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vendredi 2 octobre 2026

Le visage de Philidor à travers ses portraits

À quoi ressemblait vraiment Philidor ?
 
La question semble simple. Pourtant, lorsqu’on rassemble les images qui le représentent, les visages ne sont pas toujours les mêmes. Ici un homme au profil fin et au nez très marqué, là un visage plus plein ; ailleurs encore le sourire presque malicieux immortalisé par Pajou.

Il existe en outre quantité de gravures, lithographies, peintures ou sculptures réalisées après sa mort. Mais leur nombre est trompeur : beaucoup ne sont pas de nouveaux portraits. Ce sont les descendants de quelques images originales, copiées et recopiées pendant deux siècles.
 
L’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on ouvre les anciennes Chroniques Philidoriennes. Ces bulletins n’ont pas été rédigés par des historiens observant Philidor de loin. Ils ont été créés par ses descendants et pour sa famille. Derrière les œuvres des musées apparaissent alors des souvenirs beaucoup plus personnels : un buste vu chez un cousin, un bronze commandé par des grands-parents, des portraits comparés les uns aux autres...
 
En somme, il existe deux généalogies : celle des descendants de Philidor et celle de ses portraits.
 
Portrait de Philidor, par Charles-Nicolas Cochin 1771
Exposé au musée de Dreux en 2025 
Collection privée
 
Cochin et Saint-Aubin : le Philidor de profil
 
Commençons par l’un des visages les plus familiers de Philidor : celui dessiné par Charles-Nicolas Cochin fils en 1771. Philidor a quarante-quatre ans. Il apparaît de profil, avec un visage assez long, un front élevé et un nez très caractéristique. Cette image est importante parce qu’elle semble avoir été réalisée d’après nature et qu’elle va devenir l’une des grandes matrices de l’iconographie philidorienne.
 
En 1772, Augustin de Saint-Aubin la transpose en gravure. La notice de la Bibliothèque nationale est sans ambiguïté : « C. N. Cochin filius delin. ; Aug. de St Aubin sculp. 1772 ». BnF Catalogue général
 

Augustin de Saint Aubin 1772

La gravure connaîtra plusieurs étapes de fabrication. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un exemplaire identifié comme le quatrième état sur quatre dans le catalogue de Bocher. Voilà déjà un petit piège iconographique : quatre états ne signifient évidemment pas quatre portraits. C’est la même plaque, modifiée au cours de son travail.

Puis commencent les copies. Au XIXe siècle, d’autres graveurs reprennent ce profil. Dans la Chronique Philidorienne de 1988, Jean-François Dupont-Danican en reproduisait plusieurs, notamment des images données comme exécutées par Porteau et Masson « d’après Cochin ». 
 

Le premier arbre est donc assez facile à dessiner :
Cochin > Saint-Aubin > copies et adaptations postérieures.
 
Bartolozzi : le même Philidor ?
 
Cinq ans plus tard apparaît pourtant un autre visage. La nouvelle édition de l’Analyse du jeu des échecs, publiée à Londres en 1777, s’ouvre sur un portrait de Philidor par Francesco Bartolozzi.
 

Philidor par Bartolozzi 

Lorsque l’on place le Bartolozzi à côté du Cochin, la différence saute aux yeux. Le profil, le nez, le menton ne coïncident pas vraiment. On reconnaît Philidor parce que l’image nous dit que c’est Philidor, mais ce n’est manifestement pas la reproduction mécanique du dessin de Cochin. Cette différence intriguait déjà la famille. Dans la Chronique de 1988, Jean-François Dupont-Danican compare justement les deux portraits et s'interroge sur leur ressemblance. Chronique 06 (1988)
 
Surtout, Bartolozzi signe son portrait « F. Bartolozzi delin. et sculp. » : il se présente donc comme celui qui a dessiné et gravé l’image. Pour l’instant, rien ne permet donc de faire de son portrait un simple dérivé de Cochin. Il vaut mieux le considérer comme un deuxième type de Philidor. Lui aussi aura ses enfants.
 
La BnF conserve notamment une gravure exécutée à Leipzig par Gottlob August Liebe. Cette fois la filiation est écrite noir sur blanc sous le portrait :
F. Bartolozzi del. ; G. A. Liebe sc. Lipsiae.
 
 
Philidor par Gottlob August Liebe, d'après Bartolozzi

Liebe ne prétend pas proposer un nouveau visage de Philidor : il copie Bartolozzi. C’est un point essentiel pour comprendre toute cette iconographie. Devant une représentation ancienne de Philidor, la première question ne devrait pas être « qui l’a dessinée ? », mais plutôt : de quelle image descend-elle ?

Pajou : quand le portrait devient un souvenir de famille
 
En 1783, nous changeons complètement de registre. Philidor a cinquante-six ans lorsque Augustin Pajou modèle son buste. L’exemplaire conservé aujourd’hui au musée Carnavalet est une terre cuite de 49 centimètres de haut. Au dos sont gravés le nom du sculpteur et la date : « Pajou, 1783 ». Sur le devant apparaissent une lyre et le nom de Philidor. Le musée l’a reçu en 1977 de la Société des Amis du musée Carnavalet et de la Lutèce Foundation de New York. 
 
 

Philidor par Pajou - Musée Carnavalet, Paris

Mais la notice d’un musée ne raconte qu’une partie de l’histoire. Pour cela, il faut retourner à la Chronique Philidorienne. Dans le numéro 3 de 1982, Jean-François Dupont-Danican raconte avoir vu différents exemplaires du buste, notamment en terre cuite ou en majolique, et les avoir comparés. Nous ne sommes plus dans l’histoire de l’art abstraite : les bustes circulent encore dans la famille et chez ses proches. 
 
 
 
Puis arrive une anecdote formidable. Ses grands-parents souhaitaient posséder leur propre Philidor en bronze. Ils auraient donc demandé à leur cousin Gabriel Jousset de faire réaliser un moule par le sculpteur Sollier, à partir d’un exemplaire en terre cuite. Le bronze entra ainsi dans la famille. Et il disparut lors des incendies du Havre en 1940.

