vendredi 12 juin 2026

Exposition en plein air consacrée à Philidor dans le Domaine Royal de Dreux

Durant le weekend du 30 et 31 mai dernier, le Domaine Royal de Dreux a organisé différents évènements en hommage à Philidor, à l'occasion du tricentenaire de sa naissance (7 septembre 1726).
 
 
Pour ma part j'ai été sollicité pour deux aspects : une conférence sur Philidor et le jeu d'échecs et une exposition dans le parc du Domaine Royal de Dreux. Un seul petit regret : la taille des panneaux, imposé par le lieu, n'a pas permis de mettre toutes les illustrations prévues.
 
Si vous avez l'occasion de visiter les lieux, vous pourrez voir cette exposition jusqu'au mois de novembre 2026.


La maison natale de Philidor. Non visitable, elle abrite des locaux administratifs ainsi qu'un appartement privé. Ci-dessous la plaque au-dessus de la porte d'entrée de la maison :
Ici naquit
Philidor
le 7 7bre 1726 
 
Me voici devant un des panneaux. 

L’Évêché du Domaine Royal de Dreux et la maison de Philidor dans le fond à gauche. 
 
Voici le texte des 10 panneaux de cette exposition en plein air. Je remercie la SÉPh, Société d'Étude Philidorienne, Mme Cécile Coutin, sa présidente, et M.Nicolas Danican Philidor son secrétaire, pour avoir relu et corrigé les différents panneaux. 
 
Panneau n°1 - Philidor, un génie à deux visages
 
 
Compositeur reconnu de son temps et joueur d’échecs d’un niveau exceptionnel, François-André Danican Philidor occupe une place singulière dans la culture européenne du XVIIIᵉ siècle. Peu d’hommes ont mené de front, avec une telle continuité, une carrière musicale publique et une réflexion durable sur le jeu d’échecs.

Né le 7 septembre 1726 à Dreux, Philidor grandit dans un siècle en transformation. Le jeu d’échecs sort progressivement des cercles strictement aristocratiques, les cafés deviennent des lieux de sociabilité intellectuelle, et les idées des Lumières circulent entre artistes, philosophes et savants. Formé très jeune dans l’entourage de la Cour, Philidor ne s’y enferme pas : il partage sa vie entre Paris, Londres, les scènes musicales et les lieux de jeu.
 
Comme compositeur, il connaît le succès avec des œuvres de théâtre musical appréciées pour leur clarté, leur efficacité dramatique et leur naturel. Comme joueur d’échecs, il se distingue par une approche méthodique et structurée du jeu, qu’il résume dans une formule devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
Cette phrase, tirée de son traité publié en 1749, ne relève pas de la provocation. Elle exprime une conception nouvelle du jeu, fondée sur la construction patiente, l’anticipation et la cohérence d’ensemble, bien éloignée du simple goût pour le coup spectaculaire.
 
Musique et échecs ne constituent pas chez Philidor deux parcours séparés. Ils traduisent une même manière de penser : organiser, prévoir, donner du sens au temps long. Cette exposition propose de suivre le parcours d’un homme à la fois représentatif de son siècle et difficile à enfermer dans une seule définition.
 

François-André Danican Philidor    Collection privée
Buste en céramique d'Augustin Pajou en 1783    
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, lors de l'exposition temporaire

 
Panneau n°2 - Naître dans une dynastie : les Danican-Philidor
 
 
François-André Danican Philidor naît à Dreux le 7 septembre 1726, dans une famille profondément ancrée dans le service musical du roi. Depuis le XVIIᵉ siècle, les Danican occupent des fonctions essentielles au sein de la Musique de la Cour. Plusieurs générations se succèdent à la Chapelle Royale, à la Chambre du Roi ou lors des grandes cérémonies officielles. Pour l’enfant, la musique n’est pas un simple apprentissage : elle constitue un héritage familial, transmis comme une discipline quotidienne et un véritable langage.
Le nom « Philidor », accolé à celui des Danican, reflète cette histoire singulière. Deux principales hypothèses en expliquent l’origine.
 
La première voit dans ce nom un surnom honorifique donné à un ancêtre musicien, comparé à un célèbre hautboïste italien du XVIᵉ siècle nommé Filidori. Le nom aurait alors été conservé comme marque de reconnaissance artistique.

