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dimanche 26 février 2023

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 17 novembre 1855

Suite de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne. Il s'agit de la 8ème lettre manuscrite pour laquelle je dispose d'une copie.

Lettre 1 - 18 mai 1854 - Premier échange - Sur le Cercle des Échecs de Paris - Les règles du jeu à uniformiser
Lettre 2 - 9 octobre 1854 - Les échecs en France sont apathiques - Projet de grand tournoi pour l'exposition universelle de Paris en 1855
Lettre 3 - 1er janvier 1855 - Le projet du grand tournoi prend forme
Lettre 4 - 12 mars 1855 - Difficultés dans le projet d'organisation du tournoi - le manuscrit de Doazan
Lettre 5 - 8 mai 1855 - Saint-Amant responsable de l'échec de l'organisation du tournoi prévu, selon Arnous de Rivière
Lettre 6 - 10 août 1855 - Congrès d'échecs de Leamington en Angleterre et Dubois à la Régence
Lettre 7 - 15 octobre 1855 - Éloge de Serafino Dubois et la manuscrit de Doazan est envoyé à von Heydebrand und der Lasa

L'adresse où est envoyée cette lettre :
Heydebrand und der Lasa
Légation de Prusse
Bruxelles

Cette 8ème lettre, qui fait suite aux précédentes, contient 4 informations intéressantes : 
1) Jules Arnous de Rivière n'est plus à Paris mais à Poitiers pour des études de droit. Rappelons qu'il a alors 25 ans.
2) Il est question du manuscrit de Doazan pour lequel Tassilo von Heydebrand und der Lasa vient d'effectuer un intéressant travail. Ce manuscrit a été l'objet de plusieurs échanges auparavant et j'en parle un peu plus loin.
3) Il évoque Staunton qui semble dégoûté de la carrière de joueur d'échecs. Staunton est probablement déçu de son résultat du tournoi de Londres en 1851, et il refusera de jouer un match contre Paul Morphy trois ans plus tard...   Il est fâcheux que son caractère hautain lui ait attiré tant d’inimitiés.  Ecrit Arnous de Rivière
4) Le journal La Régence renait (en début d'année 1856) après sa disparition en 1851. 



Poitiers, 17 novembre

Mon cher Monsieur Heydebrand

Excusez-moi de vous faire attendre la réponse à vos deux dernières lettres ; je suis très absorbé par l’étude d’un examen de droit, mais je pense être quitte la semaine prochaine et j’aurai alors le plaisir de pouvoir vous tenir au courant de mes faits et gestes échiquéens.

Le travail que vous venez d’achever promet, par ce que j’en ai vu, d’être très intéressant. Si vous avez un exemplaire disponible, oserai-je vous prier de le destiner à mon cousin M. le Comte de Basterot qui me charge de vous dire qu’il serait très heureux de cette grâce. J’ai écrit à M. Doazan pour qu’il pût retirer son M.S. (NDT = Manuscrit) et je lui ai transmis vos remerciements.

M Staunton me parait plus dégouté que jamais de la carrière de joueur d’échecs. Il sent qu’il a beaucoup perdu de son jeu d’autrefois et il l’avoue. Mais comme organisateur et comme auteur, M. Staunton me semble appelé à rendre encore des services à la cause des échecs et je crois qu’il a conservé assez du goût du jeu pour ne rien négliger qui puisse contribuer à la prospérité en Angleterre ; Il est fâcheux que son caractère hautain lui ait attiré tant d’inimitiés.

Un prospectus du futur journal va être livré sous peu de jours. On s’abonne au Café de la Régence. Je serai très fier de vous avoir au nombre de mes abonnés et je compte sur votre bienveillance pour me mettre en bon rapports avec votre célèbre compatriote M. Anderssen.

Agréez, je vous prie, mon cher Monsieur de Lasa, mon assurance de mes sentiments distingués et dévoués,

J.Arnous de Rivière

Voici quelques éléments sur l'écrit de Lasa au sujet du manuscrit de Gabriel Eloi Doazan.
A ce sujet il me semble que le manuscrit de Doazan est considéré comme perdu à ce jour. Il est peut-être dans une collection privée.
Cet écrit de Tassilo von Heydebrand und der Lasa est consultable en ligne sur le site internet de la bibliothèque de Cleveland. Il date donc de 1855 (il est incorrectement daté de 1827 sur le site de la bibliothèque de Cleveland).

Résumé historique
L'intéressant manuscrit, évidemment authentique, en possession de M. Doazan à Paris, et qu'il nous est permis d'examiner maintenant, est déjà connu aux amateurs d'échecs par les extraits qu'en a publié le "Palamède" en 1843 et 1844, dans un récit plein d'imagination.
L'époque à laquelle le recueil italien qui forme un petit in-quarto d'environ 130 débuts et de 6 fins de parties doit avoir été fait, remonte vers l'an 1600.
Les noms des célébrités espagnoles et italiennes attachés à la plupart des débuts, ainsi que la différence des règles suivies dans les parties, tendent également à établir cette date éloignée. Nous la fixons à l'an 1610.



lundi 12 décembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 15 octobre 1855

Suite de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne. Il s'agit de la 7ème lettre manuscrite dont je dispose d'une copie.

Lettre 1 - 18 mai 1854 - Premier échange - Sur le Cercle des Échecs de Paris - Les règles du jeu à uniformiser
Lettre 2 - 9 octobre 1854 - Les échecs en France sont apathiques - Projet de grand tournoi pour l'exposition universelle de Paris en 1855
Lettre 3 - 1er janvier 1855 - Le projet du grand tournoi prend forme
Lettre 4 - 12 mars 1855 - Difficultés dans le projet d'organisation du tournoi - le manuscrit de Doazan
Lettre 5 - 8 mai 1855 - Saint-Amant responsable de l'échec de l'organisation du tournoi prévu, selon Arnous de Rivière
Lettre 6 - 10 août 1855 - Congrès d'échecs de Leamington en Angleterre et Dubois à la Régence

Le bel autographe de Jules Arnous de Rivière à la fin de cette lettre.

Cette lettre est assez courte et Arnous de Rivière y parle d'un grand nombre de parties qu'il a jouées contre Serafino Dubois, le plus fort joueur d'échecs italien de l'époque, venu à Paris dans l'espoir de participer au tournoi de Paris en 1855.
 
Le score global est indiqué sur la page Wikipedia en anglais d'Arnous de Rivière : 8 victoires pour Arnous de Rivière, 21 défaites et 3 parties nulles. Ce qui explique l'éloge qu'il fait du Signor Dubois.
Voir l'article que j'ai consacré à son séjour à Paris. Il est à noter que la revue La Régence publiera en 1856 plusieurs parties jouées entre les deux joueurs. Il s'agit probablement de ce qu'Arnous de Rivière appelle "la nouvelle publication" et qui va bientôt paraitre.

