mardi 25 août 2026

Le jour où Philidor finit en prison

L’anecdote est assez peu connue : en 1744, à seulement dix-sept ans, Philidor est arrêté à la suite d’un tumulte à la Comédie-Française et passe plusieurs jours en prison.

J’ai souhaité approfondir cet épisode, souvent résumé en quelques lignes dans les biographies de Philidor. L’article que vous allez lire est le résultat de plusieurs semaines de recherches dans des documents d’archives, des livres, des journaux anciens et les registres de la Comédie-Française. Leur confrontation permet aujourd’hui de reconstituer assez précisément cette étonnante histoire.
 
Mais avant d’en venir aux faits, il faut se souvenir que le théâtre du XVIIIe siècle était très différent du nôtre : au parterre, le public se tenait debout, commentait, sifflait, criait et pouvait parfois transformer une représentation en véritable tumulte.
 
La salle de la Comédie-Française rue des Fossés-Saint-Germain, d’après Charles-Antoine Coypel, 1726.

Le tumulte du 27 mai 1744 à la Comédie-Française
 
Quatre ans après les faits que je vais vous raconter, Voltaire s'emporte contre les conditions dans lesquelles on assiste au théâtre à Paris. Dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne, placée en tête de Sémiramis, il décrit les spectateurs du parterre, debout, serrés les uns contre les autres, et qui parfois :

« se précipitent quelquefois en tumulte les uns sur les autres, comme dans une sédition populaire ».
 
Voltaire n'exagère pas tellement. Le 27 mai 1744, la Comédie-Française va justement connaître l'une de ces petites « séditions populaires ». Et, au milieu du tumulte, un jeune homme de dix-sept ans va se faire remarquer par la police. Il s'appelle François-André Danican Philidor.  
 
Un autre monde que notre théâtre actuel
 
La scène ne se trouve évidemment pas encore dans l'actuelle salle Richelieu. Depuis 1689, la Comédie-Française est installée rue des Fossés-Saint-Germain, au numéro 14 de l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie. La salle est aménagée à partir d'un ancien jeu de paume : précisément le type de théâtre que Voltaire jugera quelques années plus tard indigne de Paris. 
 
Paris-Musée, Plan au rez-de-chaussée de la salle de spectacle de la Comédie Française.
Pierre-Edme Babel, circa 1752

 
Surtout, il ne faut pas imaginer le public du XVIIIe siècle sagement assis dans le noir. Au parterre, les spectateurs sont debout. Ils commentent, applaudissent, sifflent, interpellent les acteurs et peuvent décider qu'une pièce leur déplaît. Le spectacle est aussi dans la salle.
 
À cette époque, les représentations commencent ordinairement vers cinq heures et demie de l'après-midi. Pour les pièces très attendues, certains viennent deux ou trois heures auparavant afin de trouver une bonne place. Le 27 mai, une partie du public ne quittera pourtant la Comédie-Française que vers onze heures du soir. Pour certains spectateurs, cela représente donc une présence de cinq ou six heures, peut-être davantage. À la fin de la soirée, les esprits ne sont certainement plus aussi frais qu'à l'entrée. 

Ce mercredi 27 mai, le programme associe la tragédie de Crébillon Rhadamiste et Zénobie à une petite comédie, Amour pour amour.
 
Archives de la Comédie Française. Recette journalière du mercredi 27 mai 1744 - Cote R107
 
Un détail mérite d'être relevé. L'un des acteurs qui va être pris à partie, Rosely, est alors un jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le registre journalier montre que la veille encore, le 26 mai, il avait joué dans Le Malade imaginaire. Rosely, de son vrai nom Antoine-François Raisouche-Montet, n'est entré dans la troupe que quelques années auparavant. 
 

L'autre acteur visé, Drouin, est plus nouveau encore : il a débuté à la Comédie-Française le 20 mai 1744, exactement une semaine auparavant, dans Amour pour amour. Bref, lorsque la représentation commence ce 27 mai, personne ne se doute encore que la soirée va se terminer avec la police dans les rues de Paris.
 
Tout part de l'arrestation de Lesueur
 
Le premier personnage à entrer dans notre histoire n'est pas Philidor mais un certain Lesueur. Pendant la soirée, celui-ci prend violemment à partie Drouin et Rosely. Paul d'Estrée, pour le journal Le Ménestrel du 4 juillet 1897, qui retrouvera un siècle et demi plus tard les rapports de police dans les Archives de la Bastille, écrit qu'il les traite de « f... acteurs ».

La police intervient et Lesueur est arrêté dans le parterre. C'est là que tout bascule. Une partie du public réclame sa libération. Fait remarquable, les comédiens eux-mêmes interviennent en sa faveur et demandent qu'on le relâche. L'officier de police refuse.

Mauvaise idée, au moins si l'objectif était de calmer la salle.

Le parterre prend fait et cause pour Lesueur. Les protestations deviennent des cris, puis un véritable tumulte. D'Estrée situe « l'ouragan » pendant Amour pour amour, qui suit Rhadamiste et Zénobie ; les documents de police montrent que l'affaire a commencé auparavant autour de l'arrestation de Lesueur. Autrement dit, le trouble né pendant la grande pièce se prolonge et envahit la petite.

Le spectacle devrait être terminé depuis longtemps, mais le public refuse de se disperser. Vers onze heures du soir, une partie des spectateurs est toujours là.
 
La police ne maîtrise plus vraiment le parterre

Dans les documents apparaît également un certain Chevry. Son titre exact reste à éclaircir, mais son rôle au cours de la soirée est assez clair : il intervient auprès des spectateurs, puis se retrouve personnellement pris à partie. Il semble donc appartenir au dispositif chargé du maintien de l'ordre dans le parterre, ou du moins en remplir la fonction ce soir-là. Il serait imprudent d'en faire formellement le « chef du service d'ordre » sans autre document.

Parmi les jeunes gens les plus agités, la police repère également Lestre, qu'il faut bien distinguer de Lesueur. Le dossier le qualifie à la fois d'« abbé » et d'« étudiant ».

Le mot peut tromper aujourd'hui. Un « abbé » du XVIIIe siècle n'est pas nécessairement un prêtre et encore moins le supérieur d'une abbaye. Le Dictionnaire de l'Académie française de 1740 précise lui-même que le titre est donné, par civilité, à ceux qui portent l'habit ecclésiastique sans posséder d'abbaye. Le Dictionnaire de Trévoux va même plus loin : le mot s'applique couramment à de simples ecclésiastiques, y compris sans bénéfice. (Dictionnaire de l'Académie française)

Que faut-il en conclure pour Lestre ? Pas grand-chose au-delà de ce que disent les documents. Il appartenait vraisemblablement au monde ecclésiastique ou en portait l'habit, mais rien ne permet pour l'instant d'affirmer qu'il était prêtre. Le fait qu'il soit également présenté comme étudiant convient d'ailleurs très bien à un jeune clerc encore en formation.

Et notre abbé-étudiant n'a, ce soir-là, rien d'un modèle de tranquillité. Les rapports le placent parmi les plus obstinés des jeunes gens et lui attribuent des encouragements à s'en prendre physiquement aux agents. La police n'oubliera pas son nom.

Le tumulte sort du théâtre
 
Finalement, les spectateurs quittent la salle. Mais l'affaire n'est pas terminée.

D'après les documents repris par Paul d'Estrée, les manifestants sortent « en bataillon serré ». Ils continuent à insulter la police et l'affrontement se poursuit jusque vers la descente du Pont-Neuf. Le sergent du guet et ses hommes ont les plus grandes difficultés à contenir le groupe.

Puis tombe une menace qui montre assez bien l'état d'esprit des mutins :

« Demain, nous reviendrons deux cents. »
 
Cette fois, la police prend la menace au sérieux. Le lendemain, 28 mai, les forces de l'ordre sont présentes en nombre à la Comédie-Française. Les deux cents séditieux annoncés ne viennent pas. Le parterre reste calme. Paul d'Estrée ne résiste pas à une remarque ironique : 
 
« Il en est toujours ainsi des manifestations à date fixe. »
 
L'incident aurait pu s'arrêter là. Mais la police, elle, a de la mémoire.
 
