42 rue Saint-Thomas du Louvre - 1838
4 - Hôtel de Lille et Albion, 40, rue Saint-Thomas du Louvre, résidence d'Howard Staunton durant son match en novembre/décembre 1843 contre Saint-Amant. Notez la proximité avec la boutique de Saint-Amant et le Café de la Régence
5 - Café Morillon - 1796 - Voir l'article dédié que je lui ai consacré - 1362 rue Saint-Honoré (ancienne numérotation) - Salon des échecs
6 - Hôtel Dodun - 21 rue de Richelieu - Adresse du Café de la Régence de mi-1853 à mi-1855
7 - Café de Foy - Dans les arcades du Palais-Royal - Salon des échecs - 1777
1er cercle d'échecs en France - Voir l'article que je lui ai consacré  
8 - Domicile de François Jules Devinck - 285 rue Saint-Honoré (ancienne numérotation) - 1850 - Membre du Cercle des échecs de Paris. Voir l'article de Dominique Thimognier à son sujet
9 - Rue des Poulies - Lieu d'exposition de l'automate Turc de Joseph (Giuseppe) Morosi en 1800
10 - Rue d'Orléans-Saint-Honoré - Lieu d'exposition de l'automate Turc de Kempelen en 1783

Plan de Paris plus large, notamment vers l'est et le sud de la ville.
J'indique au centre l'emplacement de la précédente carte (quartier du Louvre et du Palais-Royal).

Références de A à K
J'indique la date où l'adresse est attestée

A - Cercle des échecs - Angle de la rue Ménars et de la rue de Richelieu - 1837-1838
Le Cercle des échecs s'y implante après son départ du passage des Panoramas.
B - Cercle des échecs ou cercle des Panoramas - 48 rue Neuve-Vivienne - 1836
C - Hôtel, café et cercle de l'échiquier d'Aaron Alexandre - Rue neuve de la Bourse - 1833/1836
D - Domicile de Deschapelles - 23 boulevard Poissonnière - 1842
E - Autre domicile de Deschapelles - 120 Faubourg du Temple - 1839
Là où se trouvent ses fameuses serres et les "meilleurs melons de Paris", à la table du Roi Louis-Philippe.
F - Lionel Kieseritzky - 24 rue Dauphine - 1842 à 1853
G - Saint-Amant - 3 Quai d'Orsay - 1850
H - Ancien domicile de Saint-Amant - En-dehors de la carte et en-dehors de Paris - 56 rue du port de Bercy - 1838
I - La Bourdonnais - Son lieu de naissance et là où il passa toute son enfance - 4 rue Férou (Féron) en dehors de la carte. Hôtel particulier de la famille La Bourdonnais, à proximité du jardin du Luxembourg
J - Lionel Kieseritzky - 5 rue de Lille - 1839
Son premier domicile parisien
K - Domicile de Philidor - Rue du Four - 1760

samedi 26 juin 2021

Un automate à la Régence

Une des énigmes du Café de la Régence concerne la présence à un moment donné du célèbre automate Turc joueur d'échecs. Il s'agit de ce que j'appelle le mystère numéro 4 du Café de la Régence.

Certes, plusieurs joueurs de la Régence ont animé le Turc (Mouret et Boncourt par exemple) ou plus tard d'autres automates joueur d'échecs comme Ajeeb ou encore Mephisto animé par Jean Taubenhaus (lors de l'exposition universelle à Paris en 1889), mais dans toutes les sources que j'ai pu consulter il n'a jamais été fait mention de la présence d'un automate joueur d'échecs dans le sanctuaire des échecs.

Par contre ma curiosité fut piquée quand j'ai découvert cette annonce du 18 janvier 1846 dans le journal Le Constitutionnel (Source Retronews) :

Aujourd'hui Dimanche, l'exhibition du célèbre Canard de Vaucanson et de l'éléphant mécanique, place du Palais-Royal, 243, au-dessus du Café de la Régence. Prix d'entrée : 2 fr. par personne. Les Enfants au-dessous de dix ans payent 1 fr.

