jeudi 10 septembre 2026

Réunion CH&LS les 28 et 29 août à Copenhague

Par Herbert Bastian, en collaboration avec Michael Negele et Frank Hoffmeister
Texte original en allemand.
 
La réunion annuelle de la Chess History & Literature Society (CH&LS) s'est tenue cette fois-ci les 28 et 29 août au Skakkens Hus (Maison des échecs) à Copenhague. Après Marostica (Italie, 2022), Belfort (France, 2023), Budapest (Hongrie, 2024) et Valence (Espagne, 2025), l’association s’est enfin lancée dans ce voyage tant attendu vers le nord. En conséquence, les huit exposés, soigneusement sélectionnés et extrêmement intéressants, étaient largement axés sur l’Europe du Nord. Comme les années précédentes, une partie d’entre eux au moins sera publiée par Jean Olivier Leconte & Wilfried Krebbers sur le site web de la CH&LS. 
 
Le lieu de la réunion - Skakkens Hus, situé au 5 Solvgade, 1307 Copenhague.
 
Avant d’aborder le contenu des conférences, je voudrais dire quelques mots sur les membres de l’association. Il va de soi que la plupart d’entre eux ont déjà atteint un âge avancé. Quand on est jeune, on préfère se défouler dans les tournois plutôt que de s’intéresser à l’histoire des échecs. La bonne nouvelle, c’est que les réunions de la CH&LS sont généralement fréquentées par des personnes ouvertes sur le monde, qui ont su conserver une grande forme physique et mentale et qui ont trouvé dans l’étude de l’histoire des échecs un domaine d’activité exceptionnellement passionnant et intéressant.  
 
Actuellement, selon les données indiquées sur le site web, l'association compte encore 4 membres d'honneur, 45 membres seniors (âgés de plus de 75 ans), dont une femme, et 80 membres, dont 2 femmes. Après des années difficiles, la tendance est à nouveau à la hausse. Sont également répertoriés 47 membres décédés, dont une femme et un autre membre d'honneur. Avec seulement 4 femmes sur un total de 176 membres enregistrés à ce jour (2,3 %), la proportion de femmes reste à améliorer. Sept conjointes ont participé à la réunion actuelle et ont suivi les exposés passionnants, parfois avec beaucoup de patience. Le premier jour, le grand maître suédois Jonny Hector (62 ans) a honoré le congrès de sa présence. 
 
Des auditeurs captivés écoutent une intervention dans le débat
 
Ces chiffres bruts prennent vie lorsqu’on y ajoute des noms. Pour donner une idée de la qualité de l’association, je voudrais citer, parmi ses membres emblématiques, les grands maîtres aujourd’hui disparus Jurij Awerbach (1922–2022), Lothar Schmid (1928–2013), Boris Ivkov (1933–2022), Fridrik Olafsson (1935–2025) ainsi que l’historien russe des échecs né en Autriche Isaac M. Linder (1920–2015).

Comme on peut facilement l’imaginer, les nouveaux membres des deux sexes, y compris ceux de diverses orientations, sont recherchés et les bienvenus. Peut-être les explications suivantes contribueront-elles à renforcer l’intérêt qui commence déjà à se manifester.
 
Le professeur Frank Hoffmeister (*1969, Elo 2149), juriste travaillant au sein de l’Union européenne et passionné d’échecs, a insufflé un vent de fraîcheur à l’organisation après son élection en 2022 à Marostica, grâce à une petite équipe bien rodée. Son style de direction se caractérise notamment par des processus décisionnels courts et simples, des lieux d’accueil attrayants, des intervenants compétents abordant des thèmes passionnants et une attitude respectueuse envers toutes les personnes impliquées.  
 
Le professeur Frank Hoffmeister accueille Morten Lilleøren (assis à droite) avant son exposé d'ouverture.
 
Passons maintenant aux conférences, qui duraient chacune environ une heure et étaient suivies d’une discussion. La série a débuté avec le Norvégien Morten Lilleøren, qui a présenté « The northern way of the game to Europe ». Morten, qui a mis un terme à sa carrière active vers 2010 avec un classement Elo d’environ 2 100, trouvait l’étude de l’histoire des échecs bien plus passionnante, comme il me l’a confié lors d’un dîner. Finie la pression du temps et la dépression après les défaites ; chaque nouvelle découverte suscite l’euphorie, et il en reste encore beaucoup à découvrir. Mes propres résultats de recherche confirment la grande qualité des conclusions de Morten concernant la voie empruntée par le jeu pour rejoindre l’Europe centrale en passant par le nord, voie qui a sans doute coexisté avec celle venant du sud. Il faut toutefois attendre que le manuscrit promis soit prêt à être publié, et certaines questions restent à clarifier, ce qui nous oblige à rester ici dans le vague. 
 
Conclusion de Morten Lilleøren sur l'ancienne appellation de la tour d'échecs
 
Après une pause-café bien méritée, le Dr Michael Negele, « Praeceptor historiae scaccorum Germanicae » désormais rétabli et membre d’honneur de la CH&LS, a démontré qu’il restait à la pointe de la recherche en histoire des échecs. Sa conférence, intitulée « The use of artificial intelligence for research in chess history », a montré, à l’aide d’exemples, comment l’utilisation de l’intelligence artificielle permet d’accélérer considérablement l’extraction d’informations à partir de sources bibliographiques données, tout en veillant toutefois à ne pas mettre son propre esprit en veille lors de la vérification des résultats proposés. Sinon, on risquerait parfois de se faire berner, comme l’a montré la création « Emanuel von der Lasa », qui semblait tout à fait crédible aux yeux des non-initiés. Pour être franc, j’ai été soulagé que l’IA n’ait pas encore réussi à réfuter mes thèses sur le manuscrit de Chapais, et je suis très impatient de voir ce que l’avenir nous réserve à ce sujet. 
 
Le Dr Michael Negele présente l'utilisation de l'intelligence artificielle dans la recherche sur l'histoire des échecs
 
Vient ensuite le maître FIDE français Jean Olivier Leconte (Elo 2195), créateur du site https://lecafedelaregence.blogspot.com/  – à recommander sans réserve –, qui propose des articles sur l’histoire des échecs en France et gère le site de la CH&LS. À l'occasion du tricentenaire de Philidor, le joueur d'échecs, Jean Olivier a montré que, même trois cents ans plus tard, il y a encore des choses à découvrir sur ce célèbre Français né en 1726. Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez vous renseigner à l'adresse indiquée ou, prochainement, sur le site web de la CH&LS. 
 
