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samedi 15 juillet 2023

L’arrivée d’Alekhine en Europe occidentale

Guy Gignac (Québec) m’a envoyé des photos d’une lettre manuscrite d’Alekhine qu’il vient d’acquérir.
Cette lettre, datée du 6 février 1922, a été écrite sur du papier à entête de La Régence !
Merci à Guy pour ce document, mais également merci à Oliver Sheppard pour la transcription et la traduction de la lettre écrite en anglais de la main d’Alekhine.
 




C’est l’occasion pour moi de faire un article qui explique le contexte de cette lettre, avec l’arrivée d’Alekhine en Europe occidentale qui fuit la Russie Soviétique. Pour cela je me suis appuyé essentiellement sur le livre en russe de Youri Shabourov « Alekhine » (Moscou 2001 – Collection « La vie des gens exceptionnels »). A ma connaissance ce livre très complet sur la vie d’Alekhine n’a pas été traduit dans une autre langue.
 
 
Vous avez ci-dessous le texte en anglais de la lettre puis sa traduction en français. Oliver indique que celle-ci est rédigée dans un anglais impeccable. La question est de savoir si c’est Alekhine lui-même qui l’a rédigée ou bien s’il a été aidé par Mongredien cité dans la lettre (et demeurant à l’époque en France). 
 
Dictionnaire des échecs - François le Lionnais et Ernst Maget - Paris 1967
 
Le Mongredien dont il est question est Alfred Wornum Mongredien (1877-1954), petit fils d’Augustus Mongrédien (lui-même fils d’un réfugié de la Révolution Française) qui joua un match à Paris en 1859 contre Morphy et fut notamment président du London Chess Club de 1839 à 1870. Au sujet d’Alfred Mongredien, le dictionnaire des échecs de François le Lionnais et Ernst Maget (Paris 1967) indique qu’il était problémiste et habitait en France.
 
Le destinataire de la lettre Philip W. Sergeant

La lettre est expédiée vers Londres à destination de Philip Walsingham Sergeant (1872-1952) personnage influent des échecs britanniques de l’époque et écrivain prolifique sur le jeu d’échecs.
Un important évènement échiquéen est organisé durant l’été 1922 à Londres. Il s’agit du 17ème congrès des joueurs d’échecs britanniques, prévu du 11 juillet au 19 août 1922.

Paris, 6/II 1922

Dear Sir,
Mr Mongredien has kindly mentionned your name to me as being in a position to assist me in finding a good Englisch representative to act for me both before and during my approaching (in March) visit to your country.
I need someone to arrange fixtures for me to do the necessary publicity work and generally to assist me in making my visit a success both to myself and the public.
If you are disposed to undertake this will you kindly let me know as soon as possible indicating at the same time your conditions.
My idea is to pay a percentage on all receipts, this to cover both services and incidental expenses.
If you are not inclined to undertake the work, perhaps you can recommend someone else. Naturally I need someone with the necessary spare time and ability, someone well known in English chess circles in whom I can place the fullest confidence.
Awaiting your reply
I am yours truly
Alexander Aljechin

My adress here is: Paris/XVI/
27 rue La Fontaine, M.
Victor Kahn pour A.A.
(villa Patrice Boudart)

Mr PW Sergeant
City of London Chess Club
(near St-Pauls Cathedral)
London
Angleterre

8 Lodge Rd
St Johns Wood
NW8


Oliver signale trois petites fautes dans la lettre rédigée en anglais :
- Englisch au lieu d'English en page 1 de la lettre
- address (s'écrit avec 2 "d" en anglais) en page 3 de la lettre
- villa Boudard s’écrit avec un "d" et non pas un "t", en page 3 de la lettre

Voici le texte traduit en français par Oliver

Paris, 6/II 1922

Cher Monsieur,

M.Mongredien m'a aimablement suggéré votre nom comme étant en mesure de m'aider à trouver un bon représentant Anglais pour agir pour moi avant et durant ma prochaine visite (en mars) dans votre pays. Il me faut quelqu'un qui puisse organiser des rencontres, faire le travail nécessaire de publicité et de façon générale m'assister pour faire de ma visite un succès tant pour moi que pour le public.
Si vous étiez disposé à entreprendre cela, voudriez vous m'en informer dès que possible, en me faisant part de vos conditions.
Mon idée est de payer un pourcentage sur toutes les recettes, ceci afin de couvrir à la fois les services et les coûts induits.
Si vous n'étiez pas enclin à prendre en charge ce travail, peut-être pourriez-vous me recommander quelqu'un d'autre. Naturellement, j'ai besoin de quelqu'un disposant du temps nécessaire et des compétences requises, quelqu'un de bien connu parmi les cercles d'échecs anglais, en qui je puis avoir toute confiance.
Dans l'attente de votre réponse,
Sincèrement votre,

Alexander Aljechin

Mon adresse ici est : Paris/XVI/
27, rue La Fontaine, M.
Victor Kahn pour A.A.
(villa Patrice-Boudart)


Il faut noter que l’adresse où se trouve hébergée Alekhine existe toujours et elle se trouve dans un quartier bourgeois de Paris. Il passe son séjour à Paris chez Victor Kahn, russe d'origine et futur champion de France d'échecs en 1934.
 
Villa Patrice Boudart dans le 16ème arrondissement de Paris

Alekhine est donc à Paris au moment de la rédaction de ce courrier. Le 15 mars 1922 il donnera une simultanée à l’aveugle au Café de la Rotonde. J’ai d’ailleurs consacré un article de ce blog à ce évènement.

Mais revenons quelques temps en arrière. Après avoir été juge d’instruction pour le MOUR (Département des enquêtes criminelles de Moscou - МУР Московский уголовный розыск) dans l’agitation de la Russie post révolutionnaire (Alekhine a suivi des études de droit), Alekhine occupe en 1920 un poste de traducteur pour le Komintern. C’est là qu’Alekhine rencontre sa deuxième femme, Annalisa Ruegg (1879 – 1934). Cette dernière est suisse et journaliste. C’est une femme intelligente qui parle trois langues, anglais, français et allemand. Une petite femme charmante et énergique.

