vendredi 4 septembre 2026

Le général Guingret, de Tordesillas au Café de la Régence

Une exceptionnelle carte d’adhérent permet de retrouver la trace d’un militaire de l’Empire devenu l’une des figures importantes des échecs parisiens sous la monarchie de Juillet.

Une simple carte peut parfois faire ressurgir tout un personnage.

 
Image communiquée par M. François Zutter (Suisse) que je remercie vivement.
Trouvée sur Bsky et mise en ligne sur Bsky par M. Jonathan Manley le 26 août 2026.

 
Celle qui est à l’origine de cet article est une carte d’adhérent au Cercle des Échecs appartenant au général Pierre-François Guingret. Elle porte la signature de Claude Vielle, alors propriétaire du Café de la Régence et du Cercle des Échecs qui lui était associé au 1er étage. Un document exceptionnel qui nous ramène directement dans le milieu des grands joueurs parisiens des années 1830 et 1840.

Et lorsqu’on suit Guingret dans les pages du Palamède, on découvre un personnage beaucoup plus important qu’on pourrait le croire : général, vétéran des guerres napoléoniennes, auteur militaire, ami de La Bourdonnais et de Saint-Amant, assez fort joueur d’échecs, animateur du jeu à Douai puis président du Cercle des Échecs de Paris.
 
La signature sur la carte prouve l'authenticité de celle-ci. On retrouve la même signature de Claude Vielle, par exemple sur cet extrait de document notarié. Bail de location - 15 et 16 octobre 1851 - M. Danyau à M. et Mme Vielle - Archives Nationales MC ET LXXVI 815 (Extrait)

Dès 1836, alors qu’il est encore colonel, son nom figure parmi les membres du nouveau Cercle des Échecs de la rue Richelieu, sous la graphie « Guingueret » (Le Palamède, 1836, PDF p. 320).
 
Un militaire de l’Empire
 
Pierre-François Guingret naît à Valognes, dans la Manche, en 1784. Sa carrière militaire commence sous l’Empire. Il passe par l’École polytechnique et participe aux grandes campagnes napoléoniennes.
Lors de ses obsèques, Saint-Amant rappellera notamment Friedland, les campagnes d’Espagne et du Portugal, la Guadeloupe puis l’Algérie. Il sera nommé général en 1837 et terminera sa carrière comme maréchal-de-camp, commandant la 3e brigade d’infanterie à Paris et l’École militaire (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-58).

Il est également homme de plume et publie en 1817 Relation historique et militaire de la campagne de Portugal, sous le maréchal Masséna, un ouvrage consacré aux campagnes d’Espagne et du Portugal. Mais un épisode de sa carrière militaire allait lui assurer une certaine célébrité, jusque chez ses anciens adversaires britanniques.
 
Tordesillas : une rivière, un radeau et des épées entre les dents
 
Nous sommes en octobre 1812, pendant la guerre d’Espagne. Les troupes françaises cherchent à franchir le Douro à Tordesillas. Le pont est détruit et la position occupée par les soldats du régiment de Brunswick.
Le récit reproduit par Le Palamède, d’après l’historien militaire britannique William Napier, pourrait presque passer pour une scène de roman.

Une soixantaine d’officiers et de sous-officiers volontaires se placent sous les ordres du capitaine Guingret. Ils construisent à la hâte un petit radeau destiné à transporter leurs armes et leurs vêtements, puis se jettent dans une eau glaciale,

« tenant leurs épées dans leurs dents, nageant d’une main et poussant le radeau devant eux ».
 
Parvenus sur l’autre rive, ils n’attendent même pas de se rhabiller, prennent la tour d’assaut et obligent les défenseurs à abandonner la position. Napier estime que cette action eut « une influence réelle sur les opérations du duc de Wellington » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106 ; récit repris lors des funérailles de Guingret dans Le Palamède, 1845, PDF pp. 56-57).

Charles-Étienne-Pierre Motte, Le capitaine Guingret et ses hommes traversant le Douro à Tordesillas, 1812, lithographie. Domaine public.
 
Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse est qu’elle fut racontée, plus de trente ans après les faits, devant des joueurs d’échecs anglais. Lors du banquet du club de Liverpool de 1844, Guingret fut présenté comme « une des notabilités des Échecs de Paris », et son nom fut accueilli par un « tonnerre d’applaudissemens » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106). L’ancien ennemi était devenu un ami apprécié des joueurs britanniques.
 
Guingret et les échecs de Douai
 
La passion de Guingret pour les échecs est ancienne et ne se limite pas à Paris. En 1837, un correspondant de Douai rappelle l’influence qu’il avait exercée dans cette ville. Le jeu y avait reçu :

« une forte impulsion de l’exemple et des encouragements d’un amateur très-distingué et d’une force remarquable, M. le colonel Guingueret ».
 
Le correspondant ajoute que, depuis son départ, son souvenir reste très présent et que le nombre des joueurs a continué à augmenter (Le Palamède, 1837, PDF p. 92). Quelques mois plus tard, la revue est encore plus précise :
 
« Le président du club de Douai est M. le général Guingueret, l’un de nos plus forts amateurs. »
 
Le club de Douai dispute alors une partie par correspondance contre celui de Valenciennes (Le Palamède, 1837, PDF p. 362). Saint-Amant reviendra sur cet épisode en 1843. Selon lui, Douai avait connu un véritable âge d’or échiquéen grâce au séjour du régiment de Guingret dans la ville, avant la Révolution de Juillet 1830 :

« la ville de Douai ne s’est pas soutenue dans l’éclat momentané qu’elle devait à la présence du colonel Guingret, dont le régiment campa dans ses murs avant la Révolution de juillet » (Le Palamède, 1843, PDF p. 169).

Guingret ne se contentait donc manifestement pas de jouer. Partout où sa carrière militaire le conduisait, il faisait des adeptes. En 1843, au cours d’un toast, ses compagnons insisteront d’ailleurs sur cette caractéristique : il n’avait pas dédaigné de descendre « au milieu de ses subordonnés » pour « créer, former et produire de nouveaux adeptes » du jeu d’échecs (Le Palamède, 1843, PDF pp. 563-564).
 
Un bon amateur
 
Il faut éviter de voir en Guingret un notable placé à la tête d’un cercle mondain simplement parce qu’il était général. Il savait réellement jouer aux échecs, et même plutôt bien. En 1837, lorsque le Hongrois József Szen séjourne à Paris, Le Palamède cite Guingret parmi les amateurs qui se sont :
 
« le mieux défendus à but contre M. Szen »
 
aux côtés notamment de Schulten, Devinck et Chamouillet (Le Palamède, 1837, PDF p. 51). La même année, il est l’un des premiers, avec Calvi, à résoudre deux problèmes particulièrement difficiles de d’Orville. La revue le qualifie alors explicitement de :

« l’un de nos plus forts amateurs » (Le Palamède, 1837, PDF p. 133).
 
Quelques mois plus tard, Guingret est cité avec Saint-Amant, Calvi, Devinck, Lévesque, Boissy d’Anglas et Richebourg dans cette : « ligne supérieure d’amateurs » qui reconnaissent encore La Bourdonnais pour maître (Le Palamède, 1837, PDF pp. 506-507).

Les parties à avantage permettent même de situer assez précisément sa force. En 1842, Deschapelles joue contre lui en donnant le pion et quatre traits (!), avantage que Le Palamède évalue approximativement à une tour. Guingret gagne la première partie ; la seconde est interrompue faute de temps alors qu’il conserve son pion supplémentaire et une position que la revue considère comme très favorable (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).