Jean-Olivier Leconte présente le jeu d'échecs de Philidor
 
Dans la même veine, Claes Løfgren, une personne au grand cœur, a ensuite pris la parole pour présenter son exposé intitulé « The Danish edition of Philidor’s chess treatise of 1773 », une édition très rare et qui ne semble pas être disponible sous forme numérique. Claes, qui est le secrétaire de la CH&LS, était chargé de l’organisation de cette rencontre réussie. 
 
La page de titre de la rare édition danoise de Philidor datant de 1773
 
Comme à l'accoutumée, l'Assemblée générale de la CH&LS s'est tenue le premier jour. Les rapports sont toujours clairs et concis, ce qui permet de régler rapidement les formalités grâce au travail convaincant du comité directeur. Le rapport de Per Skjoldager sur le projet « To Biblion », qui s’est fixé pour objectif de répertorier l’ensemble de la littérature classique sur les échecs, a retenu l’attention ; toutefois, compte tenu de la croissance exponentielle du nombre d’ouvrages publiés, cet objectif ne sera plus réalisable à l’avenir. Le trésorier Henri Serruys a lancé un avertissement, car les activités croissantes de la CH&LS ont entraîné une diminution des réserves, comme on pouvait s’y attendre. Pour l’instant, tout va encore bien. Comme à l’accoutumée, la tradition a voulu que la première soirée se termine par un dîner en commun. 
 
« Old men’s gang » lors du dîner au restaurant Bouillon, Solbjergvej 3, 2000 Frederiksberg, Copenhague.
 
La visite guidée organisée samedi matin de 10 h à 12 h s’inscrivait dans une autre tradition. Animée par Kaare Vissing Anderssen, elle a été ponctuée d’anecdotes et a laissé des souvenirs inoubliables aux participants grâce à la découverte de 14 lieux remarquables de la vieille ville de Copenhague. À la neuvième étape, au 24 Studiestræde, les participants ont pu admirer la maison où le premier MI danois, Jens Enevoldsen (1907-1980), et le premier GM danois, Bent Larsen (1935-2010), avaient vécu pendant un certain temps. Je me demande maintenant si cette maison accueillera un jour le premier champion du monde danois. 
 
Le rendez-vous est fixé à la mairie pour la visite guidée de la ville.
Au centre de la photo, de gauche à droite : Frank Hoffmeister, Claes Løfgren et Kaare Vissing Anderssen.
 
Un monument dédié à l'écrivain danois Hans Christian Andersen (1805-1875).
 
Dans l'après-midi, Peter Holmgren a consacré la première conférence à Gideon Ståhlberg (1908-1967), le premier grand maître suédois. Le site Chessmetrics.com indique que ce joueur de classe mondiale, tristement célèbre pour ses excès d’alcool et décédé à l’âge de 59 ans seulement, a atteint la 3e place du classement mondial entre février et juillet 1948. En 1950, Ståhlberg a fait partie des premiers joueurs à se voir décerner le titre de grand maître par la FIDE. Il était agréable de découvrir une image plus positive de ce Suédois, décrit comme un joueur toujours correct pendant les parties et, dans ses dernières années, comme un père de famille attentionné. Ses performances aux échecs, et en particulier son séjour en Amérique du Sud, sont bien décrites sur la page anglophone de Wikipédia. 
 
Le livre de Peter Holmgren sur Gideon Ståhlberg (tome 1).
 
Après la pause-café, Per Skjoldager a présenté un exposé détaillé, riche en informations nouvelles pour moi, sur Aron Nimzowitsch et son rôle dans l’histoire des échecs danois. Le célèbre ouvrage de Nimzowitsch, « Mon système », est resté populaire jusqu’à nos jours, même si des critiques ont brièvement été formulées quant à la qualité de son contenu. C’est Nimzowitsch qui a été le premier à décrire clairement le principe de la prophylaxie, et deux ouvertures portent son nom. La défense Nimzowitsch-Indienne compte encore aujourd’hui parmi les défenses les plus importantes contre le double avancement du pion d au premier coup. 
 
Per a démontré de manière convaincante que les échecs danois doivent beaucoup à Nimzowitsch. Né à Riga (qui faisait alors partie de l'Empire russe), ce grand maître a vécu à Copenhague, en tant que citoyen danois, de 1922 jusqu'à sa mort en 1935, après avoir étudié la philosophie à Berlin.
 
Matthias Johansson raconte le séjour en Suède de Rudolf Spielmann, un Juif,
qui est décédé à Stockholm le 21 août 1942 après avoir fui les nazis.


Matthias Johansson a comblé une lacune importante grâce à son exposé très riche intitulé « Chess in Scandinavia during the Second World War », dont je vous présente ici un petit extrait. À l’instar d’Alan Turing qui a déchiffré l’Enigma, un joueur d’échecs a également participé au décryptage d’un code en Suède pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1940, le mathématicien suédois Arne Beurling réussit, en seulement deux semaines et à l’aide d’un simple stylo et d’une feuille de papier, à déchiffrer le code de la machine à écrire cryptographique Siemens (Siemens & Halske T52) (source : KI). Il a été aidé dans cette tâche par Åke Lundqvist (1913-2000), champion suédois d’échecs par correspondance de 1945.
 
Bien sûr, un article consacré au plus célèbre grand maître danois ne pouvait manquer à l'appel. C'est Jan Lofberg qui l'a présenté sous le titre « The last Viking : Bent Larsen, candidat au championnat du monde ». 
 
Les quatre plus jeunes joueurs des Olympiades d'échecs de 1954 à Amsterdam, dont deux originaires d'Islande :
Ingi R. Johansson (1936-2010), Oscar Panno (né en 1935), Bent Larsen (1935-2010) et Fridrik Olafsson (1935-2025).

 
Øystein Brekke, qui avait notamment rédigé en 2014 l'ouvrage commémoratif du centenaire de la Fédération norvégienne des échecs, a clôturé la cérémonie en présentant son livre «The Chess Saga of Friðrik Ólafsson » (2021), dans lequel il rend un hommage digne à cet ancien grand maître de classe mondiale et président de la FIDE (1978-1982), décédé en 2025 à l'âge de 90 ans. 
 
Øystein Brekke retrace la carrière de Friðrik Ólafsson
 
Pour conclure, Jan Løfberg a présenté les deux premiers tomes de sa biographie monumentale consacrée à Larsen. Ceux-ci couvrent les périodes 1935-1965 et 1966-1972. 
 