Annalisa Ruegg - Photo du livre de Youri Shabourov

Durant l’hiver 1920 / 1921, le Komintern organise un voyage à travers la Russie pour les correspondants étrangers et Alekhine les accompagne en tant que traducteur. C’est probablement à cette occasion qu’il se rapproche d’Annalisa Ruegg. Ils se marient le 15 mars 1921. Elle a alors 42 ans, et Alekhine seulement 29 ans. Ce dernier a toujours eu une attirance pour les femmes plus âgées que lui !
 
Alekhine à gauche lors du voyage de la délégation du Komintern en Russie (hiver 1920 - 1921).
Photo du livre de Youri Shabourov
 
Alekhine (flêche rouge) lors du voyage de la délégation du Komintern en Russie (hiver 1920 - 1921). 
Photo du livre de Youri Shabourov

5 semaines après leur mariage, le commissariat du peuple aux affaires étrangères ne voit pas d’obstacle pour qu’Alekhine et son épouse se rendent en Lettonie. C’est un peu inespéré pour Alekhine qui a été arrêté à plusieurs reprises par la Tcheka et est passé à deux doigts de la mort à Odessa. Ce sera le point de départ de la Russie pour Alekhine et il n’y remettra jamais plus les pieds. 
 
Article de l'Action Française par Gaston Legrain, le 14 mai 1922 - Retronews
 
Ce départ est donc précipité, Alekhine emporte avec lui seulement deux valises pour ses affaires, mais il prend avec lui le vase offert par le Tsar Nicolas II pour sa victoire à 16 ans au tournoi de Saint-Pétersbourg en 1909 lors du tournoi amateur de toute la Russie (en parallèle du tournoi de maitres remporté par Rubinstein).
 
Alekhine (16 ans) en 1909 lors de sa victoire au tournoi des amateurs de Saint-Pétersbourg.
On distingue nettement le vase offert par le Tsar Nicolas II :-) 

Le couple arrive à Riga le 11 mai 1921. Alekhine donne dans la ville deux simultanées le 13 et le 20 mai 1921. Puis ils partent vers Berlin en juin 1921 où il jouera un match contre Teichman. Là le couple se sépare, Annalisa se dirige vers Winterthur en Suisse tandis qu’Alekhine a soif du jeu d’échecs et commence à enchainer les tournois. En fait son épouse est enceinte et donnera naissance à leur fils, également appelé Alexandre Alekhine, le 2 novembre 1921.
 
Alekhine et son fils à Zurich en 1926. 
Photo du livre de Youri Shabourov
 
Lors d’un entretien qu’il a eu avec le fils d’Alekhine, Youri Shabourov ajoute quelques précisions. Annalisa tenta de s’installer à New-York avec son fils, mais elle fut expulsée à cause de ses idées politiques. Elle décèdera le 2 mai 1934 à Lausanne. Leur fils n’a que 13 ans au moment de la mort de sa mère. Alekhine le verra peu, mais il envoyait régulièrement des fonds à la famille qui avait accueilli son fils. Ce dernier se souvenait être venu seulement une fois à Paris, rue de la Croix-Nivert où Alekhine avait son domicile parisien dans les années 1930. Le fils d’Alekhine deviendra ingénieur, mais ne s’intéressait pas aux échecs et n’a pas laissé de descendance.

Revenons à Alekhine lui-même. Dans cette deuxième partie de l’année 1921, il enchaine les tournois à travers l’Europe. 1er prix au tournoi de Tribert (Allemagne) en juillet 1921, 1er prix au tournoi de Budapest en septembre 1921, 1er prix au tournoi de la Hague en octobre 1921.
Puis il arrive à Paris en janvier 1922 et nous sommes au moment où il écrit la lettre dont il est question au début de l’article. D’ailleurs il ne reste que quelques mois à Paris, car dès avril 1922 nous retrouvons Alekhine au tournoi de Pystian (Slovaquie) où il se classera 2ème derrière Bogolioubov.

Le congrès des échecs britanniques auquel Alekhine va participer est important car c’est l’occasion pour lui de se mesurer au champion du Monde de l’époque, le cubain José Raul Capablanca. Capablanca remportera d’ailleurs le tournoi avec 13 sur 15, Alekhine étant deuxième avec 11,5 sur 15, les deux joueurs restant invaincus.
 
Excelsior - 21 août 1922 - Retronews.
 
C’est d’ailleurs lors de ce tournoi de Londres que fut rédigé un important document au sujet du championnat du monde d’échecs (la FIDE n’existe pas encore). Ce document sera signé par Capablanca, Alekhine, Vidmar, Bogolioubov et Rubinstein.
Les grandes lignes de cet accord de Londres stipulent que le match pour le titre de champion du Monde correspond à un match en 6 victoires, les nulles ne comptant pas. Le champion du Monde n’est pas obligé de défendre son titre si la bourse apportée par le challenger est inférieure à 10000 USD (environ 182.000 USD actuels). Le champion du Monde touche de base 20% des fonds, puis le reste est partagé à hauteur de 60% pour le vainqueur et 40% pour le perdant.
 
Caricature d'Alekhine au tournoi de Londres en 1922.
Image tirée du livre sur Alekhine "Le Sphinx Russe" par Sergei Vonronkov

Alekhine restera en Angleterre au moins jusqu’en septembre 1922 où il remportera le tournoi d’Hastings.
A cette occasion il jouera une partie contre Bogolioubov que Kasparov cite comme un des plus beaux chefs-d’œuvre du jeu d’échecs (voir sur l'échiquier interactif à la fin de cet article).
 
Alekhine est alors bien lancé dans sa quête pour le titre mondial.
 
Excelsior 19 octobre 1922 – A noter que le dernier mot de l’article tue l’article pour un joueur d’échecs :-)

Les manies des joueurs d'échecs 

Les plus notoires pousseurs de bois se sont réunis, on le sait, il n'y a guère, à Hastings. Les manies des maîtres de l'échiquier sont peut-être aussi intéressantes à observer que leur jeu lui-même... surtout pour le commun des spectateurs, peu versés dans la science périlleuse des échecs.

Au reste le public paraissait s'intéresser vivement aux gestes des joueurs. Alekhine, ce jeune Russe, que nombre de spécialistes considèrent comme le plus proche rival de Capablanca, Alekhine se tient debout pendant que joue son adversaire. Il observe le nouveau coup... puis il fait un petit tour et jette un regard sur les autres jeux.

