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dimanche 3 mai 2026

La fin du Café de la Rotonde

Lors de mes recherches, j’ai découvert un texte « amusant » de l’écrivain Colette au sujet du Palais-Royal, publié dans Le Journal du 10 février 1935. Elle y mentionne les joueurs d’échecs et le Café de la Rotonde, mais surtout l’absence du tout-à-l’égout qui rendait le lieu peu désirable par le voisinage. 
 
C'est l'occasion de parler de ce café qui a accueilli les joueurs d'échecs de l'association "Les Échecs du Palais-Royal", descendant de l'UAAR (Union Amicale des Amateurs de la Régence), pendant un peu plus de dix ans. 
 

PROVINCE DE PARIS
Le Palais-Royal
PAR COLETTE

Quatre années, j’attendis en vain, tapie dans un entresol de la rue de Beaujolais, qu’un appartement devînt libre dans la maison, dans la région ensoleillée des beaux balcons, au-dessus du jardin rectangulaire, du bassin rond à panaches d’eau vaporisée, des ormes maigres et taillés.

C’était le temps où la « Rotonde » vendait ses repas huit francs et hospitalisait les joueurs d’échecs. Cette « Rotonde » rectangulaire a encombré, emprunté le jardin jusqu’en 1932, je crois. Elle ne possédait pas le tout-à-l’égout et ses résidus les plus bas se déversaient dans l’égout proche par un petit canal, — oserai-je dire qu’il était de fonte ? — et quasiment à l’air libre…

Une fois la semaine vers dix heures du soir, deux fois s’il y avait eu noces et festins, tous les habitants de la rue de Beaujolais fermaient, pâles et terrifiés, leurs fenêtres, brûlaient pastilles, charbons et baguettes d’encens. Quand le premier entracte du Palais-Royal lâchait les spectateurs au long des galeries, j’entendais leurs cris d’horreur et leur fuite. Conserve-t-on, aux Beaux-Arts, l’étrange correspondance, dont l’objet chavire le cœur, que j’engageai avec Édouard Herriot contre la pestilence ? Je ne sais. Mais il fallait qu’un charme bien fort m’attachât au Palais-Royal pour que j’attendisse, quatre ans d’après, d’y être supplantée.
(…)
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Colette au balcon de son appartement donnant sur le jardin du Palais-Royal. https://visites-guidees.net/palais-royal-la-fenetre-de-colette/

J’ai déjà eu l’occasion de parler du Café de la Rotonde. Voici le lien avec un article au sujet des différentes migrations des joueurs d’échecs au Palais Royal.
https://lecafedelaregence.blogspot.com/2018/05/les-migrations-des-joueurs-dechecs-au.html

Les joueurs d’échecs, historiquement au Café de la Régence, en sont partis en fin d’année 1918, et ils ont changé à plusieurs reprises de lieu pour assouvir leur passion.


Café de la Régence – 161 rue Saint-Honoré - de 1855 à la fin 1918
Café de l’Univers – 159 rue Saint-Honoré - Année 1919 
Café de la Rotonde – de 1920 à septembre 1931
Café Le Véfour (anciennement Café de Chartres) – à partir d’octobre 1931

Au sujet du Café de la Rotonde, le site internet sur l’histoire du quartier du Palais-Royal , ou plus exactement le quartier Richelieu, par Institut National de Histoire de l’Art, nous indique :

(…) En 1796, le Caveau devient café de la Rotonde, lorsque le propriétaire, outrepassant la réglementation, entreprend d'adjoindre à son café une rotonde en saillie sur le jardin . Cette prise de liberté reflète les stratégies d'attraction mises en place pour attirer le flâneur suivant une architecture de la séduction où décor et innovations techniques se rejoignent. La structure légère recouverte de plomb est réalisée par un architecte de quartier, Martin Alexandre Habert dit Thibierge (1756-1836). Actif de la Révolution au Directoire, il est l'auteur des aménagements du café de la Régence, de Corazza, et de l'ancien passage Feydeau (…) 
 
Le lieu évolue au fil des années.
 

