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samedi 18 mai 2024

Carte publicitaire du Café de la Régence

Article mis à jour le 20/05/2024 - Par M. Philippe Bodard - Remarque au sujet d'une date indiquée sur la carte publicitaire.
 
Voici une carte publicitaire, que je ne connaissais pas, du Café de la Régence.
C'est M. Oliver Sheppard qui a attiré mon attention sur cette carte, toujours en vente à ce jour sur Ebay et je l'en remercie.

Quelques remarques :
La carte date de 1953 d'après le texte que l'ont peut lire. 
Il est fait mention de la table de Bonaparte toujours visible ! il est donc possible de conclure que cette table a accompagné le Café de la Régence jusqu'à son changement de dénomination en fin d'année 1955.
le mystère est toujours présent quant au devenir de cette fameuse relique !
Mais je doute qu'il soit toujours possible d'y jouer aux échecs même si le restaurant revendique son passé lié aux échecs.
Le nom mentionné "Pierre Barberis, directeur du restaurant" m'était inconnu jusqu'à présent.

La table de Bonaparte en 1951 - Journal Ce Soir du 13 avril 1951 - Retronews.
La personne sur la photo est probablement un certain M. Dumont directeur de la Régence en 1951

Vous pouvez retrouver d'autres cartes de ce type dans un article que j'ai précédemment publié.

Photo Ebay

1718
La Régence
Place du Théâtre Français
OPERA 32-34 Paris (1er) 

Photo Ebay

Sur la gauche de la carte
Le plus ancien Café de Paris
Ouvert jusqu'à 2 heures du matin
Bar
Restaurant - Soupers
Pierre Barberis, Directeur du restaurant
 
Sur la droite de la carte (en Français et en Anglais) 
1424
Jeanne d'Arc est grièvement blessée durant le siège de Paris à l'emplacement actuel de la Régence.
Siège of Paris, Joan of Arc, wounded on the site where the Régence now stands.
1798
Napoléon Bonaparte, Premier Consul, joue aux échecs au Café de la Régence. Sa table préférée s'y trouve toujours.
Napoléon Bonaparte, Premier Consul, playing chess at the Café de la Régence. His favourite table there is still shown.
1953
Reprenant la tradition des grands joueurs d'échecs et des grands hommes qui la fréquentèrent, les célébrités très parisiennes déjeunent, dinent et soupent à la Régence redevenue à la mode.
In the tradition of the famous chess players and celebrities of other days, all Paris still lunches and dines at the Régence.
 
20/05/2024 - Comme l'indique fort justement M.Philippe Bodard, les dates mentionnées sont un peu farfelues :
M. Barberis n'est pas vraiment doué en histoire ! (ou du moins il est responsable de la publicité).
1424 : Jeanne d'Arc blessé en commandant le siège de Paris ?
Mais elle aurait eu 12 ans !
Il s'agit de 1429 en fait (Jeanne a 17 ans).

 
Philippe a tout à fait raison et vous pouvez voir ici un article que j'avais rédigé à ce sujet.  
Il est également possible de faire une remarque sur la date 1798 et Bonaparte 1er Consul (au-delà de la véracité de cette anecdote et de la table).
Arrivé au pouvoir en 1799 par le coup d'État du 18 Brumaire, il est Premier consul — consul à vie à partir du 2 août 1802 — jusqu'au 18 mai 1804, date à laquelle l'Empire est proclamé par un sénatus-consulte suivi d'un plébiscite.
 
 
Photo Ebay.
Dos de la carte.
"Café de la Régence" Société Anonyme au capital de 1.600.000 francs - Registre du commerce de la Seine 192.287

vendredi 8 novembre 2019

Dernières traces du Café de la Régence ?

Mise à jour du 12 avril 1954 - Voir cet article au sujet de la fin du Café de la Régence
Selon moi, l'article paru dans la revue Caïssa en 1957 montre que l'information n'est pas à jour, car la Régence n'existe plus depuis environ une année.

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Etienne Cornil m’a fait parvenir un document qui date de début 1957 et qui représente à ce jour la trace la plus récente du Café de la Régence.
Je le remercie tout particulièrement pour cette découverte que j'ai le plaisir de partager sur ce blog.

Attention, quand j’indique « trace du Café de la Régence », il s’agit du lieu historique depuis 1855, et non l’ersatz ouvert en 2016 à quelques dizaines de mètres, qui se sert allègrement des images de ce blog et qui n’a rien à voir avec le jeu d’échecs.

Voici donc le document d’Etienne, que j’ai retranscrit partiellement, suivi de quelques commentaires

« CAISSA
Revue mensuelle de la Fédération Belge des Échecs
15 janvier 1957 – 5



Paris la nuit
(traduit de l’anglais d’après un article de Art. Buchwald).

Nous sommes toujours heureux de trouver un restaurant ou un café qui a un passé historique. Cela ne rend pas la nourriture ou les boissons meilleures, mais nous donne l’occasion d’écrire au sujet de quelque chose.
Un des plus vieux cafés de Paris est le Café de la Régence, place du Théâtre Français, juste en face de la rue de la Comédie Française, salle Richelieu.
(…)
L’année passée, Monsieur et Madame Bataille (elle est la sœur de Claude Terrail) achetèrent le Café et essayèrent de faire revivre son grand passé. À l’entrée se trouve la table sur laquelle Napoléon joua. À l’intérieur se trouve un restaurant de premier ordre et un endroit retiré pour les célébrités actuelles du théâtre et des lettres.
Dans le fond, les même joueurs d’échecs qui n’ont pas bougé depuis les jours de Robespierre, peuvent être vus assis et rouspétant au sujet du bruit.
On peut y aller soit pour le déjeuner, le dîner ou le souper, quoique nous préférons ce dernier. Il n’y a rien de plus agréable qu’un restaurant tranquille et historique, surtout si vous désirez un peu jouer aux échecs. »

Je n’ai pas retranscrit la partie du texte qui contient les poncifs, broderies et légendes que l’on trouve partout au sujet du Café de la Régence, cela n’a pas d’intérêt.
Par contre la partie finale attire mon attention pour plusieurs raisons :
* La date de ce texte
* Les joueurs d’échecs
* le nom des nouveaux propriétaires

Pour la date, mes recherches pour mon livre montrent que le Café de la Régence change de nom en 1955 pour devenir « Hostellerie Guillaume de Conquérant ».