La seconde hypothèse, plus ancienne et plus incertaine, évoque une possible origine d’inspiration gaélique ou écossaise, rapprochant « Philidor » de termes liés aux poètes et musiciens du monde celtique. Cette interprétation, souvent évoquée, reste néanmoins conjecturale.
 
Quelle que soit l’explication retenue, le nom Philidor finit par dépasser le cadre du patronyme. Il devient le signe d’une lignée musicale reconnue, associée à la compétence, à la rigueur et au service de l’État.
Grandir dans une telle famille impose un cadre exigeant. Très tôt, François-André apprend que la musique est à la fois un métier, un devoir et une manière d’être au monde.
 
Panneau n°3 - Versailles : former un prodige
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Très jeune, François-André Danican Philidor est admis à la Chapelle Royale de Versailles comme page de la musique du Roi. Il y reçoit une formation exigeante, centrée presque exclusivement sur la pratique musicale. À onze ans, il compose un motet exécuté devant Louis XV, qui le récompense personnellement. Tout semble alors indiquer qu’il suivra le destin attendu d’un musicien de cour.

Son père, André Danican Philidor, est déjà décédé depuis plusieurs années. Pourtant, son influence demeure. Musicien au service du roi, il n’est pas seulement interprète et compositeur : il s’intéresse aussi aux jeux savants. En 1700, il fait représenter Le Jeu d’Échecs, mascarade mise en musique, preuve qu’il connaissait bien les règles et les usages du jeu. Il est donc très probable que le jeune Philidor ait été familiarisé très tôt avec les échecs, même si aucune preuve directe ne subsiste.
 
C’est à Versailles que se situe la célèbre anecdote fondatrice. En attendant l’arrivée du roi pour la messe, les musiciens tuent le temps en jouant aux échecs. L’enfant observe longuement les parties. Un jour, il propose timidement de remplacer un joueur absent. Son adversaire, un musicien plus âgé, accepte en souriant. La partie tourne court : le jeune garçon l’emporte. Pris de colère, l’adulte se lève brusquement ; l’enfant, effrayé, s’échappe en criant : « Mat ! »
 
Qu’elle soit embellie ou non, cette scène dit l’essentiel. Très tôt, Philidor révèle une capacité rare : voir, comprendre et anticiper. Les échecs viennent d’entrer dans sa vie — non comme un simple divertissement, mais comme un exercice de l’esprit.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Versailles Chapelle Royale    
Vue particulière de la chapelle du château de Versailles 
Auteur anonyme, vers 1760
 
Panneau n°4 - Paris : cafés, liberté et rencontres
 
 
Vers 1740, la voix de François-André Danican Philidor mue. Il quitte la Chapelle Royale et, avec elle, le cadre protecteur mais rigide de Versailles. À une quinzaine d’années, il arrive à Paris. Il vit modestement, copie des partitions, donne des leçons, compose sans encore trouver sa place. Pour la première fois, il évolue sans statut officiel.

Paris est alors un espace de liberté. Les cafés y jouent un rôle central : on y échange des idées, on y observe, on s’y confronte. Philidor fréquente assidûment le Café de la Régence, haut lieu du jeu d’échecs. Le jeu y est affaire de raisonnement, de réputation et de sociabilité.
 
C’est là qu’il rencontre une figure décisive : François-Antoine de Legall sire de Kermeur, alors considéré comme le meilleur joueur français. Décrit par Diderot comme un « oracle du jeu », Legall devient le maître de Philidor. Le jeune homme progresse rapidement. En quelques années, il atteint puis dépasse son maître — non par rupture, mais par transmission. Legall reconnaît son talent, l’encourage et soutiendra plus tard la publication de son traité.
 
Cette relation est essentielle. Philidor n’est pas un autodidacte isolé : il s’inscrit dans une école de pensée échiquéenne, où l’on réfléchit au jeu autant qu’on le pratique. L’attention portée aux pions et à leur structure trouve probablement là ses premières formulations.
 
La vie parisienne reste néanmoins instable. Absorbé par les échecs et les cafés, Philidor néglige parfois ses obligations. En 1744, un incident à la Comédie-Française lui vaut une brève arrestation. Cet épisode souligne surtout la fragilité de sa position sociale.
 
Paris marque néanmoins un tournant décisif : Philidor y gagne sa liberté intellectuelle, un maître, et une méthode.
 