Après son séjour à Paris, Dubois se rend donc à Bruxelles, où se trouve alors Tassilo von der Lasa en tant que diplomate pour la Prusse.Il lui apporte le fameux manuscrit de Doazan, dont j'ai déjà parlé brièvement lors d'une précédent lettre.

Paris, 15 octobre 1855

Monsieur,

Vous serez certainement charmé de voir l’excellent joueur Italien, Signor Dubois, qui sera demain à Bruxelles. Son mérite personnel le recommande mieux que ne pourraient le faire mes éloges et mes prières auprès de vous, mais je ne puis m’empêcher cependant de vous demander pour lui votre intérêt cordial.

M. Dubois, dans une assez grande série de parties avec moi, a obtenu un avantage considérable et je dois avouer en toute sincérité que si mon amour-propre s’est mal arrangé d’abord de cette défaite, je suis revenu à croire que M. Dubois était décidemment plus fort et plus expérimenté joueur d’échecs que moi. 
 
J’espère que vous aurez le temps de vous mesurer ensemble et je sollicite les parties.
Merci de votre bonne grâce à vous inscrire comme abonné de la nouvelle publication ; permettez-moi d’espérer encore que vous en serez de temps en temps le plus précieux des correspondants.

M. Doazan vous fait parvenir son manuscrit ; je le remets entre les mains de M. Dubois qui part dans la soirée de demain, de cette manière il vous parviendra surement, mais si vous en accusez réception à M. Doazan, soyez censé l’avoir reçu par la voie du courrier prussien.

Recevez les expressions nouvelles de mes sentiments les plus distingués,
J.Arnous de Rivière


mercredi 2 novembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 10 août 1855

Voici la 6ème lettre, dont je dispose, de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne.

Lettre 1 - 18 mai 1854 - Premier échange - Sur le Cercle des Échecs de Paris - Les règles du jeu à uniformiser
Lettre 2 - 9 octobre 1854 - Les échecs en France sont apathiques - Projet de grand tournoi pour l'exposition universelle de Paris en 1855
Lettre 3 - 1er janvier 1855 - Le projet du grand tournoi prend forme
Lettre 4 - 12 mars 1855 - Difficultés dans le projet d'organisation du tournoi - le manuscrit de Doazan
Lettre 5 - 8 mai 1855 - Saint-Amant responsable de l'échec de l'organisation du tournoi prévu, selon Arnous de Rivière
 
Dans cette 6ème lettre, Jules Arnous de Rivière parle du congrès de Leamington en Angleterre auquel il a participé et dont j'ai déjà évoqué la fameuse gravure. Voir l'article dédié. Son compte rendu de l'évènement est assez amusant, il s'y est bien ennuyé pour rester poli :-)
 
Cette gravure est accompagné d'un texte concernant le banquet final du congrès d'échecs de Leamington.
Leamington Chess Meeting at the Regent Hotel, June 25th 1855
The Illustrated London News - 14 juillet 1855 - British Newspaper Archive 

 
Jules Arnous de Rivière indique qu'il va bientôt voyager jusqu'à Berlin en passant par Bruxelles. A cette époque Tassilo von Heydebrand und der Lasa y est diplomate pour la Prusse.
 
Et à la fin de cette lettre, Arnous de rivière mentionne le joueur Italien Serafino Dubois. Comme je l'explique ici, ce joueur d'échecs Italien était en route pour le tournoi de Paris de 1855 quand il a appris que ce dernier n'aurait pas lieu. Ce qui ne l'empêcha pas de venir à Paris et au Café de la Régence.

Serafino Dubois, meilleur joueur Italien du XIXe siècle
Bibliothèque de Cleveland - Photo non datée
Voir l'article dédié où j'estime que la photo a été prise en 1863/1864

Paris, 10 août 1855

Monsieur,

Le meeting auquel j’avais été invité d’assister à Leamington et qui s’est tenu, comme vous savez, dans les derniers jours du mois de juin, n’a offert aucun intérêt extraordinaire qui mérite de vous être rapporté. L’évènement le plus notable a été cette longue et fastidieuse partie par consultation qui a duré trois jours et près de trois nuits.

Si vous vous êtes donné la peine de lire les trois parties faites dans cette passe d’armes vous vous serez bientôt convaincu qu’il n’y a pas moyen de rien produire de bon à travers une aussi excessive fatigue, il y a des fautes grossières de part et d’autre et à peine une ou deux bonnes combinaisons ; mais aussi qui croirait qu’après avoir déjà passé deux journées de 14 à 15 heures devant leurs échiquiers les héros de ce tournoi se sont imposés un nouveau supplice de 19h.
Je n’exagère pas d’un iota, cette dernière partie commencée à midi s’est prolongée jusqu’à sept heures le lendemain matin !
 
C’est à la suite de ces travaux d’Hercule qu’on a essayé de discuter les lois du jeu. Je m’étais mis gravement dans mon lit décidé à n’en pas bouger de sorte que je n’ai point assisté à ce qui s’est passé dans cette séance et j’ai le regret de ne pouvoir satisfaire votre curiosité. Mais je crois qu’on a dit peut être de fort bonnes choses, autant que le pouvait permettre l’envie de dormir ; quant à avoir conclu, non.
 
Le meeting était fort nombreux et tous les arrangements confortables, grâce au zèle du secrétaire le Révérent M. Temple qui doit en avoir fait depuis une maladie. On m’a mis dans le camp des Foreign Visitors et je me suis trouvé assis entre Lowenthal et un esprit de démocrate qui répond au nom de M.E Falkbeer. Ces messieurs causaient en allemand ; vous jugez si leur agréable jargon était de nature à me faire paraitre le temps moins long. J’ai pensé – mais un peu tard, qu’on ne m’y reprendrai plus.

A Londres j’ai rencontré M. Wallis auquel j’ai appris que j’avais eu l’honneur de vous voir à Paris ; il s’occupe toujours de l’étude des lois et en attendant la gloire et la clientèle, rédige des articles de journaux, se mêle à une foule d’assemblées et va dans le monde menant une existence toute remplie de petits faits. Du reste homme vraiment spirituel et d’un commerce très sûr il est sensible à votre bon souvenir et m’a chargé, lorsque je vous écrirai, de vous renouveler les assurances de son amitié.

A moins de contre-ordre, je partirai le 15 pour Berlin chargé des dépêches et devrai m’arrêter à Bruxelles, puis-je espérer vous y rencontrer ? Je serai heureux, Monsieur, de profiter du peu d’heures de mon passage en cette ville pour pouvoir causer avec vous.
M. Brooke Greville est à Londres m’écrit M. Staunton ; M. Dubois de Rome est encore pour quelques jours à Paris.

Agréez, je vous prie, l’expression distinguée de mes meilleurs sentiments.
J.Arnous de Rivière

M. Dubois qui est venu me voir au moment où je fermais cette lettre me charge de vous faire parvenir ses compliments.
 

dimanche 23 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 8 mai 1855

Voici la 5ème lettre, dont je dispose, de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne.