Bottin du commerce de 1954 au 161 rue Saint-Honoré (Archives de Paris)


Bottin du commerce de 1955 au 161 rue Saint-Honoré (Archives de Paris)

Mais Il y a quelque chose qui ne colle pas.
Le texte ci-dessus est publié en janvier 1957, à partir d’une traduction (probablement d’un texte de 1956), et parle donc d’un changement de propriétaire l’année d’avant en 1955.
Tout ça est ok, mais il ne s’agit plus du Café de la Régence, car le Bottin du commerce indique un changement de nom.

Quant à l’activité du jeu d’échecs, elle y existe peut-être mais elle est anecdotique.
Voici un extrait du tome 2 de mon livre.

J’ai passé pas mal de temps à feuilleter la collection complète de la revue L’Échiquier de Paris (1) puis de la revue L’Échiquier de France qui lui succède sans trouver la moindre allusion au Café de la Régence de 1946 à 1958. 
En 1946 la liste des Cercles d’échecs de la région parisienne que publie L’Échiquier de Paris montre qu’ils sont quasiment tous installés dans des Cafés. 
C’est une tradition française qui est alors encore fortement ancrée à cette époque. 
Si vous souhaitez jouer aux échecs en France depuis le début du XVIIIe siècle alors vous devrez obligatoirement ou presque mettre les pieds dans un Café. Vous noterez que curieusement le grand Cercle Caïssa se trouve alors dans le quartier du Palais-Royal si cher au jeu d’échecs français.  

« (…) Cercle Caïssa – Provisoirement installé au Café « Le Dauphin », Place du Théâtre Français (Métro Palais-Royal) et sous l’impulsion énergique et l’intelligente directrice direction de son active Présidente, Mme Le Bey Taillis, le Cercle « Caïssa » poursuit son activité avec le même brio que par le passé. (…)

Échecs du Palais-Royal (2)
La Coupe d’Or 330, rue Saint-Honoré (VIIIème) (…) (3) »

(1) L’Échiquier de Paris – Bulletin des Cercles de l’Ile de France – La collection complète va de 1946 à 1955. En 1956 cette revue fait place à l’Échiquier de France qui portera la mention ex-échiquier de Paris. En 1959 l’Échiquier de France fusionnera avec l’Échiquier de Turenne pour donner naissance à la revue toujours existante en 2015, Europe Échecs.
(2)  Comme déjà vu, il s’agit de l’association qui succède à l’Union Amicale des Amateurs d’échecs de la Régence en 1918. Cette association semble disparaître après l’été 1953. En effet je n’en ai plus trouvé de trace après le numéro de juin 1953 de l’Échiquier de Paris
(3)  L’Échiquier de Paris – Avril 1946

Voir également un petit article que j’avais rédigé sur la visite à Paris au début des années 1950 des deux joueurs soviétiques Flohr et Kotov.


L'acteur Jean Marais et la table de Bonaparte, dans les années 1950.
Café de la Régence ?

Le dernier point du texte communiqué par Etienne Cornil ouvre un espoir de retrouver la table de Bonaparte.
Il est indiqué que la femme du nouveau propriétaire est Mme Bataille, sœur de Claude Terrail.
Claude Terrail était le propriétaire du fameux restaurant « La Tour d’Argent » à Paris jusqu’en 2006, année de son décès. C’est son fils, André Terrail, qui lui a succédé.
J’ai écrit à la « Tour d’Argent » et à M. André Terrail, un peu comme une bouteille à la mer, en espérant avoir une piste au sujet de cette fameuse table de Bonaparte. A suivre…

samedi 14 octobre 2017

La table de Bonaparte

 

English translation of this article

 

En 2012 j'ai posté un article au sujet de la table de Bonaparte au Café de la Régence.
Plus exactement la fameuse table où Bonaparte aurait joué aux échecs au Café de la Régence.

M. Patrice Belluire, que je remercie au passage, m'a communiqué une référence, que je ne connaissais pas, où apparaît la table de Bonaparte et où il est possible d'entrevoir l'intérieur du Café de la Régence à la fin des années 1930.
Il s'agit du livre "Chessmen" édité en 1937 que je me suis procuré dans une petite libraire parisienne (un exemplaire signé par l'auteur M. J.Maunoury dédicacé à l'éditeur Harcourt !).


En page 59 du livre il est possible de voir cette photo :


La table est bien mise en évidence dans le café.
Et une plaque porte le texte suivant :

"Table sur laquelle
Bonaparte 1er Consul
jouait aux Échecs au Café de la Régence
en 1798"


Je n'ai toujours pas d'information sur le devenir de la table après la disparition du Café de la Régence.
Mais M. Patrice Belluire pensait avoir lu quelque part que l'acteur Jean Marais en avait fait l'acquisition. Quelqu'un aurait-il des informations à ce sujet ?

Revoici une photo que j'ai déjà publiée de Jean Marais avec la table dans les années 1950.
Un échiquier a été ajouté et la plaque (au sol) n'est plus la même.


Une autre question que l'on peut se poser au sujet de cette table concerne son authenticité.
Bonaparte a-t-il joué sur cette table ? Est-ce un simple attrape touriste ?

Voici la réponse de Saint Elme Le Duc dans un article écrit en 1853 et publié en 1861 dans la revue "La Nouvelle Régence". Il parle de l'ancien Café de la Régence, Place du Palais-Royal.



« (…) Dans le café de la Régence proprement dit, il y avait vingt-deux tables et neuf guéridons. Souvent, afin de gagner de la place dans le fond du café, là où de préférence se tenaient les joueurs d’Echecs, on unissait deux tables par une coulisse en fer blanc, ce qui permettait de mettre trois échiquiers sur deux tables. Je me souviens encore que dans la Régence était une table de marbre sur laquelle on lisait :

Table où Napoléon 1er consul
Joua aux Echecs. Café de la Régence



Mais ces mots, gravés dans les premiers mois de 1853 seulement sur une petite plaque en argent, contenaient, il me semble, une erreur historique. C’est dans certains jours de 1792 , 93, 94, 95, particulièrement pendant la disgrâce que lui fit éprouver le conventionnel François Aubry, membre du comité du salut public, chargé de la partie militaire, puis de la direction de la force armée, etc., etc., etc., que Napoléon, né en 1769, ayant alors vingt et quelques années et déjà le grade d’adjudant-général, mais dans un état très voisin de la misère (il portait alors ce que les militaires nomment des bottes à soupape), vint à la Régence jouer aux Echecs.

