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vendredi 18 juin 2021

Les soirées d'échecs chez Lord Francis Egerton à Paris

25/06/2021 - Correction du nom/prénom de Montigny auteur du livre "Les Stratagèmes des Échecs"grâce à l'aide d'Hebert Bastian - Voir l'article à ce sujet

Après le duc de Brunswick, riche excentrique et amateur du jeu d'échecs à Paris sous le second Empire, voici Francis Egerton, pair Britannique et 8ème comte de Bridgewater, qui fut pas mal aussi dans son genre dans la première partie du XIXe siècle.Wikipedia le présente comme un noble excentrique.

Francis Henry Egerton, 1824
Archivio storico dell'Accademia delle Scienze di Torino

Voici deux documents au sujet de Francis Egerton en lien avec le jeu d'échecs à Paris, pour une période (1800 - 1825) où nous avons très peu d'informations. 

Il faut noter qu'Egerton est le nom qui apparaît dans le premier document connu qui mentionne Deschapelles en tant que joueur d'échecs en 1807. Il s'agit d'un texte publié dans
L’Ambigu ou variétés littéraires et politiques, publié les 10, 20 et 30 de chaque mois par M. Peltier (Jean-Gabriel) – Imprimé à Londres

Nous sommes en pleine période Napoléonienne et il est étonnant de trouver la description de cette séance d’échecs parisienne, au milieu d’informations relatives à la Grande Armée. À noter que le même article, mais en anglais, se trouve dans The Gentleman’s Magazine and Historical Chronicle de juillet 1807. 
Deschapelles y est appelé Guillaume de Préton et Guillaume Le Préton dans The Gentleman’s Magazine. Est-ce bien Deschapelles ? 

The Gentleman’s Magazine and Historical Chronicle de juillet 1807. page 605

Tout d’abord pour le nom, il s’agit bien entendu d’une déformation de Lebreton.  Pour le prénom, qui passe d’Alexandre à Guillaume, le tour de passe-passe est plus compliqué, et en voici l’explication de la bouche même de Deschapelles qui raconte comment il découvre le jeu d’échecs en 1798 au Café Morillon.

Le Palamède – Novembre 1847 – Article nécrologique de Saint-Amant au sujet de Deschapelles

«(…) j'inscrivis sur le registre Philiam, c'était le nom d'un petit chien qui m'accompagnait. 
On estropia depuis ce mot, car c'est sous le nom de William que je fus introduit. 
Depuis, on m'a longtemps appelé de ce nom ; fort indifférent à la gloire de remuer mieux qu'un autre de petits morceaux de bois, je ne réclamai pas contre le sobriquet. (…) »

William étant l’équivalent anglais de Guillaume… Cette théorie n’est pas la mienne, mais il s’agit là de mon interprétation de la conclusion donnée par H.J.R. Murray dans son monument A History of Chess et qui cite Deschapelles comme conduisant l’équipe opposée à Carlier.

Voici la description des séances d'échecs chez Lord Egerton en 1807 à Paris :

« Aux Amateurs du jeu d’Échecs

Les parties d’échecs, données à Paris chez l’honorable Francis-Henri Egerton, qui ont si fortement occupé l’attention des amateurs de cette capitale, étaient, dans leur manière, entièrement nouvelles vu qu’elles étaient jouées par deux comités séparés, composés chacun de plusieurs personnes, et non par des individus assis devant le même échiquier, l’un vis-à-vis de l’autre.

Ainsi, les membres de chaque comité avaient la facilité de conférer en secret entr’eux, raisonnant sur chaque coup, et combinant leur plan, leur arrangement et le système de leur jeu, sans l’intervention ou la connaissance du comité adverse. La manière était comme il suit : il y avait deux comités, l’un composé de M. Guillaume de Préton , et six ou sept autres Messieurs ; l’autre composé de M. Carlier, et de six ou sept autres Messieurs, tous joueurs de la première force.

Chaque comité avait une chambre séparée, à une assez grande distance l’une de l’autre ; un échiquier était placé devant chaque comité, avec les diverses pièces, blanches et noires, régulièrement arrangées de chaque côté sur l’échiquier.

Dans une chambre de milieu, entre les deux comités, était placé un troisième échiquier, avec toutes ses pièces, blanches et noires, régulièrement arrangées; cet échiquier intermédiaire était commun aux deux comités, et était celui sur lequel on jouait et décidait de la partie ; mais aucun des membres de l’un ou de l’autre comité n’avait la permission d’entrer ni dans la chambre commune ni dans la chambre du comité adverse, pendant la durée de toute la partie.

