PROVINCE DE PARIS
Le Palais-Royal
PAR COLETTE
Quatre années, j’attendis en vain, tapie dans un entresol de la rue de Beaujolais, qu’un appartement devînt libre dans la maison, dans la région ensoleillée des beaux balcons, au-dessus du jardin rectangulaire, du bassin rond à panaches d’eau vaporisée, des ormes maigres et taillés.
C’était le temps où la « Rotonde » vendait ses repas huit francs et hospitalisait les joueurs d’échecs. Cette « Rotonde » rectangulaire a encombré, emprunté le jardin jusqu’en 1932, je crois. Elle ne possédait pas le tout-à-l’égout et ses résidus les plus bas se déversaient dans l’égout proche par un petit canal, — oserai-je dire qu’il était de fonte ? — et quasiment à l’air libre…
Une fois la semaine vers dix heures du soir, deux fois s’il y avait eu noces et festins, tous les habitants de la rue de Beaujolais fermaient, pâles et terrifiés, leurs fenêtres, brûlaient pastilles, charbons et baguettes d’encens. Quand le premier entracte du Palais-Royal lâchait les spectateurs au long des galeries, j’entendais leurs cris d’horreur et leur fuite. Conserve-t-on, aux Beaux-Arts, l’étrange correspondance, dont l’objet chavire le cœur, que j’engageai avec Édouard Herriot contre la pestilence ? Je ne sais. Mais il fallait qu’un charme bien fort m’attachât au Palais-Royal pour que j’attendisse, quatre ans d’après, d’y être supplantée.
(…)
J’ai déjà eu l’occasion de parler du Café de la Rotonde. Voici le lien avec un article au sujet des différentes migrations des joueurs d’échecs au Palais Royal.
https://lecafedelaregence.blogspot.com/2018/05/les-migrations-des-joueurs-dechecs-au.html
Les joueurs d’échecs, historiquement au Café de la Régence, en sont partis en fin d’année 1918, et ils ont changé à plusieurs reprises de lieu pour assouvir leur passion.
Café de la Régence – 161 rue Saint-Honoré - de 1855 à la fin 1918
Café de l’Univers – 159 rue Saint-Honoré - Année 1919
Café de la Rotonde – de 1920 à septembre 1931
Café Le Véfour (anciennement Café de Chartres) – à partir d’octobre 1931
(…) En 1796, le Caveau devient café de la Rotonde, lorsque le propriétaire, outrepassant la réglementation, entreprend d'adjoindre à son café une rotonde en saillie sur le jardin . Cette prise de liberté reflète les stratégies d'attraction mises en place pour attirer le flâneur suivant une architecture de la séduction où décor et innovations techniques se rejoignent. La structure légère recouverte de plomb est réalisée par un architecte de quartier, Martin Alexandre Habert dit Thibierge (1756-1836). Actif de la Révolution au Directoire, il est l'auteur des aménagements du café de la Régence, de Corazza, et de l'ancien passage Feydeau (…)
1re Vue du jardin du Palais-Royal, prise de la rotonde / Dessiné par Courvoisier. Gravé par Eugène Aubert. Vers 1814 - 1830. BHVP.
Citons la venue de l’enfant prodige Samuel Reshevsky en 1920, les simultanées de Capablanca et Alekhine, ou bien celle à l’aveugle d’Alekhine le 15 mars 1922 (voir l’article dédié https://lecafedelaregence.blogspot.com/2022/10/paris-15-mars-1922-simultanee-dalekhine.html).
Le Miroir - 23 mai 1920 suivez le lien pour un article détaillé de cet évènement par Dominique Thimognier.
Ce tournoi réunit Alekhine, Colle, Opocensky, Tartakower et Znosko-Borowsky (voir ci-dessous la grille finale du tournoi). Alekhine n'est pas encore champion du monde et il est en France depuis 3 ans environ.
La grille finale du tournoi international remporté par Alekhine.
Alexandre Alekhine face à Edgard Colle (Belgique) - Source photo Gallica Agence Meurisse
On reconnait Tartakower à la gauche d'Alekhine, ainsi qu'Alphonse Goetz debout à la gauche de Tartakower.