Il y a une soixantaine d’années de cela. Si quelque témoin survivant l’a vu, ce témoin doit avoir plus de quatre-vingts ans. Mais ce témoin n’existe pas. D’ailleurs, le jeune officier, auquel dans ce temps-là on ne faisait aucune attention, a joué tantôt à une place tantôt à une autre ; il n’avait pas là son tabouret ni sa table, comme plus tard aux Tuileries il a eu son trône ; par conséquent chaque table de la Régence a un droit égal à dire que c’est sur elle qu’il joua. Je pourrais tout aussi bien vous montrer la table où (c’est-à-dire sur laquelle) suivant la belle, aimable et lettrée Lyonnaise Pernette du Guillet :

Amour avecques Psyches,
Qu’il tenoit en sa plaisance,
Jouoit ensemble aux Eschets
En très-grand’ resjouissance.

On me dirait à cela que la tradition de ce fait n’a pas été transmise d’âge en âge aux habitués de la Régence. J’en conviens, aussi dis-je qu’il serait quelque peu téméraire d’affirmer que l’on a vu la table de l’Amour et de Psyché, comme il l’est, je crois, de dire que c’est sur ladite table à plaque d’argent de la Régence qu’a joué le disgracié de François d’Aubry. N’importe, après tout, que ce soit sur cette table ou sur une autre, n’importe que les béants le croient, le fait est que le héros futur, le futur Empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération Suisse, régénérateur de la Pologne, etc., etc., etc., est venu jouer aux Echecs à la Régence, officier, oui, mais consul, non. Son ombre y revenait tous les jours ; la voilà même encore devant mes yeux. Oui, c’est bien sa tête sérieuse, et comme dans sa jeunesse, maigre, jaune et à longs cheveux noirs. (…)  »


mercredi 13 mars 2013

Le Vélocipède

Voici un texte très intéressant et que je trouve très bien écrit sur le jeu d’échecs.
Outre son envolée parfois lyrique, je retiens au moins une anecdote intéressante de celui-ci.
Il s’agit des 23 parties jouées en une heure par La Bourdonnais et "le Vélocipède" !
Décidément nous n’avons rien inventé en matière de jeu d’échecs.
Il est possible de dater cette anecdote aux alentours de 1835 quand La Bourdonnais était au sommet de son art.
Ainsi, le jeu « bullet » (partie de 1 minute par joueur) qui existe aujourd'hui sur nombre de sites de jeu d’échecs en direct existait donc déjà il y a 170 ans...

Je vous laisse découvrir ce texte qui fut publié dans la Stratégie en mai 1873, et qui reprend en fait un texte publié auparavant dans « La Vie Parisienne » de Charles Joliet. J’ai déjà publié un texte de Charles Joliet, collaborateur occasionnel de « La Stratégie », que vous pouvez lire ou relire en suivant ce lien.

(Photographie non datée : Charles Joliet - in Recueil. Portraits d'écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle - 1855 - 1890 - Source BNF Gallica)

NOTES D'UN JOUEUR D'ECHECS


On se fait généralement une idée assez fausse du jeu et des joueurs d’échecs.
Les échecs sont un jeu pour les initiés et une science aux yeux des profanes. Quand on n’a pas l’ambition de devenir un maître et d’atteindre la force des professeurs, on peut arriver, en quelques mois, à jouer aux échecs et, en une année ou deux, à être mis au rang des amateurs. Mais comme en toutes choses, il faut le don de la nature pour surprendre ce que Diderot appelle « Le secret » et, à ce sujet, un joli mot de M. Walker à un élève : « il y a deux familles : ceux qui jouent aux échecs, et ceux qui jouent avec des échecs ». 

Une autre erreur encore est de croire que les parties d’échecs sont interminables. La durée moyenne d’une partie ordinaire est d’une demi-heure à une heure. A l’appui de cette opinion, nous citerons une anecdote racontée par M. Basterot.
Il y avait naguère, au café de la Régence, un amateur surnommé le Vélocipède, à cause de la rapidité prodigieuse avec laquelle il jouait.
Il s’appelait Bausset, et La Bourdonnais lui faisait avantage de la Tour . Un jour, cet amateur provoqua La bourdonnais à armes égales, mais avec la condition qu’il jouerait aussi vite que lui. Le combat fut accepté, car on ne vit jamais La Bourdonnais reculer devant un défi. Les deux champions s’attaquèrent aussitôt, et combattirent de part et d’autre avec une rapidité sans exemple. Le provocateur fut battu, sans pouvoir faire de reproches à son adversaire qui laissait déjà tomber sa pièce quand l’autre à peine abandonnait la sienne. Le Mat ne se faisait pas attendre. La Bourdonnais le renouvela vingt-trois fois en une heure, de sorte que chacune de ces parties n’avait duré, en moyenne, qu’environ deux minutes et demie.

Le jeu des échecs est un des plus anciens jeux connus. Il faudrait écrire un volume entier pour en raconter l’histoire.
L’introduction du jeu d’Echecs parait remonter à Charlemagne. A cette époque on avait déjà découvert une façon de réduire son adversaire, en lui cassant l’échiquier sur la tête. Depuis la civilisation a marché à des siècles plus doux, et cette méthode originale n’a plus un grand nombre d’imitateurs.
Ce qu’on appelle le Jeu de Charlemagne est une collection de dix-sept pièces d’ancien jeu d’Echecs, de styles différents.

