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lundi 24 octobre 2022

Complément à la lettre du 8 mai 1855 d'Arnous de Rivière à von der Lasa

Dans mon précédent article, Arnous de Rivière parle d'un article au sujet de Saint-Amant dans le journal Le Sport en 1855. Le contexte est celui que j'ai expliqué : selon Jules Arnous de Rivière, Saint-Amant fait semblant de se préparer pour le tournoi international d'échecs de Paris prévu en cette année 1855, alors qu'il torpille le projet par ailleurs.
 
Il écrit dans sa lettre : Le Sport a publié des petits articles de lui où il se vante de vouloir prendre part à la lutte et annonce qu’il s’est remis à jouer contre M. Devinck pour pratiquer cette forme « d’entrainement » qui est si nécessaire quand on veut s’engager dans un défi aussi sérieux.


Et comme vous pourrez le constater un peu plus loin, l'article du journal Le Sport est particulièrement flatteur pour Saint-Amant, nous sommes à la limite de la flagornerie ! Il n'est pas impossible que ce soit lui-même qu'il l'ait rédigé (comme le laisse entendre Jules Arnous de Rivière). Notez que les parties, dont il est question, ne seront pas publiées.
 
Au sujet de l'adversaire de Saint-Amant, François Jules Devinck, je vous renvoie à la petite biographie écrite par Dominique Thimognier sur son site Héritage des Échecs Français. Sa page Wikipedia est également intéressante.

François Devinck
Album des députés du Corps Législatif entre 1852 et 1857

Voici donc l'article en question dans le journal Le Sport, où Saint-Amant fut le chroniqueur d'échecs de 1855 à janvier 1862 quand il cède sa place à Jean Préti (futur fondateur de la revue La Stratégie). Plus exactement le nom de Saint-Amant apparait pour la première fois dans le numéro 7 du Sport le jeudi 2 novembre 1854, où il rédige un article au sujet d'une chasse à l'ours en Californie ! Nous sommes loin du jeu d'échecs !


Le Sport - 29 mars 1855 - Gallica

Échecs

Depuis un mois, les habitués du Cercle des échecs ont suivi avec un vif intérêt une série de parties entre MM. Saint-Amant et Devinck. Le grand maître faisait avantage de pion et trait à son habile adversaire, qui passe, depuis vingt-cinq ans, pour un des meilleurs stratègiciens (sic) de l’échiquier français. Élève de La Bourdonnais, il a soutenu d’une pratique assidue l’étude approfondie de la théorie, aussi peut-on dire qu’il a apporté à la culture des échecs la même distinction que dans ses plus graves occupations magistrales et législatives.

M. Saint-Amant a fait ces quelques parties en vue de suivre nos avis sur l’entrainement, dans la probabilité du grand tournoi de l’Exposition. D’après le résultat, le maître n’aurait rien perdu de la puissance de ses brillantes facultés. Nous donnerons plus tard deux ou trois des meilleures parties, que nous tâcherons de livrer avec des annotations, dignes à la fois des deux célèbres joueurs et des lecteurs du Sport.

samedi 20 juin 2020

Lettres de Lionel Kieseritzky (3 sur 3)


Troisième et dernière partie des lettres de Lionel Kieseritzky, traduites de l'allemand par Frank Hoffmeister.

Cet article correspond aux extraits des lettres 10 à 16 publiées par Friedrich Amelung en 1889 dans la revue Baltische Schachblätter (le document pdf se trouve en bas de la page indiquée par ce lien).

Friedrich Amelung

Un relatif confort à Paris

Kieseritzky n'a pas trouvé de "travail" comme il le souhaitait (professeur de mathématiques ou d'allemand) et vit exclusivement du jeu d'échecs. Sa situation s'améliore.

Lettre n°10 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Il s'agit de la lettre où Kieseritzky parle le plus de son activité échiquéenne qui semble débordante en 1846. Il commence par évoquer son livre "50 parties jouées au Cercle des Échecs et au Café de la Régence".
Rappelons que le Cercle et le Café ne forment qu'une seule et unique adresse.
Les joueurs d'échecs jouent au quotidien dans le café au rez-de-chaussée, tandis que le Cercle, réservé à ses membres et nettement plus confortable, se trouve au 1er étage.

Entête du factum - 1853 Source BNF - pour l'expulsion du Café de la Régence de la Place du Palais-Royal

Il parle ensuite d'un futur voyage qu'il fera à l'été 1846 à Londres et un match qui n'aura jamais lieu est évoqué avec Staunton.

Puis il indique avoir reçu un cadeau exceptionnel à titre de remerciement de la part du Cercle des Échecs. Kieseritzky évoque une possible arrivée de son frère et de sa sœur à Paris.
Ce n'est pas indiqué dans ce passage, mais ils essayent de vendre leur maison à Dorpat.
Kieseritzky reste toujours solitaire et loin de son pays natal.

Paris, le 26 mars 1846

Mon cher frère !

Juste après Pâques, un petit livre que j’ai écrit va paraître, qui contient 50 parties avec annotations. Le prix pour ceux qui y ont souscrit (j’en ai déjà 170) est 2,5 Francs, mais les autres lecteurs devront payer 3 Francs. Je compte faire imprimer 1000 exemplaires, ce qui va me coûter 400 Francs. Je ne peux pas les vendre tout de suite, mais je compte trouver plus d’acheteurs à Londres, où je vais aller en été. 

J’ai reçu tellement d’invitations généreuses, que je ne peux plus les ignorer. La période actuelle m’est favorable pour m’y rendre : pour le moment tous les membres du Parlement et la haute société se trouve dans la capitale. M. Georges Walker, même s’il n’est pas le plus fort joueur d’Angleterre, mentionne mon nom dans chaque édition du Bell’s Life – et il a une grande influence et une bonne réputation. Nous avons une conversation agréable par lettres. 

J’ai aussi les meilleures relations avec M. Staunton, le plus fort joueur et rédacteur du « Chess Player’s Chronicle » et de la colonne échiquéenne de l’Illustrated News. Quand il était à Paris la dernière fois, je lui ai lancé un défi, mais il n’avait pas le temps, bien que j’eusse déjà un soutien de 1.200 Francs. 

A Londres il me faudra jouer contre lui, même si la raison principale de mon voyage sera de diffuser mon œuvre et de donner des leçons qui sont très bien payées là-bas. J’ai aussi l’intention de jouer plusieurs parties à l’aveugle avec Mr. Harrwitz de Breslau, qui est assez fort déjà dans cette discipline. Nous avons déjà joué 15 parties : j’ai gagné 11, perdu 2, fait une remise et une partie n’était pas terminée. Sa façon de jouer est très réfléchie. 

Pendant l’hiver nous avons organisé chaque mercredi soir une séance où je devais donner une leçon sur les échecs ; en plus nous avons joué des parties écrites entre le Cercle et la Café de la Régence qui sont très près. De temps en temps nous avons aussi joué par équipe de 4 membres, chacun faisant un coup alternativement. Mais les parties à l’aveugle ont été les plus applaudies. 

La Commission du Cercle a pris une décision tout à fait nouvelle. Imagine-toi, cher frère, que sans préparation ni calcul, elle a décidé de me confier une médaille d’honneur, pour exprimer leur gratitude. Deux jours après l’arrivée de ta lettre, un mercredi soir, avant le commencement du cours j’ai été convoqué par la Commission et ils m’ont offert ce prix. Je ne sais pas pourquoi – peut-être étais-je pris par cette empathie ou par un chagrin qui pèse sur moi – mais j’ai quitté la salle et j’ai pleuré. 

Si quelque chose est capable de soigner une souffrance, alors de telles manifestations en sont une bonne méthode. Ni Philidor, ni Deschapelles, ni La Bourdonnais, tous les trois Français de naissance, n’ont reçu une telle médaille – et moi, un étranger, je la reçois comme une preuve de sympathie et de reconnaissance, que je n’ai pas demandée. 