Le Café de la Régence Gravure du livre "Tableaux de Paris 1852-1853, Paris, Edmond Texier"    
Alors situé Place du Palais Royal, le Café de la Régence change peu entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle.
 
Panneau n°5 - Philidor et les Lumières : penser en musique et en jeu

  
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Paris est un laboratoire d’idées. Philosophes, artistes et savants se rencontrent dans les salons et les cafés pour discuter, contester, expérimenter. Philidor s’inscrit naturellement dans cet environnement, non comme théoricien abstrait, mais comme praticien de l’intelligence.

Il fréquente le Café de la Régence, où se croisent joueurs et penseurs. Les échecs y sont perçus comme un exercice de raison, proche des sciences de l’esprit. Philidor y rencontre notamment Denis Diderot, avec qui il entretient une relation durable. Diderot admire chez lui la rigueur logique et la puissance de mémoire, au point de le citer dans l’Encyclopédie comme exemple des capacités de l’esprit humain.
Les liens de Philidor avec Jean-Jacques Rousseau passent d’abord par la musique. Les deux hommes collaborent brièvement, non sans tensions, révélatrices d’un monde intellectuel aussi brillant que conflictuel. Voltaire, sans le connaître personnellement, reconnaît son talent et souscrit à son traité d’échecs, signe d’un respect réel.

Philidor n’est pas un philosophe de système. Il ne publie ni manifeste ni traité moral. Son appartenance aux Lumières est ailleurs : dans une manière de raisonner fondée sur l’observation, la cohérence et l’expérience. Qu’il compose une œuvre musicale ou qu’il analyse une position d’échecs, la démarche est la même : comprendre les structures, éviter l’arbitraire, donner sens au temps long.

Philidor incarne ainsi une figure discrète mais authentique des Lumières, où l’intelligence s’exprime autant par l’action que par le discours.
 
Panneau n°6 - Composer pour le public : l’opéra-comique et le succès
 
  
Si Philidor est aujourd’hui surtout connu pour les échecs, la musique fut le cœur de sa vie professionnelle. Dès les années 1750, il s’impose comme l’un des acteurs essentiels d’un genre alors en pleine construction : l’opéra-comique. Ce théâtre musical, fondé sur l’alternance de dialogues parlés et de numéros chantés, s’adresse à un public plus large que celui de la Cour et annonce une nouvelle relation entre musique et société.

Cette période est aussi celle d’une stabilité personnelle : le 13 février 1760, Philidor épouse Angélique Henriette Élisabeth Richer, musicienne et chanteuse, en l’église Saint-Sulpice à Paris.
 
Par ses partitions, Philidor contribue à fixer les codes du genre : clarté de l’action, efficacité dramatique, mélodies directement liées au texte et aux situations. Ses œuvres majeures jalonnent cette réussite : Blaise le Savetier (1759), Le Soldat magicien (1760), Le Maréchal ferrant (1761), Le Sorcier (1764), Tom Jones (1765) et Ernelinde (1767).
 
Cette conception, tournée vers le public, fera de l’opéra-comique un modèle durable, dont l’évolution mènera plus tard à l’opérette du XIXᵉ siècle. Son style suscite cependant des débats. Certains contemporains lui reprochent une influence italienne, jugée excessive par les défenseurs d’une tradition française plus solennelle. On lui reproche une musique trop simple, trop expressive, parfois trop immédiate. Ces critiques reflètent les querelles esthétiques du XVIIIᵉ siècle, opposant musique savante et musique dite « naturelle ».
 
Philidor assume pleinement cette position intermédiaire. Il ne cherche ni la virtuosité gratuite ni l’emphase. Sa musique est pensée pour la scène, au service du théâtre et de l’intelligibilité. Ce choix explique à la fois son succès populaire et certaines incompréhensions critiques.

Durant plusieurs décennies, ses œuvres s’imposent sur les scènes parisiennes et européennes. Philidor apparaît ainsi comme un compositeur clé dans la naissance d’un théâtre musical moderne, accessible, expressif et durablement inscrit dans la culture française.
 