Aussitôt que le comité A avait décidé un coup, et l’avait fait sur son propre échiquier A, M. Calma, et un autre monsieur, allaient dans la chambre du milieu B, à l’échiquier commun B, jouaient le coup sur l’échiquier commun B, et, allant aussitôt à travers cette chambre du milieu, passaient dans la chambre la plus éloignée C, au comité C, attendaient pour savoir le coup du comité C, le voyaient aussi porté sur l’échiquier C, retournaient et faisaient le coup du comité C, dans la chambre B, sur l’échiquier B, et, allant encore à travers cette chambre, annonçaient le coup porté par le comité C, déjà fait sur l’échiquier C, dans la chambre du comité A, sur l’échiquier A.

Ces deux messieurs exécutaient de cette manière tous les mouvements de cette partie, ainsi que de toutes celles qui se faisaient ensuite. Dans la chambre du milieu B, près de l’échiquier B, était assis l’éditeur des « Stratagèmes d’Échecs », avec un autre amateur : ces deux messieurs écrivaient chaque coup, tel qu’il avait été joué durant chaque partie, et pendant toutes les parties subséquentes. 
On jouait ordinairement trois parties par soirée ; et l’honorable M. Egerton a donné chez lui, grand hôtel de Richelieu, huit à dix séances pendant son séjour à Paris.

Les différentes parties se prolongeaient ordinairement de trente-six à cinquante-deux coups de chaque côté. On les a laissées, en manuscrit, entre les mains de M. Calma et de l’éditeur des « Stratagèmes d’Échecs », peut-être seront-elles imprimées avec quelques conclusions extraordinaires de parties, comme faisant supplément à un autre volume de son ouvrage sur les « Stratagèmes d’Échecs » » 

Ainsi ce document laisse entrevoir un espoir de retrouver un jour des parties jouées par équipe avec Deschapelles. Un des arbitres de cette rencontre est Clément Félix Brossier Montigny Alfred de Montigny, auteur en 1802 du livre Les Stratagèmes des Échecs.

Les Stratagèmes des échecs ou Collection des coups d’échecs les plus brillants et les plus curieux – Strasbourg An X (1801 1802) Chez Amand König, libraire quai des Augustins N°18 – Un Amateur (pseudonyme pour Clément Félix Brossier Montigny)

Comme je l'indiquais, j'ai découvert un deuxième document qui parle de Lord Egerton, mécène du jeu d'échecs. Dans le journal Le Sport du 29 avril 1857, Saint-Amant raconte son expérience de joueur d'échecs chez Egerton.

Quelques remarques sur le texte à suivre :

Nous sommes en 1823, et Saint-Amant indique que Deschapelles joue toujours et rend l'avantage de 2 traits et du pion à La Bourdonnais, ce qui est assez surprenant. En effet depuis le match triangulaire à Saint-Cloud avec Cochrane et La Bourdonnais en 1821/1822, Deschapelles avait indiqué : « Je renonce formellement aux Échecs maintenant, disait Deschapelles, et abandonne le trône à La Bourdonnais. Il est digne de me succéder, et le sceptre sera bien sûrement placé dans ses mains ».

Dans le texte, il est également question d'un joueur nommé "Calmant". S'agit-il du Calma du texte précédent ?!

Puis Saint-Amant indique que Calmant débute la partie contre lui et pour autant le diagramme indiqué dans le journal lui donne les pièces noires ? L'explication est simple : les joueurs prenaient indifféremment les blancs ou les noirs pour démarrer la partie. Le fait de commencer avec les blancs est juste une convention (j'ignore pour le moment quand cette convention est apparue). J'ai consacré un article sur le règlement appliqué au Café de la Régence en 1844. Nous sommes loin des règles actuelles de la FIDE, mais il n'est pas précisé que le joueur qui a les blancs doit débuter la partie.

Le Palamède 1837 - Dans cet exemple, M. Bonfil commence la partie contre La Bourdonnais en ayant les pièces noires - un gambit du Roi

Source : Gallica

Le Sport – 29 avril 1857
Échecs

Souvenirs d’une soirée d’échecs

Sans être très-avancé vers le déclin de la vie, on peut se rappeler avoir vu, dans l’ancienne rue de Rivoli, qui se bornait à former un parallélogramme avec la terrasse des Feuillants, une douzaine d’arcades nues, sans boutiques, sans corps de bâtiments adhérents. D’après la loi on avait pu forcer le propriétaire de ce terrain à bâtir ces arcades en alignement, mais on n’avait pu l’obliger à rien faire au-delà.

