dimanche 5 juillet 2020

Henri Delaire

Henri Delaire est le troisième et dernier gérant de La Stratégie, revue échiquéenne d'exception, mais également le premier président de la Fédération Française des Échecs (fondée le 19 mars 1921 - A ce sujet l'année prochaine ce sera le centenaire de la FFE...).

Henri Delaire est à gauche sur la photo parue en 1902 dans Le Monde Moderne).

A ce jour malheureusement seuls quelques numéros sont numérisés et disponibles sur internet.Mais toute la collection ou presque de La Stratégie est consultable à la BNF François Mitterrand à Paris.


Fondée en 1867 par Jean Preti, reprise en 1881 par son fils Numa Preti, c'est Henri Delaire qui complète ce trio pour la période allant de 1908 à 1940. Trois quarts de siècle, une durée de vie exceptionnelle pour une revue d'échecs, et de toute son existence, La Stratégie fut indissociable du Café de la Régence.

A la fin des années 1930, la parution de La Stratégie se complique. Par exemple un appel est lancé en 1938 :

Editorial - Le grand âge de notre gérant l'obligera bientôt à renoncer définitivement à la rédaction de LA STRATEGIE qu'il dirige depuis 1908 (troisième série). Aussi devons-nous faire un pressant appel à tous, fidèles abonnés, lecteurs, associations et amis des Échecs pour nous aider à pourvoir à bref délai à son remplacement, soit en se proposant eux-mêmes, soit en nous désignant le candidat à même d'assumer, pendant longtemps, la direction de notre revue nationale quasi séculaire.

Aucun candidat n'est trouvé malheureusement, et voici l'éditorial du numéro de septembre-octobre 1939, la fin approche.

Pour quelle raison les publications d'échecs étaient-elles interdites ?

EDITORIAL 
Conformément à l'interdiction absolue par la censure militaire de publier tout article sur les Échecs, nous avons dû suspendre la parution de notre revue fin septembre. L'autorité militaire autorisant aujourd'hui à titre tout à fait exceptionnel et en raison de son ancienneté notre revue spéciale, nous la reprenons avec les N°9 et 10, les N°11 et 12 suivront à court délai: toutefois en raison des graves événements que nous traversons durant lesquels l'activité échiquéenne sera forcément moindre partout et dans tous les domaines, lecteurs a abonnés comprendront que notre périodicité mensuelle devienne bimestrielle jusqu'à la fin des hostilités.

30 novembre 1939 

L’Échiquier de Paris - mai-juin 1949

J'ai déjà eu l'occasion de présenter Jean Preti et son fils Numa Preti, mais pas encore d'Henri Delaire.
Voici un extrait de l'article de l'échiquier de Paris (mai-juin 1949) à son sujet : 

Par Jean Buchet

Une « communication » de la Fédération Française des Échecs fut consacrée à Henri Delaire à sa mort en 1941, mais, par suite des circonstances, elle n'eut qu'une faible diffusion. L'Échiquier de Paris pense donc faire oeuvre utile en redonnant le texte de cette notice nécrologique rédigée par M. Gustave Lazard.



« Henri Delaire, le directeur de La Stratégie, le premier président, et en quelque sorte, le fondateur de la Fédération Française des Échecs, vient de mourir. Il s'est éteint dans sa 82ème année, le 27 septembre 1941, après un rapide et brusque déclin de ses forces. Henri Delaire, né le 16 août 1860, dans un petit village picard, s'en vint de bonne heure à Paris. Il s'initia aux échecs dès l'adolescence et ne tarda pas à acquérir dans leur pratique une certaine virtuosité.

Enthousiaste et entreprenant, il possédait à un haut degré les qualités d'un animateur et d'un organisateur. Dès 1889, il fonda avec le concours de quelques amis un groupe qui adopta pour ses réunions le Café du Cercle, aujourd'hui disparu, au 59 du boulevard Magenta et s'intitula « Cercle Magenta ». Une contribution de cinq centimes par partie alimentait la caisse de cette association.

Heureux temps ! Le « Cercle Magenta » organisait des tournois. Des séances de parties simultanées ou « sans voir » y furent données par les praticiens de renom tels que Goetz, Taubenhaus, Mieses. Le vétéran Arnous de Rivière, que des parties mémorables contre Morphy ont immortalisé dans les annales du Noble Jeu, s'y montrait fréquemment. C'est également au « Cercle Magenta » que Eugène Chatard, le promoteur d'un gambit devenu classique, fit ses premières armes. Henri Delaire se classa invariablement parmi les premiers dans les tournois de l'association.

En novembre 1895, le « Cercle Magenta » transporta ses assises au Café du Globe, boulevard de Strasbourg, et prit le titre de « Cercle Philidor ». Dès lors, Henri Delaire se donna avec un dévouement inlassable à la prospérité de ce nouveau regroupement dont il occupa la présidence effective pendant dix-huit années et qui devint avec la « Régence », le lieu de rendez-vous le plus fréquenté des amateurs d'échecs de Paris.

C'est grâce aux efforts de Henri Delaire que fut décidé, puis se disputa, en 1905, au « Cercle Philidor », le match fameux entre deux des plus grands maîtres de l'époque, Janowski et Marshall.

En 1903, profitant d'un séjour temporaire à Arcachon, Henri Delaire put organiser, avec l'appui du casino local un petit tournoi national d'amateurs qualifiés.