Un projet de tournoi entre Deschapelles, Saint-Amant et Guingret donne presque une véritable échelle de force : Deschapelles donne pion et deux traits à Saint-Amant et pion et quatre traits à Guingret ; Saint-Amant doit lui-même donner pion et deux traits à Guingret (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).
Guingret n’était évidemment pas du niveau des tout meilleurs joueurs du monde, mais il jouait comme un bon amateur français de l'époque.
 
Un joueur qui faisait la guerre sur l’échiquier
 
Nous avons même la chance de connaître son style. Au printemps 1842, de retour de Provence, Guingret retrouve les échiquiers parisiens. Saint-Amant écrit :

« La Provence nous a rendu le général Guingueret, qui court de victoire en victoire par des combinaisons prudentes, lentement calculées » (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 248).
 
L’année suivante, dans un délicieux portrait des habitués du Cercle, l’auteur des Mystères du Cercle des Échecs , Alphonse Delannoy, pousse la comparaison militaire beaucoup plus loin. Le général met dans chaque partie toute son attention et travaille :

« son plan d’attaque avec la gravité d’une inspection de régimens en bataille, comme s’il avait affaire à un véritable ennemi » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 382-383).
 
On imagine assez facilement Guingret devant l’échiquier : peu de fantaisie gratuite, beaucoup de sérieux, du calcul, de la méthode et une attaque préparée comme une opération militaire.

L’homme qui prêta toute sa bourse à La Bourdonnais
 
Le plus joli témoignage concernant Guingret reste peut-être son histoire avec La Bourdonnais. Le Palamède la raconte en décembre 1843. L’épisode est bien antérieur. Guingret n’est encore qu’un jeune capitaine lorsqu’il rencontre dans le Midi La Bourdonnais, qu’il avait déjà croisé à plusieurs reprises au Café de la Régence.

La Bourdonnais se trouve alors dans une situation catastrophique. Après avoir dilapidé ce qui lui reste d’argent au cours de son voyage, il n’a même plus de quoi régler ses frais et rentrer à Paris. Après beaucoup d’hésitations, il demande à Guingret de lui prêter quinze louis. Guingret fait mieux :

« Cédant alors à l’entraînement de sa générosité, il ne remet pas seulement à Labourdonnais la somme demandée, mais sa bourse entière, tout ce qu’il possède, vingt-cinq louis. »
 
La Bourdonnais part sans même lui laisser de reçu. Un mois passe. Puis deux. Guingret commence à penser son argent perdu. Une caisse lui arrive alors de Paris. Elle contient :
 
« un magnifique échiquier, un véritable échiquier d’honneur » et, dans un coin de la boîte, sa propre bourse avec les vingt-cinq louis (Le Palamède, 1843, PDF pp. 553-554). Cette anecdote en dit autant sur Guingret que sur La Bourdonnais. Elle montre surtout que leurs relations remontaient loin et que Guingret fréquentait déjà la Régence lorsqu’il n’était encore que capitaine.

Président du Cercle des Échecs
 
En 1842, Guingret franchit une nouvelle étape. Le 30 octobre 1842, une assemblée extraordinaire est convoquée afin de compléter la commission administrative du Cercle des Échecs. Celle-ci comprend notamment Devinck, Doazan, Laroche, Sasias, Lécrivain et Guingret. La décision est immédiate :
 
« La commission est entrée immédiatement en séance et a nommé M. le général Guingret pour son président » (Le Palamède, 1842, tome II, PDF p. 220).
 
  
Nous disposons donc de la date exacte de son accession à la présidence : 30 octobre 1842. Il dirige dès lors le Cercle pendant l’une des périodes les plus célèbres de son histoire, celle du grand match Saint-Amant vs Staunton de la fin d'année 1843. En février 1843, il signe d’ailleurs officiellement une lettre :
 
« Pour MM. les membres du Cercle des Échecs de Paris [...] Le Président, Signé GUINGRET »
 
et la réponse lui est adressée comme au :
 
« général GUINGRET, président du Cercle des Échecs » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 105-106).
 
Durant le séjour de Staunton, Guingret joue un véritable rôle de représentation. Il reçoit notamment les joueurs anglais et leurs témoins à l’École militaire, autour d’une table à laquelle prend également place Deschapelles. Le Palamède décrit une « véritable fête » et une « grande solennité » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 562-564).

Guingret dans le tableau de Marlet
 
Et nous pouvons même mettre un visage sur ce nom. Le peintre Jean-Henri Marlet représenta la fameuse séance du match Saint-Amant vs Staunton du 16 décembre 1843. L’année suivante, Le Palamède décrit longuement le tableau et identifie plusieurs des personnages. Parmi eux :
 
« le général Guingret, dominant majestueusement l’Échiquier, et dont le regard semble commander à la galerie le silence et le recueillement » (Le Palamède, 1844, PDF p. 101).
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. Musée Carnavalet – Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet 
 
Détail - Pierre-François Guingret 
 
Cette indication est particulièrement précieuse puisque le même article explique que les traits des principaux amateurs avaient été fidèlement reproduits. Il ne s’agit donc pas d’une silhouette conventionnelle : nous possédons un véritable portrait contemporain de Guingret au milieu de ses compagnons du Cercle des Échecs. Voilà qui donne encore davantage d’intérêt à sa carte d’adhérent.

Les derniers mois
 
L’année 1844 nous montre encore Guingret très présent dans la vie du Cercle. Lorsque l’on cherche à régler définitivement la question de la supériorité entre Saint-Amant et Kieseritzky, c’est Guingret qui propose très sérieusement un match entre les deux. Kieseritzky refusant, le général finit par lui lancer :
 
« Vous avez donc peur »
 
ce que Le Palamède commente malicieusement :
 
« cette parole, dans la bouche d’un homme de guerre, sera l’argument extrême » (Le Palamède, 1844, PDF p. 102).
 
Il préside aussi une commission destinée à venir en aide à la veuve du maître anglais Jacob Henry Sarratt (Le Palamède, 1844, PDF p. 198). Mais à la fin de cette même année, sa santé se dégrade fortement.

La mort de Guingret et l’adieu de Saint-Amant
 
Guingret meurt à Paris le 11 janvier 1845. Le Palamède annonce la nouvelle :
 
« le Cercle des Échecs a perdu son digne président, le général Guingret, mort le 11 janvier, d’une pleurésie aiguë et d’une fièvre nerveuse, âgé de 61 ans ».
 
Et ajoute :
 
« C’est à la fois un très grand malheur pour les Échecs et un coup bien douloureux pour tous ses collègues du Cercle, parmi lesquels il n’avait que des amis » (Le Palamède, 1845, PDF p. 53).
 
  
Ses funérailles ont lieu le 14 janvier 1845. Le corps quitte à midi l’École militaire, est conduit à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, puis au cimetière du Montparnasse. Guingret avait expressément demandé que ses obsèques restent simples. Mais la foule est immense et les militaires sont présents en nombre (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).

Sur la tombe, après l’hommage d’un colonel retraçant sa carrière militaire, Saint-Amant prend la parole.
Et il révèle alors la profondeur de leur relation :
 
« Moi qui ai eu le bonheur de vivre dans l’intimité, pendant vingt-cinq ans, de cette âme si noble et si élevée [...] » (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).
 