Jan Løfberg présente un exposé sur Bent Larsen
 
Dans l'ensemble, ce colloque a apporté de nombreuses nouvelles perspectives et a été l'occasion d'échanger avec d'agréables historiens des échecs venus de toute l'Europe. On peut d’ores et déjà se réjouir du congrès de l’année prochaine, qui marquera le 150e anniversaire de la Fédération allemande des échecs. Alors que cette dernière peine à organiser une célébration à la hauteur de l’événement dans sa ville fondatrice, Leipzig, la CH&LS (active à l’international) a désormais décidé d’y tenir son congrès fin août ou début septembre 2027. Le congrès sera également ouvert aux non-membres, et on peut espérer que de nombreux amateurs d’échecs allemands profiteront de cette occasion pour se familiariser avec l’histoire de leur propre fédération. À bientôt à Leipzig en 2027 !

Les participants (par ordre alphabétique) : Herbert Bastian, Georges Bertola, Øystein Brekke, Rod Edwards, Calle Erlandsson, Jonny Hector, Frank Hoffmeister, Peter Holmgren, Mattias Johansson, Gero Jung, Jean Olivier Leconte, Morten Lilleøren, Henrik Malm Lindberg, Jan Løfberg, Claes Løfgren, Michael Negele, Darko Plecas, Toni Preziuso, Henri Serruys, Per Skjoldager, Jurgen Stigter, Denis Teyssou, Dominique Thimognier, Guy van Habberney, Kaare Vissing, Francois Zutter, Lars Zwisler.
 

lundi 7 septembre 2026

Il y a 300 ans naissait Philidor

Le 7 septembre 1726 naissait à Dreux François-André Danican Philidor. 
Trois siècles plus tard, rendons hommage au musicien, au joueur d’échecs et au théoricien dont l’œuvre et la vie continuent de susciter recherches et découvertes.
 
Philidor, par Pajou, 1783
 

La maison natale de Philidor, dans le parc du Domaine Royal à Dreux.
 
Ici naquit
Philidor
le 7 7bre 1726 

vendredi 4 septembre 2026

Le général Guingret, de Tordesillas au Café de la Régence

Une exceptionnelle carte d’adhérent permet de retrouver la trace d’un militaire de l’Empire devenu l’une des figures importantes des échecs parisiens sous la monarchie de Juillet.

Une simple carte peut parfois faire ressurgir tout un personnage.

 
Image communiquée par M. François Zutter (Suisse) que je remercie vivement.
Trouvée sur Bsky et mise en ligne sur Bsky par M. Jonathan Manley le 26 août 2026.

 
Celle qui est à l’origine de cet article est une carte d’adhérent au Cercle des Échecs appartenant au général Pierre-François Guingret. Elle porte la signature de Claude Vielle, alors propriétaire du Café de la Régence et du Cercle des Échecs qui lui était associé au 1er étage. Un document exceptionnel qui nous ramène directement dans le milieu des grands joueurs parisiens des années 1830 et 1840.

Et lorsqu’on suit Guingret dans les pages du Palamède, on découvre un personnage beaucoup plus important qu’on pourrait le croire : général, vétéran des guerres napoléoniennes, auteur militaire, ami de La Bourdonnais et de Saint-Amant, assez fort joueur d’échecs, animateur du jeu à Douai puis président du Cercle des Échecs de Paris.
 
La signature sur la carte prouve l'authenticité de celle-ci. On retrouve la même signature de Claude Vielle, par exemple sur cet extrait de document notarié. Bail de location - 15 et 16 octobre 1851 - M. Danyau à M. et Mme Vielle - Archives Nationales MC ET LXXVI 815 (Extrait)

Dès 1836, alors qu’il est encore colonel, son nom figure parmi les membres du nouveau Cercle des Échecs de la rue Richelieu, sous la graphie « Guingueret » (Le Palamède, 1836, PDF p. 320).
 
Un militaire de l’Empire
 
Pierre-François Guingret naît à Valognes, dans la Manche, en 1784. Sa carrière militaire commence sous l’Empire. Il passe par l’École polytechnique et participe aux grandes campagnes napoléoniennes.
Lors de ses obsèques, Saint-Amant rappellera notamment Friedland, les campagnes d’Espagne et du Portugal, la Guadeloupe puis l’Algérie. Il sera nommé général en 1837 et terminera sa carrière comme maréchal-de-camp, commandant la 3e brigade d’infanterie à Paris et l’École militaire (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-58).

Il est également homme de plume et publie en 1817 Relation historique et militaire de la campagne de Portugal, sous le maréchal Masséna, un ouvrage consacré aux campagnes d’Espagne et du Portugal. Mais un épisode de sa carrière militaire allait lui assurer une certaine célébrité, jusque chez ses anciens adversaires britanniques.
 
Tordesillas : une rivière, un radeau et des épées entre les dents
 
Nous sommes en octobre 1812, pendant la guerre d’Espagne. Les troupes françaises cherchent à franchir le Douro à Tordesillas. Le pont est détruit et la position occupée par les soldats du régiment de Brunswick.
Le récit reproduit par Le Palamède, d’après l’historien militaire britannique William Napier, pourrait presque passer pour une scène de roman.

Une soixantaine d’officiers et de sous-officiers volontaires se placent sous les ordres du capitaine Guingret. Ils construisent à la hâte un petit radeau destiné à transporter leurs armes et leurs vêtements, puis se jettent dans une eau glaciale,

« tenant leurs épées dans leurs dents, nageant d’une main et poussant le radeau devant eux ».
 
Parvenus sur l’autre rive, ils n’attendent même pas de se rhabiller, prennent la tour d’assaut et obligent les défenseurs à abandonner la position. Napier estime que cette action eut « une influence réelle sur les opérations du duc de Wellington » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106 ; récit repris lors des funérailles de Guingret dans Le Palamède, 1845, PDF pp. 56-57).

Charles-Étienne-Pierre Motte, Le capitaine Guingret et ses hommes traversant le Douro à Tordesillas, 1812, lithographie. Domaine public.
 
Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse est qu’elle fut racontée, plus de trente ans après les faits, devant des joueurs d’échecs anglais. Lors du banquet du club de Liverpool de 1844, Guingret fut présenté comme « une des notabilités des Échecs de Paris », et son nom fut accueilli par un « tonnerre d’applaudissemens » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106). L’ancien ennemi était devenu un ami apprécié des joueurs britanniques.
 
Guingret et les échecs de Douai
 
La passion de Guingret pour les échecs est ancienne et ne se limite pas à Paris. En 1837, un correspondant de Douai rappelle l’influence qu’il avait exercée dans cette ville. Le jeu y avait reçu :

« une forte impulsion de l’exemple et des encouragements d’un amateur très-distingué et d’une force remarquable, M. le colonel Guingueret ».
 