D'autres journaux, L'Esprit Public ou encore Le Tintamarre du même jour porte la même réclame.
Ce jour-là, la foule a du se presser au Café de la Régence pour observer ces automates. 

Je vous invite à lire l'article très complet et de qualité sur Wikipedia au sujet du Canard de Vaucanson.
Un célèbre automate du XVIIIe siècle.

Pour revenir au Café de la Régence, voici à quoi il ressemblait vu de l'extérieur à cette époque.
Une gravure assez connue, que j'ai déjà utilisée, parue dans le livre Tableaux de Paris, d'Edmond Texier - 1852.

Source Gallica.

Voici également un croquis que j'ai déjà publié et qui date de (circa) 1853 juste avant la destruction du Café de la Régence.

Recueil de dessins – Expropriations de 1852 – 1854 pour le prolongement de la rue de Rivoli
Gabriel Davioud (1823-1881), architecte, inspecteur général des travaux d’architecture de la Ville de Paris. Source : archives numérisées des bibliothèques Parisiennes.

Une note manuscrite nous indique que l’enseigne du Café de la Régence est grise et que les lettres formant les mots « Café de la Régence » sont rouges...D'où ce magnifique coloriage de ma part :-)

En tout cas, à cette époque le premier étage du Café de la Régence est la propriété de Claude Vielle, également propriétaire du Café de la Régence. Il y héberge le Cercle des Échecs de Paris. Est-ce dans le grand salon du Cercle, là où s'est joué le match entre Saint-Amant et Staunton en fin d'année 1843 que se déroule l'exhibition ? Je n'ai pas encore la réponse à cette question.

Pour revenir à ce célèbre canard, la presse de l'époque a déjà annoncé, quelques jours avant, son arrivée à Paris

Jacques Vaucanson (1709 - 1782), tableau daté de 1784 (donc peint après sa mort par Joseph Boze)

Le Journal des débats du 7 janvier 1846 (Retronews)

LE CANARD DE VAUCANSON. 

On parle depuis quelques jours de l'arrivée récente à Paris du fameux Canard de Vaucanson, oublié depuis près d'un siècle, et dont les pièces, désunies et délaissées faute d'un artiste capable de restituer le chef-d’œuvre du maître, viennent, après quatre ans de travail, de recherches et de fatigues inouïes, d'être enfin reconstituées. 

On sait qu'après l'exhibition faite par Vaucanson lui-même, en 1738, de son canard automate, cette pièce importante avait passé en Allemagne avec d'autres mécaniques inférieures, telles que le joueur de flûte, le joueur de chalumeau, etc. Eh bien! ce canard automate que des millions ne pourraient payer, cette nature pour ainsi dire vivante, qui barbote, qui bat des ailes, qui chante, qui mange, qui digère, dont tout le corps, dont chaque plume éprouve le frémissement de la vie, tout cela était oublié chez un hôtelier; mais alors c'était la nature morte. 

Rachetée enfin par l'ingénieur habile qui lui a rendu la vie, cette merveille est arrivée, et Paris va voir bientôt, dans toute la nouveauté de sa résurrection, ce nec plus ultra de la mécanique du dernier siècle et du nôtre.


Le canard de Vaucanson
Schéma du « Canard digérateur »
Jacques Vaucanson (1709-1782), auteur, 1739.
BnF, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, SMITH LESOUEF R- 6185 (2)


Inventeur et mécanicien français, Jacques Vaucanson est célèbre pour ses automates qui reproduisent les êtres vivants. En 1738, il présente un « Joueur de flûte » de 1,50 m qui joue de la musique comme un humain, avec des mouvements de lèvres, de doigts, et le contrôle du souffle. 
Plus sophistiqué, le « Canard digérateur » bouge les ailes, cancane, ingère des graines et les « digère » aussi, avec un réalisme caractéristique du courant pédagogique de l’époque. 
Le mécanisme, placé dans l’imposant piédestal, est visible par tous, dans le but de montrer la complexité du travail accompli. La digestion relève de l’exploit : le canard semble rendre ce qu’il a avalé après une véritable digestion ! 
Au-delà de l’effet de salon, la conception d’automates marque une étape importante dans la mécanisation, qui ouvre des perspectives pour l’industrie naissante au XVIIIe siècle.

