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mercredi 29 juillet 2026

La FFE rend hommage à La Bourdonnais

L’une des missions de la Commission Art, Culture et Histoire de la Fédération Française des Échecs consiste à faire connaître et à honorer les grands champions qui ont marqué l’histoire des échecs français.

La plaque commémorative en l'honneur de La Bourdonnais

Chacun connaît la domination exercée par les joueurs soviétiques, puis russes, sur les échecs mondiaux durant la seconde moitié du XXe siècle. On sait beaucoup moins que les joueurs français furent considérés comme les meilleurs au monde pendant plus d’un siècle, approximativement de 1720 à 1843. Cette longue période de suprématie prit fin avec la défaite de Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant face à l’Anglais Howard Staunton, lors de leur célèbre match disputé à Paris en fin d'année 1843.

Le premier championnat du monde officiel ne fut organisé qu’en 1886, avec la victoire de Wilhelm Steinitz sur Johannes Zukertort. Mais qui étaient les meilleurs joueurs avant cette date ?

Dans son numéro du 15 août 1879, la revue La Stratégie proposait la liste suivante de ceux qu’elle appelait les « Rois des échecs » :

1. Philidor
2. Deschapelles
3. La Bourdonnais
4. Staunton
5. Anderssen
6. Morphy
7. Steinitz
 
Revue La Stratégie du 15 août 1879 page 248

Les trois premiers noms de cette prestigieuse liste sont français. Il serait même possible de leur ajouter Legall de Kermeur, le maître de Philidor, dont le nom reste aujourd’hui associé au célèbre mat de Legall, connu de tous les joueurs d’échecs.

C’est pour rappeler cette place exceptionnelle occupée par la France dans l’histoire des échecs que je me suis rendu à Londres au début du mois de juillet 2026. Au nom de la Fédération Française des Échecs, j’y ai déposé une plaque commémorative sur la tombe de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais. Je m'étais déjà rendu sur place il y a maintenant un peu plus de 10 ans !

Philidor fut lui aussi enterré à Londres, mais sa sépulture a aujourd’hui disparu. Il en va de même pour celle d’Alexandre Deschapelles, personnage extraordinaire décédé en 1847 et inhumé au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Des trois grands maîtres français parfois réunis sous l’appellation de « trinité des joueurs d’échecs français », La Bourdonnais est donc le seul dont la tombe soit encore visible.

Cette plaque rappelle désormais aux visiteurs du cimetière londonien de Kensal Green le souvenir de celui qui fut considéré, durant les années 1820 et 1830, comme le plus fort joueur d’échecs au monde.
 

“LOUIS CHARLES DE LA BOURDONNAIS,
The celebrated Chess Player,
Died 13th December, 1840,
Aged 43 years.”


 
La pierre tombale penche dangereusement... 

Dans le cimetière de Kensal Green se trouve également la tombe d'Howard Staunton, le champion anglais. 
 

Et celle d'Alexander McDonnell, adversaire malheureux de la série de matchs contre La Bourdonnais en 1834.

vendredi 12 juin 2026

Exposition en plein air consacrée à Philidor dans le Domaine Royal de Dreux

Durant le weekend du 30 et 31 mai dernier, le Domaine Royal de Dreux a organisé différents évènements en hommage à Philidor, à l'occasion du tricentenaire de sa naissance (7 septembre 1726).
 
 
Pour ma part j'ai été sollicité pour deux aspects : une conférence sur Philidor et le jeu d'échecs et une exposition dans le parc du Domaine Royal de Dreux. Un seul petit regret : la taille des panneaux, imposé par le lieu, n'a pas permis de mettre toutes les illustrations prévues.
 
Si vous avez l'occasion de visiter les lieux, vous pourrez voir cette exposition jusqu'au mois de novembre 2026.


La maison natale de Philidor. Non visitable, elle abrite des locaux administratifs ainsi qu'un appartement privé. Ci-dessous la plaque au-dessus de la porte d'entrée de la maison :
Ici naquit
Philidor
le 7 7bre 1726 
 
Me voici devant un des panneaux. 

L’Évêché du Domaine Royal de Dreux et la maison de Philidor dans le fond à gauche. 
 
Voici le texte des 10 panneaux de cette exposition en plein air. Je remercie la SÉPh, Société d'Étude Philidorienne, Mme Cécile Coutin, sa présidente, et M.Nicolas Danican Philidor son secrétaire, pour avoir relu et corrigé les différents panneaux. 
 