Philidor se marie le 13 février 1760 avec Angélique Henriette Elisabeth Richer musicienne et chanteuse.
Mine graphite par Charles-Nicolas Cochin
Collection privée 
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Partition de Tom Jones       
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 
Panneau n°7 - Les échecs comme science : L’Analyse des échecs

  
En 1749, Philidor publie son traité majeur : L’Analyse des échecs. L’ouvrage rencontre immédiatement un large écho en Europe et marque une rupture profonde dans la manière de concevoir le jeu.
Philidor y expose une idée devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
À une époque dominée par le goût des attaques rapides et des combinaisons spectaculaires, il propose une approche fondée sur la structure, la durée et l’anticipation. Les pions ne sont plus des pièces secondaires, mais l’ossature même de la partie. De leur organisation dépendent l’attaque, la défense et l’issue du jeu.
Ce traité n’est pas figé. Philidor le retravaille tout au long de sa vie. Il en publie trois éditions de son vivant :
– 1749, première édition ;
– 1777, version profondément remaniée et augmentée ;
– 1790, troisième édition, plus aboutie encore.
 
Jusqu’à la fin de sa vie, Philidor travaille à une quatrième version, qu’il n’aura pas le temps d’achever avant sa mort en 1795. Cette évolution constante montre que sa pensée n’est pas dogmatique : elle se corrige, s’affine, se précise avec l’expérience.
 
Le succès de L’Analyse des échecs est exceptionnel. L’ouvrage est traduit dans de nombreuses langues et réédité sans interruption pendant plus de deux siècles, devenant un passage obligé pour des générations de joueurs.
 
Avec ce livre, Philidor transforme les échecs en une discipline rationnelle, fondée sur la compréhension plutôt que sur l’imitation. Un tournant décisif dans l’histoire du jeu.
 
L'analyse des échecs - édition de 1749
Exemplaire du fonds Mennerat à Belfort

 
Panneau n°8 - L’Europe des échecs : des Pays-Bas à Londres, Berlin et Potsdam
 
  
L’ouverture européenne de Philidor ne commence pas par les échecs, mais par la musique. Vers 1745, il part pour un premier voyage aux Pays-Bas dans le cadre d’une tournée musicale. Le projet est brutalement interrompu à la suite du décès d’un des musiciens de la troupe, événement qui laisse Philidor sans ressources. Cet épisode marque un tournant décisif.

Resté sur place, il se tourne vers ce qu’il maîtrise déjà parfaitement : les échecs, mais aussi le jeu de dames polonaises, alors très populaire dans les cafés néerlandais. Grâce à ces jeux, Philidor parvient à subvenir à ses besoins. Cette période révèle une réalité nouvelle : le jeu devient non plus un simple exercice intellectuel, mais un moyen de subsistance.
 
C’est également aux Pays-Bas que Philidor fait la connaissance d’officiers militaires anglais, amateurs d’échecs et de jeux de stratégie. Ces rencontres jouent un rôle déterminant. Elles l’introduisent dans les cercles britanniques et l’incitent à se rendre à Londres, où sa carrière échiquéenne prendra une ampleur décisive.
 
À Londres, Philidor s’impose rapidement comme le meilleur joueur de son temps. Il y joue à enjeu, donne des démonstrations publiques et impressionne par ses parties à l’aveugle, parfois simultanées. Sa réputation s’étend ensuite à d’autres centres européens, notamment Berlin et Potsdam, où les échecs sont appréciés comme un art de la stratégie, proche de la pensée militaire.
 
Voyager pour jouer, jouer pour vivre : pour Philidor, les échecs deviennent une langue européenne, comprise bien au-delà des frontières françaises, et un vecteur durable de reconnaissance intellectuelle.
 

Jeu à l'aveugle   
Démonstration de jeu à l'aveugle de Philidor contre l'ambassadeur Turc en avril 1794 à Londres
Par Wheble (Warwick Square. Londres)
 
Panneau n°9 - Vivre entre deux mondes

 
La vie de Philidor se déroule dans une tension constante. Il évolue entre deux pays, deux milieux et deux activités : la musique et les échecs, la France et l’Angleterre, la Cour et les cafés. Cet équilibre n’a rien d’idéalisé. Il répond avant tout à des contraintes sociales et matérielles.

En France, Philidor est reconnu comme compositeur. Ses opéras rencontrent le succès, mais la musique ne suffit pas à assurer durablement les revenus d’une famille. Les carrières musicales sont instables, dépendent des modes et des protections du moment. La reconnaissance artistique ne garantit pas la sécurité financière.
 
