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vendredi 4 septembre 2026

Le général Guingret, de Tordesillas au Café de la Régence

Une exceptionnelle carte d’adhérent permet de retrouver la trace d’un militaire de l’Empire devenu l’une des figures importantes des échecs parisiens sous la monarchie de Juillet.

Une simple carte peut parfois faire ressurgir tout un personnage.

 
Image communiquée par M. François Zutter (Suisse) que je remercie vivement.
Trouvée sur Bsky et mise en ligne sur Bsky par M. Jonathan Manley le 26 août 2026.

 
Celle qui est à l’origine de cet article est une carte d’adhérent au Cercle des Échecs appartenant au général Pierre-François Guingret. Elle porte la signature de Claude Vielle, alors propriétaire du Café de la Régence et du Cercle des Échecs qui lui était associé au 1er étage. Un document exceptionnel qui nous ramène directement dans le milieu des grands joueurs parisiens des années 1830 et 1840.

Et lorsqu’on suit Guingret dans les pages du Palamède, on découvre un personnage beaucoup plus important qu’on pourrait le croire : général, vétéran des guerres napoléoniennes, auteur militaire, ami de La Bourdonnais et de Saint-Amant, assez fort joueur d’échecs, animateur du jeu à Douai puis président du Cercle des Échecs de Paris.
 
La signature sur la carte prouve l'authenticité de celle-ci. On retrouve la même signature de Claude Vielle, par exemple sur cet extrait de document notarié. Bail de location - 15 et 16 octobre 1851 - M. Danyau à M. et Mme Vielle - Archives Nationales MC ET LXXVI 815 (Extrait)

Dès 1836, alors qu’il est encore colonel, son nom figure parmi les membres du nouveau Cercle des Échecs de la rue Richelieu, sous la graphie « Guingueret » (Le Palamède, 1836, PDF p. 320).
 
Un militaire de l’Empire
 
Pierre-François Guingret naît à Valognes, dans la Manche, en 1784. Sa carrière militaire commence sous l’Empire. Il passe par l’École polytechnique et participe aux grandes campagnes napoléoniennes.
Lors de ses obsèques, Saint-Amant rappellera notamment Friedland, les campagnes d’Espagne et du Portugal, la Guadeloupe puis l’Algérie. Il sera nommé général en 1837 et terminera sa carrière comme maréchal-de-camp, commandant la 3e brigade d’infanterie à Paris et l’École militaire (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-58).

Il est également homme de plume et publie en 1817 Relation historique et militaire de la campagne de Portugal, sous le maréchal Masséna, un ouvrage consacré aux campagnes d’Espagne et du Portugal. Mais un épisode de sa carrière militaire allait lui assurer une certaine célébrité, jusque chez ses anciens adversaires britanniques.
 
Tordesillas : une rivière, un radeau et des épées entre les dents
 
Nous sommes en octobre 1812, pendant la guerre d’Espagne. Les troupes françaises cherchent à franchir le Douro à Tordesillas. Le pont est détruit et la position occupée par les soldats du régiment de Brunswick.
Le récit reproduit par Le Palamède, d’après l’historien militaire britannique William Napier, pourrait presque passer pour une scène de roman.

Une soixantaine d’officiers et de sous-officiers volontaires se placent sous les ordres du capitaine Guingret. Ils construisent à la hâte un petit radeau destiné à transporter leurs armes et leurs vêtements, puis se jettent dans une eau glaciale,

« tenant leurs épées dans leurs dents, nageant d’une main et poussant le radeau devant eux ».
 
Parvenus sur l’autre rive, ils n’attendent même pas de se rhabiller, prennent la tour d’assaut et obligent les défenseurs à abandonner la position. Napier estime que cette action eut « une influence réelle sur les opérations du duc de Wellington » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106 ; récit repris lors des funérailles de Guingret dans Le Palamède, 1845, PDF pp. 56-57).

Charles-Étienne-Pierre Motte, Le capitaine Guingret et ses hommes traversant le Douro à Tordesillas, 1812, lithographie. Domaine public.
 
Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse est qu’elle fut racontée, plus de trente ans après les faits, devant des joueurs d’échecs anglais. Lors du banquet du club de Liverpool de 1844, Guingret fut présenté comme « une des notabilités des Échecs de Paris », et son nom fut accueilli par un « tonnerre d’applaudissemens » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106). L’ancien ennemi était devenu un ami apprécié des joueurs britanniques.
 
Guingret et les échecs de Douai
 
La passion de Guingret pour les échecs est ancienne et ne se limite pas à Paris. En 1837, un correspondant de Douai rappelle l’influence qu’il avait exercée dans cette ville. Le jeu y avait reçu :

« une forte impulsion de l’exemple et des encouragements d’un amateur très-distingué et d’une force remarquable, M. le colonel Guingueret ».
 
Le correspondant ajoute que, depuis son départ, son souvenir reste très présent et que le nombre des joueurs a continué à augmenter (Le Palamède, 1837, PDF p. 92). Quelques mois plus tard, la revue est encore plus précise :
 
« Le président du club de Douai est M. le général Guingueret, l’un de nos plus forts amateurs. »
 
Le club de Douai dispute alors une partie par correspondance contre celui de Valenciennes (Le Palamède, 1837, PDF p. 362). Saint-Amant reviendra sur cet épisode en 1843. Selon lui, Douai avait connu un véritable âge d’or échiquéen grâce au séjour du régiment de Guingret dans la ville, avant la Révolution de Juillet 1830 :

« la ville de Douai ne s’est pas soutenue dans l’éclat momentané qu’elle devait à la présence du colonel Guingret, dont le régiment campa dans ses murs avant la Révolution de juillet » (Le Palamède, 1843, PDF p. 169).

Guingret ne se contentait donc manifestement pas de jouer. Partout où sa carrière militaire le conduisait, il faisait des adeptes. En 1843, au cours d’un toast, ses compagnons insisteront d’ailleurs sur cette caractéristique : il n’avait pas dédaigné de descendre « au milieu de ses subordonnés » pour « créer, former et produire de nouveaux adeptes » du jeu d’échecs (Le Palamède, 1843, PDF pp. 563-564).
 
Un bon amateur
 
Il faut éviter de voir en Guingret un notable placé à la tête d’un cercle mondain simplement parce qu’il était général. Il savait réellement jouer aux échecs, et même plutôt bien. En 1837, lorsque le Hongrois József Szen séjourne à Paris, Le Palamède cite Guingret parmi les amateurs qui se sont :
 
« le mieux défendus à but contre M. Szen »
 
aux côtés notamment de Schulten, Devinck et Chamouillet (Le Palamède, 1837, PDF p. 51). La même année, il est l’un des premiers, avec Calvi, à résoudre deux problèmes particulièrement difficiles de d’Orville. La revue le qualifie alors explicitement de :

« l’un de nos plus forts amateurs » (Le Palamède, 1837, PDF p. 133).
 
Quelques mois plus tard, Guingret est cité avec Saint-Amant, Calvi, Devinck, Lévesque, Boissy d’Anglas et Richebourg dans cette : « ligne supérieure d’amateurs » qui reconnaissent encore La Bourdonnais pour maître (Le Palamède, 1837, PDF pp. 506-507).

Les parties à avantage permettent même de situer assez précisément sa force. En 1842, Deschapelles joue contre lui en donnant le pion et quatre traits (!), avantage que Le Palamède évalue approximativement à une tour. Guingret gagne la première partie ; la seconde est interrompue faute de temps alors qu’il conserve son pion supplémentaire et une position que la revue considère comme très favorable (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).

Un projet de tournoi entre Deschapelles, Saint-Amant et Guingret donne presque une véritable échelle de force : Deschapelles donne pion et deux traits à Saint-Amant et pion et quatre traits à Guingret ; Saint-Amant doit lui-même donner pion et deux traits à Guingret (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).
Guingret n’était évidemment pas du niveau des tout meilleurs joueurs du monde, mais il jouait comme un bon amateur français de l'époque.
 
Un joueur qui faisait la guerre sur l’échiquier
 
Nous avons même la chance de connaître son style. Au printemps 1842, de retour de Provence, Guingret retrouve les échiquiers parisiens. Saint-Amant écrit :

« La Provence nous a rendu le général Guingueret, qui court de victoire en victoire par des combinaisons prudentes, lentement calculées » (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 248).
 
L’année suivante, dans un délicieux portrait des habitués du Cercle, l’auteur des Mystères du Cercle des Échecs , Alphonse Delannoy, pousse la comparaison militaire beaucoup plus loin. Le général met dans chaque partie toute son attention et travaille :

« son plan d’attaque avec la gravité d’une inspection de régimens en bataille, comme s’il avait affaire à un véritable ennemi » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 382-383).
 
On imagine assez facilement Guingret devant l’échiquier : peu de fantaisie gratuite, beaucoup de sérieux, du calcul, de la méthode et une attaque préparée comme une opération militaire.

L’homme qui prêta toute sa bourse à La Bourdonnais
 
Le plus joli témoignage concernant Guingret reste peut-être son histoire avec La Bourdonnais. Le Palamède la raconte en décembre 1843. L’épisode est bien antérieur. Guingret n’est encore qu’un jeune capitaine lorsqu’il rencontre dans le Midi La Bourdonnais, qu’il avait déjà croisé à plusieurs reprises au Café de la Régence.