Titre : Canard présumé de Vaucanson 
Légende : Dispositif du canard digérateur présumé de Jacques de Vaucanson
Milieu du XIXe siècle - Source : photothèque des arts et métiers
Le canard semble bien déplumé...

Parmi tous les articles concernant le canard, je n'en ai trouvé qu'un seul qui mentionne l'éléphant, l'autre automate de la réclame du début de cet article. Celui-ci n'a le droit qu'à une seule petite ligne, tant il doit faire pâle figue à côté du canard de Vaucanson. 

Journal La Presse du 19 janvier 1846 (Retronews)

Le canard de Vaucanson. 

Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler quelquefois du canard de Vaucanson ; vous le connaissez, ne fût-ce que par l'annonce si opiniâtrement répétée sur les prospectus de librairie d'un roman de ce nom que devait écrire notre ami Gérard de Nerval, et dont sa paresse occupée et rêveuse nous privera probablement longtemps encore ; et vous vous êtes sans doute demandé ce qu'était devenu ce fameux canard, chef-d’œuvre de mécanique si admiré par le dix-huitième siècle. 

— La mode des automates passée, le canard illustre se vit peu à peu délaissé, la poussière de l'oubli s'entassa de plus en plus épaisse sur ses plumes; de l'armoire, il fut relégué au grenier, et là, sentant d'année en année se détendre dans son ventre les ressorts de sa vie factice, il put réfléchir au néant de la gloire, aussi fallacieuse pour les héros que pour les automates. 

Il vient d'être retrouvé dans une petite ville de Suisse ou d'Allemagne, et payé douze cents francs à son propriétaire. Ce qu'il a fallu de soins et d'argent pour remettre en état son anatomie intérieure détraquée ; on se l'imagine aisément. Cette reconstruction n'a pas celé moins de quarante mille francs; et cela n'étonnera personne, si l'on songe que Vaucanson avait eu dans ce canard l'ambition de rivaliser avec la nature et de simuler la vie. 

Son canard faisait kan-kan comme s'il fût sorti d'une mare, mangeait, digérait et le reste, à la grande surprise des assistants, dont l'admiration augmentait encore lorsque l'automate, dépouillé de sa peau, permettait d'apprécier la quantité de roues; d'engrenages, de ressorts, de fils de rappels, de volants et de contrepoids nécessités par ses fonctions si diverses. 

Le canard de Vaucanson se fait voir sur la place du Palais-Royal, au-dessus du café de la Régence. Comme autrefois il bat des ailes, écarte les plumes de sa queue avec ce frétillement joyeux, particulier aux palmipèdes de son espèce, tourne la tête à gauche et à droite, fait claquer son bec pour détruire les parasites qu'attire la tiédeur de son duvet, courbe son col avec grâce et prend dans la mangeoire des gorgées de grain mouillé qu'il avale avec une gloutonnerie bien imitée. 

La déglutition achevée, la digestion commence et bientôt l'on en fait passer sûr un plat d'argent les résultats au public. — O belles lectrices, brûlez ici une de ces pastilles aromatiques, faites fumer une de ces cassolettes dont M. Debay donne la recette dans son traité des Parfums et des Fleurs. N'est-il pas regrettable qu'un homme de la force de Vaucanson ait usé tant de patience et de génie pour faire commettre une incongruité à un canard de bois ! 

Avec le canard on montre aussi un éléphant qui rentre dans les vulgarités des pièces mécaniques.

samedi 20 juin 2020

Lettres de Lionel Kieseritzky (3 sur 3)


Troisième et dernière partie des lettres de Lionel Kieseritzky, traduites de l'allemand par Frank Hoffmeister.

Cet article correspond aux extraits des lettres 10 à 16 publiées par Friedrich Amelung en 1889 dans la revue Baltische Schachblätter (le document pdf se trouve en bas de la page indiquée par ce lien).

