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mercredi 18 octobre 2023

Le Grand tournoi d’échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 – 2 sur 2

Suite de l’article sur le grand tournoi d'échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889.

Comme on peut le lire dans le journal Gil Blas du 7 décembre 1888, Marie François Sadi Carnot, le nouveau Président de la République, ne semble pas très intéressé par le jeu d’échecs, contrairement à son prédécesseur Jules Grévy. 
 
Portrait officiel du président de la République Marie François Sadi Carnot
 
Gil Blas 7 décembre 1888 – Par Jules Arnous de Rivière

« L’Association Française des Échecs (et autres jeux de combinaison) a pris comme on sait l’initiative d’un projet de concours international à l’Exposition de 1889.

Les instances qui ont été faites auprès de M. le président de la République pour obtenir des objets d’art se sont brisées jusqu’à présent contre un non possumus très inattendu ; on ne donnerait pas de prix d’encouragement au troisième congrès des échecs, parce qu’on en refuse aux nombreuses Sociétés de gymnastique, qui toutes sollicitent un vase de Sèvres.

La raison me parait être discutable ; La gymnastique ne peut être représentée que par un comité central de même que l’escrime, ou l’équitation, ou le yachting, etc., et on trouve dans tous les pays des récompenses officielles pour ces exercices et sports d’une utilité incontestable. Les échecs considérés comme une école de gymnastique intellectuelle et l’antidote des jeux de hasard, avaient été jusqu’à ce jour généreusement dotés par le gouvernement.

Espérons encore que la question sera examinée de nouveau en haut lieu ; quoi qu’il advienne il faut que le troisième grand congrès se fasse à Paris l’an prochain – a cet effet le comité de « L’Association » est entré en pourparlers avec les diverses Sociétés ou se rencontrent les amateurs d’échecs riches et influents. Le temps presse. »


Jules Arnous de Rivière se démène pour réunir les fonds nécessaires à l’organisation du tournoi.
Il contacte plusieurs chroniqueurs de journaux afin de faire appel aux souscripteurs.
 
Retronews - La France - 11 février 1889

Par exemple dans le journal La France (édition de Paris) le 11 février 1889.
Le courrier d’Arnous de Rivière se termine ainsi

« (…) Il est à peu près sûr qu’en dépit du mauvais vouloir de quelques-uns et de l’indifférence du plus grand nombre nous réunirons assez d’adhérents, riches, généreux, zélés et compétents pour faire les fonds et la besogne. Seulement il n’y a pas de temps à perdre.(…) »

Effectivement le temps passe vite. Après avoir promis son aide (voir le précédent article), le Salon Bibliographique s’implique. Une aide va être demandée à la ville de Paris, et la souscription est ouverte.
 
La Stratégie – Avril 1889 (à noter l’erreur typographique dans l’article à la troisième ligne)

Nous avons le plaisir d’annoncer qu’il y a bon espoir de voir organiser à Paris un grand tournoi international pendant le cours de l’Exposition. Un groupe influent d’amateurs du Salon Bibliographique, après entente avec M. A. de Rivière, membre délégué de l’Association Française des Échecs, a ouvert une souscription et a sollicité un prix de la Ville de Paris ; si tout va bien le tournoi sera commencé le 15 Août prochain. Les personnes désireuses de participer à la réussite de cette dernière tentative, sont invitées à envoyer leur souscription dont le minimum a été fixé à cent francs. »

Le lieu du tournoi est déjà fixé. Ce sera dans les locaux du Salon Bibliographique 195 boulevard Saint-Germain.
 
Retronews - La Liberté du 23 avril 1889

Après la présidence de la République, c’est au tour de la ville de Paris de refuser d’aider à l’organisation du tournoi d’échecs. Les nuages s’amoncellent… 
 
Retronews - La France (édition régionale) 7 mai 1889

Samuel Rosenthal finit enfin par passer une annonce du tournoi avec un certain retard dans sa chronique du journal Le Monde Illustré. L’appui de Rosenthal peut être déterminant, car le Grand Cercle et Cercle des échecs est fréquenté par une riche et influente bourgeoisie parisienne.
 
Gallica - Le Monde Illustré – 29 juin 1889

La souscription touche à sa fin...
 
 Retronews -Gil Blas 22 juillet 1889

Le 24 juillet 1889, le journal Le Siècle fait les comptes. Les souscripteurs ne sont pas assez nombreux.
Mais on peut remarquer que le cercle le plus riche par ses membres, à savoir le Grand Cercle et Cercle des échecs de Paris, n’a offert que 200 francs… C’est-à-dire deux souscripteurs en tout et pour tout.
En sous main Samuel Rosenthal a sans doute œuvré pour torpiller le projet initié par Jules Arnous de Rivière. Au petit jeu des vengeances personnelles, c’est Samuel Rosenthal qui va gagner, au détriment de l’intérêt général. 
 
Retronews - Le Siècle 24 juillet 1889
 
Rosenthal publie dans le Monde Illustré du 3 août 1889 le courrier qui marque la fin du projet.
Il n'y aura pas de tournoi d'échecs...
 
