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lundi 12 décembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 15 octobre 1855

Suite de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne. Il s'agit de la 7ème lettre manuscrite dont je dispose d'une copie.

Lettre 1 - 18 mai 1854 - Premier échange - Sur le Cercle des Échecs de Paris - Les règles du jeu à uniformiser
Lettre 2 - 9 octobre 1854 - Les échecs en France sont apathiques - Projet de grand tournoi pour l'exposition universelle de Paris en 1855
Lettre 3 - 1er janvier 1855 - Le projet du grand tournoi prend forme
Lettre 4 - 12 mars 1855 - Difficultés dans le projet d'organisation du tournoi - le manuscrit de Doazan
Lettre 5 - 8 mai 1855 - Saint-Amant responsable de l'échec de l'organisation du tournoi prévu, selon Arnous de Rivière
Lettre 6 - 10 août 1855 - Congrès d'échecs de Leamington en Angleterre et Dubois à la Régence

Le bel autographe de Jules Arnous de Rivière à la fin de cette lettre.

Cette lettre est assez courte et Arnous de Rivière y parle d'un grand nombre de parties qu'il a jouées contre Serafino Dubois, le plus fort joueur d'échecs italien de l'époque, venu à Paris dans l'espoir de participer au tournoi de Paris en 1855.
 
Le score global est indiqué sur la page Wikipedia en anglais d'Arnous de Rivière : 8 victoires pour Arnous de Rivière, 21 défaites et 3 parties nulles. Ce qui explique l'éloge qu'il fait du Signor Dubois.
Voir l'article que j'ai consacré à son séjour à Paris. Il est à noter que la revue La Régence publiera en 1856 plusieurs parties jouées entre les deux joueurs. Il s'agit probablement de ce qu'Arnous de Rivière appelle "la nouvelle publication" et qui va bientôt paraitre.

Après son séjour à Paris, Dubois se rend donc à Bruxelles, où se trouve alors Tassilo von der Lasa en tant que diplomate pour la Prusse.Il lui apporte le fameux manuscrit de Doazan, dont j'ai déjà parlé brièvement lors d'une précédent lettre.

Paris, 15 octobre 1855

Monsieur,

Vous serez certainement charmé de voir l’excellent joueur Italien, Signor Dubois, qui sera demain à Bruxelles. Son mérite personnel le recommande mieux que ne pourraient le faire mes éloges et mes prières auprès de vous, mais je ne puis m’empêcher cependant de vous demander pour lui votre intérêt cordial.

M. Dubois, dans une assez grande série de parties avec moi, a obtenu un avantage considérable et je dois avouer en toute sincérité que si mon amour-propre s’est mal arrangé d’abord de cette défaite, je suis revenu à croire que M. Dubois était décidemment plus fort et plus expérimenté joueur d’échecs que moi. 
 
J’espère que vous aurez le temps de vous mesurer ensemble et je sollicite les parties.
Merci de votre bonne grâce à vous inscrire comme abonné de la nouvelle publication ; permettez-moi d’espérer encore que vous en serez de temps en temps le plus précieux des correspondants.

M. Doazan vous fait parvenir son manuscrit ; je le remets entre les mains de M. Dubois qui part dans la soirée de demain, de cette manière il vous parviendra surement, mais si vous en accusez réception à M. Doazan, soyez censé l’avoir reçu par la voie du courrier prussien.

Recevez les expressions nouvelles de mes sentiments les plus distingués,
J.Arnous de Rivière


mercredi 2 novembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 10 août 1855

Voici la 6ème lettre, dont je dispose, de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne.