Friedrich Amelung

Un relatif confort à Paris

Kieseritzky n'a pas trouvé de "travail" comme il le souhaitait (professeur de mathématiques ou d'allemand) et vit exclusivement du jeu d'échecs. Sa situation s'améliore.

Lettre n°10 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Il s'agit de la lettre où Kieseritzky parle le plus de son activité échiquéenne qui semble débordante en 1846. Il commence par évoquer son livre "50 parties jouées au Cercle des Échecs et au Café de la Régence".
Rappelons que le Cercle et le Café ne forment qu'une seule et unique adresse.
Les joueurs d'échecs jouent au quotidien dans le café au rez-de-chaussée, tandis que le Cercle, réservé à ses membres et nettement plus confortable, se trouve au 1er étage.

Entête du factum - 1853 Source BNF - pour l'expulsion du Café de la Régence de la Place du Palais-Royal

Il parle ensuite d'un futur voyage qu'il fera à l'été 1846 à Londres et un match qui n'aura jamais lieu est évoqué avec Staunton.

Puis il indique avoir reçu un cadeau exceptionnel à titre de remerciement de la part du Cercle des Échecs. Kieseritzky évoque une possible arrivée de son frère et de sa sœur à Paris.
Ce n'est pas indiqué dans ce passage, mais ils essayent de vendre leur maison à Dorpat.
Kieseritzky reste toujours solitaire et loin de son pays natal.

Paris, le 26 mars 1846

Mon cher frère !

Juste après Pâques, un petit livre que j’ai écrit va paraître, qui contient 50 parties avec annotations. Le prix pour ceux qui y ont souscrit (j’en ai déjà 170) est 2,5 Francs, mais les autres lecteurs devront payer 3 Francs. Je compte faire imprimer 1000 exemplaires, ce qui va me coûter 400 Francs. Je ne peux pas les vendre tout de suite, mais je compte trouver plus d’acheteurs à Londres, où je vais aller en été. 

J’ai reçu tellement d’invitations généreuses, que je ne peux plus les ignorer. La période actuelle m’est favorable pour m’y rendre : pour le moment tous les membres du Parlement et la haute société se trouve dans la capitale. M. Georges Walker, même s’il n’est pas le plus fort joueur d’Angleterre, mentionne mon nom dans chaque édition du Bell’s Life – et il a une grande influence et une bonne réputation. Nous avons une conversation agréable par lettres. 

J’ai aussi les meilleures relations avec M. Staunton, le plus fort joueur et rédacteur du « Chess Player’s Chronicle » et de la colonne échiquéenne de l’Illustrated News. Quand il était à Paris la dernière fois, je lui ai lancé un défi, mais il n’avait pas le temps, bien que j’eusse déjà un soutien de 1.200 Francs. 

A Londres il me faudra jouer contre lui, même si la raison principale de mon voyage sera de diffuser mon œuvre et de donner des leçons qui sont très bien payées là-bas. J’ai aussi l’intention de jouer plusieurs parties à l’aveugle avec Mr. Harrwitz de Breslau, qui est assez fort déjà dans cette discipline. Nous avons déjà joué 15 parties : j’ai gagné 11, perdu 2, fait une remise et une partie n’était pas terminée. Sa façon de jouer est très réfléchie. 

Pendant l’hiver nous avons organisé chaque mercredi soir une séance où je devais donner une leçon sur les échecs ; en plus nous avons joué des parties écrites entre le Cercle et la Café de la Régence qui sont très près. De temps en temps nous avons aussi joué par équipe de 4 membres, chacun faisant un coup alternativement. Mais les parties à l’aveugle ont été les plus applaudies. 

La Commission du Cercle a pris une décision tout à fait nouvelle. Imagine-toi, cher frère, que sans préparation ni calcul, elle a décidé de me confier une médaille d’honneur, pour exprimer leur gratitude. Deux jours après l’arrivée de ta lettre, un mercredi soir, avant le commencement du cours j’ai été convoqué par la Commission et ils m’ont offert ce prix. Je ne sais pas pourquoi – peut-être étais-je pris par cette empathie ou par un chagrin qui pèse sur moi – mais j’ai quitté la salle et j’ai pleuré. 