Vingt-cinq ans : leur amitié remontait donc approximativement à 1820, bien avant que Saint-Amant ne devienne directeur du Palamède. Dans ce long discours, Saint-Amant évoque naturellement le militaire, mais également l’homme privé et le joueur d’échecs. Il rappelle que Guingret avait été fidèle pendant trente ans à la société des joueurs et que :

« depuis plusieurs années il en était le président, et sa mort a frappé chacun de nous comme une calamité de famille » (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-59).
 
Puis vient cette phrase qui résume probablement assez bien la place qu’il occupait :
 
« le général Guingret n’était pas de ces hommes qu’on remplace facilement » (Le Palamède, 1845, PDF p. 59).
 
Une petite carte, toute une vie
 
C’est ce qui donne tant d’intérêt à cette carte d’adhérent. On pourrait n’y voir qu’un document administratif portant le nom d’un général du XIXe siècle. Mais lorsqu’on replace ce nom dans les pages du Palamède, le carton prend une tout autre dimension.

  
Il appartenait à l’homme qui avait traversé le Douro à la nage sous le feu de l’ennemi ; qui avait contribué à faire de Douai une ville d’échecs ; que Le Palamède considérait comme un bon amateur français ; qui préparait ses parties comme des opérations militaires ; qui avait confié toute sa bourse à La Bourdonnais ; qui devint président du Cercle des Échecs le 30 octobre 1842 ; qui reçut les Anglais pendant le match Saint-Amant vs Staunton ; qui posa pour le tableau de Marlet ; et dont Saint-Amant pouvait dire au bord de la tombe qu’il avait été son ami intime pendant un quart de siècle.
 
Pierre-François Guingret est aujourd’hui largement oublié de l’histoire des échecs. Les pages du Palamède montrent pourtant qu’il fut pendant près de trente ans l’une des figures familières et respectées du monde échiquéen français. Et cette petite carte signée Vielle est peut-être l’un des derniers objets qui nous relient directement à lui. 

mardi 25 août 2026

Le jour où Philidor finit en prison

L’anecdote est assez peu connue : en 1744, à seulement dix-sept ans, Philidor est arrêté à la suite d’un tumulte à la Comédie-Française et passe plusieurs jours en prison.

J’ai souhaité approfondir cet épisode, souvent résumé en quelques lignes dans les biographies de Philidor. L’article que vous allez lire est le résultat de plusieurs semaines de recherches dans des documents d’archives, des livres, des journaux anciens et les registres de la Comédie-Française. Leur confrontation permet aujourd’hui de reconstituer assez précisément cette étonnante histoire.
 
Mais avant d’en venir aux faits, il faut se souvenir que le théâtre du XVIIIe siècle était très différent du nôtre : au parterre, le public se tenait debout, commentait, sifflait, criait et pouvait parfois transformer une représentation en véritable tumulte.
 
La salle de la Comédie-Française rue des Fossés-Saint-Germain, d’après Charles-Antoine Coypel, 1726.

Le tumulte du 27 mai 1744 à la Comédie-Française
 
Quatre ans après les faits que je vais vous raconter, Voltaire s'emporte contre les conditions dans lesquelles on assiste au théâtre à Paris. Dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne, placée en tête de Sémiramis, il décrit les spectateurs du parterre, debout, serrés les uns contre les autres, et qui parfois :

« se précipitent quelquefois en tumulte les uns sur les autres, comme dans une sédition populaire ».
 
Voltaire n'exagère pas tellement. Le 27 mai 1744, la Comédie-Française va justement connaître l'une de ces petites « séditions populaires ». Et, au milieu du tumulte, un jeune homme de dix-sept ans va se faire remarquer par la police. Il s'appelle François-André Danican Philidor.  
 
Un autre monde que notre théâtre actuel
 
La scène ne se trouve évidemment pas encore dans l'actuelle salle Richelieu. Depuis 1689, la Comédie-Française est installée rue des Fossés-Saint-Germain, au numéro 14 de l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie. La salle est aménagée à partir d'un ancien jeu de paume : précisément le type de théâtre que Voltaire jugera quelques années plus tard indigne de Paris. 
 
Paris-Musée, Plan au rez-de-chaussée de la salle de spectacle de la Comédie Française.
Pierre-Edme Babel, circa 1752

 
Surtout, il ne faut pas imaginer le public du XVIIIe siècle sagement assis dans le noir. Au parterre, les spectateurs sont debout. Ils commentent, applaudissent, sifflent, interpellent les acteurs et peuvent décider qu'une pièce leur déplaît. Le spectacle est aussi dans la salle.
 
À cette époque, les représentations commencent ordinairement vers cinq heures et demie de l'après-midi. Pour les pièces très attendues, certains viennent deux ou trois heures auparavant afin de trouver une bonne place. Le 27 mai, une partie du public ne quittera pourtant la Comédie-Française que vers onze heures du soir. Pour certains spectateurs, cela représente donc une présence de cinq ou six heures, peut-être davantage. À la fin de la soirée, les esprits ne sont certainement plus aussi frais qu'à l'entrée. 

Ce mercredi 27 mai, le programme associe la tragédie de Crébillon Rhadamiste et Zénobie à une petite comédie, Amour pour amour.
 
Archives de la Comédie Française. Recette journalière du mercredi 27 mai 1744 - Cote R107
 
Un détail mérite d'être relevé. L'un des acteurs qui va être pris à partie, Rosely, est alors un jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le registre journalier montre que la veille encore, le 26 mai, il avait joué dans Le Malade imaginaire. Rosely, de son vrai nom Antoine-François Raisouche-Montet, n'est entré dans la troupe que quelques années auparavant. 
 

L'autre acteur visé, Drouin, est plus nouveau encore : il a débuté à la Comédie-Française le 20 mai 1744, exactement une semaine auparavant, dans Amour pour amour. Bref, lorsque la représentation commence ce 27 mai, personne ne se doute encore que la soirée va se terminer avec la police dans les rues de Paris.
 
Tout part de l'arrestation de Lesueur
 
Le premier personnage à entrer dans notre histoire n'est pas Philidor mais un certain Lesueur. Pendant la soirée, celui-ci prend violemment à partie Drouin et Rosely. Paul d'Estrée, pour le journal Le Ménestrel du 4 juillet 1897, qui retrouvera un siècle et demi plus tard les rapports de police dans les Archives de la Bastille, écrit qu'il les traite de « f... acteurs ».

La police intervient et Lesueur est arrêté dans le parterre. C'est là que tout bascule. Une partie du public réclame sa libération. Fait remarquable, les comédiens eux-mêmes interviennent en sa faveur et demandent qu'on le relâche. L'officier de police refuse.

Mauvaise idée, au moins si l'objectif était de calmer la salle.

Le parterre prend fait et cause pour Lesueur. Les protestations deviennent des cris, puis un véritable tumulte. D'Estrée situe « l'ouragan » pendant Amour pour amour, qui suit Rhadamiste et Zénobie ; les documents de police montrent que l'affaire a commencé auparavant autour de l'arrestation de Lesueur. Autrement dit, le trouble né pendant la grande pièce se prolonge et envahit la petite.

Le spectacle devrait être terminé depuis longtemps, mais le public refuse de se disperser. Vers onze heures du soir, une partie des spectateurs est toujours là.
 
La police ne maîtrise plus vraiment le parterre

Dans les documents apparaît également un certain Chevry. Son titre exact reste à éclaircir, mais son rôle au cours de la soirée est assez clair : il intervient auprès des spectateurs, puis se retrouve personnellement pris à partie. Il semble donc appartenir au dispositif chargé du maintien de l'ordre dans le parterre, ou du moins en remplir la fonction ce soir-là. Il serait imprudent d'en faire formellement le « chef du service d'ordre » sans autre document.

