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samedi 1 octobre 2022

L'Automate Turc joueur d'échecs en visite à Paris en 1783

Dans le bandeau, en haut à droite de ce blog, vous pouvez voir une rubrique "Mystères". Il s'agit de plusieurs énigmes au sujet du Café de la Régence. Le 4ème mystère concerne la présence ou non du fameux automate Turc joueur d'échecs au Café de la Régence.
 
Une belle photo de la reconstitution du Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen.
J'ai trouvé cette photo ici


Le Journal de Paris du 18 avril 1783 apporte quelques éléments de réponse. Un certain M. Anthon vient d'arriver de Vienne avec l'Automate. J'ignore qui est M. Anthon, il ne s'agit pas a priori de Wolfgang von Kempelen, le créateur de l'Automate, peut être un associé.

Après l'intéressante description du déroulement de l'attraction, on apprend que les places du spectacle doivent être achetées auprès du propriétaire du Café de la Régence de l'époque, François Haquin.
En 1783, c'est Philidor qui est le maitre du Café de la Régence. Et ce M. Anthon connait sans aucun doute la réputation des joueurs d'échecs à la Régence et il y cherche peut-être un compère pour animer son automate, avec la complicité du propriétaire des lieux. Le lien est en tout cas troublant.
 
La représentation a lieu à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré (rue aujourd'hui disparue), ce qui n'est pas très loin du Café de la Régence, sans doute trop exigu pour accueillir une cinquantaine de spectateurs dans de bonnes conditions.

Journal de Paris - Vendredi 18 avril 1783 - Retronews

 



 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mécanique

M. Anthon vient d’arriver de Vienne avec la fameuse machine qui joue aux échecs, dont il a été question dans plusieurs journaux. Il offre de la montrer à tous ceux qui seront curieux de la voir, et il annonce que cet Automate, Joueur d’échecs, représente une figure d’homme de grandeur naturelle, habillée à la Turque, et assise derrière une commode, sur laquelle est placé l’échiquier ; Il joue une partie aux échecs avec la première personne de la compagnie qui se présente.

Avant que de commencer la partie, M. Anthon ouvre toutes les portes de la commode pour en faire voir l’intérieur, dont la plus grande partie est composée de rouages, leviers, cylindres, cadrans, ressorts, etc. ; les portes refermées, l’automate commence la partie ; il porte la main sur une des pièces, la saisit des doigts, la transfère sur une autre case, l’y lâche, et retire sa main pour la reposer sur un coussin qui se trouve près de l’échiquier ; s’il donne échec, il en avertit son adversaire en faisant signe de la tête trois fois si c’est au Roi, et deux fois si c’est à la Reine ; si son adversaire, soit par inadvertance, soit par dessein, fait une fausse marche, il secoue la tête, prend la pièce mal jouée, et la remet à sa place ; mais alors le coup de l’adversaire est perdu, parce que l’Automate joue son coup immédiatement après.

Si de part ou d’autre l’on donne échec et mat, et si ensuite l’on voulait encore jouer un coup, il refuse de jouer en secouant la tête.

La partie finie, il fait la marche du cavalier de la manière suivante : après que l’on a ôté toutes les figures de l’échiquier, quelqu’un des spectateurs prend un cavalier, le met sur une case qu’il choisit à son gré ; aussitôt l’Automate le prend et parcourt toutes les soixante-quatre cases, en montrant chacune avec le cavalier, et sautant du blanc au noir et du noir au blanc, sans venir deux fois sur la même case, de quoi l’on peut s’assurer, en marquant, d’un jeton, chaque case sur laquelle il a été ; revenu à la première case, dont il est parti, il y lâche le cavalier et retire sa main.

Après la partie d’échecs, les spectateurs font des demandes à cet Automate, auxquelles il répond en montrant sur une table d’alphabet, les lettres qui, prises ensemble, forment la réponse. Cet Automate se verra, pour la première fois, le Lundi 21 de ce mois et les jours suivants. Il jouera deux fois par jour ; savoir, à midi et à cinq heures du soir, à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré. L’entrée est à six francs par personne.
 

 

Comme plus de cinquante à soixante personnes ne pourraient voir commodément en même temps cette machine curieuse, l’on donnera, pour chaque représentation, un nombre proportionné de billets chez le Sieur Haquin, tenant le Café de la Régence, Place du Palais Royal, où l’on pourra savoir d’avance s’il y a encore de la place ou non. C’est pour cela que l’on ne recevra point d’argent à la porte, que l’on ne laissera entrer que les personnes pourvues de billets.

