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mercredi 23 novembre 2022

Aaron Alexandre - 3 sur 3 - Professeur de violoncelle de Jacques Offenbach

Aaron Alexandre - 3 sur 3

Ainsi, au cours de mes recherches sur Aaron Alexandre, j'ai découvert qu'il avait été professeur de violoncelle de Jacques Offenbach !

Jacques Offenbach par Alexandre Laemlein, 1850 - Source BNF/Gallica

Dans le livre Offenbach en Amérique, Note d’un musicien en voyage, Paris 1877, par Jacques Offenbach, e journaliste Albert Wolff écrit en page V de la notice biographique :

(…) On m’a souvent raconté dans mon jeune temps que le papa Offenbach s’imposait les plus durs sacrifices pour faire apprendre le violoncelle à son fils Jacques. Je me souviens encore du professeur de votre mari que, dans mon enfance, j’avais entrevu quelquefois dans les rues avec un habit râpé, à boutons d’or, dont les basques descendaient jusqu’aux mollets, un jonc avec une pomme en ivoire, une perruque brune et un de ces chapeaux, à bords recourbés, alors à la mode, qui s’évasaient à ce point que le haut prenait à peu près les proportions de la plateforme de la colonne Vendôme. 
 
Malgré sa fortune relative, qui lui garantissait un peu plus que l’indépendance, M. Alexander, le professeur, passait pour le plus grand avare de la ville. On prétendait qu’il avait eu autrefois un très grand talent ; dans son quartier on le désignait sous le nom glorieux de « l’artiste ». C’est chez lui que Jacques prit des leçons à vingt-cinq sous le cachet. Les fins de mois étaient dures dans la famille Offenbach, mais on se privait de quelques petites douceurs pour économiser le prix du cachet, car Herr Alexander ne plaisantait pas : il fallait étaler les vingt-cinq sous sur la table avant le commencement de la leçon. Pas d’agent, pas de violoncelle ! (…)


Archives Israélite de France, 1er février 1877 - Source Retronews

Et le 1er février 1877, les Archives Israélites de France précise un point fondamental.A noter que la phrase "les privations du siège" fait référence au siège de Paris de la fin d'année 1870 au début de l'année 1871 par l'armée allemande.

(…) en mentionnant le professeur de musique du jeune Jacques, Herr Alexander, il semble ignorer que ce musicien n’est autre que le fameux joueur d’échecs que le Paris spécial a connu depuis, maître d’hôtel intelligent et malheureux, linguiste, musicien, et surtout, nous le répétons, grand maitre en l’art des échecs : cet original personnage, mort depuis longtemps à Londres, était l’oncle du peintre Alexandre Laemelin qui a succombé il y a quelques années aux privations du siège, et que, en dépit de la différence des genres et des caractères, une étroite amitié unissait à Offenbach.
 
Je termine avec Aaron Alexandre, par une anecdote amusante écrite par Alexandre Laemlein. Elle fait partie de l'article nécrologique qu'il consacre à son oncle et que ne reprend par Saint-Amant (voir mon précédent article). 

Archives Israélites de France - 30 janvier 1851 - Source Retronews

(…) Quelques personnes s’imaginent qu’un homme célèbre comme M. Alexandre a dû laisser à son neveu quelque chose de son talent aux échecs ; un mot de lui suffira pour leur faire connaitre la vérité. J’avais en effet pris à un certain moment de ma jeunesse la passion des échecs, et dans le désir de me fortifier, je priai mon oncle de me donner quelques leçons ; il me dit : « Prends Philidor, et étudie un début jusqu’à ce que tu le saches bien, puis tu en étudieras un autre, puis quelques fins de partie, et en faisant ce travail seulement dix minutes par jour pendant un an, tu arriveras à une certaine force. » 
 
Je le fis pendant cinq ou six jours ; puis m’ennuyant du jeu solitaire, je le tourmentai de nouveau pour avoir ses leçons verbales ; il me remettait toujours, car me voyant jouer avec des amis, il m’avait déjà jugé du coin de l’œil ; enfin, de guerre lasse, l’ayant pressé un jour plus qu’à l’ordinaire, il consentit à faire une partie. Il me rendit la dame et me fit mat en huit ou dix coups, après m’avoir rendu encore plusieurs pièces tombées en route et me dit : « Je te conseille d’y renoncer, tu ne seras jamais qu’un imbécile »

LAEMELIN

Aaron Alexandre - 1 sur 3

 
En rédigeant l'article sur l'Hôtel de l'échiquier, je me suis rendu compte que j'avais très peu parlé d'Aaron Alexandre jusqu'à présent sur ce blog. Il s'agit pourtant d'un personnage important pour le Café de la Régence, et le jeu d'échecs en général, avec notamment deux livres qu'il a publiés : L'Encyclopédie des échecs, Paris, 1837 et Collection des plus beaux problèmes d'échecs, Paris, 1846. Deux livres très novateurs pour l'époque et qui méritent chacun un article dédié que je leur consacrerai.
 
Portrait d'Aaron Alexandre par son neveu Alexandre Laemlein en 1844.
Il est écrit "M. A. Alexandre, auteur de l'Encyclopédie des Échecs"
 
Je lis sur Wikipedia qu'Aaron Alexandre est l'inventeur du symbole du roque pour la notation algébrique.
J'ignore si c'est vrai, mais pourquoi pas, effectivement je n'ai pas rencontré le symbole 0-0 ou 0-0-0 avant Aaron Alexandre. Le livre Les Stratagèmes des Échecs de 1802, par Clément Félix Brossier Montigny utilise déjà quelque chose de très proche de la notation algébrique, en s'inspirant de Stamma, mais il ne me semble pas y avoir vu de symbole ou d'évocation du roque.
 
Extrait de l'Encyclopédie des Échecs

J'ai découpé en deux parties l'article nécrologique consacré à Aaron Alexandre plus une troisième partie pour un fait méconnu, il me semble, et que je vous laisse découvrir. 
 