Si quelque chose est capable de soigner une souffrance, alors de telles manifestations en sont une bonne méthode. Ni Philidor, ni Deschapelles, ni La Bourdonnais, tous les trois Français de naissance, n’ont reçu une telle médaille – et moi, un étranger, je la reçois comme une preuve de sympathie et de reconnaissance, que je n’ai pas demandée. 

Je suis moi-même en partie concernée, mais je pense que nos compatriotes devraient reconnaître cet honorable trait des Français avec joie. La médaille porte la phrase : Le Cercle des Echecs à M. Kieseritzky, Paris 1846. Et le revers avec un symbole : « aux sciences physiques et mathématiques ». 
La médaille est faite en argent, porte de l’or, est très belle, et elle m’a été confiée par le Président Devinck avec un billet de 500 Francs. 

Le voyage à Londres doit être un grand succès, et je vais devenir rédacteur d’un nouveau journal sur les échecs, dans quelques temps. Cela va me rapporter 1000 Francs. S’y ajoute mes travaux imprimés, mes leçons, les gains des parties, et la somme totale devrait suffire pour nous deux.

Les usages et coutumes ici sont tellement différents de les nôtres, et c’est pourquoi vous allez au début les détester. Mais on s’adapte et je dois avouer que je trouve des choses plus agréables que chez nous, même si je n’ai pas perdu l’amour pour ma ville natale. D’abord le climat. Le plus grand froid fut le 15 décembre 1840 quand le corps de Napoléon a été rapatrié à Paris. Il y avait 15 Réaumur . Normalement cela ne fait pas moins que 8-10 degrés. 

Le café et le sucre est moins cher que chez nous, mais en revanche la viande, le poisson, la beurre, le lait et les œufs sont plus chers.  Du pain et les légumes sont comparables et aussi l’éclairage. On a assez de fruits, mais pas toujours bon marché. On peut trouver des vêtements très chics et bien faits, ce qui est meilleur. Les appartements sont chers. Je paye 28 Francs par mois, mais je reçois du linge et de petits services. 

Pour m’épargner des frais je serais enclin de vous loger à Belleville et non à Paris même. Il y a un seul mur entre les deux, et c’est pourquoi Belleville est bien comme Paris. La seule différence est que les loyers sont beaucoup plus attractifs et l’air y est plus sain.

La raison principale pour laquelle je souhaite vous voir là-bas, et notamment Lydie, est que le mécanicien Schweig, habite là-bas, un de mes très vieux amis. Pour toi j’ai aussi quelques perspectives : d’abord tu peux m’assister dans mes travaux, et puis je t’ouvrirai des possibilités afin qu’on reconnaisse tes mérites après une si longue attente. 

Je ne pourrai rien faire chez l’académicien Cauchy, bien que je suis allé 8 fois chez lui et que je lui ai parlé 3 fois de toi. Cet homme est tellement débordé par ses travaux qu’il ne reçoit personne, sauf si on le sollicite chaque jour. 

Le mathématicien Binet, un ami d’environ 40 ans, ne pourra rien faire non plus, bien que j’ai été chez lui en personne, lui ai écrit et ai même apporté une lettre de son frère, l’académicien. Si tu étais sur place, tu pourrais facilement rencontrer des hommes utiles. 

J’espère quitter Paris pour Londres dans trois semaines, mais je donne ordre que toutes les lettres doivent m’être envoyées là-bas. Ton problème sur les échecs n’est pas totalement correct, parce qu’on peut mater déjà dès le premier coup (e3-e5). L’idée est de mater aussi vite que possible, pas avec une méthode particulière. 

Je t’envoie quelques exemplaires de mon projet, avec lequel on peut voir des symboles pour les pièces d’échecs et qui reprennent leur façon de bouger (…). 