L’on est prié d’observer les heures ci-dessus fixées, sans quoi l’on manquerait de voir l’intérieur de la commode, qui est une des choses essentielles, et qui ne se montre plus après le jeu.

Si quelques personnes de distinction désirent venir voir l’Automate et s’unir un certain nombre à cet effet, M. Anthon sera prêt à les recevoir hors des heures fixées, pourvu qu’elles l’en fassent prévenir la veille.


mercredi 23 juin 2021

Le Café Morillon

Le Café Morillon est un lieu central pour le jeu d'échecs durant la période de 1796 à 1802.
Pendant la Révolution Française, le propriétaire du Café de la Régence, François Haquin, n'était manifestement pas très intéressé par les échecs et les joueurs s'étaient éparpillés dans les cafés du Palais-Royal (alors le Palais Egalité puis le Tribunat). 

Il y avait bien le Salon des Échecs au-dessus du café de Foy, mais celui-ci avait dû arrêter son activité au début de l'année 1796 (voir l'article au sujet du Salon des Échecs au café de Foy, 1er cercle d'échecs en France).

Néanmoins quelque chose ne va pas dans cet article que j'ai écrit sur le Café de Foy, car dans le livre "Une journée de Paris 1796, 1797 – Paris An cinquième, par Ripault", que je cite, il est écrit

"(...) Je me présentai au café de la Régence ; les habitués de l’échiquier l’avaient quitté, et s’étaient établis en face de ce même café. Je lus, au-dessus de la porte : Salon des échecs.(...)"

En face de ce même café... Comme je le pensais à tort précédemment, cela ne pouvait pas être au Café de Foy qui se trouve à plusieurs centaines de mètres de la Régence, dans les jardins du Palais-Royal.

L'explication est arrivée après quelques recherches. En fait, après la fermeture du Cercle des Échecs au-dessus du Café de Foy, le Salon des Échecs s'est retrouvé au café Morillon (du nom de son propriétaire), juste en face du Café de la Régence.

L'Almanach du Commerce de Paris de l'année 1798 donne l'adresse du Café Morillon

Morillon, rue Honoré n°1362 - de la Buttes-des-Moulins

On voit apparaître le Salon des Échecs en 1802, année où Morillon cesse son activité manifestement.
En effet Morillon disparaît de l'Almanach du Commerce de Paris après 1802.
Ceci explique sans doute pourquoi le Salon des Échecs se déplace à nouveau cette année-là.

Source Retronews - Journal de Paris du 2 août 1802 (Dimanche 20 Thermidor - An X).

"Le Citoyen Morillon prévient les amateurs du jeu des Échecs, qu'à compter du 25 du courant, le SALON DES ÉCHECS, se tiendra chez le Citoyen Genella, au 1er, rue St Honoré, n°1371, passage de la Cour des Maures".

Revenons aux adresses : le Café Morillon est au 1362, tandis que le Café Genella est au 1372 (puis au 216 de la rue Saint-Honré selon une nouvelle numérotation) de 1802 jusqu'en 1808.
Le 1371 est probablement une erreur du Journal de Paris car on trouve plutôt le 1372 dans l’Almanach du Commerce de Paris.

Ainsi en 1802 nous avons le Café Moullon (Sic) au 1362 et le Café Genella au 1372 de la rue Saint-Honoré.

En bas de l'image "Moullon" pour Morillon au 1362.

et Genella au 1372, juste à côté.

Ce site internet m'a permis de localiser avec précision ces différentes adresses  
Puis la consultation du cadastre de 1810/1836 en ligne de la ville de Paris permet de les situer sur une carte.

C'est dans ce café que Deschapelles raconte avoir appris à jouer aux échecs en quelques jours selon sa légende et comme le raconte Saint-Amant dans la nécrologie qu'il publie en 1847 dans Le Palamède. Voir plus loin.

Source : Archives de Paris - Cadastre par îlot 1810-1836
6e quartier Palais-Royal îlots n°1 à 3 F/31/75/22

R : Emplacement du Café de la Régence
M : Emplacement du Café Morillon - Salon des Échecs de 1796 à 1802
G : Emplacement du Café Genella - Salon des Échecs de 1802 à ?
F : Emplacement du Café de Foy - Salon des Échecs de 1777 à février 1796

En zoomant sur le plan (CR : Café de la Régence - CM : Café Morillon - CG : Café Genella)

Après ces considérations géographiques, la question suivante qui me vient à l'esprit est : 
Quand le jeu d'échecs revient au Café de la Régence ?