Le moment est-il venu de riposter? Il saisit entre ses doigts une de ses boucles blondes — c'est le seul blond parmi les joueurs d'Hastings. Il roule nerveusement la volute de cheveux : c'est sa manière de réfléchir. Avec ses cheveux courts et, noirs, Rubinstein, le maître polonais, offre un contraste très marqué avec Alekhine.

Assis. Rubinstein se balance constamment de droite à gauche, un peu à la manière d'un éléphant, précisent quelques spectateurs. Quand il n'étudie pas son jeu ou celui de ses rivaux, il arpente la pièce d'un pas alerte. En souriant il rejoint ses deux mains derrière la tête. Et ces gestes insignifiants sont avidement épiés et commentés par les spectateurs de ces batailles pacifiques qui ont pour champ un damier.

 




[Event "Hastings Six Masters"] [Site "Hastings"] [Date "1922.09.21"] [Round "10"] [White "Bogoljubow, Efim"] [Black "Alekhine, Alexander"] [Result "0-1"] [ECO "A84"] [Annotator "Alekhine/Kasparov"] [PlyCount "106"] [EventDate "1922.09.10"] [EventType "tourn"] [EventRounds "10"] [EventCountry "ENG"] [SourceTitle "HCL"] [SourceDate "1999.07.01"] [SourceVersion "2"] [SourceVersionDate "1999.07.01"] [SourceQuality "1"] {[%evp 0,106,31,18,74,45,35,35,35,42,46,39,28,32,31,31,28,33,29,2,74,11,10,4, 19,-7,13,-50,1,0,22,17,28,-56,-65,-95,-95,-112,-112,-111,-111,-111,-106,-122, -120,-124,-125,-134,-151,-194,-197,-194,-194,-194,-186,-195,-175,-208,-223, -286,-322,-322,-371,-371,-414,-436,-421,-418,-421,-429,-444,-452,-275,-283, -275,-291,-280,-289,-311,-298,-298,-338,-336,-362,-371,-413,-418,-433,-390, -384,-384,-418,-418,-418,-418,-466,-340,-704,-942,-942,-1103,-1285,-1260,-1260, -1260,-1319,-1311,-1418,-1276]} 1. d4 {[%mdl 1] Cette partie a été publiée dans de nombreux livres dont les meilleures parties d'Alekhine.} f5 {Alekhine : "Une défense audacieuse que je n'utilise que dans des cas exceptionnels. Dans cette partie, pour avoir une chance de remporter le premier prix, je devais absolument jouer pour gagner, alors que mon adversaire aurait pu se contenter de la nulle pour obtenir la troisième place. Je devais donc chercher à rendre le jeu plus difficile".} 2. c4 Nf6 3. g3 {Alekhine : "Dans la partie hollandaise, il est préférable pour les Blancs de fianchetter le Fou avant c4, sinon les Noirs peuvent échanger leur Fou royal -- une pièce très peu utile dans cette ouverture".} e6 4. Bg2 Bb4+ 5. Bd2 Bxd2+ 6. Nxd2 {Alekhine : "Il était préférable de prendre la dame et de jouer Cc3".} Nc6 7. Ngf3 O-O 8. O-O d6 9. Qb3 {Alekhine : "Cette manœuvre n'empêche pas les Noirs de réaliser son plan ; mais il est déjà difficile de trouver une bonne idée pour les Blancs".} Kh8 10. Qc3 e5 11. e3 ({Alekhine : "Si} 11. dxe5 {alors} dxe5 12. Nxe5 $2 Nxe5 13. Qxe5 Qxd2) 11... a5 {Alekhine : "Comme on le verra bientôt, il était très important de ne pas autoriser temporairement le coup b4".} 12. b3 ({Alekhine : "Mais pas} 12. a3 {à cause de} a4) 12... Qe8 13. a3 Qh5 {Alekhine : "Maintenant, les Noirs passe à l'attaque. ....} 14. h4 { Alekhine : "Un bon coup de défense qui donne au Cavalier f3 une case de repli et renouvelle la menace dxe5".} ({.... Les Blancs ne peuvent pas jouer} 14. dxe5 dxe5 15. Nxe5 Nxe5 16. Qxe5 {à cause de} Ng4 {et gagne}) ({Ni} 14. b4 $2 e4 15. Ne1 axb4) 14... Ng4 15. Ng5 {Alekhine :" pour chasser le cavalier par f3, les blancs affaiblissent encore plus leur pion.} (15. b4 {aurait sans doute été préférable".}) 15... Bd7 16. f3 ({Alekhine : "Si} 16. Bxc6 {alors } Bxc6 17. f3 exd4 18. fxg4 dxc3 19. gxh5 cxd2 {à l'avantage des noirs".}) 16... Nf6 17. f4 {Alekhine : "Est déjà à cause de la menace 18. ... f4 nécessaire".} e4 18. Rfd1 {Alekhine : "Pour couvrir le pion g3 dans le cas où il serait menacé par Dg4 et Ch5 avec le Cavalier depuis f1. Le temporaire 18. d5 ! donnait cependant aux Blancs de plus grandes chances de défense".} h6 19. Nh3 d5 {Alekhine : "Par ce coup, les Noirs détruisent toutes les chances adverses au centre et, de manière inattendue, passent à l'attaque sur l'aile dame".} 20. Nf1 Ne7 21. a4 Nc6 22. Rd2 Nb4 23. Bh1 {Alekhine : "Le fait que les Blancs doivent recourir à des manœuvres aussi incroyables pour consolider d'une manière ou d'une autre leur aile-roi prouve mieux que tout autre la difficulté de leur position".} Qe8 {Alekhine : "Un coup très fort qui apporte de nouveaux avantages aux Noirs ; soit la possession de la case d5 après cxd5 ; soit l'ouverture des lignes de l'aile dame par b6 après c5, soit, enfin, la prise de pions comme dans la partie".} 24. Rg2 {Alekhine : "Les Blancs souhaitent maintenant obtenir g4, mais même cette faible chance est irréalisable".} dxc4 25. bxc4 Bxa4 26. Nf2 Bd7 27. Nd2 b5 {Alekhine : "Pour la possession des cases centrales, une lutte s'engage maintenant, qui conduit à des situations très originales".} 28. Nd1 {Kasparov : La position des Blancs semble assez terrible : Il a un pion en moins et les pièces ont à peine le temps de respirer.} Nd3 $1 {Alekhine : "Prépare la combinaison suivante. Une mauvaise décision serait bxc4, car dans ce cas le Cavalier c4 se serait installé en e5". Kasparov : Alekhine ne permet évidemment pas à l'adversaire d'avoir l'activité tant attendue. Maintenant, les Blancs récupèrent leur pion, mais leurs forces sont condamnées à être détruites dans leur propre camp.} ({Mais après la tentative primitive} 28... bxc4 29. Nxc4 Nfd5 30. Qa3 {la coordination des pièces blanches est en grande partie rétablie, et en plus le pauvre cavalier obtient une jolie place en e5.}) 29. Rxa5 ({ Alekhine : "Si} 29. cxb5 {alors} Bxb5 30. Rxa5 Nd5 31. Qa3 (31. Rxa8 Qxa8 32. Qb3 Ba4 {etc.}) 31... Rxa5 32. Qxa5 Qc6 {avec une forte attaque".}) 29... b4 30. Rxa8 ({Alekhine : "Si} 30. Qa1 {alors} Rxa5 31. Qxa5 Qa8 32. Qxa8 Rxa8 { et la pénétration de la tour noire dans le camp ennemi décide de la partie". }) 30... bxc3 $3 {Alekhine : "Comme il ressort de ce qui suit, cette suite est beaucoup plus forte que ....} ({....} 30... Qxa8 31. Qb3 (31. Qc2 Ne1) 31... Ba4 {Et Blanc pourrait encore se défendre".} ({Kasparov :} 31... Qa1 32. Qb1 Ra8 {aurait forcé un abandon rapide par les Blancs. Mais Alekhine ne s'est pas contenté de cette conclusion prosaïque. Il voulait créer quelque chose d'immortel !}) 32. Qb1 {et les Blancs pourraient encore se défendre".}) 31. Rxe8 c2 {Alekhine : " La clé de la combinaison commencée au 27ème coup ".} 32. Rxf8+ Kh7 {[#] Kasparov : La tour blanche, qui était initialement en a1, peut être fière : elle a capturé la dame noire et les deux tours. Mais le modeste petit pion de b7 réduit à néant cet exploit. Des générations de joueurs d'échecs ont apprécié cette position époustouflante.} 33. Nf2 {Alekhine : "Forcé".} c1=Q+ 34. Nf1 Ne1 $1 { Alekhine : "Menace d'un mat étouffé inattendu". La menace n'est ni plus ni moins que Cf3#.} 35. Rh2 Qxc4 { Alekhine :" une nouvelle menace de mat en quelques coups par 36. Fb5 etc. oblige les Blancs à sacrifier la qualité. Kasparov : L'attaque ne s'arrête tout simplement pas - dans un instant, le fou noir, candidat à la mort en b5, interviendra aussi de manière décisive dans l'action.} 36. Rb8 {Kasparov : La seule défense.} Bb5 37. Rxb5 Qxb5 38. g4 {Alekhine : "Forcé, car après 40. g5 les noirs auraient obtenu deux pions libres par Cg4 etc.". Pour un moment, une lueur d'espoir pour le pauvre fou en h1.} Nf3+ 39. Bxf3 exf3 40. gxf5 Qe2 $1 {Alekhine : "Ce coup crée une situation problématique : les Blancs ne peuvent pas déplacer une pièce sans perdre immédiatement, .... Kasparov : Forcer le trait ! Les pièces blanches ne peuvent plus se déplacer du tout, par exemple 41.Th3... Zugzwang!} 41. d5 ({....} 41. Rh3 Ng4 $1 ) ({.... ou bien} 41. Nh3 Ng4 $3 {et les Noirs gagnent.} 42. Rxe2 fxe2 {et une nouvelle dame noire fait son apparition.}) 41... Kg8 42. h5 Kh7 {Un signe de force.} 43. e4 Nxe4 44. Nxe4 Qxe4 {Kasparov : et les noirs ont facilement gagné la partie.} 45. d6 {Alekhine : "Apparemment, les pions ne sont plus défendables".} cxd6 46. f6 gxf6 47. Rd2 Qe2 {Alekhine : "Une conclusion élégante, digne de la partie. Les noirs forcent une finale de pions gagnée".} 48. Rxe2 fxe2 49. Kf2 exf1=Q+ (49... e1=Q+ 50. Kxe1 Kg7 51. Kf2 Kf7 52. Ke3 Ke6 53. Ke4 d5+) 50. Kxf1 Kg7 51. Kf2 Kf7 52. Ke3 Ke6 53. Ke4 d5+ {Alekhine : L'une des plus belles parties que j'ai jamais jouées.} 0-1