Extrait du plan de Paris en 1740 par l'Abbé de La Grive 
Tous les lieux se retrouvent dans un périmètre de quelques centaines de mètres. 
1- Emplacement de la Comédie Française, rue des Fossés-Saint-Germain. Et à proximité le Café Bernard.
2- La Rue Saint-André-des-Arts, adresse de Philidor
3- Le Pont Neuf qui relie la rive gauche et la rive droite de la Seine en passant par l'Ile de la Cité
4- Quai de la Mégisserie, For-l'Évêque  

Un jeune homme a attiré l'attention de l'inspecteur Poussot
 
Pendant le tumulte, un inspecteur nommé Poussot a observé avec attention certains des jeunes gens restés dans le parterre. L'un d'eux l'intéresse particulièrement. Il le fait suivre. Quatre jours plus tard, le 31 mai 1744, il peut fournir son nom et son adresse au lieutenant général de police, Feydeau de Marville :

« il était un des plus obstinés et des plus insolents de ceux qui restèrent dans le parterre ».
 
Le jeune homme habite une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, chez Compagnon, perruquier. Poussot le décrit comme un « libertin », affirme qu'il ne fait rien et ajoute qu'il aurait son père et sa mère à Paris mais ne les verrait pas. Et il écrit son nom comme il l'a entendu : « Fély d'or ». C'est Philidor !
 

 

 
Extrait du dossier de Philidor 
Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556
La retranscription de l'intégralité de son dossier se trouve à la fin de l'article. 
 
Le portrait est peu flatteur et manifestement à charge. Le mot « libertin », notamment, appartient au vocabulaire moral de la police et ne doit pas nécessairement être compris dans son sens moderne. Mais une chose est certaine : Philidor s'est suffisamment fait remarquer le 27 mai pour que Poussot décide de le faire suivre et enquêter sur lui. Marville ajoute simplement en marge du rapport :

« Il me paraît que ce jeune homme serait encore bon à arrêter. »
 
Le sort de Philidor est pratiquement réglé.
 
Mais Philidor raconte une tout autre histoire
 
Le 9 juin, Philidor est arrêté et conduit en prison. Et nous avons sa version des faits, car le jeune musicien adresse immédiatement une supplique au lieutenant général de police. Sans surprise, elle diffère sensiblement de celle de Poussot.

Philidor se présente comme un jeune maître de musique âgé de dix-huit ans — il n'en a en réalité pas encore tout à fait dix-huit — qui, ce 27 mai, revenait tranquillement de donner ses leçons. Vers dix heures du soir, raconte-t-il, il aurait été surpris de voir encore autant de monde devant et dans la Comédie-Française. Il serait alors entré « par curiosité », serait ressorti presque aussitôt et se serait rendu au Café Baptiste.

Là, comme d'autres clients, il aurait simplement critiqué l'arrestation de Lesueur et déclaré que M. de Marville était trop juste pour ne pas lui rendre justice. On est très loin du jeune homme décrit par Poussot comme l'un des plus obstinés du parterre et accusé d'avoir poussé d'autres jeunes gens à la violence.

Qui croire ? Impossible de trancher complètement deux siècles et demi plus tard. Philidor a évidemment tout intérêt à minimiser son rôle. Mais les rapports de police ne sont pas davantage des comptes rendus neutres : ils sont rédigés précisément pour justifier des arrestations. La confrontation des deux versions est donc beaucoup plus intéressante qu'une tentative de choisir arbitrairement l'une contre l'autre.

Une chose, en revanche, semble établie : Philidor se trouvait bien dans le secteur de la Comédie-Française au moment du tumulte et il a pris position en faveur de Lesueur. La vraie question est de savoir s'il fut un simple curieux un peu trop bavard, comme il le prétend, ou l'un des meneurs du parterre, comme l'affirme Poussot.
 
Le mystérieux Café Baptiste

Le Café Baptiste, où Philidor affirme s'être rendu après son bref passage à la Comédie-Française, mérite que l'on s'y arrête. Il ne faut pas le confondre avec le célèbre Café Procope, lui aussi situé dans le quartier et pratiquement en face du théâtre.

Le Café Baptiste est aujourd'hui beaucoup moins connu. Une indication retrouvée chez Rétif de la Bretonne permet toutefois de le localiser. Dans Monsieur Nicolas, Rétif évoque une femme qui travaillait dans une boutique « où jadis était le café Baptiste » ; une note précise qu'elle était installée « rue de la C.-F. », c'est-à-dire rue de la Comédie-Française.

Cela place donc le café dans la rue même du théâtre, l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie, sans que nous puissions pour l'instant lui attribuer avec certitude un numéro précis.

La version de Philidor est donc géographiquement parfaitement plausible : sortir de la Comédie-Française et entrer quelques instants plus tard au Café Baptiste ne demandait qu'un très court déplacement.
C'est également au café que Philidor aurait commis une nouvelle imprudence. Joinville, un exempt de police, est présent lorsqu'il critique l'arrestation de Lesueur. Ses paroles ne tombent donc pas dans l'oreille d'un sourd.

Quelques jours plus tard, Joinville vient l'arrêter chez lui. Direction : le For-l'Évêque.
 
La « Bastille des comédiens »
 
Le nom du For-l'Évêque sonne aujourd'hui assez mystérieusement. Il vient du latin Forum Episcopi, le « tribunal de l'évêque ». L'endroit, situé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, près du quai de la Mégisserie, avait d'abord servi de prison à la juridiction de l'évêque de Paris. Lorsque cette juridiction fut supprimée en 1674, le bâtiment devint une prison royale.

On y enferma notamment des débiteurs, mais aussi beaucoup de gens liés au monde du spectacle : comédiens indisciplinés, auteurs querelleurs et spectateurs ayant troublé les représentations.
L'historien Frantz Funck-Brentano lui consacrera d'ailleurs en 1903 un livre au titre particulièrement parlant : La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque. Et l'un des derniers chapitres de l'ouvrage est précisément intitulé « Philidor et le neveu de Rameau »
 
Le For-l'Évêque n'est donc pas la Bastille, mais pour un jeune homme ayant fait trop de bruit au théâtre, c'est une destination assez logique. Lesueur, dont l'arrestation avait déclenché toute l'affaire, n'y restera que cinq jours. Pour Philidor, Marville se montre moins indulgent. Une note du dossier prévoit qu'il sera libéré après quinze jours de prison.

Le jeune musicien qui, selon sa supplique, ne faisait que rentrer innocemment de ses leçons avant de céder à la curiosité, paye finalement beaucoup plus cher que l'homme dont l'arrestation avait déclenché le tumulte !
 
Philidor, dix-sept ans, loin de l'image du grand homme que l'on connait
 
L'anecdote pourrait ne sembler être qu'une petite incartade de jeunesse. Elle est pourtant intéressante pour une autre raison. Nous connaissons surtout Philidor à travers l'image qu'il laissera plus tard : le grand joueur d'échecs, l'auteur de l'Analyse du jeu des Échecs, le compositeur reconnu, l'homme reçu dans les meilleurs cercles de Paris et de Londres.

Les archives nous montrent ici quelqu'un de très différent. En mai 1744, il n'a que dix-sept ans et huit mois. Il vit modestement dans une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, donne des leçons de musique et fréquente ce Paris bouillonnant où le café, le théâtre et la rue se prolongent les uns les autres.
 
Et il semble avoir le caractère suffisamment vif pour attirer l'attention d'un inspecteur de police. Fut-il véritablement l'un des meneurs de la soirée ? Nous ne pouvons pas l'affirmer. Mais il est difficile, inversement, d'accepter sans réserve la version du jeune Philidor qui serait arrivé à dix heures du soir, aurait passé quelques instants au théâtre « par curiosité », puis aurait tranquillement gagné un café voisin. Poussot l'avait suffisamment remarqué pour le faire suivre et enquêter sur son domicile quatre jours plus tard.

