mercredi 12 mai 2021

Le tableau de Marlet sur le match entre Saint-Amant et Staunton en 1843 au Cercle des Échecs

Cet article est consacré au conflit relatif au tableau peint par Jean Henry Marlet durant le match joué en 1843 entre Saint-Amant et Staunton. Plus exactement ce tableau représente la 19ème partie du match, jouée le 16 décembre 1843. Ce conflit aboutira à un procès entre Saint-Amant et le peintre Marlet.

A noter que ce tableau fut victime de son succès, y compris à notre époque, car actuellement une copie (un faux) est en vente sur eBay à un prix déraisonnable, et je montre dans cet article pourquoi ce n'est qu'une copie.

Le tableau de Marlet est un document exceptionnel à plus d’un titre :
- La plupart des notabilités du Cercle des Échecs (au 1er étage de la Régence) sont représentées, à l’exception significative de Deschapelles.
- C’est à ma connaissance la seule représentation du Cercle des Échecs.

Je vous invite tout d’abord à lire l’article d’Etienne Cornil, dans cet excellent document (pdf de 9Mo) sur l’histoire du Café de la Régence qu’il a rédigé, article qui commence en bas de la page 26, au sujet du match entre Saint-Amant et Staunton, et à partir de la page 32 au sujet du tableau de Marlet. 
Le passage concernant le tableau est également le fruit de ses échanges avec Dominique Thimognier du site Héritage des Échecs Français.

Portrait de Saint-Amant - Le Palamède 2ème série, tome deuxième, 15 juillet 1842
P.CH.F. de Saint-Amant (Pierre Charles Fournier de Saint-Amant) Directeur du Palamède 
Par Henri Grévedon

Si j’ai décidé de consacrer un article à cette peinture, c’est pour deux raisons :
- J’ai découvert le compte rendu du procès qui a opposé Marlet à Saint-Amant au sujet du tableau. Ce compte rendu apporte plusieurs détails très intéressants que Saint-Amant mentionne partiellement dans Le Palamède.
- Une copie du tableau est actuellement en vente sur eBay comme étant l'original à un prix qui me semble prohibitif (voir à la fin).

Comme vous avez pu le constater dans l’article d’Étienne, il existe pour ainsi dire au moins 3 versions de ce tableau :
- L'original de Marlet
- Une lithographie d'Alexandre Laemlein 
- Des copies peintes à partir de la gravure. 

À noter que je ne sais toujours pas où se trouve l’original du tableau, ceci fait l’objet du mystère numéro 3 du Café de la Régence. 

Notez aussi que les deux images ci-dessous semblent être le même tableau ? 
Mais elles ne sont pas de bonne qualité. 
Avons-nous ici l’original et une copie du tableau, ou bien est-ce simplement la lumière qui provoque cette différence de coloration ?

Source : ''Schach auf Ölgemälden'', de Gerhard Josten
Cité par Etienne Cornil

Cité par Etienne Cornil.
Comptez 34 personnages et une fenêtre au fond...
On remarque également deux bustes, celui de gauche est La Bourdonnais et à droite Philidor.

Mais comment puis-je être sûr qu’il s’agit du tableau original ?

Dans le journal « Le Droit, bulletin des tribunaux » du 4 janvier 1846 (source Retronews), l’avocat de Marlet, Étienne Blanc nous donne l’élément qui permet d’identifier le tableau comme étant l’original :

« Me Étienne Blanc soutient, en fait, que toutes les présomptions sont en faveur de son client, et tendent à établir que les parties n’ont voulu contracter que pour la propriété du tableau. L’infériorité du prix en est la preuve manifeste, puisque, pour 500 fr., on a une œuvre composée de trente-quatre personnages, et, ce qui est plus décisif encore, de trente-quatre personnages peints d’après nature, c’est-à-dire trente-quatre portraits, y compris celui de l’acquéreur ; ce qui donne une moyenne de 14 francs 70 centimes par portrait.
Ainsi, l’œuvre seule, la toile, l’objet matériel, a été vendue à vil prix, que sera-ce donc si on y ajoute le droit de reproduction ? »

C’est écrit ci-dessus à plusieurs reprises, le tableau original comporte 34 portraits. 
Le jugement permet d’apprendre aussi que le prix du tableau a été obtenu par ruse, ce qu’élude Saint-Amant dans Le Palamède quand il se justifiera. 