Parmi les jeunes gens les plus agités, la police repère également Lestre, qu'il faut bien distinguer de Lesueur. Le dossier le qualifie à la fois d'« abbé » et d'« étudiant ».

Le mot peut tromper aujourd'hui. Un « abbé » du XVIIIe siècle n'est pas nécessairement un prêtre et encore moins le supérieur d'une abbaye. Le Dictionnaire de l'Académie française de 1740 précise lui-même que le titre est donné, par civilité, à ceux qui portent l'habit ecclésiastique sans posséder d'abbaye. Le Dictionnaire de Trévoux va même plus loin : le mot s'applique couramment à de simples ecclésiastiques, y compris sans bénéfice. (Dictionnaire de l'Académie française)

Que faut-il en conclure pour Lestre ? Pas grand-chose au-delà de ce que disent les documents. Il appartenait vraisemblablement au monde ecclésiastique ou en portait l'habit, mais rien ne permet pour l'instant d'affirmer qu'il était prêtre. Le fait qu'il soit également présenté comme étudiant convient d'ailleurs très bien à un jeune clerc encore en formation.

Et notre abbé-étudiant n'a, ce soir-là, rien d'un modèle de tranquillité. Les rapports le placent parmi les plus obstinés des jeunes gens et lui attribuent des encouragements à s'en prendre physiquement aux agents. La police n'oubliera pas son nom.

Le tumulte sort du théâtre
 
Finalement, les spectateurs quittent la salle. Mais l'affaire n'est pas terminée.

D'après les documents repris par Paul d'Estrée, les manifestants sortent « en bataillon serré ». Ils continuent à insulter la police et l'affrontement se poursuit jusque vers la descente du Pont-Neuf. Le sergent du guet et ses hommes ont les plus grandes difficultés à contenir le groupe.

Puis tombe une menace qui montre assez bien l'état d'esprit des mutins :

« Demain, nous reviendrons deux cents. »
 
Cette fois, la police prend la menace au sérieux. Le lendemain, 28 mai, les forces de l'ordre sont présentes en nombre à la Comédie-Française. Les deux cents séditieux annoncés ne viennent pas. Le parterre reste calme. Paul d'Estrée ne résiste pas à une remarque ironique : 
 
« Il en est toujours ainsi des manifestations à date fixe. »
 
L'incident aurait pu s'arrêter là. Mais la police, elle, a de la mémoire.
 
Extrait du plan de Paris en 1740 par l'Abbé de La Grive 
Tous les lieux se retrouvent dans un périmètre de quelques centaines de mètres. 
1- Emplacement de la Comédie Française, rue des Fossés-Saint-Germain. Et à proximité le Café Bernard.
2- La Rue Saint-André-des-Arts, adresse de Philidor
3- Le Pont Neuf qui relie la rive gauche et la rive droite de la Seine en passant par l'Ile de la Cité
4- Quai de la Mégisserie, For-l'Évêque  

Un jeune homme a attiré l'attention de l'inspecteur Poussot
 
Pendant le tumulte, un inspecteur nommé Poussot a observé avec attention certains des jeunes gens restés dans le parterre. L'un d'eux l'intéresse particulièrement. Il le fait suivre. Quatre jours plus tard, le 31 mai 1744, il peut fournir son nom et son adresse au lieutenant général de police, Feydeau de Marville :

« il était un des plus obstinés et des plus insolents de ceux qui restèrent dans le parterre ».
 
Le jeune homme habite une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, chez Compagnon, perruquier. Poussot le décrit comme un « libertin », affirme qu'il ne fait rien et ajoute qu'il aurait son père et sa mère à Paris mais ne les verrait pas. Et il écrit son nom comme il l'a entendu : « Fély d'or ». C'est Philidor !
 

 

 
Extrait du dossier de Philidor 
Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556
La retranscription de l'intégralité de son dossier se trouve à la fin de l'article. 
 
Le portrait est peu flatteur et manifestement à charge. Le mot « libertin », notamment, appartient au vocabulaire moral de la police et ne doit pas nécessairement être compris dans son sens moderne. Mais une chose est certaine : Philidor s'est suffisamment fait remarquer le 27 mai pour que Poussot décide de le faire suivre et enquêter sur lui. Marville ajoute simplement en marge du rapport :

« Il me paraît que ce jeune homme serait encore bon à arrêter. »
 
Le sort de Philidor est pratiquement réglé.
 
Mais Philidor raconte une tout autre histoire
 
Le 9 juin, Philidor est arrêté et conduit en prison. Et nous avons sa version des faits, car le jeune musicien adresse immédiatement une supplique au lieutenant général de police. Sans surprise, elle diffère sensiblement de celle de Poussot.

Philidor se présente comme un jeune maître de musique âgé de dix-huit ans — il n'en a en réalité pas encore tout à fait dix-huit — qui, ce 27 mai, revenait tranquillement de donner ses leçons. Vers dix heures du soir, raconte-t-il, il aurait été surpris de voir encore autant de monde devant et dans la Comédie-Française. Il serait alors entré « par curiosité », serait ressorti presque aussitôt et se serait rendu au Café Baptiste.

Là, comme d'autres clients, il aurait simplement critiqué l'arrestation de Lesueur et déclaré que M. de Marville était trop juste pour ne pas lui rendre justice. On est très loin du jeune homme décrit par Poussot comme l'un des plus obstinés du parterre et accusé d'avoir poussé d'autres jeunes gens à la violence.

Qui croire ? Impossible de trancher complètement deux siècles et demi plus tard. Philidor a évidemment tout intérêt à minimiser son rôle. Mais les rapports de police ne sont pas davantage des comptes rendus neutres : ils sont rédigés précisément pour justifier des arrestations. La confrontation des deux versions est donc beaucoup plus intéressante qu'une tentative de choisir arbitrairement l'une contre l'autre.

Une chose, en revanche, semble établie : Philidor se trouvait bien dans le secteur de la Comédie-Française au moment du tumulte et il a pris position en faveur de Lesueur. La vraie question est de savoir s'il fut un simple curieux un peu trop bavard, comme il le prétend, ou l'un des meneurs du parterre, comme l'affirme Poussot.
 
Le mystérieux Café Baptiste

Le Café Baptiste, où Philidor affirme s'être rendu après son bref passage à la Comédie-Française, mérite que l'on s'y arrête. Il ne faut pas le confondre avec le célèbre Café Procope, lui aussi situé dans le quartier et pratiquement en face du théâtre.

Le Café Baptiste est aujourd'hui beaucoup moins connu. Une indication retrouvée chez Rétif de la Bretonne permet toutefois de le localiser. Dans Monsieur Nicolas, Rétif évoque une femme qui travaillait dans une boutique « où jadis était le café Baptiste » ; une note précise qu'elle était installée « rue de la C.-F. », c'est-à-dire rue de la Comédie-Française.

Cela place donc le café dans la rue même du théâtre, l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie, sans que nous puissions pour l'instant lui attribuer avec certitude un numéro précis.

La version de Philidor est donc géographiquement parfaitement plausible : sortir de la Comédie-Française et entrer quelques instants plus tard au Café Baptiste ne demandait qu'un très court déplacement.
C'est également au café que Philidor aurait commis une nouvelle imprudence. Joinville, un exempt de police, est présent lorsqu'il critique l'arrestation de Lesueur. Ses paroles ne tombent donc pas dans l'oreille d'un sourd.

