Affichage des articles dont le libellé est 1854. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1854. Afficher tous les articles

dimanche 2 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 9 octobre 1854

Au cours d'articles précédents, j'ai présenté la correspondance de Tassilo von der Lasa conservée à Kornik en Pologne, ainsi que la première lettre de sa correspondance avec Jules Arnous de Rivière.
Voici la seconde lettre qui nous amène petit à petit à l'échec de l'organisation d'un grand tournoi à Paris à l'occasion de l'exposition universelle de 1855.

Cette lettre est découpée en deux parties.
La première, où il est question des articles d'Arnous de Rivière publiés dans le journal L'Illustration Française, et notamment d'analyses au sujet du gambit d'Allgaier.
 
Le journal L'Illustration est accessible en ligne, mais sa consultation est payante...
 
La deuxième partie concerne une allusion à l'apathie des échecs en France en 1854, mais évoque surtout un futur tournoi à l'image du fameux tournoi de Londres en 1851. Il parle aussi, comme dans la lettre précédente, d'une harmonisation des règles du jeu d'échecs à cette occasion. 
Comme nous le verrons dans les prochaines lettres, Jules Arnous de Rivière va se démener pour cette organisation, mais va faire face à un Saint-Amant qui s'y opposera pour une raison inattendue...
 
Le Gambit d'Allgaier du Gambit du Roi.
1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.h4 g4 5.Cg5 h6 6.Cxf7
 
Voici le texte de cette deuxième lettre :
 
Courrier à entête du ministère des affaires étrangères – Archives

Paris le 9 octobre 1854           

Monsieur,

L’Illustration Française va publier dans son prochain numéro la belle partie que vous avez joué dernièrement à Bruxelles contre M. De Rives et j’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt pour ceux des lecteurs courageux qui suivent, malgré leur aridité, mes pauvres articles de former une translation des notes de M. Staunton surtout à cause de la prière qu’il m’en a faite ;
Mais je vois dans l’ I.L.N (NDA - Il s’agit du journal « Illustrated London News ») que vous êtes en divergence d’opinion avec lui et que vous avez analysé de votre côté les nombreuses variantes de cette déviation du gambit d’Allgaier ; je viens en conséquence vous prier de me communiquer votre travail ; je le publierai avec joie, certain de l’attrait qu’il doit offrir aux véritables connaisseurs.

Les échecs sont dans le marasme ici pour l’instant mais les zélés ont les yeux fixés sur l’époque où nous allons pouvoir réunir un grand concours de joueurs d’échecs pour un grand tournoi à l’imitation de celui de Londres en 1851. Ne pensez-vous pas qu’il faudra s’occuper sérieusement alors de la révision des lois sur le jeu ? Je vous serais bien reconnaissant de me dire votre opinion sur cette importante matière.

Veuillez agréer Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments d’estime.

J. Arnous de Rivière


A M. Heydebrand Von Der Lasa secrétaire de la légation de Prusse à Bruxelles
 
 
 

mercredi 28 septembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 18 mai 1854

Voici la plus ancienne lettre disponible au sujet de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von der Lasa. Elle date du 18 mai 1854, et provient de Kornik en Pologne (voir mon précédent article). Ce n'est pas forcément la plus intéressante, le meilleur est à venir !
 
Portrait de Jules Arnous de Rivière
Extrait d'une gravure publiée dans le journal Britannique Illustrated London News du 14 juillet 1855
 
Qui sont les protagonistes de cette lettre ?

En 1854, Jules Arnous de Rivière est un jeune homme de 24 ans, d’un très bon niveau aux échecs, qui s’adresse à Tassilo von der Lasa, un diplomate au service de la Prusse âgé de 36 ans, mais également un des meilleurs joueur d’échecs au monde à cette époque. Jules Arnous de Rivière sera par la suite, et jusqu’à son décès, un personnage majeur du jeu d’échecs en France jusqu’au tout début du XXe siècle.
 
Tassilo von der Lasa
Il est fait mention « du Cercle », de quoi s’agit-il ?