Repensons à cette phrase du Palamède du 15 janvier 1846 avant de lire la suite...

« M. Marlet, lié d'amitié avec Saint-Amant depuis plus de vingt ans, lui demanda d'assister aux séances du Grand Défi contre les Anglais. » (Grand défi contre Staunton bien entendu).

Je poursuis avec le texte du journal « Le Droit » avec l'avocat de Marlet :

« C’est le Palamède, revue mensuelle des échecs et autres jeux, où on lit, à la date du 15 février 1844, que la belle composition de Marlet a pour tous les joueurs d’échecs un prix inestimable ; on y exalte le génie du peintre et on exprime le vœu de voir son tableau gravé, pour que chaque amateur puisse s’en procurer un exemplaire.
Or il faut que le Tribunal sache que ce journal est signé Saint-Amant et que ce tableau n’était point encore achevé. »

Ainsi Saint-Amant avait déjà sa petite idée derrière la tête…faire commerce avec des reproductions du tableau, avant même qu'il ne soit achevé. La suite est intéressante :

« Quelques jours après, Marlet voit entrer dans son atelier Mme Saint-Amant. Elle a le plus vif désir d’acheter ce tableau, dans lequel son mari joue le principal rôle : c’est une surprise qu’elle lui ménage, mais il faut lui en garder le secret, et surtout il faut que Marlet, par considération pour la vieille amitié qui les lie, soit peu exigeant pour le prix, car Mme Saint-Amant paiera avec ses petites épargnes.

Marlet consent, et, séance tenante, Mme Saint-Amant se fait signer en son nom une promesse de vente. Cette précaution inusitée révèle l’accord existant entre le mari et la femme pour obtenir un prix inférieur de l’œuvre de Marlet. En effet, peu de jours après, le tableau est retiré et payé par le mari, ainsi que le constate le reçu délivré par l’artiste. S’il y a eu une surprise, vous voyez qu’elle ne fut pas pour Saint-Amant ; mais pour Marlet, qui avait été manifestement victime d’une ruse concertée assez habilement. »

Saint-Amant réplique à Marlet par l’entremise du Palamède du 15 janvier 1846 (page 36) :

« Nous remîmes le billet de banque de cinq cents francs. Et cependant M. Marlet était notre débiteur, par compte reconnu, arrêté et échu, de plus de 800 fr., pour fourniture de vin, depuis longues années ! Notre avocat a fait mention de ces faits. Nous passons dessus ainsi que sur l’affaire du cadre, misérable vilenie qui fut pourtant cause de notre rupture ».

Marlet constate peu après l’existence d’une lithographie faite à partir de son tableau. Il s’en plaint vivement à Saint-Amant. Pour essayer d’éviter le procès, ils conviennent de se partager les bénéfices, mais Saint-Amant demande à Marlet de partager les frais, ce que Marlet refuse. Son nom est même retiré de la lithographie pour y substituer celui du lithographe, Alexandre Laemlein.

Que ce soit Marlet ou Saint-Amant, les deux ne sont donc pas très nets dans leur relation d’amitié de plus de 20 ans, qui se termine avec ce procès. Au final, le tribunal autorise Saint-Amant à diffuser la lithographie, mais reconnait un préjudice à Marlet.

« (Le tribunal) déboute Marlet de la demande principale ;
Condamne Saint-Amant à payer à Marlet 200 fr. de dommages-intérêts pour le préjudice à lui causé jusqu’à ce jour.
Dit et ordonne que Saint-Amant sera tenu de mettre au bas des exemplaires qui seront de nouveau émis les noms de Marlet et Lavaucher »


Reproduction de la lithographie de Laemlein dans La Stratégie - Novembre 1911 - Cité par Etienne Cornil

Voici donc cette lithographie. Je vous renvoie au document d’Etienne Cornil pour avoir l’identification des différentes personnes représentées. La lithographie ne contient plus que 32 personnages (contre 34 pour l'oeuvre originale).