Gallica - Le Monde Illustré - 3 août 1889

Jules Arnous de Rivière a parfaitement compris.
Ainsi dans l’Écho de Paris du 6 août 1889.

« (…) Une singulière apathie régnait parmi les amateurs en état de faire le sacrifice de la somme de cent francs réclamée comme un minimum de souscription et ce qu’il y a eu de plus désolant et de plus significatif c’est que le groupe des joueurs d’échecs que l’on supposait dévoué (je veux parler des membres du Cercle du boulevard Montmartre), est précisément le groupe où l’indifférence est devenue une force d’inertie, force qui a paralysé les louables efforts du Salon Bibliographique et de l’Association Française des échecs. (…) »

Ou bien encore dans Gil Blas du 11 août 1889. L’amertume est là pour jules Arnous de Rivière.
 
Retronews - Gil Blas 11 août 1889

ECHECS

Tournoi International à Paris en 1889

Les efforts combinés de l'Association française des échecs et du Salon bibliographique, pour arriver malgré la pression du temps à organiser un International n'ont pas été couronnés de succès.
Que ceux qui ont été lents à faire connaitre leur adhésion, que ceux qui sont restés réfractaires gardent la responsabilité d'un avortement quelque peu honteux. On s'attendait partout en Europe et en Amérique à voir s’engager à Paris une de ces grandes mêlées qui attestent et poussent toujours plus avant les progrès du plus noble et du plus fécond des exercices intellectuels.
Les principaux joueurs du monde se préparaient à venir disputer le rang aux joueurs français; ils s'en faisaient fête.

Que fallait-il pour rendre le tournoi possible ? Une somme d'argent de très minime importance relativement à la fortune considérable de plusieurs membres de notre corporation, mais tandis que les uns souscrivaient généreusement et avec bonne grâce, d'autres se cantonnaient dans une abstention qui ressemble bien à de l’hostilité, et cependant le comité provisoire composé des personnes les plus distinguées avait convié tous les groupes d'amateurs d'échecs à seconder son action éminemment libérale et large. — C'en est fait maintenant, l'heure est passée, l'occasion est perdue; quand serons-nous à même de réparer cette faute ?

Pour montrer qu’il en est parfaitement capable, Samuel Rosenthal organisera, avec le concours du Grand Cercle le tournoi d’échecs de l’exposition universelle de Paris en 1900. Ceci sans faire appel à une souscription extérieure au Grand Cercle, et en privatisant totalement le tournoi.

Que devient l’Association Française des échecs après l’échec cuisant de l’organisation du tournoi de Paris en 1889 ? A suivre…

jeudi 20 octobre 2022

La naturalisation française de Samuel Rosenthal

Dans un précédent article, j'abordais ce que je pensais être la naturalisation de Samuel Rosenthal, figure incontournable des échecs en France de 1864 (année de son arrivée en France) à 1902 (année de son décès). 
 
En fait, cet ancien article confondait deux notions séparées pour obtenir la nationalité Française à cette époque (fin XIXe siècle) : une première étape dite "d'admission à domicile", état intermédiaire entre le statut d'étranger et celui de citoyen Français, puis la naturalisation proprement dite quelques années plus tard. J'ai donc remanié cet ancien article incorrect et ce présent article apporte des nouveaux éléments.

Photo de Samuel Rosenthal publiée dans son livre sur le tournoi de Paris en 1900.
Fonds Mennerat

Cette première étape "d'admission à domicile" de Rosenthal date de décembre 1884, via un décret signé par le président de la République (voir le précédent article), et publié seulement en fin d'année 1887.

Est-ce Rosenthal lui-même qui a entretenu la confusion sur sa naturalisation ? Car en décembre 1886, son ami, le britannique Leopold Hoffer (fondateur de la revue d'échecs Chess Monthly) écrit dans The Fortnightly Review de décembre 1886 :

Il est maintenant naturalisé Français 

Alors que ce n'est pas vrai !
Et la confusion apparait également dans l'article nécrologique paru dans La Stratégie en 1902, où il est mentionné "(il) se fit naturaliser français en 1888".

La Stratégie

Dans son dossier de naturalisation (archives Nationales) la date officielle ne s'y trouve pas, mais on trouve le document dans les archives Nationales en ligne
 
BB/34/397 Décret de naturalisations du 26 décembre 1889 - 5180 X 84 ROZENTHAL, Samuel ROZENTHAL,

Samuel Rosenthal est donc naturalisé Français le 26 décembre 1889.

Rozenthal (Samuel) professeur d'échecs né le 7 septembre 1837 à Suwalki (Pologne russe) demeurant à Neuilly (Seine).

Voici une lettre de motivation de Rosenthal, suivi du soutien de son ami Joseph Reinach, directeur du journal La République Française, où Samuel Rosenthal tenait la chronique d'échecs.


Archives Nationales - Notez que Rosenthal signe lui-même son nom avec un Z.
Pour quelle raison ? Mystère...
 