Ses séjours répétés à Londres s’expliquent par une autre réalité. À l’automne et en hiver, la noblesse et la grande bourgeoisie britanniques quittent leurs domaines pour regagner la capitale. Les clubs et cercles privés deviennent des lieux majeurs de sociabilité. Les échecs y occupent une place importante, comme exercice de raison, de distinction et de conversation.
 
Philidor y trouve un public fidèle et des protecteurs influents, parmi lesquels le comte de Brühl, figure d’une aristocratie européenne sensible à la musique et au jeu. Dans ces cercles, il organise des démonstrations, joue à enjeu et donne des parties à l’aveugle annoncées à l’avance.
 
Ces allers-retours sont coûteux humainement. Ils impliquent l’éloignement familial et une vie instable. Mais ils permettent à Philidor d’articuler ses deux talents sans renoncer à l’un pour l’autre.
 
Vivre entre deux mondes n’est pas pour lui un idéal. C’est une stratégie lucide, imposée par les réalités culturelles et économiques du XVIIIᵉ siècle.

Panneau n°10 - Révolution, exil et héritage

 
La Révolution française bouleverse l’équilibre fragile que Philidor avait patiemment construit. Favorable aux réformes et hostile aux privilèges excessifs, il n’est pourtant ni militant ni idéologue. Son regard est celui d’un homme prudent, lucide, inquiet des dérives violentes. Mais l’Histoire ne laisse guère de place aux nuances.

Au début des années 1790, Philidor se trouve à Londres. Les événements le rattrapent. En raison de ses séjours répétés à l’étranger, il est considéré comme émigré et se voit interdire le retour en France. Cette situation n’est pas un choix : elle le coupe de sa famille, de ses biens et de ses appuis. La musique ne lui offre plus de ressources. Les échecs deviennent alors une nécessité vitale plutôt qu’un exercice intellectuel.
 
Affaibli par l’âge, la maladie et l’exil, Philidor continue néanmoins à jouer et à réfléchir. Il travaille encore à l’amélioration de son traité, preuve d’un esprit demeuré actif et rigoureux jusqu’au bout. Il meurt à Londres le 31 août 1795, loin de son pays natal, dans une relative discrétion.
 
Son héritage est contrasté. Le compositeur, pourtant admiré de son vivant, est peu à peu éclipsé par l’évolution des goûts musicaux. En revanche, le penseur des échecs ne disparaît pas. L’Analyse des échecs continue d’être lue, traduite et commentée pendant plus de deux siècles. Sa conception du jeu, fondée sur la structure, la durée et la cohérence, irrigue encore la pensée échiquéenne moderne.
 
Philidor laisse l’image d’un homme sans posture héroïque, mais profondément moderne :
un artiste et un stratège, un esprit des Lumières confronté à la brutalité de l’Histoire, dont l’œuvre, discrète mais durable, a traversé les siècles.

Buste de Philidor sur la façade Opéra Garnier à Paris


Rue Philidor à Paris dans le 20ème arrondissement    
Il existe 5 rue Philidor en France :
Rue Philidor à Dreux, à Paris, Saintigny, Montpellier 
Allée Philidor à Chartres
Et une Philidorstraat à Zwolle aux Pays-Bas
Et peut-être ailleurs dans le monde ?

samedi 9 mai 2026

Photo inédite d’Alekhine dédicacée à Nice, 9 septembre 1925

Merci à M.Guy Gignac (Québec) pour sa contribution (photo et texte) !
 
Pour compléter mon précédent article sur la fin du Café de la Rotonde, voici une photo inédite d'Alekhine que m'a envoyée Guy Gignac de sa collection personnelle. Cette photo est similaire à celle accessible sur Gallica et qui date de 1922, année de l'arrivée d'Alekhine à Paris.
 
Voici tout d'abord celle de Gallica
 
La légende de la photo indique :
Agence Meurisse
Le meilleur joueur d'échec (sic) du monde, [Alexandre Alekhine]
 
Et vous avez ci-dessous celle de M.Guy Gignac. 
 

Le lieu de la prise de la photo est tout à fait similaire, sans doute à proximité du Café de la Rotonde.
D'ailleurs je pense qu'il est possible de retrouver l'endroit de la prise de vue, ce sera l'occasion pour moi de me rendre au Palais-Royal... 
 