Quelques jours plus tard, Joinville vient l'arrêter chez lui. Direction : le For-l'Évêque.
 
La « Bastille des comédiens »
 
Le nom du For-l'Évêque sonne aujourd'hui assez mystérieusement. Il vient du latin Forum Episcopi, le « tribunal de l'évêque ». L'endroit, situé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, près du quai de la Mégisserie, avait d'abord servi de prison à la juridiction de l'évêque de Paris. Lorsque cette juridiction fut supprimée en 1674, le bâtiment devint une prison royale.

On y enferma notamment des débiteurs, mais aussi beaucoup de gens liés au monde du spectacle : comédiens indisciplinés, auteurs querelleurs et spectateurs ayant troublé les représentations.
L'historien Frantz Funck-Brentano lui consacrera d'ailleurs en 1903 un livre au titre particulièrement parlant : La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque. Et l'un des derniers chapitres de l'ouvrage est précisément intitulé « Philidor et le neveu de Rameau »
 
Le For-l'Évêque n'est donc pas la Bastille, mais pour un jeune homme ayant fait trop de bruit au théâtre, c'est une destination assez logique. Lesueur, dont l'arrestation avait déclenché toute l'affaire, n'y restera que cinq jours. Pour Philidor, Marville se montre moins indulgent. Une note du dossier prévoit qu'il sera libéré après quinze jours de prison.

Le jeune musicien qui, selon sa supplique, ne faisait que rentrer innocemment de ses leçons avant de céder à la curiosité, paye finalement beaucoup plus cher que l'homme dont l'arrestation avait déclenché le tumulte !
 
Philidor, dix-sept ans, loin de l'image du grand homme que l'on connait
 
L'anecdote pourrait ne sembler être qu'une petite incartade de jeunesse. Elle est pourtant intéressante pour une autre raison. Nous connaissons surtout Philidor à travers l'image qu'il laissera plus tard : le grand joueur d'échecs, l'auteur de l'Analyse du jeu des Échecs, le compositeur reconnu, l'homme reçu dans les meilleurs cercles de Paris et de Londres.

Les archives nous montrent ici quelqu'un de très différent. En mai 1744, il n'a que dix-sept ans et huit mois. Il vit modestement dans une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, donne des leçons de musique et fréquente ce Paris bouillonnant où le café, le théâtre et la rue se prolongent les uns les autres.
 
Et il semble avoir le caractère suffisamment vif pour attirer l'attention d'un inspecteur de police. Fut-il véritablement l'un des meneurs de la soirée ? Nous ne pouvons pas l'affirmer. Mais il est difficile, inversement, d'accepter sans réserve la version du jeune Philidor qui serait arrivé à dix heures du soir, aurait passé quelques instants au théâtre « par curiosité », puis aurait tranquillement gagné un café voisin. Poussot l'avait suffisamment remarqué pour le faire suivre et enquêter sur son domicile quatre jours plus tard.

C'est précisément cette incertitude qui rend l'épisode intéressant. Pendant quelques heures, le 27 mai 1744, Philidor n'est ni le meilleur joueur d'échecs d'Europe ni le futur compositeur de Tom Jones. Il n'est qu'un jeune Parisien au milieu d'un parterre en colère.

Un de ces parterres dont Voltaire écrira bientôt qu'ils ressemblent parfois à une « sédition populaire ».
Cette nuit-là, la comparaison était particulièrement bien choisie.
 
Sources et documents
 
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11554, dossiers de l'année 1744, Le-Lo : documents concernant notamment Lesueur et Lestre.
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556, dossiers de l'année 1744, N-P : dossier Philidor, rapport de Poussot du 31 mai 1744, documents relatifs à l'arrestation et supplique de Philidor.
·         Paul d'Estrée, « Une incartade de Philidor », dans la série Artistes et musiciens du XVIIIe siècle, Le Ménestrel, 4 juillet 1897. D'Estrée reproduit ou résume plusieurs documents des Archives de la Bastille, notamment le rapport de Poussot, la supplique de Philidor, la menace de revenir « deux cents » et le renforcement du dispositif policier le lendemain. Voir le document intégral à la fin de l'article.
·         Registres journaliers de la Comédie-Française, 26 et 27 mai 1744 : programmes des représentations et présence de Rosely dans Le Malade imaginaire le 26 mai.
·         Voltaire, Sémiramis, « Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne », 1748 : description critique du parterre et comparaison avec une « sédition populaire ». 
·         Comédie-Française, histoire de la troupe et notice de Rosely : localisation de la salle rue des Fossés-Saint-Germain et renseignements biographiques sur le comédien. 
·         Dictionnaire de l'Académie française, 3e édition, 1740, article « Abbé », ainsi que le Dictionnaire de Trévoux, 1740 : le terme peut désigner un homme portant l'habit ecclésiastique sans être titulaire d'une abbaye ; il ne suffit donc pas à établir que Lestre était prêtre. (Dictionnaire de l'Académie française)
·         Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas : mention d'une boutique « où jadis était le café Baptiste », avec la précision « rue de la C.-F. », permettant de situer l'ancien café rue de la Comédie-Française.
·         Frantz Funck-Brentano, La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque, Paris, A. Fontemoing, 1903, 316 p., notamment le chapitre « Philidor et le neveu de Rameau », p. 296 et suivantes. 
 
Le dossier Philidor - Manuscrit 11556 :
 

mercredi 29 juillet 2026

La FFE rend hommage à La Bourdonnais

L’une des missions de la Commission Art, Culture et Histoire de la Fédération Française des Échecs consiste à faire connaître et à honorer les grands champions qui ont marqué l’histoire des échecs français.

La plaque commémorative en l'honneur de La Bourdonnais

Chacun connaît la domination exercée par les joueurs soviétiques, puis russes, sur les échecs mondiaux durant la seconde moitié du XXe siècle. On sait beaucoup moins que les joueurs français furent considérés comme les meilleurs au monde pendant plus d’un siècle, approximativement de 1720 à 1843. Cette longue période de suprématie prit fin avec la défaite de Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant face à l’Anglais Howard Staunton, lors de leur célèbre match disputé à Paris en fin d'année 1843.

Le premier championnat du monde officiel ne fut organisé qu’en 1886, avec la victoire de Wilhelm Steinitz sur Johannes Zukertort. Mais qui étaient les meilleurs joueurs avant cette date ?

Dans son numéro du 15 août 1879, la revue La Stratégie proposait la liste suivante de ceux qu’elle appelait les « Rois des échecs » :

1. Philidor
2. Deschapelles
3. La Bourdonnais
4. Staunton
5. Anderssen
6. Morphy
7. Steinitz
 
Revue La Stratégie du 15 août 1879 page 248

Les trois premiers noms de cette prestigieuse liste sont français. Il serait même possible de leur ajouter Legall de Kermeur, le maître de Philidor, dont le nom reste aujourd’hui associé au célèbre mat de Legall, connu de tous les joueurs d’échecs.

C’est pour rappeler cette place exceptionnelle occupée par la France dans l’histoire des échecs que je me suis rendu à Londres au début du mois de juillet 2026. Au nom de la Fédération Française des Échecs, j’y ai déposé une plaque commémorative sur la tombe de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais. Je m'étais déjà rendu sur place il y a maintenant un peu plus de 10 ans !