Paris le 24 juin 1889

S. Rozenthal demeurant à Neuilly-sur-Seine, Avenue du Roule 46 bis, Villa du Roule 12, prie de vouloir bien lui accorder la naturalisation comme citoyen français et l’affranchissement de la taxe.

A son Excellence
M. Le Ministre de la Justice

Né en Pologne, venu à Paris par suite des évènements de 1864, le soussigné s’est occupé depuis ce temps exclusivement du jeu des Echecs. Il a représenté la France dans différents congrès d’échecs internationaux, est devenu champion attitré des joueurs français depuis le concours national de 1881, et a été nommé par le gouvernement espagnol chevalier de l’ordre de Charles III par suite de ses travaux sur les échecs.
Actuellement il est rédacteur du département des échecs à la « République Française » et au « Monde Illustré ».
Par décret de M. le président de la République, n° 5180 du mois d’octobre 1884, l’admission de domicile en France lui a été accordée.
Il vient maintenant solliciter de la bienveillance de M. le Garde des Sceaux, de bien vouloir lui accorder la naturalisation comme citoyen français et de vouloir l’affranchir de la taxe.

Agréez, Monsieur le ministre, l’expression de ma plus haute considération

Votre dévoué serviteur
Samuel Rozenthal

Et le courrier de soutien de Joseph Reinach 

Joseph Reinach (ici en 1912), directeur du journal La République Française, et ami de Rosenthal.
 

Archives Nationales
 
Paris, le 30 juin (1889)

La République Française
42, Chaussée d’Antin
Cabinet du directeur politique

Mon cher ministre
Permettez-moi de vous recommander bien instamment la demande ci-jointe de mon ami Rosenthal, rédacteur à la République Française, le plus grand maitre es-arts des échecs des deux mondes, champion français dans vingt tournois. Il n’y a qu’une signature à donner pour faire la joie d’un français de cœur qui veut être un français de fait.

Votre très affectionné,
Joseph Reinach

mercredi 11 avril 2012

Une histoire de vase de Sèvres

Le vase de Sèvres offert par le Président de la République au champion de France semble être une tradition bien ancrée.

Le site de la FFE nous apprend que :

Le premier championnat de France, qualifié "d'officieux" car il s'est déroulé avant la création de la FFE en 1921, s'est disputé à Lyon du 26 au 31 juillet 1914. En raison de l'appel à la mobilisation générale de la 1re guerre mondiale, le 1er août 1914, la réunion au cours de laquelle la Fédération Française des Echecs devait être créée fut annulée. Le vainqueur, Alphonse Goetz, reçut un vase de Sèvres, offert par le Président de la République, qui deviendra le traditionnel trophée du champion et de la championne de France.
Deux ans après la création de la FFE (1921), naissait le championnat de France officiel (1923) qui dès lors sera organisé chaque année (sauf en 1939, 1944 et 1960).

Je vous invite également à consulter le site "Héritage des échecs Français" qui retrace notamment la "préhistoire" si l'on peut dire du championnat de France. Et l'on découvre que le président de la République offre notamment un vase de Sèvres lors des tournois nationaux.

Mais les choses n'ont pas été si simple par le passé, car hormis Napoléon III puis Jules Grévy, les chefs d'état français n'ont pas eu la même disposition vis-à-vis du jeu d'échecs.
A l'occasion de l'exposition universelle de Paris en 1889, les joueurs d'échecs (et notamment ceux du café de la Régence) essayèrent de mettre sur pieds un tournoi d'échecs international à l'image de celui d'une précédente exposition en 1867.

Voici un petit article paru dans "Le Gaulois" édition du dimanche 7 juillet 1889 (Source BNF Gallica)

Un Tournoi d’échecs

Une souscription, dont le minimum est fixé à cent francs par personne, s’ouvre au Salon bibliographique, 2, rue Saint-Simon, pour l’organisation d’un grand tournoi international d’échec, à l’occasion de l’exposition.
Voici la composition provisoire :
MM. le général marquis d’Andigné, sénateur, président ; le comte Bernard d’Harcourt, vice-président ; Alfred Barbaut, trésorier ; Léonce Vié, secrétaire ; Bertrand Lysen, A. de Boistertre, le vicomte de Champeaux-Verneuil, le comte de Chantérac, Louis Griveau, H.Guéneau de Mussy, le comte A. de Kerouartz, le marquis de Sassenay.
La France sera représentée à ce tournoi, qui aura lieu vers la fin août, par M. le conseiller Albert Clerc et M. Arnous de Rivière.
Un comble pour terminer. Un personnage officiel est allé trouver M. Carnot, pour le prier de donner, comme Napoléon III, comme M. Grévy, un vase de la manufacture de Sèvres – ce qui ne lui coûte rien. Le président de la république a répondu : "Non, je ne puis entrer dans cette voie ; si je donne un objet pour les échecs, je serais obligés d’en donner pour tous les concours : gymnastique, tir, etc. ; la manufacture n’y suffirait pas.".


(Source BNF Gallica - Journal "Le Gaulois" du dimanche 7 juillet 1889)