Jusqu’en août 1853, le propriétaire du Café de la Régence, Claude Vielle, organise son établissement en plusieurs parties. Au rez-de-chaussée se trouve le café proprement dit, avec le tout-venant aux échecs, et au premier étage se trouve un cercle privé, là où a eu lieu en 1843 le match entre Saint-Amant et Staunton.

En août 1853, le jugement d’expropriation du Café de la Régence est publié dans la presse. En effet, la Place du Palais-Royal va être totalement revue avec notamment le percement de la rue de Rivoli et le dégagement du Palais du Louvre, nous sommes au début des grands travaux parisiens sous Napoléon III.
 
Ainsi, le Café de la Régence se retrouve provisoirement au 21 rue de Richelieu (jusqu’en 1855). Et de son côté, le Cercle des échecs, qui était depuis plus de 10 ans au 1er étage du Café de la Régence quand il était place du Palais-Royal, se réfugie au-dessus du Café de Lyon (au Palais-Royal), sous le nom de « Cercle Philidor » (encore un !)...

Que contient la lettre ?

Il est fait mention de deux brochures sur les règles du jeu d’échecs. En effet, à l’époque, les règles sont loin d’être uniformisées partout en Europe. Il suffit par exemple de citer la règle particulière du Roque en Italie (évoquée dans la lettre), où le Roi peut aller dans le coin de l’échiquier (c'est-à-dire en h1 au lieu de g1). Le Café de la Régence dispose de ses propres règles pour jouer aux échecs, que l’on trouve par exemple dans une brochure écrite en 1844 par Claude Vielle, le propriétaire des lieux.
 
Jules Arnous de Rivière évoque également sa chronique d’échecs qu’il a démarré dans le journal « L’illustration ». Lionel Kieseritzky, joueur le plus fort d’alors au Café de la Régence, est décédé en mai 1853, et depuis 1851, la revue d’échecs « La Régence » dont il était le rédacteur principal, a disparu et n’a pas encore trouvé de repreneur. 
 

Par Claude Vielle

Voici le texte de cette première lettre.
 
Paris, 18 mai 1854        

Monsieur,

Je viens vous remercier au nom du Cercle (mais j’ajouterai avec plus de vérité en mon propre nom, car le Cercle est inanimé) de l’envoi de deux brochures de M. Jaenisch « Règles du jeu des Échecs, etc » et je crois pouvoir vous dire que si les Amateurs Français ne prennent pas de ce travail la connaissance approfondie qu’il mérite, ils seront du moins assez sages pour donner leur adhésion pur et simple aux lois que vous avez faites et qui sont déjà enseignées en France pour la plupart.

Cependant quelques membres du Cercle ont entrepris la lecture de ce code nouveau et l’ont trouvé fort bon, fort utile ; il est certes bien désirable que l’on s’entende sur tous les points et unanimement (sur le Roc, la prise des Pions au passage, le système de notation et la durée des parties) ; j’ai le ferme espoir que vous réussirez à mener à bonne fin cette entreprise et si mon concours – tant insignifiant qu’il soit – vous paraitrait utile, je vous prie, Monsieur, de disposer de moi avec une entière liberté.

Maintenant permettez-moi de vous demander pour la publication que j’ai commencée dernièrement dans l’Illustration Française deux ou trois de vos parties. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’elles seront lues avec admiration par tous les vrais amateurs en France et reçues par moi avec reconnaissance.

Depuis la mort de M. Kieseritzky, personne ne s’était occupé de publier sur les échecs, je me suis dévoué à cette tâche très pénible ici, je vous assure, à cause de l’apathie du plus grand nombre. M. Staunton est en correspondance avec moi depuis que j’ai quitté Londres, voilà bientôt six semaines.

Mon nom vous étant très méconnu je me recommanderai, Monsieur, de deux noms qui vous sont amis. Pendant mon séjour en Angleterre j’ai rencontré souvent M. John Wallis qui est un intime dans la maison de mon oncle. Il m’a longuement parlé de vous et me disait que déjà à l’Université de Berlin (?) vous étiez un grand joueur d’échecs. M. Gréville se rappelle par mon intermédiaire à votre bon souvenir.

Agréez, Monsieur, l’expression des sentiments que je vous porte comme amateur passionné des Échecs, ce sont ceux du respect et d’une admiration sans bornes.
Personnellement j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre tout dévoué serviteur.