 
Cette lettre est à mes yeux la plus importante de la correspondance entre Tassilo von der Lasa et Jules Arnous de Rivière. Arnous de Rivière dévoile ce qu’il pense de Saint-Amant et explique que ce dernier est la cause de l’échec de l’organisation du tournoi international d'échecs de Paris en 1855. 

Pierre Charles Fournier de Saint-Amant
Je n'ai pas la source de cette photo...
 
Saint-Amant se défile, et manifestement il a peur de ne pas être à la hauteur de ce tournoi international qui regroupera les meilleurs joueurs du Monde et de se retrouver ainsi humilié. Un peu comme l’attitude d’Howard Staunton 3 ans plus tard avec l’arrivée de Morphy en Angleterre. Staunton fera tout pour éviter un match contre le jeune prodige américain.

Arnous de Rivière évoque au sujet de Saint-Amant « son gouvernement des Tuileries en 48 ». Au moment de la Révolution de février 1848, Saint-Amant est nommé gouverneur des Tuileries par le gouvernement provisoire. Il semble que Saint-Amant en tire de la vanité à tout instant. Il écrira même un fascicule sur cette expérience.

Il parle également des manœuvres souterraines de Saint-Amant pour torpiller l'organisation du tournoi. Bref les relations ne vont pas pour le mieux, et ce tournoi historique n’aura hélas jamais lieu... 
 
Le drame des Tuileries, par Saint-Amant, Paris 1848

Puis Arnous de Rivière évoque à nouveau le manuscrit de Doazan (que j'ai mentionné dans l'article relatif à la 4e lettre et pour lequel je consacrerai un prochain article) qui intéresse tant von der Lasa.
Dozan est prêt à lui vendre, mais cela ne se fera pas.

Enfin Arnous de Rivière indique que Claude Vielle (le propriétaire) a vendu le Café de la Régence. Claude Vielle assistera à l’inauguration officielle du nouveau Café de la Régence le 15 août 1855 bien évidemment. C’est grâce à lui que l’antique café pourra poursuivre son histoire avec le jeu d’échecs pendant encore un siècle supplémentaire. 
 
Voici le texte de la lettre :


Paris, 8 mai 1855
 
Monsieur,

Vous me demandez en premier lieu s’il faut renoncer à l’idée d’un tournoi. Je vous répondrai avec une grande franchise quoique la matière soit délicate et qu’il me faille attaquer une des notabilités des échecs, mais je m’ouvre à vous sans réserve sachant à quel esprit discret et élevé au-dessus des coteries j’ai affaire en votre personne.

Vous connaissez mieux que moi le caractère et les antécédents de M. de Saint-Amant son orgueil immense et les moyens qu’il a mis en œuvre pour s’ériger en piédestal, avec quel soin il évite les occasions de se mesurer avec les forts joueurs… etc… je n’ai rien à vous apprendre de bien neuf sur toutes ces choses ; M. de Saint-Amant n’est ni un gentleman ni même un de ces hommes dont la probité est parfaitement nette, sa conduite politique a été déplorable, et comme il rappelle à chaque instant son gouvernement des Tuileries en 48, il s’est attiré le ridicule autant qu’il s’était attiré le blâme. 
 

Les rapports sont difficiles avec M. Saint-Amant. Je le vois rarement, nous ne parlons presque pas ; il semble deviner que j’évite de me lier, il craint que je ne sois au courant des mauvaises actions de sa vie, il est extrêmement mielleux dans sa politesse vis-à-vis de moi et je reste convaincu qu’il ne laisserait pas échapper une occasion secrète de m’être nuisible. Ceci vous expliquera Monsieur pour qui Monsieur de Saint-Amant fait une opposition souterraine au projet de tournoi que j’avais mis en avant. D’un côté il ne veut pas être obligé de jouer et il sent qu’il ne pourrait éviter, d’un autre côté il est envieux et systématiquement hostile à toute tentative faite en-dehors de lui pour ranimer le goût des échecs en France.

J’ai fait beaucoup de concessions dans l’intérêt des échecs, j’ai flatté l’amour-propre de ce personnage en répétant dans le Cercle que lui seul pouvait diriger avec succès le tournoi, il s’est rengorgé, il a trouvé mes paroles enchantées et s’est engagé à pousser à la roue mais tout en promettant son concours il effrayait les membres du Cercle et encourageait leur apathie soit en choisissant dans le passé du Cercle toutes les mésaventures propres à les faire réfléchir soit en grossissant les obstacles et particulièrement les difficultés de se procurer de l’argent. De sorte que plusieurs membres que l’on avait entrainés dans un beau moment de zèle se sont cramponnés à ces objections et sont arrivés avec une vitesse merveilleuse, comme leur logique, à conclure que le tournoi était chose impossible.

Alors, et sur le point d’ouvrir les listes de souscriptions, je me suis arrêté. Je n’ai pas osé assumer une responsabilité qu’on m’aurait rendu trop lourde, mais je vois par ma correspondance que l’idée d’un tournoi plaisait à une foule d’amateurs distingués soit en France soit à l’étranger, il ne se passe pas une semaine que je ne reçoive de substances à ce sujet.
 

Le mauvais vouloir d’un faux frère aura tout empêché. N’allez pas croire cependant que M. Saint-Amant exprime formellement une opinion contraire au tournoi projeté, Le Sport a publié des petits articles de lui où il se vante de vouloir prendre part à la lutte et annonce qu’il s’est remis à jouer contre M. Devinck pour pratiquer cette forme « d’entrainement » qui est si nécessaire quand on veut s’engager dans un défi aussi sérieux.

Le tournoi n’ayant pas lieu, il publiera qu’il le regrette profondément ; enfin il n’est préoccupé que de lui dans une question qui intéresse le progrès du jeu et l’agrément des joueurs de tous les pays, M. Saint-Amant n’a jamais considéré les échecs que comme un moyen de gagner ? de l’argent et de se faire connaitre.

Mais pardon de ces détails qui ressemblent aux cancans de province, mais j’ai voulu vous donner la véritable raison de l’insuccès de notre projet et vous prouver qu’il n’y a pas eu négligence de ma part.
 
M. Doazan attache du prix à son manuscrit et désir le conserver ; cependant il reconnaît que dans l’intérêt de l’art il serait mieux placé entre vos mains qu’entre les siennes ; M. Doazan me charge de vous exprimer, Monsieur, son vif désir de vous connaitre, il espère que vous vous déciderez à venir passer quelques jours à Paris – Vous jugeriez de la valeur du manuscrit par vos propres yeux et si vous teniez décidément à l’avoir, je crois pouvoir vous dire que son propriétaire s’en dessaisirait avec l’amabilité qui lui est personnelle.
 