Je suis moi-même en partie concernée, mais je pense que nos compatriotes devraient reconnaître cet honorable trait des Français avec joie. La médaille porte la phrase : Le Cercle des Echecs à M. Kieseritzky, Paris 1846. Et le revers avec un symbole : « aux sciences physiques et mathématiques ». 
La médaille est faite en argent, porte de l’or, est très belle, et elle m’a été confiée par le Président Devinck avec un billet de 500 Francs. 

Le voyage à Londres doit être un grand succès, et je vais devenir rédacteur d’un nouveau journal sur les échecs, dans quelques temps. Cela va me rapporter 1000 Francs. S’y ajoute mes travaux imprimés, mes leçons, les gains des parties, et la somme totale devrait suffire pour nous deux.

Les usages et coutumes ici sont tellement différents de les nôtres, et c’est pourquoi vous allez au début les détester. Mais on s’adapte et je dois avouer que je trouve des choses plus agréables que chez nous, même si je n’ai pas perdu l’amour pour ma ville natale. D’abord le climat. Le plus grand froid fut le 15 décembre 1840 quand le corps de Napoléon a été rapatrié à Paris. Il y avait 15 Réaumur . Normalement cela ne fait pas moins que 8-10 degrés. 

Le café et le sucre est moins cher que chez nous, mais en revanche la viande, le poisson, la beurre, le lait et les œufs sont plus chers.  Du pain et les légumes sont comparables et aussi l’éclairage. On a assez de fruits, mais pas toujours bon marché. On peut trouver des vêtements très chics et bien faits, ce qui est meilleur. Les appartements sont chers. Je paye 28 Francs par mois, mais je reçois du linge et de petits services. 

Pour m’épargner des frais je serais enclin de vous loger à Belleville et non à Paris même. Il y a un seul mur entre les deux, et c’est pourquoi Belleville est bien comme Paris. La seule différence est que les loyers sont beaucoup plus attractifs et l’air y est plus sain.

La raison principale pour laquelle je souhaite vous voir là-bas, et notamment Lydie, est que le mécanicien Schweig, habite là-bas, un de mes très vieux amis. Pour toi j’ai aussi quelques perspectives : d’abord tu peux m’assister dans mes travaux, et puis je t’ouvrirai des possibilités afin qu’on reconnaisse tes mérites après une si longue attente. 

Je ne pourrai rien faire chez l’académicien Cauchy, bien que je suis allé 8 fois chez lui et que je lui ai parlé 3 fois de toi. Cet homme est tellement débordé par ses travaux qu’il ne reçoit personne, sauf si on le sollicite chaque jour. 

Le mathématicien Binet, un ami d’environ 40 ans, ne pourra rien faire non plus, bien que j’ai été chez lui en personne, lui ai écrit et ai même apporté une lettre de son frère, l’académicien. Si tu étais sur place, tu pourrais facilement rencontrer des hommes utiles. 

J’espère quitter Paris pour Londres dans trois semaines, mais je donne ordre que toutes les lettres doivent m’être envoyées là-bas. Ton problème sur les échecs n’est pas totalement correct, parce qu’on peut mater déjà dès le premier coup (e3-e5). L’idée est de mater aussi vite que possible, pas avec une méthode particulière. 

Je t’envoie quelques exemplaires de mon projet, avec lequel on peut voir des symboles pour les pièces d’échecs et qui reprennent leur façon de bouger (…). 

Dans la  traduction de l’excellente œuvre de Lewis, mon ami Witcomb a utilisé cette description pour la première fois. Tu vas en recevoir une copie, l’autre est pour Carlos et la troisième pour Schwartz ; je n’ai pas des nouvelles d’eux depuis longtemps. 

Maintenant, quand j’écris cela, le garçon du Cercle m’appelle, me disant que quelqu’un souhaite me parler au Café. Je descends et je trouve Eduard Erdmann. Tu peux fermer toi-même la lettre pour le Comte Kuschelew et l’envoyer. Mais n’oublie pas la partie et les projets dedans. 

Vis bien, mon cher frère et me réponds assez tôt, s.t.p.  Ton vieux frère Lionel.

Le livre de Kieseritzky, avec un système de notation de parties d'échecs de son invention qu'il reprendra pour la revue "La Régence"


Lettre n°11 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Kieseritzky est revenu à Paris après un séjour à Londres qu'il n'a manifestement pas trop apprécié.

Paris, le 11/23 octobre 1846

Mon cher et bon frère ! … 

Tu aurais pu déjà envoyer la lettre au Comte Kuschelew, je ne pense pas qu’il soit indispensable de la lui remettre en personne. Tu peux bien demander à Leonhard Stunde de le faire, il vit maintenant à St. Petersbourg. Je ne suis pas d’accord avec ton intention de quitter Dorpat et de venir à Paris. ….

Je ne peux rapporter que peu sur moi-même, même si j’ai fait le voyage à Londres. Mais celui-ci n’était ni agréable ni utile. J’étais presque tout le temps malade et mélancolique. Mon petit livre a été édité, et j’ai déjà envoyé une copie de celui-ci et la traduction de Lewis par mon ami Henry Witcomb à St. Petersbourg.

Tu auras les recevoir par Leonhard Stunde. J’ai encore 700 exemplaires sur moi. Si je pouvais tous les vendre cela serait bien. Mais je pense déjà à de nouveaux travaux … 

Entre-temps j’ai été invité à collaborer pour un journal d’échecs de Berlin et j’ai accepté. 
Le premier article est déjà envoyé. Dans 14 jours nos soirées commencent et vont durer jusqu’à mars. Je me réjouis de cela parce que j’ai besoin d’une opportunité d’exprimer ma gratitude à tous ces gens honorables qui m’ont soutenu ici par leur sympathie et leur reconnaissance... 
Tu peux aussi donner deux exemplaires avec les lettres à Kuschelew. - ….


Lettre n°12 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Nous sommes à la veille de la Révolution de février 1848 qui va faire tomber de Louis-Philippe, roi des français. C'est la fin du Palamède de Saint-Amant qui cesse de paraître en décembre 1847.
Peut-être le laisser-aller de Saint-Amant vis-à-vis du Palamède est dû au fait qu'il se préoccupe plus de son commerce de vin de Bordeaux ?
Kieseritzky parle du projet d'une future revue d'échecs à la place du Palamède.
Il s'agit de "La Régence" qui commencera en 1849.

Paris, le 12/24 janvier 1848

Mon très cher frère ! … 

Maintenant j’ai finalement réussi de payer les frais d’imprimerie de mon œuvre et je suis un homme libre. Mais il y a peu de nouvelles. Ma vie est très monotone. Mon propre appartement, Rue Dauphine No. 24, et le Café de la Régence sont les seules places ou je me rends. 

En revanche, j’ai le plaisir de voir plusieurs de nos compatriotes, et je suis en bons termes avec eux. 
Karl Schmidt, Gendt, et Dittmar habitent dans la même maison - Moritz pas très loin. Celui-ci m’a fait un grand plaisir avec le calendrier 1847 de Dorpat.

Il y aura peut-être bientôt des changements dans ma situation. Le propriétaire du Café et du Cercle, Mr. Vielle, qui m’a toujours démontré sa plus grande amitié, était avec le libraire Barthé, le copropriétaire du journal « Le Palamède », rédigé par St. Amant. 

La négligence avec laquelle le journal a été rédigé a causé le retrait de ces deux personnes. Ils ont laissé au rédacteur le soin de prendre lui-même la décision s’il souhaitait continuer le journal avec tous les risques à son propre compte. Par cela un problème est résolu : à cause des services multiples que Vielle m’a rendu, je ne voulais pas rédiger un autre journal. 

Mais maintenant, mon projet, déjà prévu depuis longtemps, pourrait être mis en œuvre. Le journal lui-même ne va pas gagner beaucoup de sous, mais c’est un moyen formidable de maintenir les relations avec les amis des échecs et d’en trouver des nouveaux. 