Ce propriétaire était un noble insulaire contraint, disait la chronique scandaleuse, de quitter son pays pour une déviation de goût qu’il avait de commune avec plus qu’un grand homme de l’antiquité. 
Quoiqu’on ne pende en Angleterre que les vilains, tout lord qu’il était, on affirmait qu’il y avait été chagriné à l’instigation du beau sexe. Quoi qu’il en soit, il s’était réfugié à Paris, ville de tolérance et de mœurs moins inquisitives, pour vivre tranquillement.

(...Nous apprenons qu'Egerton possède une propriété rue de Rivoli avec un grand jardin...)
 
Il jouissait de 80,000 livres sterling de rente annuelles, soit deux millions de francs, qu’il ne pouvait dépenser, malgré trois fortes passions : Celle des échecs en toute innocence, celle des mignons comme Henri III, celle des chiens comme feu la première douairière de Canino. Je vais parler de la première de ces passions, glisser sur la seconde et dire un dernier mot sur la troisième.

Lord Egerton n’était pas fort aux échecs ; il n’aimait pas à se casser la tête pour faire manœuvrer seize petits morceaux de bois ou d’ivoire, - il avait bien raison, - mais il aimait beaucoup à voir les autres se casser la tête, - et il n’avait pas tort, puisqu’il payait. 

Il adorait la partie des grands joueurs, et « rien au monde » disait-il, « n’offrait un spectacle plus attrayant, après le triomphe de la vertu, que de voir le génie aux prises avec les difficultés ». 
S’il eût suffi de quelques milliers de guinées pour faire sortir Philidor de la tombe où il reposait depuis un quart de siècle, Egerton n’eût pas hésité à faire ce sacrifice.

A défaut, il courtisait les célébrités contemporaines, et certes ont eût pu se contenter à moins : Deschapelles, La Bourdonnais, Mouret, Boncourt, Veille et Calmant. Une fois par semaine il les priait de venir s’escrimer devant lui ; chacun jouait une partie. Le prix de la lutte était fourni par ce Mécène d’un nouveau genre : il consistait en un jeton de 40 francs ; le vaincu avait une fiche de consolation de 20 francs. Tout le monde sortait content.

C’était le juif Calmant, quoique le plus faible de cette pléiade, qui remplissait les fonctions d’ordonnateur de la fête. Un jour que Mouret, surnommé le Béquillard, sujet à se livrer à de trop copieuses libations, ne pouvait aller au rendez-vous, Calmant m’offrit de me présenter à l’hôtel Egerton, où je comblerai le vide, bien que je ne fusse pas encore revêtu officiellement de l’hermine du professorat. 

A peine venais-je de dépasser l’âge où l’on s’affranchi de l’impôt du sang. Outre que je ne doutais pas facilement alors, j’avais un goût tellement prononcé pour les échecs, que, quoique recevant pion et trait et pion et deux traits des illustres maîtres, je n’hésitai pas à passer mon Rubicon, et je saisis avec empressement cette occasion d’aller me mêler au faisceau des illustrations. Ce fut mon premier pas sur un grand théâtre.

Hélas ! J’étais le plus jeune, et à ce titre-là j’avais le plus de chances de vivre encore longtemps. 
Aussi depuis dix ans suis-je le seul survivant. Amphytrion et invités ont successivement disparu ; le temple lui-même s’est écroulé, et ses débris ont subi une complète métamorphose. Il faut donc que je me hâte de consigner ces fastes de l’échiquier, si je veux les sauver de l’éternel oubli.

Autant que ma mémoire peut être fidèle, c’était le 26 juillet 1823, - la chaleur était assommante, quoique le soleil eût disparu sous l’horizon. Nous fîmes notre entrée à peu près simultanément dans cet élégant jardin si contraire à la propre élégance de la rue de Rivoli. Les échiquiers étaient disposés, les vérines étincelaient et les rafraichissements se congelaient sous des montagnes de glace. 


Mylord, tourmenté par la goutte, languissait mollement étendu sur un divan à roulettes, auquel deux énormes valets imprimaient la locomotion nécessaire pour que leur maître put parcourir sans fatigue les divers champs de batailles. Trois ou quatre petits chiens de diverses races, bien gros, bien dodus, partageaient les commodités du divan. 