Je m’occupe il est vrai de publier un journal d’échecs, mais que les temps sont mauvais… M. Vielle a vendu le Café de la Régence, j’ignore encore si le nouveau propriétaire sera disposé à faire les frais de cette publication.
 
Je vous prie d’agréer, Monsieur, les nouvelles assurances de ma considération la plus distinguée.
J.Arnous de Rivière

95 Faubourg Saint-Honoré
 

 





samedi 15 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 12 mars 1855

15/10/2022 - A peine publié, et voici déjà un addendum ! Merci à Oliver Sheppard pour sa précision au sujet du nom "Matscheko" ou "Matschego" que j'avais du mal à déchiffrer dans la lettre. Voir plus bas.
 
Voici la 4ème lettre, dont je dispose, de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne.
Lettre 1 – 18 mai 1854
Lettre 2 – 9 octobre 1854
Lettre 3 – 1er janvier 1855

Tassilo von Heydebrand und der Lasa - Bibliothèque de Cleveland
Collection de portraits de joueurs d’Échecs de de Dames de John G. White. 
 
Dans la précédente lettre, 3 mois auparavant, Jules Arnous de Rivière posait la trame de l’organisation d’un futur tournoi international d’échecs à l’occasion de l’exposition universelle de Paris en 1855. Tournoi envisagé sur le modèle de celui de Londres en 1851.

Dans le premier paragraphe de cette nouvelle lettre, on s’aperçoit que tout ne va pas pour le mieux dans cette organisation. Le Cercle Philidor (voir la lettre 1) est sur le point de se dissoudre, et on commence à sentir quelques tensions avec Saint-Amant.

En fait, le nouveau Café de la Régence sera inauguré le 15 août 1855, le jour de la Fête Nationale (voir un de mes tous premiers articles de ce blog), et le cercle s’installera au 1er étage, suivant la même configuration que l’ancien Café de la Régence, Place du Palais-Royal.

Puis Arnous de Rivière évoque un manuscrit ancien d’un dénommé Doazan, dont il semble douter de l’authenticité. Ce point qui semble anodin et pourtant capital pour l’histoire du jeu d’échecs. Je consacrerai un prochain article au sujet de Gabriel Eloi Doazan et de son manuscrit.
En quelques mots : à partir de ce manuscrit, qu’il indique daté de la fin du XVIe ou début du XVIIe siècle, Doazan publie dans plusieurs numéros du Palamède de 1843 et 1844 une série de textes plus ou moins romancés et de parties d’échecs très anciennes. Ce manuscrit controversé disparait après la vente en 1865 de la bibliothèque de Doazan, décédé en 1864. 
 
Le Palamède - février 1843 - Extrait du 1er texte de Doazan au sujet du manuscrit qu'il possède
 
Et enfin, Arnous de Rivière continue quand même de croire à la possibilité d’un tournoi de Paris en 1855 en évoquant des noms prestigieux susceptibles de venir jouer le tournoi, si, selon lui, les conditions financières sont acceptables.

Ajout du 22/10/2022 - Oliver Sheppard. Le nom difficile à lire dans le manuscrit correspond à Josef Matscheko (également orthographié Matschego semble-t-il). Dans le courrier d'Arnous de Rivière je lis plutôt Matscheko. Nous avons ici quelques informations que je traduis comme ceci :

Josef Matschego
(né le 12 août 1800, décédé en 1858, à l'âge de 57 ans) Autriche

Josef Matschego (i.e. Matscheko) a étudié le droit et est entré dans la fonction publique, où il fera carrière au ministère des affaires étrangères. Il fréquentait les cafés d'échecs de Vienne et était membre de la Wiener Schachgesellschaft.

source: Schachzeitung, vol 13, 1858, p 286-288.
 
L'autre nom, Ernst Falkbeer, est plus connu, c'est le fameux "inventeur" du contre gambit qui porte son nom dans le gambit du Roi. 


Voici le texte de cette 4ème lettre

Paris, 12 mars 1855
 
Monsieur,
Je vous suis très reconnaissant d’avoir pensé à m’envoyer l’adresse de MM. Falkbeer et Matscheko; si je donne suite au projet de tournoi dont je vous ai entretenu, je ne manquerai pas d’en faire part à ces messieurs ;
La difficulté de trouver l’argent n’est pas la seule, le Cercle est à la veille de se dissoudre ou de se reconstituer ; je suis seul croyant, M. de Saint-Amant qui pourrait beaucoup par son savoir-faire et par son influence ne veut pas se donner la moindre peine… Je ne vous cache pas qu’avant de lancer un prospectus, avant de faire un appel sérieux au zèle et à la bourse des joueurs et amateurs de l’étranger, je voudrai être plus sûr de l’appui de mes compatriotes.
 
Vous me demandez des renseignements sur le manuscrit ancien de M. Doazan ; j’ai lu votre lettre à ce respectable amateur des échecs et il s’est récrié à la pensée que vous aviez pu prendre au sérieux le roman publié dans le Palamède et qui n’est qu’un cadre imaginé par lui pour présenter d’une façon moins aride les parties dont vous contestez l’authenticité avec raison. En France nous voulons qu’on nous amuse même en nous instruisant. L’opinion de M. Doazan sur son manuscrit est qu’il est œuvre apocryphe de quelque joueur fort peu soigneux ; des copies fourmillent d’incorrections ; il est à croire que des altérations graves ont été commises. Cependant le manuscrit est ancien pour la manière de roquer – voir le Salvio. 

Si vous trouvez que ces indications générales ne suffisent pas je me ferai un plaisir de vous donner telle particularité qui pourrait vous être agréable. M. Greville m’entretient quelquefois du bonheur qu’il se promet de vous revoir ; en le rappelant à votre bon souvenir je m’acquitte d’une commission mainte fois renouvelée.
 
Herr Löwenthal me mande qu’il importe peu que les prix soient de 5000 ou de 500 francs et qu’il faut ne pas laisser tomber le tournoi projeté, mais pensez-vous, Monsieur, que Anderssen, Harrwitz et autres voudront se déranger et risquer leur réputation pour une petite somme ? Pour moi la lutte entre les célébrités n’est possible qu’à la condition d’offrir un prix d’argent assez considérable.
 
Agréez l’assurance de ma considération la plus distinguée
J.Arnous de Rivière
 

lundi 10 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 1er janvier 1855

Voici la 3ème lettre d’Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa.
Vous avez les lettres précédentes ici et là.
 
Cette lettre est datée du 1er janvier 1855. L’exposition universelle de Paris est prévue du 15 mai au 15 novembre. C’est la deuxième exposition de ce type organisée dans le monde, après celle de Londres en 1851. Et c’est justement à Londres qu’avait eu lieu le premier grand tournoi international d’échecs. Il semble donc tout naturel d’organiser un tel évènement à Paris en 1855…Et cette lettre pose les premiers jalons de cette organisation.
 