Et enfin une copie faite à partir de la lithographie. Quand cette dernière arrive en Angleterre, il semble qu'un ou plusieurs artistes la transformèrent pour avoir un nouveau tableau. Ces copies sont faciles à identifier, elles ne comportent que 30 personnages et on peut apercevoir que la fenêtre du fond a disparu.

Une copie, avec 30 personnages et la fenêtre du fond a disparu.
C'est cette copie que l'on trouve sur Wikipedia comme étant de Marlet.

N’empêche qu’actuellement sur eBay, cette copie indiquée comme étant l’œuvre originale de Marlet, est en vente pour plus de 12000 USD (plus de 10000 EUR).

Pour terminer, voici une variante de la lithographie publiée dans le journal l’Illustration du 10 janvier 1846, soit quelques jours après la publication du compte rendu du procès. 

Bref, Marlet est passé à côté de quelque chose...et Saint-Amant a flairé la bonne affaire.



mercredi 5 mai 2021

La Vie Parisienne (II)

Deuxième billet de blog consacré à la revue La Vie Parisienne.

Gaston Legrain - Supplément à L'Echiquier (juillet 1929)

Gaston Legrain est un formidable propagandiste du jeu d’échecs entre les deux guerres mondiales. C’est un des fondateurs de la FFE en 1921, mais également un membre du comité directeur de la FFE durant de nombreuses années. 
C’est lui qui crée la revue « Les Cahier de l’Echiquier Français » en 1925, et il a tenu de 1917 à 1940 la chronique d’échecs du journal L’Action Française. Il convient de préciser que L’Action Française était un journal nationaliste, royaliste et antisémite, qui sera interdit pour collaboration en 1944. 

Source : Retronews

Le 15 septembre 1918 dans l’Action Française, Gaston Legrain écrit :

Un des derniers dessins de La Vie Parisienne représente une élégante poupée entre deux galants. L’un d’eux est un bouffon et l’autre un cavalier antique. Titre : Un problème de jeu d’échecs Une reine aux prises avec un fou et un cavalier « Inutile de chercher la solution, dit la légende, la reine n’aura qu’à bouger pour les captiver l’un et l’autre ».
Peut-on concevoir plus parfaite ignorance du sujet traité ? Mais le dessin est si joli qu’il désarme toute critique.

Nous retrouvons à peu près le même texte dans le numéro 4 de 1927 de la revue Les Cahiers de l’Echiquier Français.

Voici ce dessin paru dans la Vie Parisienne du 24 août 1918. 
Vous ne manquerez pas de remarquer les pièces de style Régence en bas du dessin :-)

La Vie Parisienne - 24 août 1918 - Dessin de Chéri Hérouard

Dans les différents numéros des Cahiers de l’Echiquier Français se trouvent des questions intéressantes sur le jeu d’échecs, questions qui reviennent à chaque numéro en fonction des découvertes du moment. 
Dans ce même numéro 4 de 1927 des Cahiers de l’Echiquier Français, la douzième question est formulée ainsi :

N°12 – Dessins et légendes

Pourquoi les dessinateurs humoristiques ne font-ils presque jamais allusion aux échecs ? Parce qu’ils n’y comprennent goutte, évidemment. Pour la diffusion des échecs, les joueurs qui dépensent leur esprit autour des échiquiers devraient apporter des légendes à ces dessinateurs dont la tâche la plus laborieuse n’est pas de trousser un bon croquis mais d’écrire au-dessous quelques lignes spirituelles. Apportez-nous des légendes. Nous les ferons connaitre ici. Nous les communiquerons aux maîtres du crayon qui seront heureux de les illustrer et de les lancer à travers le monde.

Je n’ai pas encore vérifié s’il y a eu beaucoup de réponses à la question numéro 12, mais voici deux autres dessins humoristiques de Chéri Hérouard, le dessinateur du charmant dessin ci-dessus.

La Vie Parisienne - 19 juin 1920 - Dessin de Chéri Hérouard
Échec au Roi ! 