1re Vue du jardin du Palais-Royal, prise de la rotonde / Dessiné par Courvoisier. Gravé par Eugène Aubert. Vers 1814 - 1830. BHVP.
 
 

Gravure L'intérieur du Café de la Rotonde - Le Monde Illustré 1856 - Le lieu s'est agrandi considérablement.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
  
 En 1914, Photo agence Meurisse. BNF
 
 BHVP 
 
Au Café de la Rotonde, c’est là que vont se dérouler de nombreux évènements marquants pour le jeu d’échecs durant une dizaine d'années.

Citons la venue de l’enfant prodige Samuel Reshevsky en 1920, les simultanées de Capablanca et Alekhine, ou bien celle à l’aveugle d’Alekhine le 15 mars 1922 (voir l’article dédié https://lecafedelaregence.blogspot.com/2022/10/paris-15-mars-1922-simultanee-dalekhine.html).
 

Le Miroir - 23 mai 1920 suivez le lien pour un article détaillé de cet évènement par Dominique Thimognier.
 
Photo Agence Meurisse BNF
 
C’est également le Café de la Rotonde qui accueille en juillet 1923 une partie du 1er championnat de France d’échecs sous l’égide de la toute récente Fédération Française des Échecs.  
 
Le Petit Parisien - 13 juillet 1923
Voir ici un article détaillé du 1er championnat de France d'échecs officiel, par Dominique Thimognier.
Les participants ne seront pas aussi nombreux qu'attendus. 
 
 En début d’année 1925, c'est également au Café de la Rotonde que se joue le premier tournoi international d'échecs depuis 1900 en France.
Ce tournoi réunit Alekhine, Colle, Opocensky, Tartakower et Znosko-Borowsky (voir ci-dessous la grille finale du tournoi). Alekhine n'est pas encore champion du monde et il est en France depuis 3 ans environ.
 
 
Journal Excelsior du 23 février 1925. Source Gallica
La grille finale du tournoi international remporté par Alekhine.

 

Alexandre Alekhine face à Edgard Colle (Belgique) - Source photo Gallica Agence Meurisse
On reconnait Tartakower à la gauche d'Alekhine, ainsi qu'Alphonse Goetz debout à la gauche de Tartakower.


Le dernier grand évènement accueilli dans ce lieu est le 7e championnat de France féminin remporté par Paulette Schwartzmann, en février 1931.
  
Je triche un peu. Il s'agit là d'une très belle photo du championnat de France féminin de 1928.
Agence Rol - BNF Gallica. 
Mme D'Autremont (à gauche) opposée à Melle Schwartzmann (assise à droite) sous les yeux d'Alexandre Alekhine et à sa gauche, la dynamique organisatrice du tournoi Mme Léon-Martin.
 
En début d'année 1931, le Café de la Rotonde est sur la sellette, comme on peut le lire par exemple dans le journal Excelsior du 26 février 1931. La vue gênée est-elle la seule raison ? L’insalubrité indiquée par Colette est-elle également une des causes non mentionnées ?  
 

Le café des joueurs d’échecs va-t-il être démoli ?

On sait que de nombreux joueurs d’échecs se réunissent dans un café installé dans les jardins du Palais-Royal.
Ce café a été construit sur l’emplacement d’un autre café qui appartenait à un M. Cuisinier, propriétaire des sept arcades toutes proches donnant sur le jardin et sur la rue de Beaujolais.
Mais aujourd’hui, ces arcades appartiennent à d’autres propriétaires que le café, et ceux-ci ont leur vue gênée par le toit de l’abri des joueurs d’échecs. D’où une demande en démolition.
La cour de Paris avait rejeté cette requête, mais la chambre civile de la Cour de cassation vient de casser la décision. L’arrêt explique qu’en 1780 le duc d’Orléans reçut le palais en don du roi ; il fit alors construire la ceinture d’immeubles entourant les jardins, afin de masquer les maisons hétéroclites existant alors aux environs. 
Mais le duc d’Orléans institua diverses servitudes de vue et c’est par application de ces clauses restrictives que la Cour suprême a cassé l’arrêt de la cour de Paris.
L’affaire est soumise à une autre cour d’appel. La démolition du café va-t-elle être ordonnée suivant la thèse de la chambre civile ?
 