Dans la  traduction de l’excellente œuvre de Lewis, mon ami Witcomb a utilisé cette description pour la première fois. Tu vas en recevoir une copie, l’autre est pour Carlos et la troisième pour Schwartz ; je n’ai pas des nouvelles d’eux depuis longtemps. 

Maintenant, quand j’écris cela, le garçon du Cercle m’appelle, me disant que quelqu’un souhaite me parler au Café. Je descends et je trouve Eduard Erdmann. Tu peux fermer toi-même la lettre pour le Comte Kuschelew et l’envoyer. Mais n’oublie pas la partie et les projets dedans. 

Vis bien, mon cher frère et me réponds assez tôt, s.t.p.  Ton vieux frère Lionel.

Le livre de Kieseritzky, avec un système de notation de parties d'échecs de son invention qu'il reprendra pour la revue "La Régence"


Lettre n°11 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Kieseritzky est revenu à Paris après un séjour à Londres qu'il n'a manifestement pas trop apprécié.

Paris, le 11/23 octobre 1846

Mon cher et bon frère ! … 

Tu aurais pu déjà envoyer la lettre au Comte Kuschelew, je ne pense pas qu’il soit indispensable de la lui remettre en personne. Tu peux bien demander à Leonhard Stunde de le faire, il vit maintenant à St. Petersbourg. Je ne suis pas d’accord avec ton intention de quitter Dorpat et de venir à Paris. ….

Je ne peux rapporter que peu sur moi-même, même si j’ai fait le voyage à Londres. Mais celui-ci n’était ni agréable ni utile. J’étais presque tout le temps malade et mélancolique. Mon petit livre a été édité, et j’ai déjà envoyé une copie de celui-ci et la traduction de Lewis par mon ami Henry Witcomb à St. Petersbourg.

Tu auras les recevoir par Leonhard Stunde. J’ai encore 700 exemplaires sur moi. Si je pouvais tous les vendre cela serait bien. Mais je pense déjà à de nouveaux travaux … 

Entre-temps j’ai été invité à collaborer pour un journal d’échecs de Berlin et j’ai accepté. 
Le premier article est déjà envoyé. Dans 14 jours nos soirées commencent et vont durer jusqu’à mars. Je me réjouis de cela parce que j’ai besoin d’une opportunité d’exprimer ma gratitude à tous ces gens honorables qui m’ont soutenu ici par leur sympathie et leur reconnaissance... 
Tu peux aussi donner deux exemplaires avec les lettres à Kuschelew. - ….


Lettre n°12 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Nous sommes à la veille de la Révolution de février 1848 qui va faire tomber de Louis-Philippe, roi des français. C'est la fin du Palamède de Saint-Amant qui cesse de paraître en décembre 1847.
Peut-être le laisser-aller de Saint-Amant vis-à-vis du Palamède est dû au fait qu'il se préoccupe plus de son commerce de vin de Bordeaux ?
Kieseritzky parle du projet d'une future revue d'échecs à la place du Palamède.
Il s'agit de "La Régence" qui commencera en 1849.

Paris, le 12/24 janvier 1848

Mon très cher frère ! … 

Maintenant j’ai finalement réussi de payer les frais d’imprimerie de mon œuvre et je suis un homme libre. Mais il y a peu de nouvelles. Ma vie est très monotone. Mon propre appartement, Rue Dauphine No. 24, et le Café de la Régence sont les seules places ou je me rends. 

En revanche, j’ai le plaisir de voir plusieurs de nos compatriotes, et je suis en bons termes avec eux. 
Karl Schmidt, Gendt, et Dittmar habitent dans la même maison - Moritz pas très loin. Celui-ci m’a fait un grand plaisir avec le calendrier 1847 de Dorpat.

Il y aura peut-être bientôt des changements dans ma situation. Le propriétaire du Café et du Cercle, Mr. Vielle, qui m’a toujours démontré sa plus grande amitié, était avec le libraire Barthé, le copropriétaire du journal « Le Palamède », rédigé par St. Amant. 