L'article nécrologique est signé par Saint-Amant dans la revue La Régence en janvier 1851. J'indique "signé par Saint-Amant" et non "écrit par Saint-Amant", car selon moi il a tout simplement copié un texte écrit par Alexandre Laemlein, le neveu d'Aaron Alexandre. Le texte écrit par Aaron Alexandre est publié en deux fois dans Les Archives Israélites de France, le 15 janvier puis le 30 janvier 1851 pour la deuxième partie. Saint-Amant reprend le texte à la lettre près, en ajoutant parfois un souvenir personnel ou en retirant quelques détails. Était-ce en accord avec Laemlein ?

Aaron Alexandre décède, à Londres, le samedi 16 novembre 1850. Dans le numéro de novembre de La Régence sa mort est brièvement mentionnée par Kieseritzky.
 
La Régence - Décembre 1850.
 
Les amateurs des Échecs d'Angleterre, aussi bien que ceux de l'étranger, apprendront avec regret que cette dernière ombre de la fameuse ancienne école française, dans laquelle il a occupé une haute position , a enfin succombé au vainqueur universel. Il est mort subitement samedi dernier, à l'âge très avancé de 80 ans. Comme joueur, il sera longtemps connu par son jeu élégant et quelquefois très-brillant. Il occupera toujours un rang distingué parmi les écrivains sur les Échecs. Son Encyclopédie des Échecs et son immense collection de problèmes seront toujours regardés comme deux ouvrages remarquables ajoutés à la littérature de ce jeu auquel il consacrait tous ses loisirs.
 
La Régence - Janvier 1851
 
Voici donc la première partie du texte de Saint-Amant. Quoi qu'il en soit il constitue un bel hommage à Aaron Alexandre. Il commence par présenter une personne très instruit, et auteur des deux livres que j'ai déjà mentionnés.
 
J'ai connu plus de trente ans ce regrettable vétéran de l'Échiquier, et, à ce titre, je puis peut-être mieux que d'autres jeter un regard rétrospectif sur celte longue carrière principalement consacrée au culte des Échecs. Alexandre est probablement le savant à ce jeu-là qui a été dans le monde entier, non le plus fort, mais celui qui, à l'âge de quatre-vingts ans, a joué le mieux. Il avait baissé sans doute un peu dans les derniers temps, mais il était encore aussi redoutable qu'instructif pour les mazettes qui lui tombaient sous la main. 
 
Constamment occupé d'éclaircir les points obscurs de la science, il y avait toujours à apprendre avec lui ; ses efforts, ses profondes et constantes études, sa longue expérience, et sa passion surtout qui ne s'est jamais éteinte, ni même refroidie, ont été en tout temps et en tous pays, du plus grand secours à ceux qui se sont voués à la publication et à l'enseignement des Échecs.
 
Nous ne voulons le peindre que sous cette face, mais ce n'est pas qu'Alexandre, envisagé sous d'autres points de vue, ne fût un homme au-dessus du vulgaire. Il était très instruit dans tout ce qui touchait à la religion judaïque à laquelle il appartenait. La langue hébraïque lui était familière presque autant que sa langue maternelle, l'allemand, et beaucoup plus que l'anglais et le français, dont l'accent l'a toujours beaucoup gêné. Nous abandonnons aux
Archives israélites le soin de donner la biographie sérieuse et complète de leur digne coreligionnaire ; à nous seulement la tâche de rappeler les droits qu'il a aux regrets des lecteurs de la Régence. - Certes, les feuillets du Palamède sont des parchemins qui pourraient suffire à sa gloire, car il y a reçu en maintes occasions le tribut des félicitations et des obligations dont on lui fut redevable pour ses écrits, ses recherches et ses longs voyages, qui m'avaient fait lui donner le surnom de chevalier errant de l'Échiquier.

Il a publié deux chefs-d’œuvre de patience et de classification : l'Encyclopédie de tous les débuts, et la collection des plus beaux problèmes. c'est-à-dire l'alpha et l'oméga des Échecs ; ouvrages qui seront toujours le fond de la bibliothèque échiquéenne et assurent l'immortalité à leur auteur tant qu'un nouvel Omar ne s'y opposera pas. 
 


 
 
 
Archives Israélites de France - Décembre 1850 et Janvier 1851 - Retronews
 
 
 
Ensuite Saint-Amant/Laemlein parle de la formation religieuse initiale d'Aaron Alexandre.

Rabbi Aaron-Alexandre, naquit à Hohenfeld, petit village de Bavière, au bord du Mein, vers l'année 1765 ou 1768. Il était fils d'un hazan, petit-fils d'un rabbin et l’ainé de trois frères. Comme tous les jeunes gens israélites de ce temps, Alexandre reçut une éducation purement théologique et bornée à la théologie judaïque. 
 
Son père, lui ayant reconnu des capacités, l'envoya à l’espèce de petite université rabbinique de Fürth , avec toutes les économies qu'il avait pu faire pour lui, La somme dont il le munit se montait à 12 florins, environ 30 francs. Il fit de rapides progrès et suffit à ses modestes besoins en donnant quelques leçons. Il existe d'ailleurs en Allemagne, un usage antique et charmant , qui permet aux jeunes gens pauvres de s'instruire et de voyager sans être exposés à mourir de faim ou à s'humilier pour vivre. 
 
Dès qu'un étudiant nouveau arrive dans une ville, tous les gens un peu aisés et même pauvres qui peuvent encore faire une place à leur table, le sollicitent de venir la prendre un jour convenu par semaine; la semaine se trouve promptement remplie, et comme tous les étudiants, riches et pauvres, voyagent et profitent de cet usage, chacun peut se dire : « Tandis que je reçois l'hospitalité aujourd'hui chez M***, son fils est peut-être assis à la table de mon père, et chaque hôte traite l'étudiant comme il désire que son enfant soit traité. — Alexandre, tout en s'enfonçant avec passion dans le labyrinthe talmudique. sentit sa pensée à l'étroit, il faut le croire. et ne crut pas sa vocation rabbinique suffisamment prononcée, pour suivre jusqu'au bout cette carrière. Il resta néanmoins bon hébraïsant, eut le titre de rabbi, et conserva toute sa vie le goût de la littérature sacrée, et ses relations avec les savants, qui le consultaient avec intérêt et fruit.