J.Arnous de Rivière
95 Faubourg St Honoré
Paris


jeudi 29 novembre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 6

Existe-t-il un daguerréotype de l'ancien café de la Régence ?

Précisons d'abord ce que j'appelle "l'ancien Café de la Régence".
Il s'agit tout simplement de l'emplacement originel du Café, au 243 de la place du Palais-Royal.
Le Café de la Régence restera à cette adresse jusqu'à sa destruction en 1854 (avec un bref passage rue de Richelieu), suite au réaménagement de la place.


Extrait de la revue "Le Palamède" en 1847. Voir les références bibliographiques.

Sur le site des archives de la Ville de Paris, on trouve le plan de la Place du Palais Royal (Cadastre de Paris par îlot - Atlas Vasserot et Bellanger 1830 - 1850).

Archives de Paris. 4ème quartier - Tuilerie - Îlots 19 et 20

En zoomant sur le plan, nous avons ceci (j'ai grossi les numéros qui sont en petit et en rouge sur le plan) :


Le 243 (en bas) correspond au Café de la Régence.
Pour le 243 un peu plus haut et le 241, voir la suite de l'article.
Et pour l'anecdote, le 239 de la Place du Palais Royal correspond au dernier domicile de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais en 1840.

Je ne connais que 2 illustrations du Café de la Régence au 243 Place du Palais Royal.
La première provient du livre d'Edmond Texier "Tableaux de Paris" Paris 1852/1853, que l'on trouve sur le site de la BNF Gallica.


La deuxième représentation, je l'ai trouvé sur le site internet de la bibliothèque historique de la ville de Paris. Il s'agit d'un recueil de dessins effectués en 1852/1854 pour le prolongement de la rue de Rivoli par Gabriel Davioud, alors inspecteur général des travaux d'architecture de la Ville de Paris.

Ce brave homme a dessiné toutes les façades des immeubles qui allaient être démolis.
Et donc nous retrouvons le 243 Place du palais Royal, et la façade du Café de la Régence :

Dessin que j'avais déjà mentionné ici.

Puis au 241/243 nous avons cette façade :


Et en zoomant en haut à droite de l'immeuble, nous avons ce détail :


"Pour cause d'expropriation "Daguerréotype Andrieux" sera transféré rue de Rivoli n°?"
"Daguerréotype 243 Andrieux 243".

Tout ce cheminement pour arriver à la question initiale de cet article :
Existe-t-il un daguerréotype de l'ancien café de la Régence ?

M. Andrieux a-t-il eu la bonne idée de faire un daguerréotype de la façade de son immeuble (et donc du Café de la Régence) avant son déménagement ?
Ou bien un autre daguerréotypiste a-t-il eu cette bonne idée ?
Si oui le daguerréotype existe-t-il quelque part ? ... Mystère.


Edmond Texier "Tableaux de Paris" 1852 - Source Gallica








mercredi 4 juillet 2012

Quelques mots sur Alfred de Musset


Un autre personnage très célèbre qui fréquenta à de nombreuses reprises le Café de la Régence est le poète Alfred de Musset.
Il y a beaucoup à dire à ce sujet, aussi je vais simplement commencer par un article tiré du Figaro et qui résume bien la complexité d’Alfred de Musset.
Je reviendrai bien évidemment dans de futurs articles sur Alfred de Musset.

Quelques précisions sur Alfred de Musset :
L’année de son décès (1857) indique que le poète a très probablement connu toutes les adresses du café de la Régence.

(Source Delcampe)

Enfin, ironie du sort, en 1906 est inaugurée une statue de d’Alfred de Musset à l’angle de la comédie française, face au Café de la Régence !
Décidément, le lien était fort, entre le poète dépressif amateur d’absinthe et du jeu d’échecs, avec le célèbre café.
Ce dernier n’existant plus, en 1964 la statue est enlevée puis placée au Parc Monceau en 1981 où elle s’y trouve toujours !


