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vendredi 2 octobre 2026

Le visage de Philidor à travers ses portraits

À quoi ressemblait vraiment Philidor ?
 
La question semble simple. Pourtant, lorsqu’on rassemble les images qui le représentent, les visages ne sont pas toujours les mêmes. Ici un homme au profil fin et au nez très marqué, là un visage plus plein ; ailleurs encore le sourire presque malicieux immortalisé par Pajou.

Il existe en outre quantité de gravures, lithographies, peintures ou sculptures réalisées après sa mort. Mais leur nombre est trompeur : beaucoup ne sont pas de nouveaux portraits. Ce sont les descendants de quelques images originales, copiées et recopiées pendant deux siècles.
 
L’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on ouvre les anciennes Chroniques Philidoriennes. Ces bulletins n’ont pas été rédigés par des historiens observant Philidor de loin. Ils ont été créés par ses descendants et pour sa famille. Derrière les œuvres des musées apparaissent alors des souvenirs beaucoup plus personnels : un buste vu chez un cousin, un bronze commandé par des grands-parents, des portraits comparés les uns aux autres...
 
En somme, il existe deux généalogies : celle des descendants de Philidor et celle de ses portraits.
 
Portrait de Philidor, par Charles-Nicolas Cochin 1771
Exposé au musée de Dreux en 2025 
Collection privée
 
Cochin et Saint-Aubin : le Philidor de profil
 
Commençons par l’un des visages les plus familiers de Philidor : celui dessiné par Charles-Nicolas Cochin fils en 1771. Philidor a quarante-quatre ans. Il apparaît de profil, avec un visage assez long, un front élevé et un nez très caractéristique. Cette image est importante parce qu’elle semble avoir été réalisée d’après nature et qu’elle va devenir l’une des grandes matrices de l’iconographie philidorienne.
 
En 1772, Augustin de Saint-Aubin la transpose en gravure. La notice de la Bibliothèque nationale est sans ambiguïté : « C. N. Cochin filius delin. ; Aug. de St Aubin sculp. 1772 ». BnF Catalogue général
 

Augustin de Saint Aubin 1772

La gravure connaîtra plusieurs étapes de fabrication. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un exemplaire identifié comme le quatrième état sur quatre dans le catalogue de Bocher. Voilà déjà un petit piège iconographique : quatre états ne signifient évidemment pas quatre portraits. C’est la même plaque, modifiée au cours de son travail.

Puis commencent les copies. Au XIXe siècle, d’autres graveurs reprennent ce profil. Dans la Chronique Philidorienne de 1988, Jean-François Dupont-Danican en reproduisait plusieurs, notamment des images données comme exécutées par Porteau et Masson « d’après Cochin ». 
 

Le premier arbre est donc assez facile à dessiner :
Cochin > Saint-Aubin > copies et adaptations postérieures.
 
Bartolozzi : le même Philidor ?
 
Cinq ans plus tard apparaît pourtant un autre visage. La nouvelle édition de l’Analyse du jeu des échecs, publiée à Londres en 1777, s’ouvre sur un portrait de Philidor par Francesco Bartolozzi.
 

Philidor par Bartolozzi 

Lorsque l’on place le Bartolozzi à côté du Cochin, la différence saute aux yeux. Le profil, le nez, le menton ne coïncident pas vraiment. On reconnaît Philidor parce que l’image nous dit que c’est Philidor, mais ce n’est manifestement pas la reproduction mécanique du dessin de Cochin. Cette différence intriguait déjà la famille. Dans la Chronique de 1988, Jean-François Dupont-Danican compare justement les deux portraits et s'interroge sur leur ressemblance. Chronique 06 (1988)
 
Surtout, Bartolozzi signe son portrait « F. Bartolozzi delin. et sculp. » : il se présente donc comme celui qui a dessiné et gravé l’image. Pour l’instant, rien ne permet donc de faire de son portrait un simple dérivé de Cochin. Il vaut mieux le considérer comme un deuxième type de Philidor. Lui aussi aura ses enfants.
 
La BnF conserve notamment une gravure exécutée à Leipzig par Gottlob August Liebe. Cette fois la filiation est écrite noir sur blanc sous le portrait :
F. Bartolozzi del. ; G. A. Liebe sc. Lipsiae.
 
 
Philidor par Gottlob August Liebe, d'après Bartolozzi

Liebe ne prétend pas proposer un nouveau visage de Philidor : il copie Bartolozzi. C’est un point essentiel pour comprendre toute cette iconographie. Devant une représentation ancienne de Philidor, la première question ne devrait pas être « qui l’a dessinée ? », mais plutôt : de quelle image descend-elle ?