Philidor fut lui aussi enterré à Londres, mais sa sépulture a aujourd’hui disparu. Il en va de même pour celle d’Alexandre Deschapelles, personnage extraordinaire décédé en 1847 et inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Des trois grands maîtres français parfois réunis sous l’appellation de « trinité des joueurs d’échecs français », La Bourdonnais est donc le seul dont la tombe soit encore visible.

Cette plaque rappelle désormais aux visiteurs du cimetière londonien de Kensal Green le souvenir de celui qui fut considéré, durant les années 1820 et 1830, comme le plus fort joueur d’échecs au monde.
 

“LOUIS CHARLES DE LA BOURDONNAIS,
The celebrated Chess Player,
Died 13th December, 1840,
Aged 43 years.”


 
La pierre tombale penche dangereusement... 

Dans le cimetière de Kensal Green se trouve également la tombe d'Howard Staunton, le champion anglais. 
 

Et celle d'Alexander McDonnell, adversaire malheureux de la série de matchs contre La Bourdonnais en 1834.

dimanche 21 juin 2026

Le Turc mécanique de Kempelen : une première apparition à Schönbrunn dès 1769

20 juillet 2026 : M.Manfred Mittelbach a apporté des précisions et corrections fort intéressantes sur l'article ci-dessous. Je les indique en rouge. 
 
Les sources d’époque utilisées dans cet article proviennent toutes des recherches de M. Manfred Mittelbach, qui les a retrouvées après un travail patient et approfondi dans les journaux et publications du XVIIIe siècle. Je le remercie très chaleureusement pour ces découvertes et pour la générosité avec laquelle il m’a communiqué ces documents. À partir de ces éléments, je propose ici de revenir sur les origines de l’automate Turc de Kempelen.
Les références complètes sont indiquées en fin d’article. 
Les traductions du vieil allemand sont de ChatGPT.

L’histoire du célèbre Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen est souvent résumée en quelques lignes : à Schönbrunn, Kempelen aurait assisté à un spectacle du Français François Pelletier devant l’impératrice Marie-Thérèse ; mis au défi, ou piqué au vif, il aurait promis de fabriquer une machine surpassant les tours de l’illusionniste.
 
Kinder Almanach 1787 - Image trouvée par M.Manfred Mittelbach
 
Cette version, que l’on retrouve notamment dans Wikipédia, n’est pas fausse dans son principe, mais elle est très superficielle. Elle écrase la chronologie, néglige les journaux d’époque et donne l’impression d’une anecdote isolée. Or ces recherches de Manfred Mittelbach permettent de reprendre le dossier avec beaucoup plus de précision.
 
Les journaux de 1769
 
La première source importante est la Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung, n° 61, du 1er août 1769. Le journal indique que « M. von Kempelin (sic) » a inventé une machine représentant un Turc, capable de faire différents mouvements et de jouer aux échecs avec assez d’habileté pour qu’il ne soit pas facile de la battre. Le point essentiel est ailleurs : le texte précise que cette machine fut présentée pour la première fois à Schönbrunn lors des solennités du mariage de l’Infante de Parme.
 

 Extrait du Real-Zeitung 1er août 1769 

Cette indication est capitale. Elle place la première apparition du Turc non en 1770 ou en 1771, comme on le lit encore trop souvent, mais dès l’été 1769, dans le cadre des fêtes liées au mariage de Maria Amalia d’Autriche, fille de Marie-Thérèse, avec Ferdinand de Bourbon-Parme.
Le mariage par procuration eut lieu à Vienne le 27 juin 1769 ; la cérémonie en personne se déroula ensuite à Colorno, près de Parme, le 19 juillet. Les festivités viennoises autour de cette union fournirent donc probablement le cadre de la première présentation du Turc à Schönbrunn.
 
Pelletier et la genèse de l’automate
 
Un second texte, publié dans les Bayreuther Zeitungen du 10 août 1769, est beaucoup plus développé. Il raconte que, durant le Carême (période de février/mars 1769) précédent, un certain Pelletier, venu de Paris, avait diverti le public viennois avec des expériences physiques et des tours d’adresse. Marie-Thérèse aurait alors demandé à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il pensait de ces démonstrations.

Kempelen aurait répondu qu’il ne s’agissait que de bagatelles et qu’avec du temps, des moyens et des frais suffisants, il pourrait fabriquer quelque chose de bien plus ingénieux. L’impératrice lui aurait alors demandé de réaliser une telle machine, en l’assurant que toutes les dépenses seraient couvertes.
 
La gazette décrit ensuite un Turc grandeur nature, placé près d’une table ou d’un coffre, capable de répondre à des questions, de résoudre des problèmes d’arithmétique et surtout de jouer aux échecs. Elle ajoute que, si un adversaire jouait un faux coup ou tentait de modifier la position de ses pièces, la machine le remarquait aussitôt et corrigeait le joueur par des signes.

Enfin, le journal affirme que l’impératrice récompensa Kempelen par une boîte d’or contenant 1000 ducats, et que presque tous les jeunes membres de la famille impériale, ainsi que de hauts personnages de la cour, jouèrent avec la machine.
 
Le 24 août 1769, un Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl reprend à son tour l’information. Cette version est plus brève : elle conserve la description merveilleuse du Turc — les questions, l’arithmétique, les échecs, la correction des faux coups, la récompense impériale — mais ne reprend pas le développement sur Pelletier.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach  
La « légende » des représentations de F. Pelletier à la cour de Vienne au printemps 1769 — rapporté dans la Bayreuther Zeitung du 10 août 1769 — est considéré par certains chercheurs spécialistes de Kempelen comme un « canard » soigneusement placé dans la presse — Zeitungsente étant le terme allemand pour désigner une « fake news » — car :

F. Pelletier ne s’est JAMAIS rendu à Vienne. Par exemple, les archives de presse de la Bibliothèque nationale autrichienne — accessibles en ligne sous le nom « ANNO » — ne donnent aucun résultat à son sujet.

Christian Fechner, chercheur français spécialiste de la magie et auteur notamment de travaux sur Robert-Houdin, m’avait également communiqué, avant sa mort prématurée en 2008, les résultats de ses recherches dans les archives viennoises concernant les éventuelles représentations de Pelletier à Vienne. Il travaillait alors sur les illusionnistes français du XVIIIe siècle. Cet ouvrage n’a cependant toujours pas été publié. 
 
Une chronologie plus solide
 
En croisant ces trois textes, on peut proposer une chronologie raisonnable.
 
Durant le Carême 1769, Pelletier donne à Vienne des expériences physiques ou magnétiques qui impressionnent le public. Kempelen assiste à ces démonstrations ou en discute à la cour. Marie-Thérèse l’interroge ; il affirme pouvoir produire une machine plus étonnante encore. Encouragé par l’impératrice, il construit son automate.
 
À la fin juin 1769, lors des fêtes viennoises du mariage de Maria Amalia d’Autriche avec Ferdinand de Parme, le Turc est présenté pour la première fois à Schönbrunn. Puis, dès août 1769, plusieurs gazettes allemandes diffusent la nouvelle.

Cette chronologie permet de concilier les sources : Pelletier fournit l’occasion de l’invention ; les fêtes du mariage fournissent le cadre probable de la première présentation.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach 
Il y a quelque chose qui ne va pas avec cette chronologie.

Les représentations de Pelletier auraient eu lieu en février ou mars, puis la « première » de Kempelen en juin : Kempelen n’aurait donc disposé que de trois ou quatre mois pour construire l’automate.
John Gaughan, de Los Angeles, m’a un jour indiqué que la construction de son modèle, en 1988-1989, lui avait demandé au moins un an et demi !