Toujours selon Jean-François Dupont-Danican, Sollier aurait conservé le moule et l’aurait ensuite remis au Louvre. L’histoire est précieuse : elle montre que, cent cinquante ans après Pajou, son Philidor était toujours suffisamment présent dans la famille pour que l’on souhaite en posséder une réplique.

En 1997, la Chronique revient encore sur la question et évoque quatre exemplaires du buste, tous jugés très ressemblants. Prudence, cependant : cela ne signifie pas nécessairement quatre terres cuites modelées personnellement par Pajou. Entre un original, un moulage ancien, une copie et une reproduction tardive, il faudra essayer de remettre un peu d’ordre.

Mais le témoignage montre à quel point le buste faisait partie de la mémoire familiale. En 2007 encore, Monique Pradal commence son article consacré aux amis de Philidor par « l’aimable buste de F. A. Philidor, malicieux et souriant, que nous a laissé A. Pajou », avant de parler tout naturellement de Philidor comme de « notre ancêtre ». 

Cette petite expression résume presque tout. Pour nous, le Pajou est une œuvre de musée. Pour ceux qui écrivaient la Chronique Philidorienne, c’était aussi le visage d’un aïeul.

Les enfants de Pajou
 
Cette popularité explique que le buste ait engendré à son tour quantité d’images.
 



La Chronique de 1988 en reproduit plusieurs. Certaines gravures ou lithographies reprennent le profil en l’inversant, phénomène banal dans la reproduction gravée. Une autre représentation publiée dans La Revue musicale en 1921 paraît aujourd’hui assez peu ressemblante, mais appartient à cette longue histoire des transformations du visage de Philidor. 
 
 
 

La Revue Musicale - 1921

Plus curieux encore : la même Chronique reproduit un portrait peint, en ovale, représentant Philidor avec une partition d’Ernelinde. Le bulletin affirme que cette peinture, de 82 × 65 cm, a elle aussi été réalisée d’après le buste de Pajou. Pour le moment, cette peinture demeure mystérieuse. Nous n’en connaissons ni l’auteur, ni la date, ni la localisation actuelle. Mes recherches dans les catalogues disponibles ne m’ont pas permis de la retrouver. Voilà peut-être un bel exemple de document qui était parfaitement familier à la génération ayant rédigé les premières Chroniques et dont nous avons aujourd’hui peut-être perdu la trace.
 
1788 : un Philidor presque méconnaissable
 
Cinq ans après Pajou apparaît pourtant un portrait qui pose un tout autre problème. En 1788 est publiée la partition du Carmen Saeculare. Son superbe titre-frontispice est dessiné par Pietro Antonio Martini et gravé par Huguet. La BnF confirme ces attributions. 
 
 
Trois portraits dominent la composition : Horace, Catherine II de Russie et, à droite, Philidor. Et ce Philidor est étrange. La Chronique de 1982 l’avait déjà repéré et parlait d’un nouveau profil de Philidor.
 
Grâce à l'excellente numérisation de Gallica, on peut aujourd'hui l'examiner de très près. Le contraste avec les autres portraits est frappant. Le visage est beaucoup plus rond. Les joues sont pleines. Le menton est lourd. Le nez paraît plus court. On est bien loin du visage mince et très individualisé sculpté par Pajou cinq ans auparavant. Il faut évidemment rester prudent.
 
Entre cinquante-six et soixante et un ans, Philidor a pu changer physiquement. Martini peut avoir travaillé d’après un dessin aujourd’hui disparu. Il peut aussi avoir simplifié ou embelli son modèle pour l’intégrer à cette grande composition allégorique. Ou, plus simplement, son portrait peut ne pas être très ressemblant.
 
Mais une chose me paraît difficile : voir dans ce médaillon une simple copie de Cochin, Bartolozzi ou Pajou. Pour le moment, il faut donc lui conserver une place à part. Nous avons peut-être ici un quatrième visage de Philidor, dont le modèle reste inconnu.
 
Du portrait de famille au monument parisien
 
L’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Philidor. Lorsque le nouvel Opéra de Paris est construit au XIXe siècle, son nom entre dans une autre dimension. Sur la façade du Palais Garnier apparaît un buste de Philidor, œuvre du sculpteur Adolphe Itasse. Et cette fois, plus personne n’a évidemment pu faire poser le modèle. La Chronique Philidorienne de 1982 le décrit comme un buste « à l’antique », inspiré des gravures antérieures. 

La transformation est spectaculaire. Dans Cochin, Bartolozzi ou Pajou, nous regardions encore un individu : son nez, son regard, ses rides, son sourire.
 

Au Palais Garnier, nous regardons désormais un grand homme. Les vêtements contemporains disparaissent. Le portrait est simplifié, monumental, presque intemporel. Philidor prend place sur la façade d’un des grands temples de la musique française. Et ce détail mérite d’être souligné : c’est le musicien que Paris choisit d’honorer. Pas le joueur d’échecs.

Le visage qui avait circulé dans les livres et dans les familles est désormais sculpté dans la pierre de l'Opéra.

Des portraits qui ont eux aussi une généalogie
 
Finalement, plus on rassemble les images de Philidor, moins il y a de « vrais » portraits. C’est tout le paradoxe. Derrière des dizaines de représentations, nous retrouvons quelques grandes matrices : Cochin, Bartolozzi, Pajou, auxquelles il faut ajouter cet étrange profil du Carmen Saeculare dont l’origine reste à déterminer.

Puis viennent leurs descendants : Saint-Aubin, Liebe, les gravures du XIXe siècle, les lithographies, la peinture d’Ernelinde, le buste monumental de l’Opéra...

Les anciennes Chroniques Philidoriennes donnent à cette histoire une saveur particulière parce qu’elles permettent parfois de suivre ces images hors des musées.
 