Je pense qu'il est possible de dater ce retour un peu avant 1807, comme cela est écrit dans "Les Échecs, poème en quatre chants par feu l’abbé Roman – Paris 1807" (page 25) 

« (…) Le jeu des échecs, du temps de Philidor, fut en grande faveur à Paris (…) La Révolution renversa pendant plusieurs années presque toutes les idées libérales, dispersa les habitués du café de la Régence (…) Le café de la Régence reprend son ancienne splendeur, et les amateurs d’échecs y reviennent s’exercer autour du buste de Philidor. »

Manifestement le nouveau propriétaire des lieux, Beaupied, a réussi à attirer les joueurs d'échecs et à les faire revenir !


Source Gallica - Almanach du commerce de Paris en 1803
Beaupied (Café de la Régence), Place du Tribunat - Tuileries

Pour terminer, voici la fameuse histoire au sujet de Deschapelles et comment il explique avoir appris à jouer aux échecs. M. Herbert Bastian pense que Deschapelles a appris à jouer aux échecs durant son séjour à l'école de Brienne quand il avait une dizaine d'années. Ceci semble plus raisonnable...

Le Palamède - 1847


« En 1798, pendant un congé que je (Deschapelles) vins passer à Paris, je me promenais dans le Palais-Royal, ne sachant encore ce que je ferais de ma soirée. 
J'entrevois un endroit médiocrement éclairé (le Café Morillon), où quelques hommes, la plupart âgés, semblaient parfaitement préoccupés. 
Je n'avais pas encore vu un Échiquier, et ma curiosité fut piquée. 
Je me présentai à la porte et demandai à une espèce de garçon de salle, ce qu'on faisait dans l'intérieur, et si un étranger pouvait y être admis. 


Il me répondit qu'on jouait aux Échecs et que c'était une société particulière, dans laquelle on n'était admis qu'à certaines conditions : payer douze sous par mois et écrire son nom sur un livre. 
Je lui jetai un écu de six livres en lui disant : voilà pour dix mois, et ne voulant pas donner mon nom à cause de mes parents encore dans l'émigration, j'inscrivis sur le registre Philiam, c'était le nom d'un petit chien qui m'accompagnait. 
On estropia depuis ce mot, car c'est sous le nom de William que je fus introduit. 
Depuis, on m'a longtemps appelé de ce nom ; fort indifférent à la gloire de remuer mieux qu'un autre de petits morceaux de bois, je ne réclamai pas contre le sobriquet. »
 
M'étant fait indiquer celui qui passait pour l'aigle, je pris place à côté de lui, et pendant deux heures je suivis attentivement son jeu. 
Ses secrets, d'abord impénétrables pour moi, se développèrent rapidement à mon esprit, et sans l'heure trop avancée, je crois que j'aurais eu la témérité d'attaquer tout de suite M. Bernard, que je venais de voir jouer. 
Je ne m'étais pas permis un mot, et mes premières paroles (qui firent une espèce de sensation) furent pour demander à M. Bernard s'il me ferait l'honneur de m'accepter pour son adversaire.

— Dès demain, mon jeune citoyen, si cela vous est agréable. 
— L'heure et le lieu? 
— À sept heures du soir, ici. 
— Vous n'aurez pas à m'attendre. 

Une espèce de rumeur dans l'assemblée sembla nous assurer pour le lendemain une nombreuse galerie. Je sortis après m'être incliné, et jusqu'au moment de la rencontre que je venais de provoquer, j'avoue à ma honte que je n'y pensai pas une seule minute. — Je fus pourtant exact, et je trouvai la même réunion discutant avec animation. Tout cessa quand j'eus pris place en face de M.Bernard qui m'avait devancé autour de l'Échiquier. En prenant deux Pions de différentes couleurs dans ses mains pour tirer le trait, il me demanda si je désirais un avantage. 

— Pour quoi faire? lui dis-je.
— Comme il vous plaira; votre jeu? 
— Le vôtre, Monsieur. 
— Nous jouons ordinairement 24 sous.
— Soit. Je désignai sa main gauche, et il en laissa tomber un Pion blanc, qui était celui de la couleur des pièces devant lui. 
— À moi le trait, dit-il avec un air de satisfaction, que je partageai, car il me sembla que je serais moins embarrassé de ne jouer que le second. 

Je dois déclarer que les premiers coups ne me parurent pas aisés. 
Je pris quelque mauvaise disposition, sans doute, et ma partie fut perdue assez promptement. 
Je réclamai la revanche pour laquelle M. Bernard prit encore le trait, comme gagnant, suivant la règle d'alors; mais cette fois-ci je corrigeai ce qui m'avait paru défectueux la première fois, et la partie fut longue et vivement disputée.