Le Figaro du dimanche 21 mai 1854

ALFRED DE MUSSET

(Source Gallica BNF)

Alfred de Musset passe une bonne moitié de sa vie au café de la Régence, occupé le plus sérieusement du monde à pousser des pions, à conduire des fous, à protéger des tours et à défendre une malheureuse reine contre les entreprises d’un cavalier.
Six ou huit parties de suite ne le fatiguent pas. Il fume quinze cigarettes à la partie et absorbe un nombre incalculable de verres d’absinthe.
Pour ce qui est du calembour, cette niaiserie de notre siècle qu’on a voulu parer, bien à tort, du manteau de l’esprit, cela devient si grave chez notre poète, qu’il sera bientôt de la force de MM. Viennet et Salvandy.
C’est M. de Musset qui a dit de l’auteur des Guêpes : « - Je connais mon Karr à fond. »
Mlle Augustine Brohan, de la Comédie-Française, et M. Alfred Arago, fils du célèbre astronome, ont beaucoup trop encouragé ce travers du poète. Ils sont tous les trois les inventeurs du calembour par à-peu-près.
Nous sommes heureux de pouvoir apprendre à qui l’on doit ces charmantes locutions, dont la langue s’est enrichie de nos jours :
« - Je te crains de cheval.
- Tu me plais et bosse.
- Avec quel as perds-je ? » etc. etc.
Alfred Arago commit ce dernier calembour au milieu d’une partie de lansquenet. Il perdit cent écus et le mérita bien.

*
**

Outre le calembour et les échecs, Alfred de Musset possède au suprême degré l’art de l’escamotage.
Un soir, pendant une de ses excursions en Lorraine, sa tante avait rassemblé douze à quinze jeunes personnes très curieuses de connaître un grand poète.
A l’entrée de M. de Musset, toutes les poitrines étaient palpitantes.
On le regardait, on s’attendait à lui voir jaillir du front une auréole. Des vers, de beaux vers cadencés et brûlants comme ceux de l’Andalouse, avaient été promis au cercle enthousiaste.
Hélas ! Toutes les espérances furent déçues !
On voulait admirer un poète, on n’admira qu’un émule de Robert Houdin.
M. de Musset coupa le mouchoir d’une de ces demoiselles en vingt morceaux, le lui rendit ensuite dans son intégrité première, et fit passer la bague de sa tante dans la tabatière de son oncle. Ce fut l’unique divertissement de la soirée.
La plus sérieuse occupation du poète, lors de son séjour à la sous-préfecture de son oncle, était de faire tenir un œuf en équilibre sur un verre de montre. Mme Desherbiers se plaignait amèrement de la consommation d’œufs effrayante de son neveu. On mangeait tous les jours des omelettes à la table du sous-préfet.
Un matin, le maire de l’endroit entre dans la chambre de Rolla. Il le trouve entouré de pincettes, de cannes, de balais, de parapluies, de chaises et de fauteuils les pieds en l’air, et d’une foule d’autres objets qu’il venait très adroitement de dresser en équilibre.
- N’approchez pas ! cria-t-il, n’approchez pas ! Vous allez faire tout tomber !

*
**

Il y avait chez le duc d’Orléans certaines petites soirée licencieuses ignorées, selon toute apparence, de Louis Philippe et de M. Guizot, et où néanmoins on était assez facilement admis.
L’héritier présomptif, en souvenir de son bisaïeul, ressuscitait un peu les soupers de la Régence.
Emile Deschamps et Alfred de Musset lisaient là certaines poésies qu’on ne trouve pas dans leurs œuvres. Seulement, elles ont assez couru sous le manteau pour que chacun les connaisse, principalement celle qui était le plus au goût du prince, et qu’il avait apprise par cœur ; elle se termine par ce vers :
« N’achevez pas, noble étranger ! ».

*
**
Depuis longtemps la Revue des Deux-Mondes s’était aperçue qu’elle ne spiritualiserait jamais l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie. Peut-être le sermonnait-elle mal ou rentrait-elle un peu dans ses doctrines.
Toujours est-il que M. Buloz ne corrigea rien.
Quand il allait demander de la copie au poète, celui-ci répondait :
« - Envoie-moi ce soir cinquante francs et une bouteille d’eau-de-vie, sinon tu n’auras pas ton proverbe. »
Il fallait en passer par là.
Le lendemain, le proverbe était fait et la bouteille bue.

