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mercredi 5 octobre 2022

Le court passage de Daniel Harrwitz au Café de la Régence - grandeur et décadence

Lors de la conférence sur le centenaire de la FFE, Frank Hoffmeister avait consacré une partie de son intervention sur le joueur Allemand Daniel Harrwitz.
 
Daniel Harrwitz - Photo non datée ni sourcée.

Voici un complément au sujet de ce très fort joueur, que le site EDO Chess considère dans les plus forts joueurs du monde des années 1856/1857/1858, derrière un certain Paul Morphy...

Son installation à Paris est annoncée dans la revue La Régence en août 1856. Le texte est véritablement un éloge à son intention, et en particulier sur ses capacités à jouer à l'aveugle. En tout cas sa venue est très attendue, car depuis la mort de Lionel Kieseritzky il n'y a pas vraiment de leader à la Régence. 
 
La Régence - 1856
 
CHRONIQUE

Nous recevons une lettre de M. Harrwitz, dans laquelle ce célèbre joueur d'échecs nous annonce son intention de venir se fixer à Paris, pour y occuper, comme professeur, la place laissée vacante par la mort de M. Kiéséritzky. Depuis deux ans, M. Harrwitz semblait avoir abandonné les échecs, et s'était retiré à Breslau peu après son match avec le hongrois Lowenthal; mais peut-on renoncer ainsi à la gloire d'être au premier rang, quand on est dans toute la force de son talent ; guérit-on si facilement de la passion pour les échecs ?
 
Par quels travaux faut-il que la vie soit absorbée ? de quels chagrins pensez-vous qu'elle doive être remplie pour amener un homme à se priver d'une distraction si attrayante et d'un remède si efficace ? Non, les échecs ont ce rare privilège d'être à la fois une science, un art, une lutte et un divertissement, et rien au monde ne nous captive plus longtemps. 
 
Aussi sommes-nous moins surpris que charmés par la résolution prise par M. Harrwitz, qui trouvera parmi les amateurs du Cercle et du Café de la Régence, ce même accueil sympathique qu'il y a conquis dans le cours de ses trop rares visites. La rédaction de La Régence recevra, par l'effet de sa présence, un renfort de savante collaboration, car M. Harrwitz a déjà fait gracieusement ses offres de services au rédacteur en chef du journal ; et puis, à l'exemple de ses rivaux, les véritables ombres de l'échiquier, MM. Staunton, Lowenthal, Anderssen, et avant eux de La Bourdonnais, Deschapelles, Lewis, Mac-Donnell, il reste debout sur la brèche, prêt à accepter le combat. 
 
Nous ne voudrions cependant pas qu'on pût se méprendre sur les intentions de notre futur hôte, qui, tout jaloux qu'il peut être de maintenir sa réputation, n'est nullement animé d'une ardeur querelleuse. M. Harrwitz ne reculerait pas devant un défi sérieux et loyal ; n'ayant jamais échafaudé sa gloire sur des succès imaginaires, vainqueur dans le plus grand nombre des tournois qu'il a soutenus, il s'appuie sur un talent réel et sait très bien que la meilleure manière de trancher la discussion dans une question de prééminence, est de combattre sur l’échiquier au lieu d'argumenter à perte de bon sens et de toute créance; mais, encore une fois, l'humeur de M. Harrwitz est à la paix, il se présente avec un rameau d'olivier à la main; place au professeur. 
 
Très vite après son arrivée, Jules Arnous de Rivière défie Daniel Harrwitz, en caressant l'espoir de se faire un nom en battant cet adversaire prestigieux. C'est un échec, Arnous de Rivière se fait battre sèchement sur le score de +5 -2.
 
Harrwitz fréquente l'aristocratie parisienne. Par exemple La Gazette du Midi du 13 mars 1857 mentionne par exemple qu'il a joué chez le duc de B (Brunswick) et chez le prince A. B. (Antoine Bonaparte) 
 
 Retronews

L’Indépendance belge signale l'arrivée à Paris d'un des plus illustres joueurs d'échecs qui aient peut-être apparu dans ce monde à part, un Prussien, M. Harrwitz, qu’une organisation spéciale distingue entre tous. Philidor et La Bourdonnais n’avaient peut-être pas au même degré la faculté de jouer sans regarder l’échiquier. Harrwitz a conduit jusqu’à quatre parties à la fois de cette manière. Quelle que soit sa facilité, un pareil tour de force exige une tension du cerveau qui ne peut pas être sans danger. Mais dernièrement, chez le duc de B… et chez le prince A. B…., il a joué deux parties simultanément sans fatigue et sans efforts.
 
On parle même de ses exploits de l'autre côté de l'Atlantique, où un certain Paul Morphy a déjà acquis une certaine réputation. Ainsi cet article dans le journal Evening Star - Washington DC du 7 avril 1857, où on apprend aussi quelques détails sur la configuration du nouveau Café de la Régence.

Evening Star - Washington DC du 7 avril 1857

Une extraordinaire partie d'échecs.

Le Café de la Régence, à Paris, a été récemment la scène d'une extraordinaire démonstration de puissance échiquéenne. M. Harrwitz, le célèbre joueur, disputait, sans voir l'échiquier, deux parties en même temps contre deux joueurs du Club d'échecs de Paris.

Le Prince Antoine Bonaparte, le Duc de Brunswick, le Marquis de Carracciolo, le Comte Isoard, et un grand nombre d'amateurs et de membres du club, étaient présents, et ont suivi avec un intérêt inlassable jusqu'à la fin le merveilleux exploit d'abstraction mentale et de mémoire échiquéenne que M. Harrwitz a présenté à cette occasion sans, selon toute apparence, un effet harassant.

Pour mieux comprendre comment se sont déroulées les parties, nous pouvons dire que le Café de la Régence se compose de deux grandes salles au rez-de-chaussée ; l'une aménagée en café, proprement dit, et l'autre pourvue de tables de billard et aménagée en estaminet, où il est permis de fumer. Dans ces deux salles, qui sont ouvertes à tous, et où l'on joue aux échecs presque toute la journée, l'amateur est sûr de trouver à tout moment quelqu'un prêt à faire une partie. Mais au-dessus se trouve une série de salles réservées à l'usage du Club d'échecs de Paris, et c'est dans ces salles que s'est déroulée la merveilleuse démonstration dont nous parlons.  

Au centre de la plus grande de ces pièces étaient placées deux tables, auxquelles étaient assis, chacun avec un échiquier et des pièces d'échecs devant lui, M. Lecrivain et M. P. (NDA - Est-ce Potier ? ou Jean Préti ?), le gentleman avec lequel M. Harrwitz devait engager un conflit pacifique. La pièce d'à côté, la dernière de la suite, était réservée au joueur à l’aveugle, avec tout son aménagement, consistant simplement en trois ou quatre chaises et une table dans un coin sur laquelle étaient placés du vin, du sucre et de l'eau, et d'autres rafraîchissements, ainsi que du matériel d'écriture, pour permettre au monsieur, qui faisait office de secrétaire, de noter les coups lorsqu'ils étaient décidés.

La porte de communication entre les deux pièces était maintenue ouverte pendant tout le temps, de sorte que tout le monde pouvait voir que non seulement M. Harrwitz n'avait aucun moyen d'aider sa mémoire par un quelconque objet étranger ou tangible, mais que tout contact avec d'autres personnes était absolument impossible. Tout autour des autres pièces, des tables d'échecs étaient disposées, sur lesquelles les amateurs invités à être présents suivaient les coups au fur et à mesure qu'ils étaient joués. Tout étant déclaré prêt, vers 9 heures et demie, le jeu commença. La manière dont les coups ont été annoncés est la suivante :

M. Lequesne, qui avait aimablement consenti à servir de secrétaire, après avoir reçu ses instructions de M. Harrwitz, écrivait les coups pour les deux parties, puis, entrant dans l'autre pièce et disant "Première partie", il spécifiait le coup fixé pour celle-ci ; ensuite, disant "Deuxième partie", il agissait de la même manière pour celle-ci. Les coups, ainsi nommés, étaient alors joués sur l'échiquier, et les deux adversaires étudiaient la réponse à donner. Lorsque les deux messieurs étaient décidés, M. Lequesne notait les coups comme précédemment, puis à son tour annonçait à M. Harrwitz, exactement de la même manière, le coup ainsi donnée dans chaque cas.