Panneau n°1 - Philidor, un génie à deux visages
 
 
Compositeur reconnu de son temps et joueur d’échecs d’un niveau exceptionnel, François-André Danican Philidor occupe une place singulière dans la culture européenne du XVIIIᵉ siècle. Peu d’hommes ont mené de front, avec une telle continuité, une carrière musicale publique et une réflexion durable sur le jeu d’échecs.

Né le 7 septembre 1726 à Dreux, Philidor grandit dans un siècle en transformation. Le jeu d’échecs sort progressivement des cercles strictement aristocratiques, les cafés deviennent des lieux de sociabilité intellectuelle, et les idées des Lumières circulent entre artistes, philosophes et savants. Formé très jeune dans l’entourage de la Cour, Philidor ne s’y enferme pas : il partage sa vie entre Paris, Londres, les scènes musicales et les lieux de jeu.
 
Comme compositeur, il connaît le succès avec des œuvres de théâtre musical appréciées pour leur clarté, leur efficacité dramatique et leur naturel. Comme joueur d’échecs, il se distingue par une approche méthodique et structurée du jeu, qu’il résume dans une formule devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
Cette phrase, tirée de son traité publié en 1749, ne relève pas de la provocation. Elle exprime une conception nouvelle du jeu, fondée sur la construction patiente, l’anticipation et la cohérence d’ensemble, bien éloignée du simple goût pour le coup spectaculaire.
 
Musique et échecs ne constituent pas chez Philidor deux parcours séparés. Ils traduisent une même manière de penser : organiser, prévoir, donner du sens au temps long. Cette exposition propose de suivre le parcours d’un homme à la fois représentatif de son siècle et difficile à enfermer dans une seule définition.
 

François-André Danican Philidor    Collection privée
Buste en céramique d'Augustin Pajou en 1783    
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, lors de l'exposition temporaire

 
Panneau n°2 - Naître dans une dynastie : les Danican-Philidor
 
 
François-André Danican Philidor naît à Dreux le 7 septembre 1726, dans une famille profondément ancrée dans le service musical du roi. Depuis le XVIIᵉ siècle, les Danican occupent des fonctions essentielles au sein de la Musique de la Cour. Plusieurs générations se succèdent à la Chapelle Royale, à la Chambre du Roi ou lors des grandes cérémonies officielles. Pour l’enfant, la musique n’est pas un simple apprentissage : elle constitue un héritage familial, transmis comme une discipline quotidienne et un véritable langage.
Le nom « Philidor », accolé à celui des Danican, reflète cette histoire singulière. Deux principales hypothèses en expliquent l’origine.
 
La première voit dans ce nom un surnom honorifique donné à un ancêtre musicien, comparé à un célèbre hautboïste italien du XVIᵉ siècle nommé Filidori. Le nom aurait alors été conservé comme marque de reconnaissance artistique.

La seconde hypothèse, plus ancienne et plus incertaine, évoque une possible origine d’inspiration gaélique ou écossaise, rapprochant « Philidor » de termes liés aux poètes et musiciens du monde celtique. Cette interprétation, souvent évoquée, reste néanmoins conjecturale.
 
Quelle que soit l’explication retenue, le nom Philidor finit par dépasser le cadre du patronyme. Il devient le signe d’une lignée musicale reconnue, associée à la compétence, à la rigueur et au service de l’État.
Grandir dans une telle famille impose un cadre exigeant. Très tôt, François-André apprend que la musique est à la fois un métier, un devoir et une manière d’être au monde.
 
Panneau n°3 - Versailles : former un prodige
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Très jeune, François-André Danican Philidor est admis à la Chapelle Royale de Versailles comme page de la musique du Roi. Il y reçoit une formation exigeante, centrée presque exclusivement sur la pratique musicale. À onze ans, il compose un motet exécuté devant Louis XV, qui le récompense personnellement. Tout semble alors indiquer qu’il suivra le destin attendu d’un musicien de cour.

Son père, André Danican Philidor, est déjà décédé depuis plusieurs années. Pourtant, son influence demeure. Musicien au service du roi, il n’est pas seulement interprète et compositeur : il s’intéresse aussi aux jeux savants. En 1700, il fait représenter Le Jeu d’Échecs, mascarade mise en musique, preuve qu’il connaissait bien les règles et les usages du jeu. Il est donc très probable que le jeune Philidor ait été familiarisé très tôt avec les échecs, même si aucune preuve directe ne subsiste.
 