C'est précisément cette incertitude qui rend l'épisode intéressant. Pendant quelques heures, le 27 mai 1744, Philidor n'est ni le meilleur joueur d'échecs d'Europe ni le futur compositeur de Tom Jones. Il n'est qu'un jeune Parisien au milieu d'un parterre en colère.

Un de ces parterres dont Voltaire écrira bientôt qu'ils ressemblent parfois à une « sédition populaire ».
Cette nuit-là, la comparaison était particulièrement bien choisie.
 
Sources et documents
 
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11554, dossiers de l'année 1744, Le-Lo : documents concernant notamment Lesueur et Lestre.
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556, dossiers de l'année 1744, N-P : dossier Philidor, rapport de Poussot du 31 mai 1744, documents relatifs à l'arrestation et supplique de Philidor.
·         Paul d'Estrée, « Une incartade de Philidor », dans la série Artistes et musiciens du XVIIIe siècle, Le Ménestrel, 4 juillet 1897. D'Estrée reproduit ou résume plusieurs documents des Archives de la Bastille, notamment le rapport de Poussot, la supplique de Philidor, la menace de revenir « deux cents » et le renforcement du dispositif policier le lendemain. Voir le document intégral à la fin de l'article.
·         Registres journaliers de la Comédie-Française, 26 et 27 mai 1744 : programmes des représentations et présence de Rosely dans Le Malade imaginaire le 26 mai.
·         Voltaire, Sémiramis, « Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne », 1748 : description critique du parterre et comparaison avec une « sédition populaire ». 
·         Comédie-Française, histoire de la troupe et notice de Rosely : localisation de la salle rue des Fossés-Saint-Germain et renseignements biographiques sur le comédien. 
·         Dictionnaire de l'Académie française, 3e édition, 1740, article « Abbé », ainsi que le Dictionnaire de Trévoux, 1740 : le terme peut désigner un homme portant l'habit ecclésiastique sans être titulaire d'une abbaye ; il ne suffit donc pas à établir que Lestre était prêtre. (Dictionnaire de l'Académie française)
·         Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas : mention d'une boutique « où jadis était le café Baptiste », avec la précision « rue de la C.-F. », permettant de situer l'ancien café rue de la Comédie-Française.
·         Frantz Funck-Brentano, La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque, Paris, A. Fontemoing, 1903, 316 p., notamment le chapitre « Philidor et le neveu de Rameau », p. 296 et suivantes. 
 
Le dossier Philidor - Manuscrit 11556 :
 

mercredi 29 juillet 2026

La FFE rend hommage à La Bourdonnais

L’une des missions de la Commission Art, Culture et Histoire de la Fédération Française des Échecs consiste à faire connaître et à honorer les grands champions qui ont marqué l’histoire des échecs français.

La plaque commémorative en l'honneur de La Bourdonnais

Chacun connaît la domination exercée par les joueurs soviétiques, puis russes, sur les échecs mondiaux durant la seconde moitié du XXe siècle. On sait beaucoup moins que les joueurs français furent considérés comme les meilleurs au monde pendant plus d’un siècle, approximativement de 1720 à 1843. Cette longue période de suprématie prit fin avec la défaite de Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant face à l’Anglais Howard Staunton, lors de leur célèbre match disputé à Paris en fin d'année 1843.

Le premier championnat du monde officiel ne fut organisé qu’en 1886, avec la victoire de Wilhelm Steinitz sur Johannes Zukertort. Mais qui étaient les meilleurs joueurs avant cette date ?

Dans son numéro du 15 août 1879, la revue La Stratégie proposait la liste suivante de ceux qu’elle appelait les « Rois des échecs » :

1. Philidor
2. Deschapelles
3. La Bourdonnais
4. Staunton
5. Anderssen
6. Morphy
7. Steinitz
 
Revue La Stratégie du 15 août 1879 page 248

Les trois premiers noms de cette prestigieuse liste sont français. Il serait même possible de leur ajouter Legall de Kermeur, le maître de Philidor, dont le nom reste aujourd’hui associé au célèbre mat de Legall, connu de tous les joueurs d’échecs.

C’est pour rappeler cette place exceptionnelle occupée par la France dans l’histoire des échecs que je me suis rendu à Londres au début du mois de juillet 2026. Au nom de la Fédération Française des Échecs, j’y ai déposé une plaque commémorative sur la tombe de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais. Je m'étais déjà rendu sur place il y a maintenant un peu plus de 10 ans !

Philidor fut lui aussi enterré à Londres, mais sa sépulture a aujourd’hui disparu. Il en va de même pour celle d’Alexandre Deschapelles, personnage extraordinaire décédé en 1847 et inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Des trois grands maîtres français parfois réunis sous l’appellation de « trinité des joueurs d’échecs français », La Bourdonnais est donc le seul dont la tombe soit encore visible.

Cette plaque rappelle désormais aux visiteurs du cimetière londonien de Kensal Green le souvenir de celui qui fut considéré, durant les années 1820 et 1830, comme le plus fort joueur d’échecs au monde.
 

“LOUIS CHARLES DE LA BOURDONNAIS,
The celebrated Chess Player,
Died 13th December, 1840,
Aged 43 years.”


 
La pierre tombale penche dangereusement... 

Dans le cimetière de Kensal Green se trouve également la tombe d'Howard Staunton, le champion anglais. 
 

Et celle d'Alexander McDonnell, adversaire malheureux de la série de matchs contre La Bourdonnais en 1834.

dimanche 21 juin 2026

Le Turc mécanique de Kempelen : une première apparition à Schönbrunn dès 1769

20 juillet 2026 : M.Manfred Mittelbach a apporté des précisions et corrections fort intéressantes sur l'article ci-dessous. Je les indique en rouge. 
 
Les sources d’époque utilisées dans cet article proviennent toutes des recherches de M. Manfred Mittelbach, qui les a retrouvées après un travail patient et approfondi dans les journaux et publications du XVIIIe siècle. Je le remercie très chaleureusement pour ces découvertes et pour la générosité avec laquelle il m’a communiqué ces documents. À partir de ces éléments, je propose ici de revenir sur les origines de l’automate Turc de Kempelen.
Les références complètes sont indiquées en fin d’article. 
Les traductions du vieil allemand sont de ChatGPT.

L’histoire du célèbre Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen est souvent résumée en quelques lignes : à Schönbrunn, Kempelen aurait assisté à un spectacle du Français François Pelletier devant l’impératrice Marie-Thérèse ; mis au défi, ou piqué au vif, il aurait promis de fabriquer une machine surpassant les tours de l’illusionniste.
 
Kinder Almanach 1787 - Image trouvée par M.Manfred Mittelbach
 
Cette version, que l’on retrouve notamment dans Wikipédia, n’est pas fausse dans son principe, mais elle est très superficielle. Elle écrase la chronologie, néglige les journaux d’époque et donne l’impression d’une anecdote isolée. Or ces recherches de Manfred Mittelbach permettent de reprendre le dossier avec beaucoup plus de précision.
 
Les journaux de 1769
 
La première source importante est la Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung, n° 61, du 1er août 1769. Le journal indique que « M. von Kempelin (sic) » a inventé une machine représentant un Turc, capable de faire différents mouvements et de jouer aux échecs avec assez d’habileté pour qu’il ne soit pas facile de la battre. Le point essentiel est ailleurs : le texte précise que cette machine fut présentée pour la première fois à Schönbrunn lors des solennités du mariage de l’Infante de Parme.
 