 (Alfred de Musset)

*
**
Un soir, en traversant une rue, il laissa tomber son gant.
Un jeune avocat, nommé Chappuy, se hâta de le ramasser et le lui rendit avec un salut profond.
M. de Musset ne regarda même pas la personne qui lui faisait cette politesse.
Il prit le gant et continua sa route.
N’ayant jamais eu l’habitude d’être traité en domestique, le jeune homme trouva le procédé peu convenable.
Sa vie d’étudiant n’était pas loin. Il conservait une hardiesse difficile à déconcerter.
Courant après le poète, il lui cria :
« - Dites donc, bourgeois, vous ne donnez rien pour boire ? »


mercredi 28 décembre 2011

Le sport à Paris en 1854 (2ème partie)

Voici la deuxième partie du texte d’Eugène Chapus sur le sport à Paris.
Une précision, la rue Ménars est une petite rue qui se trouve à quelques centaines de mètres de la place du Palais Royal.
L’immeuble qui accueillait le Cercle des Echecs faisait l’angle entre la rue de Richelieu et la rue Ménars.

(Image du Palamède)


Cet éclat se soutint quelque temps encore après la mort du grand maître, dont l'héritage avait passé aux mains de M. de Saint-Amant. Celui-ci s'était fait un nom au niveau de toutes les célébrités des clubs étrangers dépassées par Labourdonnais, et la première épreuve solennelle dans laquelle il eut à figurer en qualité de champion français fut un heureux début et tout à sa gloire. M. Staunton de Londres le défia.
M. de Saint-Amant se rendit en Angleterre pour se mesurer avec lui, et gagna trois parties sur cinq, dont se composait leur match. Cette victoire fit grand bruit. M. de Saint-Amant, de retour en France, rendit compte du tournoi dans le Palamède, revue spéciale des échecs, qu'avait fondée M. de Labourdonnais, et qu'il dirigeait alors. Il le fit en termes qui éveillèrent les susceptibilités d'amour-propre de son adversaire.
ll s'ensuivit un nouveau défi de la part de M. Staunton, mais plus considérable que le premier. M. de Saint-Amant accepta sous condition que cette fois il serait dispensé de faire le voyage de Londres. « Je vous ai battu à Londres, écrivait-il à son adversaire ; à vous de venir à Paris. » Le match consistait en vingt et une parties. Pour être vainqueur, il fallait en gagner onze. On devait jouer une partie par jour, et quatre par semaine. La durée de chaque partie ne pouvait être de moins de trois heures ni de plus de quatorze.

C'est là ce match fameux dont on parla tant pendant qu'il se poursuivait, et dont on parla plus encore quand il fut fini, grâce à la publicité formidable que lui donnèrent les Anglais, si silencieux du vivant de M. de Labourdonnais.
M. Staunton avait mis le temps à profit pour l'étude et la méditation.
M. de Saint-Amant, joueur chevaleresque, brillant et vif, attendait beaucoup de sa lucidité d'improvisation. Par un étrange caprice du sort, M. de Saint-Amant joua les sept premières parties sans en gagner une seule. Ce résultat fut un sujet d'excessif étonnement. La galerie pouvait à peine y croire.

L'attitude du cercle était consternée. Les partisans de M. de Saint-Amant, attribuant cette défaite consécutive à quelque fâcheuse prédisposition morale, lui conseillaient de renoncer au match, d'abandonner cette lutte pour le moment, sauf à la reprendre plus tard. Mais M. de Saint-Amant montra autant de sang froid en présence de la mauvaise fortune qu'il avait fait voir de confiance dans l'attaque.
ll fut superbe dans son calme, au dire de tous les assistants. Loin de se laisser troubler l’esprit par la contusion de ses amis, il se rasséréna, réfléchit, et gagna trois parties de suite. La onzième échut à M. Staunton, et sur les dix autres qui restaient à jouer, quatre furent remises, trois gagnées par lui et trois par son adversaire.
La supériorité du jeu de M. de Saint-Amant, pendant la seconde main du match, avait été constatée malgré sa défaite, et les deux champions, — M. de Saint-Amant poussé par ses amis, — engagèrent par correspondance, un troisième match qui devait clore le débat en fixant l'opinion sur leur force respective.
M. Staunton repartit pour l'Angleterre, et les lettres commencèrent à - s'échanger entre Paris et Londres; mais bientôt la mésintelligence éclata, la courtoisie fit défaut entre les adversaires, et le match fut brusquement interrompu et sans reprise.