Cependant je perdis encore ; pour le coup je sentis le rouge me monter au visage, et ma confusion fut grande, malgré les compliments que me décerna la galerie ; j'aurais passé la nuit pour prendre ma revanche ; mais M. Bernard tirant gravement sa montre, me dit qu'il était dix heures et demie et que c'était le moment de se retirer. Je posai sur l'Échiquier un petit écu en échange duquel il me remit une pièce de 12 sous, qu'en sortant je donnai au garçon. Rendez-vous fut pris pour le lendemain à la même heure. J'arrivai piqué au jeu et dans des dispositions toutes différentes de la veille. J'avais la sottise d'être honteux de moi-même pour le rôle que j'avais joué.
 
La revanche fut éclatante, et à l'exception d'une partie remise, M. Bernard les perdit toutes. Je pouvais lui donner Pion et deux traits. Depuis cette époque je n'ai fait aucun progrès, et ne pouvais pas en faire. En trois séances au plus, et j'en juge d'après ce qui m'est arrivé, on doit savoir aux Échecs tout ce qu'on peut y apprendre et y devenir. Y consacrer plus de temps serait une puérilité. Il est des personnes qui ne pensent peut-être pas comme moi, et je ne discuterai jamais avec elles ; je n'ai point mission de rectifier leur jugement ; mais mon opinion, à moi, n'est susceptible d'aucune modification. Si l'on n'a pas de disposition pour bien jouer aux Échecs, pourquoi y perdre un temps qui peut être plus utilement employé ailleurs? Du reste, je trouve que presque tout le monde joue suffisamment bien, et j'ai rencontré, dans ma vie, cent bons joueurs pour un qui n'y entendait rien. Une nuance si faible nous sépare les uns des autres que l'on peut dire, que nous sommes tous de la même force. »
 
Quelque incroyable que tout ceci puisse paraître à ceux qui n'ont pas connu Deschapelles, c'est d'une exactitude telle qu'il n'y a pas un mot à changer. Mais il faut avoir vu son air froid, calme, sévère et consciencieusement pénétré, pour en avoir une idée complète. C'était la dernière conversation de Socrate avec ses disciples par le recueillement et la soumission avec laquelle il fallait écouter. — Le moindre mot, la plus légère observation, il s'arrêtait, et ne reprenait pour continuer, que lorsque le silence était revenu. En général, on ne discutait pas avec Deschapelles , il aurait fallu se fâcher. Ceux qui le connaissaient se conformaient ; les étrangers n'acceptaient pas toujours aussi complaisamment. — Qu'arrivait-il ? Deschapelles finissait et s'éloignait. — Nous l'avons entendu répondre à un de nos bons joueurs d'Échecs qui avait voulu hasarder une simple question, — « Brisons là, Monsieur, nous ne lisons pas dans le même Dictionnaire. » 

Il fallait donc, quand il était en train de causer, ou écouter, ou le fuir ou bien l'interrompre, et priver ainsi tout l'auditoire de l'entendre. C'était imposer une grande privation que de le rendre silencieux, car son langage n'était pas celui de tout le monde. Il abondait en traits originaux, en pensées hardies, dont on était toujours bien libre de ne prendre que ce que l'on voulait. Il tranchait avec aplomb ; mais il faisait bonne part à tout le monde, tout en se réservant celle du lion. 

Du reste, il n'acceptait un interlocuteur qu'avec précaution; quand il le connaissait peu ou qu'il ne lui revenait pas, il n'ouvrait pas la bouche. Nous l'avons vu une fois dans le jardin du Palais-Royal, assailli par l'ancien entrepreneur du Club d'Échecs des Panoramas, dont il était très mécontent. En vain ce pauvre diable s'évertua-t-il à lui expliquer sa position sur tous les tons et avec autant de douceur que d'humilité, chaque fois qu'ils arrivaient au bout de l'allée, au moment de tourner, Deschapelles lui disait en s'inclinant un peu, et d'un air froid et glacial : « J'ai bien l'honneur de vous saluer. » Ces mots, répétés pendant dix tours de promenades, furent les seuls qu'il laissa échapper et toujours sur le même diapason. » 

Le Palamède - Novembre 1847 - Article nécrologique de Saint-Amant sur Deschapelles


mercredi 9 décembre 2020

Le jeu d'échecs révolutionnaire


Durant la Révolution Française les joueurs d'échecs désertent le Café de la Régence, surtout à partir de 1793 et la Terreur qui commence. Le propriétaire des lieux est alors un dénommé François Haquin, successeur de Guillaume Rey mentionné par Diderot dans "Le neveu de Rameau".