mardi 25 octobre 2022

Paris, 15 mars 1922, simultanée d'Alekhine à l’aveugle sur 12 échiquiers

 
Alexandre Alekhine arrive à Paris en début d’année 1922, après avoir fui la Russie Bolchévique. L’année précédente la rumeur le donnait même pour mort. Par exemple Alphonse Goetz écrit dans son manuel Cours d’Échecs - Paris, Libraire Chapelot en 1921 :

Malheureusement ce jeune et brillant maître, issu de la haute bourgeoisie russe, semble avoir péri dans un des innombrables massacres organisés par les soviets. 
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L'Action Française - 13 novembre 1921 - Retronews
 
Mais Gaston Legrain dans L’Action Française du 13 novembre 1921, avait ensuite rassuré le microcosme échiquéen en écrivant :

On fut longtemps sans nouvelles du jeune maitre Alekhine, alors qu’il était sous l’œil des barbares moscovites. Sa mort fut même annoncée. Il a enfin repris sa place parmi les civilisés. Le tournoi international de La Haye vient de se terminer par sa victoire, et ses derniers exploits montrent qu’il est de taille à se mesurer avec le champion du monde.

Ce n’est pas la première fois qu’Alekhine se rend à Paris où il va s’y installer peu de temps après. Il s’était rendu au Café de la Régence en septembre 1913 après sa victoire au tournoi de Scheveningue aux Pays-Bas, puis à la mi-juillet 1914, alors qu’il est en route vers le tournoi de Mannheim en Allemagne. Nous étions alors à quelques jours du début de la première guerre mondiale.
 