Le correspondant ajoute que, depuis son départ, son souvenir reste très présent et que le nombre des joueurs a continué à augmenter (Le Palamède, 1837, PDF p. 92). Quelques mois plus tard, la revue est encore plus précise :
 
« Le président du club de Douai est M. le général Guingueret, l’un de nos plus forts amateurs. »
 
Le club de Douai dispute alors une partie par correspondance contre celui de Valenciennes (Le Palamède, 1837, PDF p. 362). Saint-Amant reviendra sur cet épisode en 1843. Selon lui, Douai avait connu un véritable âge d’or échiquéen grâce au séjour du régiment de Guingret dans la ville, avant la Révolution de Juillet 1830 :

« la ville de Douai ne s’est pas soutenue dans l’éclat momentané qu’elle devait à la présence du colonel Guingret, dont le régiment campa dans ses murs avant la Révolution de juillet » (Le Palamède, 1843, PDF p. 169).

Guingret ne se contentait donc manifestement pas de jouer. Partout où sa carrière militaire le conduisait, il faisait des adeptes. En 1843, au cours d’un toast, ses compagnons insisteront d’ailleurs sur cette caractéristique : il n’avait pas dédaigné de descendre « au milieu de ses subordonnés » pour « créer, former et produire de nouveaux adeptes » du jeu d’échecs (Le Palamède, 1843, PDF pp. 563-564).
 
Un bon amateur
 
Il faut éviter de voir en Guingret un notable placé à la tête d’un cercle mondain simplement parce qu’il était général. Il savait réellement jouer aux échecs, et même plutôt bien. En 1837, lorsque le Hongrois József Szen séjourne à Paris, Le Palamède cite Guingret parmi les amateurs qui se sont :
 
« le mieux défendus à but contre M. Szen »
 
aux côtés notamment de Schulten, Devinck et Chamouillet (Le Palamède, 1837, PDF p. 51). La même année, il est l’un des premiers, avec Calvi, à résoudre deux problèmes particulièrement difficiles de d’Orville. La revue le qualifie alors explicitement de :

« l’un de nos plus forts amateurs » (Le Palamède, 1837, PDF p. 133).
 
Quelques mois plus tard, Guingret est cité avec Saint-Amant, Calvi, Devinck, Lévesque, Boissy d’Anglas et Richebourg dans cette : « ligne supérieure d’amateurs » qui reconnaissent encore La Bourdonnais pour maître (Le Palamède, 1837, PDF pp. 506-507).

Les parties à avantage permettent même de situer assez précisément sa force. En 1842, Deschapelles joue contre lui en donnant le pion et quatre traits (!), avantage que Le Palamède évalue approximativement à une tour. Guingret gagne la première partie ; la seconde est interrompue faute de temps alors qu’il conserve son pion supplémentaire et une position que la revue considère comme très favorable (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).

Un projet de tournoi entre Deschapelles, Saint-Amant et Guingret donne presque une véritable échelle de force : Deschapelles donne pion et deux traits à Saint-Amant et pion et quatre traits à Guingret ; Saint-Amant doit lui-même donner pion et deux traits à Guingret (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).
Guingret n’était évidemment pas du niveau des tout meilleurs joueurs du monde, mais il jouait comme un bon amateur français de l'époque.
 
Un joueur qui faisait la guerre sur l’échiquier
 
Nous avons même la chance de connaître son style. Au printemps 1842, de retour de Provence, Guingret retrouve les échiquiers parisiens. Saint-Amant écrit :

« La Provence nous a rendu le général Guingueret, qui court de victoire en victoire par des combinaisons prudentes, lentement calculées » (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 248).
 
L’année suivante, dans un délicieux portrait des habitués du Cercle, l’auteur des Mystères du Cercle des Échecs , Alphonse Delannoy, pousse la comparaison militaire beaucoup plus loin. Le général met dans chaque partie toute son attention et travaille :

« son plan d’attaque avec la gravité d’une inspection de régimens en bataille, comme s’il avait affaire à un véritable ennemi » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 382-383).
 
On imagine assez facilement Guingret devant l’échiquier : peu de fantaisie gratuite, beaucoup de sérieux, du calcul, de la méthode et une attaque préparée comme une opération militaire.

L’homme qui prêta toute sa bourse à La Bourdonnais
 
Le plus joli témoignage concernant Guingret reste peut-être son histoire avec La Bourdonnais. Le Palamède la raconte en décembre 1843. L’épisode est bien antérieur. Guingret n’est encore qu’un jeune capitaine lorsqu’il rencontre dans le Midi La Bourdonnais, qu’il avait déjà croisé à plusieurs reprises au Café de la Régence.

La Bourdonnais se trouve alors dans une situation catastrophique. Après avoir dilapidé ce qui lui reste d’argent au cours de son voyage, il n’a même plus de quoi régler ses frais et rentrer à Paris. Après beaucoup d’hésitations, il demande à Guingret de lui prêter quinze louis. Guingret fait mieux :

« Cédant alors à l’entraînement de sa générosité, il ne remet pas seulement à Labourdonnais la somme demandée, mais sa bourse entière, tout ce qu’il possède, vingt-cinq louis. »
 
La Bourdonnais part sans même lui laisser de reçu. Un mois passe. Puis deux. Guingret commence à penser son argent perdu. Une caisse lui arrive alors de Paris. Elle contient :
 
« un magnifique échiquier, un véritable échiquier d’honneur » et, dans un coin de la boîte, sa propre bourse avec les vingt-cinq louis (Le Palamède, 1843, PDF pp. 553-554). Cette anecdote en dit autant sur Guingret que sur La Bourdonnais. Elle montre surtout que leurs relations remontaient loin et que Guingret fréquentait déjà la Régence lorsqu’il n’était encore que capitaine.

Président du Cercle des Échecs
 
En 1842, Guingret franchit une nouvelle étape. Le 30 octobre 1842, une assemblée extraordinaire est convoquée afin de compléter la commission administrative du Cercle des Échecs. Celle-ci comprend notamment Devinck, Doazan, Laroche, Sasias, Lécrivain et Guingret. La décision est immédiate :
 
« La commission est entrée immédiatement en séance et a nommé M. le général Guingret pour son président » (Le Palamède, 1842, tome II, PDF p. 220).
 
  
Nous disposons donc de la date exacte de son accession à la présidence : 30 octobre 1842. Il dirige dès lors le Cercle pendant l’une des périodes les plus célèbres de son histoire, celle du grand match Saint-Amant vs Staunton de la fin d'année 1843. En février 1843, il signe d’ailleurs officiellement une lettre :
 
« Pour MM. les membres du Cercle des Échecs de Paris [...] Le Président, Signé GUINGRET »
 
et la réponse lui est adressée comme au :
 
« général GUINGRET, président du Cercle des Échecs » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 105-106).
 