 Extrait du Real-Zeitung 1er août 1769 

Cette indication est capitale. Elle place la première apparition du Turc non en 1770 ou en 1771, comme on le lit encore trop souvent, mais dès l’été 1769, dans le cadre des fêtes liées au mariage de Maria Amalia d’Autriche, fille de Marie-Thérèse, avec Ferdinand de Bourbon-Parme.
Le mariage par procuration eut lieu à Vienne le 27 juin 1769 ; la cérémonie en personne se déroula ensuite à Colorno, près de Parme, le 19 juillet. Les festivités viennoises autour de cette union fournirent donc probablement le cadre de la première présentation du Turc à Schönbrunn.
 
Pelletier et la genèse de l’automate
 
Un second texte, publié dans les Bayreuther Zeitungen du 10 août 1769, est beaucoup plus développé. Il raconte que, durant le Carême (période de février/mars 1769) précédent, un certain Pelletier, venu de Paris, avait diverti le public viennois avec des expériences physiques et des tours d’adresse. Marie-Thérèse aurait alors demandé à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il pensait de ces démonstrations.

Kempelen aurait répondu qu’il ne s’agissait que de bagatelles et qu’avec du temps, des moyens et des frais suffisants, il pourrait fabriquer quelque chose de bien plus ingénieux. L’impératrice lui aurait alors demandé de réaliser une telle machine, en l’assurant que toutes les dépenses seraient couvertes.
 
La gazette décrit ensuite un Turc grandeur nature, placé près d’une table ou d’un coffre, capable de répondre à des questions, de résoudre des problèmes d’arithmétique et surtout de jouer aux échecs. Elle ajoute que, si un adversaire jouait un faux coup ou tentait de modifier la position de ses pièces, la machine le remarquait aussitôt et corrigeait le joueur par des signes.

Enfin, le journal affirme que l’impératrice récompensa Kempelen par une boîte d’or contenant 1000 ducats, et que presque tous les jeunes membres de la famille impériale, ainsi que de hauts personnages de la cour, jouèrent avec la machine.
 
Le 24 août 1769, un Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl reprend à son tour l’information. Cette version est plus brève : elle conserve la description merveilleuse du Turc — les questions, l’arithmétique, les échecs, la correction des faux coups, la récompense impériale — mais ne reprend pas le développement sur Pelletier.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach  
La « légende » des représentations de F. Pelletier à la cour de Vienne au printemps 1769 — rapporté dans la Bayreuther Zeitung du 10 août 1769 — est considéré par certains chercheurs spécialistes de Kempelen comme un « canard » soigneusement placé dans la presse — Zeitungsente étant le terme allemand pour désigner une « fake news » — car :

F. Pelletier ne s’est JAMAIS rendu à Vienne. Par exemple, les archives de presse de la Bibliothèque nationale autrichienne — accessibles en ligne sous le nom « ANNO » — ne donnent aucun résultat à son sujet.

Christian Fechner, chercheur français spécialiste de la magie et auteur notamment de travaux sur Robert-Houdin, m’avait également communiqué, avant sa mort prématurée en 2008, les résultats de ses recherches dans les archives viennoises concernant les éventuelles représentations de Pelletier à Vienne. Il travaillait alors sur les illusionnistes français du XVIIIe siècle. Cet ouvrage n’a cependant toujours pas été publié. 
 
Une chronologie plus solide
 
En croisant ces trois textes, on peut proposer une chronologie raisonnable.
 
Durant le Carême 1769, Pelletier donne à Vienne des expériences physiques ou magnétiques qui impressionnent le public. Kempelen assiste à ces démonstrations ou en discute à la cour. Marie-Thérèse l’interroge ; il affirme pouvoir produire une machine plus étonnante encore. Encouragé par l’impératrice, il construit son automate.
 
À la fin juin 1769, lors des fêtes viennoises du mariage de Maria Amalia d’Autriche avec Ferdinand de Parme, le Turc est présenté pour la première fois à Schönbrunn. Puis, dès août 1769, plusieurs gazettes allemandes diffusent la nouvelle.

Cette chronologie permet de concilier les sources : Pelletier fournit l’occasion de l’invention ; les fêtes du mariage fournissent le cadre probable de la première présentation.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach 
Il y a quelque chose qui ne va pas avec cette chronologie.

Les représentations de Pelletier auraient eu lieu en février ou mars, puis la « première » de Kempelen en juin : Kempelen n’aurait donc disposé que de trois ou quatre mois pour construire l’automate.
John Gaughan, de Los Angeles, m’a un jour indiqué que la construction de son modèle, en 1988-1989, lui avait demandé au moins un an et demi !

Dans le cadre de ses fonctions de directeur de la manufacture de draps d’Apatin, Kempelen travailla dans cette ville de l’été 1768 jusqu’au printemps 1769. Il ne se trouvait donc pas à Vienne.

À mon avis, Kempelen travaillait à l’automate dans son atelier de Presbourg depuis 1767, avec de nombreuses interruptions dues à ses obligations professionnelles. Il ne le présenta à la cour de Schönbrunn, à Vienne, qu’en juin 1769.

Kempelen possédait dans sa bibliothèque Le Mécanisme du flûteur automate de Jacques de Vaucanson, ainsi que d’autres ouvrages consacrés aux premiers automates. C’est certainement là qu’il trouva l’inspiration pour construire le « Turc », mais aussi pour sa machine parlante. Pelletier ne fut donc pas à l’origine de cette invention. 
 
Windisch en 1773
 
On cite souvent Karl Gottlieb von Windisch pour l’histoire du Turc, notamment ses Lettres publiées en 1783. Mais Windisch avait déjà publié un article dès 1773 : « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet » (Notice sur une machine jouant aux échecs), dans les Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern. (Annonces impériales et royales très gracieusement privilégiées, provenant de tous les pays héréditaires impériaux et royaux).
 

 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’attribution à Karl Gottlieb von Windisch est retenue par les bibliographies modernes ; l’article est signé « v. W. », ce qui correspond aux initiales de « von Windisch ». 
 
Windisch y reprend l’épisode Pelletier : Kempelen, alors à Vienne en 1769, aurait été appelé à la cour pour assister à des représentations mathématiques données par un Français nommé Pelletier, tirées d’Ozanam et de Guyot, et produites pour la plupart par la force magnétique. Marie-Thérèse s’entretint ensuite avec lui ; Kempelen assura qu’il pouvait construire une machine surpassant ce qu’elle venait de voir. Il prit l’encouragement de l’impératrice pour un ordre et réalisa l’automate.

Windisch donne ensuite une description plus construite de la machine : un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant un échiquier, capable de mouvoir son bras, de prendre les pièces et de réagir aux coups de l’adversaire. Il insiste aussi sur le fait que de nombreux savants et mathématiciens auraient examiné la machine sans en percer le secret.
 
Revenir aux sources
 
L’intérêt des découvertes de Manfred Mittelbach est donc majeur. Elles montrent que le récit habituel, réduit à quelques lignes, ne suffit pas. Dès août 1769, le Turc mécanique est mentionné par plusieurs journaux. L’un insiste sur sa première présentation à Schönbrunn pendant les fêtes du mariage de Maria Amalia ; un autre donne le récit complet de l’épisode Pelletier ; un troisième diffuse une version abrégée de la même merveille.

Wikipédia donne une anecdote. Les sources d’époque donnent une histoire : celle d’une machine née dans le contexte des spectacles de physique amusante, présentée à la cour de Vienne lors d’un événement dynastique, puis immédiatement transformée par la presse en objet de fascination européenne.
Le Turc de Kempelen n’entre donc pas dans l’histoire en 1770 ou en 1771. Il apparaît déjà, très probablement, à Schönbrunn, durant l’été 1769.

Sources principales
 
[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509.
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769.
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.

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[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
 
M. von Kempelin (!) a inventé une machine représentant un Turc ; elle est plus habile que bien des machines de chair, puisqu’au moyen de certains ressorts artificiels elle accomplit toutes sortes de mouvements et joue aux échecs, si bien qu’il n’est pas facile de lui gagner quoi que ce soit. Lors des solennités du mariage de Son Altesse Royale l’Infante de Parme, elle fut produite pour la première fois à Schönbrunn. Quoi qu’il en soit, nous pouvons dire avec notre cher Gellert : les machines n’apprennent pourtant pas à penser.
 