C’est à Versailles que se situe la célèbre anecdote fondatrice. En attendant l’arrivée du roi pour la messe, les musiciens tuent le temps en jouant aux échecs. L’enfant observe longuement les parties. Un jour, il propose timidement de remplacer un joueur absent. Son adversaire, un musicien plus âgé, accepte en souriant. La partie tourne court : le jeune garçon l’emporte. Pris de colère, l’adulte se lève brusquement ; l’enfant, effrayé, s’échappe en criant : « Mat ! »
 
Qu’elle soit embellie ou non, cette scène dit l’essentiel. Très tôt, Philidor révèle une capacité rare : voir, comprendre et anticiper. Les échecs viennent d’entrer dans sa vie — non comme un simple divertissement, mais comme un exercice de l’esprit.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Versailles Chapelle Royale    
Vue particulière de la chapelle du château de Versailles 
Auteur anonyme, vers 1760
 
Panneau n°4 - Paris : cafés, liberté et rencontres
 
 
Vers 1740, la voix de François-André Danican Philidor mue. Il quitte la Chapelle Royale et, avec elle, le cadre protecteur mais rigide de Versailles. À une quinzaine d’années, il arrive à Paris. Il vit modestement, copie des partitions, donne des leçons, compose sans encore trouver sa place. Pour la première fois, il évolue sans statut officiel.

Paris est alors un espace de liberté. Les cafés y jouent un rôle central : on y échange des idées, on y observe, on s’y confronte. Philidor fréquente assidûment le Café de la Régence, haut lieu du jeu d’échecs. Le jeu y est affaire de raisonnement, de réputation et de sociabilité.
 
C’est là qu’il rencontre une figure décisive : François-Antoine de Legall sire de Kermeur, alors considéré comme le meilleur joueur français. Décrit par Diderot comme un « oracle du jeu », Legall devient le maître de Philidor. Le jeune homme progresse rapidement. En quelques années, il atteint puis dépasse son maître — non par rupture, mais par transmission. Legall reconnaît son talent, l’encourage et soutiendra plus tard la publication de son traité.
 
Cette relation est essentielle. Philidor n’est pas un autodidacte isolé : il s’inscrit dans une école de pensée échiquéenne, où l’on réfléchit au jeu autant qu’on le pratique. L’attention portée aux pions et à leur structure trouve probablement là ses premières formulations.
 
La vie parisienne reste néanmoins instable. Absorbé par les échecs et les cafés, Philidor néglige parfois ses obligations. En 1744, un incident à la Comédie-Française lui vaut une brève arrestation. Cet épisode souligne surtout la fragilité de sa position sociale.
 
Paris marque néanmoins un tournant décisif : Philidor y gagne sa liberté intellectuelle, un maître, et une méthode.
 
Le Café de la Régence Gravure du livre "Tableaux de Paris 1852-1853, Paris, Edmond Texier"    
Alors situé Place du Palais Royal, le Café de la Régence change peu entre le milieu du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle.
 
Panneau n°5 - Philidor et les Lumières : penser en musique et en jeu

  
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Paris est un laboratoire d’idées. Philosophes, artistes et savants se rencontrent dans les salons et les cafés pour discuter, contester, expérimenter. Philidor s’inscrit naturellement dans cet environnement, non comme théoricien abstrait, mais comme praticien de l’intelligence.

Il fréquente le Café de la Régence, où se croisent joueurs et penseurs. Les échecs y sont perçus comme un exercice de raison, proche des sciences de l’esprit. Philidor y rencontre notamment Denis Diderot, avec qui il entretient une relation durable. Diderot admire chez lui la rigueur logique et la puissance de mémoire, au point de le citer dans l’Encyclopédie comme exemple des capacités de l’esprit humain.
Les liens de Philidor avec Jean-Jacques Rousseau passent d’abord par la musique. Les deux hommes collaborent brièvement, non sans tensions, révélatrices d’un monde intellectuel aussi brillant que conflictuel. Voltaire, sans le connaître personnellement, reconnaît son talent et souscrit à son traité d’échecs, signe d’un respect réel.

Philidor n’est pas un philosophe de système. Il ne publie ni manifeste ni traité moral. Son appartenance aux Lumières est ailleurs : dans une manière de raisonner fondée sur l’observation, la cohérence et l’expérience. Qu’il compose une œuvre musicale ou qu’il analyse une position d’échecs, la démarche est la même : comprendre les structures, éviter l’arbitraire, donner sens au temps long.

Philidor incarne ainsi une figure discrète mais authentique des Lumières, où l’intelligence s’exprime autant par l’action que par le discours.
 