Le dernier grand évènement accueilli dans ce lieu est le 7e championnat de France féminin remporté par Paulette Schwartzmann, en février 1931.
Le café des joueurs d’échecs va-t-il être démoli ?
On sait que de nombreux joueurs d’échecs se réunissent dans un café installé dans les jardins du Palais-Royal.
Ce café a été construit sur l’emplacement d’un autre café qui appartenait à un M. Cuisinier, propriétaire des sept arcades toutes proches donnant sur le jardin et sur la rue de Beaujolais.
Mais aujourd’hui, ces arcades appartiennent à d’autres propriétaires que le café, et ceux-ci ont leur vue gênée par le toit de l’abri des joueurs d’échecs. D’où une demande en démolition.
La cour de Paris avait rejeté cette requête, mais la chambre civile de la Cour de cassation vient de casser la décision. L’arrêt explique qu’en 1780 le duc d’Orléans reçut le palais en don du roi ; il fit alors construire la ceinture d’immeubles entourant les jardins, afin de masquer les maisons hétéroclites existant alors aux environs.
L’affaire est soumise à une autre cour d’appel. La démolition du café va-t-elle être ordonnée suivant la thèse de la chambre civile ?
Les joueurs d’échecs du Palais Royal
L’Association des joueurs d’échecs du Palais-Royal quitte aujourd’hui 1er septembre le pavillon de la Rotonde, qu’elle occupait depuis 1920 et où ont eu lieu, ces dix dernières années, tant de séances mémorables du noble jeu.
Dès que l’on apprit que la pioche des démolisseurs menaçait le fameux pavillon de verre, le président de la société, M. Conti, proposa de transférer le siège de l’association dans la galerie de Beaujolais, en ce même Palais-Royal auquel le cercle d’échecs reste fidèle. On sait qu’avant la Révolution un groupe de joueurs d’échecs « poussaient du bois » dans un cabaret situé à l’emplacement occupé actuellement par l’hôtel du Louvre. Le café de la Régence, tout voisin, fut ensuite pendant plus d’un siècle le siège d’associations successives dont la dernière se transporta en 1918 au café de l’Univers, d’où elle était venue s’installer au pavillon de la Rotonde.
Dans le nouveau local — un café aux décors anciens classés par les beaux-arts, établissement vieux de plus d’un siècle et demi et où le jeune Bonaparte tint des réunions orageuses avant le 18 brumaire — les joueurs d’échecs du Palais-Royal vont préparer une séance d’inauguration d’un intérêt et d’une nouveauté exceptionnels dans l’histoire des échecs : un grand maître, probablement M. Tartakower, jouera, sans voir l’échiquier, huit ou neuf parties simultanées contre huit jeunes maîtres qui joueront également à l’aveugle. De sorte qu’aucun échiquier ne se trouvera dans la pièce occupée par les adversaires et ce sera seulement dans les salles voisines que le public pourra suivre les parties sur des échiquiers témoins tenus à jour.
Cette ingénieuse idée, due à M. Conti, outre l’attrait de la nouveauté, soulignera nettement le magnifique progrès de la France dans ce noble jeu, car il y a seulement une dizaine d’années on aurait trouvé difficilement à Paris trois joueurs capables de tenir tête, dans de telles conditions, à un maître international.
Il faudra attendre un peu plus d’un an, en août 1932, pour que la démolition soit effective.
Par un procédé ingénieux, qui l’a jeté à terre d’un seul coup, le café de la Rotonde, qui s’élevait au Palais-Royal, vient d’être démoli, ainsi l’a voulu l’administration des beaux-arts. Et pourtant c’était un endroit historique qu'écrivains et artistes comme le tragédien Talma, le peintre Horace Vernet, le compositeur Boieldieu ont fréquenté pendant tout le dix-neuvième siècle et qui, depuis sa fondation, fut un rendez-vous célèbre des joueurs d’échecs.





