Aussitôt que le projet se réalisera je t’enverrai quelques exemplaires à Dorpat ; en revanche on va maintenir ici « das Inland ».  Si le journal peut être transféré par des libraires, mon ami et joueur d’échecs, le libraire Frank, souhaite qu’on l’envoi via Leipzig.


Lettre n°13 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Toujours de la mélancolie chez Kieseritzky. Il dit que tout s'est bouleversé et que la prospérité a disparu. Effectivement l'année 1848 est une année révolutionnaire qui aboutira à l'éphémère deuxième République.

Paris, le 14/26. Octobre 1848

Mon cher bien frère ! 

C’est avec le cœur mélancolique que je t’écris, sans savoir quelle réponse je vais recevoir et si la peste n’aura pas exigé des sacrifices parmi ceux qui me sont les plus proches. 

Je ne trouve pas de mauvaises nouvelles me concernant parmi les informations que Ed. Schulz a reçues, mais l’épidémie n’a pas encore cessée (NDA - Il s'agit d'une épidémie de choléra). Et si elle avait cessée, j’aurai attendu de bonnes nouvelles ! 

Moi-même je vis mélancoliquement et uniformément d’une journée à l’autre. Il y de la paix en moi depuis 4 mois, mais la prospérité et le bonheur ont disparu. Tout s’est bouleversé. J’ai une seule joie, qu’il y ait de nouveau des compatriotes dans mon entourage... 

Si Sigismund Stern va venir de St. Petersbourg à Dorpat, fait avec lui s.t.p une partie des « échecs de guerre », avec notamment les canons, les bateaux, les ponts et les pièces colorées des échecs. Je voudrais aussi bien recevoir : Jaenisch, « Découvertes sur le Cavalier », et le « échecs de guerre » de Hellwich.


La Place du Palais-Royal en 1849 - Source Gallica.

Lettre n°14 - Supplément à Mme Lydia Kieseritzky à Dorpat 

Un témoignage direct sur les émeutes de juin 1848 et le Café de la Régence.

Paris, le 14/26 octobre 1848

Ma chère sœur ! 

Ma vie est simple. 

Dans les jours de juin (NDA – émeutes ouvrières à Paris du 23 au 26 juin 1848), je n’ai souffert de rien, à l’exception du fait que j’ai dormi voire veillé cinq nuits dans la Régence. La circulation était très difficile ; même pendant la journée, de sorte que j’avais besoin d’une demi-heure pour aller de la Régence à la Rue Dauphine, un chemin pour lequel je prends habituellement 8-10 minutes. 

C’est seulement le lundi soir que je fus angoissé. Des prisonniers se sont libérés place du Carrousel, et à cette occasion on a tiré au feu d’un côté à l’autre, même devant le Café, de sorte que 40 à 50 personnes ont perdu leur vie. J’ai veillé toute la nuit chez un blessé et donné des charpies. Maintenant tout est calme. 

Dieu donne ce qui sera le mieux….

La Régence - Par Lionel Kieseritzky.


Lettre n°15 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

La situation politique est toujours tendue à Paris.
Kieseritzky commence à publier la revue "La Régence"

Paris, le 11/23 janvier 1849

Mon cher et bon frère ! 

Je me réjouis de tout mon cœur que tu as commencé à gagner un peu d’argent et j’espère auprès de Dieu que ta situation s’améliore peu à peu. Malheureusement, les événements malheureux de l’année passée m’ont empêché de garder des sous. 

Il y a un état de détresse incroyable chez les commerçants à Paris. Nous sommes bien libérés de la classe corrompue qui a mené tout le pays dans la misère, mais cette pauvre Assemblée existe encore, et ne cède pas de terrain, même si tout le monde dit déjà qu’elle doit s’en aller. C’est pourquoi on devient impatient et on va mettre fin à ce méfait. Déjà la République est l’objet d’un mépris général et sujet de moquerie dans tous les théâtres. 

En ce qui me concerne personnellement, je suis occupé. Je suis maintenant rédacteur en chef du journal échiquéen « La Régence » dont le numéro 2 est dans la presse.  Je voudrais bien t’envoyer un exemplaire quand on aura une bonne occasion. 

Est-ce que Stern ne s’est pas encore montré à Dorpat ? Nous attendons de recevoir « Das Inland » avec impatience. 

Lettre n°16 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Cela fait 10 ans que Kieseritzky est arrivé à Paris. Son frère et sa sœur ont vendu leur maison à un prix bradé pour différentes raisons. Mais maintenant ils essayent de faire annuler le contrat de vente par l'intervention d'un ministre.

Paris, 1849 (NDT - le date n’est pas claire)

… Qu’est-ce que le ministre peut faire dans l’affaire de la maison ? Crois-moi, dans cette affaire le maire de Dorpat est beaucoup plus important que le Ministre. Essaie donc de bien te comporter vis-à-vis de ceux dont tu penses qu’ils sont tes ennemis. Tu vas ainsi rendre le meilleur service pour toi et Lydia. 

Réfléchis au fait qu’il n’est pas bon d’avoir un cœur plein de haine, et qui va encore aigrir le peu d’heures heureuses. C’est quand même une souffrance dont tu peux te libérer toi-même par une seule décision. 

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C'est la dernière lettre.

En 1851 Lionel Kieseritzky se rendra à nouveau à Londres pour le tournoi international à l'occasion de l'exposition universelle. En marge du tournoi et durant un match informel contre Anderssen (vainqueur du tournoi de Londres 1851), Kieseritzky laissera son nom à la postérité du jeu d'échecs comme le perdant de la fameuse partie "immortelle". 1851 c'est aussi l'année où la revue "La Régence" cesse de paraître.

Kieseritzky décède à l'âge de 47 ans en mai 1853 (le 18 ou le 19 mai) pour une raison non déterminée.


Mort de Kieseritskij, Le Grand joueur d'échecs.

Avec un profond regret, nous devons rapporter la mort du célèbre Herr Kieseritzkij, si longtemps la fierté et le protégé du Cercle des Échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de nos jours. Suite à diverses causes douloureuses, pendant de nombreux mois auparavant, il fut obligé d’abandonner toute implication dans le Cercle, son discernement étant affecté, jusqu’à ce que ses amis jugèrent bon de le placer dans ce refuge de l’affligé, l’Hôtel-Dieu, dans lequel il expira le 18 du mois dernier.


samedi 30 mai 2020

Serafino Dubois, un italien à la Régence

Je remercie tout particulièrement Frank Hoffmeister de m'avoir communiqué les documents qui m'ont permis de rédiger cet article.

Celui-ci est basé sur l'autobiographie du joueur d'échecs Italien Serafino Dubois (22/03/1817 - 15/01/1899).
"Quarant'anni di scacchi da campione" publié dans la Rivista Nueva degli Scacchi (1900-1903).



Serafino Dubois est très certainement le plus fort joueur d'échecs italien du XIXème siècle.
Ses mémoires sont très intéressantes, car il se rend à Paris au cours de l'été 1855, à une période où il existe peu de témoignages sur l'activité du Café de la Régence.
La revue "La Régence" s'est arrêtée en 1851, et "La Régence - Journal des échecs" ne reprend qu'en 1856. 1855 correspond à l'année de l'inauguration du nouveau Café de la Régence rue Saint-Honoré.


A ma connaissance, la seule photo (de mauvaise qualité hélas) connue de Dubois

Dans ses mémoires, Dubois explique son intention de venir à Paris du fait de l'organisation d'un grand tournoi d'échecs à l'image de celui de Londres en 1851.
Il était effectivement prévu d'organiser un grand tournoi à l'occasion de l'exposition universelle de 1855. Mais ce tournoi n'aura jamais lieu, et Dubois l'apprend alors qu'il est en route vers Paris.

Rappelons quelques faits :
Au deuxième semestre de l'année 1853 le Café de la Régence est définitivement exproprié de la Place du Palais Royal. Il s'installe pour l'année 1854 à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu, à quelques centaines de mètres.
Le Cercle des Échecs, anciennement situé au 1er étage du Café de la Régence, là où s'était joué le match Saint-Amant / Staunton en fin d'année 1843, s’installe au Palais-Royal.