(...) La Bourdonnais, ce soir-là, joua avec Deschapelles, qui lui donnait encore pion et deux-traits. 
La partie, très vivement disputée, fut nulle ; Boncourt et Veille firent la partie à but, et je jouai bravement de même avec Calmant. Je ne craignais pas son jeu, qui était tout de pièges et entremêlé de beaucoup de fausses marches, plus ou moins involontaires. Calmant m’avait traité assez cavalièrement et en vétéran qui ne peut pas, qui ne doit pas craindre un conscrit.
 
Malheureusement pour lui il entama le jeu, dont le trait lui était échu, par une partie du Calabrais qui était justement un de celles que j’avais le plus étudiées. Aussi ne fis-je pas la faute, et la ruse se brisa-t-elle contre une défense classique. A cette époque on n’écrivait pas les parties, ce dont on a tant fait abus depuis, surtout en Angleterre. De celle que je fis avec Calmant, le souvenir des cinq derniers coups m’est resté fidèlement, parce que cette fin forme une espèce de petit problème, qui me tient lieu de ceux que je n’ai jamais été habile à composer. Le voici, et je le donne pour ce qu’il peut valoir.

Aux blancs de jouer et à faire mat en cinq coups.



Je lui avais annoncé le mat, ce qui lui attira de nombreux sarcasmes de Mylord, qui a mon endroit n’eut que de gracieusetés et de compliments flatteurs ; il m’invita à revenir, et je crus comprendre que dès ce moment je devais me considérer comme enrôlé dans sa troupe…. 

De joueurs d’échecs. En sortant, le maître de cérémonies me remit un pli cacheté dans lequel je trouvai un double jeton. Le lendemain j’en donnai la moitié à Calmant, qui m’avait servi d’introducteur et de victime. Aussi prit-il fort bien et sans aucune façon ces 40 francs comme lui étant dus. Il ne me remercia même pas, et je demeurai convaincu que si je n’avais pas eu le bon esprit de prendre cette initiative, je lui aurais occasionné le désagrément d’en faire la demande.

La goutte de lord Egerton devint plus obstinée et le fit souffrir au point d’interrompre ses réunions. 
Son médecin, que Dieu confonde ! qui n’aimait pas les échecs et qui répétait toujours, d’après Mointaigne, que c’était une futilité ; cet ignorant, qui passait sa vie à jouer aux dominos à quatre, et qui osait blasphémer contre le culte de Palamède ! fit tant et si bien, qu’il ne guérit nullement son malade, mais finit par lui persuader que la préoccupation même de voir le génie aux prises avec les difficultés était contraire à l’hygiène. 

Bref, plus d’appel aux princes de l’échiquier. Calmant fut le seul qui continua à fréquenter l’hôtel Bridgewater, et encore n’y entrait-il plus que le soir, par la porte de derrière, et pour service étranger aux échecs. De ses trois passions, la goutte avait enlevé la plus noble ; Mylord n’en avait plus que deux, et encore celle des chiens est la seule qui ne l’ait jamais abandonné.


(...Saint-Amant décrit alors la fin de vie de Lord Egerton...) 

L’hôtel fut vendu par d’avides héritiers collatéraux, et les nouveaux acquéreurs n’eurent rien de plus pressé que de le mettre en pleine valeur, ne s’embarrassant guère que les successeurs de Philidor en eussent immortalisé le jardin. Le moellon se substitua, sans gêne et sans remords, à ces charmants bosquets qui avaient ombragé les échiquiers des grands maîtres…

(...Saint-Amant explique qu'Egerton a légué une rente à ses chiens ...)

Egerton n’a laissé d’autre souvenir aux échecs qu’un legs de 1200 fr. à ce pauvre Calmant qui ne connut pas, lui bipède, le secret pour perpétuer cette rente. Il mourut une année après le donateur, et l’on est encore à se demander si c’est d’avoir été traité comme un chien ou d’un mat étouffé.

Saint-Amant

[Event "Paris Hôtel Egerton"] [Site "?"] [Date "1823.07.26"] [Round "?"] [White "Saint-Amant"] [Black "Calmant"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "1r1r2k1/4P1pp/p7/qp1N4/2Q2R2/8/4K3/8 w - - 0 0"] [PlyCount "9"] {Les Blancs jouent et font mat en 5 coups.} 1. e8=Q+ Rxe8+ 2. Ne7+ Kh8 3. Qg8+ Rxg8 4. Ng6+ hxg6 5. Rh4# 1-0

mardi 29 décembre 2020

Le premier club d’échecs en France

23/06/2021 - Après la lecture de cet article, je vous conseille de lire celui-ci sur le Le Café Morillon où je corrige une erreur au sujet du Salon des Échecs.