On y voit un descendant comparer plusieurs bustes ; des grands-parents demander une reproduction en bronze ; un cousin servir d’intermédiaire avec un sculpteur ; un objet disparaître dans les bombardements du Havre ; un autre portrait être simplement reproduit avec la mention « peinture », comme si tout le monde savait alors de quel tableau il s’agissait.

Aujourd’hui, nous devons parfois repartir à la recherche de ces objets. C’est peut-être la meilleure manière de résumer cette petite enquête : les portraits de Philidor ont connu, eux aussi, une histoire familiale. Certains descendants sont parfaitement identifiés. D’autres ont disparu. Et quelques-uns attendent encore qu’on les retrouve, comme nous le verrons plus tard...

samedi 12 septembre 2026

Philidor et le jeu de dames

Sur les traces de Sergio Boffa et de son très bon livre sur Philidor, j'ai cherché à approfondir ce qu'il avait écrit concernant Philidor et le jeu de dames. C'est l'objet de cet article.
 
François-André Danican Philidor est entré dans l’histoire comme le plus grand joueur d’échecs de son temps. On sait beaucoup moins qu’il possédait également une solide réputation au jeu de dames à la polonaise, pratiqué sur un damier de cent cases.

Quelle était réellement sa force à ce jeu ? Les témoignages sont nombreux, parfois contradictoires. Nous possédons même six positions qui lui sont attribuées. Et sa réputation fut telle qu’en 1785 un libraire d’Amsterdam n’hésita pas à publier sous son nom… un traité qu’il n’avait jamais écrit. 
 
 
« Le premier joueur de dames polonoises »

La première mention est spectaculaire. En 1755, l’article « Échecs » de l’Encyclopédie présente Philidor comme « peut-être le premier joueur de dames polonoises qu’il y ait jamais eu » (Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. V, 1755, article « Échecs »).
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Philidor a alors moins de trente ans. Quinze ans plus tard, sa réputation demeure intacte. Dans la Correspondance littéraire du 1er décembre 1770, à l’occasion de la parution de l’Essai sur le jeu de dames à la polonaise de Manoury, on lit :

« Philidor, le plus grand joueur d’échecs qu’il y ait peut-être en Europe, est encore plus fort, s’il est possible, dans le jeu de dames polonaises. » (Correspondance littéraire, philosophique et critique, 1er décembre 1770, éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier, t. IX, p. 183).
 

 


 
 
 
 
 
 
La formule est remarquable : au moment même où Philidor domine le monde des échecs, certains le considèrent comme encore meilleur aux dames. 
 
Les dames lui auraient permis de vivre en Hollande

Cette réputation trouve un écho dans les biographies ultérieures. George Allen raconte dans The Life of Philidor qu’en 1745, alors que le jeune Philidor se trouve sans ressources en Hollande, son habileté aux échecs mais aussi aux dames lui permet de gagner quelque argent dans les cafés de Rotterdam puis d’Amsterdam (George Allen, The Life of Philidor, Philadelphie, 1863, p. 22-23). Le Palamède rapporte la même tradition en 1836 :

« le jeu des échecs et le jeu de dames dans lequel il était aussi de première force, lui servirent de ressources pendant son séjour en Hollande »

et ajoute en note que six positions composées par Philidor se trouvent dans l’ouvrage de Dufour (Le Palamède, t. I, 1836, p. 150-151). Il ne s’agissait donc manifestement pas pour Philidor d’un simple passe-temps occasionnel. 
 
Mais George Walker tempère sérieusement la légende

Tous les témoignages ne sont cependant pas aussi enthousiastes. Dans la notice biographique placée en tête de son édition de The Celebrated Analysis of the Game of Chess en 1832, George Walker estime que la force de Philidor aux dames a été quelque peu exagérée par l’Encyclopédie.

Walker le considère bien comme un joueur « first-rate », donc de premier ordre, mais affirme qu’il n’était pas l’égal de M. Le Blonde et de plusieurs autres grands joueurs de dames de son époque (George Walker, The Celebrated Analysis of the Game of Chess, Londres, 1832, « Memoirs of Philidor », p. xiv, note). George Allen reprend précisément cette réserve dans sa biographie de 1863.


La nuance est importante. Walker ne prétend nullement que Philidor était un joueur moyen : il conteste seulement l’image du champion absolu des dames que l’Encyclopédie avait contribué à construire. D’autres témoins restent au contraire très élogieux. Allen cite notamment Saint-Amant, qui écrit dans Le Palamède que Philidor était aux dames « d’une force tout-à-fait supérieure », tout en ajoutant qu’il y attachait moins d’amour-propre qu’aux échecs. 
 
Six positions attribuées à Philidor

Heureusement, nous ne disposons pas uniquement de témoignages. En 1807-1808 paraît à Paris, chez Everat, le Recueil de coups de Dames et de fins de parties difficiles de M. Dufour. Sa table attribue explicitement six positions à Philidor : les numéros 3, 43, 86, 229, 274 et 322.
 
 


 
Quelques intitulés sont particulièrement intéressants :

n° 3 : « M. Philidor au Hollandais » ;
n° 86 : « M. Philidor à M. Léger » ;
n° 229 : « M. Philidor à M. C*** ».

Le nom de Léger est évidemment troublant puisqu’un joueur de ce nom fréquentait également le milieu échiquéen parisien et est traditionnellement associé au Traité des Amateurs. Il pourrait s’agir du même homme, sans pouvoir encore l’affirmer.

J’ai ressaisi les six positions dans une étude sur le site internet Lidraughts afin de contrôler les solutions données par Dufour : les six semblent correctes, mais je n'ai pas du tout le niveau aux dames pour les évaluer. Il vous faudra peut-être créer un identifiant Lidraughts pour les rejouer sur un damier.
Ces positions constituent donc les rares traces techniques dont nous disposons aujourd’hui pour juger directement le Philidor joueur de dames. 
 