La partie la plus longue, dans laquelle le jeu fut remarquable de qualité des deux côtés, dura trois heures et demie, et du début à la fin de ce long espace de temps, pendant lequel la tension sur la mémoire a dû être énorme, M. Harrwitz (rapporte Galignani) n'a jamais semblé embarrassé le moins du monde à un seul moment, et il n'a pas tardé plus longtemps dans ses coups qu'il ne l'aurait fait, probablement, dans une partie ordinaire, en regardant l'échiquier. Les réponses venaient certainement plus rapidement de son côté que de l'autre pièce, M. Lecrivain prenant un temps considérable pour examiner chaque position et jouant avec une grande prudence. M. P., au contraire, bougeait tout de suite, et étant naturellement un joueur rapide, il était bientôt fatigué par le temps pendant lequel il était obligé de rester inoccupé en attendant les décisions de M. Lecrivain. C'est très probablement à cette circonstance qu'il faut attribuer le fait qu'il n'a nullement égalé son jeu habituel. Il était plus d'une heure lorsque M. Harrwitz entra dans la salle générale, après avoir gagné les deux parties. Il se déclara alors peu fatigué et, en réponse aux observations qui lui ont été faites, il commença à expliquer différents aspects de ses deux parties.
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Daniel Harrwitz - Photo non datée ni sourcée.
 
Ainsi Harrwitz impressionne en jouant deux parties à l'aveugle... On imagine le choc quand Morphy jouera simultanément à l'aveugle contre 8 adversaires le 27 septembre 1858, soit dans un peu plus d'un an après l'article.
 
Morphy scellera le sort d'Harrwitz. Ce dernier ne jouera pas le match jusqu'au bout, sachant qu'il se faisait véritablement écraser. Cela laissera une très mauvaise impression à la Régence. Il essaye bien d'organiser une simultanée similaire sur 8 échiquiers en décembre 1858 au Café de la Régence. Mais les adversaires sont faibles par rapport à ceux de Morphy, et les parties ne seront pas publiées.

Un court texte en vers circule alors à la Régence au sujet de la prestation d'Harrwitz :

Tu veux singer Morphy, joueur phénoménal;
Jeune imprudent, tu forces ta nature
En vain tu te poses en original,
Tu n'en es que la caricature.
 
Après le départ de Morphy, Harrwitz joue des parties informelles contre le jeune Ignaz Kolish, (+1 =1 -2) mais il refuse de jouer un match officiel. Et le 12 juin 1859, le journal Britannique The Era annonce : 

De France nous apprenons que M. Harrwitz a cessé de fréquenter le Café de la Régence, le propriétaire de cet établissement concevant qu'il avait des raisons de se plaindre sur le fait que M. Harrwitz a refusé le challenge de M. Kolish, ainsi que la non-continuation de son match avec M. Morphy.

Le propriétaire de la Régence estime donc qu'Harrwitz ne présente plus le même attrait qu'auparavant. L'impact est à la fois commercial et financier pour son établissement. Mauvaise réputation, moins d'attrait et de clients...Rideau, Harrwitz ne reviendra plus à la Régence. Son règne aura duré un an et demi. Grandeur et décadence...
 

dimanche 20 février 2022

Paul Morphy à Paris

 
Il y a environ deux semaines j'ai été contacté par Adam Whitaker (Missouri, USA) qui réalise un reportage au sujet de Paul Morphy. Il cherchait quelqu'un en France pour répondre à une dizaine de questions au sujet du séjour de Paul Morphy à Paris de septembre 1858 à avril 1859.

J'ai déjà publié sur ce blog plusieurs articles au sujet de Paul Morphy, et les questions abordées étaient une bonne synthèse de son séjour à Paris.
Afin de préparer l'entrevue, qui a eu lieu il y a quelques jours, j'ai rédigé mes réponses par écrit.
C'est l'objet de cet article.

Paul Morphy

Si tout se passe bien, le reportage sur Paul Morphy devrait être prêt au mois de mai 2022, d'après ce que m'a dit Adam Whitaker. Je partagerai ce reportage sur ce blog dès qu'il sera disponible.
 
Préambule

Plusieurs sources sont utilisées pour répondre aux différentes questions de ce questionnaire.
Tout d'abord, deux livres incontournables au sujet de Morphy :

•    Paul Morphy, The Chess champion - 1859 par Fréderick Edge, secrétaire de Paul Morphy.
à noter que les chapitres 7 à 16 sont consacrés à sa première visite à Paris en fin d'année 1858 et début 1859.
•    The Pride and Sorrow of Chess – David Lawson 1976. A ma connaissance non disponible sur internet.
Ces deux livres ont été traduits de l’anglais en français par Gilles David, qui les a enrichi avec des annexes passionnantes.

•    A ces deux livres j'ajoute la presse française de l’époque, très riche de contenu au sujet de la visite de Paul Morphy à Paris, que j’ai consultée personnellement.

1. Quelle opinion les joueurs d'échecs français avaient-ils de Morphy avant son arrivée en France ? Morphy avait-il des liens familiaux avec la France ?

Rappelons d’abord que les échecs ont été dominés par les Français pendant presqu’un siècle avec Philidor puis Deschapelles et enfin La Bourdonnais. Saint-Amant perd un match contre l’anglais Staunton en fin d'année 1843, ce qui marque la fin de la suprématie Française.

A ma connaissance, la première mention du nom de Morphy en France, en lien avec le jeu d’échecs, date de décembre 1841 dans la revue Le Palamède de Saint-Amant. Cela fait un an que son fondateur, La Bourdonnais, est décédé. Et Saint-Amant a décidé de relancer la publication de la revue d’échecs Le Palamède. Parmi les correspondants à l’étranger du Palamède apparait le nom d’Ernest Morphy, l’oncle de Paul Morphy. Ce dernier n’a alors même pas 4 ans.

Au début de l’année 1851, la revue La Régence publie un courrier en provenance de la Nouvelle-Orléans datant de la fin de l’année 1849, de la part d’Ernest Morphy. Paul Morphy a 12 ans en 1849 et son niveau de jeu est déjà stupéfiant. Ce courrier d’Ernest Morphy est accompagné de la brillante partie Paul Morphy / Eugène Rousseau, un français émigré à la Nouvelle-Orléans et réputé pour y être le plus fort joueur d’échecs de cette époque.

Ensuite, Morphy fait à nouveau parler de lui suite à sa nette victoire au 1er « American Chess Congress » en 1857 à New-York. Au début de l’année 1858, Saint-Amant, chroniqueur d’échecs pour le journal Le Sport, parle de lui avec le surnom « le jeune Philidor »

Le Sport – 3 février 1858 – Saint-Amant cite Paul Morplig (sic) « Le jeune Philidor »
 

Le Sport – 17 février 1858 – Saint-Amant annonce la visite probable de Morphy en Europe.

Dans tous les articles où Saint-Amant parle de Morphy, c’est toujours avec émerveillement, et en faisant un parallèle avec Philidor.

Après ses exploits à Londres durant l'été 1858, Paul Morphy est attendu avec enthousiasme à Paris. D’autant plus que la vedette d’alors au Café de la Régence n'est pas français et se nommé Daniel Harrwitz, né en Prusse. La France a perdu le « sceptre des échecs » en 1843 avec la défaite de Saint-Amant face à Staunton, et le fait que la mère de Morphy soit d’origine française lui attire toutes les sympathies, sans oublier qu’il parle un français impeccable. Certains voient même en lui le nouveau champion Français.

Les liens familiaux avec la France.

Le contrat de mariage du 20 février 1829 des parents de Paul Morphy (cité dans le livre de David Lawson – 1976) indique le nom de sa mère Louise Thérèse Félicité Thelcide Le Carpentier (née à la Nouvelle-Orléans) et ses parents Joseph Essaü Le Carpentier et Madame Modeste Blache.

Je dois avouer mon ignorance au sujet des grands parents d’origines françaises de Paul Morphy, et j’ignore si à l’époque, quand il arrive en septembre 1858, s’il a de la famille en France, et si oui dans quelle région ?!
C’est très probable qu’il ait toujours de la famille éloignée à l’époque, mais je l’ignore à ce jour et je ne sais pas si des recherches généalogiques ont été faites à ce sujet.

2. Qui étaient alors les joueurs français les plus forts ? Morphy les a-t-il joués et a-t-il gagné ?


En 1858, depuis plus d’un siècle, le centre des échecs en France est le Café de la Régence. L’ancien café de la Régence (celui de Philidor, Deschapelles, La Bourdonnais) est démoli en 1853 (suite aux grands travaux d’Haussmann dans Paris sous Napoléon III), et le nouveau café de la Régence est construit deux cents mètres plus loin. C’est donc là que se trouvent les plus forts joueurs d’échecs en France.

Rappelons qu'en 1762, dans son livre « Le neveu de Rameau », le philosophe Denis Diderot écrit :
Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu.

En 1858, les plus forts joueurs français sont probablement Jules Arnous de Rivière, Paul Journoud et Jean-Adolphe Laroche, mais ils manquent de notoriété internationale. Pour la petite histoire Jules Arnous de Rivière est un ancêtre du premier ministre britannique actuel Boris Johnson.