Estampe - Promenade à l'exposition universelle de Paris 1855 - Gallica
 
La première partie de la lettre a un curieux écho avec la situation géopolitique actuelle. La France et la Grande-Bretagne sont alliées contre la Russie dans la guerre de Crimée. Arnous de Rivière a une certaine inquiétude à cause de la situation et espère la paix pour le printemps 1855, mais la guerre va durer jusqu’au traité de Paris le 30 mars 1856.

Puis Arnous de Rivière assure avoir le soutien des Anglais pour l’organisation du tournoi, et propose de faire quelques changements par rapport au déroulement du tournoi de Londres en 1851. Un aspect important concerne également la révision des règles du jeu dans le but de les uniformiser et de les rendre universelles, chose qui avait échouée à Londres en 1851.

Arnous de Rivière demande ensuite de l’aide à son correspondant afin de diffuser l’annonce du congrès partout en Allemagne. Puis il propose une ébauche de budget, mais comme il l’indique, ce ne sont que des hypothèses car les souscriptions n’ont pas encore été lancées…

Le projet avance certes… Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il n’y aura pas de tournoi à Paris en 1855 !

Voici le texte de la lettre. Elle est annotée par Von der Lasa – les notes (que j'indique en italique) sont transcrites et traduites de l’allemand par Herbert Bastian que je remercie.

Mit der Bitte um gelegentliche Rücksendung, dem Vorstand der Berliner Schachgesellschaft zur gefälligen Kenntnisnahme mitgeschickt. Brüssel 3. Jan 55 Lasa

Envoyé au comité de la société d'échecs de Berlin, avec prière de le renvoyer à l'occasion, pour information. Bruxelles 3 janvier 1855.
 
Paris, le 1er janvier 1855

Monsieur,
 
 
Je vous suis infiniment obligé de l’empressement que vous avez mis à répondre à mon appel ; vos deux lettres du 23 et du 29 décembre (NDA - xbre) me sont parvenues au temps de leur date, pour ne rien oublier de ce qu’elles mandent je vais les suivre alinéa par alinéa. Vous commencez par émettre un doute sur la réussite du congrès-tournoi en raison des circonstances actuelles, la guerre a détourné les esprits des échecs surtout en Angleterre (NDA - guerre de Crimée) et vous ignorez quelles sont les dispositions de vos compatriotes. 
 
A cela je vous répondrai franchement que j’ai conçu comme vous quelque inquiétude et je ne puis me flatter de l’espoir que la paix sera faite au printemps, mais d’un côté l’opportunité de l’époque où une Exposition Universelle attirera beaucoup d’étrangers (Quel que soit du reste l’état politique de l’Europe) et d’un autre côté l’utilité réelle d’un congrès-tournoi autant pour s’entendre sur la révision des lois * et le système de notation que pour réveiller et populariser le goût des échecs par la publication de toutes parties qui donneront lieu à des analyses savantes, enfin la bonne volonté de plusieurs membres du Cercle des échecs de Paris et notamment de notre premier joueur M. de Saint-Amant sont des considérations qui l’ont emporté dans mon esprit et me décident, après avoir pris l’initiative d’une entreprise assez lourde, à en poursuivre l’exécution sinon avec toute l’habilité et l’expérience désirable, du moins avec zèle et ce que je m’empresse de vous répéter, Monsieur, une facilité très grande à recevoir des conseils.

*Die Regeln und die Bezeichnung (= Notation) gehören wohl in die letzte Reihe am Congreß.
*Les règles et le système de notation occupent sans doute le dernier rang du Congrès.


Monsieur Staunton me parait être très disposé à seconder le Cercle de Paris, il me l’assure dans ses lettres et vous avez pu voir qu’il avait déjà publié dans L’Illustrated London News le nom des membres du Comité de Direction. Dans le court séjour que je fis en Angleterre l’année dernière, au mois de juin nous nous étions entretenus des moyens du succès pour un tournoi.
Je lui demandai s’il pensait que ses compatriotes souscriraient volontiers et M. Staunton m’assura qu’il trouverait parmi les joueurs anglais une somme d’au moins 200 livres sterling. Les embarras de la crise où nous avons été jetés depuis par la politique modifient peut-être ses idées comme ses ressources ?

**Wenn Herr Staunton sehr gütig sein wollte, hatte er wohl schon, selbst zu kommen, verworfen. Vielleicht sagt er aber doch zu.
**Si M. Staunton voulait être aimable, il avait sans doute déjà refusé de venir lui-même. Mais peut-être acceptera-t-il quand même.


Vous vous préoccupez, Monsieur, de la manière dont sera organisé le tournoi, vous critiquez celui de Londres et entre autre inconvénient vous me citez l’exclusion presque immédiate de MM Kieseritzky, Mayet et Lowenthal ; vous proposez de restreindre le nombre des concurrents et d’augmenter le nombre des parties en ce sens que chaque joueur devra gagner deux parties sur trois à son adversaire. C’est aussi l’avis de M. Anderssen.*** Il ne faut point négliger selon vous de se mettre en rapport direct avec le plus grand nombre d’amateurs dans tous les pays.

Soyez certain, Monsieur, que l’esprit de notre comité est d’écarter soigneusement l’arbitraire. Hier même, M. de Saint-Amant avec lequel j’ai pu m’entretenir pour répondre à vos obligeantes communications me disait qu’il convenait de faire régler par les joueurs de tous pays réunis en assemblée générale**** (NDA – ass.gale) dans notre cercle toutes les questions relatives à l’organisation du tournoi.

***Falsch verstanden. F
***Mauvaise compréhension.

****Das ist bequem für das Comitée, aber nicht practicabel.
****C'est commode pour le comité, mais ce n’est pas pratique.

F ich hatte denModus des London Clubs empfohlen – Anderssen will bei der Art des St. G. Clubs bleiben, aber die Zahl der Siege über zwei vermehren.
F j'avais recommandé la méthode du London Club - Anderssen veut rester dans le style du St. G. Club, mais augmenter le nombre de victoires au-delà de deux.


Un rapport sera préparé qui résumera les opinions des autorités en matière d’échecs et dès la première réunion on votera sur l’adoption de tel ou tel système.

Ce procédé me semble de beaucoup le meilleur ; le Cercle de Paris s’efface le plus possible et chacun est appelé sur le pied d’une parfaite égalité. D’ici au temps de notre réunion nous pourrons traiter par correspondance sur les divergences d’avis des principaux amateurs. Je reconnais comme vous la convenance d’une invitation directe de notre club à ceux des joueurs étrangers dont le concours parait le plus à désirer. Veuillez être assez amical pour m’envoyer une liste des cercles importants d’Allemagne et leur adresse ainsi que celle des grandes célébrités de l’échiquier dont j’ai le malheur d’ignorer jusqu’à l’existence au moins pour un certain nombre d’entre eux ; il faut pardonner cela à un adepte aussi novice que moi.