C'est de cette période révolutionnaire que nous vient une célèbre anecdote apocryphe au sujet de Robespierre. Vous pouvez la découvrir ou la redécouvrir en lisant à ce sujet un de mes précédents articles sur une émission radiophonique en 1937 qui reprend quelques anecdotes sur le Café de la Régence et la période révolutionnaire.


Il est tout de même fort probable que Robespierre venait au Café de la Régence. Lui-même habitait un peu plus loin dans la rue Saint-Honoré. 

« Il ne venait presque plus personne à la Régence, raconte dans ses Souvenirs un des plus illustres « pousseurs de bois » d’Angleterre ; on n’avait pas le cœur à jouer et ce n’était pas gai de voir à travers les vitres passer les charrettes de condamnés dont la rue Saint-Honoré était le chemin. 
Robespierre que ce spectacle n’affligeait pas, à ce qu’il parait, était un des seuls qui y vinssent encore faire leur partie. Il n’était pas très fort, mais il faisait si grand-peur que même les plus habiles, quand ils jouaient avec lui, perdaient toujours. »


La rue Saint-Honoré de la Révolution à nos jours – Robert Hénard – Paris 1909

L'exécution de Robespierre - La Guillotine, symbole de la Terreur

Cette période révolutionnaire ne souhaite plus voir apparaître les noms de roi, reine etc.
Un vent de changement radical emporte le jeu d'échecs, les jeux de cartes etc.
Par exemple au théâtre :

« Il y a une scène dans le Bourru bienfaisant où celui-ci joue aux échecs. Baptiste Ainé jouant un soir ce rôle au théâtre de la République en pleine Terreur, s’oublia jusqu’à dire échec au roi
– Il n’y a plus de roi, s’écria un individu placé au parterre, on lui a coupé le cou le 21 janvier 
– C’est juste, dit Baptiste ; échec au tyran 
– À la bonne heure.  »

Souvenirs Thermidoriens – Georges Duval 1844 – Il s’agit de souvenirs durant la Terreur. 

Voici un texte étonnant qui propose donc de révolutionner le jeu d'échecs.
Il est signé de Louis-Bernard Guyton-Morveau, député et membre du Comité de Salut Public.


Source Retronews / Gallica
Gazette Nationale ou le Moniteur Universel – N°51, Primidi, 3ème décade de Brumaire, l’an 2 de la République une et indivisible (11 novembre 1793, vieux style)

« Sur le jeu des échecs

Sera-t-il permis à des Français de jouer à l’avenir aux échecs ? Cette question fut agitée, il y a quelques jours, dans une société de bons républicains, et il fut conclu, comme on devait s’y attendre, par la négative absolue.

Mais on demanda ensuite s’il ne serait pas possible de républicaniser ce jeu, le seul qui exerce véritablement l’esprit, et, proscrivant des noms et des formes auxquels nous avons juré une haine éternelle, de conserver ce chef-d’œuvre de combinaison qui le rend si piquant et que l’on ne peut se flatter de remplacer.

Voici les réflexions que j’ai faites sur cette seconde question et les résultats auxquels elles m’ont conduit. Tout le monde sait que le jeu d’échecs est une image de la guerre ; jusque-là rien qui répugne à un républicain, car il n’est que trop certain qu’un peuple libre doit toujours être prêt à soutenir sa liberté par les armes.

Ainsi, alors même que ce peuple renonce à en faire d’autre usage, que pour la plus légitime défense, il ne peut sans imprudence se dispenser d’avoir une force militaire et d’en ordonner, au moins de temps en temps, le rassemblement, pour l’exercer. Que ce rassemblement soit plus ou moins considérable, quelle que soit sa durée, on en manquerait l’objet si l’on n’y formait le simulacre d’un camp. 

Il paraîtra sans doute convenable de diviser momentanément ce camp en deux, composés chacun de troupes de toutes armes, qui se partageront et se rangeront sous deux drapeaux différents dont on sera convenu, pour figurer alternativement des attaques et des défenses.

Rien n’empêche encore que, dans cette lutte de pure émulation entre des frères, on ne convienne que l’enlèvement du drapeau soit le but et le signe de la victoire. Eh bien ! Il ne faut pas aller chercher plus loin : on trouve dans ces idées simples, et nullement étrangères aux habitudes que nous connaissons, les figures et les noms dont on a besoin, qui s’adapteront avec facilité à toutes les règles, à toutes les chances du jeu, et qui conserveront de plus une analogie que n’ont pas les anciens noms, dont le long usage a pu seul nous dérober la ridicule discordance avec les fonctions qu’ils indiquent.