Lettre 1 - 18 mai 1854 - Premier échange - Sur le Cercle des Échecs de Paris - Les règles du jeu à uniformiser
Lettre 2 - 9 octobre 1854 - Les échecs en France sont apathiques - Projet de grand tournoi pour l'exposition universelle de Paris en 1855
Lettre 3 - 1er janvier 1855 - Le projet du grand tournoi prend forme
Lettre 4 - 12 mars 1855 - Difficultés dans le projet d'organisation du tournoi - le manuscrit de Doazan
Lettre 5 - 8 mai 1855 - Saint-Amant responsable de l'échec de l'organisation du tournoi prévu, selon Arnous de Rivière
 
Dans cette 6ème lettre, Jules Arnous de Rivière parle du congrès de Leamington en Angleterre auquel il a participé et dont j'ai déjà évoqué la fameuse gravure. Voir l'article dédié. Son compte rendu de l'évènement est assez amusant, il s'y est bien ennuyé pour rester poli :-)
 
Cette gravure est accompagné d'un texte concernant le banquet final du congrès d'échecs de Leamington.
Leamington Chess Meeting at the Regent Hotel, June 25th 1855
The Illustrated London News - 14 juillet 1855 - British Newspaper Archive 

 
Jules Arnous de Rivière indique qu'il va bientôt voyager jusqu'à Berlin en passant par Bruxelles. A cette époque Tassilo von Heydebrand und der Lasa y est diplomate pour la Prusse.
 
Et à la fin de cette lettre, Arnous de rivière mentionne le joueur Italien Serafino Dubois. Comme je l'explique ici, ce joueur d'échecs Italien était en route pour le tournoi de Paris de 1855 quand il a appris que ce dernier n'aurait pas lieu. Ce qui ne l'empêcha pas de venir à Paris et au Café de la Régence.

Serafino Dubois, meilleur joueur Italien du XIXe siècle
Bibliothèque de Cleveland - Photo non datée
Voir l'article dédié où j'estime que la photo a été prise en 1863/1864

Paris, 10 août 1855

Monsieur,

Le meeting auquel j’avais été invité d’assister à Leamington et qui s’est tenu, comme vous savez, dans les derniers jours du mois de juin, n’a offert aucun intérêt extraordinaire qui mérite de vous être rapporté. L’évènement le plus notable a été cette longue et fastidieuse partie par consultation qui a duré trois jours et près de trois nuits.

Si vous vous êtes donné la peine de lire les trois parties faites dans cette passe d’armes vous vous serez bientôt convaincu qu’il n’y a pas moyen de rien produire de bon à travers une aussi excessive fatigue, il y a des fautes grossières de part et d’autre et à peine une ou deux bonnes combinaisons ; mais aussi qui croirait qu’après avoir déjà passé deux journées de 14 à 15 heures devant leurs échiquiers les héros de ce tournoi se sont imposés un nouveau supplice de 19h.
Je n’exagère pas d’un iota, cette dernière partie commencée à midi s’est prolongée jusqu’à sept heures le lendemain matin !
 
C’est à la suite de ces travaux d’Hercule qu’on a essayé de discuter les lois du jeu. Je m’étais mis gravement dans mon lit décidé à n’en pas bouger de sorte que je n’ai point assisté à ce qui s’est passé dans cette séance et j’ai le regret de ne pouvoir satisfaire votre curiosité. Mais je crois qu’on a dit peut être de fort bonnes choses, autant que le pouvait permettre l’envie de dormir ; quant à avoir conclu, non.
 
Le meeting était fort nombreux et tous les arrangements confortables, grâce au zèle du secrétaire le Révérent M. Temple qui doit en avoir fait depuis une maladie. On m’a mis dans le camp des Foreign Visitors et je me suis trouvé assis entre Lowenthal et un esprit de démocrate qui répond au nom de M.E Falkbeer. Ces messieurs causaient en allemand ; vous jugez si leur agréable jargon était de nature à me faire paraitre le temps moins long. J’ai pensé – mais un peu tard, qu’on ne m’y reprendrai plus.