Les échecs sont incontestablement le plus noble des jeux, et les plus illustres personnages, anciens et modernes s’honoraient des triomphes pacifiques de l’échiquier. Charles-Quint, Philippe II, Louis XIII, Louis XIV, Charles Ier d’Angleterre, Frédéric II, Napoléon étaient des joueurs d’échecs. Deux anecdotes à ce sujet :
La première est racontée ainsi dans la Correspondance de la duchesse d’Orléans, mère du régent :
…La première dauphine avait un page de douze à treize ans, fils d’un maître-d’hôtel du quartier, qui était supérieur aux joueurs les plus habiles aux échecs.
Feu M. le Prince fit une partie, un jour, avec lui et croyait gagner, mais ce fut le page qui remporta la victoire. Quand le prince vit qu’il était échec et mat, il se mit dans un tel transport qu’il saisit sa perruque et la jeta à la face de ce petit garçon.
La seconde, rapportée dans les Mémoires du duc de Bassano, est significative :
« L’Empereur ne commençait pas adroitement une partie d’échecs. Dès les débuts il perdait souvent pièces et pions, désavantage dont n’osaient profiter ses adversaires. Ce n’était qu’au milieu de la partie que la bonne inspiration arrivait. La mêlée des pièces illuminait son intelligence. Il voyait au-delà de trois à quatre coups, et mettait en œuvre de belles et savantes combinaisons ».
Au café de la Régence, ce dernier asile des échecs, cette flatterie de courtisans ferait sourire et, quand on parle du vainqueur d’Austerlitz, on dit simplement :
« Napoléon ne connaissait pas les débuts ». Il est évident que si l’adversaire n’osait pas profiter de ses fautes pour rafler ses pièces ou arrêter leur marche, il avait beau jeu pour caracoler au milieu de l’échiquier, comme un cheval dans une boutique de porcelaine.

Comme le café Procope, la Régence a vu défiler toutes les illustrations de deux siècles. Le premier a gardé le souvenir de ses hôtes et on voit sur ses murs le portrait de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau.
Rousseau poussait du bois, mais il était très mauvais joueur, et quand il perdait, il restait des semaines entières à bouder. C’était un génie grognon que ce monsieur Jean-Jacques, et il n’avait pas tout à fait tort.
C’est dans le décor de l’ancien café de la Régence que Diderot a placé la scène de ce chef-d’œuvre d’esprit français qui s’appelle le Neveu de Rameau :
…Si le temps est froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu… il m’aborde :

LUI – Ah ! ah ! vous voilà, monsieur le philosophe, que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser du bois ? (C’est ainsi qu’on appelle, par mépris, jouer aux échecs ou aux dames).
MOI – Non, mais quand je n’ai rien de mieux à faire, je m’amuse à regarder un instant ceux qui le poussent bien.
LUI – En ce cas, vous vous amusez rarement. Excepté Légal et Philidor, le reste n’y entend rien.
MOI – Et M. de Bussy, donc ?
LUI – Celui là est en joueur d’échecs ce que Mlle Clairon est en actrice ; ils savent de ces jeux, l’un et l’autre, tout ce qu’on peut en apprendre.
MOI – Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu’aux hommes sublimes.
LUI – Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique et autres fadaises comme cela. A quoi bon la médiocrité dans ces genres ?
MOI – a peu de chose, j’en conviens. Mais c’est qu’il faut qu’il y ait un grand nombre d’hommes qui s’y appliquent pour faire sortir l’homme de génie. Il est un dans la multitude.

En relisant ce fragment, il me semble voir la vieille Régence, avec ses quinquets fumeux, ses meubles primitifs, et ses hôtes du temps où la Comédie-Française donnait les tragédies de M. de Voltaire.
On montre à la Régence la table de marbre noir sur laquelle Bonaparte a joué. Elle porte cette inscription gravée sur une plaque d’argent : Table où Napoléon, premier consul, joua aux échecs – Café de la Régence.
Robespierre y venait. Encore aujourd’hui on donne l’échec en disant « A Robespierre ! » On dit aussi : « Echec à monsieur de Robespierre ».
De son temps on ne disait plus : « Echec au Roi ». Cette formule d’aristocrate était remplacée par « Echec au tyran ».
Les Orientaux disent volontiers : « Echec à Sa Majesté Nègre ». S’ils menacent la Dame noire, bien que l’attaque de la dame ne s’annonce pas : « A la Négresse ! ».
En pleine révolution, du reste, le café de la Régence ne fermait pas, et quelques joueurs enragés, comme les sénateurs romains sur leurs chaises curules, poussaient tranquillement le bois au bruit de la fusillade de la place du Palais-Royal qui faisait voler les vitres.

Ce serait une erreur de croire que ces morceaux de buis ou d’ébène sculptés, ces pièces sèches et froides sont insensibles. Il y a, dans les cent parties de Paul Morphy, qui ont été publiées, des coups de force d’hercule, des souplesses félines, des ruses d’Indien, des gambits perfides comme des caresses, des guets-apens, des coups de Jarnac, des bottes secrètes, des atrocités froidement calculées, des enlacements de pieuvre, des égorgements discrets, de jolis assassinats, des tueries en coupe réglée, des choses sauvages. On démolit les Tours, on éventre les chevaux, on décapite les Fous, on massacre les Pions, on étouffe le Roi sous les poignards, on viole la Reine.
Les échecs sont l’image de la guerre. On étudie la théorie des Ouvertures et des Fins de parties, comme les principes consacrés de l’art militaire.

Il y a des maîtres qui ont dépensés plus de temps et de travail sur le Gambit Evans qu’il n’en faut faut pour entrer à l’Ecole polytechnique. C’est tout un monde de combinaisons. Et le Muzio ! On peut suivre la comparaison jusqu’au bout. Les échecs ont leur stratégie. La partie s’engage et se développe d’après un plan de campagne arrêté ; on prend des positions sur le terrain. La Reine est le général en chef, les Cavaliers marchent en éclaireurs, les Fous, les Lorgneurs, sont les officiers d’état-major ; les Tours, l’artillerie, les Pions, l’infanterie. Et tout cela marche, avance, recule, manœuvre et combat jusqu’à la mort, c’est-à-dire le Mat.
Les échecs sont aussi l’image de la politique. L’Europe est un échiquier dont les royaumes sont les cases, les nations les pièces manœuvrées par leurs rois ou leurs premiers ministres, et les journaux enregistrent, jour par jour, la marche de la partie avec ses variantes et ses commentaires.
C’est encore l’image de la chasse ; poursuite, pièges, embuscade, chasse à courre et à l’affût.
Le joueur d’échecs se donne ainsi toutes les émotions. Il commande des armées, gouverne le monde et sonne l’hallali. Pour mon compte, je considère les échecs non comme une science, mais comme un jeu d’imagination. On y trouve même de la poésie.
Dans ces combats silencieux, il y a des épopées, des  poèmes, des élégies plaintives, des ïambes farouches, des idylles élégantes. Oui, madame, il y a de ces mats pleins d’amertume, muets comme les grandes douleurs, sombres comme l’absolu désespoir.