Alexandre Alekhine devant une grille au Palais-Royal.
Gallica - Agence Meurisse - Mars 1922

Mais revenons à mars 1922. Le site Gallica a mis en ligne deux photos de cette époque. La première représente un Alekhine jeune. La photo a très probablement été prise au Palais-Royal. On reconnait les grilles caractéristiques qui entourent la galerie qui donne sur le jardin du Palais-Royal. Alekhine est souriant. Est-ce après son brillant résultat ? La deuxième photo de l'agence Meurisse se trouve un peu plus bas dans cet article.

Alekhine va donc donner une simultanée à l'aveugle sur 12 échiquier au Café de la Rotonde, siège de l'association Les Échecs du Palais-Royal.

L’évènement est annoncé dans la presse, et comme l’écrira le journal Le Rappel quelques jours après la simultanée, le 22 mars 1922, il y a une grosse incertitude sur le nom du champion pour les journalistes parisiens…
 
Le Rappel - 22 mars 1922 - Retronews
 
Ce fameux champion du jeu d’échecs qui gagna onze parties sans voir les jeux a connu la popularité durant trois jours. Mais personne n’est d’accord sur l’orthographe de son nom ; il l’appel tantôt Alekine, tantôt Alokhine, ou encore Malekine, Malekhino, Alekhino…
Qui nous dira son nom véritable ? On lui doit bien ça !
 

 
 

Ainsi dans son édition du 15 mars 1922, Le Petit Parisien passe l’annonce suivante :

Échecs : de 3 à 7 heures, café de la Rotonde (Palais-Royal), douze parties simultanées à l’aveugle, par le jeune champion russe Blokhine (sic)

 
 
 
 
 
 
 
Ou bien encore dans le journal Comoedia du 15 mars 1922

Les Joueurs d’Échecs

Dans le calme du Palais-Royal, d'où la vie bruyante semble s’éloigner tous les jours, les joueurs d'échecs ont élu domicile. Demain les paisibles habitués du café de la Rotonde seront témoins d'un match sensationnel et peu banal : un jeune champion russe, M. Alokine conduira simultanément douze parties, sans consulter les échiquiers, ceci constitue un tour de force qui dénote une rare mémoire et une faculté d'association d'idées peu normal.
Au dix-huitième siècle, Philidor joua ainsi trois parties; en 1858, à Birmingham, Paul Morphy en joua 8, ce record était battu depuis par Pillsbury, enfin le maitre Kostich atteignait dix il y a trois ans.

 
En fait, jouer sur 12 échiquiers constitue effectivement un tour de force, mais nous sommes loin du record d’alors avec 25 parties à l’aveugle en 1921 par Breyer. Alekhine battra ce record en 1925 à Paris sur 28 échiquiers puis à Chicago en 1933 sur 32 échiquiers.

Voici un compte rendu, parmi d’autres, paru dans la presse parisienne, le journal L’Avenir du 16 mars 1922. A noter que j’ai corrigé les noms pour ne pas choquer le lecteur :-) Allikin en Alekhine, Pacablanca en Capablanca… Notez que le match Capablanca – Alekhine aura lieu 5 ans plus tard en 1927 à Buenos-Aires. L’auxiliaire de la simultanée est probablement Victor Kahn. Et il est intéressant de noter que le coups sont indiqués via la notation algébrique qui ne s’imposera en France qu’une dizaine d’années plus tard.
 
L'Avenir - 16 mars 1922 - Retronews - Une photo de mauvaise qualité hélas.

Il est, au Palais-Royal, un café dont les habitués aiment le silence du jardin qui les entoure. Si Camille Desmoulins revenait et qu'il montât sur une chaise pour lancer un nouveau cri de révolte. il ne réussirait pas à distraire ces messieurs de la pacifique stratégie à laquelle ils se livrent : ces messieurs jouent aux échecs, ils jouent à toutes les tables. Leurs parties sont très longues et quand l'heure de la fermeture les interrompt. elles sont reprises le lendemain au point où elles ont été laissées.

C'est dans ce café que M. Alekhine a joué, hier après-midi, douze parties à la fois. Ses adversaires lui ont chaudement disputé la victoire, mais ils avaient affaire à un joueur qui est digne de se mesurer avec le champion du monde. De nationalité russe, mais de physionomie nettement polonaise, M. Alekhine est né en 1893 :

— Dès l'âge de sept ans, nous a-t-il dit, j'appris les règles du noble jeu. À douze ans, on me donna le titre de « maitre » et je commençai bientôt à parcourir le monde pour lancer des défis. J’ai vaincu Tolstoï et Trotsky. Le fils de ce dernier ne pouvait me rendre que le cavalier. Je viens de sortir vainqueur de trois tournois internationaux et je me mesurerai, l’année prochaine à La Havane, avec Capablanca, champion du monde. Si les confidences vous intéresse, je puis encore vous dire que j’ai perdu mes immenses propriétés de Russie, mais que l’amour des échecs m’a consolé de ma ruine.  

Douze échiquiers sont disposés sur deux rangs. Les douze partenaires prennent place. M. Alekhine s’assied dans un fauteuil et leur tourne le dos. Son auxiliaire, M. Kahn, ordonne :
—    Apportez-lui son café !

Le maitre boit quelques gorgés et déclare qu’il est prêt. M. Kahn, dont le domaine est l’allée centrale réservée entre les deux rangées de partenaires, passe devant chaque échiquier et exécute les ordres algébriques que lui donne M. Alekhine :
—    Première partie : e4-e4 ; deuxième partie : d2-d4 ; troisième partie : c2-c4…

Au deuxième tour, la lutte s’engage : M. Kahn fait connaitre à M. Alekhine, toujours par la méthode algébrique, le jeu de chaque adversaire, et il exécute aussitôt la réplique que le maitre lui dicte après quelques secondes de réflexion.