 
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509. 
 
Un conseiller de la Chambre de Hongrie, nommé von Kempelen, a récemment inventé une horloge ou machine artificielle dont la construction ingénieuse mérite non seulement l’attention des curieux, mais occupe aussi vivement leur imagination lorsqu’ils cherchent l’art caché qui s’y trouve.

L’occasion de cet ouvrage fut la suivante : durant le dernier carême, un certain Pelletier de Paris avait diverti le public de Vienne avec quelques expériences physiques remarquables et autres tours d’adresse. L’impératrice demanda à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il en pensait. Kempelen répondit que ce n’étaient que bagatelles ou jeux d’enfants, et que s’il avait le temps, les moyens et les frais nécessaires, il ferait des choses bien plus ingénieuses.
 
Sa Majesté lui ordonna alors de fabriquer quelque chose, en l’assurant que tous les frais seraient remboursés. Kempelen présenta ensuite à la cour cette machine représentant un Turc grandeur nature, appuyé à une table ou à un coffre.
 
Ce Turc répond à diverses questions, résout les problèmes d’arithmétique les plus difficiles en choisissant et assemblant des lettres et des chiffres, et, ce qui est le plus étonnant, joue aux échecs avec toute personne présente.
 
Dans le coffre, que l’on peut ouvrir à volonté, il n’y aurait qu’un cylindre conique avec quelques ressorts moteurs ; l’auteur ou inventeur se tient librement à côté ou derrière la table et ne fait rien d’autre, pendant la partie, que de remonter de temps à autre les ressorts.
 
La figure turque bouge la tête et les mains, voit et fait d’elle-même tout ce qui est nécessaire au jeu, comme un autre joueur. On a remarqué que si quelqu’un joue un faux coup, ou veut changer ses pièces, la machine s’en aperçoit aussitôt et corrige son adversaire par des signes.
 
L’impératrice a donné à M. de Kempelen une boîte d’or contenant 1000 ducats en récompense ; et l’on dit que cette œuvre sera placée dans le cabinet impérial après avoir été exactement décrite et imprimée. Presque tous les jeunes princes et princesses, ainsi que d’autres grands nobles et ministres, ont joué avec cette machine.
 
 
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769. 
 
 
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.
 
III. Avis sur une machine qui joue aux échecs

Enfin, nous devons rompre notre silence ; enfin, puisque déjà, à notre honte, Anglais, Français et Italiens se sont efforcés à l’envi de décrire une œuvre d’art dont les plus grands et les plus ingénieux savants ne peuvent comprendre la possibilité, et dont l’inventeur est un Hongrois de naissance !

M. Wolfgang von Kempelen, conseiller de la Chambre impériale et royale de Hongrie et directeur des salines dans le royaume de Hongrie, eut, au cours de l’année 1769 écoulée, alors même qu’il se trouvait à Vienne pour les affaires impériales, la très haute grâce d’être appelé à la cour par Sa Majesté impériale, royale et apostolique, afin d’assister à quelques représentations mathématiques qu’un Français nommé Pelletier tirait des Observations mathématiques d’Ozanam et de Guyot, et qui étaient produites pour la plupart au moyen de la force magnétique.

Sa Majesté daigna s’entretenir avec lui à ce sujet, et M. le conseiller de la Chambre assura la souveraine qu’il se faisait fort de construire une machine qui surpasserait de beaucoup tout ce qu’elle venait d’honorer de son regard. Sa Majesté l’encouragea, dans les termes les plus gracieux, à exécuter son projet ; il prit cela pour un ordre et réalisa en peu de temps un automate qui dépasse de très loin tout ce qu’on avait vu jusque-là dans ce genre d’ouvrages.

La machine représente un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant une table sur laquelle se trouve un échiquier. Cette table, longue d’environ trois pieds et demi et large de deux pieds et demi, repose sur quatre pieds munis en bas de petites roulettes, afin qu’on puisse la déplacer plus commodément d’un endroit à un autre. L’inventeur le fait d’ailleurs de temps à autre, afin d’écarter tout soupçon d’une communication sous la table.

À quelque distance de cette machine se trouve une petite table ordinaire sur laquelle est posée une petite cassette fermée ; celle-ci n’a toutefois pas la moindre communication avec la machine. La table comme la machine elle-même sont remplies de roues, de leviers et de ressorts. M. von Kempelen n’hésite nullement à montrer l’intérieur de la machine, surtout lorsqu’il remarque que quelqu’un suppose qu’un enfant y est caché. J’ai moi-même examiné à plusieurs reprises, et avec le plus grand soin, tant la table que la machine, et je puis donc assurer avec une entière conviction qu’il ne reste pas le moindre fondement à un tel soupçon.

J’ai vu la machine jouer à différentes reprises. J’ai surtout observé, non sans étonnement, les mouvements variés et composés du bras avec lequel elle joue. Elle lève en effet le bras, le dirige vers le côté de l’échiquier où se trouve la pièce qui doit être prise ; puis, par un mouvement du poignet, elle abaisse la main vers la pièce, ouvre la main, la referme pour saisir la pièce, la soulève et la pose sur la case où elle doit aller.

Quand cela est fait, elle repose son bras sur un coussin placé à côté de l’échiquier. Lorsqu’elle prend une pièce à l’adversaire, elle l’écarte entièrement de l’échiquier par un seul mouvement, puis, par la même suite de mouvements que je viens de décrire, elle ramène le bras pour prendre sa propre pièce et la poser sur la case où se trouvait celle qu’elle a prise et retirée.

On a souvent employé des ruses pour tromper la machine. On fit par exemple marcher la reine comme marche le cavalier : la machine saisit aussitôt la reine et la remit sur la case où elle se trouvait auparavant. Tout cela s’accomplit avec une adresse aussi grande que celle que pourrait montrer le joueur le plus habile.

Beaucoup de savants et de mathématiciens, tant du pays qu’étrangers, ont examiné cette machine de la manière la plus exacte et la plus attentive, sans parvenir même à la moindre conjecture sur la façon dont elle produit ses mouvements. J’ai souvent été dans la pièce où elle jouait avec vingt personnes et davantage ; toutes fixaient les yeux sur l’inventeur, qui se tenait tantôt près de la table, tantôt regardait quelques instants dans la petite cassette placée à côté, tantôt même s’éloignait de quelques pas. Pourtant, pas une seule personne ne put remarquer chez lui le plus petit mouvement qui aurait pu trahir une influence quelconque sur la machine.

Ceux qui avaient vu à Paris les effets de l’aimant dans des représentations extraordinaires crurent que le magnétisme était le moyen employé ici pour diriger le bras. Mais outre qu’on peut opposer beaucoup de choses à cette conjecture, M. von Kempelen offre lui-même à quiconque le souhaiterait la possibilité d’apporter à la table l’aimant le plus puissant et le mieux armé que l’on puisse trouver, ou autant de fer que l’on voudra ; car il ne craint pas que le mouvement de la machine en soit troublé le moins du monde.
Il est inutile de remarquer que ce qu’il y a de merveilleux dans cette machine consiste principalement en ceci : elle n’a pas, comme d’autres machines célèbres de ce genre, une suite déterminée de mouvements ; au contraire, elle se meut chaque fois selon ce que réclame la situation du jeu, situation qui change continuellement par les coups de son adversaire. Il en résulte une quantité étonnante de combinaisons diverses dans les mouvements.

M. le conseiller de la Chambre remonte de temps à autre les ressorts du bras de sa machine, afin d’en renouveler la force motrice ; mais on remarque bien que cela n’a rien à voir avec la force directrice, c’est-à-dire avec la faculté de conduire le bras ici ou là, faculté qui constitue le plus grand mérite de cette machine.