Mais en fait ce n’est pas pour les joueurs français que Paul Morphy vient à Paris à mon avis. Il vient à Paris bien évidemment car le Café de la Régence est le sanctuaire du jeu d’échecs connu dans le monde entier, mais surtout pour se mesurer avec un des rares joueurs professionnels de l’époque, le prussien Daniel Harrwitz, élève d’Anderssen. 

Daniel Harrwitz

Initialement Harrwitz s’était installé à Londres, mais la concurrence et l’inimitié de Staunton à son égard était devenu trop forte. Il quitte l’Angleterre en 1855, retourne en Prusse pour finalement venir s’installer à Paris comme professeur d’échecs à l’été 1856 dans le nouveau Café de la Régence. En fin d’année 1856, il bat nettement (+5 -2) Jules Arnous de Rivière. Harrwitz est alors clairement le plus fort joueur de la Régence.

Le score de Paul Morphy

Le journal La Presse récapitule le palmarès de Paul Morphy en Europe (Londres et Paris) dans son numéro du 18 juin 1859. Je n’ai pas le détail du score de Morphy, mais celui-ci est très probablement positif contre tous ses adversaires. Pour les parties jouées « à but » c’est-à-dire sans handicap, son score est +117=13-19 soit un pourcentage de victoire de 78% !

La Presse - 18 juin 1859

3. Harrwitz a-t-il été le premier adversaire de Morphy en France ? Pouvez vous me parler du match ?

Frederick Edge décrit très bien les premières rencontres de Morphy à la Régence. Harrwitz n’est pas encore là (il est alors à Valencienne dans le nord de la France) mais devrait arriver dans les prochains jours. Morphy joue alors quelques parties informelles.

Le premier nommé des gentlemans (Monsieur Lécrivain), à la demande générale, s’offrit lui-même comme le sacrifice initial, acceptant l’avantage d’un pion et de deux coups, et réussi à remporter deux parties sur les six ou sept qu’il joua avec Morphy. Alors M.Rivière arriva et fit le coup, joua une Ruy Lopez, qui se termina en partie nulle ; par la suite il fut suivi par M.Journoud, qui, bien qu’il soit un des meilleurs joueurs Français, échoua à remporter une victoire. Morphy avait posé ses marques, et tout le monde attendait l’arrivée de Herr Harrwitz qu’ils espéraient voir s’amuser.

Edge donne ensuite des détails intéressants sur les habitudes d’Harrwitz. Il explique que celui-ci arrive au Café de la Régence immédiatement après s’être levé tard dans la matinée. Puis, suivant un rituel bien établi, il ne s’arrête de jouer aux échecs que pour le dîner, et retourne se coucher. Ses adversaires sont en général les visiteurs du café et non les habitués. En effet Harrwitz rechigne à donner un trop grand avantage matériel à ses adversaires. Il ne concède par exemple à ne donner que l’avantage du pion et du trait contre des adversaires à qui il peut facilement donner l’avantage d’un pion et deux traits voire l’avantage d’un Cavalier. Ceci lui permet de gagner de l’argent facilement et n’est en fin de compte pas très apprécié des habitués du café.

Il faut noter que lors de leur première rencontre, avant le match, Harrwitz remporte une partie légère contre Morphy, ce qui le met en confiance.

Les deux joueurs conviennent que la victoire reviendra au premier gagnant sept parties. Le rythme de jeu doit être de 4 parties par semaine, et à la demande expresse d’Harrwitz les parties se joueront dans un espace public du café de la Régence.

Les journaux indiquent jusqu’à une centaine de spectateurs par partie et des paris importants !
Morphy perd les deux premières parties. Harrwitz fanfaronne. Edge explique que Morphy profite de la vie parisienne et ne se couche pas avant 4 heures du matin ! Edge lui conseille alors de changer de rythme et de se coucher à minuit au plus tard. Morphy ne perdra plus aucun partie après avoir appliqué ce conseil.

Après la 6ème partie (où le score est de 4 à 2 pour Morphy, Harrwitz ne se présente pas. Il indique être indisposé. C’est alors que Morphy propose d’organiser la simultanée à l’aveugle contre 8 adversaires (ce point sera abordé plus loin) pour le lundi 27 septembre 1858.

Le match contre Harrwitz reprend deux jours après la simultanée. Mais cette fois-ci au 1er étage du Café de la Régence à la demande d’Harrwitz qui ne veut plus de spectateurs. Morphy, fiévreux (il a pris froid) n’arrive pas à remporter une partie gagnante, mais il remporte la partie suivante. Le score est alors de 5,5 à 2,5.
Morphy reçoit alors un message d’Harrwitz lui annonçant son abandon du match pour des raisons de santé.

A noter que Morphy refuse de récupérer la mise de 295 francs, enjeu du match, et utilisera finalement cet argent pour payer les frais de déplacement du champion allemand Anderssen à Paris. Une attitude chevaleresque de Morphy très appréciée notamment par Saint-Amant.

4. Pouvez vous me parler de la culture des Cafés en France et le rôle que les cafés ont joué pour les échecs ?

Le lieu appelé « Café » apparait à la fin du XVIIème siècle à Paris du fait de la nouvelle boisson qui lui donne son nom et qui nécessite un endroit spécifique pour le déguster et valoriser ainsi cette boisson exotique.
C’est dans ce nouveau lieu d’échange qu’émerge le jeu d’échecs dans les cafés au début du XVIIIe siècle en France. La plus ancienne mention, trouvée à ce jour, du jeu d’échecs dans les cafés date de 1718 avec le livre « Séjour de Paris » de l’allemand Joachim-Christoph Nemeitz.
Chaque café se spécialise tout au long du XVIIIe siècle. Le Café de la Régence pour les échecs, le Café Manoury pour le jeu de Dames, puis tel Café pour tel courant politique etc.

J’ai déjà cité Diderot et le neveu de Rameau en 1762 au sujet du Café de la Régence.

En fait il n’existe pas de lieu de rencontre ouvert au public autre que les cafés pendant de nombreuses années en France. Et il est possible de rester oisif dans un café pendant plusieurs heures. Bref le jeu d’échecs en France est intimement lié aux cafés. C’est la même situation dans beaucoup de pays d’Europe.

Ce lien dure encore longtemps, et la consultation de la revue « L’échiquier de Paris » montre que la plupart des cercles d’échecs parisiens sont toujours dans des cafés après la Deuxième Guerre mondiale. La situation est la même en province. Il suffit de consulter le « Journal Officiel de la République Française » pour voir que le siège social des cercles d’échecs provinciaux et parisiens se trouve la plupart du temps toujours dans des cafés au cours des années 1950 et 1960.
 
Journal officiel de la République Française - 8 janvier 1949
Création d'un cercle d'échecs à Rochefort-sur-Mer dans un Café.
 
Journal officiel de la République Française - 6 mars 1949
Création d'un cercle d'échecs à Montluçon dans un Café.

Bien sûr il existe plusieurs tentatives pour créer des lieux privés, à l’image des clubs anglais, pour jouer aux échecs en dehors de ces lieux bruyants que sont les cafés.
La première expérience date de 1777 avec le « Salon des échecs » au-dessus … du Café de Foy ! Plusieurs cercles d’échecs auront une courte durée de vie à plusieurs reprises au-dessus du Café de la Régence (au 1er étage). C’est là qu’en 1843 aura lieu le fameux match entre Saint-Amant et Staunton.
Mais l’expérience la plus durable sera avec Samuel Rosenthal à la fin du XIXe siècle entre 1884 et 1902, au Grand Cercle de Paris.

5. Pouvez-vous me parler des évènements organisés par Morphy (jeu à l’aveugle, simultanée). Pouvez-vous me dire comment il a été acclamé ?

Paul Morphy donne une seule exhibition à l’aveugle et une donc une seule simultanée, le lundi 27 septembre 1858 à la Régence. Voir ici le détail de l'évènement - 1ère Partie - 2ème Partie - Après la simultanée

Le propriétaire des lieux est très enthousiaste à l’idée de cet évènement et il sacrifie la salle de billard, comme c’est visible sur la gravure du Monde Illustré. La presse parisienne annonce le début de l’événement pour midi, mais dès 11 heures une foule considérable se presse dans et autour du Café de la Régence. Les 8 adversaires de Morphy sont de très bon niveau. C’est Jules Arnous de Rivière qui est désigné pour indiquer les coups effectués. Morphy remporte 6 parties et 2 parties se terminent par la nulle. 
 
Le Monde Illustré - 16 octobre 1858

La simultanée se termine après 10 heures de jeu, et c’est alors que commence une scène unique. Morphy se lève et semble aussi frais qu’avant le début de la simultanée. Il n’a rien mangé ni rien bu et en fait n’a jamais quitté sa place. Les spectateurs anglais et américains présents lancent les premiers des acclamations, suivis par l’assistance toute entière. Plusieurs personnes souhaitent porter Morphy en triomphe sur leurs épaules.