Un traité de dames « par le Sieur Philidor »

Sa réputation dans ce domaine était en tout cas suffisamment grande pour qu’elle soit exploitée commercialement. En 1785, paraît à Amsterdam, chez Gaspard Heintzen, un ouvrage intitulé : Traité du jeu de dames à la polonoise, par le Sr. Philidor, de l’Académie de Paris.
 

La page de titre ne laisse planer aucun doute : le livre est présenté comme une œuvre de Philidor. Pourtant, la comparaison avec l’ouvrage publié quinze ans auparavant par Manoury est accablante. La véritable édition de 1770 porte le titre Essai sur le jeu de dames à la polonoise, « par le Sieur Manoury, Marchand Limonadier, au coin du Quai de l’École », publiée à Paris chez Knapen et Delaguette. Or le texte de 1785 est, à quelques adaptations près, le livre de Manoury. 
 
Philidor parle avec les mots de Manoury

L’« Avertissement de l’auteur » fournit une démonstration presque comique. En 1770, Manoury explique avoir trouvé un ouvrage intitulé L’Égide de Pallas et décidé d’en reprendre ce qui pouvait s’appliquer au nouveau jeu de dames à la polonaise. Il écrit notamment :

« je me suis approprié tout ce que j’ai trouvé dans l’Égide de Pallas… »

puis décrit les règles, positions et coups qu’il a réunis dans son livre. Quinze ans plus tard, le prétendu Philidor tient exactement le même discours à la première personne : il se serait lui aussi approprié les éléments de L’Égide de Pallas, aurait lui-même réuni les coups et composé l’ouvrage. On fait donc littéralement parler Philidor avec les mots de Manoury. 
 
Une copie, mais une copie légèrement actualisée

L’édition d’Amsterdam n’est pourtant pas une simple reproduction mécanique. Quelqu’un a repris et retouché le texte. Manoury écrivait en 1770 :

« Il a paru en 1767, chez la veuve Duchesne, un Almanach de perte & de gain… »

En 1785, la phrase devient :

« Il a paru en 1782, un Almanach de perte & de gain… »

L’éditeur a donc cherché à actualiser le texte. Plus significatif encore, l’ouvrage est adapté aux habitudes hollandaises. Chez Manoury, on lit qu’« en Allemagne » les pièces sont posées sur les cases noires, contrairement à l’usage français. L’édition de 1785 ajoute :

« en Hollande & en Allemagne ».
 


 


 
 
 
 
 
 
 
Manoury faisait marcher les pions « du blanc sur le blanc » ; la version hollandaise les fait désormais aller « du noir sur le noir ». Nous sommes donc devant une véritable réédition adaptée au public néerlandais, mais dont l’auteur a été remplacé par Philidor. 
 
Un oubli qui trahit tout

La transformation n’a cependant pas été parfaite. Le livre de Manoury s’intitulait Essai sur le jeu de dames. Celui de 1785 devient un Traité. L’éditeur a pensé à modifier certains passages. Ainsi, la lettre placée à la fin de l’ouvrage, qui était en 1770 adressée à une dame « en lui envoyant l’Essai », devient en 1785 une lettre « en lui envoyant le traité du Jeu de Dames à la Polonoise ». Mais il en a oublié un. Juste un peu avant la lettre, dans la conclusion du prétendu Traité de Philidor, on lit toujours :

« ce n’est qu’un Essai sur le Jeu de dames que je présente au public »


Difficile de trouver plus joli aveu !
 
Dans le livre de Manoury 

Dans celui attribué frauduleusement à Philidor 
 
Et le privilège de Manoury disparaît naturellement

L’édition originale de 1770 comporte également l’approbation et le privilège royal. Celui-ci précise explicitement que « le Sieur Manoury, Marchand Limonadier à Paris » souhaite faire imprimer « un Ouvrage de sa composition intitulé : Essai sur le Jeu de Dames à la Polonoise ». Dans le livre d’Amsterdam, ces pages ont évidemment disparu. 

On comprend pourquoi : conserver le privilège aurait quelque peu compromis l’attribution à Philidor. Le privilège de 1770 était d’ailleurs accordé pour six années et avait donc expiré depuis longtemps en 1785. Il vaut par conséquent mieux parler ici de réédition plagiaire ou de fausse attribution, plutôt que de contrefaçon au sens juridique strict. 
 
Pourquoi utiliser le nom de Philidor ?

C’est sans doute la question la plus intéressante. Pourquoi un libraire d’Amsterdam aurait-il remplacé le nom relativement obscur de Manoury par celui de Philidor ? La réponse paraît assez évidente : le nom de Philidor faisait vendre. En 1785, il était depuis des décennies le joueur d’échecs le plus célèbre d’Europe. Mais surtout, l’Encyclopédie et la Correspondance littéraire avaient également diffusé l’image d’un Philidor extraordinaire joueur de dames.

Attribuer un traité de dames à Philidor était donc parfaitement crédible pour un acheteur de l’époque. Cette fausse attribution devient ainsi, paradoxalement, un témoignage supplémentaire de sa réputation au jeu de dames. 
 
Philidor, par Pajou, 1783
Paris Musée Carnavalet 
 
Quelle était finalement la véritable force de Philidor ?

Il serait imprudent de reprendre sans réserve l’affirmation de l’Encyclopédie selon laquelle Philidor aurait été le plus grand joueur de dames ayant jamais existé. George Walker, qui connaissait bien les deux jeux, le considère certes comme un joueur de premier ordre mais le place derrière certains grands spécialistes comme Le Blonde.

À l’inverse, les témoignages contemporains de 1755 et 1770, son activité en Hollande, les souvenirs recueillis par Le Palamède et surtout les six positions conservées par Dufour montrent qu’il ne s’agissait certainement pas d’un simple amateur. La formule la plus raisonnable est probablement celle-ci : Philidor fut un très fort joueur de dames, reconnu comme tel par ses contemporains, mais sa renommée a sans doute amplifié son niveau réel jusqu’à en faire, parfois, l’équivalent aux dames de ce qu’il était incontestablement aux échecs.