Dans ce système, ce sera le jeu des camps, ou si on aime mieux, de la petite guerre. Le mot échec a une étymologie royale (1) ; c’en est assez pour le condamner à l’oubli, au moins dans l’acceptation de son dérivé immédiat. Le principal personnage sera le porte-parole, ou, pour mieux dire, le drapeau. 
Il ne sera pas difficile de donner à la pièce une forme convenable à cet attribut ; elle tiendra la place du ci-devant roi, et aura sa marche, très analogue à la condition de ne pouvoir échapper qu’à pas réglés ; tout ce qui l’entourera sera destiné à la protéger, lorsqu’on l’attaquera, on en avertira par ces mots : Au drapeau ; lorsqu’elle sera forcée, on criera : victoire ; lorsqu’elle sera enfermée, on dira : blocus, et la partie finira comme le pat.

Louis-Bernard Guyton-Morveau

Tout le reste va de suite pour organiser la représentation d’une armée en présence de l’ennemi. 
Je ne parle pas du général ; il n’est pas sur le casier, mais dans la tête de celui qui conduit la partie.
La pièce appelée si bêtement Reine ou Dame (2) sera l’officier-général ; pour abréger, l’adjudant. Les tours seront les canons, et l’on cherchera plus le rapport de leur mobilité avec leur dénomination. 
Roquer sera mettre un canon près du drapeau ; on l’annoncera en disant : Batterie au drapeau. 
Les fous représenteront la cavalerie légère, les dragons. Les ci-devant chevaliers étaient déjà descendus au rang de cavaliers. 

Les pions formeront l’infanterie, les fusiliers : quand ils auront enfoncé le camp ennemi jusqu’à se limite, au lieu de changer de sexe (3), leur nouvelle marche ne sera plus que l’image naturelle de l’élévation en grade d’un brave soldat.

Je laisse à juger si j’ai résolu le problème au gré de ceux qui désirent trouver dans le jeu un délassement qui ne soit pas le déguisement de l’avarice, je crois du moins avoir réussi à en écarter tout emblème, toute expression qui pourrait contraster avec les mœurs républicaines, et retracer cette absurde idolâtrie que les rois sont tout, que les hommes n’existent que pour eux, il faut la laisser aux esclaves assez stupides pour craindre celui qui n’est à craindre que par eux. 

Ils s’apercevront sans doute un jour que, comme les pions aux échecs, ils ne sont que de vils instruments dont jouent les tyrans, qu’ils ménagent ou qu’ils brisent au gré de leurs caprices.  

L.B. GUYTON-MORVEAUX 

(1) Schach mat, en persan, signifie le roi est pris.
(2) Quelques-uns font venir ce nom de Vierg, qui a servi à désigner un officier civil et militaire : Autun a eu un Vierg.
(3) Sicut virgo solet, dit un ancien poète latin »



Jeu d'échecs en porcelaine - Musée Russe de Saint-Pétersbourg
Merci à Olessya pour la photo !

Un parallèle intéressant peut être fait avec la Révolution Russe. Il est possible de voir au Musée Russe de Saint-Pétersbourg le jeu d'échecs ci-dessus qui fut fabriqué en plusieurs exemplaires.

En 1923, l'usine nationale de porcelaine de Petrograd fabrique ces échiquiers conçus par Natalia Danko pour promouvoir la lutte du prolétariat contre le capitalisme (Charmatni Listok - Page échiquéenne - n°15/16 avril 1923). Le prix de cet échiquier était de 3000 roubles somme importante pour l'époque (tout en sachant qu'en 1923 le champion de Russie du jeu d'échecs remporta un prix de 3200 roubles).
Seul les étrangers en voyage en Russie pouvait acheter un jeu pareil, avec comme objectif de transporter cette lutte révolutionnaire à l'étranger !

A la place des blancs se trouvent les rouges qui représentent la Révolution éclairée et le travail
Par exemple le Roi est un ouvrier, La Dame une paysanne, les Fous des soldats de l'armée Rouge etc.
Le monde du capitalisme s'y oppose. La mort représente le Roi, la Dame est une femme de mauvaise réputation tenant un sac rempli d'or, les fous sont des officiers de l'armée impériale Russe, et vous pouvez voir le prolétariat enchaîné qui est représenté par les pions. 

L'illustration - 10 mars 1928

Quelques années plus tard, le 10 mars 1928, le journal "L'illustration" publie une photo et un court article sur une nouvelle variante soviétique du jeu d'échecs...Le jeu d'échecs à la mode des Soviets !




jeudi 21 mai 2020

La chaise de Jean-Jacques Rousseau

En 1789 et 1790, l'écrivain et historien Russe Nikolai Karamzine voyage en Europe.
Il passe successivement en Allemagne, en Suisse, en France (où il arrive à Paris le 27 mars 1790), puis en Angleterre.
Dans son livre "Lettres d'un voyageur russe", il laisse un témoignage très intéressant sur cette époque.