Mais la foule est à ce moment si dense dans le café de la Régence qu’ils doivent renoncer à leur projet. Tout le monde souhaite serrer la main du héros si bien qu’il lui faut une demi-heure pour quitter le café. Un américain bien connu à Paris, Thomas Bryan se trouve d’un côté de Morphy, Monsieur Arnous de Rivière de l’autre côté, tandis que « le père Morel » ouvre le chemin dans la foule, le secrétaire de Morphy, F. Edge, restant à leur côté. Ce petit groupe prend ensuite la direction de la place du Palais-Royal parmi une foule qui ne cesse de grandir, attirée par cet évènement si exceptionnel.

Des sergents de ville et des soldats arrivent de la caserne de la garde impériale des Tuileries pour déterminer l’origine de cette foule et surtout savoir si une nouvelle Révolution n’est pas en marche. Rappelons que la place du Palais-Royal fut le lieu de très violents combats que ce soit en 1830 et en 1848, et nous ne sommes que 10 ans après la Révolution de 1848…

Le petit groupe parvient à se réfugier dans le Restaurant de Foy, puis s’engouffre dans un salon privé du premier étage. Le gérant est néanmoins particulièrement inquiet de la présence d’une telle foule devant son établissement. Après avoir soupé, Morphy sort du restaurant par une rue à l’arrière du restaurant afin d’éviter la foule encore très nombreuse qui occupe la place du Palais-Royal.

6. Pouvez-vous raconter l'histoire de la partie de l'Opera ? (Où c'était, qui était présent, ses adversaires, etc.) Pourquoi est-ce une partie si importante dans l'histoire des échecs ?

La partie de Morphy arrive dans un contexte particulier. Le match contre Harrwitz est terminé, et Anderssen ne peut arriver que pour la fin de l’année 1858. En effet il est professeur de mathématiques à Breslau (actuellement Wroclaw en Pologne) et ne peut jouer aux échecs que durant ses congés.

Dans le journal Le Sport, Saint-Amant écrit que Morphy représente ce que souhaite Paris depuis longtemps, à savoir un héros ! En attendant l'arrivée d’Anderssen, Paul Morphy se distrait. Il est invité par beaucoup de personnes de la haute société parisienne qui souhaitent jouer aux échecs avec lui. Et la plus célèbre de ses invitations officielles est sans aucun doute celle du Duc de Brunswick, fanatique du jeu d’échecs.

Morphy et Edge sont ses invités dans sa loge de l’Opéra Italien où le duc a fait installer un échiquier permanent pour jouer durant les spectacles. C’est probablement lors de leur première invitation qu’est jouée la fameuse partie et qui a été reproduite des milliers de fois. Edge précise que seule la musique pouvait faire oublier les échecs à Morphy et que ce jour-là se jouait l’opéra La Norma de Vincenzo Bellini.

Quelques mots sur le Duc de Brunswick : il arrive à Paris en 1851 et fuit à Genève en 1870 au moment de la guerre entre la France et l’Allemagne. A Paris il est un des hommes les plus riches et les plus excentriques. Il dispose d’une loge à l’opéra italien de Paris et y fait installer un échiquier précieux, véritable œuvre d’art. Un an avant la partie de Morphy, il provoque un scandale en poussant des cris au sujet d’une partie qu’il joue lors d’un opéra. Ceci provoquera un procès en diffamation contre un journaliste qui se moquera de lui. Mais c’est probablement sur cet échiquier que Morphy jouera. Où se trouve cet échiquier ?

 
L'opéra italien de Paris, la salle Ventadour, vers 1840.

La date de la fameuse partie de l’Opéra n’est pas connue exactement. On sait juste que c’était fin octobre. A ce moment là l’Opéra Italien de Paris jouait La Norma de Vincenzo Bellini (comme l’indique Frederick Edge dans son livre écrit en 1859). Les dates possibles sont le 21, 23, 26 ou 30 octobre.

A ce sujet je ne comprends pas pourquoi David Lawson, dans son livre, parle du Barbier de Séville en date du 2 novembre 1858. La source n’est pas indiquée dans son livre. J'ai cherché sans succès. Par exemple dans le recueil de parties de Morphy en Europe publié en 1859 par Jean Préti, la partie est présente, mais sans le lieu ni les adversaires de Morphy, mais en indiquant simplement « deux amateurs ».

Pour le lieu, il n'y a de toute façon aucun doute, c’est l’Opéra Italien de Paris, connu sous le nom de Salle Ventadour. Ce n’est certainement pas à l’Opéra Garnier qui a été inauguré en 1875, soit 18 ans plus tard, ni la salle Le Peletier. La salle Ventadour existe toujours, elle contient divers services sociaux de la Banque de France, dont sa cantine.

Cette partie est très spectaculaire et montre l’importance de l’avantage de développement. Et elle a été reproduite à l’infini dans presque tous les manuels d’échecs.

7. Pouvez-vous présenter Adolf Anderssen aux spectateurs ? Était-il le plus fort joueur d’Europe depuis la semi-retraite de Staunton ?

Adolf Anderssen, allemand d’origine, est le grand vainqueur du premier tournoi international d’échecs à Londres en 1851 à l’occasion de l’exposition universelle. Il marque la fin de la relative suprématie d’Howard Staunton. 
 
Adolf Anderssen
 
Il bat Harrwitz lors du premier tour du tournoi de Manchester en 1857 et même s’il ne remporte pas le tournoi il reste probablement le plus fort joueur européen de l’époque, même s’il ne s’est jamais considéré comme un joueur d’échecs professionnel.

En 1858 il a 40 ans quand il fait face à Morphy, et il rencontrera de nombreux succès aux échecs jusqu’à la fin de sa vie en 1879 à l’âge de 60 ans. 
Lettre manuscrite en français de Paul Morphy datée du 8 octobre 1858, publiée dans la revue La Stratégie en août 1884. Il invite Adolf Anderssen à Paris.
 
Il reste dans les mémoires comme un redoutable joueur d’attaque, avec la partie « immortelle » contre Lionel Kieseritzky à Londres en 1851 et la « toujours jeune » (evergreen game) remportée contre Jean Dufresne en 1852. Deux chefs-d’œuvre de l’attaque.

8. Pouvez-vous me parler du match de Morphy avec Anderssen ?


Morphy souhaite initialement être de retour en Amérique avant Noël, mais Edge insiste en disant qu’un voyage en Europe serait insignifiant s’il n’avait pas rencontré le vainqueur du tournoi international de Londres 1851. De plus, un médecin lui conseille de se rétablir complétement avant d’envisager le voyage de retour en Amérique. Et c’est ainsi que Morphy finit par céder et déclare qu’il passera l’hiver à Paris.


Ainsi, c’est à l’hôtel de Breteuil, 1 rue du Dauphin (actuelle rue Saint-Roch), pratiquement en face du Palais des Tuileries, que loge Morphy et Edge. C’est de cette adresse qu’il rédige son invitation à Anderssen le 8 octobre 1858. Morphy a refusé de venir en Allemagne, mais il se propose d’offrir le voyage à Anderssen (voir ci-dessus).

Dès son arrivée à Paris, Adolph Anderssen se rend à l’hôtel de Breteuil pour saluer Morphy et s’enquérir de sa santé. Morphy est alité avec une forte fièvre, et Anderssen est inquiet de le voir si malade. 
Néanmoins Morphy lui assure être en mesure de jouer, tandis qu’Anderssen lui indique ne vouloir jouer avec lui que lorsque toutes ses forces seraient recouvrées. Les discussions autour de la tenue du match s’engagent et les deux joueurs conviennent que la victoire reviendra au premier gagnant 7 parties, avec uniquement un enjeu d’honneur. Car une nouvelle fois il n’est pas question de mêler l’argent avec le jeu d’échecs pour Morphy.

En attendant ce match historique, Anderssen se rend au Café de la Régence et rencontre Harrwitz. Ils jouent 6 parties à 5 différentes occasions, avec un score final de trois victoires, deux parties nulles et une défaite, en faveur d’Anderssen. Un score assez net en faveur du joueur de Breslau qui laisse planer le suspense sur le résultat final contre Morphy ! Quelques jours plus tard, Morphy va mieux, mais sur les conseils de son médecin, il propose à Anderssen de jouer dans sa chambre d’hôtel, les coups de leur partie étant transmis à la Régence toutes les demi-heures. La Régence se trouve à quelques centaines de mètres.

Il est intéressant de noter que Morphy débute le match en étant malade. En 1844 Staunton avait refusé un match revanche à Saint-Amant, prétextant une maladie alors qu’il était à Paris. Quant à lui, Morphy tient sa parole coûte que coûte, c'est un "homme de parole" comme il se décrit lui-même.