Pajou : quand le portrait devient un souvenir de famille
 
En 1783, nous changeons complètement de registre. Philidor a cinquante-six ans lorsque Augustin Pajou modèle son buste. L’exemplaire conservé aujourd’hui au musée Carnavalet est une terre cuite de 49 centimètres de haut. Au dos sont gravés le nom du sculpteur et la date : « Pajou, 1783 ». Sur le devant apparaissent une lyre et le nom de Philidor. Le musée l’a reçu en 1977 de la Société des Amis du musée Carnavalet et de la Lutèce Foundation de New York. 
 
 

Philidor par Pajou - Musée Carnavalet, Paris

Mais la notice d’un musée ne raconte qu’une partie de l’histoire. Pour cela, il faut retourner à la Chronique Philidorienne. Dans le numéro 3 de 1982, Jean-François Dupont-Danican raconte avoir vu différents exemplaires du buste, notamment en terre cuite ou en majolique, et les avoir comparés. Nous ne sommes plus dans l’histoire de l’art abstraite : les bustes circulent encore dans la famille et chez ses proches. 
 
 
 
Puis arrive une anecdote formidable. Ses grands-parents souhaitaient posséder leur propre Philidor en bronze. Ils auraient donc demandé à leur cousin Gabriel Jousset de faire réaliser un moule par le sculpteur Sollier, à partir d’un exemplaire en terre cuite. Le bronze entra ainsi dans la famille. Et il disparut lors des incendies du Havre en 1940.

Toujours selon Jean-François Dupont-Danican, Sollier aurait conservé le moule et l’aurait ensuite remis au Louvre. L’histoire est précieuse : elle montre que, cent cinquante ans après Pajou, son Philidor était toujours suffisamment présent dans la famille pour que l’on souhaite en posséder une réplique.

En 1997, la Chronique revient encore sur la question et évoque quatre exemplaires du buste, tous jugés très ressemblants. Prudence, cependant : cela ne signifie pas nécessairement quatre terres cuites modelées personnellement par Pajou. Entre un original, un moulage ancien, une copie et une reproduction tardive, il faudra essayer de remettre un peu d’ordre.

Mais le témoignage montre à quel point le buste faisait partie de la mémoire familiale. En 2007 encore, Monique Pradal commence son article consacré aux amis de Philidor par « l’aimable buste de F. A. Philidor, malicieux et souriant, que nous a laissé A. Pajou », avant de parler tout naturellement de Philidor comme de « notre ancêtre ». 

Cette petite expression résume presque tout. Pour nous, le Pajou est une œuvre de musée. Pour ceux qui écrivaient la Chronique Philidorienne, c’était aussi le visage d’un aïeul.

Les enfants de Pajou
 
Cette popularité explique que le buste ait engendré à son tour quantité d’images.
 



La Chronique de 1988 en reproduit plusieurs. Certaines gravures ou lithographies reprennent le profil en l’inversant, phénomène banal dans la reproduction gravée. Une autre représentation publiée dans La Revue musicale en 1921 paraît aujourd’hui assez peu ressemblante, mais appartient à cette longue histoire des transformations du visage de Philidor. 
 
 
 

La Revue Musicale - 1921

Plus curieux encore : la même Chronique reproduit un portrait peint, en ovale, représentant Philidor avec une partition d’Ernelinde. Le bulletin affirme que cette peinture, de 82 × 65 cm, a elle aussi été réalisée d’après le buste de Pajou. Pour le moment, cette peinture demeure mystérieuse. Nous n’en connaissons ni l’auteur, ni la date, ni la localisation actuelle. Mes recherches dans les catalogues disponibles ne m’ont pas permis de la retrouver. Voilà peut-être un bel exemple de document qui était parfaitement familier à la génération ayant rédigé les premières Chroniques et dont nous avons aujourd’hui peut-être perdu la trace.
 
1788 : un Philidor presque méconnaissable
 
Cinq ans après Pajou apparaît pourtant un portrait qui pose un tout autre problème. En 1788 est publiée la partition du Carmen Saeculare. Son superbe titre-frontispice est dessiné par Pietro Antonio Martini et gravé par Huguet. La BnF confirme ces attributions. 
 