Quel a été le premier club d’échecs en France ? Où se trouvait-il ? Et qui en est à l’origine ? etc.
Cet article apporte des réponses inattendues à toutes ces questions…

Le Comte de Provence (futur Louis XVIII et frère du Roi Louis XVI)
Vers 1778 - Joseph Duplessis

La réponse est apportée, par exemple, via un extrait du livre "Bibliographie anecdotique du jeu des Échecs", par Jean Gay – Paris 1864

« En (1777), un club d’échecs fut établi à Paris, près du Palais-Royal, sous la protection du comte de Provence, plus tard Louis XVIII, qui était lui-même membre du club. La souscription annuelle était de 4 Louis (100 fr.). Parmi les membres étaient : Bernard, Carlier, Verdoni, Léger, Garnier, le comte de Bissy, les chevaliers de Beaurevoir, de La Pallu et d’Anselet ».

Ainsi, juste avant la Révolution, un lieu dédié au jeu d’échecs est créé à Paris au Café de Foy au Palais-Royal, à l’initiative de Monsieur, frère cadet du Roi Louis XVI. Il s’agit sans conteste du premier club d’échecs de France. 

Le Café de Foy n'existe plus de nos jours.
Mais il est possible de voir son emplacement au Palais-Royal, du numéro 57 au numéro 60.
Actuellement s'y trouve la galerie d'art "Susse Frères".

Vue de l'emplacement du Café de Foy depuis le jardin du Palais-Royal (décembre 2020).

En fait Jean Gay se trompe sur la date de création de ce club d’échecs. Il indique 1783 dans son ouvrage, alors qu’il s’agit bien de 1777 (que j’ai corrigé dans son texte).
À ce sujet, je souhaite remercier Herbert Bastian pour les références qu’il m’a communiquées pour rédiger cet article. En particulier pour avoir corrigé la date de création de ce club d’échecs.

Dans les Mémoires du Duc de Lauzun (Paris 1858) on trouve page 273, la confirmation de cette date de 1777 et de Monsieur, frère du Roi Louis XVI et futur Louis XVIII :



« D’ailleurs ne venait-il pas de fonder (1777) et ne dirigeait-il pas un cercle qui suffisait à l’occuper, la Société des Échecs, premier club de ce genre qui ait été établi en France ? » 

On joue aux échecs au Café de la Régence en 1777, et Philidor en est le maître incontesté, mais cela reste un café. Pas vraiment un lieu pour que la bonne société puisse jouer tranquillement aux échecs.
Le club d’échecs se situe à 200 mètres de la Régence, au premier étage du Café de Foy, et porte le nom de Société du Salon des Échecs.

Almanach du voyageur à Paris, Jean-François de Lacroix et Luc-Vincent Thiéry, Paris 1787

« Le Salon des Échecs est situé au Palais Royal, au-dessus du Café de Foy. La société de ce salon est composée de seigneurs de la cour et de la ville, et l’on ne peut y être admis qu’avec l’agrément unanime de tous les membres. Le jeu d’échecs est le seul que cette société se permette. »

Le Café de Foy se trouve dans les arcades du Palais-Royal. La proximité avec le jardin est un avantage dont le propriétaire du lieu a su tirer parti.

« (Jousserand – propriétaire du Café de Foy) a eu à ce prix, pavillon en avant, avec salon des échecs au premier étage pour tenir tête au café de la Régence, privilège d’établir des chaises et des tables dans le jardin. Ce privilège ne concernait qu’un certain périmètre ou bien il avait été restreint par des conventions ultérieures, puisqu’il n’avait pas empêché la concession du café de la Tente patriotique.
C’est de là qu’est partie la révolution parisienne ; c’est là que, juché sur une table, brandissant un pistolet, s’improvisant une cocarde d’une feuille de marronnier, Camille Desmoulins a rué Paris sur les glacis de la Bastille. »


Titre de la gravure (source Gallica) : Motion faite au Palais Royal par Camille Desmoulins : le 12 juillet 1789 - Berthault Pierre-Gabriel.

En zoomant la gravure il est possible de voir le nom du Café, sous les personnages.
D'ailleurs ces personnages se trouvent très probablement dans le salon des échecs.

Curieusement je n’ai pas trouvé trace de la présence de Philidor au Salon des Échecs, mais on trouve les noms des rédacteurs principaux du livre d'échecs "Le Traité théorique et pratique du jeu des échecs par une société d'Amateurs "(Bernard, Carlier, Léger et Verdoni), ainsi que celui de Deschapelles.