Déjà les spectateurs commencent à admirer la prodigieuse mémoire de M. Alekhine, qui est capable de se rappeler dans le même temps douze parties et de voir avec l’œil du cerveau douze échiquiers auxquels il tourne le dos. Peu à peu l’on cesse de s’étonner de ce prodige pour admirer surtout le jeu, les douze jeux du virtuose. Parfois, il réfléchit plus longuement, flairant les desseins d’un adversaire particulièrement dangereux ; puis, d’une voix sûre et forte, il lance un ordre :
—    Fou b5
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Quelques spectateurs passionnés s’instruisent et prennent des notes. Un Américain laisse parfois échapper un « aoh ! » admiratif. Dans la salle voisine, pourtant, des joueurs obstinés continuent leur partie quotidienne sans s’occuper de celui qui prononce avec un caractéristiques accent slave :
—    Fou prend cavalier !
Mais peu à peu ces indifférents se lassent tenter par l’appât d’un spectacle si rare, et ils se pressent autour des douze tables qui leur semblent en cette minute infiniment plus précieuses que les douze tables des lois romaines…
Ils oublient que le diner les attend : il est sept heures du soir, le match est commencé depuis quatre heures de l’après-midi. M. Alekhine a déjà battu deux de ses adversaires, il ne lui reste plus que dix victoires à remporter !
Mais, à partir de ce moment, les évènements se précipitent. Une heure après, exactement à 8h10, le champion avait gagné 11 parties et la dernière était déclarée nulle. Admirable ! 
 

Excelsior - 16 mars 1922 - Retronews
 

Le Petit Journal - 16 mars 1922 - Retronews
Notez la présence d'une femme parmi les joueurs, ce qui n'est pas banal pour l'époque.
Sur les deux photos, Alekhine, de dos, est repéré par une croix.

Un dessin humoristique de circonstance est également publié dans le journal Excelsior du 19 mars 1922
 
Les champions - dessin inédit de Lucien Métivet
- Épatant, ce joueur d'échecs ! douze parties en tournant le dos aux échiquiers !
- C'est comme ça que je peins, sans jamais regarder ma toile.
 
A ma connaissance, la seule partie connue de cette simultanée est celle contre un dénommé Villeneau.
La partie est tout à fait correcte, l'adversaire d'Alekhine était d'un bon niveau, sauf qu'on sent qu'il ne savait plus quoi faire en milieu de jeu dans une position approximativement égale. Alekhine prendra alors irrémédiablement le dessus pour l'emporter. 
La partie est publiée sans commentaire dans le journal Excelsior du 9 avril 1922

Excelsior - 9 avril 1922 - Retronews

[Event "Paris, Palais-Royal"] [Site "?"] [Date "1922.03.16"] [Round "?"] [White "Alekhine, Alexandre"] [Black "Villeneau"] [Result "1-0"] [ECO "A29"] [PlyCount "79"] {Une des 12 parties à l'aveugle jouées par Alekhine au Café de la Rotonde au Palais-Royal, le mercredi 15 mars 1922.} 1. c4 e5 2. Nc3 Nf6 3. g3 Nc6 4. Bg2 Bb4 5. Nf3 d6 6. O-O O-O 7. a3 Bxc3 8. dxc3 h6 9. h3 Ne7 10. c5 e4 11. cxd6 cxd6 12. Nd4 d5 13. f3 Nf5 14. Nxf5 Bxf5 15. g4 Be6 16. g5 hxg5 17. Bxg5 Qb6+ 18. Qd4 Qxd4+ 19. cxd4 Nh7 20. Be7 Rfe8 21. Bc5 e3 22. f4 b6 23. Bd6 Rad8 24. Bb4 g6 25. Rac1 a5 26. Be1 Bc8 27. Bh4 Rd6 28. Rc7 Ba6 29. Bf3 Bc8 30. Kg2 Bf5 31. Rfc1 Be4 32. R1c3 Bxf3+ 33. Kxf3 Rde6 34. R7c6 Re4 35. Rxb6 g5 36. Bxg5 Nxg5+ 37. fxg5 Rxd4 38. Rxe3 Rxe3+ 39. Kxe3 Rh4 40. Rh6 1-0

dimanche 26 décembre 2021

Alekhine au Café de la Régence dans les années 1930

Voici un livre récent et très intéressant qui aborde de nombreux aspects de la vie d’Alekhine.
L’inconvénient majeur pour un lecteur francophone est que ce livre est en Russe…
J’y ai trouvé trois passages en lien avec le Café de la Régence, sur Alekhine dans les années 1930, que je souhaite vous faire partager.
 
Merci à Maria pour son aide !

Le Sphinx Russe (Русский сфинкс) – par Sergueï Voronkov – Moscou 2021
Éditeur : Fédération Russe des échecs
 
Le premier extrait date probablement de 1929 (voir les notes après le texte).
On y apprend qu’il existe une grosse communauté de joueurs d’échecs Russes aux « échecs du Palais-Royal » alors situé au Café de la Rotonde. Il s’agit bien évidemment de réfugiés de la Révolution de 1917…
Pour rappel, l’association « Les échecs du Palais-Royal » est créée après la fuite des joueurs d’échecs de la Régence en 1918. L’activité échiquéenne au Café de la Régence ne redeviendra significative qu’à la fin des années 1920.

Les impressions et les plans d’Alekhine – Chakhmati SSSR 1957 (Les échecs en URSS)
Mes rencontres avec Alekhine – par Lev Lubimov (les notes à la fin de l’extrait sont de Sergueï Voronkov auteur du livre « Le Sphinx Russe »).

Dans le jardin du Palais-Royal, en face d’une fontaine jaillissante, dans un pavillon blanc avec des plantes qui courent le long des murs se trouve le club d’échecs « Les échecs du Palais-Royal » l’un des plus anciens et le plus important à Paris.
Il s’agit d’un café comme tous les autres, mais presque tous les consommateurs sont des joueurs d’échecs et sur chaque table il y a un échiquier. Aucune femme ne s’y trouve, à part peut-être une caissière. On y reste des heures, on joue aux échecs, et chacun jette un regard étonné sur les étrangers qui entrent dans le café.
 
On reconnait des visages familiers des célèbres joueurs d’échecs : Tartakower, Schwartzman (1), et on entend partout parler Russe. Il y a aussi Znosko-Borovsky, Victor Kahn (2), Evseï Ratner (3)… En terrasse, entouré de beaucoup de monde, le roi des échecs, Alekhine. Il vient de rentrer de Wiesbaden, était en Amérique juste avant, et participera prochainement à un nouveau tournoi à Wiesbaden avec Bogolioubov (4).