Hazan : c’est-à-dire le « chantre » en français, est la personne qui se place devant le pupitre à la synagogue et qui chante à haute voix les textes des prières.

– Après deux ou trois ans de séjour à Fürth, il se mit à parcourir quelques villes et vint faire une halte à Strasbourg, où il donna également des leçons d'hébreu et d'allemand ; ce qui alors était encore une science profane, et que tout savant ne savait pas. Je ne saurais dire, et il importe peu, combien de temps il resta là. Il vint à Paris vers la fin de 1793. Profondément affligé des excès révolutionnaires, il était pourtant enthousiaste des idées nouvelles, et, plein d'amour pour une nation qui venait d'affranchir les israélites du joug séculaire, il se fit naturaliser Français. 
 
Sur Napoléon et la question juive vous pouvez lire cette excellente page.
Le paragraphe suivant nous raconte la rencontre avec les joueurs du Café de la Régence.

Muni de quelques lettres de recommandation, il avait facilement retrouvé les mêmes moyens d'existence. Il devint professeur d'allemand dans plusieurs collèges. Mais ici vient se placer un fait qui révéla pour la première fois l'excellence de son organisation et le classa parmi les hommes hors ligne. Dans ses loisirs, en Allemagne, il avait cultivé le jeu d'Échecs et était arrivé sans s'en douter, à une force supérieure. Croyant que tous ceux qu'il gagnait si facilement ne savaient pas le jeu, et qu'il rencontrerait quelque part des lutteurs véritables, il désirait ardemment une occasion de se mesurer ailleurs. Il était déjà depuis longtemps à Paris sans avoir entendu parler du Café de la Régence, qui était alors comme aujourd'hui l'académie des Échecs ; quelqu'un l'y conduisit un jour, il demanda à faire une partie avec un amateur de force moyenne; il la gagna , et, croyant n'avoir eu à faire qu'à un pygmée, il demanda un joueur plus sérieux ; on lui en présenta un de troisième force, il le battit de même, puis de plus habiles encore. Enfin il battit tous ceux qui se présentèrent, et conquit sa gloire en un jour. Ne pourrait-on pas penser que c'eût été un homme supérieur, si cette aptitude avait été dirigée avec intelligence vers une science classée et reconnue ?

Il avait en lui tous les éléments du mathématicien et du philosophe : calcul profond, pénétration rapide, vues ingénieuses et nouvelles , esprit d'analyse et de synthèse, puissance de concentration et d'isolement, et par-dessus tout un grand amour des hommes. Il savait répandre une lumière vive sur les questions qu'il abordait : religions, politique, humanité, tels étaient ses sujets familiers, traités avec cet abandon charmant du philosophe qui s'ignore et qui ne craint pas de jeter au vent et aux voleurs d'idées, les richesses d'une imagination qui peuvent être précieuses pour des livres.

Son jeu avait ce même charme, et quoique dans l'automne de sa vie il ait été dépassé par quelques-uns, parce qu'il avait perdu de la force d'attention et de la mémoire nécessaire, nul ne réunissait, autour de son Échiquier, une galerie plus affriandée, si je puis me permettre cette expression ; aucun n'avait des idées plus originales, plus spirituelles, plus inattendues : son jeu vif et gai se plaisait au milieu de la tourmente ; son génie n'apparaissait souvent qu'au moment du danger, et l'on comptait sur lui, piocheur infatigable, à l'heure où les autres se retirent ; son adversaire, couvert de sueur, commençait à respirer et à préluder par quelques notes à un chant de triomphe, lorsqu'un éclair traversant la nue
(NDA - La nue : nuage usage vieilli) , il devenait tremblant de ce frisson glacial précurseur de la mort ; un murmure, impossible à contenir, de joie et d'admiration de la part des spectateurs, lui donnait le dernier sacrement. 
 

 
 
La suite est très intéressante. On y apprend qu'il anima le Turc joueur d'échecs, au même titre que Mouret et Boncourt. Nous sommes alors probablement en 1817/1818. C'est Mouret qui accompagnera Maelzel dans la tournée en Angleterre de l'automate Turc joueur d'échecs en 1819/1820. 

 
 
 
 
 
 
 
Pendant ses loisirs, à la maison, il faisait les constructions mécaniques les plus ingénieuses ; des meubles à secret, des joujoux curieux pour les enfants, qu'il aimait à la folie, des cages merveilleuses pour les oiseaux qu'élevait sa femme, car je n'ai pas encore dit qu'il s'était marié. Sa femme, qui avait un grand amour et une profonde vénération pour lui, avait en outre l'humeur aussi acariâtre que la femme de Socrate; une santé constamment mauvaise y contribuait beaucoup ; elle grommelait et criait sans cesse, et la bonhomie de son mari avait fini par s'y faire tellement, qu'il lui arrivait de se créer de petites scènes la veille des jours où il lui ménageait quelque agréable surprise.

Tout Paris courut voir l'automate du baron de Kempelen que promenait dans toute l'Europe le fameux Maëlzel. Cette ingénieuse mécanique jouait aux Échecs, et articulait quelques mots ; le premier venu pouvait se présenter, à peu près certain d'être vaincu. Le Café de la Régence s'étant ému, les plus forts joueurs étaient allés se mesurer avec cet automate, qui terminait toujours sa partie en disant, de sa voix de bois : échec et mat. Alexandre, les raillant de leur faiblesse, leur disait qu'ils se laissaient terrifier par la statue du Commandeur, et nouveau don Juan, il se faisait fort de la braver et de la vaincre ; s'étant laissé harceler quelque temps, il y alla et gagna deux parties sur trois. L'automate, honteux de cette défaite, n'eut rien de mieux à faire que d'enrôler son vainqueur sous sa bannière.