La Bourdonnais se trouve alors dans une situation catastrophique. Après avoir dilapidé ce qui lui reste d’argent au cours de son voyage, il n’a même plus de quoi régler ses frais et rentrer à Paris. Après beaucoup d’hésitations, il demande à Guingret de lui prêter quinze louis. Guingret fait mieux :

« Cédant alors à l’entraînement de sa générosité, il ne remet pas seulement à Labourdonnais la somme demandée, mais sa bourse entière, tout ce qu’il possède, vingt-cinq louis. »
 
La Bourdonnais part sans même lui laisser de reçu. Un mois passe. Puis deux. Guingret commence à penser son argent perdu. Une caisse lui arrive alors de Paris. Elle contient :
 
« un magnifique échiquier, un véritable échiquier d’honneur » et, dans un coin de la boîte, sa propre bourse avec les vingt-cinq louis (Le Palamède, 1843, PDF pp. 553-554). Cette anecdote en dit autant sur Guingret que sur La Bourdonnais. Elle montre surtout que leurs relations remontaient loin et que Guingret fréquentait déjà la Régence lorsqu’il n’était encore que capitaine.

Président du Cercle des Échecs
 
En 1842, Guingret franchit une nouvelle étape. Le 30 octobre 1842, une assemblée extraordinaire est convoquée afin de compléter la commission administrative du Cercle des Échecs. Celle-ci comprend notamment Devinck, Doazan, Laroche, Sasias, Lécrivain et Guingret. La décision est immédiate :
 
« La commission est entrée immédiatement en séance et a nommé M. le général Guingret pour son président » (Le Palamède, 1842, tome II, PDF p. 220).
 
  
Nous disposons donc de la date exacte de son accession à la présidence : 30 octobre 1842. Il dirige dès lors le Cercle pendant l’une des périodes les plus célèbres de son histoire, celle du grand match Saint-Amant vs Staunton de la fin d'année 1843. En février 1843, il signe d’ailleurs officiellement une lettre :
 
« Pour MM. les membres du Cercle des Échecs de Paris [...] Le Président, Signé GUINGRET »
 
et la réponse lui est adressée comme au :
 
« général GUINGRET, président du Cercle des Échecs » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 105-106).
 
Durant le séjour de Staunton, Guingret joue un véritable rôle de représentation. Il reçoit notamment les joueurs anglais et leurs témoins à l’École militaire, autour d’une table à laquelle prend également place Deschapelles. Le Palamède décrit une « véritable fête » et une « grande solennité » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 562-564).

Guingret dans le tableau de Marlet
 
Et nous pouvons même mettre un visage sur ce nom. Le peintre Jean-Henri Marlet représenta la fameuse séance du match Saint-Amant vs Staunton du 16 décembre 1843. L’année suivante, Le Palamède décrit longuement le tableau et identifie plusieurs des personnages. Parmi eux :
 
« le général Guingret, dominant majestueusement l’Échiquier, et dont le regard semble commander à la galerie le silence et le recueillement » (Le Palamède, 1844, PDF p. 101).
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. Musée Carnavalet – Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet 
 
Détail - Pierre-François Guingret 
 
Cette indication est particulièrement précieuse puisque le même article explique que les traits des principaux amateurs avaient été fidèlement reproduits. Il ne s’agit donc pas d’une silhouette conventionnelle : nous possédons un véritable portrait contemporain de Guingret au milieu de ses compagnons du Cercle des Échecs. Voilà qui donne encore davantage d’intérêt à sa carte d’adhérent.

Les derniers mois
 
L’année 1844 nous montre encore Guingret très présent dans la vie du Cercle. Lorsque l’on cherche à régler définitivement la question de la supériorité entre Saint-Amant et Kieseritzky, c’est Guingret qui propose très sérieusement un match entre les deux. Kieseritzky refusant, le général finit par lui lancer :
 
« Vous avez donc peur »
 
ce que Le Palamède commente malicieusement :
 
« cette parole, dans la bouche d’un homme de guerre, sera l’argument extrême » (Le Palamède, 1844, PDF p. 102).
 
Il préside aussi une commission destinée à venir en aide à la veuve du maître anglais Jacob Henry Sarratt (Le Palamède, 1844, PDF p. 198). Mais à la fin de cette même année, sa santé se dégrade fortement.

La mort de Guingret et l’adieu de Saint-Amant
 
Guingret meurt à Paris le 11 janvier 1845. Le Palamède annonce la nouvelle :
 
« le Cercle des Échecs a perdu son digne président, le général Guingret, mort le 11 janvier, d’une pleurésie aiguë et d’une fièvre nerveuse, âgé de 61 ans ».
 
Et ajoute :
 
« C’est à la fois un très grand malheur pour les Échecs et un coup bien douloureux pour tous ses collègues du Cercle, parmi lesquels il n’avait que des amis » (Le Palamède, 1845, PDF p. 53).
 
  
Ses funérailles ont lieu le 14 janvier 1845. Le corps quitte à midi l’École militaire, est conduit à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, puis au cimetière du Montparnasse. Guingret avait expressément demandé que ses obsèques restent simples. Mais la foule est immense et les militaires sont présents en nombre (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).

Sur la tombe, après l’hommage d’un colonel retraçant sa carrière militaire, Saint-Amant prend la parole.
Et il révèle alors la profondeur de leur relation :
 
« Moi qui ai eu le bonheur de vivre dans l’intimité, pendant vingt-cinq ans, de cette âme si noble et si élevée [...] » (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).
 
Vingt-cinq ans : leur amitié remontait donc approximativement à 1820, bien avant que Saint-Amant ne devienne directeur du Palamède. Dans ce long discours, Saint-Amant évoque naturellement le militaire, mais également l’homme privé et le joueur d’échecs. Il rappelle que Guingret avait été fidèle pendant trente ans à la société des joueurs et que :

« depuis plusieurs années il en était le président, et sa mort a frappé chacun de nous comme une calamité de famille » (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-59).
 
Puis vient cette phrase qui résume probablement assez bien la place qu’il occupait :
 
« le général Guingret n’était pas de ces hommes qu’on remplace facilement » (Le Palamède, 1845, PDF p. 59).
 
Une petite carte, toute une vie
 
C’est ce qui donne tant d’intérêt à cette carte d’adhérent. On pourrait n’y voir qu’un document administratif portant le nom d’un général du XIXe siècle. Mais lorsqu’on replace ce nom dans les pages du Palamède, le carton prend une tout autre dimension.

  
Il appartenait à l’homme qui avait traversé le Douro à la nage sous le feu de l’ennemi ; qui avait contribué à faire de Douai une ville d’échecs ; que Le Palamède considérait comme un bon amateur français ; qui préparait ses parties comme des opérations militaires ; qui avait confié toute sa bourse à La Bourdonnais ; qui devint président du Cercle des Échecs le 30 octobre 1842 ; qui reçut les Anglais pendant le match Saint-Amant vs Staunton ; qui posa pour le tableau de Marlet ; et dont Saint-Amant pouvait dire au bord de la tombe qu’il avait été son ami intime pendant un quart de siècle.
 
Pierre-François Guingret est aujourd’hui largement oublié de l’histoire des échecs. Les pages du Palamède montrent pourtant qu’il fut pendant près de trente ans l’une des figures familières et respectées du monde échiquéen français. Et cette petite carte signée Vielle est peut-être l’un des derniers objets qui nous relient directement à lui. 

jeudi 11 mai 2023

Une histoire de fumée

Le 30 novembre 1846, le journal Le Charivari, journal satirique, publie un article au sujet des fumeurs et du Café de la Régence. Nous sommes bien avant la loi Evin, et le propriétaire du Café de la Régence de l'époque, Claude Vielle, fait publier un droit de réponse le 2 décembre 1846.  

Un échange intéressant qui nous permet de connaitre quelques détails sur l'ancien Café de la Régence alors situé à l'angle de la Place du Palais-Royal et de la rue Saint-Honoré.

Le Charivari – 30 novembre 1846 - Retronews

La GLOIRE ET LA FUMÉE
Pour faire suite à la fumée de la gloire

(...) la population française, habituée à la fumée impériale, ne pouvait se consoler du départ de la gloire ; dans sa douleur, elle chercha dans le tabac une autre fumée.

L'habileté du gouvernement devait transformer ce besoin de fumée au profit du budget. Pour que le monopole des tabacs rapportât jusqu'à son dernier sou, il fallait, non plus que le Français soupirât après la fumée évanouie de sa gloire passée, mais qu'il vit de la gloire à aspirer de la fumée.
(...)

Il y avait donc à Paris un café de la Régence qui restait fermé aux produits de la régie. On y jouait aux échecs, on permettait le domino, mais on prohibait le cigare à la porte mieux qu'une contrefaçon belge à la douane.

Hélas ! l'incendie de fumée qui consume notre population vient d'atteindre le café de la Régence. Il aura craint peut-être de ne pas se trouver au niveau d'une nouvelle Régence, s'il n'entrait pas enfin dans le cercle tracé par M. Siméon, successeur de M. Nicot.

Il s'est voué au cigare comme les autres. Malheureux café !

Quand je dis café , je suis bien bon. Je ne sais trop pourquoi l'on appelle café des établissements où le café n'est plus que l'accessoire ; c'est tabac qu'il faut dire, si l'on craint de réveiller le nom de tabagie si bien trouvé par nos pères.

Et savez-vous les raisons que donne dans ses annonces le café de la Régence pour excuser cette palinodie qui m'a fait verser une demi-tasse de larmes ? « Son propriétaire n'aura plus, comme par le passé, le déplaisir de refuser une partie notable de sa clientèle pour laquelle l'habitude de fumer est devenue une nécessité. »

Ainsi la clientèle ne fumait pas par le passé, et cette habitude est devenue une nécessité. Pauvre humanité ! on se croyait autrefois tenu d'inscrire sur un écriteau quelconque : On ne fume pas ici. On en viendra à mettre dans toute salle de réunion : On doit fumer ici.

Et voici la réponse de Claude Vielle, publiée le 2 décembre 1846.
On note que Claude Vielle a réagi immédiatement, car son courrier est daté du 30 novembre...