Panneau n°6 - Composer pour le public : l’opéra-comique et le succès
 
  
Si Philidor est aujourd’hui surtout connu pour les échecs, la musique fut le cœur de sa vie professionnelle. Dès les années 1750, il s’impose comme l’un des acteurs essentiels d’un genre alors en pleine construction : l’opéra-comique. Ce théâtre musical, fondé sur l’alternance de dialogues parlés et de numéros chantés, s’adresse à un public plus large que celui de la Cour et annonce une nouvelle relation entre musique et société.

Cette période est aussi celle d’une stabilité personnelle : le 13 février 1760, Philidor épouse Angélique Henriette Élisabeth Richer, musicienne et chanteuse, en l’église Saint-Sulpice à Paris.
 
Par ses partitions, Philidor contribue à fixer les codes du genre : clarté de l’action, efficacité dramatique, mélodies directement liées au texte et aux situations. Ses œuvres majeures jalonnent cette réussite : Blaise le Savetier (1759), Le Soldat magicien (1760), Le Maréchal ferrant (1761), Le Sorcier (1764), Tom Jones (1765) et Ernelinde (1767).
 
Cette conception, tournée vers le public, fera de l’opéra-comique un modèle durable, dont l’évolution mènera plus tard à l’opérette du XIXᵉ siècle. Son style suscite cependant des débats. Certains contemporains lui reprochent une influence italienne, jugée excessive par les défenseurs d’une tradition française plus solennelle. On lui reproche une musique trop simple, trop expressive, parfois trop immédiate. Ces critiques reflètent les querelles esthétiques du XVIIIᵉ siècle, opposant musique savante et musique dite « naturelle ».
 
Philidor assume pleinement cette position intermédiaire. Il ne cherche ni la virtuosité gratuite ni l’emphase. Sa musique est pensée pour la scène, au service du théâtre et de l’intelligibilité. Ce choix explique à la fois son succès populaire et certaines incompréhensions critiques.

Durant plusieurs décennies, ses œuvres s’imposent sur les scènes parisiennes et européennes. Philidor apparaît ainsi comme un compositeur clé dans la naissance d’un théâtre musical moderne, accessible, expressif et durablement inscrit dans la culture française.
 

Philidor se marie le 13 février 1760 avec Angélique Henriette Elisabeth Richer musicienne et chanteuse.
Mine graphite par Charles-Nicolas Cochin
Collection privée 
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Partition de Tom Jones       
Photo prise en août 2025 au musée de Dreux, 
lors de l'exposition temporaire
 
Panneau n°7 - Les échecs comme science : L’Analyse des échecs

  
En 1749, Philidor publie son traité majeur : L’Analyse des échecs. L’ouvrage rencontre immédiatement un large écho en Europe et marque une rupture profonde dans la manière de concevoir le jeu.
Philidor y expose une idée devenue célèbre :
« Les pions sont l’âme des échecs. »
 
À une époque dominée par le goût des attaques rapides et des combinaisons spectaculaires, il propose une approche fondée sur la structure, la durée et l’anticipation. Les pions ne sont plus des pièces secondaires, mais l’ossature même de la partie. De leur organisation dépendent l’attaque, la défense et l’issue du jeu.
Ce traité n’est pas figé. Philidor le retravaille tout au long de sa vie. Il en publie trois éditions de son vivant :
– 1749, première édition ;
– 1777, version profondément remaniée et augmentée ;
– 1790, troisième édition, plus aboutie encore.
 
Jusqu’à la fin de sa vie, Philidor travaille à une quatrième version, qu’il n’aura pas le temps d’achever avant sa mort en 1795. Cette évolution constante montre que sa pensée n’est pas dogmatique : elle se corrige, s’affine, se précise avec l’expérience.
 
Le succès de L’Analyse des échecs est exceptionnel. L’ouvrage est traduit dans de nombreuses langues et réédité sans interruption pendant plus de deux siècles, devenant un passage obligé pour des générations de joueurs.
 
Avec ce livre, Philidor transforme les échecs en une discipline rationnelle, fondée sur la compréhension plutôt que sur l’imitation. Un tournant décisif dans l’histoire du jeu.
 
L'analyse des échecs - édition de 1749
Exemplaire du fonds Mennerat à Belfort

 
Panneau n°8 - L’Europe des échecs : des Pays-Bas à Londres, Berlin et Potsdam
 
  
L’ouverture européenne de Philidor ne commence pas par les échecs, mais par la musique. Vers 1745, il part pour un premier voyage aux Pays-Bas dans le cadre d’une tournée musicale. Le projet est brutalement interrompu à la suite du décès d’un des musiciens de la troupe, événement qui laisse Philidor sans ressources. Cet épisode marque un tournant décisif.