Dans le cadre de ses fonctions de directeur de la manufacture de draps d’Apatin, Kempelen travailla dans cette ville de l’été 1768 jusqu’au printemps 1769. Il ne se trouvait donc pas à Vienne.

À mon avis, Kempelen travaillait à l’automate dans son atelier de Presbourg depuis 1767, avec de nombreuses interruptions dues à ses obligations professionnelles. Il ne le présenta à la cour de Schönbrunn, à Vienne, qu’en juin 1769.

Kempelen possédait dans sa bibliothèque Le Mécanisme du flûteur automate de Jacques de Vaucanson, ainsi que d’autres ouvrages consacrés aux premiers automates. C’est certainement là qu’il trouva l’inspiration pour construire le « Turc », mais aussi pour sa machine parlante. Pelletier ne fut donc pas à l’origine de cette invention. 
 
Windisch en 1773
 
On cite souvent Karl Gottlieb von Windisch pour l’histoire du Turc, notamment ses Lettres publiées en 1783. Mais Windisch avait déjà publié un article dès 1773 : « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet » (Notice sur une machine jouant aux échecs), dans les Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern. (Annonces impériales et royales très gracieusement privilégiées, provenant de tous les pays héréditaires impériaux et royaux).
 

 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’attribution à Karl Gottlieb von Windisch est retenue par les bibliographies modernes ; l’article est signé « v. W. », ce qui correspond aux initiales de « von Windisch ». 
 
Windisch y reprend l’épisode Pelletier : Kempelen, alors à Vienne en 1769, aurait été appelé à la cour pour assister à des représentations mathématiques données par un Français nommé Pelletier, tirées d’Ozanam et de Guyot, et produites pour la plupart par la force magnétique. Marie-Thérèse s’entretint ensuite avec lui ; Kempelen assura qu’il pouvait construire une machine surpassant ce qu’elle venait de voir. Il prit l’encouragement de l’impératrice pour un ordre et réalisa l’automate.

Windisch donne ensuite une description plus construite de la machine : un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant un échiquier, capable de mouvoir son bras, de prendre les pièces et de réagir aux coups de l’adversaire. Il insiste aussi sur le fait que de nombreux savants et mathématiciens auraient examiné la machine sans en percer le secret.
 
Revenir aux sources
 
L’intérêt des découvertes de Manfred Mittelbach est donc majeur. Elles montrent que le récit habituel, réduit à quelques lignes, ne suffit pas. Dès août 1769, le Turc mécanique est mentionné par plusieurs journaux. L’un insiste sur sa première présentation à Schönbrunn pendant les fêtes du mariage de Maria Amalia ; un autre donne le récit complet de l’épisode Pelletier ; un troisième diffuse une version abrégée de la même merveille.

Wikipédia donne une anecdote. Les sources d’époque donnent une histoire : celle d’une machine née dans le contexte des spectacles de physique amusante, présentée à la cour de Vienne lors d’un événement dynastique, puis immédiatement transformée par la presse en objet de fascination européenne.
Le Turc de Kempelen n’entre donc pas dans l’histoire en 1770 ou en 1771. Il apparaît déjà, très probablement, à Schönbrunn, durant l’été 1769.

Sources principales
 
[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509.
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769.
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.

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[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
 
M. von Kempelin (!) a inventé une machine représentant un Turc ; elle est plus habile que bien des machines de chair, puisqu’au moyen de certains ressorts artificiels elle accomplit toutes sortes de mouvements et joue aux échecs, si bien qu’il n’est pas facile de lui gagner quoi que ce soit. Lors des solennités du mariage de Son Altesse Royale l’Infante de Parme, elle fut produite pour la première fois à Schönbrunn. Quoi qu’il en soit, nous pouvons dire avec notre cher Gellert : les machines n’apprennent pourtant pas à penser.
 
 
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509. 
 
Un conseiller de la Chambre de Hongrie, nommé von Kempelen, a récemment inventé une horloge ou machine artificielle dont la construction ingénieuse mérite non seulement l’attention des curieux, mais occupe aussi vivement leur imagination lorsqu’ils cherchent l’art caché qui s’y trouve.

L’occasion de cet ouvrage fut la suivante : durant le dernier carême, un certain Pelletier de Paris avait diverti le public de Vienne avec quelques expériences physiques remarquables et autres tours d’adresse. L’impératrice demanda à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il en pensait. Kempelen répondit que ce n’étaient que bagatelles ou jeux d’enfants, et que s’il avait le temps, les moyens et les frais nécessaires, il ferait des choses bien plus ingénieuses.
 
Sa Majesté lui ordonna alors de fabriquer quelque chose, en l’assurant que tous les frais seraient remboursés. Kempelen présenta ensuite à la cour cette machine représentant un Turc grandeur nature, appuyé à une table ou à un coffre.
 
Ce Turc répond à diverses questions, résout les problèmes d’arithmétique les plus difficiles en choisissant et assemblant des lettres et des chiffres, et, ce qui est le plus étonnant, joue aux échecs avec toute personne présente.
 
Dans le coffre, que l’on peut ouvrir à volonté, il n’y aurait qu’un cylindre conique avec quelques ressorts moteurs ; l’auteur ou inventeur se tient librement à côté ou derrière la table et ne fait rien d’autre, pendant la partie, que de remonter de temps à autre les ressorts.
 
La figure turque bouge la tête et les mains, voit et fait d’elle-même tout ce qui est nécessaire au jeu, comme un autre joueur. On a remarqué que si quelqu’un joue un faux coup, ou veut changer ses pièces, la machine s’en aperçoit aussitôt et corrige son adversaire par des signes.
 
L’impératrice a donné à M. de Kempelen une boîte d’or contenant 1000 ducats en récompense ; et l’on dit que cette œuvre sera placée dans le cabinet impérial après avoir été exactement décrite et imprimée. Presque tous les jeunes princes et princesses, ainsi que d’autres grands nobles et ministres, ont joué avec cette machine.
 
 
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769. 
 
 
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.
 
III. Avis sur une machine qui joue aux échecs

Enfin, nous devons rompre notre silence ; enfin, puisque déjà, à notre honte, Anglais, Français et Italiens se sont efforcés à l’envi de décrire une œuvre d’art dont les plus grands et les plus ingénieux savants ne peuvent comprendre la possibilité, et dont l’inventeur est un Hongrois de naissance !

M. Wolfgang von Kempelen, conseiller de la Chambre impériale et royale de Hongrie et directeur des salines dans le royaume de Hongrie, eut, au cours de l’année 1769 écoulée, alors même qu’il se trouvait à Vienne pour les affaires impériales, la très haute grâce d’être appelé à la cour par Sa Majesté impériale, royale et apostolique, afin d’assister à quelques représentations mathématiques qu’un Français nommé Pelletier tirait des Observations mathématiques d’Ozanam et de Guyot, et qui étaient produites pour la plupart au moyen de la force magnétique.

Sa Majesté daigna s’entretenir avec lui à ce sujet, et M. le conseiller de la Chambre assura la souveraine qu’il se faisait fort de construire une machine qui surpasserait de beaucoup tout ce qu’elle venait d’honorer de son regard. Sa Majesté l’encouragea, dans les termes les plus gracieux, à exécuter son projet ; il prit cela pour un ordre et réalisa en peu de temps un automate qui dépasse de très loin tout ce qu’on avait vu jusque-là dans ce genre d’ouvrages.