Article sur ce "championnat de France amateur" à lire en une du journal "L'avenir d'Arcachon" du dimanche 23 août 1903.
Sur Gallica ou bien sur le site Héritage des Échecs Français.

Ce fut une espèce de Championnat de France qui se disputa entre huit joueurs. Paris s'y trouvait représenté par trois participants, dont Henri Delaire et le regretté Silbert, décédé l'an dernier. Ils s'adjugèrent le premier et le deuxième prix ex æquo avec 13 points sur 14 possibles, chacun des vainqueurs ayant perdu une partie contre son concurrent.

En 1913, Henri Delaire, trop pris par la rédaction de La Stratégie, renonça aux fonctions présidentielles. On lui réserva le titre de Président d'Honneur du Cercle Philidor.

Jusqu'en ces tout derniers temps, on pouvait le rencontrer au siège de l'association chaque après-midi, penché sur un échiquier, son éternelle cigarette aux lèvres, se livrant avec prédilection aux complications de l' « Allgaier » dont cinquante années de pratique lui avaient révélé tous les secrets. Admirateur des praticiens de l'époque romantique des Échecs, il ne cachait point ses préférences pour la « vieille école », regrettait le temps des brillantes passes d'armes des maîtres d'autrefois et professait une cordiale aversion pour la partie du Pion Dame, trop froide et circonspecte à son gré.

La position de départ du gambit Allgaier.
Voir la très belle combinaison d'Henri Delaire via l'échiquier interactif à la fin de cet article.

C'est en 1908 que, succédant à Numa Preti, Henri Delaire prit en mains la publication mensuelle de la Stratégie. Il y déploya une inlassable activité et c'est par un labeur constant, que ne parvint point à décourager un résultat pécuniaire dérisoire, qu'il maintint l'existence de cette revue jusqu'en août 1940.
Seules les difficultés nées de l'état de guerre motivèrent l'arrêt de la publication.

La Stratégie, c'était pour Henri Delaire une espèce de sacerdoce. Il émit un jour cette boutade, accompagnée d'un sourire malicieux : « Peut-on concevoir la France sans La Stratégie ? ». La Stratégie, c'était pour lui un morceau d'histoire, c'était le maintien d'une tradition sacrée.

Ainsi, en dépit des années difficiles, de l'indifférence notoire des amateurs français pour les publications d'échecs, il poursuivait sa besogne sans faiblesse devant son petit bureau du Faubourg Saint-Denis encombré de diagrammes, de revues en toutes langues, d'épreuves à corriger, de problèmes à vérifier, traduisait les annotations russes, tchèques ou scandinaves dont il avait, par une longue pratique, saisi le vocabulaire, heureux d'accomplir un devoir, heureux de voir s'aligner sans une interruption depuis 1867 les volumes de la revue.

Et une vive inquiétude, une grande tristesse lui étaient venues au cours des dernières années devant les atteintes de l'âge et le déclin de ses forces : « Que deviendra La Stratégie quand je ne pourrai plus ? »

Qu'il nous soit permis en passant de faire justice d'assertions qui, à une certaine époque, ont présenté Henri Delaire comme un « rétrograde » uniquement préoccupé de questions de boutique. Rien n'était plus faux. Les maigres profits, tout juste suffisant pour vivre, que lui procuraient les abonnements et les ventes de livres et de jeux dans son petit magasin de la rue des Pyramides, ne permettaient pas la course aux risques et aux aventures.

Certains esprits, très entreprenants avec les deniers d'autrui, ne lui pardonnaient pas d'avoir, avec fermeté, refusé de se lancer dans des entreprises de publications qu'il jugeait trop onéreuses ou trop hasardeuses.


Henri Delaire, à côté de nombreux écrits de moindre importance, nous a laissé deux ouvrages appréciés : Le Traité-Manuel et les Échecs Modernes. Ce dernier est un chef-d'oeuvre de clarté et renferme, sous un volume restreint une documentation considérable, hautement intéressante.


Henri Delaire aura suivi son chemin tout droit, dans l'unique souci de ce qui lui tenait à cœur : La Stratégie et son cher « Philidor ». Et pourvu qu'il eût un échiquier et un paquet de cigarettes, il n'en demandait pas davantage à la vie.

S'il ne fut point un grand maître, son labeur ininterrompu, son ardeur de propagandiste auront plus
fait pour la cause des Échecs dans notre pays que les plus belles prouesses des « as » de l'échiquier.

Son aménité et sa droiture vaudront à son souvenir les regrets unanimes de ceux qui l'approchèrent.


[Event "Unknown"] [Site "Unknown"] [Date "1901"] [EventDate "1901"] [Round "?"] [Result "1-0"] [White "Henri Delaire"] [Black "NN"] [ECO "C39"] [WhiteElo "?"] [BlackElo "?"] [PlyCount "33"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Nf3 g5 4. h4 g4 5. Ng5 h6 6. Nxf7 Kxf7 7. d4 d5 8. Bxf4 Be7 9. g3 Nf6 10. Nc3 h5 11. Qd3 dxe4 12. Nxe4 Bf5 13. Ng5+ Kg6 14. Qxf5+ Kxf5 15. Bd3+ Ne4 16. Bxe4+ Kf6 17. Be5# 1-0

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