Magazine Fantasio - 1923 - Dessin de Chéri Herouard
Le Pion qui veut aller à Dame ! 

La Vie Parisienne (I)


Au hasard de mes recherches sur la Régence, j’ai découvert quelques articles et illustrations intéressantes dans le magazine La Vie Parisienne

Ce premier billet de blog sur cette revue montre un lieu insolite, puis les prémisses d’un divorce entre le Café de la Régence et les joueurs d’échecs. Le deuxième billet de blog se veut un peu plus … léger !

Couverture de La Vie Parisienne - 10 juillet 1920 - Source : Gallica

Créée en 1863, c’est un magazine un peu léger, précurseur des revues people de notre époque. Et dès le début du XXè siècle ont y trouve des illustrations érotiques. C'est dans cette revue que Colette publie en 1907 sa première nouvelle.

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Revenons à la Régence... L’auteur de l’article suivant est venu au Café de la Régence par curiosité pour les joueurs d’échecs et il les observe…

A noter la présence d’une femme parmi les joueurs, un fait suffisamment rare à l’époque pour être noté.
Il est fait mention de Vassily Soldatenkov, précurseur du gambit Marshall, pour lequel j’ai déjà consacré un article, d’Auguste Joliet, pensionnaire de la Comédie-Française et pilier du Café de la Régence pendant plusieurs décennies, ainsi que de Gestesi et du comte Villeneuve-Esclapon, deux membres de l'U.A.A.R (Union Amicale des Amateurs de la Régence).

La Vie Parisienne – 11 mars 1911

Il y a encore des sages à Paris.

Là-bas, dans une salle d’un café nocturne, à l’écart des soupeurs frivoles, abrités d’un orchestre bruyant par un comptoir encombré de bouteilles, ils siègent autour de petites tables, deux à deux, séparés l’un de l’autre, par de petites idoles qu’ils agitent tour à tout, qu’ils poussent soigneusement, précautionneusement ou projettent en avant avec fureur. (...)

Souvent les joueurs restent un quart d’heure sans faire un geste, comme hypnotisés par leurs morceaux de bois ; puis soudain, une main se lève, saisit un fou, un cavalier, une reine, qui franchit les obstacles, et s’immisce dans une mêlée. Il y a des idoles noires ; il y a des idoles blanches et elles luttent, elles se menacent, elles se guettent et elles se dévorent. On entend, au milieu du silence, une voix qui proclame : « Au Roi ! » Et finalement il ne reste plus qu’un pauvre roi immobilisé et déchu.

A l’heure où un peuple frivole se rend à des plaisirs nocturnes, les joueurs d’échecs viennent, après le labeur journalier, s’asseoir à leur place habituelle, le front soucieux, comme des généraux responsables des défaites de la veille. Les grands prêtres sont là, ils instruisent les adeptes ou luttent entre eux.
Dans ce cas, petit à petit, on se resserre autour d’eux ; ils n’ont bientôt plus la place de bouger. Les fronts se penchent ; des murmures flatteurs ou désapprobateurs accueillent leur jeu. Cela dure des heures. De temps en temps, on vient les voir, sans leur rien dire ; on hoche la tête, puis on va se rasseoir. On donne de leurs nouvelles : « Gestesi file un mauvais coton… Le comte de Villeneuve est bien imprudent. » Les plus audacieux discutent.

Illustration parue dans La Vie Parisienne du 13 juillet 1895.


Ils poussent le bois comme s’ils n’avaient fait que cela toute leur vie, comme s’ils n’avaient autre chose à faire au monde. Et quels drames pourtant ont rassemblé ici tant de nationalités diverses, tant d’existences hétéroclites, tant de types baroques !

Celui-ci a vu le jour dans les jardins parfumés de la Perse ; il a la tête pointue des saints marabouts. Et celui-là, par quelles ruses s’est-il échappé de Sibérie ? Sa barbe hirsute, sa cravate débraillée, son gilet qui bâille, disent assez qu’il en a vu de toutes les couleurs ! Cette femme aux regards étranges, aux cheveux en mèches rebelles, nul ne pourrait dire à quelle nationalité elle appartient ; elle parle toutes les langues avec volubilité.