Après un début difficile (une défaite et une partie nulle), Morphy retrouve pleinement sa santé en enchaine les victoires. La 9ème partie et sa victoire en 17 coups est un tournant psychologique. Morphy remporte le match sur le score net de +7 =2 -2

Anderssen dira de Morphy
« Il est impossible de jouer mieux aux échecs que M. Morphy ; s’il y a quelques différences entre sa force et celle de La Bourdonnais, c’est très certainement en sa faveur ».

Après le départ d’Anderssen, le 2 janvier 1859, le Président du London Chess Club, Augustus Mongredien fait le voyage à Paris au début de l’année 1859, Morphy lui ayant promis de faire un match contre lui. Les rencontres se déroulent dans la chambre de Mongredien à l’Hôtel du Louvre. Saint-Amant et Arnous de Rivière sont les seuls spectateurs autorisés à assister aux parties. Et comme à son habitude, après une première partie d’observation qui est déclarée nulle, Morphy lamine son adversaire et remporte les sept suivantes ce qui lui assure la victoire du match. Morphy cesse alors de jouer aux échecs à Paris et ne fréquente plus le Café de la Régence.

9. Que pouvez-vous dire de plus au sujet de Morphy à Paris quand il ne jouait pas aux échecs ?

J'ai déjà abordé un peu le sujet, par exemple avec le duc de Brunswick.Morphy fréquente la haute société et les portes s’ouvrent petit à petit, jusqu’à la plus importante à cette époque.

Mais le plus prestigieux est à suivre : l’hebdomadaire américain Spirit of the Time du 6 novembre 1858 nous dévoile ainsi que Paul Morphy atteint les plus hautes sphères du pouvoir grâce à sa renommée. Il semble que Morphy ne fit aucune publicité sur cette rencontre et la considéra comme une affaire purement privée.

« La renommée du jeune champion du Nouveau Monde, a pénétré l’alcôve impériale des Tuileries, et sa majesté, Napoléon III, a invité M. Morphy à donner une démonstration de jeu à l’aveugle auprès de l'impératrice et les dames de la cour. Sa majesté impériale souhaitait engager une partie avec M. Morphy, et en reconnaissance de la prééminence de ce jeune souverain américain avec qui il va concourir, il a consenti à essayer d'égaliser ses chances par l'acceptation d'une Tour au début de la partie.»  

Les joueurs se bousculent à la porte de Morphy. Ainsi il reçoit à l’hôtel de Breteuil la visite du petit-fils de Philidor, mais est surpris de voir que ce nom si prestigieux pour les échecs puisse être associé à une mazette (un joueur très faible)…

10. Comment résumeriez-vous l’héritage de Paul Morphy pour le jeu d’échecs ?

Je ne suis pas forcément la personne la mieux placer pour juger de l’héritage échiquéen de Morphy. Disons qu’il marque la fin d’une période romantique pour le jeu d’échecs. L’attaque à outrance d’Anderssen fait place à un joueur complet, capable de défendre avec acharnement une partie dans toutes ses phases. Morphy est peut être le premier joueur universel.

Même si son retour en Amérique correspond quasiment à la fin de son activité échiquéenne, ce séjour de 6 mois à Paris de Paul Morphy marque durablement les esprits parisiens. Par exemple, presque 20 ans après ces évènements, ce n’est probablement pas par hasard que Jules Verne utilise le nom de Murphy (sic) comme un des personnages de son roman d’aventures Hector Servadac (publié en 1877).  Bien entendu ce personnage joue aux échecs.

« (…) - Je prendrai votre fou, si vous voulez bien me le permettre, dit le brigadier Murphy qui, après deux jours d’hésitation, se décidait enfin à jouer ce coup, longuement médité.
- Je le permets, puisque je ne puis l’empêcher, répondit le major Oliphant, absorbé dans la contemplation de l’échiquier.
« Et la journée entière s’écoula avant que le major Oliphant eût répondu au coup du brigadier Murphy. Du reste, il convient d’ajouter que cette partie d’échecs était commencée depuis quatre mois et que les deux adversaires n’avaient encore joué que vingt coups. (…) »


Et comme l’indique le journal La Presse le 9 avril 1894, la coïncidence est troublante…

« (…) Ainsi s’exprime l’auteur d’Hector Servadac au treizième chapitre de cet amusant roman. Jules Verne donne-t-il à dessein ce nom de Murphy à l’un de ses personnages ? (…) »

Pour la petite histoire, il est écrit que le Café de la Régence ne reste jamais très longtemps sans un champion. Et c’est ainsi que dès le mois de juin 1859 un autre phénomène apparait. Le Figaro 4 juin 1859.

« Paul Morphy, l’incomparable joueur d’échecs est à peine parti pour l’Amérique, et voici un autre terrible jouteur qui arrive à Paris, un Hongrois, M. Kolisch, jeune homme né, comme Morphy, en 1837, et qui a déjà triomphé de nos plus forts joueurs. »

11. Pouvez-vous estimer de combien de points Morphy était plus fort que le numéro 2 mondial ? Cette différence suggère-t-elle qu'il aurait pu être champion du monde dans n'importe quelle décennie s'il avait eu le temps d'apprendre la théorie des échecs de cette époque, ou était-il juste la bonne personne au bon moment ?


Le site EDO Historical Chess Rating essaye de répondre à cette question (par Rod Edwards).
Pour l’année 1858 il donne le classement suivant :
http://www.edochess.ca/years/y1858.html


Morphy a 160 points ELO de plus que le numéro 2 mondial de l’époque, Adolf Anderssen. Cela signifie qu’il marquerait environ 70% de points face au numéro 2. Une supériorité écrasante.
D’après le site EDO, seuls Steinitz et Capablanca écraseront autant la concurrence en leur temps.
C’est incontestable que Morphy était un génie du jeu d’échecs qui aurait trouvé sa place quelle que soit l’époque.

12. Est-ce que le buste de Morphy a été façonné en France ?

Le buste de Morphy, ainsi qu’un moulage de sa main droite ont été fait à Paris. C’est le sculpteur Eugène-Louis Lequesne qui décide de faire poser Morphy dès le 15 septembre afin de réaliser ce buste en marbre. Lequesne a également participé comme joueur à la simultanée de Morphy du 27 septembre 1858 (partie nulle). 
 
 

 
 
Lors du banquet d’adieu, le 5 avril 1859, Saint-Amant dépose une couronne de Lauriers sur ce buste et
Lequesne en offre une plus petite version à Morphy. Ce buste sera placé à la Régence entre celui de Philidor et de La Bourdonnais, et des petites répliques en bronze seront commercialisées.
J’ignore où se trouvent le buste et le moulage original.

13. Y-a-t-il des aspects manquants dans mes questions ?

Oui, il s’agit des 2 autres séjours de Morphy à Paris. Pendant plusieurs années des rumeurs font état du retour à Paris de Morphy, voire son installation définitive.

Le Messager de paris – 26 avril 1860 - Un exemple de ces rumeurs sur Morphy

L’évènement aura finalement lieu en 1863, mais dans un contexte de visite privée. Morphy fuit alors la guerre civile aux États-Unis, la guerre de Sécession comme cette guerre est appelée en France, en se réfugiant à Paris. Il joue peu aux échecs et ne met pas les pieds au Café de la Régence, au grand regret des joueurs parisiens.
Il semble alors que son seul adversaire durant ce séjour à Paris en 1863 avec sa mère et sa sœur Hélèna (de décembre 1862 à janvier 1864 date de son départ) sera son ami Jules Arnous de rivière avec lequel il jouera quelques parties répertoriées.

« Malheureusement, cette fois, il n’a brillé que par son absence. D’un autre côté, on a dit que la situation politique de son pays et des préoccupations sérieuses avaient motivé cet éloignement. » 
La Nouvelle Régence – février 1863 – Alphonse Delannoy

Malgré l’insistance d’Ignaz Kolisch, le joueur d’origine hongroise en vogue à l’époque à Paris et futur vainqueur du tournoi de l’Empereur à Paris en 1867, Morphy décline sa proposition d’un match par une lettre qui est publiée dans le journal Le Nord. Morphy est perdu pour la cause des échecs.

Le journal d’échecs La Stratégie nous apprend qu’en octobre 1867 Morphy est de nouveau à Paris (pour la troisième et dernière fois). Il y est même depuis pas mal de temps car la rumeur le voyait comme représentant des États-Unis au tournoi de l’empereur en juillet 1867.
Mais comme en 1863 cette visite ne déclenche plus la passion du premier séjour du champion américain en 1858. La visite est purement privée et j’ignore si Morphy joue aux échecs à ce moment-là. Ce séjour de 1867 est son plus long à Paris selon David Lawson, probablement jusqu’à l’été 1868 (car Morphy est à New-York en septembre 1868).