Le Charivari – 2 décembre 1846 - Retronews

Paris, le 30 novembre 1846
A M. le rédacteur du Charivari

Monsieur,

Le petit article concernant le café de la Régence et les fumeurs, donne à croire au lecteur que le café de la Régence lui-même a été transformé en estaminet, ce qui n'est pas exact : car rien n'a été changé dans son ancien local. C'est une vaste salle ajoutée à côté de la première et tout à fait indépendante qui est affectée à MM. les fumeurs.
Comme cette croyance pourrait me nuire dans l'esprit de ma clientèle, j'aime à croire, monsieur le rédacteur, que votre impartialité vous fera accueillir et insérer dans votre prochain numéro cette explication, afin de détruire le fâcheux effet qu'aurait pu produire une erreur sur la plus notable partie de nos habitués qui, comme l’auteur de l’article, ne fument jamais.

Veuillez agréer, etc.
Vielle
Propriétaire du Café de la Régence

Ceci confirme que le Café de la Régence est constitué de 2 parties.
Un estaminet (où l'on peut fumer) et un café, sans compter le Cercle des Échecs de Paris qui se trouve au 1er étage.

Sur la gravure connue d'Edmond Texier  - "Tableaux de Paris" - Paris 1852/1853 - que j'ai reprise de nombreuses fois - on peut distinguer la partie "estaminet" de la partie "Café".

On dispose du plan du local en 1836 grâce aux archives en ligne de la ville de Paris.
Ceci me permet de faire une hypothèse sur le partage de la surface du lieu.
 
 
Archives de Paris - Cadastre par îlots de Vasserot et Bellanger.
Notez la forme particulière du Café, alors situé 243 rue Saint-Honoré, Place du Palais-Royal
 
Cette configuration du Café de la Régence sera reprise dans le nouveau Café de la Régence au 161 rue Saint-Honoré.
Ainsi en 1867 nous avons ceci dont voici un extrait :
 
(...) Le Café de la Régence se compose de trois pièces : le café proprement dit où jouent les non-fumeurs, l'estaminet, et quelques marches qui mènent dans une salle de billard. En outre, au premier étage se trouve le local de réunion d’un club fermé, guère fréquenté.(...)

dimanche 23 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 8 mai 1855

Voici la 5ème lettre, dont je dispose, de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von Heydebrand und der Lasa, conservée à Kornik en Pologne.

 
Cette lettre est à mes yeux la plus importante de la correspondance entre Tassilo von der Lasa et Jules Arnous de Rivière. Arnous de Rivière dévoile ce qu’il pense de Saint-Amant et explique que ce dernier est la cause de l’échec de l’organisation du tournoi international d'échecs de Paris en 1855. 

Pierre Charles Fournier de Saint-Amant
Je n'ai pas la source de cette photo...
 
Saint-Amant se défile, et manifestement il a peur de ne pas être à la hauteur de ce tournoi international qui regroupera les meilleurs joueurs du Monde et de se retrouver ainsi humilié. Un peu comme l’attitude d’Howard Staunton 3 ans plus tard avec l’arrivée de Morphy en Angleterre. Staunton fera tout pour éviter un match contre le jeune prodige américain.

Arnous de Rivière évoque au sujet de Saint-Amant « son gouvernement des Tuileries en 48 ». Au moment de la Révolution de février 1848, Saint-Amant est nommé gouverneur des Tuileries par le gouvernement provisoire. Il semble que Saint-Amant en tire de la vanité à tout instant. Il écrira même un fascicule sur cette expérience.

Il parle également des manœuvres souterraines de Saint-Amant pour torpiller l'organisation du tournoi. Bref les relations ne vont pas pour le mieux, et ce tournoi historique n’aura hélas jamais lieu... 
 
Le drame des Tuileries, par Saint-Amant, Paris 1848

Puis Arnous de Rivière évoque à nouveau le manuscrit de Doazan (que j'ai mentionné dans l'article relatif à la 4e lettre et pour lequel je consacrerai un prochain article) qui intéresse tant von der Lasa.
Dozan est prêt à lui vendre, mais cela ne se fera pas.

Enfin Arnous de Rivière indique que Claude Vielle (le propriétaire) a vendu le Café de la Régence. Claude Vielle assistera à l’inauguration officielle du nouveau Café de la Régence le 15 août 1855 bien évidemment. C’est grâce à lui que l’antique café pourra poursuivre son histoire avec le jeu d’échecs pendant encore un siècle supplémentaire. 
 
Voici le texte de la lettre :


Paris, 8 mai 1855
 
Monsieur,

Vous me demandez en premier lieu s’il faut renoncer à l’idée d’un tournoi. Je vous répondrai avec une grande franchise quoique la matière soit délicate et qu’il me faille attaquer une des notabilités des échecs, mais je m’ouvre à vous sans réserve sachant à quel esprit discret et élevé au-dessus des coteries j’ai affaire en votre personne.

Vous connaissez mieux que moi le caractère et les antécédents de M. de Saint-Amant son orgueil immense et les moyens qu’il a mis en œuvre pour s’ériger en piédestal, avec quel soin il évite les occasions de se mesurer avec les forts joueurs… etc… je n’ai rien à vous apprendre de bien neuf sur toutes ces choses ; M. de Saint-Amant n’est ni un gentleman ni même un de ces hommes dont la probité est parfaitement nette, sa conduite politique a été déplorable, et comme il rappelle à chaque instant son gouvernement des Tuileries en 48, il s’est attiré le ridicule autant qu’il s’était attiré le blâme. 
 

Les rapports sont difficiles avec M. Saint-Amant. Je le vois rarement, nous ne parlons presque pas ; il semble deviner que j’évite de me lier, il craint que je ne sois au courant des mauvaises actions de sa vie, il est extrêmement mielleux dans sa politesse vis-à-vis de moi et je reste convaincu qu’il ne laisserait pas échapper une occasion secrète de m’être nuisible. Ceci vous expliquera Monsieur pour qui Monsieur de Saint-Amant fait une opposition souterraine au projet de tournoi que j’avais mis en avant. D’un côté il ne veut pas être obligé de jouer et il sent qu’il ne pourrait éviter, d’un autre côté il est envieux et systématiquement hostile à toute tentative faite en-dehors de lui pour ranimer le goût des échecs en France.

J’ai fait beaucoup de concessions dans l’intérêt des échecs, j’ai flatté l’amour-propre de ce personnage en répétant dans le Cercle que lui seul pouvait diriger avec succès le tournoi, il s’est rengorgé, il a trouvé mes paroles enchantées et s’est engagé à pousser à la roue mais tout en promettant son concours il effrayait les membres du Cercle et encourageait leur apathie soit en choisissant dans le passé du Cercle toutes les mésaventures propres à les faire réfléchir soit en grossissant les obstacles et particulièrement les difficultés de se procurer de l’argent. De sorte que plusieurs membres que l’on avait entrainés dans un beau moment de zèle se sont cramponnés à ces objections et sont arrivés avec une vitesse merveilleuse, comme leur logique, à conclure que le tournoi était chose impossible.

Alors, et sur le point d’ouvrir les listes de souscriptions, je me suis arrêté. Je n’ai pas osé assumer une responsabilité qu’on m’aurait rendu trop lourde, mais je vois par ma correspondance que l’idée d’un tournoi plaisait à une foule d’amateurs distingués soit en France soit à l’étranger, il ne se passe pas une semaine que je ne reçoive de substances à ce sujet.
 

Le mauvais vouloir d’un faux frère aura tout empêché. N’allez pas croire cependant que M. Saint-Amant exprime formellement une opinion contraire au tournoi projeté, Le Sport a publié des petits articles de lui où il se vante de vouloir prendre part à la lutte et annonce qu’il s’est remis à jouer contre M. Devinck pour pratiquer cette forme « d’entrainement » qui est si nécessaire quand on veut s’engager dans un défi aussi sérieux.

Le tournoi n’ayant pas lieu, il publiera qu’il le regrette profondément ; enfin il n’est préoccupé que de lui dans une question qui intéresse le progrès du jeu et l’agrément des joueurs de tous les pays, M. Saint-Amant n’a jamais considéré les échecs que comme un moyen de gagner ? de l’argent et de se faire connaitre.

Mais pardon de ces détails qui ressemblent aux cancans de province, mais j’ai voulu vous donner la véritable raison de l’insuccès de notre projet et vous prouver qu’il n’y a pas eu négligence de ma part.
 
M. Doazan attache du prix à son manuscrit et désir le conserver ; cependant il reconnaît que dans l’intérêt de l’art il serait mieux placé entre vos mains qu’entre les siennes ; M. Doazan me charge de vous exprimer, Monsieur, son vif désir de vous connaitre, il espère que vous vous déciderez à venir passer quelques jours à Paris – Vous jugeriez de la valeur du manuscrit par vos propres yeux et si vous teniez décidément à l’avoir, je crois pouvoir vous dire que son propriétaire s’en dessaisirait avec l’amabilité qui lui est personnelle.
 
Je m’occupe il est vrai de publier un journal d’échecs, mais que les temps sont mauvais… M. Vielle a vendu le Café de la Régence, j’ignore encore si le nouveau propriétaire sera disposé à faire les frais de cette publication.
 
Je vous prie d’agréer, Monsieur, les nouvelles assurances de ma considération la plus distinguée.
J.Arnous de Rivière

95 Faubourg Saint-Honoré
 

 





mercredi 28 septembre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 18 mai 1854

Voici la plus ancienne lettre disponible au sujet de la correspondance entre Jules Arnous de Rivière et Tassilo von der Lasa. Elle date du 18 mai 1854, et provient de Kornik en Pologne (voir mon précédent article). Ce n'est pas forcément la plus intéressante, le meilleur est à venir !
 