 
Trois portraits dominent la composition : Horace, Catherine II de Russie et, à droite, Philidor. Et ce Philidor est étrange. La Chronique de 1982 l’avait déjà repéré et parlait d’un nouveau profil de Philidor.
 
Grâce à l'excellente numérisation de Gallica, on peut aujourd'hui l'examiner de très près. Le contraste avec les autres portraits est frappant. Le visage est beaucoup plus rond. Les joues sont pleines. Le menton est lourd. Le nez paraît plus court. On est bien loin du visage mince et très individualisé sculpté par Pajou cinq ans auparavant. Il faut évidemment rester prudent.
 
Entre cinquante-six et soixante et un ans, Philidor a pu changer physiquement. Martini peut avoir travaillé d’après un dessin aujourd’hui disparu. Il peut aussi avoir simplifié ou embelli son modèle pour l’intégrer à cette grande composition allégorique. Ou, plus simplement, son portrait peut ne pas être très ressemblant.
 
Mais une chose me paraît difficile : voir dans ce médaillon une simple copie de Cochin, Bartolozzi ou Pajou. Pour le moment, il faut donc lui conserver une place à part. Nous avons peut-être ici un quatrième visage de Philidor, dont le modèle reste inconnu.
 
Du portrait de famille au monument parisien
 
L’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Philidor. Lorsque le nouvel Opéra de Paris est construit au XIXe siècle, son nom entre dans une autre dimension. Sur la façade du Palais Garnier apparaît un buste de Philidor, œuvre du sculpteur Adolphe Itasse. Et cette fois, plus personne n’a évidemment pu faire poser le modèle. La Chronique Philidorienne de 1982 le décrit comme un buste « à l’antique », inspiré des gravures antérieures. 

La transformation est spectaculaire. Dans Cochin, Bartolozzi ou Pajou, nous regardions encore un individu : son nez, son regard, ses rides, son sourire.
 

Au Palais Garnier, nous regardons désormais un grand homme. Les vêtements contemporains disparaissent. Le portrait est simplifié, monumental, presque intemporel. Philidor prend place sur la façade d’un des grands temples de la musique française. Et ce détail mérite d’être souligné : c’est le musicien que Paris choisit d’honorer. Pas le joueur d’échecs.

Le visage qui avait circulé dans les livres et dans les familles est désormais sculpté dans la pierre de l'Opéra.

Des portraits qui ont eux aussi une généalogie
 
Finalement, plus on rassemble les images de Philidor, moins il y a de « vrais » portraits. C’est tout le paradoxe. Derrière des dizaines de représentations, nous retrouvons quelques grandes matrices : Cochin, Bartolozzi, Pajou, auxquelles il faut ajouter cet étrange profil du Carmen Saeculare dont l’origine reste à déterminer.

Puis viennent leurs descendants : Saint-Aubin, Liebe, les gravures du XIXe siècle, les lithographies, la peinture d’Ernelinde, le buste monumental de l’Opéra...

Les anciennes Chroniques Philidoriennes donnent à cette histoire une saveur particulière parce qu’elles permettent parfois de suivre ces images hors des musées.
 
On y voit un descendant comparer plusieurs bustes ; des grands-parents demander une reproduction en bronze ; un cousin servir d’intermédiaire avec un sculpteur ; un objet disparaître dans les bombardements du Havre ; un autre portrait être simplement reproduit avec la mention « peinture », comme si tout le monde savait alors de quel tableau il s’agissait.

Aujourd’hui, nous devons parfois repartir à la recherche de ces objets. C’est peut-être la meilleure manière de résumer cette petite enquête : les portraits de Philidor ont connu, eux aussi, une histoire familiale. Certains descendants sont parfaitement identifiés. D’autres ont disparu. Et quelques-uns attendent encore qu’on les retrouve, comme nous le verrons plus tard...

samedi 15 février 2025

Différents baux de location - Le Café de la Régence au XVIIIème siècle - 5ème partie

Complément du 22 mars 2025
Suite à ce découvertes sur les différents baux de location, j'ai mis à jour la liste des limonadiers, gérants du Café de la Régence. Un des premiers articles de ce blog. 
 
Correction du 18 avril 2025
Un des noms lus n'est pas Repucu, mais Nepveu...La difficulté de la paléographie.
 
Voici l'avant dernier article consacré à ma visite aux archives nationales en octobre dernier.
Celui-ci est consacré aux différents baux de location des boutiques qui constituent le Café de la Régence au XVIIIe siècle. 
Ils proviennent essentiellement de la côté Q/1/1146 qui est particulièrement riche.
Ces différents baux de location permettent de retracer une histoire légèrement différente de ce qui est couramment rapporté concernant l'histoire du Café de la Régence. 
 