« Le cercle de la Régence a été obligé de se séparer du café du même nom, par suite de la démolition de la maison située à l’angle de la place du palais-Royal, dont le café occupait le rez-de-chaussée, et le cercle le 1er étage. Le café a émigré provisoirement au fond d’une cour de la rue Richelieu, 21 ; 
le cercle, dans quelques pièces attenantes au café de Lyon, galerie de Montpensier, 6, au Palais-Royal. Ce cercle où se trouvent des gens du grand monde, des illustrations de la magistrature, 
de la science, de la vie littéraire et artistique, est un champ ouvert à l’observation, mais d’un ordre élevé.» 


Paris illustré, nouveau guide des voyageurs – Paris 1855
Google Book

Dubois explique qu'il existe des dissensions entre le Café de la Régence et le Cercle des Échecs.
Et ce sont probablement ces problèmes qui expliquent que le grand tournoi parisien tombera à l'eau.
En tout cas, le Cercle des Échecs reviendra quelque temps plus tard au 1er étage du nouveau Café de la Régence. Frederick Edge (secrétaire de Morphy) mentionne le Cercle à cet endroit dans son livre sur Morphy à Paris en 1858.

Voici comment Dubois décrit la Régence en 1855 (je reprends la traduction de l'italien paru sur le site Europe Échecs)

Notez qu'il est mentionné la présence de tables de billard. C'est dans cette salle que se tiendra la fameuse simultanée à l'aveugle de Morphy le 27 septembre 1858 immortalisée par cette gravure.

« Il est vrai que le café de la Régence a été rénové et embelli avec luxe, décoré de miroirs, divans et autres commodités, mais la proximité bruyante du billard et du domino entrait en conflit avec les méditations silencieuses des joueurs d’échecs. 
En effet beaucoup des anciens habitués m’ont avoué que la Régence avait perdu son âme 
et était devenu ni plus ni moins que l’un de ces nombreux établissements similaires 
que l’on trouve dans cette immense cité. 
Toutefois je fus accueilli avec la plus grande cordialité par le propriétaire M. Vielle qui me connaissait plus que de nom puisque nous avions échangé quelques lettres auparavant. 
J’ai eu l’occasion de connaître plusieurs personnalités du jeu et rapidement je pus me confronter aux meilleurs et autres Préti, Séguin, Budzinsky. J’assistais chaque jour aux luttes de quelques gros papa, qui avant d’être joueur, étaient des dilettantes enthousiastes et bons vivants, le doux et affable Saint Elme le Duc et ce cher vieux Doazan, plein d’esprit, qui m’invita aussitôt chez lui pour me présenter à De Rivière, une nouvelle étoile qui venait de naître au firmament des échecs.»

Dans sa biographie Dubois évoque ses matchs au Café de la Régence contre les plus forts de l'époque. Et ce n'est pas compliqué, selon Dubois il obtient un score positif contre tous les joueurs de la Régence contre qui il a joué !

Il cite Jules Arnous de Rivière, le polonais Budzinsky (un joueur maigre, mais nerveux et émotif, 
et qui se met en colère lorsqu'il rencontre la défaite. Il connait peu les ouvertures mais son jeu est tenace et plein de ressources, selon Dubois), Seguin, Lécrivain, Lequesne, etc. tous avec un score positif en sa faveur, malgré ce qu'en dit l'Illustration du 11 août 1855 et qu'il conteste dans ses mémoires.


L'Illustration - 11 août 1855

Il parle également d'un joueur appelé Montigny, maigre, sans barbe, portant des lunettes, avec une physionomie intelligente et un peu espiègle.
Il jouait avec la plus grande vitesse, ce qui lui a valu des triomphes inouïs avec des joueurs plus faibles, à tel point qu'il était surnommé "Le petit Le Bourdonnais".

Rappelons que la plupart des parties se jouent à enjeu d'argent, 50 centimes étant une somme courante pour une partie. Un journal quotidien comme "La Presse" coûte 15 centimes au numéro, et on peut estimer 50 centimes de franc de l'époque à environ 10 euros actuels.

Source : Gallica

C'est l'occasion pour lui de rencontrer des joueurs italiens installés à Paris ; Jean Preti de Mantoue (futur fondateur de La Stratégie), Tassinari de Faenza (joueur très prometteur décédé trop jeune à 44 ans en 1856 lors de son retour en Italie), Lustro Levi de Modène (élève d'Ignazio Calvi).

Il décrit également Devinck, "un des joueurs les plus solides de la vieille école Française", député et connu pour sa fabrique de chocolat, mais également Jules Grévy, futur président de la République, avec qui il joue quelques parties "un joueur de belle force".


Quelques mots sur le Cercle des échecs (Dubois y passe au cours de l'été 1855) :
"(...) lieu de rencontre aristocratique du jeu d'échecs, alors situé au Palais Royal.
A cette époque c'était presque désert, les 410 membres étant presque tous à la campagne ou à l'étranger. La figure de proue est toujours Saint-Amant, bien qu'il soit presque entièrement retiré de la pratique du jeu à cause de ses affaires."

Dubois y rencontre quand même "le brillant Schulten, le solide Brooke Greville, le vicomte de Vaufreland, le vieux Delondre docteur de La Bourdonnais, Devinck, Hersent, le comte Isoard (futur adversaire de Morphy lors de la fameuse partie de l'opéra)"

Il parle également de Delannoy, célèbre chroniqueur échiquéen français du XIXème siècle.
"Un jour à l'estaminet, cet agréable visage de Delannoy arriva par hasard. Quelqu'un lui parla de moi et suggéra de jouer avec moi. Ce n'était pas un joueur fort; son point fort, c'est bien connu, était la plume. A cette proposition de jouer, il se leva pour dire que les joueurs de l'époque étaient lents comme des tortues, mais que si j'avais voulu jouer en faisant un coup toutes les minutes, il m'aurait donné la Tour."

Il indique avoir "eu de la chance de rencontrer Alfred de Musset, passionné par le jeu, grand admirateur de Ristori (qu'il préférait beaucoup à Rachel), et il a toujours suivi ses pérégrinations en province."

Dubois joue plusieurs fois avec Musset et finit par lui donner l'avantage d'un pion et deux coups.
Voir à la fin de l'article une partie de Dubois contre Musset.

"Il était douloureux, cependant, de voir une si belle et si rare intelligence avec une bouteille d'absinthe toujours à ses côtés, tombant de temps en temps sous la table ivre de cette terrible liqueur, qui peu de temps plus tard l'emporta encore jeune au sépulcre.
Une fois, après avoir perdu deux ou trois parties avec moi, il commença à devenir fou et m'apostropha :
- Eh ! Cher Monsieur, pensez-vous que vous êtes un La Bourdonnais parce que vous m'avez gagné avec l'avantage d'un pion et deux coups ?
Ne savez-vous pas que la Bourdonnais m'a donné le Cavalier mais aussi la Tour et m'a battu à plate couture ?
- Je le crois très bien, répondis-je calmement, mais ce que je voudrais que vous ne croyiez pas, c'est que je n'ai aucunement la prétention de me croire être un 
La Bourdonnais que je n'ai jamais été, que je ne suis pas et que je ne serai jamais".
Cette déclaration explicite semble le calmer, puis de plus en plus apaisé il ajoute 
"Oh ! Alors c'est autre chose, et je crois, pour ma part, que nous resterons toujours de bons amis"
Alors que le champagne arrivait, il reprit son thème préféré, Ristori, et il souhaita que nous buvions à la santé de la grande actrice."

Dubois indique : "Les Italiens triomphent sur toute la ligne à Paris : Verdi à l'Opéra, Ristori aux Italiens et Dubois à la Régence"

Me trouvant si proche de l'Angleterre, j'aurais eu un grand plaisir d'aller à Londres pour me battre avec les joueurs de premier ordre qu'elle abrite. Mais avec toute ma bonne volonté j'ai dû rester de ce côté du détroit. (...) C'est M. Staunton qui ma déconseillé de venir car j'y trouverai le désert.

