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mercredi 23 septembre 2026

Kieseritzky : une lettre du 11 août 1852 qui corrige la chronologie de ses derniers mois

En janvier dernier, j’ai publié sur ce blog un article consacré aux derniers mois de Lionel Kieseritzky, mort à Paris le 19 mai 1853 à seulement 47 ans.
 
Les documents que j’avais retrouvés, notamment les registres de l’hôpital de la Charité, montrent qu’à la fin de sa vie Kieseritzky souffrait d’une hémiplégie et de ce que les médecins de l’époque appelaient un « ramollissement du cerveau ». J’avais alors proposé l’hypothèse d’un premier accident vasculaire cérébral vers juin 1852, suivi peut-être d’un second accident ou d’une aggravation au début de 1853. 
 
Cette chronologie doit aujourd’hui être corrigée.
 
Et je dois faire ici un petit mea culpa : la source qui oblige à cette correction n’était pas inconnue. Je l’avais moi-même publiée sur ce blog en avril 2020 ! Il s’agit d’une lettre de Kieseritzky datée du 11 août 1852. Je ne l’avais tout simplement pas réintégrée à mon dossier lorsque j’ai travaillé sur ses derniers mois.

Comme quoi le problème du chercheur n’est pas toujours de manquer de documents : il lui arrive aussi d’oublier ceux qu’il possède déjà...
 
Première page de la lettre.
La lettre complète est à la fin de l'article. 
 
Une lettre conservée en Pologne
 
Cette lettre appartient à l’importante correspondance de Tassilo von Heydebrand und der Lasa, aujourd’hui conservée à la bibliothèque de Kórnik, près de Poznań, en Pologne. La collection comprend quatorze lettres de Lionel Kieseritzky à von der Lasa, la première datant de décembre 1840 et la dernière précisément du 11 août 1852. 

L’historien polonais des échecs Tomasz Lissowski a étudié cette correspondance. Il présenta notamment le texte Kieseritzky und von Heydebrand lors du premier congrès international des historiens des échecs organisé à Kórnik en 2002. L'étude fut publiée l’année suivante dans les Proceedings of International Conference of Chess Historians, sous la direction de Vlastimil Fiala et Stanisław Sierpowski, à Olomouc. J’avais d’ailleurs déjà indiqué cette référence lors de la publication des deux lettres en 2020. 

Une version anglaise de l’étude de Tomasz Lissowski, avec la transcription et la traduction de cette lettre, est également disponible sur le site polonais Vistula sous le titre Kieseritzky and von Heydebrand. 
 
Le manuscrit original est particulièrement difficile à lire. Tomasz Lissowski m’a expliqué que son père Jan Lissowski (1920-2008), qui connaissait parfaitement l’allemand, avait participé à ce difficile travail de déchiffrement. Certaines expressions durent néanmoins être corrigées ultérieurement, notamment avec l’aide d’Egbert Meissenburg. Je remercie très sincèrement Tomasz Lissowski pour ses explications et, à travers lui, je tiens également à rendre hommage au travail de son père, sans lequel l’exploitation de ces documents aurait été considérablement plus difficile. 

Voici la lettre du 11 août 1852, dans une traduction française établie à partir du texte publié par Tomasz Lissowski.
 
Paris, le 11 août 1852
 
Très honoré Monsieur le Chambellan,
 
Permettez-moi de vous exprimer mes plus sincères remerciements pour l’amabilité que vous avez eue de m’envoyer un exemplaire de votre excellent ouvrage.

La publication de cette deuxième édition constitue certainement une heureuse preuve de l’intérêt croissant porté aux échecs en Allemagne. L’ouvrage a été très bien accueilli ici par l’élite, mais on a regretté qu’un texte rédigé dans une langue étrangère ne puisse être apprécié à sa juste valeur.
On exprime souvent le souhait qu’une traduction française puisse être réalisée. Je m’en chargerais volontiers, d’autant plus qu’une grande partie de la première édition a déjà été traduite. 
 
Malheureusement, les frais seraient extrêmement élevés et il est donc probable que rien ne puisse en sortir.
 
Selon une estimation raisonnable, il faudrait environ 3 000 francs pour le papier, l’impression, etc. Il serait ainsi nécessaire d’écouler environ 250 exemplaires, en conservant le prix de l’édition originale, simplement pour couvrir les frais.