Parlant de 1867, The Weelky Herald de Glasgow du 19 juillet 1884 indique : 
« Nous nous souvenons une fois, (…), de sa présence devant l’entrée du Café de la Régence, pour y retrouver quelques connaissances, mais il ne voulut point y entrer , en dépit des supplications de Monsieur Lequesne. »

samedi 25 juillet 2020

Alphonse Delannoy

Le 19 juillet 1883 s’éteignait Alphonse Delannoy, chroniqueur d’échecs durant une quarantaine d’années, joueur du café de la Régence et surnommé par La Bourdonnais « Le génial Achille Français, la terreur des mazettes ».

Alphonse Delannoy était un chroniqueur brillant, amoureux du jeu d’échecs et qui était un des derniers survivants de l’ancien Café de la Régence. Sans lui, une grande partie de la mémoire du Café de la Régence au XIXe siècle aurait tout simplement disparu à tout jamais.

La photo ci-dessous date des années 1870 lorsqu'Alphonse Delannoy habitait à Londres.

Alphonse Delannoy - Cleveland Public Library Digital Gallery
Merci à F.Hoffmeister pour cette découverte.

La Stratégie - Octobre 1883

« Un homme dont tous les amateurs d’échecs ont lu et apprécié depuis quarante ans les articles dans différents recueils d’échecs de France, d’Europe et d’Amérique, M. Delannoy est mort à Enghien (Belgique), le 19 juillet dernier. Cette nouvelle imprévue nous est arrivée au commencement de ce mois seulement, et cette circonstance explique le retard que nous mettons à notre hommage posthume ; acte de justice et de déférence dont plus que tout autre journal, la Stratégie était tenue puisque M. Delannoy a enrichi sa collection d’une multitude d’articles, de revues, de nouvelles dont le succès ne s’est jamais démenti. (…) 

Nature nerveuse et impressionnable au plus haut degré, M. Delannoy s’éprit d’une véritable passion pour le jeu des Échecs auquel il ne trouve rien de comparable. « La Régence, dit-il, est le rendez-vous des amateurs d’Échecs, de ce noble jeu, véritable don du ciel, le plus sublime peut-être des conceptions humaines. » Et cette passion, après mille vicissitudes, s’est retrouvée comme nous le verrons plus loin, plus vivace en ces dernières années, qu’elle ne l’avait été à ses débuts.

Et chose peu commune qui prouve combien avaient été profondes ses premières impressions, il avait concentré et confondu dans un seul culte, les Échecs, La Bourdonnais et le Café de la Régence. Qu’on lise tous les articles, revues, historiettes, anecdotes dont sa plume a été si prodigue pendant près de quarante années. On retrouvera toujours cette triple idée. Les Échecs sont la merveille de l’Esprit humain. La Bourdonnais est la plus grande incarnation de cette merveille. Le Café de la Régence est le séjour des élus. « Plusieurs fois, dit-il, les gloires et les célébrités ont fui ses tables et ses bancs. La Régence a laissé partir ces profanes, elle a dit : j’écraserai mes concurrents magnifiques, vous reviendrez ingrats ! Et la prophétie s’est accomplie ». (Ceci tuera cela).

(…) M. Delannoy était né à Évreux, en février 1806, élève de l’École Normale, il en sortit professeur au Lycée Charlemagne. Mais avide d’indépendance, il quitta cette situation pour se vouer exclusivement aux belles-lettres. Correspondant de divers journaux de l’époque, il publia des articles aujourd’hui ignorés, mais qui lui acquirent une certaine notoriété, puisqu’à la résurrection du « Palamède » il est placé en sa qualité d’homme de lettres en compagnie de Marie Aycard, Lavallée, de Musset. Ce fut à cette époque qu’il commença à s’occuper des Echecs en qualité de littérateur. Plus tard, il traduisit en vers, les psaumes du roi David. Ce fut un véritable succès d’artiste et malgré la nature du sujet, la souscription fut couverte et au-delà.

Pendant les dernières années de sa vie, M. Delannoy habita successivement l’Angleterre, où il s’était fait de nombreux amis, et la Belgique où il s’est éteint le 19 juillet dernier. Si comme savant, les Echecs ne lui doivent rien, nul n’a plus fait pour eux comme vulgarisateur, nul écrivain plus épris de son sujet, n’a consacré plus de temps plus de veilles à ce culte qui fut celui de sa vie entière. Mais ainsi que pour Philidor et pour La Bourdonnais, les échecs ont été ingrats et leur fidèle disciple a été comme ces deux hommes de génie, chercher un tombeau sur la terre étrangère.

Ernest Nivernais. »



Les journaux anglais annoncèrent le décès d'Alphonse Delannoy. Par exemple ci-dessus dans Field du 3 novembre 1883.


Voici quelques extraits de ses chroniques.
Tout d’abord il évoque son arrivée à l'ancien Café de la Régence, et sa première rencontre avec son mentor échiquéen La Bourdonnais.  Il parle également de la « la fille du propriétaire ». À l’époque le propriétaire est Joseph Evezard, et sa fille se nomme Joséphine Evezard. Quelques années plus tard, en 1836, elle se mariera avec Claude Vielle, nouveau propriétaire des lieux.

La Stratégie – Mars 1877

« (…) Le plus important est ma première entrée à la Régence. C’était au mois de mars 1827. Le ciel, assez souriant le matin, s’était soudainement assombri, et je me trouvai sur la place du Palais-Royal quand je fus assailli par une bourrasque épouvantable, une véritable avalanche de pluie, de neige et de grêle. Soulevé par la tempête, je sentis mon chapeau s’envoler, je courus après le volage, et, l’un roulant l’autre, je me heurtai à la porte d’un café ; je m’y précipitai comme une bombe. Mon entrée fut saluée par les éclats de rire de la fille du propriétaire, jeune personne assez coquettement mise et dont les yeux promettaient bien des choses.

Avec la demi-tasse et le petit verre demandé, le garçon planta devant moi quelques journaux, et je commençais à peine à savourer mon moka et ma tartine du Constitutionnel, journal favori de l’époque (Quantium mutatus ab illo ! ), que je fus distrait par un tapage énorme, où se mêlaient tout à la fois des imprécations, des rires, des canonnades et la voix du chef de l’établissement. 

Naturellement curieux, je m’approchai, je franchis les deux colonnes qui séparaient les initiés du vulgaire, j’étais dans le temple des Échecs. Ayant appris au collège la marche de ce jeu, j’avais eu la naïveté, jusque-là, de le considérer comme très sérieux, et, par conséquent, excluant tout bruit, toute interruption. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre un pareil vacarme ; je m’informai du motif. 

– La Bourdonnais vient de faire un mat superbe, et la perruque du père Jointo en a bondi sur l’Échiquier.
- Qu’est-ce que La Bourdonnais ?
- Le plus fort joueur d’Échecs du globe.

Je continuai à regarder, à observer ; je n’étais entré que pour me sécher, me réconforter, je n’avais que quelques minutes à moi, je restai quatre heures. C’en était fait. Alea jacta erat. J’avais franchi le Rubicon. Je devins bientôt l’un des membres les plus assidus de la Régence. Qui dira les prétextes, les subterfuges, les affaires Chaumontel (*) qu’il me fallait chercher pour excuser mes pertes de temps, mes retards aux heures du dîner, aux rendez-vous et à la folle passion, enfin, qui s’empara de moi pendant mes premières années d’exercice. Mais aussi, qui retracera le plaisir de mes luttes et de mes observations ? »

(*) Complément du texte précédent : il s'agit d'une référence directe à Balzac. Ce nom est emprunté aux Petites misères de la vie conjugale de Balzac, qui parurent en 1846. Adolphe, le héros, essaie de justifier ses absences par « l’affaire Chaumontel » totalement inventée, mais son épouse n’est pas dupe. Ainsi Balzac énonce que « tous les ménages ont leur affaire Chaumontel »

La Régence février 1851 - On retrouve Alphonse Delannoy en 1851 dans la liste des membres du Cercle des Échecs, alors situé au-dessus du Café de la Régence.

Toujours dans la Stratégie mars 1877, voici un exemple de description des joueurs d’échecs que l’on retrouve tout au long de ses chroniques.

« Je connus bientôt le caractère de chaque amateur ; le gros rire de La Bourdonnais, les allures dogmatiques de Deschapelles, l’atticisme de Saint-Amant et de M. Boissy d’Anglas, les subtilités du Petit-Juif, de Desloges et Lavanino, les chatteries de Sasias, le savoir-faire de l’épervier noir et de l’épervier blanc, les illusions de Dumoncheau, les fureurs du père Barthez, les broquettes et les petits clous du papa Chamouillet, et les désespoirs des millionnaires de MM. De Nanteuil et Sisière, dont la fortune avait trahi le sort en faisant un accroc de cinquante centimes à leur bourse, et les variétés infinies de ces dispositions d’humeur avaient pour moi un charme inexprimable.