Et Dubois part de Paris vers la fin du mois d'octobre et poursuit son voyage en Europe en passant par Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence, Strasbourg, avant de rentrer en Italie.


[Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "De Musset, Alfred"] [Black "Dubois, Serafino"] [Result "0-1"] [ECO "C33"] [PlyCount "48"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Bc4 Qh4+ 4. Kf1 g5 5. Nf3 Qh5 6. Nc3 Bg7 7. d4 Ne7 8. e5 Nbc6 9. Ne4 g4 10. Nfg5 O-O 11. Bxf4 h6 12. Ng3 Qh4 13. N5e4 Na5 14. Be2 f5 15. Nf2 Nd5 16. Bd2 f4 17. Nge4 Ne3+ 18. Bxe3 fxe3 19. Qe1 d5 20. g3 Qh3+ 21. Kg1 exf2+ 22. Nxf2 Rxf2 23. Kxf2 Nc6 24. c3 Bf5 0-1 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Lecrivain, M."] [Result "1-0"] [ECO "C23"] [PlyCount "31"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. Bc4 Bc5 3. b4 Bxb4 4. f4 exf4 5. Nf3 Nc6 6. c3 Bc5 7. d4 Bb6 8. Bxf4 d6 9. O-O Nge7 10. Ng5 O-O 11. Qh5 h6 12. Nxf7 Rxf7 13. Qxf7+ Kh8 14. Bxh6 gxh6 15. Rf6 Ng8 16. Rg6 1-0 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.07.20"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Arnous de Riviere, Jules"] [Result "0-1"] [ECO "B21"] [PlyCount "96"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 c5 2. f4 e6 3. c4 Nc6 4. Nf3 f5 5. e5 Nh6 6. Nc3 Be7 7. Be2 O-O 8. O-O a6 9. d3 b6 10. b3 Bb7 11. h3 Qc7 12. Be3 Rad8 13. a3 d5 14. exd6 Bxd6 15. Ng5 Rf6 16. Qd2 Nd4 17. Bxd4 cxd4 18. Na4 Bc6 19. Nb2 e5 20. fxe5 Bxe5 21. Bf3 Bg3 22. Bxc6 Qxc6 23. Rf3 f4 24. Ne4 Rg6 25. Nxg3 fxg3 26. Raf1 Qd6 27. Qb4 Qxb4 28. axb4 b5 29. c5 Re6 30. Rxg3 Re2 31. Rf2 Rxf2 32. Kxf2 Nf5 33. Rf3 Ne3 34. Rxe3 dxe3+ 35. Kxe3 Kf7 36. d4 Re8+ 37. Kf4 Ke6 38. Ke4 Kd7+ 39. Kd5 Re3 40. Nd1 Rxb3 41. Nf2 Rxb4 42. Nd3 Rb3 43. c6+ Kc7 44. Nc5 Ra3 45. Ne6+ Kc8 46. Kc5 Rc3+ 47. Kb6 b4 48. d5 Rd3 0-1 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.09.05"] [Round "?"] [White "Arnous de Riviere, Jules"] [Black "Dubois, Serafino"] [Result "0-1"] [ECO "B01"] [PlyCount "52"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 d5 2. exd5 Nf6 3. Bb5+ Bd7 4. Bxd7+ Qxd7 5. c4 c6 6. dxc6 Nxc6 7. Nf3 e5 8. O-O e4 9. Re1 O-O-O 10. Ng5 Qf5 11. Nxf7 Bc5 12. Rf1 Ng4 13. Nxh8 Nxf2 14. Qe1 Rf8 15. d4 Bxd4 16. Nd2 Nd3+ 17. Kh1 Nxe1 18. Rxf5 Rxf5 19. h3 e3 20. Ne4 Rf1+ 21. Kh2 Be5+ 22. g3 Nd4 23. h4 h5 24. Ng5 Nef3+ 25. Nxf3 Rf2+ 26. Kh3 Nxf3 0-1 [Event "Paris consultation"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Brunswick/Casabianca/Preti"] [Result "1-0"] [ECO "C33"] [PlyCount "51"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Bc4 Qh4+ 4. Kf1 g5 5. Nc3 Bg7 6. d4 c6 7. Nf3 Qh5 8. e5 b5 9. Bb3 h6 10. Ne4 Bf8 11. d5 c5 12. Qe1 a5 13. Bd2 b4 14. d6 Ba6+ 15. Kg1 Nc6 16. Nf6+ Nxf6 17. exf6+ Kd8 18. Ne5 c4 19. Nxc6+ dxc6 20. Qe5 cxb3 21. Qxa5+ Ke8 22. Re1+ Be2 23. Qc7 Rd8 24. Qxc6+ Rd7 25. Qc8+ Rd8 26. d7# 1-0

jeudi 21 juin 2012

L’arrivée de Paul Morphy au Café de la Régence

Au début l’été 1858, le génial Paul Morphy se rend en Europe pour affronter les plus forts joueurs d’échecs du vieux continent.
Ce voyage devint par la suite une véritable légende dans l’histoire du jeu d’échecs tant fut grande l’aura de Paul Morphy après cette tournée européenne.
Il se rend d’abord à Londres, mais après de nombreuses tergiversations de la part d’Howard Staunton, le plus fort joueur britannique, la rencontre n’a pas lieu.
(Paul Morphy)

Paul Morphy se rend alors à Paris et il passe nécessairement au Café de la Régence.
Il est important de vous rappelez ou bien de vous apprendre que Morphy était originaire de la Nouvelle-Orléans, peuplée alors de nombreux colons d’origine française.
Ainsi, grâce à sa mère Paul Morphy maîtrise parfaitement le français quand il arrive à Paris, ce qui jouera sans aucun doute sur sa popularité.
Paul Morphy a alors 21 ans et il est accompagné dans ce voyage de son secrétaire et ami Frédérick Edge.

Si vous parlez l’anglais, je ne peux que vous recommander de consulter ce site américain d'une très grande richesse dédié à Morphy.
Vous trouverez également sur Google Book le livre dont je cite de larges extraits ci-dessous.

Pour gagner un peu de temps, je me suis servi de la traduction partielle d’extraits que l’on trouve dans le cahier du CREB, que j'ai déjà cité, dédié au Café de la Régence et j'ai complété avec ma traduction.
Mais j’ignore si le livre a été traduit en français, aussi merci d’avoir de l’indulgence pour ma traduction !


Voici donc des extraits du livre
« Paul Morphy, The Chess Champion,
an account of his career in America and Europe
with a history of chess and chess club
and anecdotes of famous players
by an Englishman - Londres1859 » de Frederick Edge.

Dans le chapitre VII on apprend comment s’est déroulé le voyage de Paul Morphy depuis l’Angleterre jusqu’à Paris.

Dans le bateau qui conduit Paul Morphy et Frederick Edge à Calais, le génial américain a un mal de mer terrible.
Mais l’idée de se mesurer aux meilleurs joueurs français est une perspective qui l’enchante !
Ainsi Morphy indique
« Bien, maintenant je vais rencontrer Harrwitz ! Je le battrai dans les mêmes proportions que j’ai battu Löwenthal bien qu’il soit un meilleur joueur de match que Löwenthal. Mais je jouerai mieux avec Harrwitz ».
Rappelons qu’à défaut de jouer contre Staunton, Morphy écrase notamment Johann Löwenthal à Londres en 1858 sur le score de 10 à 4.
Daniel Harrwitz est un joueur allemand de première force établi à Paris depuis de nombreuses années. Il subira la loi de Morphy comme tout le monde !

A leur arrivée à Calais, ils doivent encore prendre le train jusqu’à Paris par la compagnie du « Chemin de Fer du Nord ».
Ce n’est pas le TGV…
« Et commença le long et morne trajet de dix mortelles heures pour Paris ».  