Cet automate, comme on sait, habillé en Turc, était dans un fauteuil; devant lui était une table munie de son Échiquier et une autre chaise pour la personne qui voulait se mesurer avec lui. A chacune des quatre faces du piédestal, il y avait une porte qu'on ouvrait l'une après l'autre au public pour lui faire voir que personne ne s'y trouvait caché ; on refermait, puis la partie commençait. Or, l'âme de l'automate pendant son séjour à Paris fut d'abord Mouret, puis Boncourt. Ce dernier, en éternuant un jour de rhume, faillit tout briser et tout révéler. Alexandre céda aux pressantes sollicitations de l'inventeur de la mécanique, et lui faisant faire encore quelques perfectionnements, se voua pendant quelque temps à l'ébahissement de ses contemporains. 
 
Mais ne pouvant pas toujours faire, dans cette boîte à secret, un rôle aussi étouffant, disait-il en riant, il y renonça bientôt. Il fallait se cacher alternativement dans les quatre angles, tandis que l'on ouvrait au public les portes qui laissaient voir les angles opposés. Tout étant refermé, il allumait une bougie, et déployait un Échiquier correspondant par un mécanisme à l'Échiquier extérieur. Les coups d'en haut se répétaient à l'intérieur, et la main de l'automate prenait et jouait chaque pièce correspondante à celle que l'on jouait en bas ; puis poussant un ressort, on lui faisait dire, ensemble ou séparément, les deux seuls mots nécessaires, l'un pour prévenir de l'attaque au Roi, l'autre pour annoncer la victoire.
 
Et nous en arrivons à une première mention de l'Hôtel de l’Échiquier (voir dans la deuxième partie).

Enseignant, comme je l'ai dit, la langue allemande dans différents collèges, il apprenait également le français à de jeunes Allemands ; ceux-ci le prirent tellement en affection qu'ils le supplièrent de louer un appartement un peu plus considérable pour qu'ils pussent tous loger auprès de lui, et ne le quitter que le moins possible. Il se laissa convaincre, et ce fut l'origine de l'établissement qu'il fonda plus tard sous le titre d'Hôtel de l’Échiquier, auquel il dut un moment de bien-être, et puis sa ruine.

Organisation de savant et d'artiste, il avait la plus belle réunion de qualités nuisibles dans le commerce, et, sans sa femme, qui possédait quelques-unes des qualités nécessaires, il eût été ruiné du premier coup. Crédule comme un enfant, confiant à l'excès, s’apitoyant

sur toutes les misères, il lui arrivait maintes fois, tant que sa bourse n'était pas dégarnie, d'obliger encore ceux à qui il faisait déjà un crédit illimité, et il ne put jamais se décider à renvoyer quelqu'un de ses locataires pour cause de pauvreté. Le vieux professeur d'Échecs, Castinel, fut logé gratuitement sous ses mansardes pendant plus de dix ans ; enfin, jusqu’au jour où le général Ordonnaud, grand amateur d'Échecs, le fit entrer comme chef de bataillon à l'Hôtel-des-Invalides. Ce qui donna plus de bien-être à Castinel, mais ne paya pas Alexandre.

mardi 15 novembre 2022

Vente d'une lettre de Baudelaire

Alain Barnier m'a informé qu'une lettre manuscrite de Baudelaire avait été vendue aux enchères le jeudi 10 novembre 2022 à l'Hôtel Drouot. Cette lettre mentionne l'automate joueur d'échecs, ou plus exactement la nouvelle écrite par Edgar Poe à ce sujet, et elle a été adjugée à 3900 euros hors frais !
 
Le très connu portrait de Charles Baudelaire par Étienne Carjat.
 
En effet, Charles Baudelaire a traduit, entre autres, la fameuse nouvelle "Le joueur d'échecs de Maelzel" d'Edgar Poe.
 
Edgar Allan Poe, probablement pris en juin 1849, à Lowell, Massachusetts, photographe inconnu (Wikipedia).
 
Le joueur d'échecs de Maelzel est écrit en 1836 par Edgar Poe, la lettre manuscrite date du début de l'année 1862, et le recueil de nouvelles d'Edgar Poe avec la traduction de Charles Baudelaire, Histoires grotesques et sérieuses qui contient la nouvelle sur l'automate, est publié en 1864.
 

 

Le texte que m'a communiqué Alain Barnier est le suivant :

BAUDELAIRE Charles (1821-1867)

L.A.S. « Charles », Lundi soir [10 février 1862], à sa mère Madame Caroline AUPICK ; 3 pages in-8.
Baudelaire annonce à sa mère le retrait de sa candidature à l’Académie française
 
« Chère maman, AUSSITÔT que tu recevras cette lettre, monte dans mon cabinet, cherche les œuvres d’Edgar POE (le dos est vert olive), prends le quatrième volume, informe toi du moyen le plus rapide (Poste ou chemin de fer ? je crois que c’est la Poste ; mais la Poste n’admet pas les paquets fermés), et envoie le moi tout de suite. Cet exemplaire de Poe me coûte un prix fou, c’est te dire qu’il faut que ce quatrième volume soit enveloppé de telle façon que le trajet ne puisse l’abîmer en aucune façon ». Il en a besoin d’urgence « pour gagner immédiatement 200 francs. […] C’est pour un article intitulé l’Automate joueur d’échecs ».
 