Par ces observations premières, je fus rapidement en état de distinguer les avant-coureurs d’une victoire ou d’un revers. Un sourire, un bonjour empressé au dernier arrivant, un frottement de mains, la préoccupation de son chapeau, de sa canne, de son parapluie, la prise de tabac lentement aspirée, l’indifférence sur les remarques de la galerie, une part dans la conversation, un coup d’œil sur un journal, une tendance vers sa consommation, l’inspection de l’horloge, de la nature du temps, la crainte de faire attendre chez soi, quelque réminiscence facétieuse et l’examen du contenu de la bourse pour payer les frais, ou ce paiement avant la fin d’une partie, sont autant d’indices de la confiance dans sa position, d’une espérance de succès, de conviction même de triomphe.

L’illumination des traits, les mouvements ondulatoires, le voyage de la tabatière d’une main à l’autre sans y puiser, les exclamations, les regards furieusement lancés aux spectateurs, le mouchoir, les gants gisant à terre, le refroidissement ou l’oubli même de la demi-tasse, le martèlement des pièces, l’Échiquier détourné de la ligne droite, les pièces égarées sur les bancs ou roulées nerveusement dans la main présagent une défaite. Et c’est le pauvre garçon qui en est la plus triste victime, car le perdant supprime son pourboire. »

Et bien entendu, Delannoy sera aussi présent dans le nouveau Café de la Régence. Voici comme il décrit son arrivée dans ce nouveau Café de la Régence, que Claude Vielle a fait construire et qui a été repris M. Gillet.


La Régence - Février 1856

« (…) revenant un jour de la campagne (…), j’aperçois, éblouissant de peintures, de lumières, de fraîcheur, un établissement que je ne connaissais pas. 

À la vue de ces marbres éclatants, de ces massifs de fleurs d’où s’élancent toutes étincelantes des murailles de glace, de ce luxe oriental disséminé avec autant d’art que de profusion, je m’arrête étonné, j’entre et me trouve tout à coup au milieu de mes anciens amis. J’étais dans le nouveau café de la Régence. 

Aussitôt s’évanouissent toutes mes préventions ; le plaisir du moment l’emporte sur le souvenir du passé. Pour opérer en moi ce miracle, assurément il a fallu la magie d’un bien grand enchanteur. Honneur donc à M. Gillet, le propriétaire du nouvel établissement, le digne successeur d’un homme qui a fait aussi de bien grands sacrifices pour le bien-être de ses habitués. M. Vielle avait pu seulement améliorer, M. Gillet a tout créé, et bien heureusement inspiré dans ses conceptions, il a tout bonnement fait un chef-d’œuvre ; car, dans un espace assez limité, il a trouvé le moyen de réunir un café, un estaminet, un billard et un cercle.

Après avoir rendu justice au bon goût et au discernement de l’entrepreneur, répétons franchement que la vue de nos anciens frères d’armes a particulièrement éveillé nos plus douces émotions. » 

Il évoque avec nostalgie un passé révolu.

« (…) du fond de mon modeste réduit, j’ai pu évoquer un instant les ombres de nos grands maîtres. Tour à tour ont passé devant moi : La Bourdonnais au jovial sourire ; Deschapelles au visage sévère, au manteau d’hermine ; Mouret et ses petits verres d’absinthe ; Boncourt et son flegme imperturbable ; Beaucé et ses accompagnements d’orchestre ; le petit juif et ses excentricités ; Boissy-d’Anglas et ses inspirations échevelées, le père Lemaître et ses quinze tours roulant au milieu de ses doigts contractés ; et enfin ce pauvre M. Des Guis, l’ex-croqueur des poules. 

Quel immense foyer d’agréables souvenirs ne trouve-t-on pas dans l’évocation de tous ces anciens frères d’armes, et leur silhouette, ramenée de temps en temps sur la scène, anime les jeunes élèves, les encourage, les inspire et peut quelque fois créer des héros. (…)  »

Pour terminer, voici trois parties de Delannoy.

La première, contre Desloges, montre que Delannoy est un joueur d’attaque à outrance (partie commentée par Lionel Kieseritzky dans son livre "50 parties jouées au cercle des échecs et au café de la Régence"). Il aura également l’occasion de jouer quelques parties en 1858 contre Paul Morphy. Il est cité dans le livre « Paul Morphy, the Chess champion » par Frederick Edge. Paul Morphy lui donnant l'avantage d'un pion et de deux traits. Le score sera de 4-0 pour Morphy.



Lors de leur première partie (non connue à ma connaissance), Delannoy, fidèle à lui-même, sacrifie pièce sur pièce d’une manière à terrifier tout le monde sauf son jeune adversaire. À un coup joué par Morphy et qualifié de « Voilà un coup du bon Dieu », il répond par « Et, en voilà un du diable ». Mais ce coup n’est d’aucune utilité et la partie tourne en faveur de Morphy.


« Paul Morphy, the Chess champion – Chapitre XII – Londres 1859 – Frederick Edge »


[Event "Café de la Régence 17/02/1842"] [Site "?"] [Date "1842.02.17"] [Round "?"] [White "Desloges."] [Black "Delannoy Alphonse"] [Result "1-0"] [ECO "D20"] [Annotator "Lionel Kieseritzky"] [PlyCount "59"] [EventDate "1842.??.??"] {Commentaires de Lionel Kieseritzky. Traduction de Lewis par Witcomb.} 1. d4 d5 2. c4 dxc4 3. e4 f5 {Cette défense contre le gambit de la Dame fut trouvée en 1842 par M.Schwartz, de Livonie, amateur distingué et plein de zèle. Elle a le grand mérite de donner lieu à des parties vives et intéressantes, chose bien rare dans les autres défenses; et bien que, par-ci, par-là, on ait voulu contester sa valeur, elle est applicable, surtout en pratique. Peut-être après un examen bien rigoureux, finirait-on par découvrir une attaque qui rendrait cette défense insuffisante; mais, en attendant, son existence est aussi bien garantie que celle de maint autre début condamné par la théorie.} 4. exf5 ({Il vaut mieux prendre (le pion) f que pousser} 4. e5 {comme dans les deux parties précédentes, à cause du Fou Noir qui arrive en e6 et plus tard en d5 où il acquiert une grande puissance.}) 4... Bxf5 5. Bxc4 Nf6 {Ceci est préférable à Bxb1, selon l'avis de M.Heydebrand. Pourquoi échanger une pièce bien placée contre une autre, non sortie jusque-là ?} 6. Nc3 (6. Qb3 {donnerait une attaque plus forte, mais on jouerait} e6 {et alors les Blancs pourraient poursuivre leur attaque en jouant I.} 7. Nc3 ({II.} 7. Be3 Qc8 8. Nf3 Nc6 9. Ng5 Nd8 10. O-O Bd6 11. Re1 h6 12. Nf3 O-O 13. d5 e5 14. Nc3 Nf7) ({III.} 7. Bf4 Bd6 8. Ne2 Bxf4 9. Nxf4 Qxd4 10. Nxe6 Qe5+ 11. Qe3 Qxe3+ 12. fxe3 Bxe6 13. Bxe6 Ke7) ({IV.} 7. Bg5 Bd6 8. Nc3 Qc8 9. O-O-O O-O 10. Nf3 Nc6 11. Rhe1 Re8 12. Bxf6 Bf4+ 13. Nd2 gxf6) ({V.} 7. Qxb7 Be4 8. Bb5+ c6 9. Qxa8 cxb5 10. Qxa7 Bxg2) ({VI.} 7. Bxe6 Qe7 8. d5 Nxd5 9. Qxd5 Qxe6+ 10. Qxe6+ Bxe6) ({VII.} 7. Ne2 Qc8 8. Nf4 Kf7 9. d5 Bd6 10. dxe6+ Ke7 11. Nd5+ Nxd5 12. Bxd5 c6 13. Bg5+ Ke8 14. Bc4 b5 15. Bd3 Qxe6+) ({VIII.} 7. Nf3 Qc8 8. Ng5 Nc6 9. Bxe6 Bb4+ 10. Bd2 Bxd2+ 11. Nxd2 Nxd4 12. Qa4+ b5 13. Qxd4 Bxe6 14. Qe5 O-O 15. Qxb5 Rb8 16. Qa5 Rxb2 17. O-O Bd5) 7... Qc8 8. Nf3 Bd6 9. Ng5 Ke7 10. d5 e5 11. f4 Nbd7 12. fxe5 Nxe5 13. O-O h6 14. Nf3 Nxc4 15. Qxc4 Re8) 6... e6 7. Nge2 Nc6 8. O-O Bd6 9. g3 {Pour éviter la double attaque par Ng4: le cuop est faible; le coup juste aurait été Qb3} h5 10. Bg5 h4 {Bien joué: la Tour h se trouvant dans une colonne presque ouverte, gagne considérablement en valeur.} 11. gxh4 Rxh4 {Ce sacrifice n'est pas prudent. Il fallait jouer Qd7 et ensuite 0-0-0 pour être à même de diriger toutes les forces contre le Roi à moitié dépouillé. L'impétuosité de l'attaque n'a pas été couronnée de succès.} 12. Bxh4 Bxh2+ 13. Kxh2 Ng4+ 14. Kg3 g5 15. Rh1 gxh4+ 16. Rxh4 Qg5 {Il y a beaucoup d'imagination dans ces derniers coups des Noirs. Mais malheureusement l'adversaire est trop expérimenté pour tomber dans le piège, quelque adroit qu'il fût.} 17. Rh8+ Kf7 18. f4 Qg7 19. Rxa8 Ne3+ {Les Noirs prennent la Dame, mais il leur en coûte cher, car les Blancs restent avec deux Tours et un Cavalier.} 20. Kf2 Nxd1+ 21. Rxd1 Qg4 22. Rg1 Qh4+ 23. Ke3 Na5 24. b3 c6 25. Rag8 b5 26. Bd3 Bxd3 27. Kxd3 Qh7+ 28. Ne4 Qh3+ 29. R1g3 Qh1 {Même en jouant tout autre coup, les Noirs perdent la partie.} 30. R3g7# 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "Paris FRA"] [Date "1858.??.??"] [Round "?"] [White "Paul Morphy"] [Black "Alphonse Delannoy"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/pppppppp/8/8/8/8/PPPPPPPP/R1BQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "60"] [EventDate "1859.??.??"] {Cette partie, où Morphy donne l'avantage du Cavalier Dame, a été jouée en fin d'année 1858, probablement en octobre/novembre.} 1. e4 e6 2. f4 d5 3. e5 c5 4. Nf3 Nc6 5. c3 Qb6 6. Bd3 d4 7. Qe2 Nh6 8. b3 Bd7 9. Bb2 Be7 10. g4 O-O 11. h3 Qd8 12. O-O-O Kh8 13. Bc2 Nb8 14. cxd4 Bc6 15. f5 exf5 16. gxf5 cxd4 17. f6 d3 18. fxg7+ Kxg7 19. Rhg1+ Kh8 20. Bxd3 Bxf3 21. Qxf3 Qc8+ 22. Kb1 Qe6 23. Qe4 Nf5 24. Bc4 Qc8 25. Bxf7 Rxf7 26. e6+ Rf6 27. Qxf5 Qf8 28. Rdf1 Nc6 29. Qxf6+ Bxf6 30. Rxf6 Qg7 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "Paris FRA"] [Date "1858.??.??"] [Round "?"] [White "Alphonse Delannoy"] [Black "Paul Morphy"] [Result "0-1"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/ppppp1pp/8/8/4P3/8/PPPP1PPP/RNBQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "56"] [EventDate "1859.??.??"] {Morphy donne l'avantage de deux traits et du pion en f7 à Delannoy.} 1. f4 { A noter que seule la fin de cette partie est connue (après le 22ème coup des blancs). Le début est donc une reconstitution plausible.} e6 2. Nf3 c5 3. c4 Bd6 4. e5 Bc7 5. Nc3 Nc6 6. d3 d6 7. exd6 Qxd6 8. Be2 Nd4 9. Nxd4 cxd4 10. Na4 Nf6 11. c5 Qd8 12. O-O O-O 13. Bd2 Bd7 14. b3 Be8 15. Qc1 Nh5 16. Bxh5 Bxh5 17. Qb1 Qd5 18. b4 Bg6 19. f5 exf5 20. Qc1 Rae8 21. Bf4 Re2 22. Rf2 {Voici la position connue.} Rfe8 23. Bxc7 {Les blancs se précipitent sur le "cadeau" de Morphy...} Rxf2 24. Kxf2 Re2+ {Le mat est imparable.} 25. Kxe2 Qxg2+ 26. Ke1 Qg1+ 27. Ke2 Bh5+ 28. Kd2 Qf2# 0-1

