En janvier dernier, j’ai publié sur ce blog un article consacré aux derniers mois de Lionel Kieseritzky, mort à Paris le 19 mai 1853 à seulement 47 ans.
Les documents que j’avais retrouvés, notamment les registres de l’hôpital de la Charité, montrent qu’à la fin de sa vie Kieseritzky souffrait d’une hémiplégie et de ce que les médecins de l’époque appelaient un « ramollissement du cerveau ». J’avais alors proposé l’hypothèse d’un premier accident vasculaire cérébral vers juin 1852, suivi peut-être d’un second accident ou d’une aggravation au début de 1853.
Cette chronologie doit aujourd’hui être corrigée.
Et je dois faire ici un petit mea culpa : la source qui oblige à cette correction n’était pas inconnue. Je l’avais moi-même publiée sur ce blog en avril 2020 ! Il s’agit d’une lettre de Kieseritzky datée du 11 août 1852. Je ne l’avais tout simplement pas réintégrée à mon dossier lorsque j’ai travaillé sur ses derniers mois.
Comme quoi le problème du chercheur n’est pas toujours de manquer de documents : il lui arrive aussi d’oublier ceux qu’il possède déjà...
Une lettre conservée en Pologne
Cette lettre appartient à l’importante correspondance de Tassilo von Heydebrand und der Lasa, aujourd’hui conservée à la bibliothèque de Kórnik, près de Poznań, en Pologne. La collection comprend quatorze lettres de Lionel Kieseritzky à von der Lasa, la première datant de décembre 1840 et la dernière précisément du 11 août 1852.
L’historien polonais des échecs Tomasz Lissowski a étudié cette correspondance. Il présenta notamment le texte Kieseritzky und von Heydebrand lors du premier congrès international des historiens des échecs organisé à Kórnik en 2002. L'étude fut publiée l’année suivante dans les Proceedings of International Conference of Chess Historians, sous la direction de Vlastimil Fiala et Stanisław Sierpowski, à Olomouc. J’avais d’ailleurs déjà indiqué cette référence lors de la publication des deux lettres en 2020.
Une version anglaise de l’étude de Tomasz Lissowski, avec la transcription et la traduction de cette lettre, est également disponible sur le site polonais Vistula sous le titre Kieseritzky and von Heydebrand.
Le manuscrit original est particulièrement difficile à lire. Tomasz Lissowski m’a expliqué que son père Jan Lissowski (1920-2008), qui connaissait parfaitement l’allemand, avait participé à ce difficile travail de déchiffrement. Certaines expressions durent néanmoins être corrigées ultérieurement, notamment avec l’aide d’Egbert Meissenburg. Je remercie très sincèrement Tomasz Lissowski pour ses explications et, à travers lui, je tiens également à rendre hommage au travail de son père, sans lequel l’exploitation de ces documents aurait été considérablement plus difficile.
Voici la lettre du 11 août 1852, dans une traduction française établie à partir du texte publié par Tomasz Lissowski.
Paris, le 11 août 1852
Très honoré Monsieur le Chambellan,
Permettez-moi de vous exprimer mes plus sincères remerciements pour l’amabilité que vous avez eue de m’envoyer un exemplaire de votre excellent ouvrage.
La publication de cette deuxième édition constitue certainement une heureuse preuve de l’intérêt croissant porté aux échecs en Allemagne. L’ouvrage a été très bien accueilli ici par l’élite, mais on a regretté qu’un texte rédigé dans une langue étrangère ne puisse être apprécié à sa juste valeur.
On exprime souvent le souhait qu’une traduction française puisse être réalisée. Je m’en chargerais volontiers, d’autant plus qu’une grande partie de la première édition a déjà été traduite.
Malheureusement, les frais seraient extrêmement élevés et il est donc probable que rien ne puisse en sortir.
Selon une estimation raisonnable, il faudrait environ 3 000 francs pour le papier, l’impression, etc. Il serait ainsi nécessaire d’écouler environ 250 exemplaires, en conservant le prix de l’édition originale, simplement pour couvrir les frais.
Il n’existe pas en France un nombre aussi important d’amateurs d’échecs ; on n’a même pas réussi à maintenir notre unique journal consacré aux échecs. Il n’est donc pas possible d’envisager cette année la poursuite de cette entreprise, mais peut-être les choses changeront-elles l’année prochaine.