Charles JOLIET.


mardi 7 février 2012

La table d'échecs de Bonaparte

Il est établi que Bonaparte fréquentait le Café de la Régence juste après la Révolution Française.
Il est ainsi une des personnalités qui a marqué de son empreinte le Café de la Régence. Ceci plus particulièrement au travers d’une relique qui semble avoir traversé les siècles.
Il s’agit de la table où Bonaparte jouait aux échecs.

Cette table apparait dans le nouveau Café de la Régence après 1854.
Pour le moment je n’ai pas trouvé de source la mentionnant avant cette époque.
Du coup se pose la question de l’authenticité de cette relique.

En tout cas la revue « La Stratégie » indique en décembre 1886 (cité dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence  – E.Cornil)
« C’était le kiosque de Robespierre, c’était le bivouac de Bonaparte. On n’y conserve aucune relique tangible ou souvenir de Robespierre, mais on y remarque une petite table de marbre gris sur laquelle le jeune Corse perdit plus d’une partie contre son ami le capitaine Bertrand.
Bien des années après Sainte-Hélène, lorsque le grand exilé ne pouvait plus guère autre chose que de jouer aux échecs, il y jouait assez mal. Sa table commémorative à la Régence est ornée d’une plaque en argent fort usée sur laquelle était inscrit son nom ; cette table a servi de champ de bataille depuis à des parties d’échecs beaucoup plus brillantes que celles qu’il a jamais pu produire.
»

Voici une photographie inédite de cette table de Bonaparte. Malheureusement elle n’est pas datée.

(Collection personnelle)
La table semble un peu mise de côté, mais cela correspond à l’article de presse du « Petit Parisien » de février 1939, mais la plaque commémorative en argent ne s’y trouve pas.
A la place une simple plaque.
Et, au milieu de la salle, gardée par une chaîne contre les mains sacrilèges, trône une table de café : la table où jouait Bonaparte. Un écriteau précise : « Bonaparte, premier consul, jouait sur cette table en 1798. » Dans son zèle, le peintre de lettres a avancé encore la carrière de Bonaparte pourtant rapide ! En 98 celui-ci n’était que général. A cette erreur près, l’histoire est vraie.
Ah ! cette table de Bonaparte ! C’est l’orgueil, le palladium des joueurs d’échecs du monde entier ! Et, pourtant, Bonaparte n’était qu’un joueur médiocre !


Voici également un autre document important. Il s’agit d’un article de presse (The Times – 30 mars 1922). Il y a là plusieurs informations capitales, notamment sur le fait qu’il subsiste une activité échiquéenne au Café de la Régence en 1922, mais c’est peut être anecdotique.
Arnold Aurbach était un très fort joueur parisien du début du 20ème siècle qui fréquenta longtemps le Café de la Régence.
On reconnait le plateau ainsi que le haut des pieds de la table de la photographie précédente.

Traduction de l’article
Champions d’échecs au jeu – Le señor Capablanca photographié au fameux Café de la Régence, Paris, jouant une partie amicale avec M. Aurbach à la table utilisée par l’empereur Napoléon. La Señora Capablanca (née Señorita Glori Simoni ) et le Ministre Cubain en train de regarder la partie.

Enfin pour terminer voici une photo issue d’une donation au Ministère de la Culture.
La photo date des années 1950 sans plus de précisions.
Elle porte la légende
Jean Marais assis devant la table au plateau de marbre sur laquelle Bonaparte jouait aux échecs au café de La Régence à Paris 
La photo est signé Sam Lévin. Par contre impossible de connaître le lieu où a été prise cette photographie. Est-ce le Café de la Régence ? Mystère. Une plaque se trouve en bas de la table (est-ce la fameuse plaque en argent ?) elle reste illisible sur la photo.

Ensuite il reste un autre mystère : qu’est devenue cette table, véritable relique de ce lieu mythique !

lundi 30 janvier 2012

RADIO-PARIS


En 1937, la populaire station de radio parisienne RADIO-PARIS diffuse une émission de théâtre radiophonique sur le Café de la Régence.

Ce « théâtre radiophonique » est à l’époque très populaire, car n’oublions pas que la télévision est encore extrêmement rare.
Vous trouverez ici quelques informations sur RADIO-PARIS.
Durant la deuxième guerre mondiale, les allemands utilisèrent cette radio à des fins de propagande.
Pierre Dac avait alors composé une célèbre ritournelle à ce sujet…

Concernant cette mini pièce de théâtre, le texte reprend des faits « légendaires » qui se sont déroulés au Café de la Régence.
Plusieurs acteurs assez connus du cinéma français de l’époque prêtèrent leur voix.
Sur le document que j’ai consulté à la BNF (au département des arts du spectacle) il était indiqué que son auteur était Pierre Constantin Brive.
A la main avait été ajouté un « et » entre Pierre et Constantin. Une petite recherche sur internet montre qu’il s’agit bien de deux personnes différentes (frères ?).

Un des personnages du texte, le propriétaire du Café de la Régence, est appelé « Frary ».
Je pense qu’il s’agit là d’une erreur. En effet Frary, suivant le journal l’Avant-coureur du 2 novembre 1761, est : Frary, le limonadier de la rue Montmartre, fit orner son café de glaces entremêlées de panneaux peints. 
Mais il est à noter que Rey (propriétaire cité par Diderot notamment) s’inspira de ce décor inédit pour le Café de la Régence. En 1793, le propriétaire du Café de la Régence est plutôt François Haquin comme l’indique une recherche précédente.
En tout cas, si RADIO-PARIS en 1937 décide de faire une « petite pièce de théâtre » sur le Café de la Régence, c’est que celui-ci est sans doute encore très réputé.
Bonne lecture !

Source BNF – Arts du spectacle.