Vers les minuit, le prince Soldatenkov, - yeux bleus, visage rose et frais, - apparaît en frac et en gilet blanc à boutons d’or. Un gros bonhomme à bajoues, les cheveux gris en coup de vent, les yeux ronds malicieux, la physionomie sans cesse en mouvement, tout le corps accompagnant le rythme de la musique voisine, la voix ronflante, va d’une table à l’autre, examinant les jeux ; sa figure s’étonne, se plisse, se déplisse, ses joues se gonflent, ses yeux roulent, sa bouche s’arrondi. C’est Joliet qui, son rôle terminé à la Comédie-Française, vient en reprendre un autre au temple des joueurs d’échecs.

Auguste Joliet - Atelier Nadar, vers 1895 - Source : Gallica

Il y en a d’autres : des pauvres et des riches, des nobles et des plébéiens, Russes, Hongrois, Allemands, Anglais, Scandinaves, Asiatiques et jusqu’à des Français. Et tous ces doux fanatiques oublient leurs vicissitudes humaines dans un petit coin de Paris, mêlés à la foule sans y être, à l’agitation publique sans s’émouvoir, au bruit sans y participer. Ils poussent le bois.
Il y a encore des sages à Paris.

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Dans ce second article, de La Vie Parisienne, il est question de la place des joueurs d’échecs qui se réduit comme une peau de chagrin au Café de la Régence et d’un orchestre qui fait beaucoup de bruit… 
Rappelons que 6 ans plus tard, en juin 1918, l’Union Amicale des Amateurs de la Régence, va claquer la porte du célèbre café, en désaccord avec son propriétaire du moment, Lucien Lévy.
Des joueurs d’échecs, dans une pièce dédiée au sein d’une brasserie à la mode, cela fait tâche et ce n’est pas favorable au chiffre d’affaire.
En tout cas, les prémisses d’un divorce sont là, même si l’article se veut humoristique.

Le Café de la Régence vers 1905-1910

La Vie Parisienne – 12 décembre 1912

Encore une vieille institution parisienne qui tend à disparaître !
Les joueurs d’échecs du café de la Régence qui vivent là depuis plus d’un siècle, eux que Diderot s’amusait à regarder pousser le bois, eux qui ont connu la brusquerie de Musset et le flegme de Byron, les joueurs d’échecs sont en état de siège. 

On les a d’abord repoussés dans une arrière-boutique ; ils s’y sont résignés. Puis on leur a infligé une musique cacophonique ; ils se sont contentés de n’y point prendre garde. Enfin maintenant ils sont priés de faire silence lorsqu’un pianiste qui prend du ventre et un violoniste trop vert exécutent des acrobaties en retombant rarement sur leurs propres pieds. 

Et les pousse-bois, gens réfléchis et persévérants, se demandent cependant s’ils ne vont pas être obligés d’émigrer dans quelque paradis béni où il n’y aurait pas de musiciens. Ils sont venus des quatre coins du monde pour résoudre entre eux d’une façon élégante les problèmes de l’échiquier ; ils s’imaginaient pouvoir se livrer à leur culte en toute quiétude et il leur faut subir en silence un crincrin énervant qui s’échine sur des pots-pourris tirés des œuvres de Wagner !

François, le fidèle serviteur de ces sages aux abois, lui qui, pourtant, est plus sage que tous ces sages, sourit avec une profonde commisération :
- On veut nous bourrer le crâne, dit-il, et avec des musiciens qui ne sont même pas tziganes !... Quelle pitié !

Un mois plus tard, c’est la suite de cet article… Il est question d’Eugène Deroste, président de l’UAAR qui essaye d’apaiser les choses.

La Vie Parisienne – 18 janvier 1913

La Vie Parisienne s’est faite dernièrement l’écho de quelques habitués du Café de la Régence, chez qui la passion des échecs exclut le goût de la musique, et qui trouvent que les flonflons d’un orchestre de tziganes ne sont pas très favorables aux savantes combinaisons du noble jeu de Philidor.
Le propriétaire du Café de la Régence s’est ému de notre écho et il nous a communiqué une lettre fort spirituelle du Président de l’Association des joueurs d’échecs, qui tiennent leurs séances autour de ses tables de marbre.