Et le petit livre d’Amsterdam de 1785 en offre finalement une preuve inattendue : quinze ans après Manoury, il suffisait d’effacer son nom et d’écrire « Philidor » sur la couverture pour rendre un traité de dames beaucoup plus prestigieux !

vendredi 11 septembre 2026

Le coin des collectionneurs : l'édition danoise du traité d'échecs de Philidor de 1773

Par Claes Løfgren
Un livre rare. Présentation de la première édition du livre de Philidor en Danois.



Tricentenaire de Philidor, joueur d'échecs

Support de ma présentation sur Philidor, donnée le vendredi 28 août à Copenhague.
L'idée était de présenter des faits nouveaux ou peu connus concernant Philidor.
J'ai prévu de développer chaque thème beaucoup plus longuement sur mon blog.
Pour commencer, vous avez ici un article détaillé sur le séjour en prison de Philidor (en français).


lundi 7 septembre 2026

Il y a 300 ans naissait Philidor

Le 7 septembre 1726 naissait à Dreux François-André Danican Philidor. 
Trois siècles plus tard, rendons hommage au musicien, au joueur d’échecs et au théoricien dont l’œuvre et la vie continuent de susciter recherches et découvertes.
 
Philidor, par Pajou, 1783
 

La maison natale de Philidor, dans le parc du Domaine Royal à Dreux.
 
Ici naquit
Philidor
le 7 7bre 1726 

mardi 25 août 2026

Le jour où Philidor finit en prison

L’anecdote est assez peu connue : en 1744, à seulement dix-sept ans, Philidor est arrêté à la suite d’un tumulte à la Comédie-Française et passe plusieurs jours en prison.

J’ai souhaité approfondir cet épisode, souvent résumé en quelques lignes dans les biographies de Philidor. L’article que vous allez lire est le résultat de plusieurs semaines de recherches dans des documents d’archives, des livres, des journaux anciens et les registres de la Comédie-Française. Leur confrontation permet aujourd’hui de reconstituer assez précisément cette étonnante histoire.
 
Mais avant d’en venir aux faits, il faut se souvenir que le théâtre du XVIIIe siècle était très différent du nôtre : au parterre, le public se tenait debout, commentait, sifflait, criait et pouvait parfois transformer une représentation en véritable tumulte.
 
La salle de la Comédie-Française rue des Fossés-Saint-Germain, d’après Charles-Antoine Coypel, 1726.

Le tumulte du 27 mai 1744 à la Comédie-Française
 
Quatre ans après les faits que je vais vous raconter, Voltaire s'emporte contre les conditions dans lesquelles on assiste au théâtre à Paris. Dans sa Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne, placée en tête de Sémiramis, il décrit les spectateurs du parterre, debout, serrés les uns contre les autres, et qui parfois :

« se précipitent quelquefois en tumulte les uns sur les autres, comme dans une sédition populaire ».
 
Voltaire n'exagère pas tellement. Le 27 mai 1744, la Comédie-Française va justement connaître l'une de ces petites « séditions populaires ». Et, au milieu du tumulte, un jeune homme de dix-sept ans va se faire remarquer par la police. Il s'appelle François-André Danican Philidor.  
 
Un autre monde que notre théâtre actuel
 
La scène ne se trouve évidemment pas encore dans l'actuelle salle Richelieu. Depuis 1689, la Comédie-Française est installée rue des Fossés-Saint-Germain, au numéro 14 de l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie. La salle est aménagée à partir d'un ancien jeu de paume : précisément le type de théâtre que Voltaire jugera quelques années plus tard indigne de Paris. 
 
Paris-Musée, Plan au rez-de-chaussée de la salle de spectacle de la Comédie Française.
Pierre-Edme Babel, circa 1752

 
Surtout, il ne faut pas imaginer le public du XVIIIe siècle sagement assis dans le noir. Au parterre, les spectateurs sont debout. Ils commentent, applaudissent, sifflent, interpellent les acteurs et peuvent décider qu'une pièce leur déplaît. Le spectacle est aussi dans la salle.
 
À cette époque, les représentations commencent ordinairement vers cinq heures et demie de l'après-midi. Pour les pièces très attendues, certains viennent deux ou trois heures auparavant afin de trouver une bonne place. Le 27 mai, une partie du public ne quittera pourtant la Comédie-Française que vers onze heures du soir. Pour certains spectateurs, cela représente donc une présence de cinq ou six heures, peut-être davantage. À la fin de la soirée, les esprits ne sont certainement plus aussi frais qu'à l'entrée. 

Ce mercredi 27 mai, le programme associe la tragédie de Crébillon Rhadamiste et Zénobie à une petite comédie, Amour pour amour.
 
Archives de la Comédie Française. Recette journalière du mercredi 27 mai 1744 - Cote R107
 
Un détail mérite d'être relevé. L'un des acteurs qui va être pris à partie, Rosely, est alors un jeune sociétaire de la Comédie-Française. Le registre journalier montre que la veille encore, le 26 mai, il avait joué dans Le Malade imaginaire. Rosely, de son vrai nom Antoine-François Raisouche-Montet, n'est entré dans la troupe que quelques années auparavant. 
 

L'autre acteur visé, Drouin, est plus nouveau encore : il a débuté à la Comédie-Française le 20 mai 1744, exactement une semaine auparavant, dans Amour pour amour. Bref, lorsque la représentation commence ce 27 mai, personne ne se doute encore que la soirée va se terminer avec la police dans les rues de Paris.
 