Mais c’est terminé en septembre 1931, comme nous l’apprend par exemple Le Figaro du 1er septembre 1931. Le "cabaret", situé à l'emplacement de l'actuel hôtel du Louvre et mentionné dans l'article, est sans aucun doute l'ancien Café de la Régence, place du Palais-Royal et qui n'avait rien d'un cabaret. L'auteur de l'article ne savait probablement pas que le Café de la Régence s'était installé ensuite 161 rue Saint-Honoré, contraint et forcé en 1855.
 
Le lieu ensuite évoqué dans l'article est le Café Véfour, anciennement le Café de Chartres, restaurant gastronomique de nos jours. 
 


Les joueurs d’échecs du Palais Royal

L’Association des joueurs d’échecs du Palais-Royal quitte aujourd’hui 1er septembre le pavillon de la Rotonde, qu’elle occupait depuis 1920 et où ont eu lieu, ces dix dernières années, tant de séances mémorables du noble jeu.

Dès que l’on apprit que la pioche des démolisseurs menaçait le fameux pavillon de verre, le président de la société, M. Conti, proposa de transférer le siège de l’association dans la galerie de Beaujolais, en ce même Palais-Royal auquel le cercle d’échecs reste fidèle. On sait qu’avant la Révolution un groupe de joueurs d’échecs « poussaient du bois » dans un cabaret situé à l’emplacement occupé actuellement par l’hôtel du Louvre. Le café de la Régence, tout voisin, fut ensuite pendant plus d’un siècle le siège d’associations successives dont la dernière se transporta en 1918 au café de l’Univers, d’où elle était venue s’installer au pavillon de la Rotonde.

Dans le nouveau local — un café aux décors anciens classés par les beaux-arts, établissement vieux de plus d’un siècle et demi et où le jeune Bonaparte tint des réunions orageuses avant le 18 brumaire — les joueurs d’échecs du Palais-Royal vont préparer une séance d’inauguration d’un intérêt et d’une nouveauté exceptionnels dans l’histoire des échecs : un grand maître, probablement M. Tartakower, jouera, sans voir l’échiquier, huit ou neuf parties simultanées contre huit jeunes maîtres qui joueront également à l’aveugle. De sorte qu’aucun échiquier ne se trouvera dans la pièce occupée par les adversaires et ce sera seulement dans les salles voisines que le public pourra suivre les parties sur des échiquiers témoins tenus à jour.

Cette ingénieuse idée, due à M. Conti, outre l’attrait de la nouveauté, soulignera nettement le magnifique progrès de la France dans ce noble jeu, car il y a seulement une dizaine d’années on aurait trouvé difficilement à Paris trois joueurs capables de tenir tête, dans de telles conditions, à un maître international.

Il faudra attendre un peu plus d’un an, en  août 1932, pour que la démolition soit effective.
 
ON VIENT DE DÉMOLIR À PARIS UN CAFÉ CÉLÈBRE DU PALAIS-ROYAL

Par un procédé ingénieux, qui l’a jeté à terre d’un seul coup, le café de la Rotonde, qui s’élevait au Palais-Royal, vient d’être démoli, ainsi l’a voulu l’administration des beaux-arts. Et pourtant c’était un endroit historique qu'écrivains et artistes comme le tragédien Talma, le peintre Horace Vernet, le compositeur Boieldieu ont fréquenté pendant tout le dix-neuvième siècle et qui, depuis sa fondation, fut un rendez-vous célèbre des joueurs d’échecs.
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 


 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Excelsior - 24 août 1932
 

La démolition de la Rotonde - Agence Rol
 
 

lundi 22 août 2022

Un poème en l'honneur du jeune prodige Samuel Reshevsky

Portrait de Samuel Reshevsky publié en 1922 d'après la notice - Agence Rol - Gallica
 
Nous sommes en 1920. Les ex-joueurs d'échecs de la Régence viennent juste de s'installer au Café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal. Au début de l'année, les journaux commencent à parler d'un phénomène, par exemple dans Le Petit Troyen du 11 janvier 1920.