(1)    Un joueur russe de 1ère catégorie qui arriva à Paris après la Révolution et joua avec succès dans les tournois locaux
(2)    Victor Kahn : natif de Moscou, il devint maitre en France et fut champion de Paris et de France, il participa 4 fois aux olympiades et auteur de manuels d’échecs, et avec Potemkine l’un des initiateurs de la création de la FIDE
(3)    Evseï Ratner : originaire d’Odessa, devenu maitre en France, champion de Paris et auteur de quelques livres, compositeur d’échecs et membre de la loge maçonnique Astrée fondée en 1922 à Paris et à laquelle Alekhine était membre – loge russe en France avec 344 membres.
(4)    L’auteur du texte, Lubimov, ne fait manifestement pas de différence entre simultanée, tournoi et match, il s’agit de la veille du match contre Bogolioubov, ce qui permet de dater le texte de 1929.


Au sujet de l'appartenance d'Alekhine à la franc-maçonnerie, voici 3 documents publiés pour la première fois dans le livre « Le Sphinx Russe ».
A l’exception de la carte de membre, ils proviennent des archives de la Franc-Maçonnerie (Grande Loge de France), volées par les nazis durant l’occupation, puis récupérées par les soviétiques à la fin de la guerre. Il semble que la Russie a restitué la plupart de ces archives à la fin des années 1990, mais Sergueï Voronkov a eu accès à des documents manifestement restés en Russie (et consultés précédemment par Youri Shabourov pour son livre sur Alekhine paru en 2001).
 
Le logo de la loge Astrée
 

La demande d'initiation d'Alekhine, qui se présente comme "Écrivain d’Échecs" !

La fiche d'Alekhine, à nouveau présenté comme "homme de lettres".
 
Le deuxième extrait dépeint une rencontre imprévue entre l’écrivain Russe Vladimir Sossinsky (1900 – 1987) et Alekhine. Il est possible de dater le texte d’un peu après 1930.

Texte paru dans Voprossi Literaturi – Questions littéraires – Moscou numéro 6 – 1991

A côté de la Comédie Française, à Paris, près de la place du Palais-Royal, se trouve un café où vont beaucoup de joueurs d’échecs. Un jour, sans penser aux échecs, mais songeant juste à prendre un café avec un croissant, de retour de la bibliothèque nationale, je suis allé dans ce café et j’y trouvais juste une seule place libre. Un chaise devant une petite table déjà occupée par un homme assis sur un divan le long d’un mur avec des  miroirs.  
Il jouait tout seul aux échecs.
-    Vous permettez Monsieur
Et lui me répond en Russe, sans hésitation, sentant mes origines :
-    Oui avec plaisir, prenez place.
Et après une petite pause, il ajoute :
-    Voulez-vous faire une partie ?
-    Avec plaisir, mais je vous préviens tout de suite, je  joue mal.
-    Mais c’est très bien, c’est tout à fait ce qu’il me faut, j’aime jouer avec les joueurs pas très fort.
-    Vous aimez donc gagner ?
-    Quel joueur d’échecs n’aime pas ça ?
Nous avons joué quelques parties et là je compris tout de suite que cet adversaire était trop fort pour moi. Il gagna facilement malgré tous mes efforts et toutes mes tentatives de comprendre ses idées. Et je fus très surpris quant à la fin de notre petit match de parties éclairs, il me complimenta :
-    Certains de vos coups étaient surprenants, vous m’avez mis quelques fois dans une situation délicate. Pardonnez mon indiscrétion, comment vous appelez-vous ?
J’ai dit mon nom
-    Êtes-vous l’auteur du livre sur Nestor Makhno ?
-    Oui c’est moi.
De nouveau je reçus une série de compliments, cette fois-ci un peu plus mérités, car à cette époque j’étais déjà un écrivain professionnel et rédacteur en chef du mensuel « Volia Rossii » (NDA : La volonté/liberté de la Russie - Воля России – mensuel des émigrés russes)
-    Et moi, à qui ai-je l’honneur ?
-    Vous ne m’avez pas reconnu ? Alekhine !


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Et là ce fut à mon tour de m’extasier et de trouver tous les compliments possibles pour exprimer ma surprise.
Je lui ai même demandé de me pardonner d’avoir osé jouer avec lui. Sur les photos il n’était pas du tout le même.
Je parlais alors un peu du livre « La défense Loujine » de Nabokov et demandais s’il était d’accord avec la vision de l’auteur sur le champion d’échecs (NDA : dommage mais nous ne connaissons pas la réponse d’Alekhine, et cet épisode permet de situer la rencontre après 1930, car « La Défense Loujine » fut édité en 1930).
En nous séparant, Alekhine me conseilla de venir plus souvent dans ce café. Il précisa que le dimanche suivant il aura une petite heure de libre et il viendra vers 4h. Il me promit de me donner quelques conseils aux échecs et m’expliquer mes défauts et les fautes que j’ai commises dans mes parties, mais ajoutant que j’avais quand même joué quelques coups intéressants, notamment dans notre dernière partie, ce qu’il me montra de suite sur l’échiquier.
Nous nous sommes séparés comme des personnes au début d’une amitié.
Hélas, ce fut ma première et ma dernière rencontre avec le champion du Monde. Seule et unique. Ce fut de ma faute.


Le dernier extrait est signé Znsoko-Borovsky.
Il s’agit d’une entrevue qu’il a eue avec Alekhine au Café de la Régence à son retour du match perdu contre Euwe pour le championnat du Monde en 1935. On y apprend surtout qu’Alekhine est le roi des lieux, avec des photos dédicacées qui ornent les murs du célèbre Café.
 
Eugène Zsnosko-Borovsky

Article paru dans « Sebodnia » (« Aujourd’hui ») à Riga le 28 janvier 1936
Rencontre avec Alekhine après sa défaite.
Par Evgueny (Eugène) Zsnosko-Borovsky

Café parisien Régence. Table derrière laquelle joua Napoléon. Sur les murs, des photos, sur une desquelles on reconnait Tourgueniev et de nombreuses images d’Alekhine dédicacées par lui-même avec une écriture large et généreuse. Des consommateurs amorphes devant leur consommation. Les joueurs de bridges bruyant assis autour d’une table ronde.
Mais ce qui domine ce café c’est le monde mystérieux des joueurs d’échecs avec leur propre univers, leurs propres plaisanteries et médisances. Tout est comme d’habitude, comme si rien n’avait changé comme c’était il y a 8 ans, quand le glorieux Alekhine était de retour de Buenos Aires avec une couronne toute neuve et une énergie débordante, et comme c’était encore plus tôt quand il était un jeune homme et pour la première fois après la guerre il apparaissait ici en cherchant la gloire et en poursuivant sa bonne étoile.
(…)
Mais aujourd’hui, il a un tout autre regard et on le regarde bien différemment. (NDLR, puis Zsnosko-Borovsky continue par l’entrevue avec Alekhine au sujet de sa défaite face à Euwe).

vendredi 2 juillet 2021

Les membres du Cercle Philidor en 1925

Dans un précédent article, mis en ligne il y a quelques jours, j'ai publié quelques photos du Cercle Philidor provenant d'une monographie publiée en 1925 à des fins probables de propagande.
Ce document est consultable au fonds Mennerat à Belfort.