Il est certes vraisemblable que l’inventeur exerce une influence sur la direction de chaque coup que joue l’automate ; quoique j’aie vu celui-ci jouer plusieurs coups de suite entièrement abandonné à lui-même. Et c’est là, je crois, précisément la circonstance qui, parmi toutes celles qui concernent cette machine, est la plus difficile à comprendre.

Le mérite de M. von Kempelen dans cette œuvre d’art est d’autant plus grand qu’il n’avait autour de lui aucun artisan possédant l’habileté nécessaire à un ouvrage de cette sorte ; il dut donc mettre lui-même la main à la plupart des pièces. Si sa santé, interrompue par un douloureux accident, le lui permet, il espère mettre au jour des ouvrages qui devront être encore bien plus étonnants.

Combien tous les patriotes sincères, tous les admirateurs des talents grands et rares, lui souhaitent un prompt et complet rétablissement ainsi qu’une santé durable ! De son zèle et de son habileté, on peut tout attendre ; et l’on ne saurait assez louer sa modestie. Car quel bruit un autre n’aurait-il pas fait dans le monde s’il avait pu être l’inventeur d’une telle machine ! Or M. von Kempelen est si éloigné de toute ambition de gloire qu’il évite avec le plus grand soin même les éloges les plus faibles et les plus légitimes.

V. W.

 

samedi 20 juin 2026

Podcast sur le Turc mécanique : quand une machine défiait les joueurs d’échecs

En avril dernier, j’ai été interviewé par Grégoire Osoha au sujet de l’automate joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen, plus connu sous le nom de « Turc mécanique ».

Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée

Pour préparer cet entretien, j’ai eu la chance d’échanger pendant plusieurs semaines avec M. Manfred Mittelbach, qui est, à mes yeux, le plus grand spécialiste actuel de ce sujet. Je tiens à le remercier chaleureusement pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée, ainsi que pour les informations inédites qu’il a bien voulu me communiquer.

Le format d’un podcast impose nécessairement des choix, et mon intervention ne pouvait être que partielle. On peut également entendre, dans cette émission, Dominique Thimognier.

Je compte donc publier prochainement plusieurs articles à partir des éléments transmis par Manfred Mittelbach. Ils permettront de rectifier certains points entendus dans le podcast, mais aussi d’approfondir l’histoire fascinante de cette pseudo-machine.


Ci-après le texte que j'ai publié sur le site internet de la Fédération Française des Échecs pour présenter l'émission radiophonique de France Culture :

L'émission de France Culture Une histoire particulière consacre deux épisodes à l'une des plus célèbres énigmes de l'histoire des échecs : l'automate Turc joueur d'échecs.

Présenté à la fin du XVIIIe siècle, cet étrange automate habillé à l'orientale fascine l'Europe entière. Devant les cours, les salons et les curieux, il semble capable de battre de véritables joueurs d'échecs. Derrière la prouesse mécanique apparente se cache pourtant une histoire bien plus complexe, entre illusion, spectacle, sciences, supercherie et fascination pour les machines pensantes.

Dans ces deux épisodes d'environ trente minutes, l'émission de Grégoire Osoha revient sur le destin extraordinaire de cette invention qui troubla ses contemporains et qui continue, aujourd'hui encore, d'interroger notre rapport aux échecs, à la technique et à l'intelligence artificielle.

Ces émissions sont disponibles en replay (chaque partie dure environ 30 minutes) :
Deep blue avant l'heure
Le truc derrière le Turc

vendredi 12 juin 2026

Exposition en plein air consacrée à Philidor dans le Domaine Royal de Dreux

Durant le weekend du 30 et 31 mai dernier, le Domaine Royal de Dreux a organisé différents évènements en hommage à Philidor, à l'occasion du tricentenaire de sa naissance (7 septembre 1726).
 
 
Pour ma part j'ai été sollicité pour deux aspects : une conférence sur Philidor et le jeu d'échecs et une exposition dans le parc du Domaine Royal de Dreux. Un seul petit regret : la taille des panneaux, imposé par le lieu, n'a pas permis de mettre toutes les illustrations prévues.
 
Si vous avez l'occasion de visiter les lieux, vous pourrez voir cette exposition jusqu'au mois de novembre 2026.


La maison natale de Philidor. Non visitable, elle abrite des locaux administratifs ainsi qu'un appartement privé. Ci-dessous la plaque au-dessus de la porte d'entrée de la maison :
Ici naquit
Philidor
le 7 7bre 1726 
 
Me voici devant un des panneaux. 

L’Évêché du Domaine Royal de Dreux et la maison de Philidor dans le fond à gauche. 
 
Voici le texte des 10 panneaux de cette exposition en plein air. Je remercie la SÉPh, Société d'Étude Philidorienne, Mme Cécile Coutin, sa présidente, et M.Nicolas Danican Philidor son secrétaire, pour avoir relu et corrigé les différents panneaux. 
 
Panneau n°1 - Philidor, un génie à deux visages
 
 
Compositeur reconnu de son temps et joueur d’échecs d’un niveau exceptionnel, François-André Danican Philidor occupe une place singulière dans la culture européenne du XVIIIᵉ siècle. Peu d’hommes ont mené de front, avec une telle continuité, une carrière musicale publique et une réflexion durable sur le jeu d’échecs.

Né le 7 septembre 1726 à Dreux, Philidor grandit dans un siècle en transformation. Le jeu d’échecs sort progressivement des cercles strictement aristocratiques, les cafés deviennent des lieux de sociabilité intellectuelle, et les idées des Lumières circulent entre artistes, philosophes et savants. Formé très jeune dans l’entourage de la Cour, Philidor ne s’y enferme pas : il partage sa vie entre Paris, Londres, les scènes musicales et les lieux de jeu.
 
Comme compositeur, il connaît le succès avec des œuvres de théâtre musical appréciées pour leur clarté, leur efficacité dramatique et leur naturel. Comme joueur d’échecs, il se distingue par une approche méthodique et structurée du jeu, qu’il résume dans une formule devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
Cette phrase, tirée de son traité publié en 1749, ne relève pas de la provocation. Elle exprime une conception nouvelle du jeu, fondée sur la construction patiente, l’anticipation et la cohérence d’ensemble, bien éloignée du simple goût pour le coup spectaculaire.
 
Musique et échecs ne constituent pas chez Philidor deux parcours séparés. Ils traduisent une même manière de penser : organiser, prévoir, donner du sens au temps long. Cette exposition propose de suivre le parcours d’un homme à la fois représentatif de son siècle et difficile à enfermer dans une seule définition.
 

François-André Danican Philidor    Collection privée
Buste en céramique d'Augustin Pajou en 1783    
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, lors de l'exposition temporaire

 
Panneau n°2 - Naître dans une dynastie : les Danican-Philidor
 
 
François-André Danican Philidor naît à Dreux le 7 septembre 1726, dans une famille profondément ancrée dans le service musical du roi. Depuis le XVIIᵉ siècle, les Danican occupent des fonctions essentielles au sein de la Musique de la Cour. Plusieurs générations se succèdent à la Chapelle Royale, à la Chambre du Roi ou lors des grandes cérémonies officielles. Pour l’enfant, la musique n’est pas un simple apprentissage : elle constitue un héritage familial, transmis comme une discipline quotidienne et un véritable langage.
Le nom « Philidor », accolé à celui des Danican, reflète cette histoire singulière. Deux principales hypothèses en expliquent l’origine.
 
La première voit dans ce nom un surnom honorifique donné à un ancêtre musicien, comparé à un célèbre hautboïste italien du XVIᵉ siècle nommé Filidori. Le nom aurait alors été conservé comme marque de reconnaissance artistique.

La seconde hypothèse, plus ancienne et plus incertaine, évoque une possible origine d’inspiration gaélique ou écossaise, rapprochant « Philidor » de termes liés aux poètes et musiciens du monde celtique. Cette interprétation, souvent évoquée, reste néanmoins conjecturale.
 