(Extrait du plan de Paris de Galignani 1822 - source archives de Paris - Petit jeu : trouvez la rue Ménars ! un indice : suivez la rue de Richelieu et regardez sur la gauche vers le haut de la rue...)

C'est vers cette époque que le club de la rue de Ménars subit une péripétie de fortune. M. de Saint-Amant se refroidit pour les échecs. Il apporta moins d'assiduité dans la rédaction du Palamède, dont son élégance et sa facilité de style avaient fait un recueil estimé et très-lu.
Enfin, lorsque la révolution de février fit explosion, chose inouïe, l'on vit M. de Saint-Amant devenir homme politique, et, soulevé par le vent révolutionnaire, se laisser porter aux Tuileries en qualité de gouverneur du Palais, roquant ainsi avec le roi Louis-Philippe.

Cet événement confisqua complètement M. de Saint-Amant au préjudice des échecs. Pendant deux années, il ne fut plus question du célèbre héritier de Lahourdonnais. Le club ferma ses portes, le Palamède cessa de paraître. Ce fut une calamité partielle au milieu d'une calamité générale.

La prospérité momentanée du club avait tenu dans l'ombre l'historique et très-illustre café de la Régence, à qui la disparition de ce rival rendit toute son importance originelle. Il ne tarda pas à reprendre son ancien rang. La fondation du café de la Régence date, à Paris, de 1718. Il était contemporain du café Procope, dont il éclipsait la vogue. Ce fut là que se firent, en 1749, les premières publications du traité des échecs par Philidor. On causait, on controversait à Procope, mais on venait jouer aux échecs au café de la Régence, qui depuis cent cinquante ans bientôt s'est maintenu en possession de cette spécialité.

Plus heureux que les rois de France, les rois de ses échiquiers n'ont pas cessé, même au milieu de nos plus mauvais jours révolutionnaires, d'avoir leurs partisans, leur cortège et leur cour. A tous ceux qui étaient restés ses fidèles habitués vinrent se joindre les membres du club de la rue de Ménars.
Seulement, pour se conformer au goût et aux tendances de notre époque, qui aime l'homogénéité des cercles, le café de la Régence se hâta de constituer le sien, qui se composa de la plupart des noms que la grande réputation de Labourdonnais avait ralliés ailleurs.
Les travaux de démolition qui ont été la conséquence de l'achèvement du palais des Tuileries ont bousculé l'historique établissement du café de la Régence. Il est venu rue Richelieu n° 21, où, par un étrange bonheur, il a pu trouver à s'installer dans un hôtel qui est l'un des plus rares spécimens de l'art architectural du XVIIIème siècle.

Mais le café de la Régence a repris dans ce nouveau local son caractère originel en se séparant du Cercle des Échecs, qui de son côté s'est établi sous le nom de Cercle de Philidor au Palais-Royal, au-dessus du café de Lyon (1).

(1). On devient membre permanent du cercle des échecs en payant un abonnement annuel de 100 fr., qui part du 1" janvier. Lorsqu'il y a moins de six mois à courir, on paye proportionnellement, mais on s'engage pour l'année suivante.
Les membres temporaires sont ceux qui n'ont pas leur domicile à Paris, et qui ne payent l'abonnement qu'une partie de l'année. Il est fixé pour eux à 12 francs par mois.
Les membres permanents nomment entre eux une commission.

Parmi les membres actuels du cercle, au nombre de soixante-dix, il y a des noms connus en dehors de la spécialité dans laquelle ils excellent : MM. le comte de Pontalba, le baron Charles Rowley, le baron de Berkheim et le comte de Vaufreland, par exemple.
La commission du cercle se compose de MM. le duc de Caraman , président ; Devinck, membre du Corps législatif; le général de Varaigne, vice-président; Crampel, secrétaire-général; Sasias, Delondres, Ouizille, Carlim , Pujol, commissaires.