Portrait de Jules Arnous de Rivière
Extrait d'une gravure publiée dans le journal Britannique Illustrated London News du 14 juillet 1855
 
Qui sont les protagonistes de cette lettre ?

En 1854, Jules Arnous de Rivière est un jeune homme de 24 ans, d’un très bon niveau aux échecs, qui s’adresse à Tassilo von der Lasa, un diplomate au service de la Prusse âgé de 36 ans, mais également un des meilleurs joueur d’échecs au monde à cette époque. Jules Arnous de Rivière sera par la suite, et jusqu’à son décès, un personnage majeur du jeu d’échecs en France jusqu’au tout début du XXe siècle.
 
Tassilo von der Lasa
Il est fait mention « du Cercle », de quoi s’agit-il ?

Jusqu’en août 1853, le propriétaire du Café de la Régence, Claude Vielle, organise son établissement en plusieurs parties. Au rez-de-chaussée se trouve le café proprement dit, avec le tout-venant aux échecs, et au premier étage se trouve un cercle privé, là où a eu lieu en 1843 le match entre Saint-Amant et Staunton.

En août 1853, le jugement d’expropriation du Café de la Régence est publié dans la presse. En effet, la Place du Palais-Royal va être totalement revue avec notamment le percement de la rue de Rivoli et le dégagement du Palais du Louvre, nous sommes au début des grands travaux parisiens sous Napoléon III.
 
Ainsi, le Café de la Régence se retrouve provisoirement au 21 rue de Richelieu (jusqu’en 1855). Et de son côté, le Cercle des échecs, qui était depuis plus de 10 ans au 1er étage du Café de la Régence quand il était place du Palais-Royal, se réfugie au-dessus du Café de Lyon (au Palais-Royal), sous le nom de « Cercle Philidor » (encore un !)...

Que contient la lettre ?

Il est fait mention de deux brochures sur les règles du jeu d’échecs. En effet, à l’époque, les règles sont loin d’être uniformisées partout en Europe. Il suffit par exemple de citer la règle particulière du Roque en Italie (évoquée dans la lettre), où le Roi peut aller dans le coin de l’échiquier (c'est-à-dire en h1 au lieu de g1). Le Café de la Régence dispose de ses propres règles pour jouer aux échecs, que l’on trouve par exemple dans une brochure écrite en 1844 par Claude Vielle, le propriétaire des lieux.
 
Jules Arnous de Rivière évoque également sa chronique d’échecs qu’il a démarré dans le journal « L’illustration ». Lionel Kieseritzky, joueur le plus fort d’alors au Café de la Régence, est décédé en mai 1853, et depuis 1851, la revue d’échecs « La Régence » dont il était le rédacteur principal, a disparu et n’a pas encore trouvé de repreneur. 
 

Par Claude Vielle

Voici le texte de cette première lettre.
 
Paris, 18 mai 1854        

Monsieur,

Je viens vous remercier au nom du Cercle (mais j’ajouterai avec plus de vérité en mon propre nom, car le Cercle est inanimé) de l’envoi de deux brochures de M. Jaenisch « Règles du jeu des Échecs, etc » et je crois pouvoir vous dire que si les Amateurs Français ne prennent pas de ce travail la connaissance approfondie qu’il mérite, ils seront du moins assez sages pour donner leur adhésion pur et simple aux lois que vous avez faites et qui sont déjà enseignées en France pour la plupart.

Cependant quelques membres du Cercle ont entrepris la lecture de ce code nouveau et l’ont trouvé fort bon, fort utile ; il est certes bien désirable que l’on s’entende sur tous les points et unanimement (sur le Roc, la prise des Pions au passage, le système de notation et la durée des parties) ; j’ai le ferme espoir que vous réussirez à mener à bonne fin cette entreprise et si mon concours – tant insignifiant qu’il soit – vous paraitrait utile, je vous prie, Monsieur, de disposer de moi avec une entière liberté.

Maintenant permettez-moi de vous demander pour la publication que j’ai commencée dernièrement dans l’Illustration Française deux ou trois de vos parties. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’elles seront lues avec admiration par tous les vrais amateurs en France et reçues par moi avec reconnaissance.

Depuis la mort de M. Kieseritzky, personne ne s’était occupé de publier sur les échecs, je me suis dévoué à cette tâche très pénible ici, je vous assure, à cause de l’apathie du plus grand nombre. M. Staunton est en correspondance avec moi depuis que j’ai quitté Londres, voilà bientôt six semaines.

Mon nom vous étant très méconnu je me recommanderai, Monsieur, de deux noms qui vous sont amis. Pendant mon séjour en Angleterre j’ai rencontré souvent M. John Wallis qui est un intime dans la maison de mon oncle. Il m’a longuement parlé de vous et me disait que déjà à l’Université de Berlin (?) vous étiez un grand joueur d’échecs. M. Gréville se rappelle par mon intermédiaire à votre bon souvenir.

Agréez, Monsieur, l’expression des sentiments que je vous porte comme amateur passionné des Échecs, ce sont ceux du respect et d’une admiration sans bornes.
Personnellement j’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre tout dévoué serviteur.

J.Arnous de Rivière
95 Faubourg St Honoré
Paris


samedi 26 juin 2021

Un automate à la Régence

Une des énigmes du Café de la Régence concerne la présence à un moment donné du célèbre automate Turc joueur d'échecs. Il s'agit de ce que j'appelle le mystère numéro 4 du Café de la Régence.

Certes, plusieurs joueurs de la Régence ont animé le Turc (Mouret et Boncourt par exemple) ou plus tard d'autres automates joueur d'échecs comme Ajeeb ou encore Mephisto animé par Jean Taubenhaus (lors de l'exposition universelle à Paris en 1889), mais dans toutes les sources que j'ai pu consulter il n'a jamais été fait mention de la présence d'un automate joueur d'échecs dans le sanctuaire des échecs.

Par contre ma curiosité fut piquée quand j'ai découvert cette annonce du 18 janvier 1846 dans le journal Le Constitutionnel (Source Retronews) :

Aujourd'hui Dimanche, l'exhibition du célèbre Canard de Vaucanson et de l'éléphant mécanique, place du Palais-Royal, 243, au-dessus du Café de la Régence. Prix d'entrée : 2 fr. par personne. Les Enfants au-dessous de dix ans payent 1 fr.

D'autres journaux, L'Esprit Public ou encore Le Tintamarre du même jour porte la même réclame.
Ce jour-là, la foule a du se presser au Café de la Régence pour observer ces automates. 

Je vous invite à lire l'article très complet et de qualité sur Wikipedia au sujet du Canard de Vaucanson.
Un célèbre automate du XVIIIe siècle.

Pour revenir au Café de la Régence, voici à quoi il ressemblait vu de l'extérieur à cette époque.
Une gravure assez connue, que j'ai déjà utilisée, parue dans le livre Tableaux de Paris, d'Edmond Texier - 1852.

Source Gallica.

Voici également un croquis que j'ai déjà publié et qui date de (circa) 1853 juste avant la destruction du Café de la Régence.

Recueil de dessins – Expropriations de 1852 – 1854 pour le prolongement de la rue de Rivoli
Gabriel Davioud (1823-1881), architecte, inspecteur général des travaux d’architecture de la Ville de Paris. Source : archives numérisées des bibliothèques Parisiennes.

Une note manuscrite nous indique que l’enseigne du Café de la Régence est grise et que les lettres formant les mots « Café de la Régence » sont rouges...D'où ce magnifique coloriage de ma part :-)

En tout cas, à cette époque le premier étage du Café de la Régence est la propriété de Claude Vielle, également propriétaire du Café de la Régence. Il y héberge le Cercle des Échecs de Paris. Est-ce dans le grand salon du Cercle, là où s'est joué le match entre Saint-Amant et Staunton en fin d'année 1843 que se déroule l'exhibition ? Je n'ai pas encore la réponse à cette question.

Pour revenir à ce célèbre canard, la presse de l'époque a déjà annoncé, quelques jours avant, son arrivée à Paris

Jacques Vaucanson (1709 - 1782), tableau daté de 1784 (donc peint après sa mort par Joseph Boze)

Le Journal des débats du 7 janvier 1846 (Retronews)

LE CANARD DE VAUCANSON. 

On parle depuis quelques jours de l'arrivée récente à Paris du fameux Canard de Vaucanson, oublié depuis près d'un siècle, et dont les pièces, désunies et délaissées faute d'un artiste capable de restituer le chef-d’œuvre du maître, viennent, après quatre ans de travail, de recherches et de fatigues inouïes, d'être enfin reconstituées. 

On sait qu'après l'exhibition faite par Vaucanson lui-même, en 1738, de son canard automate, cette pièce importante avait passé en Allemagne avec d'autres mécaniques inférieures, telles que le joueur de flûte, le joueur de chalumeau, etc. Eh bien! ce canard automate que des millions ne pourraient payer, cette nature pour ainsi dire vivante, qui barbote, qui bat des ailes, qui chante, qui mange, qui digère, dont tout le corps, dont chaque plume éprouve le frémissement de la vie, tout cela était oublié chez un hôtelier; mais alors c'était la nature morte. 

Rachetée enfin par l'ingénieur habile qui lui a rendu la vie, cette merveille est arrivée, et Paris va voir bientôt, dans toute la nouveauté de sa résurrection, ce nec plus ultra de la mécanique du dernier siècle et du nôtre.