Durant le séjour de Staunton, Guingret joue un véritable rôle de représentation. Il reçoit notamment les joueurs anglais et leurs témoins à l’École militaire, autour d’une table à laquelle prend également place Deschapelles. Le Palamède décrit une « véritable fête » et une « grande solennité » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 562-564).

Guingret dans le tableau de Marlet
 
Et nous pouvons même mettre un visage sur ce nom. Le peintre Jean-Henri Marlet représenta la fameuse séance du match Saint-Amant vs Staunton du 16 décembre 1843. L’année suivante, Le Palamède décrit longuement le tableau et identifie plusieurs des personnages. Parmi eux :
 
« le général Guingret, dominant majestueusement l’Échiquier, et dont le regard semble commander à la galerie le silence et le recueillement » (Le Palamède, 1844, PDF p. 101).
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. Musée Carnavalet – Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet 
 
Détail - Pierre-François Guingret 
 
Cette indication est particulièrement précieuse puisque le même article explique que les traits des principaux amateurs avaient été fidèlement reproduits. Il ne s’agit donc pas d’une silhouette conventionnelle : nous possédons un véritable portrait contemporain de Guingret au milieu de ses compagnons du Cercle des Échecs. Voilà qui donne encore davantage d’intérêt à sa carte d’adhérent.

Les derniers mois
 
L’année 1844 nous montre encore Guingret très présent dans la vie du Cercle. Lorsque l’on cherche à régler définitivement la question de la supériorité entre Saint-Amant et Kieseritzky, c’est Guingret qui propose très sérieusement un match entre les deux. Kieseritzky refusant, le général finit par lui lancer :
 
« Vous avez donc peur »
 
ce que Le Palamède commente malicieusement :
 
« cette parole, dans la bouche d’un homme de guerre, sera l’argument extrême » (Le Palamède, 1844, PDF p. 102).
 
Il préside aussi une commission destinée à venir en aide à la veuve du maître anglais Jacob Henry Sarratt (Le Palamède, 1844, PDF p. 198). Mais à la fin de cette même année, sa santé se dégrade fortement.

La mort de Guingret et l’adieu de Saint-Amant
 
Guingret meurt à Paris le 11 janvier 1845. Le Palamède annonce la nouvelle :
 
« le Cercle des Échecs a perdu son digne président, le général Guingret, mort le 11 janvier, d’une pleurésie aiguë et d’une fièvre nerveuse, âgé de 61 ans ».
 
Et ajoute :
 
« C’est à la fois un très grand malheur pour les Échecs et un coup bien douloureux pour tous ses collègues du Cercle, parmi lesquels il n’avait que des amis » (Le Palamède, 1845, PDF p. 53).
 
  
Ses funérailles ont lieu le 14 janvier 1845. Le corps quitte à midi l’École militaire, est conduit à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, puis au cimetière du Montparnasse. Guingret avait expressément demandé que ses obsèques restent simples. Mais la foule est immense et les militaires sont présents en nombre (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).

Sur la tombe, après l’hommage d’un colonel retraçant sa carrière militaire, Saint-Amant prend la parole.
Et il révèle alors la profondeur de leur relation :
 
« Moi qui ai eu le bonheur de vivre dans l’intimité, pendant vingt-cinq ans, de cette âme si noble et si élevée [...] » (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).
 
Vingt-cinq ans : leur amitié remontait donc approximativement à 1820, bien avant que Saint-Amant ne devienne directeur du Palamède. Dans ce long discours, Saint-Amant évoque naturellement le militaire, mais également l’homme privé et le joueur d’échecs. Il rappelle que Guingret avait été fidèle pendant trente ans à la société des joueurs et que :

« depuis plusieurs années il en était le président, et sa mort a frappé chacun de nous comme une calamité de famille » (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-59).
 
Puis vient cette phrase qui résume probablement assez bien la place qu’il occupait :
 
« le général Guingret n’était pas de ces hommes qu’on remplace facilement » (Le Palamède, 1845, PDF p. 59).
 
Une petite carte, toute une vie
 
C’est ce qui donne tant d’intérêt à cette carte d’adhérent. On pourrait n’y voir qu’un document administratif portant le nom d’un général du XIXe siècle. Mais lorsqu’on replace ce nom dans les pages du Palamède, le carton prend une tout autre dimension.

  
Il appartenait à l’homme qui avait traversé le Douro à la nage sous le feu de l’ennemi ; qui avait contribué à faire de Douai une ville d’échecs ; que Le Palamède considérait comme un bon amateur français ; qui préparait ses parties comme des opérations militaires ; qui avait confié toute sa bourse à La Bourdonnais ; qui devint président du Cercle des Échecs le 30 octobre 1842 ; qui reçut les Anglais pendant le match Saint-Amant vs Staunton ; qui posa pour le tableau de Marlet ; et dont Saint-Amant pouvait dire au bord de la tombe qu’il avait été son ami intime pendant un quart de siècle.
 
Pierre-François Guingret est aujourd’hui largement oublié de l’histoire des échecs. Les pages du Palamède montrent pourtant qu’il fut pendant près de trente ans l’une des figures familières et respectées du monde échiquéen français. Et cette petite carte signée Vielle est peut-être l’un des derniers objets qui nous relient directement à lui. 

mardi 25 août 2026

Le jour où Philidor finit en prison

L’anecdote est assez peu connue : en 1744, à seulement dix-sept ans, Philidor est arrêté à la suite d’un tumulte à la Comédie-Française et passe plusieurs jours en prison.

J’ai souhaité approfondir cet épisode, souvent résumé en quelques lignes dans les biographies de Philidor. L’article que vous allez lire est le résultat de plusieurs semaines de recherches dans des documents d’archives, des livres, des journaux anciens et les registres de la Comédie-Française. Leur confrontation permet aujourd’hui de reconstituer assez précisément cette étonnante histoire.
 
Mais avant d’en venir aux faits, il faut se souvenir que le théâtre du XVIIIe siècle était très différent du nôtre : au parterre, le public se tenait debout, commentait, sifflait, criait et pouvait parfois transformer une représentation en véritable tumulte.
 
La salle de la Comédie-Française rue des Fossés-Saint-Germain, d’après Charles-Antoine Coypel, 1726.

Le tumulte du 27 mai 1744 à la Comédie-Française
 
Quatre ans après les faits que je vais vous raconter, Voltaire s'emporte contre les conditions dans lesquelles on assiste au théâtre à Paris. Dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne, placée en tête de Sémiramis, il décrit les spectateurs du parterre, debout, serrés les uns contre les autres, et qui parfois :

« se précipitent quelquefois en tumulte les uns sur les autres, comme dans une sédition populaire ».
 