Tout part de l'arrestation de Lesueur
 
Le premier personnage à entrer dans notre histoire n'est pas Philidor mais un certain Lesueur. Pendant la soirée, celui-ci prend violemment à partie Drouin et Rosely. Paul d'Estrée, pour le journal Le Ménestrel du 4 juillet 1897, qui retrouvera un siècle et demi plus tard les rapports de police dans les Archives de la Bastille, écrit qu'il les traite de « f... acteurs ».

La police intervient et Lesueur est arrêté dans le parterre. C'est là que tout bascule. Une partie du public réclame sa libération. Fait remarquable, les comédiens eux-mêmes interviennent en sa faveur et demandent qu'on le relâche. L'officier de police refuse.

Mauvaise idée, au moins si l'objectif était de calmer la salle.

Le parterre prend fait et cause pour Lesueur. Les protestations deviennent des cris, puis un véritable tumulte. D'Estrée situe « l'ouragan » pendant Amour pour amour, qui suit Rhadamiste et Zénobie ; les documents de police montrent que l'affaire a commencé auparavant autour de l'arrestation de Lesueur. Autrement dit, le trouble né pendant la grande pièce se prolonge et envahit la petite.

Le spectacle devrait être terminé depuis longtemps, mais le public refuse de se disperser. Vers onze heures du soir, une partie des spectateurs est toujours là.
 
La police ne maîtrise plus vraiment le parterre

Dans les documents apparaît également un certain Chevry. Son titre exact reste à éclaircir, mais son rôle au cours de la soirée est assez clair : il intervient auprès des spectateurs, puis se retrouve personnellement pris à partie. Il semble donc appartenir au dispositif chargé du maintien de l'ordre dans le parterre, ou du moins en remplir la fonction ce soir-là. Il serait imprudent d'en faire formellement le « chef du service d'ordre » sans autre document.

Parmi les jeunes gens les plus agités, la police repère également Lestre, qu'il faut bien distinguer de Lesueur. Le dossier le qualifie à la fois d'« abbé » et d'« étudiant ».

Le mot peut tromper aujourd'hui. Un « abbé » du XVIIIe siècle n'est pas nécessairement un prêtre et encore moins le supérieur d'une abbaye. Le Dictionnaire de l'Académie française de 1740 précise lui-même que le titre est donné, par civilité, à ceux qui portent l'habit ecclésiastique sans posséder d'abbaye. Le Dictionnaire de Trévoux va même plus loin : le mot s'applique couramment à de simples ecclésiastiques, y compris sans bénéfice. (Dictionnaire de l'Académie française)

Que faut-il en conclure pour Lestre ? Pas grand-chose au-delà de ce que disent les documents. Il appartenait vraisemblablement au monde ecclésiastique ou en portait l'habit, mais rien ne permet pour l'instant d'affirmer qu'il était prêtre. Le fait qu'il soit également présenté comme étudiant convient d'ailleurs très bien à un jeune clerc encore en formation.

Et notre abbé-étudiant n'a, ce soir-là, rien d'un modèle de tranquillité. Les rapports le placent parmi les plus obstinés des jeunes gens et lui attribuent des encouragements à s'en prendre physiquement aux agents. La police n'oubliera pas son nom.

Le tumulte sort du théâtre
 
Finalement, les spectateurs quittent la salle. Mais l'affaire n'est pas terminée.

D'après les documents repris par Paul d'Estrée, les manifestants sortent « en bataillon serré ». Ils continuent à insulter la police et l'affrontement se poursuit jusque vers la descente du Pont-Neuf. Le sergent du guet et ses hommes ont les plus grandes difficultés à contenir le groupe.

Puis tombe une menace qui montre assez bien l'état d'esprit des mutins :

« Demain, nous reviendrons deux cents. »
 
Cette fois, la police prend la menace au sérieux. Le lendemain, 28 mai, les forces de l'ordre sont présentes en nombre à la Comédie-Française. Les deux cents séditieux annoncés ne viennent pas. Le parterre reste calme. Paul d'Estrée ne résiste pas à une remarque ironique : 
 
« Il en est toujours ainsi des manifestations à date fixe. »
 
L'incident aurait pu s'arrêter là. Mais la police, elle, a de la mémoire.
 
Extrait du plan de Paris en 1740 par l'Abbé de La Grive 
Tous les lieux se retrouvent dans un périmètre de quelques centaines de mètres. 
1- Emplacement de la Comédie Française, rue des Fossés-Saint-Germain. Et à proximité le Café Bernard.
2- La Rue Saint-André-des-Arts, adresse de Philidor
3- Le Pont Neuf qui relie la rive gauche et la rive droite de la Seine en passant par l'Ile de la Cité
4- Quai de la Mégisserie, For-l'Évêque  

Un jeune homme a attiré l'attention de l'inspecteur Poussot
 
Pendant le tumulte, un inspecteur nommé Poussot a observé avec attention certains des jeunes gens restés dans le parterre. L'un d'eux l'intéresse particulièrement. Il le fait suivre. Quatre jours plus tard, le 31 mai 1744, il peut fournir son nom et son adresse au lieutenant général de police, Feydeau de Marville :

« il était un des plus obstinés et des plus insolents de ceux qui restèrent dans le parterre ».
 
Le jeune homme habite une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, chez Compagnon, perruquier. Poussot le décrit comme un « libertin », affirme qu'il ne fait rien et ajoute qu'il aurait son père et sa mère à Paris mais ne les verrait pas. Et il écrit son nom comme il l'a entendu : « Fély d'or ». C'est Philidor !
 

 

 
Extrait du dossier de Philidor 
Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556
La retranscription de l'intégralité de son dossier se trouve à la fin de l'article. 
 
Le portrait est peu flatteur et manifestement à charge. Le mot « libertin », notamment, appartient au vocabulaire moral de la police et ne doit pas nécessairement être compris dans son sens moderne. Mais une chose est certaine : Philidor s'est suffisamment fait remarquer le 27 mai pour que Poussot décide de le faire suivre et enquêter sur lui. Marville ajoute simplement en marge du rapport :

« Il me paraît que ce jeune homme serait encore bon à arrêter. »
 
Le sort de Philidor est pratiquement réglé.
 