Le vœu que vous exprimez sur la publicité des séances est juste, il sera certainement écouté, ne craignez rien à l’endroit de la publication des parties, elles seront propriété publique, chacun butinera à son aise. Il est à regretter que le congrès de Londres manquait d’autorité suffisante pour résoudre les questions de révision des lois et de notation universelle. J’espère que notre congrès aura un caractère d’universalité qui lui permettra de se prononcer utilement sur ces questions. Pour ma part je compte insister pour que cette portion de notre programme soit accomplie sérieusement.

Reste à savoir quels seront les prix accordés ? Je ne puis vous répondre d’une manière assez positive, ce que je vais vous dire émane de mes appréciations personnelles car les listes de souscriptions n’ont pas encore été lancées et j’ignore au juste ce qu’elles produiront, mais enfin voici les bases qui me paraissent les plus probables.
 

M. L’Empereur donnera un prix de 1000 à 3000 francs
Le Cercle des Échecs de Paris 2000 francs
La Régence et les amateurs de province 1000 à 2000 francs
L’Angleterre 5000 à 6000 francs
L’Allemagne (?) 2000 (?) francs

11000 francs à 15000 francs

Le produit des droits d’entrée (??) 2000 francs
Soit un total de 13000 à 17000 francs

Il se peut bien qu’il y ait quelque exagération dans ces chiffres quoiqu’ils ne soient pas élevés mais en tout cas il me parait qu’on peut compter sur 12000 francs. Nous le verrons bien !
Le prix principal sera proportionnellement très considérable, ainsi soit un encaisse de 12000 francs, le prix du grand match serait de la moitié 6000 francs. Le reste de la souscription sera réparti entre les joueurs de second ordre, les compositeurs de problèmes et les analystes qui à partir du 1er janvier 1855 auront contribué à faire progresser la théorie du jeu.

Voici, Monsieur ce que je puis vous dire de plus pressé ; il me reste à vous remercier de votre bienveillant concours en vous priant de continuer à me servir d’intermédiaire auprès de vos compatriotes. Dois-je nourrir l’espoir de vous voir prendre vous-même une part active dans notre congrès ? C’est le vœu le plus ardent de tous les amateurs d’échecs en France et je suis heureux de les représenter, Monsieur, pour vous le dire.
 

Agréez l’assurance de ma haute considération
J.Arnous de Rivière

dimanche 2 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 9 octobre 1854

Au cours d'articles précédents, j'ai présenté la correspondance de Tassilo von der Lasa conservée à Kornik en Pologne, ainsi que la première lettre de sa correspondance avec Jules Arnous de Rivière.
Voici la seconde lettre qui nous amène petit à petit à l'échec de l'organisation d'un grand tournoi à Paris à l'occasion de l'exposition universelle de 1855.

Cette lettre est découpée en deux parties.
La première, où il est question des articles d'Arnous de Rivière publiés dans le journal L'Illustration Française, et notamment d'analyses au sujet du gambit d'Allgaier.
 
Le journal L'Illustration est accessible en ligne, mais sa consultation est payante...
 
La deuxième partie concerne une allusion à l'apathie des échecs en France en 1854, mais évoque surtout un futur tournoi à l'image du fameux tournoi de Londres en 1851. Il parle aussi, comme dans la lettre précédente, d'une harmonisation des règles du jeu d'échecs à cette occasion. 
Comme nous le verrons dans les prochaines lettres, Jules Arnous de Rivière va se démener pour cette organisation, mais va faire face à un Saint-Amant qui s'y opposera pour une raison inattendue...
 
Le Gambit d'Allgaier du Gambit du Roi.
1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.h4 g4 5.Cg5 h6 6.Cxf7
 
Voici le texte de cette deuxième lettre :
 
Courrier à entête du ministère des affaires étrangères – Archives

Paris le 9 octobre 1854           

Monsieur,

L’Illustration Française va publier dans son prochain numéro la belle partie que vous avez joué dernièrement à Bruxelles contre M. De Rives et j’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt pour ceux des lecteurs courageux qui suivent, malgré leur aridité, mes pauvres articles de former une translation des notes de M. Staunton surtout à cause de la prière qu’il m’en a faite ;
Mais je vois dans l’ I.L.N (NDA - Il s’agit du journal « Illustrated London News ») que vous êtes en divergence d’opinion avec lui et que vous avez analysé de votre côté les nombreuses variantes de cette déviation du gambit d’Allgaier ; je viens en conséquence vous prier de me communiquer votre travail ; je le publierai avec joie, certain de l’attrait qu’il doit offrir aux véritables connaisseurs.

Les échecs sont dans le marasme ici pour l’instant mais les zélés ont les yeux fixés sur l’époque où nous allons pouvoir réunir un grand concours de joueurs d’échecs pour un grand tournoi à l’imitation de celui de Londres en 1851. Ne pensez-vous pas qu’il faudra s’occuper sérieusement alors de la révision des lois sur le jeu ? Je vous serais bien reconnaissant de me dire votre opinion sur cette importante matière.

Veuillez agréer Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments d’estime.

J. Arnous de Rivière


A M. Heydebrand Von Der Lasa secrétaire de la légation de Prusse à Bruxelles
 
 
 

mercredi 28 septembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 18 mai 1854

Voici la plus ancienne lettre disponible au sujet de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von der Lasa. Elle date du 18 mai 1854, et provient de Kornik en Pologne (voir mon précédent article). Ce n'est pas forcément la plus intéressante, le meilleur est à venir !
 
Portrait de Jules Arnous de Rivière
Extrait d'une gravure publiée dans le journal Britannique Illustrated London News du 14 juillet 1855
 
Qui sont les protagonistes de cette lettre ?

En 1854, Jules Arnous de Rivière est un jeune homme de 24 ans, d’un très bon niveau aux échecs, qui s’adresse à Tassilo von der Lasa, un diplomate au service de la Prusse âgé de 36 ans, mais également un des meilleurs joueur d’échecs au monde à cette époque. Jules Arnous de Rivière sera par la suite, et jusqu’à son décès, un personnage majeur du jeu d’échecs en France jusqu’au tout début du XXe siècle.
 
Tassilo von der Lasa
Il est fait mention « du Cercle », de quoi s’agit-il ?

Jusqu’en août 1853, le propriétaire du Café de la Régence, Claude Vielle, organise son établissement en plusieurs parties. Au rez-de-chaussée se trouve le café proprement dit, avec le tout-venant aux échecs, et au premier étage se trouve un cercle privé, là où a eu lieu en 1843 le match entre Saint-Amant et Staunton.

En août 1853, le jugement d’expropriation du Café de la Régence est publié dans la presse. En effet, la Place du Palais-Royal va être totalement revue avec notamment le percement de la rue de Rivoli et le dégagement du Palais du Louvre, nous sommes au début des grands travaux parisiens sous Napoléon III.
 