Par exemple ce qu'indique la revue l’Échiquier Français en mai 1906 (5ème numéro).
Le premier gérant du futur Café de la Régence serait un sieur Lefèvre, et son successeur appelé Leclerc, etc. C'est ce que je reprends à tort dans mon livre, en y ajoutant un dénommé Antoine de Ramez, mais la côté Q/1/1146 permet de corriger tout ça.

Extrait de l’Échiquier Français de mai 1906.
 
Côte Q/1/1146 - Document (bail) daté du 4 septembre 1697
 
D'autres documents sont antérieurs à cette date dans la côte Q/1/1146. Mais arbitrairement c'est ce document daté de 1697 avec lequel je commence. Le café, en tant que boisson, arrive à Paris dans la deuxième moitié du XVIIe siècle et les premiers établissements sont créés à la fin du XVIIe siècle, dont le futur Café de la Régence. Puis la plus ancienne trace du jeu d'échecs dans un café parisien trouvée à ce jour date de 1718, comme je l'indique dans un précédent article.
 
 
Le 4 septembre 1697
Bail de la maison dite en 1769 le Caffé de la Régence

Le bail de 3 ans est contracté par Nicolas Nepveu d'Angerville et Marie Nepveu.
Maison sise rue Saint-Thomas du Louvre faisant face sur la Place du Palais-Royal. Trois boutiques, chambres appartenances et dépendances.
 
Il n'est pas fait mention d'un certain M. Lefèvre, et cela fait donc apparaitre un gérant inconnu jusqu'à lors.
Poursuivons...

Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté du 3 septembre 1704
 


Ce document nous apprend que le propriétaire de l'immeuble est Gabriel du Maitz Chevalier seigneur de Goimpy. C'est cette famille qui en sera propriétaire tout au long du XVIIIe siècle jusqu'à l'achat de l'immeuble par la ville de Paris en 1774 (voir l'article dédié).
 
Extrait :
"...promet faire jouir à Noël Lavoisiere marchand Me (Maître) limonadier à Paris et Marie Henriette Fevre ( = Fèvre).... "
 
Il est précisé que le bail commence à partir du 1er janvier prochain (donc en 1705), qu'il concerne 2 boutiques (sur les 3 qui composent le rez-de-chaussée de l'immeuble), pour un bail d'une durée de 3 ans, et un montant annuel de 1400 livres.
 
Il est donc fait mention d'une Marie Henriette Fèvre. Est-ce la fameuse Le Fèvre dont il est question à l'origine ? Tout ceci n'est pas très clair car ce nom est cité en 1691 bien avant ce bail de 1704.
 
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté du 10 septembre 1705
 


Bail commencé en 1705 et n‘est allé que jusqu’en 1709, d'après une note manuscrite en entête du document.
 
Deux noms et une profession apparaissent :
Jean Lecointre Maitre rôtisseur et Germaine Cécile Landrin

Une boutique, une soupente, Loyer 300 livres
La fin du bail indique que le propriétaire les décharge du bail le 2 octobre 1709.
 
Ce bail nous apprend donc qu'au début du XVIIIe siècle, le futur Café de la Régence est partagé entre un maitre rôtisseur, qui occupe une des trois boutiques, et un maitre limonadier qui occupe les deux autres boutiques.
 
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté du 27 décembre 1710
 
C'est à ce moment-là qu'apparait Antoine Déramées, Déramée, Déramez, des Ramez, de Ramez selon les orthographes rencontrées. Il sera le gérant du café de 1710 à 1737.  Et c'est seulement ensuite qu'apparaitra Leclerc dont il est question au début de cet article.Ce bail de 1710 marque également la jonction des 3 boutiques qui vont former le Café de la Régence proprement dit.
 
Ajout du 19/03/2025 - Dans un document des archives (côte Y//12149) Antoine de Ramez signe ainsi son nom. C'est donc cette orthographe que je vais choisir.
 
C'est donc Antoine de Ramez qui va nommer le lieu "Café de la Régence" en 1718, qui va probablement introduire et accepter le jeu d'échecs dans ce café parisien, et dont Antoine François de Legall, sire de Kermeur, sera le premier maître Français du jeu d'échecs à partir des années 1720 en attendant l'arrivée de Philidor quelques décennies plus tard.
 