Courier de l’Europe – Vendredi 23 Novembre 1787 (Gallica)

« Le club des Échecs a eu la permission de s’assembler sous une nouvelle forme ; c’est le concierge nommé Carlier, qui a annoncé à tous les associés, par un billet circulaire, qu’on le trouverait toujours chez lui. C’est une sorte d’académie d’échecs (…) »

Comme déjà vu dans un précédent article, la Révolution provoque l’éparpillement des joueurs d’échecs qui quittent le Café de la Régence. Le Salon des Échecs en profite, et dans le texte ci-dessous nous avons une très rare anecdote de ce lieu, durant la Révolution, qui implique Carlier et Léger.


Source Gallica

Une journée de Paris 1796, 1797 – Paris An cinquième, par Ripault.
Correction du 21/06/2021 - Le Salon des Échecs a changé d'adresse en 1796. Il n'est plus au Café de Foy, mais au Café Morillon. Lire l'article sur le Café Morillon.

« Je voulus diminuer un peu l’idée qu’on avait attachée à la légèreté de mon caractère. Je m’assis auprès d’un échiquier, en face d’une des têtes les mieux organisées du département, et je fis mouvoir mes pièces suivant leur marche respective. Je perdis d’abord, je perdis ensuite, je perdis encore, puis …, puis je gagnai, et mon adversaire me dit, en se pinçant le nez : … C’est singulier, je jouais mieux que cela au café de la Régence… 
- Vous avez donc joué au Café de la Régence ?
- Oui, Monsieur, et dans les beaux jours de Philidor encore.
- Ah ! … ah ! …
- Et j’étais un joueur de la onzième force ;
- Peste !
- Et je savais par cœur les deux mille trois cent quarante-quatre parties et leurs variantes qui sont enfermées dans le jeu des échecs.
- Diable, Monsieur,…
Depuis ce moment, je désirai, avec toute l’ardeur de mon âge, connaitre les dix classes de joueurs d’échecs supérieures à celui qui m’avait fait mat tant de fois.

Estampe eau forte - Source Gallica - Lynchage devant le Café de Foy - 1789

Je me présentai au café de la Régence ; les habitués de l’échiquier l’avaient quitté, et s’étaient établis en face de ce même café. Je lus, au-dessus de la porte : Salon des échecs.

Je tressaillis de joie, et je me précipitai étourdiment dans cette auguste enceinte… Chut, chut, chut, chut, entendis-je de toutes parts… Un grand monsieur me dit, à voix basse…jeune homme, on n’entre pas en courant dans le salon des échecs… Surtout lorsque Léger fait sa partie.
- Qu’est-ce que Léger ?
- En me faisant cette question, vous me prouvez que vous n’êtes pas joueur d’échecs ?
- J’arrive de province…Je ne sais que la marche.
- À la bonne heure. Eh bien ! cet homme qui prend quatre prises de tabac à la minute, qui en couvre sa cravate, sa veste, sa culotte et l’échiquier, qui tourne la mâchoire de temps en temps, cet homme est le fameux Léger, le successeur de Philidor…Il cède un pion à ce sexagénaire et le gagne. Cependant nous concevons de son partenaire de grandes espérances, et moi, personnellement, je parierais ma reine contre votre fou, qu’avant quatre ans il pourra jouer à but avec Léger. Oui ce fameux Léger…

Ce petit homme en habit gris, un peu râpé, et en culotte noire, devenue jaune, qui, placé derrière eux, suit leur partie en haussant les épaules, est Carlier, l’antagoniste, le rival de Léger ; ils ont joué dix ans ensemble, et pendant ces dix ans, ils n’ont fait que des parties nulles…Enfin, il y a six mois que Léger en gagna une ; Carlier prit sa revanche le lendemain.