Voltaire n'exagère pas tellement. Le 27 mai 1744, la Comédie-Française va justement connaître l'une de ces petites « séditions populaires ». Et, au milieu du tumulte, un jeune homme de dix-sept ans va se faire remarquer par la police. Il s'appelle François-André Danican Philidor.  
 
Un autre monde que notre théâtre actuel
 
La scène ne se trouve évidemment pas encore dans l'actuelle salle Richelieu. Depuis 1689, la Comédie-Française est installée rue des Fossés-Saint-Germain, au numéro 14 de l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie. La salle est aménagée à partir d'un ancien jeu de paume : précisément le type de théâtre que Voltaire jugera quelques années plus tard indigne de Paris. 
 
Paris-Musée, Plan au rez-de-chaussée de la salle de spectacle de la Comédie Française.
Pierre-Edme Babel, circa 1752

 
Surtout, il ne faut pas imaginer le public du XVIIIe siècle sagement assis dans le noir. Au parterre, les spectateurs sont debout. Ils commentent, applaudissent, sifflent, interpellent les acteurs et peuvent décider qu'une pièce leur déplaît. Le spectacle est aussi dans la salle.
 
À cette époque, les représentations commencent ordinairement vers cinq heures et demie de l'après-midi. Pour les pièces très attendues, certains viennent deux ou trois heures auparavant afin de trouver une bonne place. Le 27 mai, une partie du public ne quittera pourtant la Comédie-Française que vers onze heures du soir. Pour certains spectateurs, cela représente donc une présence de cinq ou six heures, peut-être davantage. À la fin de la soirée, les esprits ne sont certainement plus aussi frais qu'à l'entrée. 

Ce mercredi 27 mai, le programme associe la tragédie de Crébillon Rhadamiste et Zénobie à une petite comédie, Amour pour amour.
 
Archives de la Comédie Française. Recette journalière du mercredi 27 mai 1744 - Cote R107
 
Un détail mérite d'être relevé. L'un des acteurs qui va être pris à partie, Rosely, est alors un jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le registre journalier montre que la veille encore, le 26 mai, il avait joué dans Le Malade imaginaire. Rosely, de son vrai nom Antoine-François Raisouche-Montet, n'est entré dans la troupe que quelques années auparavant. 
 

L'autre acteur visé, Drouin, est plus nouveau encore : il a débuté à la Comédie-Française le 20 mai 1744, exactement une semaine auparavant, dans Amour pour amour. Bref, lorsque la représentation commence ce 27 mai, personne ne se doute encore que la soirée va se terminer avec la police dans les rues de Paris.
 
Tout part de l'arrestation de Lesueur
 
Le premier personnage à entrer dans notre histoire n'est pas Philidor mais un certain Lesueur. Pendant la soirée, celui-ci prend violemment à partie Drouin et Rosely. Paul d'Estrée, pour le journal Le Ménestrel du 4 juillet 1897, qui retrouvera un siècle et demi plus tard les rapports de police dans les Archives de la Bastille, écrit qu'il les traite de « f... acteurs ».

La police intervient et Lesueur est arrêté dans le parterre. C'est là que tout bascule. Une partie du public réclame sa libération. Fait remarquable, les comédiens eux-mêmes interviennent en sa faveur et demandent qu'on le relâche. L'officier de police refuse.

Mauvaise idée, au moins si l'objectif était de calmer la salle.

Le parterre prend fait et cause pour Lesueur. Les protestations deviennent des cris, puis un véritable tumulte. D'Estrée situe « l'ouragan » pendant Amour pour amour, qui suit Rhadamiste et Zénobie ; les documents de police montrent que l'affaire a commencé auparavant autour de l'arrestation de Lesueur. Autrement dit, le trouble né pendant la grande pièce se prolonge et envahit la petite.

Le spectacle devrait être terminé depuis longtemps, mais le public refuse de se disperser. Vers onze heures du soir, une partie des spectateurs est toujours là.
 
La police ne maîtrise plus vraiment le parterre

Dans les documents apparaît également un certain Chevry. Son titre exact reste à éclaircir, mais son rôle au cours de la soirée est assez clair : il intervient auprès des spectateurs, puis se retrouve personnellement pris à partie. Il semble donc appartenir au dispositif chargé du maintien de l'ordre dans le parterre, ou du moins en remplir la fonction ce soir-là. Il serait imprudent d'en faire formellement le « chef du service d'ordre » sans autre document.

Parmi les jeunes gens les plus agités, la police repère également Lestre, qu'il faut bien distinguer de Lesueur. Le dossier le qualifie à la fois d'« abbé » et d'« étudiant ».

Le mot peut tromper aujourd'hui. Un « abbé » du XVIIIe siècle n'est pas nécessairement un prêtre et encore moins le supérieur d'une abbaye. Le Dictionnaire de l'Académie française de 1740 précise lui-même que le titre est donné, par civilité, à ceux qui portent l'habit ecclésiastique sans posséder d'abbaye. Le Dictionnaire de Trévoux va même plus loin : le mot s'applique couramment à de simples ecclésiastiques, y compris sans bénéfice. (Dictionnaire de l'Académie française)

Que faut-il en conclure pour Lestre ? Pas grand-chose au-delà de ce que disent les documents. Il appartenait vraisemblablement au monde ecclésiastique ou en portait l'habit, mais rien ne permet pour l'instant d'affirmer qu'il était prêtre. Le fait qu'il soit également présenté comme étudiant convient d'ailleurs très bien à un jeune clerc encore en formation.

Et notre abbé-étudiant n'a, ce soir-là, rien d'un modèle de tranquillité. Les rapports le placent parmi les plus obstinés des jeunes gens et lui attribuent des encouragements à s'en prendre physiquement aux agents. La police n'oubliera pas son nom.

Le tumulte sort du théâtre
 
Finalement, les spectateurs quittent la salle. Mais l'affaire n'est pas terminée.

D'après les documents repris par Paul d'Estrée, les manifestants sortent « en bataillon serré ». Ils continuent à insulter la police et l'affrontement se poursuit jusque vers la descente du Pont-Neuf. Le sergent du guet et ses hommes ont les plus grandes difficultés à contenir le groupe.

Puis tombe une menace qui montre assez bien l'état d'esprit des mutins :

« Demain, nous reviendrons deux cents. »
 
Cette fois, la police prend la menace au sérieux. Le lendemain, 28 mai, les forces de l'ordre sont présentes en nombre à la Comédie-Française. Les deux cents séditieux annoncés ne viennent pas. Le parterre reste calme. Paul d'Estrée ne résiste pas à une remarque ironique : 
 
« Il en est toujours ainsi des manifestations à date fixe. »
 
L'incident aurait pu s'arrêter là. Mais la police, elle, a de la mémoire.
 