La négligence avec laquelle le journal a été rédigé a causé le retrait de ces deux personnes. Ils ont laissé au rédacteur le soin de prendre lui-même la décision s’il souhaitait continuer le journal avec tous les risques à son propre compte. Par cela un problème est résolu : à cause des services multiples que Vielle m’a rendu, je ne voulais pas rédiger un autre journal. 

Mais maintenant, mon projet, déjà prévu depuis longtemps, pourrait être mis en œuvre. Le journal lui-même ne va pas gagner beaucoup de sous, mais c’est un moyen formidable de maintenir les relations avec les amis des échecs et d’en trouver des nouveaux. 

Aussitôt que le projet se réalisera je t’enverrai quelques exemplaires à Dorpat ; en revanche on va maintenir ici « das Inland ».  Si le journal peut être transféré par des libraires, mon ami et joueur d’échecs, le libraire Frank, souhaite qu’on l’envoi via Leipzig.


Lettre n°13 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Toujours de la mélancolie chez Kieseritzky. Il dit que tout s'est bouleversé et que la prospérité a disparu. Effectivement l'année 1848 est une année révolutionnaire qui aboutira à l'éphémère deuxième République.

Paris, le 14/26. Octobre 1848

Mon cher bien frère ! 

C’est avec le cœur mélancolique que je t’écris, sans savoir quelle réponse je vais recevoir et si la peste n’aura pas exigé des sacrifices parmi ceux qui me sont les plus proches. 

Je ne trouve pas de mauvaises nouvelles me concernant parmi les informations que Ed. Schulz a reçues, mais l’épidémie n’a pas encore cessée (NDA - Il s'agit d'une épidémie de choléra). Et si elle avait cessée, j’aurai attendu de bonnes nouvelles ! 

Moi-même je vis mélancoliquement et uniformément d’une journée à l’autre. Il y de la paix en moi depuis 4 mois, mais la prospérité et le bonheur ont disparu. Tout s’est bouleversé. J’ai une seule joie, qu’il y ait de nouveau des compatriotes dans mon entourage... 

Si Sigismund Stern va venir de St. Petersbourg à Dorpat, fait avec lui s.t.p une partie des « échecs de guerre », avec notamment les canons, les bateaux, les ponts et les pièces colorées des échecs. Je voudrais aussi bien recevoir : Jaenisch, « Découvertes sur le Cavalier », et le « échecs de guerre » de Hellwich.


La Place du Palais-Royal en 1849 - Source Gallica.

Lettre n°14 - Supplément à Mme Lydia Kieseritzky à Dorpat 

Un témoignage direct sur les émeutes de juin 1848 et le Café de la Régence.

Paris, le 14/26 octobre 1848

Ma chère sœur ! 

Ma vie est simple. 

Dans les jours de juin (NDA – émeutes ouvrières à Paris du 23 au 26 juin 1848), je n’ai souffert de rien, à l’exception du fait que j’ai dormi voire veillé cinq nuits dans la Régence. La circulation était très difficile ; même pendant la journée, de sorte que j’avais besoin d’une demi-heure pour aller de la Régence à la Rue Dauphine, un chemin pour lequel je prends habituellement 8-10 minutes. 

C’est seulement le lundi soir que je fus angoissé. Des prisonniers se sont libérés place du Carrousel, et à cette occasion on a tiré au feu d’un côté à l’autre, même devant le Café, de sorte que 40 à 50 personnes ont perdu leur vie. J’ai veillé toute la nuit chez un blessé et donné des charpies. Maintenant tout est calme. 

Dieu donne ce qui sera le mieux….

La Régence - Par Lionel Kieseritzky.


Lettre n°15 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

La situation politique est toujours tendue à Paris.
Kieseritzky commence à publier la revue "La Régence"

Paris, le 11/23 janvier 1849

Mon cher et bon frère ! 

Je me réjouis de tout mon cœur que tu as commencé à gagner un peu d’argent et j’espère auprès de Dieu que ta situation s’améliore peu à peu. Malheureusement, les événements malheureux de l’année passée m’ont empêché de garder des sous. 