Depuis ce moment, ils respectent assez leur réputation ; ils se respectent assez eux-mêmes pour ne plus jouer l’un contre l’autre. Et puis il y a eu des propos. Des gens mal intentionnés ont rapporté à Carlier que Léger s’était vanté de lui céder le trait. 
- Oh ! Si nous n’avions pas étouffé l’affaire, elle aurait eu des suites, mais elle s’est fort bien passée ; quoique, depuis ce temps, ils ne se parlent jamais.
Je m’approchai de la table de Léger ; il parcourait du doigt toutes les cases de l’échiquier l’une après l’autre, et disait à son adversaire :
- Monsieur, vous avez, …vous avez, …, vous avez, …, vous avez mal joué ?
- J’ai joué, répondit l’autre, j’ai joué, …, j’ai joué, …, j’ai joué le jeu ?
- Vous ne l’avez pas joué, …, vous ne l’avez pas joué, …, et la preuve, et la preuve, c’est que vous êtes mat ?
- Ah, mon dieu ! s’écria douloureusement l’autre, en faisant, d’un coup de poing, voler les échecs à la tête des assistants. Au reste, je m’y attendais ; je le prévoyais. Vous perdiez, monsieur, si, au troisième coup, j’avais fait avancer de deux pas le pion de la tour. Si, au sixième coup, j’avais couvert mon roi par le fou de la reine…Si, tout à l’heure, j’avais donné échec à votre roi par mon cavalier, et si…

Je n’entendis pas le reste de ces si. Je m’en allai, en songeant à la nouvelle espèce d’hommes que je venais de voir. Elle forme un peuple isolé au milieu du peuple. Un joueur d’échecs ne s’occupe point des nouvelles de la guerre. Quand on mène bien une partie d’échecs, on commande bien une armée… Des nouvelles politiques, qui sait conduire son jeu, sait gouverner un état. De ses affaires personnelles, qui joue aux échecs, est au-dessus des détails du ménage. »


Dans le Palamède de Mars 1845, Deschapelles mentionne qu’il a fréquenté le lieu. 

« (Le jeu à l’aveugle) Je n’ai pas approuvé la fanfare appliquée à ce silencieux et savant jeu ; j’ai fait effort pour arrêter La Bourdonnais, se suicidant par la concentration qu’exige la partie sans voir, rendue encore plus funeste par l’âge mûr et l’heure indue. Dans ma jeunesse, au Salon des Échecs, cette partie fut mise à la mode, mais bientôt abandonnée comme une puérilité. Pour vous donner une idée de son peu de mérite, je vous dirai qu’il ne s’agissait que de s’y essayer pour y réussir, et, que nombre de personnes m’y ont rivalisé auxquelles je donnais facilement la Tour (…) »

Après la Terreur et la chute de Robespierre, apparaît en 1795 la période dite du Directoire qui dure jusqu’au coup d’État de Napoléon le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799). La chasse aux suspects n’est pas terminée comme l’indique le texte suivant, où l’on voit que le Salon des Échecs, suspecté d’aristocratie, est fermé par le Directoire.

Source Gallica.

Mémoires sur la Convention et le Directoire – Paris 1824 – Tome II, le Directoire, par A.C. Thibaudeau
(page 43)

« Le Directoire fut enfin effrayé de l’audace des anarchistes. Leur club du Panthéon comptait jusqu’à quatre mille membres. (…) Les anarchistes des départements et des étrangers suspects de tous les pays affluaient à Paris. Tout annonçait une explosion prochaine. Le Directoire révoqua toutes les permissions de séjour délivrées aux individus non domiciliés à Paris 
(…) En se fondant sur l’article 360 de la Constitution portant qu’il ne pouvait être formé d’association ni de corporation contraire à l’ordre public, il fit fermer les clubs anarchistes du Panthéon et des Patriotes, et, pour se donner un air d’impartialité, les réunions royalistes du Salon des Princes de la maison Serilly, de la Société des échecs. »

 
Voici un extrait de l’arrêté du Directoire du 28 février 1796 (8 ventôse an IV).

« Article premier – La réunion formée dans le local connu sous les noms de Salon des Princes et de Salon des Arts, boulevard des Italiens ; la réunion formée dans la maison de Sérilly, vieille rue du Temple ; la réunion formée dans le palais Égalité, sous le nom de Société des Échecs (…)

Sont déclarées illégales et contraires à la tranquillité publique. Leurs emplacements respectifs seront fermés dans les vingt-quatre heures, et les scellés seront apposés sur les papiers y existant. (…) »


C’en est terminé de ce premier club d’échecs Français.

Le Palamède 1836 (page 14)


Un Cercle d’échecs « Philidor » fut créé en 1821 pour la première fois au-dessus du Café de la Régence pour une courte durée. À partir de 1834, créé à l’initiative par La Bourdonnais sans doute inspiré par son séjour à Londres et son match contre McDonnell la même année, le Cercle d’échecs des Panoramas puis le Cercle de la rue Ménars ont du mal à se pérenniser.  