Il résulte de cette lettre que si, pour les joueurs d’échecs le silence est d’or, la musique est d’argent pour les propriétaires de café ; que les joueurs d’échecs qui ne savent point apprécier tout le charme de la Veuve Joyeuse ou d’un pot-pourri de Carmen sont beaucoup moins nombreux qu’on ne pourrait le croire ; et enfin que l’orchestre du Café de la Régence est excellent. Nous avons grand plaisir à en informer nos lecteurs.

Quelques années plus tard, la musique est toujours là, mais sans les joueurs d’échecs.
Le journal Le Petit Bleu de Paris du 26 février 1921 note la qualité de la musique qui est jouée au Café de la Régence. 

Source : Retronews

Où entendre de la bonne musique ? Au Café de la Régence, Place du Théâtre-Français. Tous les soirs, orchestre Léon Golbert, sous la direction du violoniste virtuose André Dartibe, premier prix du Conservatoire de Paris. Chaque jour, solo de violon.


La Régence, vers 1920 - Roger-Viollet


La présence d'un orchestre est vraiment mis en avant !
 

mardi 27 avril 2021

Promenade dans le quartier du Palais-Royal, présent et passé

La place du Palais-Royal vers 1890


J'ai déjà eu l'occasion de parler des différents changements de localisation des joueurs d'échecs au Palais-Royal. Voici un article récapitulatif et illustré par de courtes vidéos (15 secondes environ chacune) et des documents visuels de différentes époques.


Le quartier du Palais-Royal est situé "au-dessus" du musée du Louvre sur cette carte.


Sur cette photo satellite, j'ai entouré de rouge la place du Palais-Royal ainsi que le jardin.
On aperçoit également la Seine, l'ile de la Cité, ainsi que le jardin des Tuileries et le Louvre.


Ci-dessus le détail des positions des différents "chapitres" de cet article.

Chapitre 1
Commençons par la Place du Palais-Royal, également appelé place du Tribunat au début du XIXe siècle.


Le Café de la Régence est créé à la fin du XVIIe siècle sur cette place qui a une toute autre physionomie. Elle est plus petite et étroite, et on y accède par de nombreuses rues qui n'existent plus.
Dans le film il est possible de situer l'ancien café de la Régence là où se trouve le kiosque à journaux sur la droite (au début du film).
Le bâtiment gris de chantier, actuellement sur la place, correspond à l'emplacement du Château-d'eau détruit lors de la Révolution de février 1848.

La Prise du Château-d'eau en 1848.

Notez que l'on voit sur la gravure à droite : 243 - Café de la Régence
C'est l'adresse de l'ancien café, 243 rue Saint-Honoré.
Notez aussi le grand bâtiment derrière le Château-d'eau. Situé rue Saint-Thomas du Louvre (rue qui n'existe plus), c'est au rez-de-chaussée de celui-ci que Saint-Amant a sa boutique de vente de vin de Bordeaux.


Texier 1852 - Tableau de Paris.

Gravure de l'ancien Café de la Régence. 
Il y reste jusqu'en 1853, date de son expropriation et des travaux de percement de la rue de Rivoli qui marquent le début des grands travaux parisiens de Napoléon III.

Chapitre 2

Toujours la Place du Palais-Royal, mais vue en se retournant.


Nous voyons sur ce film le Conseil Constitutionnel.
Sur la droite de la place se trouvait l'Opéra de Paris qui brûla en 1781.

Gravure de Fichot vers 1880 - L'ancien Opéra de Paris Place du Palais-Royal.

Tableau de Vernet, intitulé : 31 juillet 1830 - Louis-Philippe quitte le Palais-Royal.
La place du Palais-Royal est un lieu central de l'histoire de France au XIXe siècle.

Chapitre 3

La Civette, la plus ancienne boutique de vente de tabac en France.
Son emplacement actuel ne correspond pas à son emplacement d'origine, mais cette boutique a toujours été à proximité de la place du Palais-Royal.
Pour ma part je pense que Lasker y a forcément acheté des cigares en allant à la Régence.