La machine représente un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant une table sur laquelle se trouve un échiquier. Cette table, longue d’environ trois pieds et demi et large de deux pieds et demi, repose sur quatre pieds munis en bas de petites roulettes, afin qu’on puisse la déplacer plus commodément d’un endroit à un autre. L’inventeur le fait d’ailleurs de temps à autre, afin d’écarter tout soupçon d’une communication sous la table.

À quelque distance de cette machine se trouve une petite table ordinaire sur laquelle est posée une petite cassette fermée ; celle-ci n’a toutefois pas la moindre communication avec la machine. La table comme la machine elle-même sont remplies de roues, de leviers et de ressorts. M. von Kempelen n’hésite nullement à montrer l’intérieur de la machine, surtout lorsqu’il remarque que quelqu’un suppose qu’un enfant y est caché. J’ai moi-même examiné à plusieurs reprises, et avec le plus grand soin, tant la table que la machine, et je puis donc assurer avec une entière conviction qu’il ne reste pas le moindre fondement à un tel soupçon.

J’ai vu la machine jouer à différentes reprises. J’ai surtout observé, non sans étonnement, les mouvements variés et composés du bras avec lequel elle joue. Elle lève en effet le bras, le dirige vers le côté de l’échiquier où se trouve la pièce qui doit être prise ; puis, par un mouvement du poignet, elle abaisse la main vers la pièce, ouvre la main, la referme pour saisir la pièce, la soulève et la pose sur la case où elle doit aller.

Quand cela est fait, elle repose son bras sur un coussin placé à côté de l’échiquier. Lorsqu’elle prend une pièce à l’adversaire, elle l’écarte entièrement de l’échiquier par un seul mouvement, puis, par la même suite de mouvements que je viens de décrire, elle ramène le bras pour prendre sa propre pièce et la poser sur la case où se trouvait celle qu’elle a prise et retirée.

On a souvent employé des ruses pour tromper la machine. On fit par exemple marcher la reine comme marche le cavalier : la machine saisit aussitôt la reine et la remit sur la case où elle se trouvait auparavant. Tout cela s’accomplit avec une adresse aussi grande que celle que pourrait montrer le joueur le plus habile.

Beaucoup de savants et de mathématiciens, tant du pays qu’étrangers, ont examiné cette machine de la manière la plus exacte et la plus attentive, sans parvenir même à la moindre conjecture sur la façon dont elle produit ses mouvements. J’ai souvent été dans la pièce où elle jouait avec vingt personnes et davantage ; toutes fixaient les yeux sur l’inventeur, qui se tenait tantôt près de la table, tantôt regardait quelques instants dans la petite cassette placée à côté, tantôt même s’éloignait de quelques pas. Pourtant, pas une seule personne ne put remarquer chez lui le plus petit mouvement qui aurait pu trahir une influence quelconque sur la machine.

Ceux qui avaient vu à Paris les effets de l’aimant dans des représentations extraordinaires crurent que le magnétisme était le moyen employé ici pour diriger le bras. Mais outre qu’on peut opposer beaucoup de choses à cette conjecture, M. von Kempelen offre lui-même à quiconque le souhaiterait la possibilité d’apporter à la table l’aimant le plus puissant et le mieux armé que l’on puisse trouver, ou autant de fer que l’on voudra ; car il ne craint pas que le mouvement de la machine en soit troublé le moins du monde.
Il est inutile de remarquer que ce qu’il y a de merveilleux dans cette machine consiste principalement en ceci : elle n’a pas, comme d’autres machines célèbres de ce genre, une suite déterminée de mouvements ; au contraire, elle se meut chaque fois selon ce que réclame la situation du jeu, situation qui change continuellement par les coups de son adversaire. Il en résulte une quantité étonnante de combinaisons diverses dans les mouvements.

M. le conseiller de la Chambre remonte de temps à autre les ressorts du bras de sa machine, afin d’en renouveler la force motrice ; mais on remarque bien que cela n’a rien à voir avec la force directrice, c’est-à-dire avec la faculté de conduire le bras ici ou là, faculté qui constitue le plus grand mérite de cette machine.

Il est certes vraisemblable que l’inventeur exerce une influence sur la direction de chaque coup que joue l’automate ; quoique j’aie vu celui-ci jouer plusieurs coups de suite entièrement abandonné à lui-même. Et c’est là, je crois, précisément la circonstance qui, parmi toutes celles qui concernent cette machine, est la plus difficile à comprendre.

Le mérite de M. von Kempelen dans cette œuvre d’art est d’autant plus grand qu’il n’avait autour de lui aucun artisan possédant l’habileté nécessaire à un ouvrage de cette sorte ; il dut donc mettre lui-même la main à la plupart des pièces. Si sa santé, interrompue par un douloureux accident, le lui permet, il espère mettre au jour des ouvrages qui devront être encore bien plus étonnants.

Combien tous les patriotes sincères, tous les admirateurs des talents grands et rares, lui souhaitent un prompt et complet rétablissement ainsi qu’une santé durable ! De son zèle et de son habileté, on peut tout attendre ; et l’on ne saurait assez louer sa modestie. Car quel bruit un autre n’aurait-il pas fait dans le monde s’il avait pu être l’inventeur d’une telle machine ! Or M. von Kempelen est si éloigné de toute ambition de gloire qu’il évite avec le plus grand soin même les éloges les plus faibles et les plus légitimes.

V. W.

 

samedi 20 juin 2026

Podcast sur le Turc mécanique : quand une machine défiait les joueurs d’échecs

En avril dernier, j’ai été interviewé par Grégoire Osoha au sujet de l’automate joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen, plus connu sous le nom de « Turc mécanique ».

Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée

Pour préparer cet entretien, j’ai eu la chance d’échanger pendant plusieurs semaines avec M. Manfred Mittelbach, qui est, à mes yeux, le plus grand spécialiste actuel de ce sujet. Je tiens à le remercier chaleureusement pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée, ainsi que pour les informations inédites qu’il a bien voulu me communiquer.

Le format d’un podcast impose nécessairement des choix, et mon intervention ne pouvait être que partielle. On peut également entendre, dans cette émission, Dominique Thimognier.

Je compte donc publier prochainement plusieurs articles à partir des éléments transmis par Manfred Mittelbach. Ils permettront de rectifier certains points entendus dans le podcast, mais aussi d’approfondir l’histoire fascinante de cette pseudo-machine.


Ci-après le texte que j'ai publié sur le site internet de la Fédération Française des Échecs pour présenter l'émission radiophonique de France Culture :

L'émission de France Culture Une histoire particulière consacre deux épisodes à l'une des plus célèbres énigmes de l'histoire des échecs : l'automate Turc joueur d'échecs.

Présenté à la fin du XVIIIe siècle, cet étrange automate habillé à l'orientale fascine l'Europe entière. Devant les cours, les salons et les curieux, il semble capable de battre de véritables joueurs d'échecs. Derrière la prouesse mécanique apparente se cache pourtant une histoire bien plus complexe, entre illusion, spectacle, sciences, supercherie et fascination pour les machines pensantes.

Dans ces deux épisodes d'environ trente minutes, l'émission de Grégoire Osoha revient sur le destin extraordinaire de cette invention qui troubla ses contemporains et qui continue, aujourd'hui encore, d'interroger notre rapport aux échecs, à la technique et à l'intelligence artificielle.

Ces émissions sont disponibles en replay (chaque partie dure environ 30 minutes) :
Deep blue avant l'heure
Le truc derrière le Turc