Puis il parle de l’Académie française : « Il y a eu Jeudi dernier une tentative d’élection à l’académie. 13 tours de scrutin, et aucun résultat. Je viens de retirer ma candidature pour le fauteuil du Père Lacordaire, je t’assure que j’agis sagement. Je sais maintenant que je serai nommé, mais quand ? – Je ne le sais pas. Je t’embrasse et je te regarde comme mon seul salut et mon seul amour »... Il recommande de bien protéger « surtout les coins et aux angles du volume »... Correspondance (Bibl. de la Pléiade), t. II, p. 230. Ph. de Flers, Th. Bodin, L’Académie française au fil des lettres, p. 224-227.
 
Source Gallica - Édition de 1871
 
Il faut noter que la révélation publique du secret de l'automate Turc joueur d'échecs de Kempelen/Maelzel se fait très probablement pour la première fois en 1834 dans la revue "Le Magasin Pittoresque" en page 155.

 
La fin de l'article fait écho avec mon article sur l'Hôtel de l’Échiquier d'Aaron Alexandre.
 

(...) Du reste, plus d'un amateur du café de la Régence, et surtout du club des Échecs tenu par M. Alexandre, joueur très distingué, a dû être initié à ce secret : l'un d’eux même, si nous sommes bien informé, a dirigé quelques temps l'automate, et c'est à eux de juger de la justesse et de la vérité de notre explication. 

Le joueur en question est Jacques François Mouret, et je vous invite à lire l'article que lui consacre Dominique Thimognier sur son site Héritage des Échecs Français.

lundi 7 novembre 2022

L'Hôtel de l’Échiquier

Dans le livre du centenaire de la FFE, en page 131, je donne une liste des premiers clubs d'échecs en France. Parmi ceux-ci se trouve l'Hôtel de l’Échiquier fondé par Aaron Alexandre en 1833 et qui existera approximativement jusqu'à la fin de l'année 1835 date à laquelle le club d'échecs se déplace au Passage des Panoramas. C'est là que La Bourdonnais et Méry fondent la première revue d'échecs au monde, Le Palamède, en 1836.
 
L'idée d'un cercle dédié au jeu d'échecs provient probablement d'Angleterre et ses clubs privés. Jouer aux échecs dans un lieu bruyant comme le Café de la Régence, cela ne sied pas à tout le monde, d'où les différentes tentatives de créer un cercle d'échecs. Mais rien à faire, et après plusieurs échecs, tous les joueurs reviendront à la bonne vieille Régence en 1839 !
 
Portrait d'Aaron Alexandre - Le Palamède, 15 janvier 1844
 

L'auteur du portrait est le neveu d'Aaron Alexandre, Alexandre Laemlein qui sera l'auteur de la lithographie inspirée du tableau de Marlet lors du match entre Saint-Amant et Staunton.

C'est à l'Hôtel de l’Échiquier que sont démarrées les deux parties contre le club de Londres en début d'année 1834.  Voir l'article de ce blog dédiée à ces deux parties.
Vous avez ci-dessous quelques-uns des articles de journaux que j'ai trouvés et qui mentionnent la courte existence d'un des premiers clubs d'échecs en France. 

Le fondateur du lieu est Aaron Alexandre pour lequel il y a pas mal de choses à dire et sur lequel je reviendrai ultérieurement. 

6 juillet 1833 – Journal Vert-Vert - Retronews

Un club d’amateurs d’échecs vient de se former rue Neuve de la Bourse, hôtel de l’Échiquier. Une commission choisie parmi les souscripteurs est chargée des admissions. Les plus forts joueurs de l’époque s’y donneront rendez-vous. Le prix de l’abonnement est de 50 francs par an et de 30 francs pour six mois.
 
12 janvier 1834 – Journal des débats politiques et littéraires

Le sieur ALEXANDRE, propriétaire de l'hôtel et du café de l’Échiquier, rue de la Bourse, n° 7, vient d'ouvrir un salon consacré au jeu d'échecs où se réunissent les plus forts joueurs de la capitale. On y est reçu par voie d'abonnement. Une partie doit déjà s'engager entre le club de Londres et celui de Paris. Ce défi, qui doit acquérir de la célébrité par la force des champions de part et d'autre, et par l'intérêt national qui s'y rattache, ne peut manquer d'intéresser vivement les amateurs de ce beau jeu.


 
12 mars 1834 – Le Sémaphore de Marseille - Retronews
Il m'a semblé intéressant de voir qu'une réclame avait été publiée à Marseille au sujet de cet hôtel dans lequel se trouve un cercle d’Échecs.

M. ALEXANDRE vient d'ouvrir rue de la Bourse, à Paris , un nouvel établissement sous le nom de Hôtel de l’Échiquier. On y trouve des Appartements,  des Chambres et des Cabinets fraichement décorés et meublés. Il a joint à ce même établissement un excellent Café, Billard et un Salon d'échecs où se réunissent les plus forts joueurs de la capitale qui viennent de défier le club de Londres.
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
20 avril 1834 – Le Temps
Le journal Le Temps donne quelques précisions sur le match Paris-Londres qui vient de s'engager.
A noter l'ironie du journal qui parle d'une loi de justice et d'amour ! Le site internet du Sénat nous renseigne sur cet article 291 : Tout au long de la première moitié du XIXe siècle, la législation "antimutualiste" ne fait que se renforcer. L'article 291 du code pénal (1810), aggravé par la loi du 10 avril 1834, soumet la formation de toute association de plus de vingt personnes à l'agrément du Gouvernement.
 
Voici l'extrait du texte du journal Le Temps du 20 avril 1834

(…) Loin de nous toute idée de rabaisser le mérite des amateurs anglais, surtout aujourd'hui que la parole doit devenir muette devant l'autorité des faits. Une association, oui vraiment, une association nationale de plus de vingt personnes, et qui subsistera sans doute malgré l’art. 291 et la nouvelle loi de justice et d'amour, vient de se former à Paris pour répondre aux provocations du club de Westminster, composé des plus célèbres joueurs d'échecs de la Grande-Bretagne. Cinquante guinées seront le prix du vainqueur. Deux parties sont jouées simultanément, (…).
 