Il n’existe pas en France un nombre aussi important d’amateurs d’échecs ; on n’a même pas réussi à maintenir notre unique journal consacré aux échecs. Il n’est donc pas possible d’envisager cette année la poursuite de cette entreprise, mais peut-être les choses changeront-elles l’année prochaine.
Si le Cercle d’échecs actuel venait à être dissous, ce qui semble souhaité, une nouvelle association pourrait naître, fondée sur de meilleurs éléments et de meilleurs principes.
 
Mais une affaire bien plus importante encore est la disparition prochaine du Café de la Régence, à la suite d’un décret attendu d’un jour à l’autre, selon lequel la place située devant le Palais-Royal devrait être dotée d’arcades.

Dans ce cas, l’immeuble portant le numéro 243, dans lequel se trouve le Café, serait démoli.
Nous ne savons pas encore où nous irons alors.
 
Le Café vient également de subir une perte douloureuse avec la mort de M. Des Guis, l’un de nos plus forts joueurs.

Avec le plus profond respect,
j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur,
L. Kieseritzky

 

Fin de la lettre avec l'autographe de Kieseritzky.
Une écriture complexe à faire frémir un médecin... 
 

Une chronologie à revoir
 
Cette lettre est importante pour comprendre les derniers mois de Kieseritzky. Le 11 août 1852, il est manifestement encore en mesure de rédiger une longue lettre cohérente et très précise. Il discute du financement d’une traduction du Handbuch des Schachspiels, calcule le nombre d’exemplaires qu’il faudrait vendre, évoque l’avenir du Cercle des échecs et les conséquences des transformations urbaines à venir.

Cela ne permet pas d’affirmer qu’il était alors en parfaite santé, et encore moins d’exclure qu’il ait pu connaître auparavant un problème médical passager. Mais cela rend beaucoup moins vraisemblable mon hypothèse initiale d’un accident vasculaire cérébral important dès le mois de juin 1852.

Il faut donc désormais être plus prudent.
 
La dernière preuve que nous possédons d’un Kieseritzky encore intellectuellement très actif est cette lettre du 11 août 1852. Quelques mois plus tard, la situation s’est manifestement profondément dégradée : dans une lettre du 4 février 1853, Camille Théodore Frédéric Alliey explique qu’au cours de son récent séjour parisien Kieseritzky avait été constamment malade, au point de ne pouvoir l’aider dans ses travaux. Le 4 avril 1853, Kieseritzky entre finalement à l’hôpital de la Charité avec une hémiplégie. Il y meurt quarante-cinq jours plus tard, le 19 mai. 

En l’état actuel des sources, le plus raisonnable est donc de situer l’apparition de ses graves troubles neurologiques quelque part entre le 11 août 1852 et les premiers mois de 1853, sans chercher à leur attribuer une date plus précise. Mon scénario d’un premier AVC en juin 1852 allait donc un peu trop loin : les documents ne permettent tout simplement pas de l'affirmer.
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. 
Musée Carnavalet - Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet.
Lionel Kieseritzky est probablement la personne identifiée avec le point rouge au milieu de la gravure.
 
Probablement Lionel Kieseritzky
 

Kieseritzky et la fin de l'ancien Café de la Régence
 
La lettre présente enfin un autre intérêt considérable pour l’histoire du Café de la Régence.En août 1852, Kieseritzky sait déjà que les transformations prévues autour du Palais-Royal doivent entraîner la disparition du bâtiment dans lequel se trouve le Café. Il mentionne explicitement le numéro 243 et ajoute cette phrase assez émouvante : « Nous ne savons pas encore où nous irons alors. »

Il existe une petite ambiguïté dans les sources entre 243 rue Saint-Honoré et 243 place du Palais-Royal. Le cadastre permet toutefois de la lever : il s’agit bien de l'immeuble situé à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, c’est-à-dire l'ancien emplacement du Café de la Régence. L’ancien système de numérotation explique que l'on rencontre les deux adresses. 

La démolition ne fut finalement pas aussi immédiate que Kieseritzky pouvait le penser en août 1852. Le procès d’expropriation eut lieu en août 1853 et les derniers joueurs quittèrent l'ancien Café vers la mi-décembre de cette année-là pour rejoindre provisoirement le 21 rue de Richelieu, à l’hôtel Dodun. 
Kieseritzky ne vit donc jamais ce déménagement.