A Londres j’ai rencontré M. Wallis auquel j’ai appris que j’avais eu l’honneur de vous voir à Paris ; il s’occupe toujours de l’étude des lois et en attendant la gloire et la clientèle, rédige des articles de journaux, se mêle à une foule d’assemblées et va dans le monde menant une existence toute remplie de petits faits. Du reste homme vraiment spirituel et d’un commerce très sûr il est sensible à votre bon souvenir et m’a chargé, lorsque je vous écrirai, de vous renouveler les assurances de son amitié.

A moins de contre-ordre, je partirai le 15 pour Berlin chargé des dépêches et devrai m’arrêter à Bruxelles, puis-je espérer vous y rencontrer ? Je serai heureux, Monsieur, de profiter du peu d’heures de mon passage en cette ville pour pouvoir causer avec vous.
M. Brooke Greville est à Londres m’écrit M. Staunton ; M. Dubois de Rome est encore pour quelques jours à Paris.

Agréez, je vous prie, l’expression distinguée de mes meilleurs sentiments.
J.Arnous de Rivière

M. Dubois qui est venu me voir au moment où je fermais cette lettre me charge de vous faire parvenir ses compliments.
 

mardi 27 septembre 2022

La correspondance de Tassilo von Heydebrand und der Lasa

Tassilo von Heydebrand und der Lasa est un personnage central des échecs en Allemagne au XIXe siècle.
Sa page Wikipedia est tout à fait correcte d'après Herbert Bastian et je vous invite à la consulter.
Tout au long de sa vie, le Baron von der Lasa a entretenu une correspondance assez abondante à travers l'Europe. Son but était d'enrichir sa collection de livres et de manuscrits sur le jeu d'échecs.
 
Tassilo von Heydebrand und der Lasa - Wikipedia, photo non datée

J'ignorais l'existence de cette correspondance jusqu'à ce qu'Herbert Bastian me la fasse découvrir. Je le remercie tout particulièrement de m'avoir partagé les informations et les documents au sujet de cette correspondance. Je remercie également la bibliothèque de Kornik en Pologne. Car la bibliothèque de Tassilo von Heydebrand und der Lasa est conservée au château de Kornik en Pologne.

Les copies des documents que j'ai obtenues représentent la correspondance de von Heydebrand approximativement sur la période de 1840 à 1890.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Lionel Kieseritzky
 
Ces lettres sont en Allemands (essentiellement de la part de Lionel Kieseritzky à Paris - mais difficiles à déchiffrer - différentes de celles que j'ai déjà publiées), en Italien (majoritairement d'un dénommé Enrico Del Lungo que je ne connais pas) et en Français de différentes personnes.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Serafino Dubois

Celles en Français proviennent pour beaucoup du collectionneur Camille Théodore Frédéric Alliey (qui partageait la même passion que Tassilo von Heydebrand et écrivit notamment pour Le Palamède), de Jules Arnous de Rivière (personnage central des échecs en France pour la deuxième moitié du XIXe siècle) et de Numa Préti (alors directeur de la revue consacrée au jeu d'échecs La Stratégie fondée par son père Jean Préti). Mais pas uniquement.
 
Kornik, Pologne - Enveloppe d'une lettre envoyée par Numa Préti 

La difficulté consiste à déchiffrer ces lettres (ce qui est un peu compliqué avec l'écriture d'Alliey par exemple et très complexe avec Kieseritzky en Allemand), à les resituer dans leur contexte et à en mesurer leur intérêt. Ainsi pour la trentaine de lettres écrites par Numa Préti très peu portent des informations intéressantes sur l'histoire des échecs durant cette période.

Mais ce n'est pas le cas avec la quinzaine de lettres d'Arnous de rivière qui sont très intéressantes notamment au sujet de ses relations avec Saint-Amant et l'échec de l'organisation d'un tournoi international d'échecs à Paris en 1855. Tout devient clair avec les révélations de Jules Arnous de Rivière...

Je publierai dans les jours à venir une première lettre d'Arnous de Rivière.
 