Puis curieusement je ne trouve plus rien dans les journaux actuellement mis en ligne sur Retronews au sujet de l'Hôtel de l’Échiquier. Les affaires ne doivent pas aller très bien, car dès le début de l'année 1836 émerge un nouveau cercle d'échecs, le Cercle des Panoramas, près du passage du même nom, à quelques centaines de mètres de l'Hôtel de l’Échiquier. L'adresse indiquée sur le premier numéro du Palamède, le 15 janvier 1836, est celle du Cercle des Panoramas.

Première page du 1er numéro du Palamède en 1836.
L'adresse indiquée est :
Au bureau de la revue, Rue Neuve-Vivienne, n°48


Et comme nous le verrons une prochaine fois, le Cercle des Panoramas aura une existence très courte et mouvementée...

dimanche 25 septembre 2022

Match Paris-Londres par correspondance

Avec la rivalité entre les deux pays, la France et l'Angleterre, le fait de montrer sa supériorité par une joute intellectuelle comme le jeu d'échecs apparait comme étant d'une grande importance, surtout quelques années seulement après la cinglante défaite de Waterloo.

Le seul portrait connu à ce jour de La Bourdonnais - Le Palamède 1842

La première tentative d'un match par correspondance semble être à l'initiative des Français en fin d'année 1823, et plus particulièrement de la part de La Bourdonnais. Malheureusement le match n'aura pas lieu.
Il faudra attendre 1834 pour qu'une deuxième tentative aboutisse, avec une victoire totale des joueurs Français...

Voici quelques extraits de journaux de l'époque au sujet du match avorté. Détail intéressant, on y apprend qu'il existait alors à Paris un Cercle Philidor, au-dessus du Café de la Régence, à ne pas confondre avec le Cercle Philidor qui sera fondé dans les années 1880 à Paris et qui subsistera jusqu'à la deuxième guerre mondiale.
 
La Bourdonnais est appelé "le second joueur d'échecs de Paris" par les Anglais, le premier étant Alexandre Deschapelles qui se retira peu de temps après des échecs, pour revenir en 1836.


14 février 1824 Journal des débats - Retronews

Le club des échecs de Paris a invité le club des échecs de Londres à jouer une partie. L'enjeu est de 50 guinées. Deux comités de cinq membres dirigent les opérations de cette guerre pacifique. Les mouvements sont transmis d'une capitale à l'autre par la poste.
 
Le Journal des débats est alors un peu en retard sur l'actualité, car en fait le match est déjà annulé, comme on l'apprend dans Le Pandore du 23 février 1824.
 


GUERRE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE.
 
Quoique la politique nous soit interdite, nous osons annoncer avec assurance que la guerre s'est rallumée entre la France et l'Angleterre. Le Courrier anglais avait déjà parlé du défi porté par le club des Échecs de Paris, nommé le Cercle de Philidor, au Chess-club de Londres; les mouvements devant être transmis par la poste ou par courriers extraordinaires.
 
Le défi a été accepté, et cinquante guinées ont été déposées pour l'enjeu. Mais il parait que la discorde s'est introduite dans le Cercle de Philidor, qui est sur le point d'être dissous. En conséquence , M. de la Bourdonnaye , qui est le second joueur d'échecs de Paris (second player in Paris), a rompu la gageure.
Deux parties devaient être jouées en même temps ; les Français enraient eu le premier coup dans l'une, et les Anglais dans l'autre ; et l'on a calculé que, si les coups étaient transmis par la poste , ces deux parties auraient duré environ un an. 

Un enthousiaste des échecs du club de Londres a prétendu que l'honneur national était compromis dans une telle affaire , et que les ministres devraient rétablir les communications télégraphiques entre les deux pays pour cet objet spécialement.
Ce projet abrégerait considérablement la durée de ces parties, et ne coûterait aux deux pays que la bagatelle de dix mille livres sterlings ( 250,000 francs). 

Et finalement le club de Londres jouera un match contre un cercle Écossais comme nous l'apprend un journal Britannique parmi d'autres.


13 mai 1824 – Devizes and Wiltshire Gazette - Article que j'ai partiellement traduit en Français

Nous avons indiqué il y a quelque temps que le Club d'échecs de Paris, appelé le Cercle de Philidor, avait lancé un défi au Club d'échecs de Londres pour toute somme que ce dernier pourrait désigner ; les coups devaient être transmis soit par la poste, soit par des courriers extraordinaires.
Le London Chess-Club accepta le défi, nomma un comité de ses propres membres pour diriger les coups, et proposa que la mise soit de 50 guinées par partie. Une réponse fut renvoyée par M. Labourdonnaye, le premier joueur d'échecs de Paris, qui envoya le défi de la part du Club français, déclinant le match, au motif que le Cercle de Philidor était sur le point de se dissoudre.
 
En 1836, La Bourdonnais lance son journal d'échecs Le Palamède, et un des tous premiers articles qu'il rédige est consacré justement au match entre Paris et Londres par correspondance, match commencé deux années auparavant en 1834. La Bourdonnais nous parle également des évènements de la fin d'année 1823. 
 
Le Palamède 1836

UN DÉFI PAR CORRESPONDANCE.
 
On a beaucoup entendu parler de ces interminables parties d'échecs qu'on se léguait eu mourant, en Espagne surtout ; aussi, plusieurs fois on est venu me demander s'il était vrai que j'eusse accepté de continuer une partie par correspondance commencée par Philidor il y a soixante ans. A diverses époques, de forts amateurs d'échecs, séparés par de grandes distances, ont effectivement joué par lettres. 