 
à Antoine Desramées marchand limonadier
et à sa femme Marie Jeanne Mirat
 
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté de 1720 


Ce bail de 1720, toujours à Antoine de Ramez, contient un paragraphe intéressant. Outre le prix du loyer annuel, il doit fournir au bailleur "6 livres de café bon loyal" !
A noter que c'est tout le bâtiment qui est en location à Antoine de Ramez.
 
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté de 1729
 
Il s'agit de la continuité de la location par Antoine de Ramez et sa femme Marie Jeanne Mirat. 

Son épouse décède probablement, vers 1730, car une côte des archives nationales, MC/ET/IX/640 , nous apprend qu'un mariage a lieu à Paris le 4 mars 1734 entre Antoine de Ramez, chef d'échansonnerie du duc d'Orléans, et Marie-Julie Turgis. 
 
Échanson :  Personnage qui était chargé de servir à boire à la table d'un roi, d'un prince. 

Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté du 14 août 1737




Bail de la maison place du Palais Royal fait à M Le Clerc pour 9 années commencé à Pâques 1738
9 ans à François Le Clerc Maitre limonadier et maitre distillateur (ce dernier n'est pas marié comme l'indique le bail).
 
A noter l'orthographe changeante de son nom : Le Clerc, Leclerc, Leclair, Le Clair sont les différentes variantes que j'ai trouvées de ce gérant du Café de la Régence.

(…) Maison sise à Paris place du Palais Royal appartenant à Messire de Goimpoy consistant en trois boutiques quatre caves, cinq étages de chambres et grenier au-dessus des lieux d’aisances et  dépendances de la maison

Loyer 2300 livres annuel... engagement de verser du Café 6 livres par an de bon café loyal...Antoine de Ramez a cédé son droit au bail à Leclerc le 7 novembre 1736.

Le 20 avril 1746, Leclerc va décéder (côte Y/12149 pour laquelle je consacrerai un article dédié), et Antoine de Ramez s'occupera quelques semaines encore du Café de la Régence (il vivait dans l'immeuble et avait un lien familial avec François Le Clerc).
 
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté du 20 juin 1746




Bail daté du 20 juin 1746 selon la dernière page, pour une durée de 9 ans à Guillaume Rey et Jeanne Collot pour 2400 livres de loyer, ainsi que du chocolat et du café à livrer chaque année !
C'est ce Guillaume Rey qui est cité dans Le Neveu de Rameau de Diderot (écrit entre 1762 et 1773 environ). Guillaume Rey va rester le gérant du Café de la Régence pendant près de 30 ans !

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu’on voit les coups les plus surprenants et qu’on entend les plus mauvais propos ; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d’échecs et un sot comme Foubert et Mayot 

Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté de 1756
Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté de 1765

Ces deux baux sont toujours au nom de Guillaume Rey, maitre limonadier, et Jeanne Collot.
 
à Guillaume Rey et Mme Jeanne Colleau...
Bail de 9 ans 2400 livres par an en 4 quartiers...
Consistant en trois boutiques n’en formant qu’une, quatre caves, cinq étages de chambres et greniers au dessus aisances et dépendances...
 
Avec toujours du café et du chocolat à livrer au bailleur une fois par an.

Côte Q/1/1186 - Document (bail) daté de 1772

La propriétaire du bâtiment, qui le met en location, est Marie Marguerite Antoinette Louise de Pas de Feuquière veuve de Mgr Henry Dumaitz Chevalier seigneur de Goimpy

La bail démarre à Pâques 1774.

(…) bail donné à loyer pour neuf années entières et consécutives qui commenceront au jour en fête de Pasques mil sept cent soixante quatorze et promis le temps durant faire jouir au M. Guillaume Rey marchand limonadier à Paris y demeurant dans la maison cy après paroisse Saint- Germain l’auxerrois (…)
Une maison (…) sise en cette ville place du palais royal consistante en trois boutiques confondues en une seule, quatre caves, cinq étages de chambre en greniers au dessus aisances et dépendances de la maison (…)


Rey dit la connaitre parfaitement pour l’occuper depuis plusieurs années.
3000 livres de loyer par an payer en 4 fois par an, 1er paiement le 1er juillet 1774

Et toujours la même clause particulière :

Plus à la charge de fournir pour chacune année au premier avril douze livres de Caffé moka la meilleure qualité et quatre livre de chocolat à une vanille qui ne pourra être de moindre prix qu’à raison de cent soles la livre à commencer la première livraison au premier avril mil sept cent soixante quatorze  

Promet et l’oblige le Sieur Rey de faire ratifier ces présentes par la personne qu’il épousera ce faisant de la faire obliger conjointement et solidairement avec lui elle seule.