Extrait du plan de Paris en 1740 par l'Abbé de La Grive 
Tous les lieux se retrouvent dans un périmètre de quelques centaines de mètres. 
1- Emplacement de la Comédie Française, rue des Fossés-Saint-Germain. Et à proximité le Café Bernard.
2- La Rue Saint-André-des-Arts, adresse de Philidor
3- Le Pont Neuf qui relie la rive gauche et la rive droite de la Seine en passant par l'Ile de la Cité
4- Quai de la Mégisserie, For-l'Évêque  

Un jeune homme a attiré l'attention de l'inspecteur Poussot
 
Pendant le tumulte, un inspecteur nommé Poussot a observé avec attention certains des jeunes gens restés dans le parterre. L'un d'eux l'intéresse particulièrement. Il le fait suivre. Quatre jours plus tard, le 31 mai 1744, il peut fournir son nom et son adresse au lieutenant général de police, Feydeau de Marville :

« il était un des plus obstinés et des plus insolents de ceux qui restèrent dans le parterre ».
 
Le jeune homme habite une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, chez Compagnon, perruquier. Poussot le décrit comme un « libertin », affirme qu'il ne fait rien et ajoute qu'il aurait son père et sa mère à Paris mais ne les verrait pas. Et il écrit son nom comme il l'a entendu : « Fély d'or ». C'est Philidor !
 

 

 
Extrait du dossier de Philidor 
Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556
La retranscription de l'intégralité de son dossier se trouve à la fin de l'article. 
 
Le portrait est peu flatteur et manifestement à charge. Le mot « libertin », notamment, appartient au vocabulaire moral de la police et ne doit pas nécessairement être compris dans son sens moderne. Mais une chose est certaine : Philidor s'est suffisamment fait remarquer le 27 mai pour que Poussot décide de le faire suivre et enquêter sur lui. Marville ajoute simplement en marge du rapport :

« Il me paraît que ce jeune homme serait encore bon à arrêter. »
 
Le sort de Philidor est pratiquement réglé.
 
Mais Philidor raconte une tout autre histoire
 
Le 9 juin, Philidor est arrêté et conduit en prison. Et nous avons sa version des faits, car le jeune musicien adresse immédiatement une supplique au lieutenant général de police. Sans surprise, elle diffère sensiblement de celle de Poussot.

Philidor se présente comme un jeune maître de musique âgé de dix-huit ans — il n'en a en réalité pas encore tout à fait dix-huit — qui, ce 27 mai, revenait tranquillement de donner ses leçons. Vers dix heures du soir, raconte-t-il, il aurait été surpris de voir encore autant de monde devant et dans la Comédie-Française. Il serait alors entré « par curiosité », serait ressorti presque aussitôt et se serait rendu au Café Baptiste.

Là, comme d'autres clients, il aurait simplement critiqué l'arrestation de Lesueur et déclaré que M. de Marville était trop juste pour ne pas lui rendre justice. On est très loin du jeune homme décrit par Poussot comme l'un des plus obstinés du parterre et accusé d'avoir poussé d'autres jeunes gens à la violence.

Qui croire ? Impossible de trancher complètement deux siècles et demi plus tard. Philidor a évidemment tout intérêt à minimiser son rôle. Mais les rapports de police ne sont pas davantage des comptes rendus neutres : ils sont rédigés précisément pour justifier des arrestations. La confrontation des deux versions est donc beaucoup plus intéressante qu'une tentative de choisir arbitrairement l'une contre l'autre.

Une chose, en revanche, semble établie : Philidor se trouvait bien dans le secteur de la Comédie-Française au moment du tumulte et il a pris position en faveur de Lesueur. La vraie question est de savoir s'il fut un simple curieux un peu trop bavard, comme il le prétend, ou l'un des meneurs du parterre, comme l'affirme Poussot.
 
Le mystérieux Café Baptiste

Le Café Baptiste, où Philidor affirme s'être rendu après son bref passage à la Comédie-Française, mérite que l'on s'y arrête. Il ne faut pas le confondre avec le célèbre Café Procope, lui aussi situé dans le quartier et pratiquement en face du théâtre.

Le Café Baptiste est aujourd'hui beaucoup moins connu. Une indication retrouvée chez Rétif de la Bretonne permet toutefois de le localiser. Dans Monsieur Nicolas, Rétif évoque une femme qui travaillait dans une boutique « où jadis était le café Baptiste » ; une note précise qu'elle était installée « rue de la C.-F. », c'est-à-dire rue de la Comédie-Française.

Cela place donc le café dans la rue même du théâtre, l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie, sans que nous puissions pour l'instant lui attribuer avec certitude un numéro précis.

La version de Philidor est donc géographiquement parfaitement plausible : sortir de la Comédie-Française et entrer quelques instants plus tard au Café Baptiste ne demandait qu'un très court déplacement.
C'est également au café que Philidor aurait commis une nouvelle imprudence. Joinville, un exempt de police, est présent lorsqu'il critique l'arrestation de Lesueur. Ses paroles ne tombent donc pas dans l'oreille d'un sourd.

Quelques jours plus tard, Joinville vient l'arrêter chez lui. Direction : le For-l'Évêque.
 
La « Bastille des comédiens »
 
Le nom du For-l'Évêque sonne aujourd'hui assez mystérieusement. Il vient du latin Forum Episcopi, le « tribunal de l'évêque ». L'endroit, situé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, près du quai de la Mégisserie, avait d'abord servi de prison à la juridiction de l'évêque de Paris. Lorsque cette juridiction fut supprimée en 1674, le bâtiment devint une prison royale.

On y enferma notamment des débiteurs, mais aussi beaucoup de gens liés au monde du spectacle : comédiens indisciplinés, auteurs querelleurs et spectateurs ayant troublé les représentations.
L'historien Frantz Funck-Brentano lui consacrera d'ailleurs en 1903 un livre au titre particulièrement parlant : La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque. Et l'un des derniers chapitres de l'ouvrage est précisément intitulé « Philidor et le neveu de Rameau »
 
Le For-l'Évêque n'est donc pas la Bastille, mais pour un jeune homme ayant fait trop de bruit au théâtre, c'est une destination assez logique. Lesueur, dont l'arrestation avait déclenché toute l'affaire, n'y restera que cinq jours. Pour Philidor, Marville se montre moins indulgent. Une note du dossier prévoit qu'il sera libéré après quinze jours de prison.

Le jeune musicien qui, selon sa supplique, ne faisait que rentrer innocemment de ses leçons avant de céder à la curiosité, paye finalement beaucoup plus cher que l'homme dont l'arrestation avait déclenché le tumulte !
 