Puis c’est leur arrivée à Paris, après leur installation à l’hôtel puis un repas au « Restaurant des Trois Frères Provençaux » (NDLR : restaurant disparu qui se trouvait au Palais Royal).
« Je connaissais la capitale Française comme un gamin de Paris (NDLR : en français dans le texte) ; et sans dire un mot à Morphy de mes intentions, je l’emmenais tranquillement dans le bas du Palais Royal, puis passé le Théâtre Français, et tout droit dans le Café de la Régence. »

Le chapitre VIII est dédié à la venue incognito de Paul Morphy et Frédérick Edge au Café de la Régence.
Le Café de la Régence se situe à cet endroit depuis 3 ans environ (voir les articles précédents) et le propriétaire vient de changer (à ce sujet je ferai un article dédié car ma liste de propriétaires est sans doute erronée pour cette période).
Il semble que le Cercle des Échecs, qui avait rejoint l’ancien café de la Régence suite à des difficultés financières en 1841, soit toujours au premier étage de celui-ci au moins jusqu’à la fin 1858 d’après le texte.

Frédérick Edge décrit brièvement les cafés de Paris et ajoute sur le Café de la Régence « Mais le Café de la Régence se démarque des autres ; il est ce qu’il est et même plus. C’est une incarnation de tous les autres (cafés de Paris). »

« Je vais donner un daguerréotype de la Régence comme Morphy et moi-même nous l’avons trouvé, et comme chacun le découvrirait actuellement ».

« La première chose qui attira notre regard, en entrant, fut un nuage dense de fumée de tabac, produit du tabac de Caporal et des cigares de la Régie. La seconde « curiosité » fut un individu massif, avec des épaules titanesques, qui comme nous l’apprîmes plus tard, était Monsieur Morel, ou plutôt comme ils l’appelaient là-bas, « Le père Morel » ou encore « Le rhinocéros ». Ayant fait le tour des flancs de ce gentilhomme, et nos yeux s’étant habitués à cette atmosphère particulière, nous constatâmes que les tables étaient placées si près les unes des autres qu’une seule personne pouvait passer entre elles et que sur certaines on jouait aux échecs, sur d’autres, aux dames, aux cartes, aux dominos. Dans la deuxième pièce, deux tables de billard étaient en pleine action, entourées par d’autres parties d’échecs et de cartes, tandis que le vacarme incessant de la foule semblait rendre impossible toute concentration…

A une table dans la première pièce, une petite foule regardait le concours entre deux amateurs du « noble jeu des joueurs d’échecs » et l’attention de Morphy fut immédiatement captivée.
Je me suis approché de la dame du comptoir et je me renseignais sur qui était présent dans la pièce, et j’appris d’elle qu’un des deux joueurs que Morphy regardait était Monsieur Journoud « Un de nos plus forts », ajouta la femme, comme s’il était évident que j’étais un étranger.
Elle m’informa que Mr Harrwitz était actuellement à Valenciennes, mais souhaitait revenir à Paris à la fin de la semaine, afin de rencontrer Mr. Morphy.
Impassible et ne montrant aucune surprise à la mention de ce dernier nom, elle m’informa volontairement que Mr Morphy était un célèbre joueur Américain, qui avait battu tout les joueurs qu’il avait rencontré, et qu’il était attendu depuis hier. Cette dame était plaisamment volubile, et je l’encourageai ; ceci l’induit à ajouter que Monsieur Arnous de Rivière venait juste de recevoir une lettre d’un ami de Londres, apprenant de lui que notre héro avait quitté la capitale Anglaise, et qu’il était en route vers Paris.

Ayant appris autant que je pouvais que la dame du comptoir pouvait communiquer, je rejoignais Morphy, et nous avons jeté un second regard dans la pièce autour de nous.
Le son de toutes les langues européennes parvenait à nos oreilles, et nos yeux découvraient différents types de peuples. Dans un coin, une troupe d’Italiens parlaient, amicalement sans doutes, avec leur façon rapide et querelleuse. A une des tables de billard, un groupe de Russes, jouaient à leur manière, sans se soucier des auditeurs ; des Américains et des Anglais, des Allemands, Danois, Suédois, Grecs, Espagnols, etc … bavardaient ensemble, sans se soucier des voisins, transformant le café en une véritable tour de Babel. Des quantités de journaux traînaient ici et là – les principaux journaux européens en fait – afin que chaque visiteur, quelque soit sa nationalité, puisse prendre des nouvelles de son pays.

La foule semblait, comme toujours, représenter chaque couche de la société. Il y avait des militaires, du colonel au simple soldat ; un ou deux prêtres, qui semblaient quelque peu hors de leur élément, des individus bien habillés, à l’allure aristocratiques, qui formaient des groupes dans différents coins ; et les invariables piliers de café qui passent la moitié de leur existence dans de tels établissements et l’autre moitié au lit. Le Café de la Régence ouvre à huit heures du matin, mais rien ne se passe, ou peu sans faut, avant midi, en dehors de la visite de quelques clients qui boivent leur café en silence et que l’on ne reverra pas avant le lendemain. Mais à midi les gens commencent à arriver rapidement, à deux heures la pièce est aussi remplie que possible et cela dure jusqu’à minuit.

Le Café de la Régence n’existe dans son lieu actuel que depuis quelques années ; en fait seulement depuis que Louis Napoléon a réalisé de nombreuses et magnifiques transformations dans la capitale française. Auparavant, il se situait, à la porte d’à côté, dans un local nettement moins pratique que l’actuel. Le café est séparé en deux pièces, sur la rue St Honoré ; dans la plus grande, que nous avons décrite plus haut, fumer est autorisé jusqu’à un niveau effrayant, alors que dans l’autre fumer est strictement interdit. La seconde pièce est bien agencée, et le plafond massif est orné des quatre blasons dans les corniches, portant les noms de Philidor, Deschapelles, et Labourdonnais. Le quatrième contient la date de la fondation du café, et le propriétaire a annoncé son intention d’y insérer le nom de Morphy. Peut-être est-ce déjà fait ? »
 
Au moment de notre arrivée à Paris, le Cercle des Échecs, ou dans d’autres mots, le club d’échecs, se trouvait au dessus du café. L’association avait trois pièces réservées pour les échecs, et une pour le billard ; et Saint-Amant, Devinck, Guibert, Preti, Doazan, Delannoy, Seguin et Lécrivain étaient parmi les membres.
Mais la plus grande pièce en bas des escaliers les empêchaient de recevoir le plus grand nombre, et le loyer étant très élevé et les revenus très faibles, ils abandonnèrent leur quartier à la fin de l’année (NDLR : 1858) et se trouvent maintenant dans le café en bas.

Morphy n’annonça pas son arrivée lors de sa première visite, préférant la repousser au jour suivant.
Quand il fut connu que le si attendu joueur soit à Paris l’excitation fut à son comble ; les Français aiment l’excitation. M. de Rivières n’était pas là ces derniers temps, mais nous avons trouvé Messieurs Lécrivain, Journoud, Guibert, et de nombreux joueurs de niveau cavalier ou tour (NDLR : difficile de traduire. Le texte indique knigth and rook-players. Voir un article précédent au sujet de la classification des joueurs à cette époque).
Le premier nommé des gentlemans, à la demande générale, s’offrit lui-même comme le sacrifice initial, acceptant l’avantage d’un pion et de deux coups, et réussi à remporter deux parties sur les six ou sept qu’il joua avec Morphy.
Alors Mr Rivière arriva et fit le coup, joua une Ruy Lopez, qui se termina en partie nulle ; par la suite il fut suivi par M.Journoud, qui, bien qu’il soit un des meilleurs joueurs Français, échoua à remporter une victoire. Morphy avait posé ses marques, et tout le monde attendait l’arrivée de Herr Harrwitz qu’ils espéraient voir s’amuser.   