Resté sur place, il se tourne vers ce qu’il maîtrise déjà parfaitement : les échecs, mais aussi le jeu de dames polonaises, alors très populaire dans les cafés néerlandais. Grâce à ces jeux, Philidor parvient à subvenir à ses besoins. Cette période révèle une réalité nouvelle : le jeu devient non plus un simple exercice intellectuel, mais un moyen de subsistance.
 
C’est également aux Pays-Bas que Philidor fait la connaissance d’officiers militaires anglais, amateurs d’échecs et de jeux de stratégie. Ces rencontres jouent un rôle déterminant. Elles l’introduisent dans les cercles britanniques et l’incitent à se rendre à Londres, où sa carrière échiquéenne prendra une ampleur décisive.
 
À Londres, Philidor s’impose rapidement comme le meilleur joueur de son temps. Il y joue à enjeu, donne des démonstrations publiques et impressionne par ses parties à l’aveugle, parfois simultanées. Sa réputation s’étend ensuite à d’autres centres européens, notamment Berlin et Potsdam, où les échecs sont appréciés comme un art de la stratégie, proche de la pensée militaire.
 
Voyager pour jouer, jouer pour vivre : pour Philidor, les échecs deviennent une langue européenne, comprise bien au-delà des frontières françaises, et un vecteur durable de reconnaissance intellectuelle.
 

Jeu à l'aveugle   
Démonstration de jeu à l'aveugle de Philidor contre l'ambassadeur Turc en avril 1794 à Londres
Par Wheble (Warwick Square. Londres)
 
Panneau n°9 - Vivre entre deux mondes

 
La vie de Philidor se déroule dans une tension constante. Il évolue entre deux pays, deux milieux et deux activités : la musique et les échecs, la France et l’Angleterre, la Cour et les cafés. Cet équilibre n’a rien d’idéalisé. Il répond avant tout à des contraintes sociales et matérielles.

En France, Philidor est reconnu comme compositeur. Ses opéras rencontrent le succès, mais la musique ne suffit pas à assurer durablement les revenus d’une famille. Les carrières musicales sont instables, dépendent des modes et des protections du moment. La reconnaissance artistique ne garantit pas la sécurité financière.
 
Ses séjours répétés à Londres s’expliquent par une autre réalité. À l’automne et en hiver, la noblesse et la grande bourgeoisie britanniques quittent leurs domaines pour regagner la capitale. Les clubs et cercles privés deviennent des lieux majeurs de sociabilité. Les échecs y occupent une place importante, comme exercice de raison, de distinction et de conversation.
 
Philidor y trouve un public fidèle et des protecteurs influents, parmi lesquels le comte de Brühl, figure d’une aristocratie européenne sensible à la musique et au jeu. Dans ces cercles, il organise des démonstrations, joue à enjeu et donne des parties à l’aveugle annoncées à l’avance.
 
Ces allers-retours sont coûteux humainement. Ils impliquent l’éloignement familial et une vie instable. Mais ils permettent à Philidor d’articuler ses deux talents sans renoncer à l’un pour l’autre.
 
Vivre entre deux mondes n’est pas pour lui un idéal. C’est une stratégie lucide, imposée par les réalités culturelles et économiques du XVIIIᵉ siècle.

Panneau n°10 - Révolution, exil et héritage

 
La Révolution française bouleverse l’équilibre fragile que Philidor avait patiemment construit. Favorable aux réformes et hostile aux privilèges excessifs, il n’est pourtant ni militant ni idéologue. Son regard est celui d’un homme prudent, lucide, inquiet des dérives violentes. Mais l’Histoire ne laisse guère de place aux nuances.

Au début des années 1790, Philidor se trouve à Londres. Les événements le rattrapent. En raison de ses séjours répétés à l’étranger, il est considéré comme émigré et se voit interdire le retour en France. Cette situation n’est pas un choix : elle le coupe de sa famille, de ses biens et de ses appuis. La musique ne lui offre plus de ressources. Les échecs deviennent alors une nécessité vitale plutôt qu’un exercice intellectuel.
 
Affaibli par l’âge, la maladie et l’exil, Philidor continue néanmoins à jouer et à réfléchir. Il travaille encore à l’amélioration de son traité, preuve d’un esprit demeuré actif et rigoureux jusqu’au bout. Il meurt à Londres le 31 août 1795, loin de son pays natal, dans une relative discrétion.
 