Pierre et Constantin Brive
Le Café de la Régence
Radio reportage au café de la Régence en 1793
Par Pierre et Constantin Brive.
Représenté à RADIO-PARIS le 28 Mai 1937

Personnages (1)
Le Reporter :         Pierre Brive
Cambon (voix) :    Emile Remongin
Frary :                  A.Lamy
Robespierre :        Paul Clerouc
Bonaparte :          Fernand Rauzena
Le Garçon :          Emile Remongin
Le militaire :         Paul Clérouc
(1)    les acteurs peuvent tenir deux rôles

Bruits
Chants révolutionnaires
Ambiance de café mais très discrète
Verres cassés

Acte I

LE REPORTER
Chers auditeurs, nous voici donc dans le café de la Régence, dans cet illustre établissement, qui, depuis des années, voit venir à l'une ou l'autre de ses tables les plus illustres personnages...
(Au loin, chant révolutionnaire, en chœur)
Malheureusement, nous sommes en pleine révolution, et je ne crois pas que je pourrai vous décrire un aspect particulièrement gai de la vie de ce café... D'ailleurs, je ne vous parlerai que le moins  possible de cette agitation qui, depuis quelques années, depuis quatre ans, trouble la France: on est sans cesse observé, épié, et je ne voudrai pas que l'une de mes paroles puisse me mener sans défense à la guillotine... Tout de même, comme il est quatre heures de l'après-midi, les clients sont assez nombreux dans le café... C'est en effet à quatre heures que l'on y trouve le plus de monde... Et les parties d'échecs sont commencées...Ah ! ça, mes chers auditeurs, il n'y aurait pas de Régence sans parties d'échecs...C'est devenu en quelque sorte le terrain exclusif de ce jeu...dont les pièces ne sont pas spécialement républicaines, puisque, vous le savez, le roi et la reine y font figue de pièces principales... La forme de la Régence est un peu celle d'un grand piano à queue... Ou, comme l'a dit je ne sais plus quel journaliste anglais, d'un parallélogramme de tartine de fromage...La Régence est bien le seul café qui ne se soit pas cru obligé de se modifier complètement depuis la chute de la royauté...elle a gagné ses glaces et son ornementation compliquée...Evidemment, on y voit en plus des drapeaux tricolores, des couronnes civiques et les bustes de Marat et de ... C'est bien le buste de Le Peletier qui se trouve là-bas ?
VOIX
Oui, oui
LE REPORTER
Merci, Monsieur...J'aimerais beaucoup vous présenter mes chers auditeurs, le patron de l'endroit, Frary, le cafetier à la mode.
VOIX
S'il vous entendait dire "cafetier"! ...
LE REPORTER
Pardon, Monsieur...Je vous demande pardon, mais je n'ai pas très bien entendu ce que vous me disiez.
VOIX
Je vous disais que le patron n'aimerait pas beaucoup s'entendre appeler "cafetier"...
LE REPORTER
Ah! ça, ce monsieur a raison.
VOIX
Ne dites donc pas "monsieur" comme ça: c'est citoyen, que je suis, et vous aussi, et nous tous qui sommes là...
LE REPORTER
C'est vrai, citoyen, excusez-moi...Mais voici le patron, le citoyen Frary...
FRARY
Que vous disait Cambon ?
LE REPORTER
Non ! c'était Cambon ? ... Eh bien, mes chers auditeurs, vous avez entendu un citoyen célèbre, un des douze membres du Comité de Salut Public, Cambon qui s'occupe spécialement des Finances...C'est un habitué de votre maison ?
FRARY
On le voit rarement. Il ne consomme pas. Il regarde, dit un mot à l'un ou à l'autre et sort.
LE REPORTER
Heureusement que vous n'avez pas que des Clients comme celui-là.
FRARY
En ce moment, vous savez, les affaires ne marchent qu'à moitié...
LE REPORTER
C'est ce que je disais au micro, tout à l'heure...
FRARY, bas
Les gens n'ont pas beaucoup le cœur à rire...
LE REPORTER
Eh, non...Mais enfin, je vois là un certain nombre de consommateurs qui jouent avec ardeur.
FRARY
C'est ce qui m'a sauvé: les échecs. N'est-ce pas, ma maison avant d'être un café est un endroit où l'on joue aux échecs.
LE REPORTER
Tous ces échiquiers-là sont à vous ?
FRARY
Je pense bien.
LE REPORTER
Comment est-ce qu'on fait pour les avoir ? On consomme ?
FRARY
On les loue...On les loue à l'heure...Maintenant, le soir vous avez un supplément pour payer les deux chandelles...Et personne ne songe à protester; on adore les échecs, ici...
LE REPORTER
Déjà dans le temps, citoyen FRARY...Les souvenirs sur votre maison abondent...On raconte que, il y a quelques années, on entendait dire au garçon de service: "Servez à Jean-Jacques" ou "Servez à Voltaire..."
FRARY
Pour être juste, Jean-Jacques Rousseau fréquentait ici; il venait se faire houspiller, - et, un jour, nous l'avons vu dans son costume turc...
LE REPORTER
Dans ce costume qu'il avait revêtu pour passer plus inaperçu ?
FRARY
Celui-là même. Mais, en ce qui concerne Voltaire, nous devons dire les choses comme elles sont; il a passé par ici, mais il ne s'y est pas arrêté...
LE REPORTER
En tout cas, je ne crois pas me tromper, en disant que les gens les plus célèbres se sont fait servir chez vous.
FRARY
Mais...Je reçois en effet tout le monde...tout le grand monde...
LE GARCON
On n'entre pas, militaire.
LE MILITAIRE
Mais, j'ai de quoi payer, voyons!
LE GARCON
C'est la consigne.
LE MILITAIRE
Je suis peut-être qu'un simple soldat, mais j'ai de quoi payer.
FRARY
Je vous demande pardon, je vais voir.
LE REPORTER
Mais je vous en prie. Frary se dirige en effet vers la porte, il prend doucement le soldat par le bras, il le fait sortir...D'ailleurs, le militaire n'insiste pas... Et Frary revient...Vous n'aimez donc pas la troupe, citoyen ?
FRARY
J'ai mes habitudes: les soldats, les gens d'apparence misérable, les suspects, je ne les reçois pas...Je tiens à ce qu'en entrant ici on se sente dans un salon, et non pas dans une boutique... Et je me considère comme un maître de maison, beaucoup plus que comme un patron...
LE REPORTER
Je vous demande pardon: est-ce que ce n'est pas Robespierre qui se lève ?
FRARY
Lui-même.
LE REPORTER
Je l'avais bien reconnu, avec son habit nankin rayé vert, son gilet blanc rayé bleu et sa cravate blanche rayée rouge... Et la pâleur de son teint est comme prolongé par ses cheveux poudrés...Vous croyez qu'on peut lui demander de dire quelques mots au micro ?
FRARY
Mais oui...Citoyen !...