Le canard de Vaucanson
Schéma du « Canard digérateur »
Jacques Vaucanson (1709-1782), auteur, 1739.
BnF, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, SMITH LESOUEF R- 6185 (2)


Inventeur et mécanicien français, Jacques Vaucanson est célèbre pour ses automates qui reproduisent les êtres vivants. En 1738, il présente un « Joueur de flûte » de 1,50 m qui joue de la musique comme un humain, avec des mouvements de lèvres, de doigts, et le contrôle du souffle. 
Plus sophistiqué, le « Canard digérateur » bouge les ailes, cancane, ingère des graines et les « digère » aussi, avec un réalisme caractéristique du courant pédagogique de l’époque. 
Le mécanisme, placé dans l’imposant piédestal, est visible par tous, dans le but de montrer la complexité du travail accompli. La digestion relève de l’exploit : le canard semble rendre ce qu’il a avalé après une véritable digestion ! 
Au-delà de l’effet de salon, la conception d’automates marque une étape importante dans la mécanisation, qui ouvre des perspectives pour l’industrie naissante au XVIIIe siècle.

Titre : Canard présumé de Vaucanson 
Légende : Dispositif du canard digérateur présumé de Jacques de Vaucanson
Milieu du XIXe siècle - Source : photothèque des arts et métiers
Le canard semble bien déplumé...

Parmi tous les articles concernant le canard, je n'en ai trouvé qu'un seul qui mentionne l'éléphant, l'autre automate de la réclame du début de cet article. Celui-ci n'a le droit qu'à une seule petite ligne, tant il doit faire pâle figue à côté du canard de Vaucanson. 

Journal La Presse du 19 janvier 1846 (Retronews)

Le canard de Vaucanson. 

Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler quelquefois du canard de Vaucanson ; vous le connaissez, ne fût-ce que par l'annonce si opiniâtrement répétée sur les prospectus de librairie d'un roman de ce nom que devait écrire notre ami Gérard de Nerval, et dont sa paresse occupée et rêveuse nous privera probablement longtemps encore ; et vous vous êtes sans doute demandé ce qu'était devenu ce fameux canard, chef-d’œuvre de mécanique si admiré par le dix-huitième siècle. 

— La mode des automates passée, le canard illustre se vit peu à peu délaissé, la poussière de l'oubli s'entassa de plus en plus épaisse sur ses plumes; de l'armoire, il fut relégué au grenier, et là, sentant d'année en année se détendre dans son ventre les ressorts de sa vie factice, il put réfléchir au néant de la gloire, aussi fallacieuse pour les héros que pour les automates. 

Il vient d'être retrouvé dans une petite ville de Suisse ou d'Allemagne, et payé douze cents francs à son propriétaire. Ce qu'il a fallu de soins et d'argent pour remettre en état son anatomie intérieure détraquée ; on se l'imagine aisément. Cette reconstruction n'a pas celé moins de quarante mille francs; et cela n'étonnera personne, si l'on songe que Vaucanson avait eu dans ce canard l'ambition de rivaliser avec la nature et de simuler la vie. 

Son canard faisait kan-kan comme s'il fût sorti d'une mare, mangeait, digérait et le reste, à la grande surprise des assistants, dont l'admiration augmentait encore lorsque l'automate, dépouillé de sa peau, permettait d'apprécier la quantité de roues; d'engrenages, de ressorts, de fils de rappels, de volants et de contrepoids nécessités par ses fonctions si diverses. 

Le canard de Vaucanson se fait voir sur la place du Palais-Royal, au-dessus du café de la Régence. Comme autrefois il bat des ailes, écarte les plumes de sa queue avec ce frétillement joyeux, particulier aux palmipèdes de son espèce, tourne la tête à gauche et à droite, fait claquer son bec pour détruire les parasites qu'attire la tiédeur de son duvet, courbe son col avec grâce et prend dans la mangeoire des gorgées de grain mouillé qu'il avale avec une gloutonnerie bien imitée. 

La déglutition achevée, la digestion commence et bientôt l'on en fait passer sûr un plat d'argent les résultats au public. — O belles lectrices, brûlez ici une de ces pastilles aromatiques, faites fumer une de ces cassolettes dont M. Debay donne la recette dans son traité des Parfums et des Fleurs. N'est-il pas regrettable qu'un homme de la force de Vaucanson ait usé tant de patience et de génie pour faire commettre une incongruité à un canard de bois ! 

Avec le canard on montre aussi un éléphant qui rentre dans les vulgarités des pièces mécaniques.

vendredi 25 décembre 2020

Tranche de vie au Café de la Régence en 1836

Les textes relatifs à l'activité dans le Café de la Régence sont très rares avant 1842.
C'est seulement à partir de cette année-là, dans Le Palamède repris par Saint-Amant, qu'Alphonse Delannoy commencera à décrire assez régulièrement le lieu et les joueurs d'échecs.

J'ai déjà eu l'occasion de publier un texte datant de 1821 qui apporte quelques détails sur le Café de la Régence de l'époque. L'article suivant, paru dans la Gazette des Théâtres date du jeudi 7 avril 1836, apporte des informations très intéressantes.

L'Illustration - 24 janvier 1851 - Il existe très peu d'images de l'ancien Café de la Régence, alors place du Palais Royal. Même si la gravure date de 15 ans après, son aspect a probablement peu changé. Voir le plan ci-après du Café de la Régence.

C'est justement l'année 1836 qui est une année charnière de l'histoire du jeu d'échecs :
Le plus fort joueur du Monde à l'époque, La Bourdonnais, crée avec son ami Joseph Méry la première revue d'échecs au monde, Le Palamède.

Le même La Bourdonnais, influencé par son match à Londres contre McDonnell en 1834 et les clubs qui y existent depuis longtemps, crée le Cercle des Panoramas (près du passage du même nom), sans doute aussi pour échapper au tumulte du Café de la Régence. Il réussit, pour une poignée d'années (jusqu'au début de l'année 1839), à rassembler la bonne société dans un club dédié au jeu d'échecs.

En 1836, le propriétaire du Café de la Régence est Claude Vielle. Il vient juste de s'installer et s'est marié avec une des filles de l'ancien propriétaire, Joseph Evezard. Claude Vielle est à mes yeux le plus important propriétaire de l'histoire du Café de la Régence.   

Jacques Arago, l'auteur de ce texte :

* Dépeint un endroit chaleureux, où Philidor a son portrait ! 
* Parle de la spécificité du lieu : on y joue aux échecs, mais également aux dames ainsi qu'aux dominos.
* Indique que le Café de la Régence (comme plus tard le nouveau Café de la Régence) est le lieu de rencontre "de la bonne compagnie" qui se rend au Théâtre Français (l'actuelle comédie Française) et au Vaudeville (rue Montpensier - au Palais-Royal).
* Donne un détail du quartier : les fiacres de la place du Palais-Royal, qui seront présents au moins jusqu'au début du XXe siècle. 

Jacques Arago


MÉLANGES LITTÉRAIRES.
PHYSIONOMIE DES PRINCIPAUX CAFÉS DE LA CAPITALE.
LA RÉGENCE.

On a beau répudier certaines gloires, le temps fait justice des outrages, les transfuges reviennent à merci, et l'idole, grattée dans sa base, résiste, debout et puissante, aux coups et aux sarcasmes dont on a voulu la flétrir.

Le café Procope n'a pas cessé d'être le café Procope, et enrichit toujours celui qui l'exploite.
Le café Turc reste le café Turc, et est en possession de la vogue, aux jours surtout de la belle saison.
Le caté de Foy ne perd rien de son ancienne réputation ; la foule s'y précipite.
Le café Véron n'a plus besoin de son luxe pour y retenir ses nombreux habitués.
Le café Corazza peut se passer de ses belles patronnesses pour y appeler les consommateurs.
Le café du Vaudeville sera, longtemps encore, le rendez-vous privilégié des gourmets et des hommes d'esprit.

LE CAFÉ DE LA RÉGENCE, dont nous voulons nous occuper aujourd’hui, sera, ad vitam æternam, le point de mire de la bonne compagnie qui va chercher des émotions aux Français ou au Vaudeville, ainsi que des flâneurs qui parcourent les fraîches galeries du Palais-Royal, ou qui viennent s'embaumer aux suaves allées des Tuileries… Toute course doit avoir un but et un point de repos.

Source : Gallica

Mais, pourquoi le privilège de cette vogue ? — Qui donc l'a établie ? qui la soutient ? qui la propage ? Il n'y a pas d'effet sans cause.
Le café Procope possède le fauteuil de Jean-Baptiste Rousseau, et résonne encore des disputes des beaux esprits de l'époque.
Le café Turc a un jardin charmant, et s'est longtemps enorgueilli des deux plus forts joueurs de billard de la capitale.
Le café de Foy a toujours été renommé pour l'excellence de ses glaces.
Le café Véron brille de ses dorures et de ses précieux arabesques.
Le café Corazza... son comptoir explique la faveur publique.
Le café du Vaudeville… Les directeurs et auteurs de ce théâtre y font leurs repas habituels.

Le café de la Régence… Oh ! celui-ci a mille sujets distincts pour justifier sa vogue. D'abord, la beauté, les grâces et la décence siègent au comptoir.
Et puis, du premier regard, vous y reconnaissez un air de bonne compagnie qui vous plaît et vous y rappelle. Les garçons, sous l'œil vigilant du maître, y sont actifs et prévenants.

Le café y est délicieux, l'excellence de ses riz-au-lait est devenue proverbiale dans le quartier ; et la consommation de chocolat y est si grande qu'il faut bien l'expliquer à l'avantage de l'établissement.

Voilà déjà des causes suffisantes de préférence, n'est-ce pas ? Je n'en ai rappelé qu'une faible partie.