Pour ma part je pense que les deux photos ont été prise à quelques secondes d'intervalle.
Le vêtement d'Alekhine est le même (le col de la chemise, la cravate et le mouchoir dans la poche de la veste), ainsi que le graffiti, probablement écrit à la craie, que l'on peut voir derrière lui.
Sur la photo de Guy Gignac on peut lire "merd" (!), et sur celle de la BNF on distingue le "m". 
 
Manifestement Alekhine devait apprécier cette photo qu'il dédicace en 1925. 
  

 
M.Guy Gignac précise au sujet de la photographie :
 
Photographie inédite provenant des archives du Petit Parisien, prise en 1923 dans le somptueux Jardin du Palais Royal à Paris. Elle porte une élégante dédicace d’Alexandre Alekhine, alors arbitre en chef : « Avec mes hommages. A. Alekhine, Nice, 9/IX/1925 ». 
 
Cette signature fut apposée à l’occasion du 3ᵉ Congrès de la Fédération Française des Échecs, tenu à Nice du 2 au 11 septembre 1925, organisé avec le concours du Syndicat d’initiative de Nice, du Cercle artistique et du Groupe des joueurs d’échecs de Nice. Ce congrès, couronné de succès, introduisit pour la première fois un groupe secondaire destiné à sélectionner un futur participant au championnat de France l’année suivante. 

dimanche 3 mai 2026

La fin du Café de la Rotonde

Lors de mes recherches, j’ai découvert un texte « amusant » de l’écrivain Colette au sujet du Palais-Royal, publié dans Le Journal du 10 février 1935. Elle y mentionne les joueurs d’échecs et le Café de la Rotonde, mais surtout l’absence du tout-à-l’égout qui rendait le lieu peu désirable par le voisinage. 
 
C'est l'occasion de parler de ce café qui a accueilli les joueurs d'échecs de l'association "Les Échecs du Palais-Royal", descendant de l'UAAR (Union Amicale des Amateurs de la Régence), pendant un peu plus de dix ans. 
 

PROVINCE DE PARIS
Le Palais-Royal
PAR COLETTE

Quatre années, j’attendis en vain, tapie dans un entresol de la rue de Beaujolais, qu’un appartement devînt libre dans la maison, dans la région ensoleillée des beaux balcons, au-dessus du jardin rectangulaire, du bassin rond à panaches d’eau vaporisée, des ormes maigres et taillés.

C’était le temps où la « Rotonde » vendait ses repas huit francs et hospitalisait les joueurs d’échecs. Cette « Rotonde » rectangulaire a encombré, emprunté le jardin jusqu’en 1932, je crois. Elle ne possédait pas le tout-à-l’égout et ses résidus les plus bas se déversaient dans l’égout proche par un petit canal, — oserai-je dire qu’il était de fonte ? — et quasiment à l’air libre…

Une fois la semaine vers dix heures du soir, deux fois s’il y avait eu noces et festins, tous les habitants de la rue de Beaujolais fermaient, pâles et terrifiés, leurs fenêtres, brûlaient pastilles, charbons et baguettes d’encens. Quand le premier entracte du Palais-Royal lâchait les spectateurs au long des galeries, j’entendais leurs cris d’horreur et leur fuite. Conserve-t-on, aux Beaux-Arts, l’étrange correspondance, dont l’objet chavire le cœur, que j’engageai avec Édouard Herriot contre la pestilence ? Je ne sais. Mais il fallait qu’un charme bien fort m’attachât au Palais-Royal pour que j’attendisse, quatre ans d’après, d’y être supplantée.
(…)
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Colette au balcon de son appartement donnant sur le jardin du Palais-Royal. https://visites-guidees.net/palais-royal-la-fenetre-de-colette/

J’ai déjà eu l’occasion de parler du Café de la Rotonde. Voici le lien avec un article au sujet des différentes migrations des joueurs d’échecs au Palais Royal.
https://lecafedelaregence.blogspot.com/2018/05/les-migrations-des-joueurs-dechecs-au.html

Les joueurs d’échecs, historiquement au Café de la Régence, en sont partis en fin d’année 1918, et ils ont changé à plusieurs reprises de lieu pour assouvir leur passion.