Si le Cercle d’échecs actuel venait à être dissous, ce qui semble souhaité, une nouvelle association pourrait naître, fondée sur de meilleurs éléments et de meilleurs principes.
Mais une affaire bien plus importante encore est la disparition prochaine du Café de la Régence, à la suite d’un décret attendu d’un jour à l’autre, selon lequel la place située devant le Palais-Royal devrait être dotée d’arcades.
Dans ce cas, l’immeuble portant le numéro 243, dans lequel se trouve le Café, serait démoli.
Nous ne savons pas encore où nous irons alors.
Le Café vient également de subir une perte douloureuse avec la mort de M. Des Guis, l’un de nos plus forts joueurs.
Avec le plus profond respect,
j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur,
L. Kieseritzky
Fin de la lettre avec l'autographe de Kieseritzky.
Une écriture complexe à faire frémir un médecin...
Une chronologie à revoir
Cette lettre est importante pour comprendre les derniers mois de Kieseritzky. Le 11 août 1852, il est manifestement encore en mesure de rédiger une longue lettre cohérente et très précise. Il discute du financement d’une traduction du Handbuch des Schachspiels, calcule le nombre d’exemplaires qu’il faudrait vendre, évoque l’avenir du Cercle des échecs et les conséquences des transformations urbaines à venir.
Cela ne permet pas d’affirmer qu’il était alors en parfaite santé, et encore moins d’exclure qu’il ait pu connaître auparavant un problème médical passager. Mais cela rend beaucoup moins vraisemblable mon hypothèse initiale d’un accident vasculaire cérébral important dès le mois de juin 1852.
Il faut donc désormais être plus prudent.
La dernière preuve que nous possédons d’un Kieseritzky encore intellectuellement très actif est cette lettre du 11 août 1852. Quelques mois plus tard, la situation s’est manifestement profondément dégradée : dans une lettre du 4 février 1853, Camille Théodore Frédéric Alliey explique qu’au cours de son récent séjour parisien Kieseritzky avait été constamment malade, au point de ne pouvoir l’aider dans ses travaux. Le 4 avril 1853, Kieseritzky entre finalement à l’hôpital de la Charité avec une hémiplégie. Il y meurt quarante-cinq jours plus tard, le 19 mai.
En l’état actuel des sources, le plus raisonnable est donc de situer l’apparition de ses graves troubles neurologiques quelque part entre le 11 août 1852 et les premiers mois de 1853, sans chercher à leur attribuer une date plus précise. Mon scénario d’un premier AVC en juin 1852 allait donc un peu trop loin : les documents ne permettent tout simplement pas de l'affirmer.
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843.
Musée Carnavalet - Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet.
Lionel Kieseritzky est probablement la personne identifiée avec le point rouge au milieu de la gravure.
Kieseritzky et la fin de l'ancien Café de la Régence
La lettre présente enfin un autre intérêt considérable pour l’histoire du Café de la Régence.En août 1852, Kieseritzky sait déjà que les transformations prévues autour du Palais-Royal doivent entraîner la disparition du bâtiment dans lequel se trouve le Café. Il mentionne explicitement le numéro 243 et ajoute cette phrase assez émouvante : « Nous ne savons pas encore où nous irons alors. »
Il existe une petite ambiguïté dans les sources entre 243 rue Saint-Honoré et 243 place du Palais-Royal. Le cadastre permet toutefois de la lever : il s’agit bien de l'immeuble situé à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, c’est-à-dire l'ancien emplacement du Café de la Régence. L’ancien système de numérotation explique que l'on rencontre les deux adresses.
La démolition ne fut finalement pas aussi immédiate que Kieseritzky pouvait le penser en août 1852. Le procès d’expropriation eut lieu en août 1853 et les derniers joueurs quittèrent l'ancien Café vers la mi-décembre de cette année-là pour rejoindre provisoirement le 21 rue de Richelieu, à l’hôtel Dodun.
Kieseritzky ne vit donc jamais ce déménagement.
Lorsqu’il écrivait en août 1852 « Nous ne savons pas encore où nous irons alors », il ignorait que, neuf mois plus tard, il serait mort et que le vieux Café de la Régence lui survivrait encore quelques mois...





