Cette monographie contient également la liste des membres en 1925 et il me semble intéressant de la publier, comme je le ferai plus tard pour la liste des membres en 1913 de l'Union Amicale des Amateurs de la Régence.

Fonds Mennerat - Belfort - Monographie du Cercle Philidor (avec la côte FM ASS 87)

Tout d'abord voici comment le Cercle Philidor se présente. 
A noter le nombre important de membres, près de 250, ce qui en ferait le plus gros club parisien de nos jours.
La description de l'organisation des tournois de blitz (partie-éclair) est intéressante. Il n'y a pas assez de pendules, alors peut-être un produit de luxe même si la photo du précédent article en montre quelques-unes, et donc chaque joueur est prévenu au bout de 5 secondes qu'il doit avoir joué son coup. 

LE CERCLE PHILIDOR

La situation centrale du Cercle Philidor, les nombreux moyens de communication qui le desservent (voir le plan spécial), un local plaisant et spacieux, les efforts du Comité pour y réaliser tous les perfectionnements possibles, justifient la prospérité d’une association qui, fondée depuis près de quarante années, constitue le plus ancien groupement de joueurs d’échecs existant dans notre pays.

Le nombre imposant de ses sociétaires – près de 250 actuellement – auxquels viennent s’ajouter les amateurs de passage dans la Capitale, permet à chacun d’y trouver des partenaires de sa force.

Les joueurs étrangers, en visite à Paris, reçoivent au Cercle Philidor l’accueil courtois qui est dans la tradition française et sont assurés d’y rencontrer des compatriotes parmi ses membres, où se voient représentées les nationalités les plus diverses.

Une salle spéciale y est réservée aux Séances de Maîtres, Matches, Assemblées Générales, Banquets, etc. Décorée de nombreux portraits, gravures, tableaux, souvenirs, se rattachant uniquement au jeu d’échecs, elle constitue un véritable musée, le seul de son espèce à Paris.

Une bibliothèque, renfermant, outre la collection complète de la Revue « La Stratégie », quantité de traités d’ Échecs et d’ouvrages en langue française, anglaise, allemande, italienne, arabe, est mise à la disposition des adhérents, pour consultation sur place.

L’attention du comité se porte tout particulièrement sur l’organisation d’épreuves destinées à entretenir l’émulation chez les sociétaires. Il assure la participation du Cercle Philidor à toutes les manifestations de propagande en faveur du jeu d’échecs et s’ingénie à procurer à ses membres toutes les satisfactions désirables dans le domaine du noble jeu : Séances de Maîtres en parties simultanées ou « sans voir », matches entre amateurs ou professionnels, fréquents tournois-éclair réglé à la cadence de 5 secondes par une sonnerie spéciale créée à cet objet. Tournoi Annuel doté de nombreux prix en espèces.

Du fait de son affiliation à la Fédération Française des Échecs, les Membres du Cercle Philidor ont la faculté de fréquenter gratuitement, à leurs passages éventuels dans certaines villes de province, les groupements affiliés à la FFE (…)

Sur une autre page du document se trouve la composition de ce que nous appellerions le bureau de l'association, à l'époque "le comité", ainsi que d'autres informations.


CERCLE PHILIDOR
(Association fondée en 1889)
Siège à Paris :
30, boulevard Bonne-Nouvelle (Xe)
Café de la Terrasse
Téléph. : CENTRAL 56-88

COMITÉ :

M. Gustave LAZARD - Président
M. Maurice VERDEAU - Vice-Président
M. Georges PAILLARD - Trésorier
M. Lucien FENARD - Trédorier-adjoint
M. Henri PERINELLE - Membre Consultant

PRÉSIDENTS D'HONNEUR

M. Henri DELAIRE - Fondateur de l'Association
M. Edmond COUTELIER - Ex-Président de l'Association

MEMBRES D'HONNEUR

M. Alexandre ALEKHINE
M. Alphonse GOETZ
M. David JANOWSKI
M. Marcel LAMARE
M. André MUFFANG
M. Savielly TARTAKOWER
M. Léonard TAUBER

RÉUNIONS JOURNALIÈRES
de 15 à 19 heures et de 21 heures à minuit

Pour ce qui concerne les DEMANDES D'ADMISSION, voir les Statuts de la Société.

Fonds Mennerat - Belfort
Devant l'échiquier - Croquis d'Isaac Fainstein
Henri Delaire et Victor Kahn

Et voici la liste des membres du Cercle Philidor en 1925.
J'ai repris les informations suivantes du document : le nom, prénom, date d'adhésion, adresse, information sur le joueur, et en allant à droite du tableau, visible en tirant le curseur, j'ai ajouté quelques commentaires ainsi qu'un lien vers Wikipedia ou vers les biographies remarquables de Dominique Thimognier (Héritage des Échecs Français).

Elle contient 245 noms, et curieusement il en manque au moins un, celui de Gustave Lazard, président de l'association (son frère Frédéric est présent).
Et j'ai compté seulement 6 femmes parmi tous ces joueurs. Une population essentiellement masculine.

Fonds Mennerat - Belfort
Autoportrait d'Isaac Fainstein, artiste peintre, qui agrémente la monographie de nombreux dessins. 


Parmi des noms célèbres des échecs Français (Goetz, Muffang, Tauber etc...), vous remarquerez la présence discrète de Marcel Duchamp.

La plaque commémorative au 29 rue Campagne-Première dans le XIVe arrondissement de Paris, à l'adresse indiquée pour Marcel Duchamp.