Plusieurs traductions de son livre ont été produites, et en 1885, "Voyage en France", qui regroupe uniquement son séjour en France est publié.

Source Gallica


Si je parle de ce voyageur Russe, c'est qu'il existe un lien avec le Café de la Régence.
Effectivement en mai 1790 il est question des cafés du Palais-Royal, et j'en retiens deux détails :

Karamzine mentionne la présence au Café du Caveau, situé dans le Palais-Royal, du buste de Philidor dans l’un des salons du café, avec celui d’autres musiciens comme Gluck, Piccini, Guétry et Sacchini.
Rappelons que Philidor est toujours vivant à cette époque (il décède en 1795).

Mais le plus intéressant est à suivre :

« Jean-Jacques Rousseau a rendu célèbre un « café », le Café de la Régence, parce que chaque jour il y jouait aux échecs. 
La curiosité de voir le grand auteur y attirait tant de spectateurs que le chef de la police fut obligé d’y placer aux portes une sentinelle.
Et, à présent encore, les admirateurs de Jean-Jacques s’y rassemblent pour boire du café en l’honneur de la mémoire de Rousseau. 
La chaise sur laquelle il s’asseyait est conservée comme une relique. 
On m’a raconté qu’un des fidèles du philosophe en avait offert cinq cents livres, mais le propriétaire ne consentit pas à la vendre.  »

Le nouveau Café de la Régence avait sa table de Bonaparte dès 1855, et l'ancien Café de la Régence a donc eu sa relique avec la chaise de Jean-Jacques Rousseau.
A ce jour je n'ai pas trouvé d'autres témoignages au sujet de cette chaise.

Il y a aussi un point curieux dans la traduction.
Karamzine écrit :

что всякой день играл там в шашки

Ce qui littéralement correspond à

Chaque jour (il) y jouait aux dames 

Et non aux échecs. Le traducteur français a indiqué "échecs".
Pour ma part, je pense également qu'il s'agit d'une erreur de Karamzine, car Rousseau était fanatique du jeu d'échecs.
Sur Jean-Jacques Rousseau, je vous renvoie aux articles précédents de ce blog à son sujet (première et deuxième partie).


Nouveaux Essais historiques sur Paris, Du Coudray 1781 (t.II, p103) - Google Book

"Café de la Régence
Il est situé sur la Place du Palais Royal : c'est un lieu fécond en aventures.
Le célèbre Jean-Jacques Rousseau y allait souvent jouer aux échecs;
et dans le commencement de son fécond voyage à Paris, nos badauds y venaient en foule le voir.
M. Le Lieutenant de Police fut obligé d'y faire mettre une sentinelle."

mercredi 28 septembre 2011

Les noms des limonadiers (II)

Je vous renvoie à l'article précédent qui contient le tableau des différents propriétaires. En fait, à peine l'avais-je mis en ligne que j'ai trouvé une autre source sur Gallica, ce qui m'a permis de compléter mon tableau.

Il s'agit de l'incontournable "Intermédiaire des chercheurs et des curieux".
En 1885, à une question d'un lecteur, de cette revue du 19ème/20ème siècle, qui souhaitait connaitre la liste des différents propriétaires du café avant 1820, voici les deux réponses qui ont été faites (avril 1885 puis mai 1885) :

"De 1770 à 1795, le Café de la Régence a dû être tenu par M. François Haquin, qui avait épousé en premières noces mademoiselle Marie-Antoinette Brisset, morte vers 1773 ou 1774, et en deuxièmes noces mademoiselle Marie Hesse : ce fut cette dernière qui a dû avoir l'honneur de recevoir l'empereur Joseph II lors de son passage en France en 1777, lorsqu'il vint dans ce Café."

Source Gallica - Intermédiaire des chercheurs et des curieux - Avril 1885

"Les Tablettes Royales de Renommée mentionnent, en 1769, un sieur Reye, Place du Palais Royal, ancien juré. Ce sieur Reye, appelé Rey, dans les Tablettes de Renommées pour 1773, est le premier propriétaire du Café de la Régence que nous avons pu découvrir.
Voici l'article qui lui est consacré dans les Tablettes de 1773 :
"Rey, Place du Palais Royal au Caffé de la Régence. Ce Caffé, un des plus anciens et des plus renommés, est très bien composé et suivi des plus habiles joueurs d'échecs."
Ce fut probablement à Rey que succéda M. François Haquin, qui, d'après M.J.M.P. (?), tint le Café de la Régence de 1770 environ à 1795.
En l'an VIII (1800 - 1801) l'Almanach du commerce de Paris (aïeul du Bottin) indique comme propriétaire :
" Beaupied, Café de la Régence, rue Saint-Honoré, place du Tribunat, 243."
Beaupied y resta jusqu'en 1809, où un sieur Watré lui succéda (1809 - 1819).
En 1821, c'est un sieur Masson qui est indiqué comme tenant le Café de la Régence."