Philidor y venait habituellement. — Qui, Philidor ? — Le célèbre Philidor. — Je ne le connais même pas de nom. Qu'a fait ce célèbre Philidor ?
Ignorant ! qu'a fait Voltaire ? qu'a fait Jean Jacques ? qu'ont fait Napoléon, Gengiskan, Alexandre, César ? qu'ont fait Newton, Laplace, Leibnitz, Lagrange ? qu'ont fait Clément, Ravaillac, Damiens et Fieschi ?..

Vous ne savez pas ce qu'a fait Philidor ? vous ne savez donc pas ce qu'a fait et ce que fait encore La Bourdonnais ? — Si, si, il a fait, à l'Ile-Bourbon, les rampes magnifiques qui conduisent de St.-Denis à St.-Paul ; mais je le croyais mort depuis longtemps. — Oui, celui-là est mort ; mais il a un descendant du même nom, qui fait tous les jours ce que Philidor faisait avant de mourir. — Quoi donc? — Il fait mat un cataclysme de rois et de reines qui, certes, se croyaient bien tranquilles sur leurs trônes. — Je commence à comprendre ; Philidor était un célèbre joueur d'échecs. — Vous avez l'intelligence active.

Donc, Philidor venait tous les jours au café de la Régence recevoir et accepter les défis des plus forts joueurs d'échecs de l'univers. Pénétrez dans ce triangle dont les côtés sans dorures sont taillés en zig-zag, avancez un peu ; là, à votre droite, à hauteur de l'œil, vous trouvez le portrait encadré de Philidor avec sa face joufflue, ses cheveux flottants, et le pitoyable quatrain dont on a appauvri la gravure. Saluez le monarque au tombeau.

Gazette des Théâtres - jeudi 7 avril 1836

Vous avancez encore et vous vous asseyez observateur attentif, en prenant un verre d'eau sucrée. Etudiez maintenant ces physionomies.

Ici, un front balafré, là une épaule équivoque, plus loin un œil absent. D'un côté, une moustache grise, de l'autre, une face ridée, bronzée par les neiges de Moscou ou le soleil des Pyramides, et sur presque toutes les poitrines, le ruban rouge. Vous vous retrouvez au milieu de nos vieilles gloires.

Ceux-ci étaient à Arcole et à Montmirail, ceux-là à Austerlitz et à Saint-Jean d'Acre ; leurs noms dans les bulletins ont fait souvent battre votre cœur ; leur présence vous est douce, et vous saluez ces débris, de la main ou du regard, parce que vous savez que sous ces vêtements usés il y a de nobles blessures et un reste de sang généreux que les sacrifices à la patrie n'ont pas refroidi.

Ceci est l'affaire de toute la journée. Les gloires se succèdent sans relâche au café de la Régence.

Cependant, les rendez-vous se donnent le matin, pour l'après-dîner ; les provocations ont lieu entre le chocolat et le verre d'eau ; et, impatients du triomphe, vous voyez souvent les adversaires appeler les garçons, demander un échiquier, s'attaquer comme le feraient deux tigres affamés dans le Sahara, et ne se quitter, haletants, épuisés, que lorsque la clarté du gaz vient leur rappeler que bobonne les attend pour souper. Oh ! Ces combats aux échecs sont des affaires fort sérieuses, je vous jure !

- Le soir, c'est encore le matin pour les preux chevaliers. Un échiquier ! un échiquier ! un échiquier ! C'est une guerre sans relâche aux rois, une guerre à mort, une guerre d'extermination… ou pourtant le vaincu rit parfois de sa propre défaite.

Il y a tel joueur d'échecs si incrusté sur son siège, que si vous veniez lui dire, au milieu d'une partie, que le feu consume son magasin, il vous enverrait de bon cœur à tous les diables, et ne bougerait pas plus que si vous toussiez à cinquante pas de lui.

Un jour, la femme d'un de ces messieurs, coquette comme une débutante au théâtre, reçoit par la petite poste une déclaration d'amour à bout portant. Déjà elle avait remarqué. Bah ! bah ! je vous conterai cela une autre fois, pas de médisance aujourd'hui.

Outre les parties d'échecs, principal amusement des habitués de la Régence, il se fait à ce café de belles parties de dames, dans lesquelles vous voyez briller quelques-uns des premiers artistes de la Comédie-Française, aux prises avec ces rudes coupeurs de membres qui allaient, sur nos champs de bataille, extraire des balles, des biscayens, et enlever des bras, des cuisses... et des têtes à nos soldats de la république et de l'empire. 

Le plan du Café de la Régence en 1836. Archives de Paris - Cadastre par îlots de Vasserot et Bellanger.
Notez la forme particulière du Café, alors situé 243 rue Saint-Honoré, Place du Palais-Royal


Ce sont des parties fort curieuses à étudier. Les premiers, polis et mesurés comme des acteurs sur les planches dans une pièce de Bouilly, les autres jurant et grimaçant comme sous la mitraille russe ou le yatagan mameluck. A chacun ses habitudes. Le combat fini, la gaîté est dans les deux camps, et ce n'est pas toujours celui qui a le plus vociféré pendant l'action qui est le moins gai après la débâcle.

Ces affaires de dames et d'échecs ont lieu sur les ailes du champ de bataille. Le centre est occupé par les ferrailleurs aux dominos, avec leur physionomie à eux, leurs allures à eux, leurs habitudes à eux.
En voici an tout gai, tout jovial, et pourtant grondant sans cesse, qui ne peut pas placer un domino sans vous dire : Attendez ! doucement ! Jamais on ne l'a vu jouant des deux mains ; jamais sans son mouchoir et sans sa tabatière.

En voici un autre, la canne toujours sous l'aisselle en forme de béquille, dont les doigts convulsifs tournent les dominos avec une rapidité prodigieuse et incessante. Quel luxe de mouvements ! Un troisième accuse toujours le sort, quand c’est à sa maladresse seule qu'il devrait s'en prendre de sa défaite. Un quatrième croit pallier une faute grave par un- quolibet ou un mauvais calembour, On lui rit au nez. Un cinquième, pris en flagrant délit d'une bévue, en charge la conscience de son partenaire, et se moque sous cape de son étourderie. Celui-ci c'est le sage. Un sixième, ne jugeant qu'après coup, trouve et prouve que le hasard a tout fait, et que le calcul n'est pour rien dans le succès. Un septième, vice-roi aux échecs, tient à prouver à tous qu'il mérite également une palme aux dominos, tandis que chaque jour vient lui démontrer que c'est trop de deux trônes pour un seul monarque. Un huitième a appris ce jeu à Pau et le joue comme on joue la comédie à Carpentras. Vous avez la mesure. Un neuvième apporte quotidiennement ses jolies petites pièces de monnaie du faubourg Saint-Germain à ses adversaires d'outre-Seine, qui lui donnent depuis quelques années des leçons inutiles de prudence et de calcul. Un dixième, vif, impatient comme un valet de Beaumarchais, se qualifie de premier joueur de dominos des douze arrondissements ; tandis que tous ceux qui l'entourent, y compris le flegmatique amateur de la rue Cherche-Midi, lui disputent la palme.

A ce jeu si drôle, si amusant, si stupide et si gai à la fois, le -voisin croit toujours en savoir autant que le voisin. L'expérience a beau démontrer le contraire et classer les forces, chacun reste dans sa foi en dépit des leçons et de l'arithmétique des faits.

Ces parties de dominos, au café de la Régence, ne sont pas seulement amusantes par la variété des caractères des joueurs qui s'y réunissent ; elles le deviennent bien davantage encore par l'importance des conseillers et des jugeurs, oh ! ceux-ci, par exemple, je Vous les livre avec plaisir ; et vous avez un moyen sûr de ne pas perdre, c'est de faire le contraire de ce qu'ils vous indiquent. La guerre entre eux et les joueurs est des plus amusantes et des plus originales.

Au café de la Régence, point de ces chanteurs vagabonds qui peuplent tant d'autres lieux publics. Je ne veux pas dire pour cela que vous n'y entendiez aucune musique, au contraire. Il y a ici un chanteur infatigable, beau joueur d'échecs, à qui il serait impossible de prendre une Tour ou de sauver un Cavalier, s'il ne faisait pas suivre ses combinaisons, d'un air ancien, triste, rococo, que sa voix de linotte siffle perpétuellement. Ceci est un pacte conclu, une affaire faite. Cet air est une partie inhérente au joueur que je vous signale. Ne le grondez pas, ne lui en veuillez pas ; il est bâti avec cet air, comme vous êtes bâti avec votre nez au milieu du visage ou avec votre manie des calembours, ou votre haine de toute royauté, ou votre amour exclusif pour une seule femme, ou votre culte pour toutes. 
Cet air rococo, c'est tout l'homme indiqué ; si l'air tombe, l'homme est nul aux échecs. Accommodez-vous de cette charpente. M. La Bourdonnais ne parle-t-il pas sans cesse entre ses dents ?... La nature est capricieuse dans ses combinaisons. Soumettons-nous.

Avant le spectacle et après le spectacle, en entrant au Vaudeville ou aux Français, en sortant de ces deux théâtres, il est de bon ton de faire une pause au café de la Régence. On y entend juger les pièces, on y apprend les nouvelles de la journée, et le punch, les orgeats, les limonades et le lait y coulent à flots.

Minuit sonne, le gaz s'éteint ; on a là, sous sa main et sous ses pieds, les fiacres de la place du Palais-Royal, on rejoint sa demeure ; et, dans ses promenades aux Tuileries, ou ses visites aux théâtres voisins, chacun revient faire une station au café que je signale, pour tous les motifs que je viens d’énumérer : comptoir, échecs, dames, dominos et parfum de bonne compagnie.

Les journaux y abondent, vous pourrez y lire cet article... Si vous n'avez rien à faire.