Lorsqu’il écrivait en août 1852 « Nous ne savons pas encore où nous irons alors », il ignorait que, neuf mois plus tard, il serait mort et que le vieux Café de la Régence lui survivrait encore quelques mois...

samedi 3 janvier 2026

Les derniers mois de Lionel Kieseritzky

23/09/2026 : J'ai publié un nouvel article qui corrige la chronologie des évènements. C'est par ici. 
 
 
La fin de vie de Lionel Kieseritzky n'était pas très claire à mes yeux jusqu'à ce que je trouve plusieurs documents qui éclairent ses derniers mois. Voici le résultat de mon enquête.
 
J'ai déjà eu l'occasion d'écrire pas mal d'articles le concernant, dont voici les liens principaux dans ce blog :
Différentes lettres de sa correspondance, essentiellement avec son frère, où il décrit son arrivée à Paris, ses difficultés, etc.:
 
En 1851, Kieseritzky va à Londres pour le 1er grand tournoi international d'échecs qui se joue durant l'exposition universelle. Il s'y rend en tant que meilleur joueur français du moment. Ce n'est pas un grand succès pour lui, mais son nom restera à jamais dans les annales du jeu d'échecs grâce à la partie dite "immortelle" contre Anderssen en marge du tournoi.
 
 
Certificat d'arrivée en Angleterre. 
Kieseritzky arrive à Folkstone le 24 mai 1851.
Il est indiqué la nationalité Russe, mais il dispose d'un passeport du gouvernement français. 
Le tournoi de Londres a lieu du 27 mai 1851 au 15 juin 1851. 


Certificat d'arrivée en Angleterre.  
Et le 1er août 1851, Kieseritzky revient à Londres en provenance de Boulogne.
Il est amusant de voir que dans la profession il est indiqué gentleman.
 
La revue La Régence, dont il était le rédacteur, s'arrête en décembre 1851. 
 

 
Le système de notation très particulier, et qu'il avait inventé, est une des causes de l'arrêt de la revue qui n'est pas rentable.
 
Je retrouve ensuite sa trace dans un journal anglais Western Courier West of England Conservative du 26 mai 1852. Toujours dynamique, Kieseritzky essaye de mettre en place un match par correspondance entre Londres et Paris, près de 20 ans après celui de 1834-1836 dont La Bourdonnais était à l'origine.
 

British Newspaper Archive.
Western Courier West of England Conservative du 26 mai 1852 
 
Traduction en français de l'article
 
Notre chronique échiquéenne.
Le match entre la France et l’Angleterre
par correspondance et par l’intermédiaire
du télégraphe électrique.

Dans peu de temps, un match d’échecs aura lieu entre le Club de Paris et le club de St. George, à Londres. Le match devra se composer de deux parties jouées par télégraphe électrique, et de deux parties jouées par correspondance selon l’usage habituel.

M. Staunton s’est adressé à M. Kieseritzky et a proposé que lui-même, M. Wyvill et le capitaine Kennedy dirigent le match pour le compte du club de St. George ; il souhaite que M. K. s’entende avec M. Laroche et les autres amateurs français. Le prix du match serait de cinquante guinées, correspondant au reliquat de la souscription du Grand Tournoi.

Privé de la coopération de M. Laroche, en raison de ses affaires personnelles à Bayonne, et estimant que le match présenterait un très grand intérêt, M. Kieseritzky en a fait la proposition au Cercle de La Régence, qui l’a acceptée et a nommé un comité composé des messieurs suivants : MM. Devink (président), Crampell (secrétaire), Chamouillet, Delannoy, Garcia, Journaux, Kieseritzky et Séguin, chargés de fixer les conditions du match.

Le Cercle, après s’être entendu avec la Compagnie du télégraphe électrique, propose aux joueurs anglais que deux parties soient jouées par ce moyen, afin que chaque camp ait le premier coup une fois, et offre en même temps un prix supplémentaire de 1 250 francs aux vainqueurs.
 
Mais je n'ai pas trouvé d'autres informations relatives à ce match.
Je doute que celui-ci ait eu lieu.  
 
Kieseritzky a-t-il eu des problèmes de santé vers le mois de juin 1852 ?
C'est fort possible. 
 