Kornik, Pologne - Autographe de Jules Arnous de Rivière

mardi 14 juillet 2020

Photographie de Serafino Dubois

Fin mai, j'ai publié sur ce blog un article intitulé "Serafino Dubois, un italien à la Régence".
Pour illustrer cet article je mettais une photo de mauvaise qualité représentant Serafino Dubois.


Frank Hoffmeister m'a signalé la collection, de photographies de joueurs d'échecs, accessible en ligne sur le site de la bibliothèque numérisée de Cleveland aux USA.

Et parmi ces photographies s'en trouve une de Serafino Dubois de bien meilleure qualité que voici :


Celle-ci n'est malheureusement pas datée.
Mais cette photographie est attribuée à Jacobus van Gorkom (jr.), photographe Hollandais.
Dubois se rend aux Pays-Bas en 1863/1864.
Il est raisonnable de penser que la photographie date de cette époque.
Serafino Dubois a alors 46 ans.

samedi 30 mai 2020

Serafino Dubois, un italien à la Régence

Je remercie tout particulièrement Frank Hoffmeister de m'avoir communiqué les documents qui m'ont permis de rédiger cet article.

Celui-ci est basé sur l'autobiographie du joueur d'échecs Italien Serafino Dubois (22/03/1817 - 15/01/1899).
"Quarant'anni di scacchi da campione" publié dans la Rivista Nueva degli Scacchi (1900-1903).



Serafino Dubois est très certainement le plus fort joueur d'échecs italien du XIXème siècle.
Ses mémoires sont très intéressantes, car il se rend à Paris au cours de l'été 1855, à une période où il existe peu de témoignages sur l'activité du Café de la Régence.
La revue "La Régence" s'est arrêtée en 1851, et "La Régence - Journal des échecs" ne reprend qu'en 1856. 1855 correspond à l'année de l'inauguration du nouveau Café de la Régence rue Saint-Honoré.


A ma connaissance, la seule photo (de mauvaise qualité hélas) connue de Dubois

Dans ses mémoires, Dubois explique son intention de venir à Paris du fait de l'organisation d'un grand tournoi d'échecs à l'image de celui de Londres en 1851.
Il était effectivement prévu d'organiser un grand tournoi à l'occasion de l'exposition universelle de 1855. Mais ce tournoi n'aura jamais lieu, et Dubois l'apprend alors qu'il est en route vers Paris.

Rappelons quelques faits :
Au deuxième semestre de l'année 1853 le Café de la Régence est définitivement exproprié de la Place du Palais Royal. Il s'installe pour l'année 1854 à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu, à quelques centaines de mètres.
Le Cercle des Échecs, anciennement situé au 1er étage du Café de la Régence, là où s'était joué le match Saint-Amant / Staunton en fin d'année 1843, s’installe au Palais-Royal.

« Le cercle de la Régence a été obligé de se séparer du café du même nom, par suite de la démolition de la maison située à l’angle de la place du palais-Royal, dont le café occupait le rez-de-chaussée, et le cercle le 1er étage. Le café a émigré provisoirement au fond d’une cour de la rue Richelieu, 21 ; 
le cercle, dans quelques pièces attenantes au café de Lyon, galerie de Montpensier, 6, au Palais-Royal. Ce cercle où se trouvent des gens du grand monde, des illustrations de la magistrature, 
de la science, de la vie littéraire et artistique, est un champ ouvert à l’observation, mais d’un ordre élevé.» 


Paris illustré, nouveau guide des voyageurs – Paris 1855
Google Book

Dubois explique qu'il existe des dissensions entre le Café de la Régence et le Cercle des Échecs.
Et ce sont probablement ces problèmes qui expliquent que le grand tournoi parisien tombera à l'eau.
En tout cas, le Cercle des Échecs reviendra quelque temps plus tard au 1er étage du nouveau Café de la Régence. Frederick Edge (secrétaire de Morphy) mentionne le Cercle à cet endroit dans son livre sur Morphy à Paris en 1858.

