L’histoire du célèbre Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen est souvent résumée en quelques lignes : à Schönbrunn, Kempelen aurait assisté à un spectacle du Français François Pelletier devant l’impératrice Marie-Thérèse ; mis au défi, ou piqué au vif, il aurait promis de fabriquer une machine surpassant les tours de l’illusionniste.
Cette indication est capitale. Elle place la première apparition du Turc non en 1770 ou en 1771, comme on le lit encore trop souvent, mais dès l’été 1769, dans le cadre des fêtes liées au mariage de Maria Amalia d’Autriche, fille de Marie-Thérèse, avec Ferdinand de Bourbon-Parme.
Le mariage par procuration eut lieu à Vienne le 27 juin 1769 ; la cérémonie en personne se déroula ensuite à Colorno, près de Parme, le 19 juillet. Les festivités viennoises autour de cette union fournirent donc probablement le cadre de la première présentation du Turc à Schönbrunn.
Kempelen aurait répondu qu’il ne s’agissait que de bagatelles et qu’avec du temps, des moyens et des frais suffisants, il pourrait fabriquer quelque chose de bien plus ingénieux. L’impératrice lui aurait alors demandé de réaliser une telle machine, en l’assurant que toutes les dépenses seraient couvertes.
Enfin, le journal affirme que l’impératrice récompensa Kempelen par une boîte d’or contenant 1000 ducats, et que presque tous les jeunes membres de la famille impériale, ainsi que de hauts personnages de la cour, jouèrent avec la machine.
Cette chronologie permet de concilier les sources : Pelletier fournit l’occasion de l’invention ; les fêtes du mariage fournissent le cadre probable de la première présentation.
Windisch donne ensuite une description plus construite de la machine : un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant un échiquier, capable de mouvoir son bras, de prendre les pièces et de réagir aux coups de l’adversaire. Il insiste aussi sur le fait que de nombreux savants et mathématiciens auraient examiné la machine sans en percer le secret.
Wikipédia donne une anecdote. Les sources d’époque donnent une histoire : celle d’une machine née dans le contexte des spectacles de physique amusante, présentée à la cour de Vienne lors d’un événement dynastique, puis immédiatement transformée par la presse en objet de fascination européenne.
Le Turc de Kempelen n’entre donc pas dans l’histoire en 1770 ou en 1771. Il apparaît déjà, très probablement, à Schönbrunn, durant l’été 1769.
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509.
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769.
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.
L’occasion de cet ouvrage fut la suivante : durant le dernier carême, un certain Pelletier de Paris avait diverti le public de Vienne avec quelques expériences physiques remarquables et autres tours d’adresse. L’impératrice demanda à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il en pensait. Kempelen répondit que ce n’étaient que bagatelles ou jeux d’enfants, et que s’il avait le temps, les moyens et les frais nécessaires, il ferait des choses bien plus ingénieuses.
Enfin, nous devons rompre notre silence ; enfin, puisque déjà, à notre honte, Anglais, Français et Italiens se sont efforcés à l’envi de décrire une œuvre d’art dont les plus grands et les plus ingénieux savants ne peuvent comprendre la possibilité, et dont l’inventeur est un Hongrois de naissance !
M. Wolfgang von Kempelen, conseiller de la Chambre impériale et royale de Hongrie et directeur des salines dans le royaume de Hongrie, eut, au cours de l’année 1769 écoulée, alors même qu’il se trouvait à Vienne pour les affaires impériales, la très haute grâce d’être appelé à la cour par Sa Majesté impériale, royale et apostolique, afin d’assister à quelques représentations mathématiques qu’un Français nommé Pelletier tirait des Observations mathématiques d’Ozanam et de Guyot, et qui étaient produites pour la plupart au moyen de la force magnétique.
Sa Majesté daigna s’entretenir avec lui à ce sujet, et M. le conseiller de la Chambre assura la souveraine qu’il se faisait fort de construire une machine qui surpasserait de beaucoup tout ce qu’elle venait d’honorer de son regard. Sa Majesté l’encouragea, dans les termes les plus gracieux, à exécuter son projet ; il prit cela pour un ordre et réalisa en peu de temps un automate qui dépasse de très loin tout ce qu’on avait vu jusque-là dans ce genre d’ouvrages.
La machine représente un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant une table sur laquelle se trouve un échiquier. Cette table, longue d’environ trois pieds et demi et large de deux pieds et demi, repose sur quatre pieds munis en bas de petites roulettes, afin qu’on puisse la déplacer plus commodément d’un endroit à un autre. L’inventeur le fait d’ailleurs de temps à autre, afin d’écarter tout soupçon d’une communication sous la table.