En 1821, quelques amateurs formèrent un cercle au-dessus du café de la Régence, et le nommèrent cercle de Philidor. M. Deschapelles en était le président , et moi le secrétaire. Nous envoyâmes un défi au club de Londres, laissant nos adversaires maîtres de fixer la somme qu'ils voulaient engager. Les Anglais nous répondirent au bout de trois mois. Dans l'intervalle, quelques divisions s'étaient glissées dans notre cercle, dont le local était trop rétréci. Nous nous trouvâmes dans la nécessité de suspendre le défi. Les journaux anglais s'étaient beaucoup occupés de cette petite guerre ; dès qu'ils virent qu'elle ne s'engageait pas, ils dirent que probablement les Français avaient craint une seconde journée de Waterloo. 

Alors je me décidai à partir pour l'Angleterre, et bien qu'à cette époque je ne fusse regardé que comme de seconde force en France, je donnai un défi à tous les joueurs d'Angleterre. Ils acceptèrent et furent battus.
 
Il y a deux ans, un club d'échecs de Paris a proposé un défi à un club de Londres ; le défi a été accepté, et l'une des parties, la première, a déjà été perdue par les Anglais; l'autre continue, et nous parait belle. Le défi ne se compose que de deux parties. MM. Boncourt, Saint-Amant, Alexandre et Cbamouillet ont supérieurement conduit le jeu français. 
 
Voici les deux parties de ce match entre Paris et Londres, match commencé en 1834 et achevé en 1837 par deux victoires.La partie où Paris est le joueur en second est particulièrement intéressante d'un point de vue historique.C'est en effet après cette partie que la partie du pion Roi un pas devient la partie Française...
Une défense particulièrement appréciée par le joueur Jacques François Mouret qui en était le promoteur. 
 
La première partie est commentée par La Bourdonnais, et la seconde par Saint-Amant, dont les commentaires sont particuliers :-)