Quelle que soit l’explication retenue, le nom Philidor finit par dépasser le cadre du patronyme. Il devient le signe d’une lignée musicale reconnue, associée à la compétence, à la rigueur et au service de l’État.
Grandir dans une telle famille impose un cadre exigeant. Très tôt, François-André apprend que la musique est à la fois un métier, un devoir et une manière d’être au monde.
 
Panneau n°3 - Versailles : former un prodige
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Très jeune, François-André Danican Philidor est admis à la Chapelle Royale de Versailles comme page de la musique du Roi. Il y reçoit une formation exigeante, centrée presque exclusivement sur la pratique musicale. À onze ans, il compose un motet exécuté devant Louis XV, qui le récompense personnellement. Tout semble alors indiquer qu’il suivra le destin attendu d’un musicien de cour.

Son père, André Danican Philidor, est déjà décédé depuis plusieurs années. Pourtant, son influence demeure. Musicien au service du roi, il n’est pas seulement interprète et compositeur : il s’intéresse aussi aux jeux savants. En 1700, il fait représenter Le Jeu d’Échecs, mascarade mise en musique, preuve qu’il connaissait bien les règles et les usages du jeu. Il est donc très probable que le jeune Philidor ait été familiarisé très tôt avec les échecs, même si aucune preuve directe ne subsiste.
 
C’est à Versailles que se situe la célèbre anecdote fondatrice. En attendant l’arrivée du roi pour la messe, les musiciens tuent le temps en jouant aux échecs. L’enfant observe longuement les parties. Un jour, il propose timidement de remplacer un joueur absent. Son adversaire, un musicien plus âgé, accepte en souriant. La partie tourne court : le jeune garçon l’emporte. Pris de colère, l’adulte se lève brusquement ; l’enfant, effrayé, s’échappe en criant : « Mat ! »
 
Qu’elle soit embellie ou non, cette scène dit l’essentiel. Très tôt, Philidor révèle une capacité rare : voir, comprendre et anticiper. Les échecs viennent d’entrer dans sa vie — non comme un simple divertissement, mais comme un exercice de l’esprit.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Versailles Chapelle Royale    
Vue particulière de la chapelle du château de Versailles 
Auteur anonyme, vers 1760
 
Panneau n°4 - Paris : cafés, liberté et rencontres
 
 
Vers 1740, la voix de François-André Danican Philidor mue. Il quitte la Chapelle Royale et, avec elle, le cadre protecteur mais rigide de Versailles. À une quinzaine d’années, il arrive à Paris. Il vit modestement, copie des partitions, donne des leçons, compose sans encore trouver sa place. Pour la première fois, il évolue sans statut officiel.

Paris est alors un espace de liberté. Les cafés y jouent un rôle central : on y échange des idées, on y observe, on s’y confronte. Philidor fréquente assidûment le Café de la Régence, haut lieu du jeu d’échecs. Le jeu y est affaire de raisonnement, de réputation et de sociabilité.
 
C’est là qu’il rencontre une figure décisive : François-Antoine de Legall sire de Kermeur, alors considéré comme le meilleur joueur français. Décrit par Diderot comme un « oracle du jeu », Legall devient le maître de Philidor. Le jeune homme progresse rapidement. En quelques années, il atteint puis dépasse son maître — non par rupture, mais par transmission. Legall reconnaît son talent, l’encourage et soutiendra plus tard la publication de son traité.
 
Cette relation est essentielle. Philidor n’est pas un autodidacte isolé : il s’inscrit dans une école de pensée échiquéenne, où l’on réfléchit au jeu autant qu’on le pratique. L’attention portée aux pions et à leur structure trouve probablement là ses premières formulations.
 
La vie parisienne reste néanmoins instable. Absorbé par les échecs et les cafés, Philidor néglige parfois ses obligations. En 1744, un incident à la Comédie-Française lui vaut une brève arrestation. Cet épisode souligne surtout la fragilité de sa position sociale.
 
Paris marque néanmoins un tournant décisif : Philidor y gagne sa liberté intellectuelle, un maître, et une méthode.
 
Le Café de la Régence Gravure du livre "Tableaux de Paris 1852-1853, Paris, Edmond Texier"    
Alors situé Place du Palais Royal, le Café de la Régence change peu entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle.
 
Panneau n°5 - Philidor et les Lumières : penser en musique et en jeu

  
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Paris est un laboratoire d’idées. Philosophes, artistes et savants se rencontrent dans les salons et les cafés pour discuter, contester, expérimenter. Philidor s’inscrit naturellement dans cet environnement, non comme théoricien abstrait, mais comme praticien de l’intelligence.

Il fréquente le Café de la Régence, où se croisent joueurs et penseurs. Les échecs y sont perçus comme un exercice de raison, proche des sciences de l’esprit. Philidor y rencontre notamment Denis Diderot, avec qui il entretient une relation durable. Diderot admire chez lui la rigueur logique et la puissance de mémoire, au point de le citer dans l’Encyclopédie comme exemple des capacités de l’esprit humain.
Les liens de Philidor avec Jean-Jacques Rousseau passent d’abord par la musique. Les deux hommes collaborent brièvement, non sans tensions, révélatrices d’un monde intellectuel aussi brillant que conflictuel. Voltaire, sans le connaître personnellement, reconnaît son talent et souscrit à son traité d’échecs, signe d’un respect réel.

Philidor n’est pas un philosophe de système. Il ne publie ni manifeste ni traité moral. Son appartenance aux Lumières est ailleurs : dans une manière de raisonner fondée sur l’observation, la cohérence et l’expérience. Qu’il compose une œuvre musicale ou qu’il analyse une position d’échecs, la démarche est la même : comprendre les structures, éviter l’arbitraire, donner sens au temps long.

Philidor incarne ainsi une figure discrète mais authentique des Lumières, où l’intelligence s’exprime autant par l’action que par le discours.
 
Panneau n°6 - Composer pour le public : l’opéra-comique et le succès
 
  
Si Philidor est aujourd’hui surtout connu pour les échecs, la musique fut le cœur de sa vie professionnelle. Dès les années 1750, il s’impose comme l’un des acteurs essentiels d’un genre alors en pleine construction : l’opéra-comique. Ce théâtre musical, fondé sur l’alternance de dialogues parlés et de numéros chantés, s’adresse à un public plus large que celui de la Cour et annonce une nouvelle relation entre musique et société.

Cette période est aussi celle d’une stabilité personnelle : le 13 février 1760, Philidor épouse Angélique Henriette Élisabeth Richer, musicienne et chanteuse, en l’église Saint-Sulpice à Paris.
 
Par ses partitions, Philidor contribue à fixer les codes du genre : clarté de l’action, efficacité dramatique, mélodies directement liées au texte et aux situations. Ses œuvres majeures jalonnent cette réussite : Blaise le Savetier (1759), Le Soldat magicien (1760), Le Maréchal ferrant (1761), Le Sorcier (1764), Tom Jones (1765) et Ernelinde (1767).
 
Cette conception, tournée vers le public, fera de l’opéra-comique un modèle durable, dont l’évolution mènera plus tard à l’opérette du XIXᵉ siècle. Son style suscite cependant des débats. Certains contemporains lui reprochent une influence italienne, jugée excessive par les défenseurs d’une tradition française plus solennelle. On lui reproche une musique trop simple, trop expressive, parfois trop immédiate. Ces critiques reflètent les querelles esthétiques du XVIIIᵉ siècle, opposant musique savante et musique dite « naturelle ».
 
Philidor assume pleinement cette position intermédiaire. Il ne cherche ni la virtuosité gratuite ni l’emphase. Sa musique est pensée pour la scène, au service du théâtre et de l’intelligibilité. Ce choix explique à la fois son succès populaire et certaines incompréhensions critiques.