A suivre...   

lundi 26 décembre 2011

Le sport à Paris en 1854 (1ère partie)

Voici un texte intéressant que j’ai trouvé sur Google book au sujet du « sport à Paris » en 1854.
L’auteur, Eugène Chapus, signe dans cet ouvrage un long article sur le jeu d’échecs à cette époque.
Son article se décompose en trois grandes parties.

1)   Historique de la domination des joueurs français depuis près d’un siècle. L’auteur parle notamment du Chevalier de Barneville, du jeu à l’aveugle, de Labourdonnais.
2)   Des considérations diverses sur le cercle de la rue Ménars (notamment les conditions d’adhésion et le match entre Saint-Amant et Staunton) ainsi que sur le Café de la Régence.
3)   La dernière partie de l’article est relative à l’histoire des échecs et en particulier la fameuse histoire (le poncif pourrait on dire) des grains de blé et des cases de l’échiquier.

Je ne donnerai pas la troisième partie sur ce blog (c’est hors sujet pour ce blog :-)), mais j’ai découpé en deux articles les deux premières parties du texte d’Eugène Chapus.

Pour cette première partie, le jeu à l’aveugle apparaît comme une prouesse hors du commun. C’est également l’enjeu d’une « polémique » pour savoir qui de Philidor ou de Labourdonnais est le plus fort joueur.

Source Google book.
Le sport à Paris
Ouvrage contenant
Le Turf – La chasse – Le tir au pistolet et à la carabine – Les salles d’armes – La boxe, le bâton et la canne – La lutte – Le jeu de paume – Le billard – Le jeu de boule – l’équitation – La natation – Le canotage – La pêche – Le patin – La danse – La gymnastique – Les échecs – Le whist, etc

Par EUGENE CHAPUS – PARIS 1854



Les clubs.
Le club des Échecs.

Paris a été longtemps en possession d'une gloire sans rivale dans l'art de jouer aux échecs. Sa supériorité sur les autres capitales de l'Europe était écrasante, grâce aux hommes extraordinaires qui, pendant un intervalle de quatre-vingt-dix ans, ont tenu successivement le sceptre que nul n'osait leur disputer.

Tout le monde connaît le nom de Philidor, cet homme qui fut doué d'une aptitude si merveilleuse pour la musique et pour les combinaisons de l'échiquier.
Il pouvait jouer sans voir trois parties simultanément avec trois adversaires différents. Philidor est la grande figure des annales de l'échiquier.

On lit à ce sujet, dans un opuscule anglais intitulé Chess London printed for Robinson : « Hier, au club des Échecs, rue Saint-James, M. Philidor a fait une de ces étonnantes parties pour lesquelles il a tant de réputation. Il a joué à la fois trois parties différentes en tournant le dos aux échiquiers.
Ses adversaires étaient M. le comte de Bruhl, M. Bowdler, les deux plus forts joueurs de Londres, et M. Mazères. Il gagna M. le comte de Bruhl en une heure vingt minutes, et M. Mazères en deux heures; au bout de sept quarts d'heure, l'avantage était égal entre M. Philidor et M. Bowdler.

« L'autre partie fut faite avec le comte de Bruhl, M. Jemnings et M.... Esq.... Il rendit un pion à ce dernier et le laissa commencer. Le comte et Philidor furent à partie égale, les deux autres perdirent.
« Philidor joue avec une exactitude admirable, et souvent corrige les fautes de ceux qui ont l'échiquier devant eux. »

A partir de l'époque où commença la réputation de cet homme dont les tours de force intellectuels éclipsent tous ceux de Pic de la Mirandole, jusqu'en 1840, la prééminence de Paris aux échecs se soutint, grâce à des illustrations nombreuses et brillantes.

Chose étonnante, non seulement les graves encyclopédistes, mais les beaux esprits de la fin du XVIIIème siècle jouaient aux échecs avec distinction : témoins J. J. Rousseau et Marmontel.
Mais beaucoup des hommes célèbres de la Révolution, notamment Danton et Barrère, y jouaient également bien. Mirabeau et son secrétaire, M. Duperray, étaient de seconde force. Robespierre aimait ce jeu, mais s'en acquittait fort mal. Son grand plaisir, en se rendant assidûment dans les cafés où il y avait académie en permanence, semblait être d'assister aux échecs au roi qui se formulaient par : « Échec au tyran, » selon les nécessités du temps.

Entre cent autres, le chevalier de Barneville s'est fait une place à part parmi tous les joueurs célèbres de Paris : d'abord au café de la Régence, où il allait se mesurer avec Philidor et J. J. Rousseau, en 1768; en 93, avec Louvet de Couvray, au café Corazza, dans le Palais-Royal, ou avec M. de Robespierre, au café de la Terrasse des Feuillants, dans le jardin des Tuileries; enfin, en 1840, à soixante quinze ans d'intervalle, au club des Échecs, rue de Ménars, où il eut successivement pour adversaires MM. Boncourt, Deschapelles, de Jouy, Saint-Amant, Devinck, le membre actuel du Corps législatif, et même le grand Labourdonnais.

« Rien n'était frais et rose, dit Méry quelque part, comme la figure de ce vieillard dont l'âge fabuleux gardait son mystère, et dont l'acte de naissance avait été heureusement incendié dans un carton d'état civil. Au coup de midi, il entrait au club avec l'exactitude d'une aiguille de Bréguet : un sourire illuminait les joues enfantines du vieillard; ses doigts frissonnaient de plaisir en dispersant les pions et les pièces. Sa vie électrique ranimait ce corps et relevait cette tête sur laquelle cinquante ans d'orages avaient passé. De minute en minute, le salon se peuplait d'amateurs, et tous regardaient avec attendrissement ce contemporain de Philidor, ce vainqueur de J. J. Rousseau et de Robespierre, ce Mathusalem de l'échiquier, toujours jeune, toujours dispos, toujours alerte dans la mêlée des soldats d'ivoire, toujours prêt à l'attaque et à la défense, toujours retrouvant ses forces de la veille pour les combats du lendemain. On aurait dit que la mort, passant dans la rue de Ménars et regardant aux vitres du club, disait : « Il serait vraiment « trop cruel d'emporter cet homme si heureux de son plaisir quotidien ! Allons frapper ailleurs. »

Un jour midi sonna à la pendule du club, et le chevalier de Barneville ne parut pas. « Il doit être « mort, dit M. Sasias. — Impossible! » Répondit Labourdonnais, « il a oublié de se réveiller. » De Barneville ne se réveilla plus, mais il n'était pas mort, et tout le club, en assistant à ses funérailles, était persuadé que M. de Labourdonnais avait raison. » ,

De même que Philidor, M. de Labourdonnais ne connut point de rival. Il serait difficile, ainsi que l'on a tenté de le faire, de prononcer rigoureusement entre ces deux illustrations, parce que la pensée, la mémoire, la puissance de combinaison ne se mesurent pas au dynamomètre comme les forces matérielles; mais, à ce sujet, nous ne pouvons nous dispenser de recueillir ici quelques lignes écrites encore par M. Méry, à une époque peu éloignée de nous, où cette controverse avait éveillé l'intérêt du public.

C'était à la suite d'une assertion que M. Méry lui-même avait publiée en faveur de La Bourdonnais : « Lorsque j'ai avancé que Labourdonnais de 1838 aurait fait avantage du pion et du trait à Philidor de 1770, je n'ai rien dit qui puisse porter atteinte à la grande renommée de Philidor; j'ai voulu tenir compte des progrès de la science, car, depuis cinquante ans, le jeu a marché, grâce aux débuts de parties, aux gambits découverts et à de nouvelles combinaisons de stratégie d'échiquier; à tel point que si Palamède, l'inventeur présumé du jeu, revenait aujourd'hui au monde, il ne reconnaîtrait plus les marches de ses soldats d'Ilium, entre quatre horizons de bois. » L'art est souvent stationnaire, mais la science avance toujours; le jeu d'échecs est une science. A cela l'on peut me faire une objection très-grave en apparence, en me citant les trois parties d'échecs jouées simultanément par Philidor, tour de force inouï et qui efface tous les prodiges de l'intelligence humaine. Je m'incline comme tous les amateurs des jeux de haute combinaison devant ce travail surnaturel, et j'avoue que Labourdonnais n'a jamais pu jouer que deux parties sans voir l'échiquier.