Ainsi, le Café de la Régence se retrouve provisoirement au 21 rue de Richelieu (jusqu’en 1855). Et de son côté, le Cercle des échecs, qui était depuis plus de 10 ans au 1er étage du Café de la Régence quand il était place du Palais-Royal, se réfugie au-dessus du Café de Lyon (au Palais-Royal), sous le nom de « Cercle Philidor » (encore un !)...

Que contient la lettre ?

Il est fait mention de deux brochures sur les règles du jeu d’échecs. En effet, à l’époque, les règles sont loin d’être uniformisées partout en Europe. Il suffit par exemple de citer la règle particulière du Roque en Italie (évoquée dans la lettre), où le Roi peut aller dans le coin de l’échiquier (c'est-à-dire en h1 au lieu de g1). Le Café de la Régence dispose de ses propres règles pour jouer aux échecs, que l’on trouve par exemple dans une brochure écrite en 1844 par Claude Vielle, le propriétaire des lieux.
 
Jules Arnous de Rivière évoque également sa chronique d’échecs qu’il a démarré dans le journal « L’illustration ». Lionel Kieseritzky, joueur le plus fort d’alors au Café de la Régence, est décédé en mai 1853, et depuis 1851, la revue d’échecs « La Régence » dont il était le rédacteur principal, a disparu et n’a pas encore trouvé de repreneur. 
 

Par Claude Vielle

Voici le texte de cette première lettre.
 
Paris, 18 mai 1854        

Monsieur,

Je viens vous remercier au nom du Cercle (mais j’ajouterai avec plus de vérité en mon propre nom, car le Cercle est inanimé) de l’envoi de deux brochures de M. Jaenisch « Règles du jeu des Échecs, etc » et je crois pouvoir vous dire que si les Amateurs Français ne prennent pas de ce travail la connaissance approfondie qu’il mérite, ils seront du moins assez sages pour donner leur adhésion pur et simple aux lois que vous avez faites et qui sont déjà enseignées en France pour la plupart.

Cependant quelques membres du Cercle ont entrepris la lecture de ce code nouveau et l’ont trouvé fort bon, fort utile ; il est certes bien désirable que l’on s’entende sur tous les points et unanimement (sur le Roc, la prise des Pions au passage, le système de notation et la durée des parties) ; j’ai le ferme espoir que vous réussirez à mener à bonne fin cette entreprise et si mon concours – tant insignifiant qu’il soit – vous paraitrait utile, je vous prie, Monsieur, de disposer de moi avec une entière liberté.

Maintenant permettez-moi de vous demander pour la publication que j’ai commencée dernièrement dans l’Illustration Française deux ou trois de vos parties. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’elles seront lues avec admiration par tous les vrais amateurs en France et reçues par moi avec reconnaissance.

Depuis la mort de M. Kieseritzky, personne ne s’était occupé de publier sur les échecs, je me suis dévoué à cette tâche très pénible ici, je vous assure, à cause de l’apathie du plus grand nombre. M. Staunton est en correspondance avec moi depuis que j’ai quitté Londres, voilà bientôt six semaines.

Mon nom vous étant très méconnu je me recommanderai, Monsieur, de deux noms qui vous sont amis. Pendant mon séjour en Angleterre j’ai rencontré souvent M. John Wallis qui est un intime dans la maison de mon oncle. Il m’a longuement parlé de vous et me disait que déjà à l’Université de Berlin (?) vous étiez un grand joueur d’échecs. M. Gréville se rappelle par mon intermédiaire à votre bon souvenir.

Agréez, Monsieur, l’expression des sentiments que je vous porte comme amateur passionné des Échecs, ce sont ceux du respect et d’une admiration sans bornes.
Personnellement j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre tout dévoué serviteur.

J.Arnous de Rivière
95 Faubourg St Honoré
Paris


mardi 27 septembre 2022

La correspondance de Tassilo von Heydebrand und der Lasa

Tassilo von Heydebrand und der Lasa est un personnage central des échecs en Allemagne au XIXe siècle.
Sa page Wikipedia est tout à fait correcte d'après Herbert Bastian et je vous invite à la consulter.
Tout au long de sa vie, le Baron von der Lasa a entretenu une correspondance assez abondante à travers l'Europe. Son but était d'enrichir sa collection de livres et de manuscrits sur le jeu d'échecs.
 
Tassilo von Heydebrand und der Lasa - Wikipedia, photo non datée

J'ignorais l'existence de cette correspondance jusqu'à ce qu'Herbert Bastian me la fasse découvrir. Je le remercie tout particulièrement de m'avoir partagé les informations et les documents au sujet de cette correspondance. Je remercie également la bibliothèque de Kornik en Pologne. Car la bibliothèque de Tassilo von Heydebrand und der Lasa est conservée au château de Kornik en Pologne.

Les copies des documents que j'ai obtenues représentent la correspondance de von Heydebrand approximativement sur la période de 1840 à 1890.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Lionel Kieseritzky
 
Ces lettres sont en Allemands (essentiellement de la part de Lionel Kieseritzky à Paris - mais difficiles à déchiffrer - différentes de celles que j'ai déjà publiées), en Italien (majoritairement d'un dénommé Enrico Del Lungo que je ne connais pas) et en Français de différentes personnes.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Serafino Dubois

Celles en Français proviennent pour beaucoup du collectionneur Camille Théodore Frédéric Alliey (qui partageait la même passion que Tassilo von Heydebrand et écrivit notamment pour Le Palamède), de Jules Arnous de Rivière (personnage central des échecs en France pour la deuxième moitié du XIXe siècle) et de Numa Préti (alors directeur de la revue consacrée au jeu d'échecs La Stratégie fondée par son père Jean Préti). Mais pas uniquement.
 
Kornik, Pologne - Enveloppe d'une lettre envoyée par Numa Préti 

La difficulté consiste à déchiffrer ces lettres (ce qui est un peu compliqué avec l'écriture d'Alliey par exemple et très complexe avec Kieseritzky en Allemand), à les resituer dans leur contexte et à en mesurer leur intérêt. Ainsi pour la trentaine de lettres écrites par Numa Préti très peu portent des informations intéressantes sur l'histoire des échecs durant cette période.

Mais ce n'est pas le cas avec la quinzaine de lettres d'Arnous de rivière qui sont très intéressantes notamment au sujet de ses relations avec Saint-Amant et l'échec de l'organisation d'un tournoi international d'échecs à Paris en 1855. Tout devient clair avec les révélations de Jules Arnous de Rivière...

Je publierai dans les jours à venir une première lettre d'Arnous de Rivière.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Jules Arnous de Rivière

dimanche 12 avril 2020

Deux lettres de Lionel Kieseritzky

Frank Hoffmeister m'a communiqué et traduit de l'allemand deux lettres écrites par Kieseritzky lorsqu'il était à Paris.
Je remercie très sincèrement Frank pour cette découverte et la traduction.