Une lettre datée de quelques mois plus tard du collectionneur Camille Théodore Frédéric Alliey à Tassilo von Heydebrand und der Lasa indique

Lettre conservée à la bibliothèque de Kornik en Pologne, datée du 4 février 1853

Durant mon court dernier séjour à Paris, M. Kieseritzky a toujours été si malade que je n'ai pu me faire traduire les passages de la Schachzeitung qui, comme vous me le dite fort bien me seraient indispensables pour ma bibliographie.
 
Et c'est là que nous entrons dans les derniers mois de Lionel Kieseritzky.
Les archives de l'APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris) permettent de trouver des informations essentielles avec un peu de patience (des dizaines de pages consultées). 
Et j'ai fini par trouver un registre qui mentionnait Lionel Kieseritzky à l'hôpital de la Charité à Paris (hôpital disparu de nos jours).
 
  
La page où se trouve l'indication du séjour de Lionel Kieseritzky à l'hôpital de la Charité.
Un hôpital pour les indigents, les marginaux, les étrangers etc. 

Kieseritzky est indiqué comme professeur de mathématiques, avec un domicile rue Dauphine dans le 10ème arrondissement de Paris (arrondissement suivant l'ancienne numérotation). D'ailleurs, le numéro 18 est erroné, Kieseritzky habitait au 24 de la rue Dauphine.  
On trouve ensuite son lieu de naissance Dorbath (Dorpat) en Lyvonie (sic), actuellement la ville de Tartu en Estonie. 

 
La page de droite nous renseigne beaucoup plus.
La mention "Garçon" indique qu'il est célibataire.
Ensuite on apprend qu'il a une hémiplégie (paralysie d'un côté du corps) et qu'il occupe le lit 14 dans la salle (Saint) Michel.
Il faut imaginer une grande salle avec une quarantaine de lits et peu d'intimité. 
Et en continuant sur la droite de ce triste tableau on peut lire "ramollissement du cerveau" et décès le 19 mai (1853) après 45 jours de séjour à l'hôpital de la Charité, soit une entrée le 4 avril 1853.
Le fait qu’il y reste 45 jours signifie :
il est grabataire (hémiplégie),
il n’a personne pour s’occuper de lui à domicile,
il devient un cas chronique, puis terminal. 
 
L'hémiplégie, ainsi que la mention médicale de l'époque "ramollissement du cerveau", indique assez clairement la pathologie dont souffrait Lionel Kiseritzky :  très probablement un AVC ischémique.
 
Détail terrible : la plupart du temps si le patient n'était pas réclamé, alors une autopsie avait lieu.
Ce qui a été très probablement le cas pour Lionel Kieseritzky. 
 
Les archives de Paris permettent de trouver l'acte de décès reconstitué
 

Difficile de trouver l'information de son décès dans les journaux français de l'époque.
Je n'ai pas trouvé de mention de son décès sur Retronews pour le moment. 
Mais j'en ai trouvé la trace dans un journal britannique.
 

British Newspaper Archive. 
11 juin 1853 Farmer's Friend and Freeman's Journal
 
Traduction en français de l'article
 
Mort de Kieseritzky, le grand joueur d’échecs.
— C’est avec un profond regret que nous devons annoncer la mort du célèbre Herr Kieseritzki, longtemps l’ornement et le favori du Club des échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de son époque. Pour diverses causes pénibles, il avait été contraint, depuis de nombreux mois déjà, d’abandonner toute fréquentation du club, son intelligence s’en trouvant affectée, jusqu’à ce qu’enfin ses amis jugent prudent de le placer dans ce refuge des affligés, l’Hôtel-Dieu, où il rendit son dernier souffle le 18 du mois dernier.
 
L'article contient deux erreurs (Hôtel-Dieu au lieu de la Charité, et 18 mai au lieu du 19 mai).
Mais on y apprend qu'il avait abandonné toute activité depuis de nombreux mois... Sans doute depuis la proposition du match par correspondance en mai 1852.
 
Un scénario pourrait donc être un premier AVC en juin 1852, suivi d'une aggravation (2ème AVC ?) en début d'année 1853.
 
Restait la question du lieu de son inhumation. A nouveau il a fallu faire une recherche un peu fastidieuse en ligne. Mais on finit par y arriver grâce à la numérisation de plus en plus massive de documents anciens.
Cette fois-ci ce sont les registres des cimetières de Paris qui m'ont permis de découvrir son lieu d'inhumation.
 