J. ARAGO.

Les fiacres de la Place du Palais Royal vers 1830. Anonyme, Estampe, Musée Carnavalet, Histoire de Paris. Le bâtiment est le Château-d'eau détruit lors de la Révolution de février 1848. Voir la belle gravure ici.

Les mêmes fiacres au début du XXe siècle, sur une Place du Palais-Royal bien différente.

samedi 20 juin 2020

Lettres de Lionel Kieseritzky (3 sur 3)


Troisième et dernière partie des lettres de Lionel Kieseritzky, traduites de l'allemand par Frank Hoffmeister.

Cet article correspond aux extraits des lettres 10 à 16 publiées par Friedrich Amelung en 1889 dans la revue Baltische Schachblätter (le document pdf se trouve en bas de la page indiquée par ce lien).

Friedrich Amelung

Un relatif confort à Paris

Kieseritzky n'a pas trouvé de "travail" comme il le souhaitait (professeur de mathématiques ou d'allemand) et vit exclusivement du jeu d'échecs. Sa situation s'améliore.

Lettre n°10 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Il s'agit de la lettre où Kieseritzky parle le plus de son activité échiquéenne qui semble débordante en 1846. Il commence par évoquer son livre "50 parties jouées au Cercle des Échecs et au Café de la Régence".
Rappelons que le Cercle et le Café ne forment qu'une seule et unique adresse.
Les joueurs d'échecs jouent au quotidien dans le café au rez-de-chaussée, tandis que le Cercle, réservé à ses membres et nettement plus confortable, se trouve au 1er étage.

Entête du factum - 1853 Source BNF - pour l'expulsion du Café de la Régence de la Place du Palais-Royal

Il parle ensuite d'un futur voyage qu'il fera à l'été 1846 à Londres et un match qui n'aura jamais lieu est évoqué avec Staunton.

Puis il indique avoir reçu un cadeau exceptionnel à titre de remerciement de la part du Cercle des Échecs. Kieseritzky évoque une possible arrivée de son frère et de sa sœur à Paris.
Ce n'est pas indiqué dans ce passage, mais ils essayent de vendre leur maison à Dorpat.
Kieseritzky reste toujours solitaire et loin de son pays natal.

Paris, le 26 mars 1846

Mon cher frère !

Juste après Pâques, un petit livre que j’ai écrit va paraître, qui contient 50 parties avec annotations. Le prix pour ceux qui y ont souscrit (j’en ai déjà 170) est 2,5 Francs, mais les autres lecteurs devront payer 3 Francs. Je compte faire imprimer 1000 exemplaires, ce qui va me coûter 400 Francs. Je ne peux pas les vendre tout de suite, mais je compte trouver plus d’acheteurs à Londres, où je vais aller en été. 

J’ai reçu tellement d’invitations généreuses, que je ne peux plus les ignorer. La période actuelle m’est favorable pour m’y rendre : pour le moment tous les membres du Parlement et la haute société se trouve dans la capitale. M. Georges Walker, même s’il n’est pas le plus fort joueur d’Angleterre, mentionne mon nom dans chaque édition du Bell’s Life – et il a une grande influence et une bonne réputation. Nous avons une conversation agréable par lettres. 

J’ai aussi les meilleures relations avec M. Staunton, le plus fort joueur et rédacteur du « Chess Player’s Chronicle » et de la colonne échiquéenne de l’Illustrated News. Quand il était à Paris la dernière fois, je lui ai lancé un défi, mais il n’avait pas le temps, bien que j’eusse déjà un soutien de 1.200 Francs. 

A Londres il me faudra jouer contre lui, même si la raison principale de mon voyage sera de diffuser mon œuvre et de donner des leçons qui sont très bien payées là-bas. J’ai aussi l’intention de jouer plusieurs parties à l’aveugle avec Mr. Harrwitz de Breslau, qui est assez fort déjà dans cette discipline. Nous avons déjà joué 15 parties : j’ai gagné 11, perdu 2, fait une remise et une partie n’était pas terminée. Sa façon de jouer est très réfléchie. 

Pendant l’hiver nous avons organisé chaque mercredi soir une séance où je devais donner une leçon sur les échecs ; en plus nous avons joué des parties écrites entre le Cercle et la Café de la Régence qui sont très près. De temps en temps nous avons aussi joué par équipe de 4 membres, chacun faisant un coup alternativement. Mais les parties à l’aveugle ont été les plus applaudies. 

La Commission du Cercle a pris une décision tout à fait nouvelle. Imagine-toi, cher frère, que sans préparation ni calcul, elle a décidé de me confier une médaille d’honneur, pour exprimer leur gratitude. Deux jours après l’arrivée de ta lettre, un mercredi soir, avant le commencement du cours j’ai été convoqué par la Commission et ils m’ont offert ce prix. Je ne sais pas pourquoi – peut-être étais-je pris par cette empathie ou par un chagrin qui pèse sur moi – mais j’ai quitté la salle et j’ai pleuré. 

Si quelque chose est capable de soigner une souffrance, alors de telles manifestations en sont une bonne méthode. Ni Philidor, ni Deschapelles, ni La Bourdonnais, tous les trois Français de naissance, n’ont reçu une telle médaille – et moi, un étranger, je la reçois comme une preuve de sympathie et de reconnaissance, que je n’ai pas demandée. 

Je suis moi-même en partie concernée, mais je pense que nos compatriotes devraient reconnaître cet honorable trait des Français avec joie. La médaille porte la phrase : Le Cercle des Echecs à M. Kieseritzky, Paris 1846. Et le revers avec un symbole : « aux sciences physiques et mathématiques ». 
La médaille est faite en argent, porte de l’or, est très belle, et elle m’a été confiée par le Président Devinck avec un billet de 500 Francs. 

Le voyage à Londres doit être un grand succès, et je vais devenir rédacteur d’un nouveau journal sur les échecs, dans quelques temps. Cela va me rapporter 1000 Francs. S’y ajoute mes travaux imprimés, mes leçons, les gains des parties, et la somme totale devrait suffire pour nous deux.

Les usages et coutumes ici sont tellement différents de les nôtres, et c’est pourquoi vous allez au début les détester. Mais on s’adapte et je dois avouer que je trouve des choses plus agréables que chez nous, même si je n’ai pas perdu l’amour pour ma ville natale. D’abord le climat. Le plus grand froid fut le 15 décembre 1840 quand le corps de Napoléon a été rapatrié à Paris. Il y avait 15 Réaumur . Normalement cela ne fait pas moins que 8-10 degrés. 

Le café et le sucre est moins cher que chez nous, mais en revanche la viande, le poisson, la beurre, le lait et les œufs sont plus chers.  Du pain et les légumes sont comparables et aussi l’éclairage. On a assez de fruits, mais pas toujours bon marché. On peut trouver des vêtements très chics et bien faits, ce qui est meilleur. Les appartements sont chers. Je paye 28 Francs par mois, mais je reçois du linge et de petits services. 

Pour m’épargner des frais je serais enclin de vous loger à Belleville et non à Paris même. Il y a un seul mur entre les deux, et c’est pourquoi Belleville est bien comme Paris. La seule différence est que les loyers sont beaucoup plus attractifs et l’air y est plus sain.

La raison principale pour laquelle je souhaite vous voir là-bas, et notamment Lydie, est que le mécanicien Schweig, habite là-bas, un de mes très vieux amis. Pour toi j’ai aussi quelques perspectives : d’abord tu peux m’assister dans mes travaux, et puis je t’ouvrirai des possibilités afin qu’on reconnaisse tes mérites après une si longue attente. 

Je ne pourrai rien faire chez l’académicien Cauchy, bien que je suis allé 8 fois chez lui et que je lui ai parlé 3 fois de toi. Cet homme est tellement débordé par ses travaux qu’il ne reçoit personne, sauf si on le sollicite chaque jour. 

Le mathématicien Binet, un ami d’environ 40 ans, ne pourra rien faire non plus, bien que j’ai été chez lui en personne, lui ai écrit et ai même apporté une lettre de son frère, l’académicien. Si tu étais sur place, tu pourrais facilement rencontrer des hommes utiles. 

J’espère quitter Paris pour Londres dans trois semaines, mais je donne ordre que toutes les lettres doivent m’être envoyées là-bas. Ton problème sur les échecs n’est pas totalement correct, parce qu’on peut mater déjà dès le premier coup (e3-e5). L’idée est de mater aussi vite que possible, pas avec une méthode particulière. 

Je t’envoie quelques exemplaires de mon projet, avec lequel on peut voir des symboles pour les pièces d’échecs et qui reprennent leur façon de bouger (…). 

Dans la  traduction de l’excellente œuvre de Lewis, mon ami Witcomb a utilisé cette description pour la première fois. Tu vas en recevoir une copie, l’autre est pour Carlos et la troisième pour Schwartz ; je n’ai pas des nouvelles d’eux depuis longtemps. 

Maintenant, quand j’écris cela, le garçon du Cercle m’appelle, me disant que quelqu’un souhaite me parler au Café. Je descends et je trouve Eduard Erdmann. Tu peux fermer toi-même la lettre pour le Comte Kuschelew et l’envoyer. Mais n’oublie pas la partie et les projets dedans. 

Vis bien, mon cher frère et me réponds assez tôt, s.t.p.  Ton vieux frère Lionel.

Le livre de Kieseritzky, avec un système de notation de parties d'échecs de son invention qu'il reprendra pour la revue "La Régence"


Lettre n°11 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Kieseritzky est revenu à Paris après un séjour à Londres qu'il n'a manifestement pas trop apprécié.

Paris, le 11/23 octobre 1846

Mon cher et bon frère ! … 

Tu aurais pu déjà envoyer la lettre au Comte Kuschelew, je ne pense pas qu’il soit indispensable de la lui remettre en personne. Tu peux bien demander à Leonhard Stunde de le faire, il vit maintenant à St. Petersbourg. Je ne suis pas d’accord avec ton intention de quitter Dorpat et de venir à Paris. ….