Voici comment Dubois décrit la Régence en 1855 (je reprends la traduction de l'italien paru sur le site Europe Échecs)

Notez qu'il est mentionné la présence de tables de billard. C'est dans cette salle que se tiendra la fameuse simultanée à l'aveugle de Morphy le 27 septembre 1858 immortalisée par cette gravure.

« Il est vrai que le café de la Régence a été rénové et embelli avec luxe, décoré de miroirs, divans et autres commodités, mais la proximité bruyante du billard et du domino entrait en conflit avec les méditations silencieuses des joueurs d’échecs. 
En effet beaucoup des anciens habitués m’ont avoué que la Régence avait perdu son âme 
et était devenu ni plus ni moins que l’un de ces nombreux établissements similaires 
que l’on trouve dans cette immense cité. 
Toutefois je fus accueilli avec la plus grande cordialité par le propriétaire M. Vielle qui me connaissait plus que de nom puisque nous avions échangé quelques lettres auparavant. 
J’ai eu l’occasion de connaître plusieurs personnalités du jeu et rapidement je pus me confronter aux meilleurs et autres Préti, Séguin, Budzinsky. J’assistais chaque jour aux luttes de quelques gros papa, qui avant d’être joueur, étaient des dilettantes enthousiastes et bons vivants, le doux et affable Saint Elme le Duc et ce cher vieux Doazan, plein d’esprit, qui m’invita aussitôt chez lui pour me présenter à De Rivière, une nouvelle étoile qui venait de naître au firmament des échecs.»

Dans sa biographie Dubois évoque ses matchs au Café de la Régence contre les plus forts de l'époque. Et ce n'est pas compliqué, selon Dubois il obtient un score positif contre tous les joueurs de la Régence contre qui il a joué !

Il cite Jules Arnous de Rivière, le polonais Budzinsky (un joueur maigre, mais nerveux et émotif, 
et qui se met en colère lorsqu'il rencontre la défaite. Il connait peu les ouvertures mais son jeu est tenace et plein de ressources, selon Dubois), Seguin, Lécrivain, Lequesne, etc. tous avec un score positif en sa faveur, malgré ce qu'en dit l'Illustration du 11 août 1855 et qu'il conteste dans ses mémoires.


L'Illustration - 11 août 1855

Il parle également d'un joueur appelé Montigny, maigre, sans barbe, portant des lunettes, avec une physionomie intelligente et un peu espiègle.
Il jouait avec la plus grande vitesse, ce qui lui a valu des triomphes inouïs avec des joueurs plus faibles, à tel point qu'il était surnommé "Le petit Le Bourdonnais".

Rappelons que la plupart des parties se jouent à enjeu d'argent, 50 centimes étant une somme courante pour une partie. Un journal quotidien comme "La Presse" coûte 15 centimes au numéro, et on peut estimer 50 centimes de franc de l'époque à environ 10 euros actuels.

Source : Gallica

C'est l'occasion pour lui de rencontrer des joueurs italiens installés à Paris ; Jean Preti de Mantoue (futur fondateur de La Stratégie), Tassinari de Faenza (joueur très prometteur décédé trop jeune à 44 ans en 1856 lors de son retour en Italie), Lustro Levi de Modène (élève d'Ignazio Calvi).

Il décrit également Devinck, "un des joueurs les plus solides de la vieille école Française", député et connu pour sa fabrique de chocolat, mais également Jules Grévy, futur président de la République, avec qui il joue quelques parties "un joueur de belle force".


Quelques mots sur le Cercle des échecs (Dubois y passe au cours de l'été 1855) :
"(...) lieu de rencontre aristocratique du jeu d'échecs, alors situé au Palais Royal.
A cette époque c'était presque désert, les 410 membres étant presque tous à la campagne ou à l'étranger. La figure de proue est toujours Saint-Amant, bien qu'il soit presque entièrement retiré de la pratique du jeu à cause de ses affaires."