Philidor, dix-sept ans, loin de l'image du grand homme que l'on connait
 
L'anecdote pourrait ne sembler être qu'une petite incartade de jeunesse. Elle est pourtant intéressante pour une autre raison. Nous connaissons surtout Philidor à travers l'image qu'il laissera plus tard : le grand joueur d'échecs, l'auteur de l'Analyse du jeu des Échecs, le compositeur reconnu, l'homme reçu dans les meilleurs cercles de Paris et de Londres.

Les archives nous montrent ici quelqu'un de très différent. En mai 1744, il n'a que dix-sept ans et huit mois. Il vit modestement dans une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, donne des leçons de musique et fréquente ce Paris bouillonnant où le café, le théâtre et la rue se prolongent les uns les autres.
 
Et il semble avoir le caractère suffisamment vif pour attirer l'attention d'un inspecteur de police. Fut-il véritablement l'un des meneurs de la soirée ? Nous ne pouvons pas l'affirmer. Mais il est difficile, inversement, d'accepter sans réserve la version du jeune Philidor qui serait arrivé à dix heures du soir, aurait passé quelques instants au théâtre « par curiosité », puis aurait tranquillement gagné un café voisin. Poussot l'avait suffisamment remarqué pour le faire suivre et enquêter sur son domicile quatre jours plus tard.

C'est précisément cette incertitude qui rend l'épisode intéressant. Pendant quelques heures, le 27 mai 1744, Philidor n'est ni le meilleur joueur d'échecs d'Europe ni le futur compositeur de Tom Jones. Il n'est qu'un jeune Parisien au milieu d'un parterre en colère.

Un de ces parterres dont Voltaire écrira bientôt qu'ils ressemblent parfois à une « sédition populaire ».
Cette nuit-là, la comparaison était particulièrement bien choisie.
 
Sources et documents
 
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11554, dossiers de l'année 1744, Le-Lo : documents concernant notamment Lesueur et Lestre.
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556, dossiers de l'année 1744, N-P : dossier Philidor, rapport de Poussot du 31 mai 1744, documents relatifs à l'arrestation et supplique de Philidor.
·         Paul d'Estrée, « Une incartade de Philidor », dans la série Artistes et musiciens du XVIIIe siècle, Le Ménestrel, 4 juillet 1897. D'Estrée reproduit ou résume plusieurs documents des Archives de la Bastille, notamment le rapport de Poussot, la supplique de Philidor, la menace de revenir « deux cents » et le renforcement du dispositif policier le lendemain. Voir le document intégral à la fin de l'article.
·         Registres journaliers de la Comédie-Française, 26 et 27 mai 1744 : programmes des représentations et présence de Rosely dans Le Malade imaginaire le 26 mai.
·         Voltaire, Sémiramis, « Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne », 1748 : description critique du parterre et comparaison avec une « sédition populaire ». 
·         Comédie-Française, histoire de la troupe et notice de Rosely : localisation de la salle rue des Fossés-Saint-Germain et renseignements biographiques sur le comédien. 
·         Dictionnaire de l'Académie française, 3e édition, 1740, article « Abbé », ainsi que le Dictionnaire de Trévoux, 1740 : le terme peut désigner un homme portant l'habit ecclésiastique sans être titulaire d'une abbaye ; il ne suffit donc pas à établir que Lestre était prêtre. (Dictionnaire de l'Académie française)
·         Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas : mention d'une boutique « où jadis était le café Baptiste », avec la précision « rue de la C.-F. », permettant de situer l'ancien café rue de la Comédie-Française.
·         Frantz Funck-Brentano, La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque, Paris, A. Fontemoing, 1903, 316 p., notamment le chapitre « Philidor et le neveu de Rameau », p. 296 et suivantes. 
 
Le dossier Philidor - Manuscrit 11556 :
 

mercredi 29 juillet 2026

La FFE rend hommage à La Bourdonnais

L’une des missions de la Commission Art, Culture et Histoire de la Fédération Française des Échecs consiste à faire connaître et à honorer les grands champions qui ont marqué l’histoire des échecs français.

La plaque commémorative en l'honneur de La Bourdonnais

Chacun connaît la domination exercée par les joueurs soviétiques, puis russes, sur les échecs mondiaux durant la seconde moitié du XXe siècle. On sait beaucoup moins que les joueurs français furent considérés comme les meilleurs au monde pendant plus d’un siècle, approximativement de 1720 à 1843. Cette longue période de suprématie prit fin avec la défaite de Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant face à l’Anglais Howard Staunton, lors de leur célèbre match disputé à Paris en fin d'année 1843.

Le premier championnat du monde officiel ne fut organisé qu’en 1886, avec la victoire de Wilhelm Steinitz sur Johannes Zukertort. Mais qui étaient les meilleurs joueurs avant cette date ?

Dans son numéro du 15 août 1879, la revue La Stratégie proposait la liste suivante de ceux qu’elle appelait les « Rois des échecs » :

1. Philidor
2. Deschapelles
3. La Bourdonnais
4. Staunton
5. Anderssen
6. Morphy
7. Steinitz
 
Revue La Stratégie du 15 août 1879 page 248

Les trois premiers noms de cette prestigieuse liste sont français. Il serait même possible de leur ajouter Legall de Kermeur, le maître de Philidor, dont le nom reste aujourd’hui associé au célèbre mat de Legall, connu de tous les joueurs d’échecs.

C’est pour rappeler cette place exceptionnelle occupée par la France dans l’histoire des échecs que je me suis rendu à Londres au début du mois de juillet 2026. Au nom de la Fédération Française des Échecs, j’y ai déposé une plaque commémorative sur la tombe de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais. Je m'étais déjà rendu sur place il y a maintenant un peu plus de 10 ans !

Philidor fut lui aussi enterré à Londres, mais sa sépulture a aujourd’hui disparu. Il en va de même pour celle d’Alexandre Deschapelles, personnage extraordinaire décédé en 1847 et inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Des trois grands maîtres français parfois réunis sous l’appellation de « trinité des joueurs d’échecs français », La Bourdonnais est donc le seul dont la tombe soit encore visible.

Cette plaque rappelle désormais aux visiteurs du cimetière londonien de Kensal Green le souvenir de celui qui fut considéré, durant les années 1820 et 1830, comme le plus fort joueur d’échecs au monde.
 

“LOUIS CHARLES DE LA BOURDONNAIS,
The celebrated Chess Player,
Died 13th December, 1840,
Aged 43 years.”


 
La pierre tombale penche dangereusement... 

Dans le cimetière de Kensal Green se trouve également la tombe d'Howard Staunton, le champion anglais. 
 

Et celle d'Alexander McDonnell, adversaire malheureux de la série de matchs contre La Bourdonnais en 1834.