Mais Philidor raconte une tout autre histoire
 
Le 9 juin, Philidor est arrêté et conduit en prison. Et nous avons sa version des faits, car le jeune musicien adresse immédiatement une supplique au lieutenant général de police. Sans surprise, elle diffère sensiblement de celle de Poussot.

Philidor se présente comme un jeune maître de musique âgé de dix-huit ans — il n'en a en réalité pas encore tout à fait dix-huit — qui, ce 27 mai, revenait tranquillement de donner ses leçons. Vers dix heures du soir, raconte-t-il, il aurait été surpris de voir encore autant de monde devant et dans la Comédie-Française. Il serait alors entré « par curiosité », serait ressorti presque aussitôt et se serait rendu au Café Baptiste.

Là, comme d'autres clients, il aurait simplement critiqué l'arrestation de Lesueur et déclaré que M. de Marville était trop juste pour ne pas lui rendre justice. On est très loin du jeune homme décrit par Poussot comme l'un des plus obstinés du parterre et accusé d'avoir poussé d'autres jeunes gens à la violence.

Qui croire ? Impossible de trancher complètement deux siècles et demi plus tard. Philidor a évidemment tout intérêt à minimiser son rôle. Mais les rapports de police ne sont pas davantage des comptes rendus neutres : ils sont rédigés précisément pour justifier des arrestations. La confrontation des deux versions est donc beaucoup plus intéressante qu'une tentative de choisir arbitrairement l'une contre l'autre.

Une chose, en revanche, semble établie : Philidor se trouvait bien dans le secteur de la Comédie-Française au moment du tumulte et il a pris position en faveur de Lesueur. La vraie question est de savoir s'il fut un simple curieux un peu trop bavard, comme il le prétend, ou l'un des meneurs du parterre, comme l'affirme Poussot.
 
Le mystérieux Café Baptiste

Le Café Baptiste, où Philidor affirme s'être rendu après son bref passage à la Comédie-Française, mérite que l'on s'y arrête. Il ne faut pas le confondre avec le célèbre Café Procope, lui aussi situé dans le quartier et pratiquement en face du théâtre.

Le Café Baptiste est aujourd'hui beaucoup moins connu. Une indication retrouvée chez Rétif de la Bretonne permet toutefois de le localiser. Dans Monsieur Nicolas, Rétif évoque une femme qui travaillait dans une boutique « où jadis était le café Baptiste » ; une note précise qu'elle était installée « rue de la C.-F. », c'est-à-dire rue de la Comédie-Française.

Cela place donc le café dans la rue même du théâtre, l'actuelle rue de l'Ancienne-Comédie, sans que nous puissions pour l'instant lui attribuer avec certitude un numéro précis.

La version de Philidor est donc géographiquement parfaitement plausible : sortir de la Comédie-Française et entrer quelques instants plus tard au Café Baptiste ne demandait qu'un très court déplacement.
C'est également au café que Philidor aurait commis une nouvelle imprudence. Joinville, un exempt de police, est présent lorsqu'il critique l'arrestation de Lesueur. Ses paroles ne tombent donc pas dans l'oreille d'un sourd.

Quelques jours plus tard, Joinville vient l'arrêter chez lui. Direction : le For-l'Évêque.
 
La « Bastille des comédiens »
 
Le nom du For-l'Évêque sonne aujourd'hui assez mystérieusement. Il vient du latin Forum Episcopi, le « tribunal de l'évêque ». L'endroit, situé rue Saint-Germain-l'Auxerrois, près du quai de la Mégisserie, avait d'abord servi de prison à la juridiction de l'évêque de Paris. Lorsque cette juridiction fut supprimée en 1674, le bâtiment devint une prison royale.

On y enferma notamment des débiteurs, mais aussi beaucoup de gens liés au monde du spectacle : comédiens indisciplinés, auteurs querelleurs et spectateurs ayant troublé les représentations.
L'historien Frantz Funck-Brentano lui consacrera d'ailleurs en 1903 un livre au titre particulièrement parlant : La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque. Et l'un des derniers chapitres de l'ouvrage est précisément intitulé « Philidor et le neveu de Rameau ». 
 
Le For-l'Évêque n'est donc pas la Bastille, mais pour un jeune homme ayant fait trop de bruit au théâtre, c'est une destination assez logique. Lesueur, dont l'arrestation avait déclenché toute l'affaire, n'y restera que cinq jours. Pour Philidor, Marville se montre moins indulgent. Une note du dossier prévoit qu'il sera libéré après quinze jours de prison.

Le jeune musicien qui, selon sa supplique, ne faisait que rentrer innocemment de ses leçons avant de céder à la curiosité, paye finalement beaucoup plus cher que l'homme dont l'arrestation avait déclenché le tumulte !
 
Philidor, dix-sept ans, loin de l'image du grand homme que l'on connait
 
L'anecdote pourrait ne sembler être qu'une petite incartade de jeunesse. Elle est pourtant intéressante pour une autre raison. Nous connaissons surtout Philidor à travers l'image qu'il laissera plus tard : le grand joueur d'échecs, l'auteur de l'Analyse du jeu des Échecs, le compositeur reconnu, l'homme reçu dans les meilleurs cercles de Paris et de Londres.

Les archives nous montrent ici quelqu'un de très différent. En mai 1744, il n'a que dix-sept ans et huit mois. Il vit modestement dans une chambre garnie rue Saint-André-des-Arts, donne des leçons de musique et fréquente ce Paris bouillonnant où le café, le théâtre et la rue se prolongent les uns les autres.
 