[Event "Correspondance"] [Site "?"] [Date "1834.??.??"] [Round "?"] [White "Londres"] [Black "Paris Cercle des Echecs"] [Result "0-1"] [ECO "C01"] [Annotator "de la Bourdonnais"] [PlyCount "54"] {A noter qu'en fait le club de londres avait les noirs et le trait. Pour une lecture moderne de la partie je leur donne les blancs - JOL.} 1. e4 e6 2. d4 d5 3. exd5 exd5 4. Nf3 Nf6 5. Bd3 c5 6. Qe2+ {Ce coup de la part des blancs est une faute. Cet échec fait sortir une pièce aux noirs et place la dame devant le roi, position souvent dangereuse.} Be7 7. dxc5 O-O 8. Be3 {Les blancs, en jouant ce coup, veulent défendre le pion qui a pris le gambit de la dame, et cette défense est très dangereuse; ils auraient mieux fait de roquer et d'abandonner le pion.} Re8 9. Bb5 {Ce coup est très mal joué, il ne sert qu'à faire dégager le jeu de son adversaire.} Nc6 10. Nd4 {En portant à cette case leur cavalier, les blancs pensent gagner un pion ou forcer les noirs à un coup de défense; ils se trompent de nouveau, les coups suivants vont le démontrer} Bxc5 11. Bxc6 {Si les blancs avaient pris le cavalier avec leur cavalier, les noirs n'auraient pas dù reprendre, mais porter leur dame à la troisième case de son cavalier; par ce coup, ils auraient repris leur pion avec une excellente position.} (11. Nxc6 Qb6 $1) 11... bxc6 12. c3 {Les blancs ne peuvent prendre le pion avec leur cavalier, car s'ils le faisaient, les blancs, en jouant leur dame à la 3è case de son cavalier, gagneraient une pièce} (12. Nxc6 Qb6 $1) 12... Bxd4 13. cxd4 c5 14. Qd3 {C'est ici que l'on peut voir combien la position de la dame blanche devant son roi était dangereuse. Les blancs, sur ce coup, en portant leur dame à sa 3è case, jouent encore fort mal; elle eût été mieux placée à sa deuxième case.} Qb6 15. O-O Ba6 16. Qb3 Qxb3 17. axb3 Bxf1 18. Kxf1 Ng4 19. dxc5 Nxe3+ 20. fxe3 Rxe3 21. Nd2 Rae8 22. b4 Rd3 23. Rxa7 {Les blancs, en prenant ce pion et en abandonnant leur cavalier, terminent par une faute grave une partie fort mal jouée dès le début. S'ils voulaient continuer la partie qu'ils devaient perdre infailliblement, il fallait conserver ce cavalier; en le perdant, ont-ils cru pouvoir conduire à dame leurs pions, c'est difficile à croire; il s'est toujours écoulé quinze jours entre chaque coup de cette partie, et il ne faut pas quinze minutes pour voir que les noirs arrêteront facilement les pions des blancs dans leur marche, et resteront avec une tour de plus. Au reste, si toutes les parties par correspondance devaient être jouées ainsi, il faudrait renoncer à ce mode, car cette partie n'est certainement pas un modèle, et ne peut faire faire aucun progrès au jeu; cependant elle a duré près de deux ans.} Rxd2 24. b5 Rxb2 25. b6 d4 26. b7 d3 27. Ra8 Kf8 {Dans cette position, le club de londres a abandonné la partie comme perdue.} 0-1 [Event "Correspondance"] [Site "?"] [Date "1834.??.??"] [Round "?"] [White "Paris Cercle des Echecs"] [Black "Londres"] [Result "1-0"] [ECO "C56"] [Annotator "Saint-Amant"] [PlyCount "78"] 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bc4 {Il y a eu hésitation pour savoir si nous ne jouerions pas le pion de la reine deux pas. C'est un sacrifice momentané qui amène une belle attaque, et dont un exemple se trouve dans les parties jouées il y a quinze ans entre Londres et Edimbourg.} Bc5 4. c3 {Ici se présentait l'occasion de jouer la partie inventée par un Anglais d'une force remarquable, le capitaine Evans. Elle consiste à sacrifier le pion du cavalier de la reine. On retrouve au moins l'équivalent de ce pion dans les avantages de la position quand on joue contre un adversaire qui ne connait pas bien la défense. Ici ce n'était pas le cas.} d6 5. d4 exd4 6. cxd4 Bb6 7. h3 {Le coup a été fortement critiqué par les supériorité d'Angleterre. Nous avons été accusés de jouer un coup de défense, lorsque, ayant eu le trait, nous devions pousser vivement l'attaque. Il est très vrai que c'est un coup de prévoyance; mais on est souvent obligé d'aiguiser ses armes dans l'ombre pour amener les coups qu'on doit porter plus tard jusqu'au coeur de son ennemi. En poussant ce pion de la tour du roi, on évite l'arrivée du fou de l'adversaire, qui, venant se poser à la quatrième case du cavalier de votre roi, gêne votre jeu en forçant trois ou quatre coups de défense, qui font nécessairement diversion à l'attaque et changent momentanément les rôles. Du reste, les blancs n'ont pas eu un seul moment à se repentir d'avoir poussé ce pion, et ils attendent encore la démonstration de la critique un peu hasardée dont on les a poursuivis jusque dans les journaux anglais.} Nf6 8. Nc3 O-O 9. O-O Re8 10. a3 h6 11. Re1 a6 12. b4 Re7 {Sans chercher à blâmer ceux que nous devons nous contenter de gagner, il est permis de trouver ce coup assez faible. Il est la perte bien réelle de deux temps, car cette même tour devra s'en retourner au quinzième coup lorsqu'elle sera attaquée par le cavalier des blancs. On peut considérer ce ocup comme un de ceux qui ont contribué à donner mauvais jeu aux noirs. Cette partie française ne sera pas perdue comme l'autre par de grosses fautes. Les nuances sont ici plus délicates, aussi la partie sera-t-elle toujours plus remarquable que la partie anglaise.} 13. Ra2 Ba7 14. Rae2 Nh7 15. Nd5 Re8 16. Nf4 Ng5 17. Qb3 Ne6 18. Nxe6 fxe6 19. Bb2 Nb8 {Rentrer ainsi dans son jeu parait encore une perte de temps, puisque ce cavalier reviendra au vingt-deuxième coup occuper la case qu'il vient d'abandonner au dix-neuvième. Peut-être aussi est-ce une nécessité cruelle imposée par la position. Les noirs doivent craindre de voir pousser le pion de la reine, qui forcerait le pion de leur roi et donnerait une entrée dangereuse dans le jeu.} 20. a4 Bd7 21. Qc2 Re7 22. Ba2 Nc6 23. Bc3 Rf7 24. d5 Rxf3 25. dxe6 Qh4 26. exd7+ Kh8 27. Be6 {Il est évident qu'en prenant la tour avec le pion du cavalier du roi on gagnerait la pièce; mais alors les nours avaient la remise en donnant échec au roi à la sixième case du cavalier de leur roi. Ayant une tour de moins, ils se contentaient forcèment de cet échec perpétuel. Ils n'en eussent pas moins perdu le défi, puisque nous avions gagné l'autre partie; mais l'amour-propre était moins froissé. Ce sentiment, qui leur faisait désirer une défaite plus prompte mais moins complète, nous a empêché d'y consentir. Notre partie étant encore meilleure que celle de nos adversaires, nous avons voulu combattre et remporter une pleine victoire. Négligeant donc la question financière, nous montrons l'ambition de gagner les deux parties. Jusqu'à présent les chances sont belles, et, sans trop de présomption, on peut se flatter de voir le succès couronner la noblesse de l'intention. Il n'y a pas eu unanimité parmi les actionnaires sur la manière d'apprécier la conduite de la commission. Si la responsabilité doit peser plus particulièrement sur un membre de la commission, l'auteur de cet article ne la décline pas; il a été conséquent avec l'esprit dans lequel il a toujours envisagé le défi: secondaire sous le point de vue pécuniaire (quoiqu'il soit le plus fort actionnaire), mais essentiel surtout comme suprématie nationale.} (27. gxf3 Qg3+) 27... Qg3 28. Ba1 Raf8 29. Bf5 Bb6 30. Qd2 Rf4 31. Rc1 Qg5 32. Kh1 Rxf2 {On reprend le pion qu'on avait de plus; mais on le regagnera plus tard, et en attendant, on a fait doubler le pion du cavalier, ce qui sera un grand désavantage pour les noirs.} 33. Qxg5 hxg5 34. Rxf2 Bxf2 35. b5 {La partie en est là aujourd'hui. Nous attendons la réponse à notre trente-cinquième coup. Notre jeu est très beau; il n'y a qu'une distraction qui puisse le compromettre. Dans les exercices que font les divers amateurs en jouant entre eux cette partie, c'est presque toujours le jeu des blancs, même dirigé par une force inférieure, qui gagne la partie. Aussi dans notre camp est-on plein de confiance, et les actions sont considérablement à la hausse. On peut espérer la solution dans une quinzaine de coups, ce qui fera encore une année, et comme nous commençâmes en février 1834, si nous ne terminons qu'au printemps 1837, ce sera un peu plus de trois ans. On sent bien que de pareilles parties ne peuvent se recommencer tous les jours. En voilà sans doute pour quelques années, et ce seront nos neveux qui offriront la revanche. Il est un témoignage que nous nous plaisons à rendre publiquement à nos adversaires, c'est qu'ils ont été très beaux joueurs et que nos rapports avec eux nous ont été extrêmement agréables. Notre courtoisie n'a pas dégénéré depuis cent ans, et l'esprit révolutionnaire des deux pays ne leur a pas fait négliger les procédés chevalresques de leurs ancêtres dans cette seconde bataille de Fontenoi. Saint-Amant} axb5 36. axb5 Nd8 37. Rxc7 Kg8 38. Bg6 Bb6 39. Rc8 Ne6 { le club de Westminster a laissé passer le délai fixé pour répondre, nous devons croire qu'il a abandonné la seconde partie, qui était au reste dans un état désespéré} 1-0