Les réunions du café de la Régence ont une physionomie caractéristique qui ne s'est guère modifiée depuis les beaux jours du XVIIIème siècle.
Ils ballottent les présentations, admettent au scrutin secret, à quatre boules blanches contre une noire.
Ils jouissent du droit d'inviter au cercle un étranger pendant huit jours, sous leur responsabilité.
Ils font les honneurs du cercle sur l'invitation spéciale de la commission.
Les présentations sont signées par deux membres permanents, et affichées pendant huit jours.
La commission accorde, sur la demande des membres, une carte d'entrée pour une durée de huit jours.
Le cercle admet les divers jeux dits de commerce, à l'exclusion de tous jeux de hasard, tels que le baccarat et le lansquenet. Le but dans lequel il est formé étant de faciliter le développement du jeu des échecs, qui réclame spécialement le silence, toute conversation suivie à haute voix, qui serait de nature à troubler l'ordre, est interdite, et devra cesser sur la simple invitation d'un membre de la commission.

Le monde change, mais non pas les joueurs d'échecs.
Vous souvenez-vous de ce passage où je ne sais plus quel auteur, du XVIIIème siècle, amène son héros au café de la Régence?
C'est un jeune homme; à peine entré, il trouve occasion de parler de ses préoccupations de cœur, et il le fait avec l'indiscrète vivacité d'un amoureux de sa trempe. Un certain joueur, dont la partie était plus que compromise, la perd, et rien de plus naturel selon lui que d'attribuer ses fautes aux soupirs du chevalier.
« Maudits soient les amoureux! s'écrie-t-il. — Comment, monsieur? Je ne comprends pas. — Vous ne comprenez pas? Eh bien! Regardez un échec à la découverte. — Qu'a de commun cet échec...? — Comment, ce qu'il a de commun? Il y a une heure que vous tournez autour de moi ; et ma chère Sophie par-ci, et ma jolie cousine par là. Moi, j'entends vos fadaises, et je fais des fautes d'écolier. Monsieur, quand on est amoureux, on ne vient pas au café de la Régence.

Soyez persuadé que si de nos jours quelque nouvel amoureux tombait par aventure au café de la Régence et qu'il y fut aussi peu sobre de paroles d'amour, l'adversaire vaincu au moment de ses bruyantes expansions de cœur ne manquerait pas de le rendre responsable de sa défaite; mais les amoureux de notre temps sont mieux avisés.

A la Régence, un bon mot, une figure épanouie, la lecture d'un article du Palamède, ancien journal spécial des échecs, un bonjour, une poignée de main, l'offre d'une prise de tabac au spectateur encore inaperçu, la consultation de l'horloge , la sollicitude pour son manteau, son chapeau, sa canne, son parapluie, l'impatience sur une fin de partie, la main caressant le menton, le regard planant sur la galerie, le balancement, le roulis sur soi-même, la parole vive, précipitée, caustique, sont autant d'indices d'une belle position, d'une victoire assurée.
Le corps incliné, le regard fixement attaché sur l'échiquier, la figure écarlate , le coude appuyé sur la traverse ou sur le mouchoir, les mains serrant convulsivement la table de marbre, les pièces roulant machinalement entre les doigts, l'interpellation aux membres de la galerie, l'oscillation de la tète, le tremblement des pieds, le pianotement des doigts, le martellement des pièces, l'échec au roi prononcé avec une espèce de fureur, présagent une défaite prochaine.

Dirai-je encore que chaque partie perdue devait être nécessairement gagnée, que la plus belle position appartenait au vaincu, que la supériorité de ses combinaisons devait lui assurer le succès, qu'il n'a pas été battu, qu'il a laissé échapper la victoire en commettant une erreur, une de ces fautes dont on ne peut accuser que la faiblesse humaine?
Comme si l'on perdait une partie d'échecs autrement que par une faute !