dimanche 11 mars 2018

Gravure de Morphy à la Régence

Dans plusieurs articles, j'ai parlé de la célèbre simultanée de Paul Morphy qu'il a donné au Café de la Régence le 27 septembre 1858.

Dans son édition du 16 octobre 1858, Le journal "Le Monde Illustré" publia une gravure représentant l’événement. La voici :


M. Claude Geiger, que je remercie, m'a envoyé une variante de cette gravure que je ne connaissais pas.
C'est la même, mais elle est mise en couleur comme vous pouvez le voir.


Le texte indique : "Monsieur Morphy jouant à l'aveugle huit parties d'échecs, dans le Café de la Régence".
Il s'agit en fait d'une illustration datant des années 50/60 (sans plus de précisions) pour une réclame pharmaceutique du produit "Isonutrine".

Voici l'autre face du document.



Le texte en bas de la réclame est le suivant :

Collection des Cafés et Estaminets de Paris : "LA RÉGENCE"
Situé place du théâtre français (1), il doit son nom à la régence du Duc d’ORLÉANS à la mort de LOUIS XIV en 1715. Il sera ouvert en 1718. On y retrouve les philosophes DIDEROT, VOLTAIRE (2) et CHAMFORT. BONAPARTE s'y rendre également puis, plus tard, Alfred de MUSSET. Le peintre REGNAUT y pousse du bois au cours de tournois d'échecs mémorables, MORPHY joue à l'aveugle 8 parties d'échecs à la fois (voir gravure). En 1852 (3), il change d'emplacement tout en demeurant place du Théâtre Français.

Remarques :
(1) A l'origine le Café de la Régence se trouve sur la place du Palais-Royal dès la fin du XVIIème siècle. La plus ancienne trace que j'ai trouvée à ce jour date de 1691. Il s'appelait alors "Café de la Place du Palais Royal".

(2) Même si le nom de Voltaire est cité, plusieurs sources doutent fortement de la présence de Voltaire au Café de la Régence.
Par exemple :

« Nous avons des preuves de la fréquentation de Rousseau à la Régence. 
Pour celle de Voltaire, j’en doute fort et pour cause. 
Lui-même, en effet, a dit formellement : 
« Je n’ai jamais fréquenté aucun café » dans une lettre à Dorat du 6 août 1770. 
Si on le vit à la Régence, ce ne dut être qu’à son dernier voyage à Paris, et je ne crois pas que sa longue apothéose lui laissât alors le temps de descendre jusqu’au café.  »

Chroniques et légendes des rues de Paris – Édouard Fournier – Paris 1864 

(3) C'est probablement à la fin de l'année 1853 que le Café de la Régence est démoli Place du Palais Royal. Il réapparaît ensuite au cours de l'été 1855 au 161 rue Saint-Honoré, là où se jouera la simultanée de Morphy 3 années plus tard.   

dimanche 5 février 2017

Paul Morphy

En décembre dernier, M. Gilles David m’a contacté au sujet du livre de Frederick Edge, secrétaire de  Paul Morphy, que je mentionne dans cet article.
« Paul Morphy, The Chess Champion (…) – Londres 1859 »
J’indiquais alors « Mais J’ignore si le livre a été traduit en français… »


En fait M. Gilles David est un ancien traducteur professionnel et il a publié en mars 2016 une remarquable traduction du livre du secrétaire de Paul Morphy.
Il s’agit de la première traduction en français de ce livre incontournable sur Morphy.


Mais ce livre ne s’arrête pas à une simple traduction. Il est très intelligemment complété d’une biographie, d’une photographie inédite de Frederick Edge, ainsi que des critiques de l’époque.

En voici sa table des matières, avec bien entendu le chapitre 8 consacré à l'arrivée de Paul Morphy au Café de la Régence.



Le travail de M. Gilles David ne s’arrête pas là. C’est un véritable passionné de Paul Morphy.
Il a également traduit en français le livre de David Lawson « Paul Morphy: la Gloire et la Tristesse des Échecs » en février 2013.


Le 4ème de couverture indique :
« Ingénieur de formation, reconverti en auteur, David Lawson se consacra, avec obstination pendant près de quarante ans, à entretenir et à sauvegarder la mémoire de Paul Morphy, ce génie immortel des Echecs, et l’un des joueurs les plus célèbres et les plus éphémères de son époque. Ce fut le travail de toute sa vie, qui commença dans les dernières années de 1930 pour atteindre son apogée en 1976 avec la parution de sa biographie, à l’âge respectable de 89 ans (…) » 

M. Gilles David est infatigable. Il m’a également indiqué la prochaine parution d’un 3ème volume en mars 2017 :
« La Vie de Paul Morphy dans le Vieux-Carré de la Nouvelle-Orléans et à l'Étranger, de Regina Morphy-Voitier ».

Vous aimez l’histoire du jeu d’échecs ?
Alors précipitez-vous pour commander ces deux livres directement auprès de M. Gilles David.

Suivez ce lien pour son site internet.
Son adresse courriel pour le contacter et commander ses livres.