Dubois y rencontre quand même "le brillant Schulten, le solide Brooke Greville, le vicomte de Vaufreland, le vieux Delondre docteur de La Bourdonnais, Devinck, Hersent, le comte Isoard (futur adversaire de Morphy lors de la fameuse partie de l'opéra)"

Il parle également de Delannoy, célèbre chroniqueur échiquéen français du XIXème siècle.
"Un jour à l'estaminet, cet agréable visage de Delannoy arriva par hasard. Quelqu'un lui parla de moi et suggéra de jouer avec moi. Ce n'était pas un joueur fort; son point fort, c'est bien connu, était la plume. A cette proposition de jouer, il se leva pour dire que les joueurs de l'époque étaient lents comme des tortues, mais que si j'avais voulu jouer en faisant un coup toutes les minutes, il m'aurait donné la Tour."

Il indique avoir "eu de la chance de rencontrer Alfred de Musset, passionné par le jeu, grand admirateur de Ristori (qu'il préférait beaucoup à Rachel), et il a toujours suivi ses pérégrinations en province."

Dubois joue plusieurs fois avec Musset et finit par lui donner l'avantage d'un pion et deux coups.
Voir à la fin de l'article une partie de Dubois contre Musset.

"Il était douloureux, cependant, de voir une si belle et si rare intelligence avec une bouteille d'absinthe toujours à ses côtés, tombant de temps en temps sous la table ivre de cette terrible liqueur, qui peu de temps plus tard l'emporta encore jeune au sépulcre.
Une fois, après avoir perdu deux ou trois parties avec moi, il commença à devenir fou et m'apostropha :
- Eh ! Cher Monsieur, pensez-vous que vous êtes un La Bourdonnais parce que vous m'avez gagné avec l'avantage d'un pion et deux coups ?
Ne savez-vous pas que la Bourdonnais m'a donné le Cavalier mais aussi la Tour et m'a battu à plate couture ?
- Je le crois très bien, répondis-je calmement, mais ce que je voudrais que vous ne croyiez pas, c'est que je n'ai aucunement la prétention de me croire être un 
La Bourdonnais que je n'ai jamais été, que je ne suis pas et que je ne serai jamais".
Cette déclaration explicite semble le calmer, puis de plus en plus apaisé il ajoute 
"Oh ! Alors c'est autre chose, et je crois, pour ma part, que nous resterons toujours de bons amis"
Alors que le champagne arrivait, il reprit son thème préféré, Ristori, et il souhaita que nous buvions à la santé de la grande actrice."

Dubois indique : "Les Italiens triomphent sur toute la ligne à Paris : Verdi à l'Opéra, Ristori aux Italiens et Dubois à la Régence"

Me trouvant si proche de l'Angleterre, j'aurais eu un grand plaisir d'aller à Londres pour me battre avec les joueurs de premier ordre qu'elle abrite. Mais avec toute ma bonne volonté j'ai dû rester de ce côté du détroit. (...) C'est M. Staunton qui ma déconseillé de venir car j'y trouverai le désert.

Et Dubois part de Paris vers la fin du mois d'octobre et poursuit son voyage en Europe en passant par Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence, Strasbourg, avant de rentrer en Italie.


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vendredi 8 mai 2020

1855, un tournoi international d'échecs avorté

En ce début d'année 1855, le Café de la Régence se trouve à l'Hôtel Dodun au 21 rue de Richelieu, en attendant la fin de la construction de l'immeuble au 161 rue Saint-Honoré.
Son propriétaire, Claude Vielle, a loué cet hôtel particulier pour une durée de deux ans à la fin de l'année 1853.