Le Cercle d’échecs dissout, il se refonde au 1er étage du Café de la Régence en 1839, grâce à la bienveillance de Claude Vielle, propriétaire des lieux, jusqu’aux travaux de la Place du Palais-Royal en 1854, date à laquelle le Cercle d’échecs se désolidarise à nouveau de la Régence. Mais il y revient de 1855 à 1859, à la nouvelle adresse du Café de la Régence au 161 rue Saint-Honoré, avant de cesser définitivement de s’y trouver.

Après plusieurs tentatives infructueuses (pour différentes raisons, mais essentiellement liées au coût élevé de la location d’une salle parisienne), il faut attendre les années 1880 avant de voir la création d’un vrai club d’échecs à Paris, avec le Cercle des Échecs de Paris (10 rue du Beaujolais – encore à proximité du Palais Royal !) puis le Cercle Philidor (dans différentes brasseries à proximité de la place de la République).

Pendant tout ce temps-là le Café de la Régence a poursuivi sans faillir son œuvre d’utilité publique vis-à-vis des joueurs d’échecs ! 

mardi 20 mars 2012

Origine et épilogue

29/12/2020 - Correction du nom Verdini en Verdoni.
12/04/2021 - Voir cet article au sujet de la fin du Café de la Régence : https://lecafedelaregence.blogspot.com/2021/04/la-fin-du-cafe-de-la-regence.html

Deux dates restent actuellement un mystère dans l’histoire du Café de la Régence.
Il s’agit pourtant de deux dates essentielles :
Quand le jeu d’échecs a-t-il investi le Café de la Régence ?
Quand le jeu d’échecs a-t-il quitté définitivement le Café de la Régence ?

Pour l’origine du Café de la Régence, il existe quelques pistes imprécises.
Je doute qu’il soit possible de trouver une date exacte, mais il est possible de raisonnablement situer l’arrivée du jeu d’échecs au Café de la Régence un peu avant 1725.

La première piste est un extrait du « Traité pratique théorique du jeu des Echecs » (source Google book) édité à Paris en 1775 par « une Société d’Amateurs ».
En fait cet ouvrage est signé par de forts amateurs du Café de la Régence de l’époque, à savoir Bernard, Carlier, Léger et Verdoni (dont on ne possède que très peu d’informations. Par exemple, leurs prénoms sont actuellement inconnus).
Dans ce texte il est indiqué en 1775 « Depuis plus d’un demi-siècle, le Café de la Régence étant le chef-lieu du jeu des Echecs en France (…)», soit au moins 1725.

Un autre texte fait mention d’une activité du jeu d’échecs à cette époque.
Ceci est connu par une affaire de justice qui fit grand bruit à l’époque.
Il s’agit de l’affaire de la Saint-Gervais, qui date de l’été 1725, au sujet de laquelle je reviendrai dans un prochain article.
Le personnage central de cette histoire, un certain Bulliot, vient régulièrement jouer aux échecs au Café de la Régence en 1725.

Ensuite, à quelle époque les échecs quittent-ils définitivement ce lieu ?
1918 a été une année presque fatale pour les échecs au café de la Régence.
L’Union Amicale des Amateurs de la Régence quitte le café (plus tard elle deviendra l’association des « Echecs du Palais-Royal »).
En 1925 dans les « Cahiers de l’Echiquier Français » l’optimisme n’est pas de mise sur l’avenir du Café de la Régence pour le jeu d’échecs.
Il est vrai que ce lieu qui se voulait le centre des échecs français, n’a plus trop de sens sportif avec la création nécessaire de la FFE, création d’une fédération française de joueurs d’échecs qui intervient tardivement par rapport à d’autres pays.
Mais il reste un lieu historique sans équivalent, d’un intérêt immense, qui hélas a disparu aujourd’hui.

Dans les années 30, Pierre-Octave Brun, nouveau propriétaire du Café de la Régence, remet le lieu au goût du jour pour les amateurs du jeu d’échecs.
Les choses avancent petit à petit. Sur ce blog, en octobre dernier, j’indiquais un article du « Petit Parisien » de 1939 comme dernière trace à ma connaissance du jeu d’échecs au Café de la Régence.
Etienne Cornil, m’a fait parvenir un document qui repousse de quelques années cette limite.

 (Source Etienne Cornil - Bulletin de la FFE 1943)

Ainsi, au moins jusqu’en 1943 on y trouve la trace de joueurs d’échecs et une certaine activité.

Curieusement, à ce jour il semble aussi difficile de connaître la date de début que la date de fin.