Source Gallica - Intermédiaire des chercheurs et des curieux - Mai 1885

mardi 27 septembre 2011

Les noms des limonadiers

Dernière mise à jour de cet article le samedi 22 mars 2025.
Suite à la publication des articles concernant les archives nationales et le XVIIIème siècle, notamment celui-ci
 
C'est sous cette dénomination de "limonadier" qu'étaient recensés les gérants/propriétaires des cafés, cabarets etc dans Paris au début du 19ème siècle.

Voici un tableau des différents propriétaires du Café de la Régence, de sa création (fin 17ème siècle) jusqu'à la deuxième guerre mondiale.
Même si l'activité disparait quasiment à la fin de la première guerre mondiale, il semble néanmoins que le Café de la Régence a connu une certaine activité échiquéenne jusqu'au début de la deuxième guerre mondiale comme je l'ai trouvé dans des coupures de presse que je mettrai en ligne prochainement.




Références
(a) Paris, Café de la Régence – Monographie de Charles Mallet 1893 - Source BNF
(b) Cahier de l'Echiquier Français, n°33, 1925 - Cité dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence - Il est indiqué M.Rey gérant durant une quinzaine d'années
(c) Almanach du commerce et de l'industrie de Paris - 1799 à 1836 - Source Gallica BNF ainsi que Google Book - Ci dessous extrait de l'Almanach de 1820

(d) Factum M.Vielle - Expulsion - Source BNF - Document déjà présenté dans un article précédent
(e) Revue La Régence janvier 1856 - Source Gallica
(f) La Régence avril 1860 - Source Gallica
(g) La Régence avril 1860 - Source Gallica
(h) La Stratégie août 1878 - Cité dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence
(i) La stratégie octobre 1903 - Cité dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence
(j) Tijdschrift van de Nederlandschen schaakbond avril 1933 - Cité dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence
(k) L'intermédiaire des chercheurs et des curieux - Mai 1885 - Source Gallica 
(l) Almanach Dauphin 1777 - Source BNF- Cite Rey comme propriétaire du Café en 1777, en contradiction avec la source (k) 
(m) plusieurs numéros du Figaro mentionnent Lucien Lévy comme propriétaire du café de la Régence en 1918 
(n) La Semaine des Familles du 5 février 1859 (Source Gallica). Il est indiqué la date du 15 août 1855 pour l'inauguration du Café de la Régence rue Saint-Honoré.
(o) Les affiches de Paris avis divers du jeudy 25 janvier 1748 (Source Gallica)
(p) Le Palais-Royal – Tome premier – Par Victor Champier, Paris 1900. Ce texte fait référence à un document conservé aux Archives Nationales sous la référence R4*, 1067. 
(q) La Régence - Octobre 1856 indique la vente par M et Mme Gillet de leur établissement à M. Delaunnay. Delaunnay est également cité en 1859 dans le livre "Paul Morhy, the chess champion" de F.Edge.
(r) https://lecafedelaregence.blogspot.com/2021/04/la-fin-du-cafe-de-la-regence.html
(s) Ajout du prénom de M. Pierre-Octave Brun, grâce à Mme Marie-Hélène Imbaud (septembre 2018).
(t) Précision sur la date de changement entre Delaunay et Gillet https://lecafedelaregence.blogspot.com/2022/10/precision-sur-un-changement-de.html 
(u) Le prénom a été trouvé sur les archives numérisées de la ville de Paris. Voir la note (t) précédente.
(v) Les différents baux de location du XVIIIème siècle que j'ai découverts aux Archives Nationales - Côte Q/1/1186. Voir l'article que je leur ai consacrés
Remarques sur le tableau
Un "?" dans le tableau indique que la date n'est pas connue. 
Si j'ai mis un "?" devant la ligne c'est qu'il y a une incertitude sur cette date.
La colonne "présence" indique que la personne était le propriétaire avéré à cette date.
Ainsi pour M.Beaupied, je sais qu'il était propriétaire en 1799, mais je en connais pas la date de son arrivée.

Enfin je ne pouvais pas terminer cet article sans mentionner l'extrait suivant de l'Almanach du commerce de Paris 1820 - Source Google Book... Dans Paris on trouvait alors des métiers improbables à notre époque !