Source des lettres : Tomasz Lissowski, Kieseritzky und von Heydebrand, in: Vlastimil Fiala/Stanislaw Sierpowski (ed.), 
Proceedings of  International Conference of Chess Historians, Kornik, September 16-18, 2002. Olomouc, 2003, p. 149. 


Vous pouvez découvrir sur ce blog une courte biographie de Kieseritzky, mais également voir tous les articles à son sujet en cliquant ici.

Kieseritzky est sur la gauche. Je ne connais pas la référence de ce dessin.

Les deux lettres sont adressées à Tassilo von Heydebrand und der Lasa.

Tassilo von Heydebrand und der Lasa


La première lettre date de 1844.
Kieseritzky parle du Handbuch dont la première édition date de l'année précédente.
Kieseritzky mentionne également l'arrivée à Paris de Staunton pour jouer son 3ème match contre Saint-Amant.
Pour rappel le premier avait eu lieu à Londres au printemps 1843 (remporté par Saint-Amant) et le deuxième à la fin de l'année 1843 à Paris (remporté largement par Staunton).
Ce 3ème match n'aura jamais lieu, même si Staunton s'est bien rendu à Paris au mois d'octobre 1844 et y séjourna plusieurs mois (il repart à Londres en janvier 1845).

La deuxième lettre date de 1852


Kieseritzky y parle de la deuxième édition du Handbuch.
Il donne également quelques détails intéressants : le jeu d'échecs ne remue pas les foules à Paris.
La revue "La Régence" a cessé de paraitre en 1851.
Et ce n'est plus une rumeur, la Place du Palais Royal va être rénovée, mais ceci entrainera la destruction du Café de la Régence.

Celui-ci sera provisoirement à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu de 1853 jusqu'au début de l'année 1855, date à laquelle le Café de la Régence renaîtra au 161 rue Saint-Honoré.

Kieseritzky n'aura pas la chance de connaitre cette nouvelle adresse. Il décède le 19 mai 1853, âgé seulement de 47 ans.

A noter que j'ajoute un petit complément au sujet du joueur M. Des Guis dont parle Kieseritzky.

Voici le texte des deux lettres (traduction Frank Hoffmeister)

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Lettre du 13/25 septembre 1844 à M von der Lasa 

Paris, le 13/25 sept. 1844

Cher Monsieur von Heydebrand,

Ayant l’honneur de vous notifier l’accusé de votre lettre du 3ème jour du mois,
je suis très heureux de vous communiquer en même temps le message, 
qui vient d’arriver, que M. Staunton va bientôt venir. 

Selon sa lettre, il va arriver ici le 10 octobre, accompagné par le Capitaine Evans et plusieurs autres excellents Anglais.

Mais ce qui me réjouit le plus est que vous aussi souhaitez nous donner le plaisir, 
si longtemps désiré, de passer quelque temps à Paris ; 
par cela je vais avoir l’opportunité de présenter mon célèbre compatriote à ces Messieurs de Paris à Paris.

Maintenant nous avons quand même une joie – la traduction de votre œuvre, dont je suis presque désespéré de sa faisabilité, 
je vais maintenant quand même l'accomplir, avec l’aide d’un ami qui a déjà travaillé sur une autre traduction. 

Je me réserve de vous communiquer plus de détails plus tard. 

Veuillez bien me prévenir quand vous souhaitez arriver à Paris. 
Je vous saurais très gré si je pouvais contribuer à rendre votre visite aussi plaisante que possible.

La poste est pressée, et je n’ai que le temps à signer.

Avec le plus grand respect
Votre serviteur tout dévoué 
LKieseritzky.

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Handbuch des Schachspiels (deuxième édition)

Paris, le 11 août 1852,

(Cher Baron très estimé),

Permettez-moi de vous remercier profondément pour l’envoi généreux de votre excellente œuvre. 

La publication de cette deuxième édition est surement une preuve agréable de l’attention accrue pour les échecs en Allemagne. 
Ici également, les meilleurs esprits l’ont salué, même s'ils regrettent de ne pouvoir le suivre qu'en langue étrangère. 
Pour cette raison, le souhait s'est exprimé plusieurs fois d'en faire une traduction française. 

Je voudrais prendre cette traduction à ma charge avec joie, vu qu’une grande partie de la première édition est réellement déjà traduite. 
Mais les coûts sont tellement grands qu’une mise en œuvre ne se réalisera pas facilement.
On aurait besoin, selon un calcul modéré, de 3,000 francs pour le papier et l’impression. 
Par conséquent, si on veut garder le prix de l’original, il faudrait en vendre 250 exemplaires seulement pour couvrir les coûts. 

Mais la France de dispose pas d’un tel chiffre d’enthousiastes pour les échecs, 
parce qu’elle ne prend même pas le soin de maintenir son seul journal d’échecs.
Au cours de cette année, poursuivre le journal semble impensable, mais il est possible et même probable que la situation s’améliore à l’année prochaine. 

Si, ce qui est à souhaiter, le cercle d’échecs actuel se dissout, une nouvelle association pourrait se fonder avec les meilleurs éléments et esprits.

Mais il est encore beaucoup plus important de savoir que le Café de la Régence va cesser d'exister, 
suite à un décret qui pourrait être adopté dans les jours à venir, selon lequel la place devant le Palais Royal devrait être décoré avec des Arcades. 
Dans ce cas-là, la maison No. 243, dans lequel le Café se trouve, va être démolie. 

Nous ne savons pas encore oû nous devrons aller.

Le Café a récemment subi une perte sévère avec la mort de M. Des Guis, un de nos plus forts joueurs. 

Avec le plus grand respect, j’ai l’honneur de rester 
Votre servant tout dévoué

LKieseritzky.

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En complément, voici comment Alphonse Delannoy présente ce joueur, M. Des Guis, qui vient de décéder en 1852

Joueur plus expérimenté, plus consommé peut-être, M. des Guis, le croqueur de poules, 
nous a paru réunir toutes les qualités qu’exigeait autrefois ce brave La Bourdonnais lorsqu’il parcheminait un amateur et l’admettait au doctorat. 
Si la conception dans cet athlète n’est pas toujours brûlante et hardie, 
il y a dans son intelligence une source abondante de finesses, de ruses et de pièges. 
Personne n’a peut-être jamais su mieux masquer sous la cendre ou sous la farine des allures de chat endormi. 
Il temporise, il attend, il fait gros dos et sommeille ; 
puis, tout à coup il se réveille, saute, bondit et dévore sa proie sans lui donner même le temps de crier. 
C’est donc un des lutteurs de l’espèce la plus dangereuse ; 
ses combinaisons cachent presque toujours quelque profond mystère dont la pénétration est ordinairement fatale aux indiscrets. 


La Régence – septembre 1850 – article d’Alphonse Delannoy