Chapitre 4

Voici, au fond, la Comédie Française (anciennement appelé "Théâtre-Français")



Vous remarquez la bouche de métro colorée que voici :


Il s'agit du Kiosque des noctambules.
C'est approximativement à cet endroit que se trouve à la fin du XVIIIe siècle le café Morillon.
Dans ce café, Deschapelles indique avoir appris à jouer aux échecs en 1798 et atteint son niveau de meilleur joueur du monde en 3 ou 4 jours...

Chapitre 5

L'emplacement du Café de l'Univers et l'avenue de l'Opéra.


Le Café de l'Univers est juste à côté du "nouveau" café de la Régence (sur la droite de l'image).
Le "nouveau" Café de la Régence s'installe en 1855 au 161 rue Saint-Honoré.
A noter qu'il est inauguré le 15 août 1855, au moment de l'exposition universelle, ce qui correspond à la fête nationale Française sous le second Empire, c'est à dire la "Saint-Napoléon" jour de naissance de Napoléon 1er.



L'Union Amicale des Amateurs d'échecs de la Régence est créée fin 1902 au Café de la Régence.
Cette association, issue de la loi de 1901, entre en conflit avec Lucien Lévy, propriétaire du café, en 1918.

L'U.A.A.R quitte alors la Régence pour se réfugier au 1er étage du café de l'Univers jusqu'en 1920.
Une nouvelle association, les Échecs du Palais-Royal, est créée.
Après 1920, l'association des Échecs du Palais-Royal trouvera refuge au café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal (voir plus loin).
Quant à la Régence, il faudra attendre les années 1930 pour y voir à nouveau une activité échiquéenne d'intérêt.

Chapitre 6

La Comédie Française, et sur la gauche des images, l'emplacement de la statue d'Alfred de Musset.



La statue d'Alfred de Musset, inaugurée en 1906, à quelques dizaines de mètres du Café de la Régence qu'il fréquenta en tant qu'amateur éclairé du jeu d'échecs


La statue sera retirée de la place en 1964.
Désormais elle est visible au parc Monceau à Paris.

Chapitre 7

Dans le film, l'avenue de l'Opéra, avec l'Opéra Garnier dans le fond, puis la Régence, le Café de l'Univers et le Louvre.


1922 All about cafe WH Ukers 1922 New York
Le Café de la Régence en 1922.



L'avenue de l'Opéra, depuis l'hôtel du Louvre, vers 1900 et de nos jours.

Chapitre 8

Le Café de la Régence est maintenant remplacé par l'office du tourisme du Maroc.



Une gravure célèbre parue dans le Monde Illustré en 1874.
Il s'agit de l'intérieur du Café de la Régence.


Couverture de la revue "La Stratégie" en 1886.
Le Café de la Régence est alors uniquement au 161 de la rue Saint-Honoré.


Au 163 de la rue Saint-Honoré se trouve le Café du Sport (photo de la fin du XIXe siècle).
Sur cette photo il est possible de lire/deviner le nom "Régence" sur la gauche.
En 1903, le Café de la Régence change de propriétaire, et Lucien Lévy achète également le Café du Sport pour agrandir la Régence.
 

Et nous avons alors un Café de la Régence qui occupe le 161 et le 163 de la rue Saint-Honoré.
Il s'agit alors plutôt d'un grand restaurant très fréquenté par les artistes du Théâtre-Français.
Les joueurs d'échecs ont-ils encore toute leur place dans un tel lieu ?
La fracture n'est elle pas inéluctable ?


Pour résumer :
1- Le 161 de la rue Saint-Honoré (rez-de-chaussée et 1er étage), là où le Café de la Régence s'installe en 1855.
2- Le 163 de la rue Saint-Honoré, anciennement le Café du Sport. Cet établissement est absorbé par la Régence en 1903
3- Le 1er étage du 163 est également intégré au Café de la Régence en 1903. 

Chapitre 9



Par opportunisme, une brasserie "Le Café de la Régence" ouvre en 2017 au 167 rue Saint-Honoré.
Ce lieu n'a strictement rien à voir avec le Café de la Régence "historique".
Je serai curieux de savoir si des joueurs d'échecs y seraient tolérés...