Même, j'irai plus loin, je citerai un entretien qui est tout à l'avantage de Philidor : c'était le 30 mars 1838; de Labourdonnais venait de jouer deux parties, le dos tourné à l'échiquier, dans la salle de notre club de la rue de Ménars : ce miracle s'était accompli en deux heures, et la foule demeurait stupéfaite d'admiration ; de Labourdonnais sortit du club pour prendre l'air, et je sortis avec lui.
« Donnez-moi votre bras, me dit-il; j'ai la tête pleine de vertiges.
— Voilà, lui dis-je, un miracle qu'il ne faudrait pas répéter trop souvent ; il y a de quoi gagner une congestion cérébrale.
—Bah ! me dit-il, l'apoplexie est le coup de canon du bourgeois : ce n'est pas là ce que je crains.... Mais je sens que mon cerveau est ébranlé comme si j'allais perdre ma raison.... Voilà où est le péril.... Au reste, il faut bien faire quelque chose dans l'intérêt du cercle. ll y avait ce soir beaucoup d'étrangers, beaucoup d'Anglais surtout.... On en parlera dans les clubs de Londres, et nous verrons ce qu'en dira le Bell's life.
—Il dira ce que tout le monde dit, interrompis je ; que la chose est incroyable même pour ceux qui la voient, et depuis j'ai vainement cherché dans l'histoire
Un prodige pareil, même aux jours fabuleux, Où l'Asie inventa ses mille contes bleus. »

De Labourdonnais s'arrêta sur le trottoir de la rue Richelieu, et me dit à voix basse et avec tristesse : « Vous vous étonnez de ces deux parties, n'est-ce pas?
— Cela me confond, répondis-je; comment ! vous vous placez dans un angle de la salle, vous ne regardez que le mur, ou, pour mieux dire, vous ne regardez rien, vous appuyez votre front sur vos mains; derrière vous, on joue deux parties d'échecs contre vous; les pièces se croisent, se mêlent, se confondent, se brouillent à dérouter tous les yeux ouverts qui les regardent, et vous, après deux heures de cet exercice foudroyant, vous continuez à voir très-clair dans cette double mêlée inextricable, et vous gagnez vos deux adversaires sans avoir égaré un pion! Jamais on n'a rien vu de pareil! Cela fait honneur à l'homme.
— Eh bien ! me dit Labourdonnais, vous saurez que je ne suis pas content, parce que Philidor a fait trois de ces parties, et je sens que je ne pourrais jamais en faire que deux. Pendant qu'on s'étonne de ce que je viens de faire, je m'étonne moi seul de ce que Philidor a fait. »

Ainsi, même de son aveu, de Labourdonnais est resté inférieur à Philidor dans les prodiges de ces parties jouées à l'aveugle ; mais cet incompréhensible tour de force est indépendant du fond du jeu et des progrès qu'il a faits. Il ne diminue pas l'avantage que Labourdonnais aurait pu faire en 1838 au plus fort joueur de 1770, si le passé pouvait se rencontrer avec le présent dans le champ clos de l'échiquier. En résumé, ces deux hommes de génie ont des droits égaux à notre admiration ; l'un aurait, sans contredit, été l'autre à la date où l'autre a vécu.
Nous devons ajouter que depuis Labourdonnais d'autres joueurs, qui n'ont même pas été mis à son rang par l'opinion, sont également parvenus à renouveler ce prodige de deux parties simultanées jouées sans voir l'échiquier. M. Harrwitz et M. Kieseritzky, qui vient de mourir à Paris, étaient de ce nombre.
Toujours est-il que Labourdonnais, de même que Philidor, a constamment battu ses adversaires, soit qu'il les prît dans les rangs de ses compatriotes, soit qu'ils vinssent à lui des clubs de Londres, de Berlin ou de Vienne.

A la faveur de cette renommée européenne, le club de la rue de Ménars était devenu célèbre. C'était le but exclusif d'un pèlerinage à Paris, qu'entreprenaient hon nombre d'étrangers. Ils voulaient voir Labourdonnais, qui en était le soutien et la providence, se mesurer avec lui à l'aide, bien entendu , d'un avantage quelconque qu'il leur faisait, enfin solliciter des conseils et des leçons que leur accordait volontiers son obligeance toujours hospitalière et charmante.

Cette disposition bienveillante chez M. de Labourdonnais servait les intérêts du club. Comme les joueurs d'une force déjà remarquable pouvaient seuls aspirer à se perfectionner en jouant avec le grand maître, il y avait au club des hommes chargés de l'examen préalable du candidat.
Cet examen consistait en une ou plusieurs parties dont on rendait compte à M. de Labourdonnais. Je me rappellerai toujours la formule dont se servit le suppléant de M. le secrétaire du club pour caractériser la force d'un de mes amis, un Russe, qui se croyait un grand talent aux échecs, et qui, de Moscou, était venu tout exprès à Paris dans le but de se perfectionner :
« Monsieur, dit l'examinateur, ne voit pas le second coup. » Or, il est bon que le lecteur sache que, pour prétendre à l'honneur de faire la partie avec le maître, il fallait être en état de prévoir le troisième coup.
Labourdonnais, lui, voyait distinctement jusqu'au sixième. Il avait coutume de dire que c'était là le secret de sa supériorité.

La puissante pénétration de sa vue intellectuelle ne fut pas uniquement l'œuvre de la nature ; elle se perfectionna par l'étude. En 1827, sa réputation à Paris était déjà fort répandue. Il se rendit en Angleterre pour se mesurer avec le champion favori des clubs de Londres, Mac Donnell, et fut battu.
Ses amis lui dirent que sa défaite provenait évidemment de ce qu'il n'avait pas étudié les livres spéciaux, tandis que son adversaire avait consacré beaucoup d'années à méditer les œuvres des grands joueurs.

Labourdonnais apprécia la valeur de ce conseil, revint en France et se mit à lire. Il ouvrit, entre autres ouvrages, le Traité des Échecs de Philidor, « cet objet d'amusement sérieux, dit l'auteur, dans lequel je me suis fait quelque réputation, et qui présente au génie, à chaque instant, un problème à résoudre, ne laissant pas même aux esprits ordinaires le mérite d'en soupçonner la profondeur et l'étendue. »

En 1828, un an après sa défaite, Labourdonnais retournait à Londres, reprenait place à l'échiquier, vis-à-vis de Mac Donnell, et le battait complètement. En 1829, il entreprenait un nouveau voyage et obtenait le même succès.
Depuis cette époque, et jusqu'à la fin de ses jours, il fit autour de lui un cercle qui l'isolait dans la grande famille contemporaine des joueurs d'échecs.
Il battit tous ses adversaires, tous les membres des clubs de Londres, de Berlin, de Pétersbourg, etc.
Avant que sa gloire fût dans son lumineux épanouissement, Paris comptait une autre grande illustration, M. Deschapelles, qui tenait la tête dans les cercles spéciaux de la capitale. Le jour où Deschapelles s'aperçut que Labourdonnais jouait à but avec lui, il comprit que l'astre n'avait pas encore atteint sa latitude la plus élevée, et se retira des régions où il se voyait menacé d'être éclipsé. « Je vous abandonne le sceptre, dit-il à Labourdonnais; mieux que moi vous soutiendrez l'honneur de l'échiquier français. »

Et il tint à sa résolution. Il se fit joueur de whist. Mais M. de Labourdonnais ne tarda pas à voir paraître un rival redoutable parmi nos compatriotes. Ce fut M. de Saint-Amant, dont la réputation grandit et se répandit très-vite. Cependant il lui resta supérieur, et lui fit toujours avantage du pion et du trait.
Leurs luttes excitaient le plus vif intérêt, et contribuaient à donner un attrait de vogue au club de la rue de Ménars.