Son héritage est contrasté. Le compositeur, pourtant admiré de son vivant, est peu à peu éclipsé par l’évolution des goûts musicaux. En revanche, le penseur des échecs ne disparaît pas. L’Analyse des échecs continue d’être lue, traduite et commentée pendant plus de deux siècles. Sa conception du jeu, fondée sur la structure, la durée et la cohérence, irrigue encore la pensée échiquéenne moderne.
 
Philidor laisse l’image d’un homme sans posture héroïque, mais profondément moderne :
un artiste et un stratège, un esprit des Lumières confronté à la brutalité de l’Histoire, dont l’œuvre, discrète mais durable, a traversé les siècles.

Buste de Philidor sur la façade Opéra Garnier à Paris


Rue Philidor à Paris dans le 20ème arrondissement    
Il existe 5 rue Philidor en France :
Rue Philidor à Dreux, à Paris, Saintigny, Montpellier 
Allée Philidor à Chartres
Et une Philidorstraat à Zwolle aux Pays-Bas
Et peut-être ailleurs dans le monde ?

samedi 14 mars 2026

Le jeu d’échecs de Philidor : récit d’un sauvetage patrimonial

Ou comment la mobilisation de quelques personnes a permis le sauvetage d’un objet exceptionnel : le jeu d’échecs personnel de Philidor. 
Qu’elles en soient ici vivement remerciées.

Le premier acte remonte au mercredi 25 février 2026. Ce jour-là, je reçois un SMS de François Zutter, membre de la Chess History and Literature Society, association dont je fais également partie, me demandant si j’avais vu que le jeu d’échecs de Philidor devait être mis en vente aux enchères à Paris le vendredi 13 mars.

Pour ma part, l’information était totalement inattendue. Je n’en avais absolument pas connaissance. Et la nouvelle avait quelque chose d’extraordinaire, tout particulièrement en cette année du tricentenaire de sa naissance.

J’avais déjà eu l’occasion de voir et de photographier ce jeu d’échecs lors de l’exposition consacrée à Philidor au musée de Dreux durant l’été 2025. On pourra voir ici le reportage que j’avais consacré à cette exposition.

Le jeu d'échecs de Philidor exposé au musée de Dreux

Ce jeu figure également en photographie dans un ouvrage de référence, Philidor musicien et joueur d’échecs (Picard, 1995). Ce livre est incontournable pour qui s’intéresse à la vie de Philidor, puisqu’il contient notamment le texte de 135 lettres manuscrites déposées à la bibliothèque de Versailles par la famille Danican Philidor.

Revenons à la vente prévue le 13 mars.
La fiche descriptive du lot 58 se trouve ici :
https://www.rossini.fr/lot/175146/32505197-le-jeu-personnel-du-plus-grand-joueur-dechecs-du-xviiie

Photo provenant du catalogue de Rossini

Il faut souligner que ce jeu d’échecs apparaissait clairement comme l’un des objets majeurs de la vente. Sa photographie figurait d’ailleurs en couverture du catalogue.
 
Couverture et 4e de couverture du catalogue de vente
 
En contact avec la SEPhSociété d’Étude Philidorienne —, sa présidente, Mme Coutin, m’a indiqué :
« Nous avons essayé de raisonner la branche de la famille Philidor qui le possède : en vain ! Les propriétaires ont tenu à la formule “vente aux enchères”, tout en souhaitant qu’il soit préempté par un musée ou une autre institution nationale. »

Dès lors, une question s’imposait : que faire pour “sauver” ce jeu d’échecs historique ?
En tant que président de la commission Art, Culture et Histoire de la FFE, j’ai alors décidé d’alerter largement différents organismes officiels sur cette vente, en adressant dès le soir du 25 février un message à de nombreux destinataires institutionnels : BnF, ministère, musées, etc. 
 
Mon courriel se terminait par ces mots :
« Compte tenu de la portée internationale de cette vente et de l’intérêt probable de collectionneurs étrangers, je souhaite attirer votre attention sur le risque de sortie du territoire national de cet objet. »
 
Éloi Relange, président de la Fédération Française des Échecs, également en copie de ce message, l’a relayé à Yves Marek, ancien président de la FFE, haut fonctionnaire et passionné d’échecs. Celui-ci a immédiatement perçu l’intérêt patrimonial du jeu de Philidor et a soutenu cette demande de préemption. Son intervention a été probablement déterminante pour la suite.

Revenons maintenant au jeu lui-même. 