Le Petit Troyen - 11 janvier 1920 - Retronews

"Un nouveau phénomène vient de faire son apparition dans un café de Berlin.
Un garçon de huit ans, nommé Samuel Rzeszewski, a joué 22 parties d'échecs simultanées contre des joueurs expérimentés. Il en a gagné 18; les autres parties ont été nulles. Rzeszewski va s'exhiber prochainement en France et en Amérique".


Dominique Thimognier a consacré un long article au sujet de la visite de Samuel Reshevsky à Paris en 1920. Je vous invite à aller le découvrir sur son site "Héritage des échecs Français" pour en avoir le détail.
Vous pouvez également voir sur mon site un film au sujet d'une simultanée de Reshevsky au Café de la Rotonde.

Néanmoins, il est toujours possible de trouver des informations inédites concernant cette visite. Par exemple, le journal L'Intransigeant du 25 mai 1920 publie un poème de l'écrivain Georges Delaquys au sujet de l'enfant prodige.


Échecs

C'est un gosse étonnant, vous dis-je
Ce joueur d'échecs de huit ans;
C'est un vrai génie, un prodige
Absolument déconcertant

Il est prodigieux, imbattable;
Nul ne tient devant son savoir;
On se presse, autour de la table,
Du bout du monde pour le voir.

Je l'admire qui, sans migraine,
Par des coups sévères et bons,
Poussant la tour, le fou, la reine,
Sait faire la pige aux barbons.

Mais joueur d'échecs en ce monde,
C'est un état hors de propos
Quand, dans une ornière profonde,
Nous barbotons jusqu'au chapeau.

J'aimerais mieux le patronage,
En ce moment, pour nous, Français,
D'un beau joueur d'un certain âge,
Non pas d'échecs, mais de succès.

Georges Delaquys

mercredi 22 septembre 2021

Film sur Samuel Reshevsky aux Échecs du Palais-Royal

Samuel Reshevsky est connu comme étant un enfant prodige du jeu d'échecs au début du XXème siècle. Il effectue une tournée en Europe et vient à Paris en mai 1920.

Vous avez sur le site "Héritage des Échecs Français" un très intéressant article détaillé sur son séjour à Paris.

Le Miroir - 23 mai 1920 - Héritage des Échecs Français

Oliver Sheppard a attiré mon attention sur un film découvert récemment sur cet événement.
Le film est très court, seulement 36 secondes, et l'on voit le petit Samuel Reshevsky donnant une simultanée.

La simultanée a lieu a Café de la Rotonde, où l'association "Les Échecs du Palais-Royal" vient juste de s'installer au début de l'année 1920. A quelques mois près ce film aurait été tourné au Café de la Régence...

Gallica - Le Café de la Rotonde en 1914 - Agence Meurice


 
C'est Olimpiu G.Urcan qui indique avoir trouvé le film dans les archives de CBS.


Il le date du 17 mai 1920, mais il s'agit probablement de la simultanée du 16 mai 1920.
Ou bien alors le film a été réalisé après coup le lendemain ?! 
C'est possible car deux détails sont étonnants.
Tout d'abord la vitesse d'exécution des coups de l'enfant et les pièces qui tombent, et ensuite on voit que tous les échiquiers sont incorrectement placés. 
La case e4 (avec une croix rouge) devrait être blanche.



J'ai essayé de reconnaître les personnes sur le film. 
Mais je dois dire que l'exercice est difficile, mais il me semble avoir reconnu Jean de Villeneuve Esclapon avec ses moustaches caractéristiques...


Héritage des Échecs Français - Avril 1929 supplément à L’Échiquier