Archive de Paris, registre des cimetières. Je l'ai donc trouvé au cimetière de Montparnasse.
Sur la page de gauche, il est donc possible de lire qu'il a été inhumé le 22 mai 1853 à l'âge de 47 ans.
Sur la page de droite, on lit qu'il a été inhumé dans la fosse commune de la 6ème division du cimetière Montparnasse. A nouveau un marqueur de sa grande pauvreté et de la tristesse de son état social à la fin de sa vie. 

Je me suis donc rendu au cimetière Montparnasse. 
En 1853 le cimetière Montparnasse est plus petit que le cimetière actuel. 
Une petite recherche m'a montré que la 6ème division de l'époque était désormais la 8ème division actuelle. On le voit en comparant le plan actuel avec un plan de 1865 (Astrié - Guide des cimetières). 
 


Mais il n'y a point de fosse commune de nos jours dans la 8ème division. En effet, celles-ci ont disparu au fur et à mesure de l'occupation de l'espace par de nouvelles tombes. Le contenu des fosses communes était alors transféré vers les différents ossuaires du cimetière (galeries dans le sous-sol du cimetière, voir ici un très bon article à ce sujet.).
 
Photo d'un ossuaire du cimetière de Montparnasse.
Photo prise sur le site https://www.neverends.net/les-escaliers-de-lossuaire-montparnasse/ 
 
Bref, il n'y a plus de trace d'un éventuel lieu d'inhumation de Lionel Kieseritzky au cimetière de Montparnasse. 
 
 
Pour la petite histoire, dans la 8ème division (anciennement la 6ème division) se trouve la tombe d'un autre champion d'échecs : Alexandre Alekhine.
 
La tombe d'Alexandre Alekhine 

dimanche 12 avril 2020

Deux lettres de Lionel Kieseritzky

Frank Hoffmeister m'a communiqué et traduit de l'allemand deux lettres écrites par Kieseritzky lorsqu'il était à Paris.
Je remercie très sincèrement Frank pour cette découverte et la traduction.

Source des lettres : Tomasz Lissowski, Kieseritzky und von Heydebrand, in: Vlastimil Fiala/Stanislaw Sierpowski (ed.), 
Proceedings of  International Conference of Chess Historians, Kornik, September 16-18, 2002. Olomouc, 2003, p. 149. 


Vous pouvez découvrir sur ce blog une courte biographie de Kieseritzky, mais également voir tous les articles à son sujet en cliquant ici.

Kieseritzky est sur la gauche. Je ne connais pas la référence de ce dessin.

Les deux lettres sont adressées à Tassilo von Heydebrand und der Lasa.

Tassilo von Heydebrand und der Lasa


La première lettre date de 1844.
Kieseritzky parle du Handbuch dont la première édition date de l'année précédente.
Kieseritzky mentionne également l'arrivée à Paris de Staunton pour jouer son 3ème match contre Saint-Amant.
Pour rappel le premier avait eu lieu à Londres au printemps 1843 (remporté par Saint-Amant) et le deuxième à la fin de l'année 1843 à Paris (remporté largement par Staunton).
Ce 3ème match n'aura jamais lieu, même si Staunton s'est bien rendu à Paris au mois d'octobre 1844 et y séjourna plusieurs mois (il repart à Londres en janvier 1845).

La deuxième lettre date de 1852


Kieseritzky y parle de la deuxième édition du Handbuch.
Il donne également quelques détails intéressants : le jeu d'échecs ne remue pas les foules à Paris.
La revue "La Régence" a cessé de paraitre en 1851.
Et ce n'est plus une rumeur, la Place du Palais Royal va être rénovée, mais ceci entrainera la destruction du Café de la Régence.

Celui-ci sera provisoirement à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu de 1853 jusqu'au début de l'année 1855, date à laquelle le Café de la Régence renaîtra au 161 rue Saint-Honoré.

Kieseritzky n'aura pas la chance de connaitre cette nouvelle adresse. Il décède le 19 mai 1853, âgé seulement de 47 ans.

A noter que j'ajoute un petit complément au sujet du joueur M. Des Guis dont parle Kieseritzky.

Voici le texte des deux lettres (traduction Frank Hoffmeister)

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Lettre du 13/25 septembre 1844 à M von der Lasa 

Paris, le 13/25 sept. 1844

Cher Monsieur von Heydebrand,

Ayant l’honneur de vous notifier l’accusé de votre lettre du 3ème jour du mois,
je suis très heureux de vous communiquer en même temps le message, 
qui vient d’arriver, que M. Staunton va bientôt venir. 