Oliver Sheppard a mené quelques recherches et m’a signalé cette page qui recense un grand nombre de jeux d’échecs britanniques :
https://www.britishchesssets.com/18thCenturyEnglishSets/index.html

La page suivante présente également une belle collection de jeux d’échecs classés par siècle :
https://www.chessantiquesonline.com/rochford_collection/Eng_Playing_Sets.html

Il est ainsi possible de conclure qu’il s’agit bien d’un jeu d’échecs anglais du XVIIIe siècle. Le modèle exact n’apparaît pas sur ces deux sites, mais on y trouve des exemplaires très proches, qualifiés d’extrêmement rares (avant même de parler de Philidor).

Nous sommes là face à un type de jeu qui donnera plus tard naissance au modèle dit « Calvert », au début du XIXe siècle. 

Un modèle de jeu britannique très proche de celui de Philidor - Photo british chess sets 
Milieu du XVIIIe siècle. Un jeu différent du modèle Français de type Régence. 

Et son évolution au début du XIXe siècle - Modèle Calvert, bien avant le jeu de type Staunton.

Le temps passe, et nous arrivons au vendredi 13 mars, jour de la vente aux enchères.
Ce fut aussi l’occasion de prendre quelques photographies sur place.

La maison de ventes Rossini se trouve rue Rossini, dans le centre de Paris, en face de Drouot, célèbre hôtel des ventes.

Au début de la vente, le jeu de Philidor constituait le lot 58. Très rapidement, les enchères se sont envolées. D’une mise à prix fixée à 8 000 euros, plusieurs enchérisseurs sur internet ont fait monter le prix autour de 20 000 euros. Puis s’est engagé un duel entre une personne présente dans la salle et un enchérisseur au téléphone. Après une joute de quelques dizaines de secondes, le commissaire-priseur adjugeait le jeu d’échecs de Philidor à 65 000 euros (!).

 

Dans la salle de vente, juste avant le coup de marteau final du commissaire priseur 

Immédiatement après la chute du marteau, une femme s’est levée dans la salle en déclarant :
« sous réserve de préemption du musée Carnavalet ».

Soulagement.

Les démarches entreprises avaient donc abouti : une institution avait heureusement perçu l’intérêt d’exposer cet objet au public, plutôt que de le voir potentiellement partir à l’étranger. Il est rare qu’une préemption annoncée n’aboutisse pas. J’espère donc que chacun pourra admirer prochainement ce jeu d’échecs au musée Carnavalet, où se trouve déjà le buste de Philidor sculpté en 1783 par Pajou.

Buste de Philidor au musée Carnavalet à Paris. Par Augustin Pajou, 1783.

Pour terminer, rectifions une erreur que l’on rencontre un peu partout au sujet de Philidor, y compris dans le catalogue de la maison Rossini. Philidor, enfant de France, n’a jamais fui son pays. Il se rendait chaque année à Londres pour des raisons matérielles et professionnelles, et s’est retrouvé bloqué en Angleterre, considéré comme émigré, sans pouvoir revenir à Paris, alors même que tel était son souhait le plus cher, comme le montre sa correspondance, souvent poignante, avec son épouse. 

mercredi 30 juillet 2025

Visite de l’exposition « Philidor enfant de Dreux »

Le weekend dernier je me suis rendu à Dreux pour voir l’exposition consacrée à Philidor au musée d’Art et d’Histoire de la ville. Cette exposition est accessible du 23 mai 2025 au 7 septembre 2025.
 
A cette occasion j’ai rédigé un article pour le site de la FFE consacré aux évènements du tricentenaire de la naissance de Philidor. Comme je l’y indique, il est curieux de fêter ce tricentenaire un an avant l’année effective (Philidor est né le 7 septembre 1726 à Dreux) ! Mais bon il est également prévu d’autres évènements pour l’année 2026.
 
Voici donc un reportage consacré à cette exposition.
 
Il y a dix ans déjà je m'étais rendu à Dreux. J'avais pu voir, sans y entrer car c'est une propriété privée, la maison natale de Philidor. 
Il existe forcément une rue Philidor à Dreux. Vous remarquerez le blason de la ville qui ressemble à un échiquier.
 

La rue Philidor à Dreux. Il me semble que la maison, à droite de la tour, est celle de Philidor.
 
 
 
Le musée d'Art de d'Histoire de Dreux, accessible gratuitement.  



L'entrée de la salle du musée consacrée à l'exposition sur Philidor.
A vrai dire je pensais que l'exposition serait un peu plus importante.
Mais ne boudons pas notre plaisir, il est très rare de voir une telle exposition.
 
 
La salle de l'exposition sur Philidor.
 