Je ne peux rapporter que peu sur moi-même, même si j’ai fait le voyage à Londres. Mais celui-ci n’était ni agréable ni utile. J’étais presque tout le temps malade et mélancolique. Mon petit livre a été édité, et j’ai déjà envoyé une copie de celui-ci et la traduction de Lewis par mon ami Henry Witcomb à St. Petersbourg.

Tu auras les recevoir par Leonhard Stunde. J’ai encore 700 exemplaires sur moi. Si je pouvais tous les vendre cela serait bien. Mais je pense déjà à de nouveaux travaux … 

Entre-temps j’ai été invité à collaborer pour un journal d’échecs de Berlin et j’ai accepté. 
Le premier article est déjà envoyé. Dans 14 jours nos soirées commencent et vont durer jusqu’à mars. Je me réjouis de cela parce que j’ai besoin d’une opportunité d’exprimer ma gratitude à tous ces gens honorables qui m’ont soutenu ici par leur sympathie et leur reconnaissance... 
Tu peux aussi donner deux exemplaires avec les lettres à Kuschelew. - ….


Lettre n°12 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Nous sommes à la veille de la Révolution de février 1848 qui va faire tomber de Louis-Philippe, roi des français. C'est la fin du Palamède de Saint-Amant qui cesse de paraître en décembre 1847.
Peut-être le laisser-aller de Saint-Amant vis-à-vis du Palamède est dû au fait qu'il se préoccupe plus de son commerce de vin de Bordeaux ?
Kieseritzky parle du projet d'une future revue d'échecs à la place du Palamède.
Il s'agit de "La Régence" qui commencera en 1849.

Paris, le 12/24 janvier 1848

Mon très cher frère ! … 

Maintenant j’ai finalement réussi de payer les frais d’imprimerie de mon œuvre et je suis un homme libre. Mais il y a peu de nouvelles. Ma vie est très monotone. Mon propre appartement, Rue Dauphine No. 24, et le Café de la Régence sont les seules places ou je me rends. 

En revanche, j’ai le plaisir de voir plusieurs de nos compatriotes, et je suis en bons termes avec eux. 
Karl Schmidt, Gendt, et Dittmar habitent dans la même maison - Moritz pas très loin. Celui-ci m’a fait un grand plaisir avec le calendrier 1847 de Dorpat.

Il y aura peut-être bientôt des changements dans ma situation. Le propriétaire du Café et du Cercle, Mr. Vielle, qui m’a toujours démontré sa plus grande amitié, était avec le libraire Barthé, le copropriétaire du journal « Le Palamède », rédigé par St. Amant. 

La négligence avec laquelle le journal a été rédigé a causé le retrait de ces deux personnes. Ils ont laissé au rédacteur le soin de prendre lui-même la décision s’il souhaitait continuer le journal avec tous les risques à son propre compte. Par cela un problème est résolu : à cause des services multiples que Vielle m’a rendu, je ne voulais pas rédiger un autre journal. 

Mais maintenant, mon projet, déjà prévu depuis longtemps, pourrait être mis en œuvre. Le journal lui-même ne va pas gagner beaucoup de sous, mais c’est un moyen formidable de maintenir les relations avec les amis des échecs et d’en trouver des nouveaux. 

Aussitôt que le projet se réalisera je t’enverrai quelques exemplaires à Dorpat ; en revanche on va maintenir ici « das Inland ».  Si le journal peut être transféré par des libraires, mon ami et joueur d’échecs, le libraire Frank, souhaite qu’on l’envoi via Leipzig.


Lettre n°13 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Toujours de la mélancolie chez Kieseritzky. Il dit que tout s'est bouleversé et que la prospérité a disparu. Effectivement l'année 1848 est une année révolutionnaire qui aboutira à l'éphémère deuxième République.

Paris, le 14/26. Octobre 1848

Mon cher bien frère ! 

C’est avec le cœur mélancolique que je t’écris, sans savoir quelle réponse je vais recevoir et si la peste n’aura pas exigé des sacrifices parmi ceux qui me sont les plus proches. 

Je ne trouve pas de mauvaises nouvelles me concernant parmi les informations que Ed. Schulz a reçues, mais l’épidémie n’a pas encore cessée (NDA - Il s'agit d'une épidémie de choléra). Et si elle avait cessée, j’aurai attendu de bonnes nouvelles ! 

Moi-même je vis mélancoliquement et uniformément d’une journée à l’autre. Il y de la paix en moi depuis 4 mois, mais la prospérité et le bonheur ont disparu. Tout s’est bouleversé. J’ai une seule joie, qu’il y ait de nouveau des compatriotes dans mon entourage... 

Si Sigismund Stern va venir de St. Petersbourg à Dorpat, fait avec lui s.t.p une partie des « échecs de guerre », avec notamment les canons, les bateaux, les ponts et les pièces colorées des échecs. Je voudrais aussi bien recevoir : Jaenisch, « Découvertes sur le Cavalier », et le « échecs de guerre » de Hellwich.


La Place du Palais-Royal en 1849 - Source Gallica.

Lettre n°14 - Supplément à Mme Lydia Kieseritzky à Dorpat 

Un témoignage direct sur les émeutes de juin 1848 et le Café de la Régence.

Paris, le 14/26 octobre 1848

Ma chère sœur ! 

Ma vie est simple. 

Dans les jours de juin (NDA – émeutes ouvrières à Paris du 23 au 26 juin 1848), je n’ai souffert de rien, à l’exception du fait que j’ai dormi voire veillé cinq nuits dans la Régence. La circulation était très difficile ; même pendant la journée, de sorte que j’avais besoin d’une demi-heure pour aller de la Régence à la Rue Dauphine, un chemin pour lequel je prends habituellement 8-10 minutes. 

C’est seulement le lundi soir que je fus angoissé. Des prisonniers se sont libérés place du Carrousel, et à cette occasion on a tiré au feu d’un côté à l’autre, même devant le Café, de sorte que 40 à 50 personnes ont perdu leur vie. J’ai veillé toute la nuit chez un blessé et donné des charpies. Maintenant tout est calme. 

Dieu donne ce qui sera le mieux….

La Régence - Par Lionel Kieseritzky.


Lettre n°15 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

La situation politique est toujours tendue à Paris.
Kieseritzky commence à publier la revue "La Régence"

Paris, le 11/23 janvier 1849

Mon cher et bon frère ! 

Je me réjouis de tout mon cœur que tu as commencé à gagner un peu d’argent et j’espère auprès de Dieu que ta situation s’améliore peu à peu. Malheureusement, les événements malheureux de l’année passée m’ont empêché de garder des sous. 

Il y a un état de détresse incroyable chez les commerçants à Paris. Nous sommes bien libérés de la classe corrompue qui a mené tout le pays dans la misère, mais cette pauvre Assemblée existe encore, et ne cède pas de terrain, même si tout le monde dit déjà qu’elle doit s’en aller. C’est pourquoi on devient impatient et on va mettre fin à ce méfait. Déjà la République est l’objet d’un mépris général et sujet de moquerie dans tous les théâtres. 

En ce qui me concerne personnellement, je suis occupé. Je suis maintenant rédacteur en chef du journal échiquéen « La Régence » dont le numéro 2 est dans la presse.  Je voudrais bien t’envoyer un exemplaire quand on aura une bonne occasion. 

Est-ce que Stern ne s’est pas encore montré à Dorpat ? Nous attendons de recevoir « Das Inland » avec impatience. 

Lettre n°16 - à Guido Kieseritzky à Dorpat

Cela fait 10 ans que Kieseritzky est arrivé à Paris. Son frère et sa sœur ont vendu leur maison à un prix bradé pour différentes raisons. Mais maintenant ils essayent de faire annuler le contrat de vente par l'intervention d'un ministre.

Paris, 1849 (NDT - le date n’est pas claire)

… Qu’est-ce que le ministre peut faire dans l’affaire de la maison ? Crois-moi, dans cette affaire le maire de Dorpat est beaucoup plus important que le Ministre. Essaie donc de bien te comporter vis-à-vis de ceux dont tu penses qu’ils sont tes ennemis. Tu vas ainsi rendre le meilleur service pour toi et Lydia. 

Réfléchis au fait qu’il n’est pas bon d’avoir un cœur plein de haine, et qui va encore aigrir le peu d’heures heureuses. C’est quand même une souffrance dont tu peux te libérer toi-même par une seule décision. 

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C'est la dernière lettre.

En 1851 Lionel Kieseritzky se rendra à nouveau à Londres pour le tournoi international à l'occasion de l'exposition universelle. En marge du tournoi et durant un match informel contre Anderssen (vainqueur du tournoi de Londres 1851), Kieseritzky laissera son nom à la postérité du jeu d'échecs comme le perdant de la fameuse partie "immortelle". 1851 c'est aussi l'année où la revue "La Régence" cesse de paraître.

Kieseritzky décède à l'âge de 47 ans en mai 1853 (le 18 ou le 19 mai) pour une raison non déterminée.


Mort de Kieseritskij, Le Grand joueur d'échecs.

Avec un profond regret, nous devons rapporter la mort du célèbre Herr Kieseritzkij, si longtemps la fierté et le protégé du Cercle des Échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de nos jours. Suite à diverses causes douloureuses, pendant de nombreux mois auparavant, il fut obligé d’abandonner toute implication dans le Cercle, son discernement étant affecté, jusqu’à ce que ses amis jugèrent bon de le placer dans ce refuge de l’affligé, l’Hôtel-Dieu, dans lequel il expira le 18 du mois dernier.