Selon sa lettre, il va arriver ici le 10 octobre, accompagné par le Capitaine Evans et plusieurs autres excellents Anglais.

Mais ce qui me réjouit le plus est que vous aussi souhaitez nous donner le plaisir, 
si longtemps désiré, de passer quelque temps à Paris ; 
par cela je vais avoir l’opportunité de présenter mon célèbre compatriote à ces Messieurs de Paris à Paris.

Maintenant nous avons quand même une joie – la traduction de votre œuvre, dont je suis presque désespéré de sa faisabilité, 
je vais maintenant quand même l'accomplir, avec l’aide d’un ami qui a déjà travaillé sur une autre traduction. 

Je me réserve de vous communiquer plus de détails plus tard. 

Veuillez bien me prévenir quand vous souhaitez arriver à Paris. 
Je vous saurais très gré si je pouvais contribuer à rendre votre visite aussi plaisante que possible.

La poste est pressée, et je n’ai que le temps à signer.

Avec le plus grand respect
Votre serviteur tout dévoué 
LKieseritzky.

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Handbuch des Schachspiels (deuxième édition)

Paris, le 11 août 1852,

(Cher Baron très estimé),

Permettez-moi de vous remercier profondément pour l’envoi généreux de votre excellente œuvre. 

La publication de cette deuxième édition est surement une preuve agréable de l’attention accrue pour les échecs en Allemagne. 
Ici également, les meilleurs esprits l’ont salué, même s'ils regrettent de ne pouvoir le suivre qu'en langue étrangère. 
Pour cette raison, le souhait s'est exprimé plusieurs fois d'en faire une traduction française. 

Je voudrais prendre cette traduction à ma charge avec joie, vu qu’une grande partie de la première édition est réellement déjà traduite. 
Mais les coûts sont tellement grands qu’une mise en œuvre ne se réalisera pas facilement.
On aurait besoin, selon un calcul modéré, de 3,000 francs pour le papier et l’impression. 
Par conséquent, si on veut garder le prix de l’original, il faudrait en vendre 250 exemplaires seulement pour couvrir les coûts. 

Mais la France de dispose pas d’un tel chiffre d’enthousiastes pour les échecs, 
parce qu’elle ne prend même pas le soin de maintenir son seul journal d’échecs.
Au cours de cette année, poursuivre le journal semble impensable, mais il est possible et même probable que la situation s’améliore à l’année prochaine. 

Si, ce qui est à souhaiter, le cercle d’échecs actuel se dissout, une nouvelle association pourrait se fonder avec les meilleurs éléments et esprits.

Mais il est encore beaucoup plus important de savoir que le Café de la Régence va cesser d'exister, 
suite à un décret qui pourrait être adopté dans les jours à venir, selon lequel la place devant le Palais Royal devrait être décoré avec des Arcades. 
Dans ce cas-là, la maison No. 243, dans lequel le Café se trouve, va être démolie. 

Nous ne savons pas encore oû nous devrons aller.

Le Café a récemment subi une perte sévère avec la mort de M. Des Guis, un de nos plus forts joueurs. 

Avec le plus grand respect, j’ai l’honneur de rester 
Votre servant tout dévoué

LKieseritzky.

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En complément, voici comment Alphonse Delannoy présente ce joueur, M. Des Guis, qui vient de décéder en 1852

Joueur plus expérimenté, plus consommé peut-être, M. des Guis, le croqueur de poules, 
nous a paru réunir toutes les qualités qu’exigeait autrefois ce brave La Bourdonnais lorsqu’il parcheminait un amateur et l’admettait au doctorat. 
Si la conception dans cet athlète n’est pas toujours brûlante et hardie, 
il y a dans son intelligence une source abondante de finesses, de ruses et de pièges. 
Personne n’a peut-être jamais su mieux masquer sous la cendre ou sous la farine des allures de chat endormi. 
Il temporise, il attend, il fait gros dos et sommeille ; 
puis, tout à coup il se réveille, saute, bondit et dévore sa proie sans lui donner même le temps de crier. 
C’est donc un des lutteurs de l’espèce la plus dangereuse ; 
ses combinaisons cachent presque toujours quelque profond mystère dont la pénétration est ordinairement fatale aux indiscrets. 


La Régence – septembre 1850 – article d’Alphonse Delannoy