Le buste de Philidor par Augustin Pajou ami de Philidor, vers 1773.
Un autre exemplaire se trouve au musée Carnavalet à Paris.
A noter que la plupart des objets exposés proviennent de la collection privée des descendants de Philidor.
Je vous conseille la lecture de l'entrevue de Dany Sénéchaud (décédé en 2019) à ce sujet.  
 
 
Une vitrine contient deux registres. Sur un des registres il est possible de voir l'acte de baptême de Philidor, et sur l'autre l'acte décès de son père. 
Voici la transcription du texte du baptême de Philidor
 
« L’an mil sept cent vingt-sept, le jeudi seizième octobre, 
François André, né le septième de septembre de l’année 
mil sept cent vingt six, et baptisé par moy, prestre curé de cette 
église, en l’église de Saint-Étienne dudit Dreux, avec la permission 
de Monseigneur l’évêque de Chartres, le premier septembre 
de la dite année mil sept cent vingt six, signé Charles François 
évêque de Chartres avec paraphe, du légitime mariage de sieur André Danican de Philidor, 
ordinaire de la musique du Roy et garde de sa bibliothèque, et de damoiselle 
Élisabeth le Roy sa femme, de cette paroisse, a reçu les cérémonies 
de baptême de moy prestre curé de cette Église, soussigné, le parrain 
haut et puissant seigneur messire François Chaillou, seigneur 
de Jouville, gentilhomme ordinaire du Roy, qui a donné les noms, la marraine 
haute et puissante dame Catherine Guille Parat, qui a signé 
le sieur parain et père et mère.
C. Guille Parat, André Danican Philidor, Chaillou de Jouville, Chevalier et Élisabeth Philidor »



Acte de décès du père de Philidor, le 11 août 1730.

« Mort le vendredi onzième août 1730
Le sieur André Danican de Philidor, ordinaire de la musique
du Roi et garde de la Bibliothèque, décédé d’aujourd’hui
entre minuit et une heure, âgé de soixante et dix-huit ans ou
environ, après avoir reçu les sacrements de l’Église, a été inhumé
dans l’église de cette paroisse, en présence de messieurs les prêtres de ladite Église. (...) »
 
Trois beaux portraits sont visibles dans cette exposition.
Tout d'abord le portrait du père de Philidor dit Philidor l'Ainé. Huile sur toile, auteur anonyme.

 
Anonyme, huile sur toile.
André Joseph Hélène Danican Philidor, dit le Beau Philidor (1762 - 1845), fils de Philidor.
 
Voici un extrait de la revue Le Palamède 1847 - Biographie de Philidor par son fils ainé (celui du tableau ci-dessus, décédé en 1845) - page 6 et 7

« (...) il rentrait un soir chez lui au moment où deux de ses enfants de quatorze à seize ans essayaient leur force aux Échecs. Il jeta un coup d’œil sur leur partie et la suivit pendant deux ou trois coups : 
- Nos enfants, ma chère amie, dit-il à sa femme, sont parvenus à faire de ce jeu-là un jeu de hasard. (…)  »  
 

Anonyme, huile sur toile.
Claude Frédéric Danican Philidor (1766 - 1821), fils de Philidor. 

 

Dans une autre vitrine se trouve un exemplaire de son célèbre livre L'analyse des échecs.
Il est indiqué 1749. S'agit-il d'un exemplaire de la première édition ? Ou bien est-ce une copie comme il en existait de nombreuses à l'époque ?
D'ailleurs je m'interroge : le manuscrit du livre de Philidor existe-t-il toujours (disons d'une des trois éditions) ? 
 
Le livre ouvert correspond probablement à celui ci-dessous et qui contient l'intégralité de la correspondance connue de Philidor.
 

Indispensable à qui souhaite approfondir sa connaissance de Philidor.
Ce livre est paru en 1995 et on peut le trouver sur internet.
 
 
Deux petits portraits par Charles-Nicolas Cochin (1715-1790).
Mine graphite 
Celui de gauche représente Philidor et celui de droite, son épouse, Angélique Henriette Élisabeth Richer (1741-1809). 
 

L'échiquier pliable et personnel de Philidor.
Il me semble que le Roi et la Dame sont intervertis.
 
Mais il ne faut pas oublier la deuxième facette de Philidor...
Philidor musicien. Le mur et la vitrine du fond y sont consacrés.
 

 

Louis-René Boquet (1717-1814) 
Personnages en costume pour Ernelinde, tragédie lyrique en 3 actes sur une musique de Philidor.
 

Tom Jones, opéra comique en 3 actes de Philidor.

Voilà, c'est tout pour cette exposition.