 
 Paul Clerouc - Robespierre


ROBESPIERRE, de loin
Au revoir, citoyen.
FRARY
Viendras-tu par ici, dire quelques mots ?
ROBESPIERRE
Mais vite.
LE REPORTER
Je vous voyais jouer aux échecs. Vous trouvez le temps de ...
ROBESPIERRE
C'est une distraction dont j'ai besoin. Vous n'ignorez pas que nous travaillons sans arrêt à prendre de nouvelles mesures de salut public...
LE REPORTER
En effet.
ROBESPIERRE
Un peu de repos ne fait pas de mal.
LE REPORTER
Vous gagnez souvent aux échecs ?
ROBESPIERRE
Toujours...Salut, citoyen.
LE REPORTER
Au revoir...
FRARY
Salut...
LE REPORTER
Pour quelqu'un qui gagne toujours, il n'est pas commode.
FRARY
Il gagne parce que personne n'ose perdre contre lui...
LE REPORTER
Personne?
FRARY
Ils ont bien trop peur...Si: il n'y a qu'une fois, où il ait perdu...
LE REPORTER
Ah! Laquelle ?
FRARY
Une fois: il y a un petit jeune homme qui est entré, qui l'a vu, qui lui a proposé une partie: Robespierre a accepté; le petit jeune homme a gagné. Robespierre a demandé sa revanche; le petit jeune homme a dit: "Oui, mais si je gagne, j'ai droit à une récompense". Robespierre a accepté; le petit jeune homme a de nouveau gagné. Savez-vous ce qu'il a demandé ? La tête d'un homme. "C'est accordé, citoyen, a dû finir par dire Robespierre". Alors, le petit jeune homme a dit : "Appelez-moi citoyenne, car je suis une femme et c'est la grâce de mon fiancé que je vous demande"... C'est gentil, hein, comme histoire ?
LE REPORTER
C'est gentil et c'est étonnant, car je croyais Robespierre inflexible.
FRARY
Il est surtout homme de parole...
(Assez loin, chant révolutionnaire)
LE REPORTER
Vous entendez peut-être en ce moment;  ce sont des passants qui entonnent un des chants de la Révolution... Le Palais-Royal est assez souvent le théâtre de pareilles manifestations... Espérons que, cette fois, il n'y aura pas effusion de sang...


Fernand Rauzena - Bonaparte

BONAPARTE, loin
Oh! Basta ! ...
FRARY
Tiens ! Le voilà qui s'énerve !...
LE REPORTER
Qui ça ?
FRARY
Bonaparte, le jeune général...
LE REPORTER
Bonaparte ? Il est dans cette salle ?
FRARY
Mais oui, tout là-bas...
LE REPORTER
Je vais approcher mon micro...En effet, Bonaparte est en train de faire une partie d'échecs. Son long nez paraît, plus allongé encore, ses cheveux châtains sont en désordre, son menton saillant dénonce son énergie indomptable...Il est vêtu très simplement, de bleu, le cou enserré dans une cravate noire. Il joue contre un adversaire que je ne connais pas...
BONAPARTE
Eh bien...tu joues, oui ou non...
LE REPORTER
L'adversaire ne semble pas s'émouvoir.
BONAPARTE
En voilà une idée, de réfléchir comme ça, entre les coups.
LE REPORTER
En effet, mes chers auditeurs. Bonaparte n'a pas l'air d'aimer que l'on se recueille trop longtemps avant d'avancer une pièce...Tout de même, son adversaire se décide à jouer... Il prend la Tour de Bonaparte...
BONAPARTE, se fâchant
Je savais bien qu'il fallait que j'attaque ! ... Je le savais bien... Vous me disiez non, vous autres ! ...
LE REPORTER
Il prend quelques spectateurs à parti... mais ceux-ci ne s'émeuvent pas: ils sont habitués à ces éclats de voix... Bonaparte pousse une pièce, la reprend, renverse avec sa manche trois ou quatre pièces, il s'énerve, mes chers auditeurs, à un point inimaginable... il a joué... il regarde son adversaire, semble lui reprocher de ne pas broncher... il le regarde... Que va jouer cet adversaire ? ... Oh ! mes chers auditeurs, le peu que je sais du jeu d'échecs me permet de savoir que le roi de Bonaparte va être mis en échecs... en effet ...
BONAPARTE, explosant
C'est trop fort, alors ! ... Ça fait deux fois ! ... moi, je n'y vois pas ! ... j'en ai assez ! ... je ne jouerai plus ! ... tout le monde se met contre moi ! ...
LE REPORTER, pendant ce temps
Bonaparte entre dans une colère effroyable ! ... Il a renversé le jeu, il se dresse, menaçant... Vous l'entendez, je pense...
BONAPARTE
C'est fini ! ... on le fait exprès ! ... Robespierre, lui gagne toujours !
(Bruit de verres cassés)
LE REPORTER
Ça menace de devenir très dangereux, mes chers auditeurs...
BONAPARTE
C'est un jeu de filles, au fond ! Il me faut mieux... Je me vengerai dans d'autres batailles... On verra bien si je ne suis pas un bon tacticien ! ... On verra bien lequel vaut plus ! ... J'en ai par-dessus la tête ! ...
LE REPORTER
Mes chers auditeurs, Bonaparte est en ce moment déchaîné ... Il n'est pas loin de moi, il...
(Fracas)
(Gong)
LE SPEAKER
Chers auditeurs, nous sommes obligés d'interrompre notre radio-reportage au Café de la Régence: Bonaparte, dans un geste un peu violent a balayé le micro, et notre radio-reporter n'a eu que le temps de se cacher derrière une table.
(Gong.)

mardi 11 octobre 2011

Joueurs d’Echecs 1939 - Comment se répartissent dans Paris leurs « quartiers généraux ».