Ainsi, la Régence, où se trouvent des gens du grand monde, des illustrations de la magistrature, de la science, de la vie littéraire et artistique, est un champ ouvert à l'observation, mais d'un ordre élevé.
Sous ce rapport, ses réunions habituelles sont fort récréatives. Elles ont un attrait irrésistible pour les esprits sérieux et méditatifs. Les étrangers célèbres figurent fréquemment parmi les combattants.
Indépendamment de M. de Saint-Amant, qui occupe l'une des positions les plus élevées, Paris compte un choix de joueurs remarquables : en premier lieu-M. le docteur Laroche de Bayonne, qui passe aujourd'hui pour le champion français par excellence, puis MM. Sais, Lécrivain, Devinck, Benoît, Campel, Pujol, etc.
C'est maintenant à Paris le seul temple ouvert au culte des échecs.
On voit bien des échiquiers ailleurs, mais le café de la Régence seul peut donner le droit à l'amateur de s'appeler joueur d'échecs.
Hors de cette enceinte, a-t-on dit, on joue avec des échecs, mais on ne joue pas aux échecs.
Le café Desmares, rue du Bac, peut cependant revendiquer avec justice une place honorable ; mais à Paris il est admis qu'un nom ne saurait devenir célèbre, si préalablement il ne s'est fait enregistrer -parmi les habitués de la Régence.

Avant de se produire au milieu de son monde, il est, cela se conçoit aisément, certaines notions techniques et rudimentaires qu'il faut préalablement posséder de toute rigueur : connaître les pièces, les places et les règles générales ; être au fait de la première et de la deuxième manière de jouer ; de la manière de jouer quand on fait l'avantage d'un pion, ou quand on donne pion et trait, ou enfin quand on fait l'avantage du cavalier ; savoir qu'on ne doit jamais jouer un coup sans but, à moins d'y être forcé par la nécessité ; éviter la faute qu'on appelle vulgairement en espagnol lo ceguera (NB : l’aveuglement); ne pas jouer vite, quoiqu'on ait un beau coup à faire, mais regarder toujours s'il n'y en a pas un qui soit préférable ; faire des échanges quand on a l'avantage, et ne jamais abandonner l'attaque pour gagner un pion lorsqu'on a un avantage au moyen duquel on pourrait gagner la partie.

Il importe de se rappeler que les deux pions qui sont du côté où le roi a été placé ne doivent être joués qu'en cas d'absolue nécessité; car souvent la partie se perd parce que le pion de la tour ou du cavalier, avancé d'un pas, laisse le passage libre au roi de l'adversaire.
Il existe entre les pièces trois sortes de rapports fondés sur leurs mouvements : rapport de similitude, rapport de différence et rapport mixte. De là trois sortes de méthodes pour déterminer leur valeur. La méthode arithmétique s'applique aux pièces de même nature, la méthode de comparaison aux pièces de nature différente, et enfin les deux méthodes aux pièces dont le rapport est mixte.
Les pièces de même nature sont le fou, la tour et la dame ; elles composent la masse des forces qui agissent en ligne droite, soit carrément, soit diagonalement.
L'expression non pas rigoureusement exacte, mais suffisamment exacte, est: 3½, 5½ et 10. Ces bases une fois admises, on arrive, par une voie mathématique, aux résultats suivants, consacrés, du reste, par la pratique du jeu et par l'assentiment des grands maîtres :
1° Deux tours ont sur la dame un avantage,=1; reste à chercher dans quel cas cet avantage peut être représenté par un pion ;
2° La dame a sur le fou et la tour un avantage, = 1 ;
3° Deux fous ont sur la tour un avantage, =1½ ;
4° Par conséquent, la dame et la tour ont sur deux tours et un fou un avantage, =1 ; de même que la dame et le fou sur les deux fous et une tour.

On trouve dans Lolli et dans Philidor des observations détachées sur la force des pièces. Philidor, et avec lui l'école française, préfère trois pions à une petite pièce. Lolli, Pietro Carrera, et avec eux l'école italienne, préfèrent une pièce à trois pions. Stamma dit que le cavalier est plus utile au commencement et le fou à la fin des parties. Labourdonnais recommande, comme un précepte précieux, d'enlever au plus vite à l'adversaire la pièce favorite qu'il manie avec le plus de dextérité et de tactique.