Café de la Régence – 161 rue Saint-Honoré - de 1855 à la fin 1918
Café de l’Univers – 159 rue Saint-Honoré - Année 1919 
Café de la Rotonde – de 1920 à septembre 1931
Café Le Véfour (anciennement Café de Chartres) – à partir d’octobre 1931

Au sujet du Café de la Rotonde, le site internet sur l’histoire du quartier du Palais-Royal , ou plus exactement le quartier Richelieu, par Institut National de Histoire de l’Art, nous indique :

(…) En 1796, le Caveau devient café de la Rotonde, lorsque le propriétaire, outrepassant la réglementation, entreprend d'adjoindre à son café une rotonde en saillie sur le jardin . Cette prise de liberté reflète les stratégies d'attraction mises en place pour attirer le flâneur suivant une architecture de la séduction où décor et innovations techniques se rejoignent. La structure légère recouverte de plomb est réalisée par un architecte de quartier, Martin Alexandre Habert dit Thibierge (1756-1836). Actif de la Révolution au Directoire, il est l'auteur des aménagements du café de la Régence, de Corazza, et de l'ancien passage Feydeau (…) 
 
Le lieu évolue au fil des années.
 

1re Vue du jardin du Palais-Royal, prise de la rotonde / Dessiné par Courvoisier. Gravé par Eugène Aubert. Vers 1814 - 1830. BHVP.
 
 

Gravure L'intérieur du Café de la Rotonde - Le Monde Illustré 1856 - Le lieu s'est agrandi considérablement.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
 En 1914, Photo agence Meurisse. BNF
 
 BHVP 
 
Au Café de la Rotonde, c’est là que vont se dérouler de nombreux évènements marquants pour le jeu d’échecs durant une dizaine d'années.

Citons la venue de l’enfant prodige Samuel Reshevsky en 1920, les simultanées de Capablanca et Alekhine, ou bien celle à l’aveugle d’Alekhine le 15 mars 1922 (voir l’article dédié https://lecafedelaregence.blogspot.com/2022/10/paris-15-mars-1922-simultanee-dalekhine.html).
 

Le Miroir - 23 mai 1920 suivez le lien pour un article détaillé de cet évènement par Dominique Thimognier.
 
Photo Agence Meurisse BNF
 
C’est également le Café de la Rotonde qui accueille en juillet 1923 une partie du 1er championnat de France d’échecs sous l’égide de la toute récente Fédération Française des Échecs.  
 
Le Petit Parisien - 13 juillet 1923
Voir ici un article détaillé du 1er championnat de France d'échecs officiel, par Dominique Thimognier.
Les participants ne seront pas aussi nombreux qu'attendus. 
 
 En début d’année 1925, c'est également au Café de la Rotonde que se joue le premier tournoi international d'échecs depuis 1900 en France.
Ce tournoi réunit Alekhine, Colle, Opocensky, Tartakower et Znosko-Borowsky (voir ci-dessous la grille finale du tournoi). Alekhine n'est pas encore champion du monde et il est en France depuis 3 ans environ.
 
 
Journal Excelsior du 23 février 1925. Source Gallica
La grille finale du tournoi international remporté par Alekhine.

 

Alexandre Alekhine face à Edgard Colle (Belgique) - Source photo Gallica Agence Meurisse
On reconnait Tartakower à la gauche d'Alekhine, ainsi qu'Alphonse Goetz debout à la gauche de Tartakower.


Le dernier grand évènement accueilli dans ce lieu est le 7e championnat de France féminin remporté par Paulette Schwartzmann, en février 1931.
  
Je triche un peu. Il s'agit là d'une très belle photo du championnat de France féminin de 1928.
Agence Rol - BNF Gallica
Mme D'Autremont (à gauche) opposée à Melle Schwartzmann (assise à droite) sous les yeux d'Alexandre Alekhine et à sa gauche, la dynamique organisatrice du tournoi Mme Léon-Martin.
 
En début d'année 1931, le Café de la Rotonde est sur la sellette, comme on peut le lire par exemple dans le journal Excelsior du 26 février 1931. La vue gênée est-elle la seule raison ? L’insalubrité indiquée par Colette est-elle également une des causes non mentionnées ?  
 

Le café des joueurs d’échecs va-t-il être démoli ?