Alors que les bruits de bottes se font entendre et que le monde entier va bientôt basculer dans l'horreur du deuxième conflit mondial, Yves Dartois (écrivain et journaliste) signe un papier sur les joueurs d'échecs dans Paris dans l'édition du jeudi 2 février 1939 du Petit Parisien (Source Gallica - BNF).
(Source Gallica - BNF)

Je tire deux conclusions de cet article :
1) L'activité "échecs" au Café de la Régence ne semble être qu'un argument commercial pour attirer des touristes étrangers. Le patron semble ravi de cette fréquentation nombreuse.
2) Soit l'article est superficiel, soit la situation du jeu d'échecs à Paris à la veille de la guerre est vraiment triste et pauvre.

En tout cas à l'heure actuelle, c'est la trace la plus récente que j'ai trouvée au sujet du Café de la Régence et de joueurs d'échecs le fréquentant.

20/03/2012 : Depuis, une source plus récente de l'activité du jeu d'échecs au Café de la Régence m'a été signalée par Etienne Cornil. Voir cet article qui repousse la limite actuelle à 1943.

JOUEURS D’ECHECS 1939
Comment se répartissent dans Paris leurs « quartiers généraux ».

Au milieu du perpétuel tourbillon de gens, de gouts et de systèmes qui nous assaille, quelle race permanente et stable que celle des joueurs d’échecs.
Cependant, dira-t-on, il y avait des joueurs d’échecs au Procope au XVIIIème siècle. Il n’y en a plus aujourd’hui. Sans doute, mais il a fallu pour cela mille circonstances qui nous mèneraient trop loin, et… deux siècles. Dans l’ensemble les joueurs d’échecs sont les plus fidèles du monde.
A la Régence, d’abord, les joueurs d’échecs ont toujours fréquentés dans ce noble café, et je pense qu’ils y fréquenteront toujours. Les lambris travaillés, les macarons ornés ont vu bien des joueurs depuis le célèbre musicien Duncan dit Philidor, jusqu’à nos jours en passant par des gens autour desquels on faisait cercle, comme le maître Deschapelles champion du monde de 1834 à 1840 qui jouait autour d’un cercle de dandys et de lions à sous-pieds.
-      -    Les années présentes voient-elles diminuer le nombre de vos joueurs ? avons-nous demandé au patron.
-       -   Oh, jamais ! Pensez-vous ! Il y en a tout autant qu’avant la guerre.
Je respirai : la tradition ne s’éteint donc pas.
-       -   Majorité française ou étrangère ?
-       -   Etrangère.
Ils ont leur sanctuaire. C’est la salle du fond à gauche.
Et, au milieu de la salle, gardée par une chaîne contre les mains sacrilèges, trône une table de café : la table où jouait Bonaparte. Un écriteau précise : « Bonaparte, premier consul, jouait sur cette table en 1798. » Dans son zèle, le peintre de lettres a avancé encore la carrière de Bonaparte pourtant rapide ! En 98 celui-ci n’était que général. A cette erreur près, l’histoire est vraie.
Ah ! cette table de Bonaparte ! C’est l’orgueil, le palladium des joueurs d’échecs du monde entier ! Et, pourtant, Bonaparte n’était qu’un joueur médiocre !
Il arriva deux ou trois fois que des Anglais offrirent des sommes importantes pour jouer une partie, une seule, sur la table de l’empereur ! Anglais et joueurs, c’est tout dire ! La direction de la Régence refusa dignement.
A deux pas de là, les arcades du Palais-Royal, nostalgiques et rêvant aux jours fastes d’autrefois, abritent un café dont le nom retenti bien haut dans l’imagination gourmande de nos pères : le Grand Véfour. L’association des joueurs d’échecs du Palais-Royal a élu là domicile. On peut dire domicile, car ils y sont du matin au soir.
Ces joueurs se réunissaient autrefois à la Rotonde, qui fut détruite, voici une dizaine d’années. Au Véfour, ils ont retrouvé un cadre à leur image, calme et plein de traditions glorieuses. Les plafonds, les murs sont encore incrustés de délicates peintures, d’émaux coûteux, de verreries peintes comme des miniatures.
Mais il importe peu aux joueurs d’échecs : ceux-ci ne lèvent pas même la tête vers les plafonds exquis. Le front dans les coudes, ils calculent. Au contraire de la Régence, il y a plus de Français que d’étrangers.
Des jeunes et des vieux. Beaucoup, vers cinq heures, saluent et s’installent. Le joueur d’échecs n’est pas curieux : beaucoup de ces joueurs connaissent leur partenaire depuis des années sans même savoir les occupations ni la fortune de celui-ci. J’ai raconté l’histoire de Jules Grévy annonçant à son partenaire qu’il interrompait la partie, devenant Président de la République. On pourrait multiplier cette anecdote. Elle n’étonnerait personne au Palais-Royal.
A l’époque où le maître Silber était premier violon, un Anglais s’approcha de lui après l’exécution particulièrement réussie d’un air d’Orphée aux enfers :
-          Mes compliments, monsieur. Et puis, vous avez un frère qui joue si bien aux échecs ! Il vous ressemble.
M.Silber n’avait pas de frère. Mais l’anglais n’avait pu penser que le joueur d’échecs, qui avait tenu contre lui une merveilleuse partie, fût le même que ce brillant violoniste. Pour lui, un si beau joueur n’avait pas d’autre profession.
Côté rive gauche, les joueurs ont le Ludo, rue de la Sorbonne. C’est le seul cas d’un café d’échecs qui soit bruyant. Les joueurs pardonnent en faveur des étudiants et du quartier Latin. Beaucoup de ses habitués sont, d’ailleurs, eux-mêmes des étudiants.
On compte aussi quelques noyaux de joueurs à Buffalo ou dans une brasserie du XVème…
Les gérants affectionnent les joueurs d’échecs. Et, pourtant, ceux-ci ne sont guère de gros clients : un joueur véritable reste tout un après-midi devant un bock.
Mais c’est une clientèle fidèle, de mœurs honnêtes… Elle impose aussi l’obscur reflet que donnent la sagesse et le mépris des vaines agitations.

Yves Dartois.