Le Journal des débats - 18 novembre 1853 - Gallica

Le Cercle des échecs, qui était depuis plus de 10 ans au 1er étage du Café de la Régence quand il était place du Palais-Royal, s'est réfugié au-dessus du Café de Lyon (au Palais-Royal).
L'inauguration du nouveau café de la Régence se fera le 15 août 1855, et l'activité échiquéenne reprendra véritablement au mois d'octobre.

La grande nef du Palais de l'Industrie, 1855, Lithographie en couleurs, musée d'Orsay

Mais 1855 fut également une belle occasion ratée.
C'est l'année de la première exposition universelle à Paris, et la deuxième dans le Monde après celle de Londres en 1851.
Et en 1851 les Anglais avaient organisé un premier tournoi international d'échecs qui couronnera Adolf Anderssen et marquera la perte du sceptre des échecs par l'anglais Howard Staunton.

Bref, le grand projet pour 1855 était l'organisation d'un tournoi international d'échecs similaire, à l'occasion de cette exposition universelle parisienne.
Mais ce tournoi n'aura hélas jamais lieu, et il faudra attendre 1867 pour voir un tel tournoi à Paris.

Voici quelques extraits du journal "Le Sport" au sujet de ce tournoi avorté.
L'exposition approche, et cela crée une certaine émulation parmi les joueurs d'échecs.
Le Café de la Régence reprend ses tournois, et le cercle de Philidor a donc un grand projet...

Le Sport - 25 janvier 1855 - Gallica


Échecs

La prochaine exposition de l'industrie universelle éveille toutes les imaginations.
M. Vielle, le propriétaire du café de la Régence, le vieux et vénéré temple du noble jeu des échecs,
a résolu, d'après le conseil de plusieurs amateurs distingués, d'ouvrir dans son établissement un tournoi mensuel à toutes les illustrations du genre.
Ce seront là les avant-coureurs des luttes héroïques qui s'engageront au moment où Paris sera en pleine ébullition de tourisme.
Chaque tournoi aura pour prix un ouvrage sur les échecs, soit une collection du Palamède ou de la Régence,
soit un traité complet de La Bourdonnais, de Lewis ou d'autres.
Le soin d'établir le règlement de ces tournois a été confié à trois commissaires, MM. Preti, A.Clerc, Montigny, et nous nous empressons de le communiquer à nos lecteurs.

<Il suit le règlement du tournoi du Café de la Régence.>



(...) "L'exposition universelle ne sera pas le seul événement important qui rendra l'année 1855 mémorable.
Les contemporains se souviendront longtemps et avec plaisir du fameux tournoi d'échecs que MM. les membres du cercle Philidor organisent en ce moment, pour avoir lieu pendant l'Exposition.
Nous rappellerons à ce sujet que le célèbre Berger, professeur de billard, gérant du cercle Philidor, se charge de toutes les demandes d'admission, et que le cercle dépend de son établissement, l'estaminet de Lyon, Palais-Royal, galerie Montpensier".

Mais patatras, le 17 mai 1855 toujours dans "Le Sport", il n'est plus du tout question d'un grand tournoi d'échecs à l'occasion de l'exposition universelle...Ce tournoi n'est tout simplement plus évoqué...



"Le cercle Philidor n'a pas été aussi heureux que le café de la Régence dans l'organisation de ses tournois.
Le cercle est en léthargie et semble attendre, pour se réveiller, le moment qui s'approche, où la construction du nouveau local destiné au café de la Régence sera terminée.
Il est vraisemblable alors que ces deux centres n'en feront qu'un seul comme auparavant, car tout ce qui tient aux échecs doit forcément se relier à Paris à cette vieille et bonne renommée du café de la Régence.".

Le tournoi que devait organiser le cercle Philidor n'aura donc jamais lieu.
Pour autant le joueur italien Serafino Dubois se met en route vers Paris pour jouer ce tournoi.
Il restera plusieurs semaines à Paris, et jouera au Café de la Régence.
Il laissera un témoignage intéressant de cette période dans ses mémoires, mais ce sera l'objet d'un prochain article...