Et il semble avoir le caractère suffisamment vif pour attirer l'attention d'un inspecteur de police. Fut-il véritablement l'un des meneurs de la soirée ? Nous ne pouvons pas l'affirmer. Mais il est difficile, inversement, d'accepter sans réserve la version du jeune Philidor qui serait arrivé à dix heures du soir, aurait passé quelques instants au théâtre « par curiosité », puis aurait tranquillement gagné un café voisin. Poussot l'avait suffisamment remarqué pour le faire suivre et enquêter sur son domicile quatre jours plus tard.

C'est précisément cette incertitude qui rend l'épisode intéressant. Pendant quelques heures, le 27 mai 1744, Philidor n'est ni le meilleur joueur d'échecs d'Europe ni le futur compositeur de Tom Jones. Il n'est qu'un jeune Parisien au milieu d'un parterre en colère.

Un de ces parterres dont Voltaire écrira bientôt qu'ils ressemblent parfois à une « sédition populaire ».
Cette nuit-là, la comparaison était particulièrement bien choisie.
 
Sources et documents
 
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11554, dossiers de l'année 1744, Le-Lo : documents concernant notamment Lesueur et Lestre.
·         Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Ms 11556, dossiers de l'année 1744, N-P : dossier Philidor, rapport de Poussot du 31 mai 1744, documents relatifs à l'arrestation et supplique de Philidor.
·         Paul d'Estrée, « Une incartade de Philidor », dans la série Artistes et musiciens du XVIIIe siècle, Le Ménestrel, 4 juillet 1897. D'Estrée reproduit ou résume plusieurs documents des Archives de la Bastille, notamment le rapport de Poussot, la supplique de Philidor, la menace de revenir « deux cents » et le renforcement du dispositif policier le lendemain. Voir le document intégral à la fin de l'article.
·         Registres journaliers de la Comédie-Française, 26 et 27 mai 1744 : programmes des représentations et présence de Rosely dans Le Malade imaginaire le 26 mai.
·         Voltaire, Sémiramis, « Dissertation sur la tragédie ancienne et moderne », 1748 : description critique du parterre et comparaison avec une « sédition populaire ». 
·         Comédie-Française, histoire de la troupe et notice de Rosely : localisation de la salle rue des Fossés-Saint-Germain et renseignements biographiques sur le comédien. 
·         Dictionnaire de l'Académie française, 3e édition, 1740, article « Abbé », ainsi que le Dictionnaire de Trévoux, 1740 : le terme peut désigner un homme portant l'habit ecclésiastique sans être titulaire d'une abbaye ; il ne suffit donc pas à établir que Lestre était prêtre. (Dictionnaire de l'Académie française)
·         Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, Monsieur Nicolas : mention d'une boutique « où jadis était le café Baptiste », avec la précision « rue de la C.-F. », permettant de situer l'ancien café rue de la Comédie-Française.
·         Frantz Funck-Brentano, La Bastille des comédiens : le For-l'Évêque, Paris, A. Fontemoing, 1903, 316 p., notamment le chapitre « Philidor et le neveu de Rameau », p. 296 et suivantes. 
 
Le dossier Philidor - Manuscrit 11556 :
 

mercredi 29 juillet 2026

La FFE rend hommage à La Bourdonnais

L’une des missions de la Commission Art, Culture et Histoire de la Fédération Française des Échecs consiste à faire connaître et à honorer les grands champions qui ont marqué l’histoire des échecs français.

La plaque commémorative en l'honneur de La Bourdonnais

Chacun connaît la domination exercée par les joueurs soviétiques, puis russes, sur les échecs mondiaux durant la seconde moitié du XXe siècle. On sait beaucoup moins que les joueurs français furent considérés comme les meilleurs au monde pendant plus d’un siècle, approximativement de 1720 à 1843. Cette longue période de suprématie prit fin avec la défaite de Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant face à l’Anglais Howard Staunton, lors de leur célèbre match disputé à Paris en fin d'année 1843.

Le premier championnat du monde officiel ne fut organisé qu’en 1886, avec la victoire de Wilhelm Steinitz sur Johannes Zukertort. Mais qui étaient les meilleurs joueurs avant cette date ?

Dans son numéro du 15 août 1879, la revue La Stratégie proposait la liste suivante de ceux qu’elle appelait les « Rois des échecs » :

1. Philidor
2. Deschapelles
3. La Bourdonnais
4. Staunton
5. Anderssen
6. Morphy
7. Steinitz
 
Revue La Stratégie du 15 août 1879 page 248

Les trois premiers noms de cette prestigieuse liste sont français. Il serait même possible de leur ajouter Legall de Kermeur, le maître de Philidor, dont le nom reste aujourd’hui associé au célèbre mat de Legall, connu de tous les joueurs d’échecs.

C’est pour rappeler cette place exceptionnelle occupée par la France dans l’histoire des échecs que je me suis rendu à Londres au début du mois de juillet 2026. Au nom de la Fédération Française des Échecs, j’y ai déposé une plaque commémorative sur la tombe de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais. Je m'étais déjà rendu sur place il y a maintenant un peu plus de 10 ans !

Philidor fut lui aussi enterré à Londres, mais sa sépulture a aujourd’hui disparu. Il en va de même pour celle d’Alexandre Deschapelles, personnage extraordinaire décédé en 1847 et inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Des trois grands maîtres français parfois réunis sous l’appellation de « trinité des joueurs d’échecs français », La Bourdonnais est donc le seul dont la tombe soit encore visible.

Cette plaque rappelle désormais aux visiteurs du cimetière londonien de Kensal Green le souvenir de celui qui fut considéré, durant les années 1820 et 1830, comme le plus fort joueur d’échecs au monde.
 

“LOUIS CHARLES DE LA BOURDONNAIS,
The celebrated Chess Player,
Died 13th December, 1840,
Aged 43 years.”


 
La pierre tombale penche dangereusement... 

Dans le cimetière de Kensal Green se trouve également la tombe d'Howard Staunton, le champion anglais. 
 

Et celle d'Alexander McDonnell, adversaire malheureux de la série de matchs contre La Bourdonnais en 1834.