On sait que de nombreux joueurs d’échecs se réunissent dans un café installé dans les jardins du Palais-Royal.
Ce café a été construit sur l’emplacement d’un autre café qui appartenait à un M. Cuisinier, propriétaire des sept arcades toutes proches donnant sur le jardin et sur la rue de Beaujolais.
Mais aujourd’hui, ces arcades appartiennent à d’autres propriétaires que le café, et ceux-ci ont leur vue gênée par le toit de l’abri des joueurs d’échecs. D’où une demande en démolition.
La cour de Paris avait rejeté cette requête, mais la chambre civile de la Cour de cassation vient de casser la décision. L’arrêt explique qu’en 1780 le duc d’Orléans reçut le palais en don du roi ; il fit alors construire la ceinture d’immeubles entourant les jardins, afin de masquer les maisons hétéroclites existant alors aux environs. 
Mais le duc d’Orléans institua diverses servitudes de vue et c’est par application de ces clauses restrictives que la Cour suprême a cassé l’arrêt de la cour de Paris.
L’affaire est soumise à une autre cour d’appel. La démolition du café va-t-elle être ordonnée suivant la thèse de la chambre civile ?
 
Mais c’est terminé en septembre 1931, comme nous l’apprend par exemple Le Figaro du 1er septembre 1931. Le "cabaret", situé à l'emplacement de l'actuel hôtel du Louvre et mentionné dans l'article, est sans aucun doute l'ancien Café de la Régence, place du Palais-Royal et qui n'avait rien d'un cabaret. L'auteur de l'article ne savait probablement pas que le Café de la Régence s'était installé ensuite 161 rue Saint-Honoré, contraint et forcé en 1855.
 
Le lieu ensuite évoqué dans l'article est le Café Véfour, anciennement le Café de Chartres, restaurant gastronomique de nos jours. 
 


Les joueurs d’échecs du Palais Royal

L’Association des joueurs d’échecs du Palais-Royal quitte aujourd’hui 1er septembre le pavillon de la Rotonde, qu’elle occupait depuis 1920 et où ont eu lieu, ces dix dernières années, tant de séances mémorables du noble jeu.

Dès que l’on apprit que la pioche des démolisseurs menaçait le fameux pavillon de verre, le président de la société, M. Conti, proposa de transférer le siège de l’association dans la galerie de Beaujolais, en ce même Palais-Royal auquel le cercle d’échecs reste fidèle. On sait qu’avant la Révolution un groupe de joueurs d’échecs « poussaient du bois » dans un cabaret situé à l’emplacement occupé actuellement par l’hôtel du Louvre. Le café de la Régence, tout voisin, fut ensuite pendant plus d’un siècle le siège d’associations successives dont la dernière se transporta en 1918 au café de l’Univers, d’où elle était venue s’installer au pavillon de la Rotonde.

Dans le nouveau local — un café aux décors anciens classés par les beaux-arts, établissement vieux de plus d’un siècle et demi et où le jeune Bonaparte tint des réunions orageuses avant le 18 brumaire — les joueurs d’échecs du Palais-Royal vont préparer une séance d’inauguration d’un intérêt et d’une nouveauté exceptionnels dans l’histoire des échecs : un grand maître, probablement M. Tartakower, jouera, sans voir l’échiquier, huit ou neuf parties simultanées contre huit jeunes maîtres qui joueront également à l’aveugle. De sorte qu’aucun échiquier ne se trouvera dans la pièce occupée par les adversaires et ce sera seulement dans les salles voisines que le public pourra suivre les parties sur des échiquiers témoins tenus à jour.

Cette ingénieuse idée, due à M. Conti, outre l’attrait de la nouveauté, soulignera nettement le magnifique progrès de la France dans ce noble jeu, car il y a seulement une dizaine d’années on aurait trouvé difficilement à Paris trois joueurs capables de tenir tête, dans de telles conditions, à un maître international.

Il faudra attendre un peu plus d’un an, en  août 1932, pour que la démolition soit effective.
 
ON VIENT DE DÉMOLIR À PARIS UN CAFÉ CÉLÈBRE DU PALAIS-ROYAL

Par un procédé ingénieux, qui l’a jeté à terre d’un seul coup, le café de la Rotonde, qui s’élevait au Palais-Royal, vient d’être démoli, ainsi l’a voulu l’administration des beaux-arts. Et pourtant c’était un endroit historique qu'écrivains et artistes comme le tragédien Talma, le peintre Horace Vernet, le compositeur Boieldieu ont fréquenté pendant tout le dix-neuvième siècle et qui, depuis sa fondation, fut un rendez-vous célèbre des joueurs d’échecs.
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 


 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Excelsior - 24 août 1932
 

La démolition de la Rotonde - Agence Rol