Il y a un état de détresse incroyable chez les commerçants à Paris. Nous sommes bien libérés de la classe corrompue qui a mené tout le pays dans la misère, mais cette pauvre Assemblée existe encore, et ne cède pas de terrain, même si tout le monde dit déjà qu’elle doit s’en aller. C’est pourquoi on devient impatient et on va mettre fin à ce méfait. Déjà la République est l’objet d’un mépris général et sujet de moquerie dans tous les théâtres. 

En ce qui me concerne personnellement, je suis occupé. Je suis maintenant rédacteur en chef du journal échiquéen « La Régence » dont le numéro 2 est dans la presse.  Je voudrais bien t’envoyer un exemplaire quand on aura une bonne occasion. 

Est-ce que Stern ne s’est pas encore montré à Dorpat ? Nous attendons de recevoir « Das Inland » avec impatience. 

Lettre n°16 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Cela fait 10 ans que Kieseritzky est arrivé à Paris. Son frère et sa sœur ont vendu leur maison à un prix bradé pour différentes raisons. Mais maintenant ils essayent de faire annuler le contrat de vente par l'intervention d'un ministre.

Paris, 1849 (NDT - le date n’est pas claire)

… Qu’est-ce que le ministre peut faire dans l’affaire de la maison ? Crois-moi, dans cette affaire le maire de Dorpat est beaucoup plus important que le Ministre. Essaie donc de bien te comporter vis-à-vis de ceux dont tu penses qu’ils sont tes ennemis. Tu vas ainsi rendre le meilleur service pour toi et Lydia. 

Réfléchis au fait qu’il n’est pas bon d’avoir un cœur plein de haine, et qui va encore aigrir le peu d’heures heureuses. C’est quand même une souffrance dont tu peux te libérer toi-même par une seule décision. 

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C'est la dernière lettre.

En 1851 Lionel Kieseritzky se rendra à nouveau à Londres pour le tournoi international à l'occasion de l'exposition universelle. En marge du tournoi et durant un match informel contre Anderssen (vainqueur du tournoi de Londres 1851), Kieseritzky laissera son nom à la postérité du jeu d'échecs comme le perdant de la fameuse partie "immortelle". 1851 c'est aussi l'année où la revue "La Régence" cesse de paraître.

Kieseritzky décède à l'âge de 47 ans en mai 1853 (le 18 ou le 19 mai) pour une raison non déterminée.


Mort de Kieseritskij, Le Grand joueur d'échecs.

Avec un profond regret, nous devons rapporter la mort du célèbre Herr Kieseritzkij, si longtemps la fierté et le protégé du Cercle des Échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de nos jours. Suite à diverses causes douloureuses, pendant de nombreux mois auparavant, il fut obligé d’abandonner toute implication dans le Cercle, son discernement étant affecté, jusqu’à ce que ses amis jugèrent bon de le placer dans ce refuge de l’affligé, l’Hôtel-Dieu, dans lequel il expira le 18 du mois dernier.


mercredi 8 mai 2019

50 parties jouées au Cercle des Echecs et au Café de la Régence

Manifestement le nom "Café de la Régence" est suffisamment attractif pour vendre le livre éponyme de Kieseritzky tombé dans le domaine public.
Alors qu'il est accessible librement sur internet, des petits malins l'ont mis en vente (fac-similé) pour une trentaine d'euros.



J'avais déjà abordé ce recueil de parties dans un de mes tous premiers articles sur ce blog.
Lors de l'écriture de mon livre sur l'histoire du Café de la Régence, j'ai repris le livre de Kieseritzky pour voir s'il y avait des choses intéressantes.



J'ai notamment retranscrit l'ensemble des parties.
Ce n'était pas chose simple, compte-tenu du système de notation alambiqué qu'il avait inventé et qui ne lui survivra pas.

La première partie du recueil, dans le système de notation de Kieseritzky.
Par exemple 1.a31 f56 désigne les coups 1.a2-a3 f7-f5 dans notre notation algébrique...

Vous trouverez l'ensemble des parties en suivant ce lien.