À quelque distance de cette machine se trouve une petite table ordinaire sur laquelle est posée une petite cassette fermée ; celle-ci n’a toutefois pas la moindre communication avec la machine. La table comme la machine elle-même sont remplies de roues, de leviers et de ressorts. M. von Kempelen n’hésite nullement à montrer l’intérieur de la machine, surtout lorsqu’il remarque que quelqu’un suppose qu’un enfant y est caché. J’ai moi-même examiné à plusieurs reprises, et avec le plus grand soin, tant la table que la machine, et je puis donc assurer avec une entière conviction qu’il ne reste pas le moindre fondement à un tel soupçon.
J’ai vu la machine jouer à différentes reprises. J’ai surtout observé, non sans étonnement, les mouvements variés et composés du bras avec lequel elle joue. Elle lève en effet le bras, le dirige vers le côté de l’échiquier où se trouve la pièce qui doit être prise ; puis, par un mouvement du poignet, elle abaisse la main vers la pièce, ouvre la main, la referme pour saisir la pièce, la soulève et la pose sur la case où elle doit aller.
Quand cela est fait, elle repose son bras sur un coussin placé à côté de l’échiquier. Lorsqu’elle prend une pièce à l’adversaire, elle l’écarte entièrement de l’échiquier par un seul mouvement, puis, par la même suite de mouvements que je viens de décrire, elle ramène le bras pour prendre sa propre pièce et la poser sur la case où se trouvait celle qu’elle a prise et retirée.
On a souvent employé des ruses pour tromper la machine. On fit par exemple marcher la reine comme marche le cavalier : la machine saisit aussitôt la reine et la remit sur la case où elle se trouvait auparavant. Tout cela s’accomplit avec une adresse aussi grande que celle que pourrait montrer le joueur le plus habile.
Beaucoup de savants et de mathématiciens, tant du pays qu’étrangers, ont examiné cette machine de la manière la plus exacte et la plus attentive, sans parvenir même à la moindre conjecture sur la façon dont elle produit ses mouvements. J’ai souvent été dans la pièce où elle jouait avec vingt personnes et davantage ; toutes fixaient les yeux sur l’inventeur, qui se tenait tantôt près de la table, tantôt regardait quelques instants dans la petite cassette placée à côté, tantôt même s’éloignait de quelques pas. Pourtant, pas une seule personne ne put remarquer chez lui le plus petit mouvement qui aurait pu trahir une influence quelconque sur la machine.
Ceux qui avaient vu à Paris les effets de l’aimant dans des représentations extraordinaires crurent que le magnétisme était le moyen employé ici pour diriger le bras. Mais outre qu’on peut opposer beaucoup de choses à cette conjecture, M. von Kempelen offre lui-même à quiconque le souhaiterait la possibilité d’apporter à la table l’aimant le plus puissant et le mieux armé que l’on puisse trouver, ou autant de fer que l’on voudra ; car il ne craint pas que le mouvement de la machine en soit troublé le moins du monde.
Il est inutile de remarquer que ce qu’il y a de merveilleux dans cette machine consiste principalement en ceci : elle n’a pas, comme d’autres machines célèbres de ce genre, une suite déterminée de mouvements ; au contraire, elle se meut chaque fois selon ce que réclame la situation du jeu, situation qui change continuellement par les coups de son adversaire. Il en résulte une quantité étonnante de combinaisons diverses dans les mouvements.
M. le conseiller de la Chambre remonte de temps à autre les ressorts du bras de sa machine, afin d’en renouveler la force motrice ; mais on remarque bien que cela n’a rien à voir avec la force directrice, c’est-à-dire avec la faculté de conduire le bras ici ou là, faculté qui constitue le plus grand mérite de cette machine.
Il est certes vraisemblable que l’inventeur exerce une influence sur la direction de chaque coup que joue l’automate ; quoique j’aie vu celui-ci jouer plusieurs coups de suite entièrement abandonné à lui-même. Et c’est là, je crois, précisément la circonstance qui, parmi toutes celles qui concernent cette machine, est la plus difficile à comprendre.
Le mérite de M. von Kempelen dans cette œuvre d’art est d’autant plus grand qu’il n’avait autour de lui aucun artisan possédant l’habileté nécessaire à un ouvrage de cette sorte ; il dut donc mettre lui-même la main à la plupart des pièces. Si sa santé, interrompue par un douloureux accident, le lui permet, il espère mettre au jour des ouvrages qui devront être encore bien plus étonnants.
Combien tous les patriotes sincères, tous les admirateurs des talents grands et rares, lui souhaitent un prompt et complet rétablissement ainsi qu’une santé durable ! De son zèle et de son habileté, on peut tout attendre ; et l’on ne saurait assez louer sa modestie. Car quel bruit un autre n’aurait-il pas fait dans le monde s’il avait pu être l’inventeur d’une telle machine ! Or M. von Kempelen est si éloigné de toute ambition de gloire qu’il évite avec le plus grand soin même les éloges les plus faibles et les plus légitimes.
V. W.












