Chapitre 10


L'Hôtel Dodun situé au 21 rue de Richelieu, toujours dans le quartier du Palais-Royal.
C'est là que s'installe le Café de la Régence en 1854 en attendant la fin des travaux dans le quartier.
A noter qu'en 1903 lors des travaux d'agrandissement, les joueurs d'échecs trouveront leur place pour quelques mois dans un café de l'avenue de l'Opéra.

Chapitre 11


En route vers le jardin du Palais-Royal.
Nous marchons dans un passage privé pour aller de la rue de Richelieu vers la rue du Beaujolais, puis un autre passage nous permet d'entrer dans le jardin.

Chapitre 12

Nous voici dans les arcades du Palais-Royal.




C'est devant le Café de Foy que Camilles Desmoulins harangue la foule le 12 juillet 1789.
C'est également au Café de Foy qu'est créé le premier club d'échecs en France.


La prostitution au Palais-Royal en 1815

Les arcades du Palais-Royal n'ont pas toujours été un lieu de promenade innocent avec des boutiques de luxe. Il faut attendre 1836 pour que ce lieu perde ses prostitués et ses maisons de jeu.

Mais pour autant le quartier n'est pas très sûr, comme l'indique par exemple cette nouvelle brève parue dans le journal La Presse du 31 janvier 1845 :


Chapitre 13

Marchons vers le nord du jardin du Palais-Royal, plus exactement vers un jardin d'enfants, comme le montre ce film.





Source Gallica
C'est à cet endroit que ce trouve jusqu'en 1931 le Café de la Rotonde.
C'est là que l'association des Échecs du Palais-Royal va s'installer de 1920 à 1931, date de la démolition du Café de la Rotonde.
Et bien évidemment, quand il fait beau les échiquiers sont dehors.
Aujourd’hui il n'y a plus de joueurs d'échecs au Palais-Royal, vous en trouverez au jardin du Luxembourg.

Journal Excelsior du 23 février 1925. Source Gallica
La grille finale du tournoi international remporté par Alekhine.

Alexandre Alekhine face à Edgard Colle (Belgique) - Source photo Gallica
On reconnait Tartakower à la gauche d'Alekhine, ainsi qu'Alphonse Goetz debout à la gauche de Tartakower.

C'est donc au Café de la Rotonde que se joue le premier tournoi international d'échecs depuis 1900 en France.
Ce tournoi réunit Alekhine, Colle, Opocensky, Tartakower et Znosko-Borowsky (voir ci-dessus la grille finale du tournoi).
Alekhine n'est pas encore champion du monde et il est en France depuis 3 ans environ.

Chapitre 14


A la recherche d'un nouveau local, les joueurs d'échecs s'installent à l'été 1931 dans le Véfour, qui est alors un café.



C'est désormais un restaurant réputé de Paris, au décor classé.


C'est à cet endroit que ce tiennent des rencontres intercercles en mars 1943 dont j'ai parlé ici.
Le Véfour est vendu en 1944, et le nouveau propriétaire n'est pas complaisant avec les joueurs d'échecs. Cette vente marque la fin du jeu d'échecs au Palais-Royal.
L'association des Échecs du Palais-Royal déménage encore pour aller 5 rue de la Banque à quelques centaines de mètres.

Chapitre 15


En sortant du Palais-Royal par la galerie du Beaujolais (là où se trouve le Véfour) nous arrivons dans la rue du Beaujolais.
Au numéro 11 de cette rue est créé en 1879 le Cercle des Échecs de Paris, où se déroulera en 1880 le premier Tournoi National remporté par Samuel Rosenthal.

Chapitre 16

Enfin terminons cet article par une petite anecdote, avec le canon du Palais-Royal.

Source Gallica - Le Figaro du 1er avril 1833


Ce petit canon permettait à tout le quartier du Palais-Royal, y compris aux joueurs d'échecs, de connaitre l'heure de midi.


Je ne suis pas sûr que sa version actuelle soit fonctionnelle.
Et malheureusement il a été volé à plusieurs reprises.