Durant plusieurs décennies, ses œuvres s’imposent sur les scènes parisiennes et européennes. Philidor apparaît ainsi comme un compositeur clé dans la naissance d’un théâtre musical moderne, accessible, expressif et durablement inscrit dans la culture française.
 

Philidor se marie le 13 février 1760 avec Angélique Henriette Elisabeth Richer musicienne et chanteuse.
Mine graphite par Charles-Nicolas Cochin
Collection privée 
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Partition de Tom Jones       
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 
Panneau n°7 - Les échecs comme science : L’Analyse des échecs

  
En 1749, Philidor publie son traité majeur : L’Analyse des échecs. L’ouvrage rencontre immédiatement un large écho en Europe et marque une rupture profonde dans la manière de concevoir le jeu.
Philidor y expose une idée devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
À une époque dominée par le goût des attaques rapides et des combinaisons spectaculaires, il propose une approche fondée sur la structure, la durée et l’anticipation. Les pions ne sont plus des pièces secondaires, mais l’ossature même de la partie. De leur organisation dépendent l’attaque, la défense et l’issue du jeu.
Ce traité n’est pas figé. Philidor le retravaille tout au long de sa vie. Il en publie trois éditions de son vivant :
– 1749, première édition ;
– 1777, version profondément remaniée et augmentée ;
– 1790, troisième édition, plus aboutie encore.
 
Jusqu’à la fin de sa vie, Philidor travaille à une quatrième version, qu’il n’aura pas le temps d’achever avant sa mort en 1795. Cette évolution constante montre que sa pensée n’est pas dogmatique : elle se corrige, s’affine, se précise avec l’expérience.
 
Le succès de L’Analyse des échecs est exceptionnel. L’ouvrage est traduit dans de nombreuses langues et réédité sans interruption pendant plus de deux siècles, devenant un passage obligé pour des générations de joueurs.
 
Avec ce livre, Philidor transforme les échecs en une discipline rationnelle, fondée sur la compréhension plutôt que sur l’imitation. Un tournant décisif dans l’histoire du jeu.
 
L'analyse des échecs - édition de 1749
Exemplaire du fonds Mennerat à Belfort

 
Panneau n°8 - L’Europe des échecs : des Pays-Bas à Londres, Berlin et Potsdam
 
  
L’ouverture européenne de Philidor ne commence pas par les échecs, mais par la musique. Vers 1745, il part pour un premier voyage aux Pays-Bas dans le cadre d’une tournée musicale. Le projet est brutalement interrompu à la suite du décès d’un des musiciens de la troupe, événement qui laisse Philidor sans ressources. Cet épisode marque un tournant décisif.

Resté sur place, il se tourne vers ce qu’il maîtrise déjà parfaitement : les échecs, mais aussi le jeu de dames polonaises, alors très populaire dans les cafés néerlandais. Grâce à ces jeux, Philidor parvient à subvenir à ses besoins. Cette période révèle une réalité nouvelle : le jeu devient non plus un simple exercice intellectuel, mais un moyen de subsistance.
 
C’est également aux Pays-Bas que Philidor fait la connaissance d’officiers militaires anglais, amateurs d’échecs et de jeux de stratégie. Ces rencontres jouent un rôle déterminant. Elles l’introduisent dans les cercles britanniques et l’incitent à se rendre à Londres, où sa carrière échiquéenne prendra une ampleur décisive.
 
À Londres, Philidor s’impose rapidement comme le meilleur joueur de son temps. Il y joue à enjeu, donne des démonstrations publiques et impressionne par ses parties à l’aveugle, parfois simultanées. Sa réputation s’étend ensuite à d’autres centres européens, notamment Berlin et Potsdam, où les échecs sont appréciés comme un art de la stratégie, proche de la pensée militaire.
 
Voyager pour jouer, jouer pour vivre : pour Philidor, les échecs deviennent une langue européenne, comprise bien au-delà des frontières françaises, et un vecteur durable de reconnaissance intellectuelle.
 

Jeu à l'aveugle   
Démonstration de jeu à l'aveugle de Philidor contre l'ambassadeur Turc en avril 1794 à Londres
Par Wheble (Warwick Square. Londres)
 
Panneau n°9 - Vivre entre deux mondes

 
La vie de Philidor se déroule dans une tension constante. Il évolue entre deux pays, deux milieux et deux activités : la musique et les échecs, la France et l’Angleterre, la Cour et les cafés. Cet équilibre n’a rien d’idéalisé. Il répond avant tout à des contraintes sociales et matérielles.

En France, Philidor est reconnu comme compositeur. Ses opéras rencontrent le succès, mais la musique ne suffit pas à assurer durablement les revenus d’une famille. Les carrières musicales sont instables, dépendent des modes et des protections du moment. La reconnaissance artistique ne garantit pas la sécurité financière.
 
Ses séjours répétés à Londres s’expliquent par une autre réalité. À l’automne et en hiver, la noblesse et la grande bourgeoisie britanniques quittent leurs domaines pour regagner la capitale. Les clubs et cercles privés deviennent des lieux majeurs de sociabilité. Les échecs y occupent une place importante, comme exercice de raison, de distinction et de conversation.
 
Philidor y trouve un public fidèle et des protecteurs influents, parmi lesquels le comte de Brühl, figure d’une aristocratie européenne sensible à la musique et au jeu. Dans ces cercles, il organise des démonstrations, joue à enjeu et donne des parties à l’aveugle annoncées à l’avance.
 
Ces allers-retours sont coûteux humainement. Ils impliquent l’éloignement familial et une vie instable. Mais ils permettent à Philidor d’articuler ses deux talents sans renoncer à l’un pour l’autre.
 
Vivre entre deux mondes n’est pas pour lui un idéal. C’est une stratégie lucide, imposée par les réalités culturelles et économiques du XVIIIᵉ siècle.

Panneau n°10 - Révolution, exil et héritage

 
La Révolution française bouleverse l’équilibre fragile que Philidor avait patiemment construit. Favorable aux réformes et hostile aux privilèges excessifs, il n’est pourtant ni militant ni idéologue. Son regard est celui d’un homme prudent, lucide, inquiet des dérives violentes. Mais l’Histoire ne laisse guère de place aux nuances.

Au début des années 1790, Philidor se trouve à Londres. Les événements le rattrapent. En raison de ses séjours répétés à l’étranger, il est considéré comme émigré et se voit interdire le retour en France. Cette situation n’est pas un choix : elle le coupe de sa famille, de ses biens et de ses appuis. La musique ne lui offre plus de ressources. Les échecs deviennent alors une nécessité vitale plutôt qu’un exercice intellectuel.
 
Affaibli par l’âge, la maladie et l’exil, Philidor continue néanmoins à jouer et à réfléchir. Il travaille encore à l’amélioration de son traité, preuve d’un esprit demeuré actif et rigoureux jusqu’au bout. Il meurt à Londres le 31 août 1795, loin de son pays natal, dans une relative discrétion.
 
Son héritage est contrasté. Le compositeur, pourtant admiré de son vivant, est peu à peu éclipsé par l’évolution des goûts musicaux. En revanche, le penseur des échecs ne disparaît pas. L’Analyse des échecs continue d’être lue, traduite et commentée pendant plus de deux siècles. Sa conception du jeu, fondée sur la structure, la durée et la cohérence, irrigue encore la pensée échiquéenne moderne.
 
Philidor laisse l’image d’un homme sans posture héroïque, mais profondément moderne :
un artiste et un stratège, un esprit des Lumières confronté à la brutalité de l’Histoire, dont l’œuvre, discrète mais durable, a traversé les siècles.

Buste de Philidor sur la façade Opéra Garnier à Paris


Rue Philidor à Paris dans le 20ème arrondissement    
Il existe 5 rue Philidor en France :
Rue Philidor à Dreux, à Paris, Saintigny, Montpellier 
Allée Philidor à Chartres
Et une Philidorstraat à Zwolle aux Pays-Bas
Et peut-être ailleurs dans le monde ?