L'épouse de Guillaume Rey est-elle décédée ?
 
Mais tout ceci va changer en fin d'année 1774, avec le projet de démolition et d'achat par la ville de Paris.
 
Côte Q/1/1186 - Document daté du 25 octobre 1774
 


(…) Lequel en sa dite qualité en exécution des lettres patentes de sa majesté, du sept août mil sept cent soixante neuf registrées au parlement le vingt neuf du même mois, portant entre autres choses que la place du Palais Royal serait élargie par la suppression de plusieurs maisons, tant du côté des quinze vingt que de celuy de la rue froidmanteau et qu’il serait formé un pan coupé à chacun des angles de la rue Saint-Honoré.

(…) acquéreur au nom de la dite ville, en vertu des lettres patentes énoncées et datées ci-dessus, une maison située à Paris rue Saint-Thomas du Louvre sur la dite place du Palais Royal appelée Le Caffé de la Régence occupée par le sieur Rey limonadier ayant son entrée par une allée dans la dite rue Saint-Thomas du Louvre et sur la dite place du Palais Royal, et composée d’un étage de cave, rez de chaussée, quatre étages en carrée, un autre en mansarde et grenier au-dessus

(…) Achat de la maison pour la somme de cinquante cinq mil livres.
 
Côte H/2/1959 - Document daté du 18 janvier 1788
 
Il manque des éléments dans la côte Q/1/1186. Avec notamment ce que devient le bâtiment suite à son achat par la ville de Paris et du fait qu'il ne sera pas détruit (heureusement pour l'histoire du jeu d'échecs !).
Nous avons quelques détails avec un document qui se trouve à une autre côte aux archives nationales, la côte H/2/1959.
 


La première page du document parle de Pierre Nicolas Lecomte écuyer conseiller secrétaire du Roi couronne de France.

M Lecomte d’acquérir une maison place du Palais Royal, ayant pour enseigne le Caffé de la Régence, battie sur un terrain qui appartenait ci-devant à la ville et qui depuis a été adjugé au Sieur de sieurs Rey et Jacquemard par sentence du 29 avril 1775.  

Ainsi, Guillaume Rey, en association avec un dénommé Jacquemard, a acheté à la ville de Paris l'immeuble du Café de la Régence en 1775 !
Guillaume Rey doit être assez âgé à l'époque, et de toute façon c'est un autre gérant qui loue le café de la Régence. Il s'agit d'un certain François Haquin, qui officiera durant la Révolution Française et fera fuir les joueurs d'échecs au Café Morillon, cher à la légende que s'est construite Deschapelles.
 
 

samedi 30 novembre 2024

Le Café de la Régence au XVIIIème siècle – 1ère partie

Voilà un drôle de titre pour une série d’articles que je vais publier, car j’ai déjà eu l’occasion de parler du Café de la Régence au XVIIIème siècle, à la fois sur ce blog, mais également dans mon livre écrit il y a bientôt 10 ans !
 
Le Centre d'Accueil et de Recherche des Archives Nationales - CARAN
Rue des Quatre-Fils à Paris dans le Marais.
 
En fait cela faisait longtemps que je souhaitais me rendre à nouveau aux Archives Nationales à Paris afin de consulter différentes références. J’en ai eu l’occasion au mois d’octobre dernier. Bien m’en a pris, car j’ai découvert différentes archives qui me permettent de réécrire, et donc de corriger, une partie de la chronologie du Café de la Régence en gros du début du XVIIIème siècle jusqu’à la Révolution, et qui m’apportent de nombreux renseignements. A vrai dire je n’imaginais pas trouver autant de choses.

Ceci se résume à 3 cotes consultables aux Archives Nationales à Paris, Q/1/1146, H//1959 et Y//12149.
 
Ne pas se décourager quand on voit un truc pareil :-)
De la patience et de la persévérance !

 
Q/1/1146 – La liasse de documents, à cette cote, contient beaucoup de choses, dont quasiment tous les baux de location de l’immeuble où se situe le Café de la Régence au XVIIIème siècle, ainsi qu’au siècle précédent. Mais les baux du XVIIème siècle m’intéressent beaucoup moins puisque le Café de la Régence proprement dit n’existait pas encore.
 
En fait il y a une raison pour laquelle tous ces baux ont été réunis dans ce dossier, raison que j’ignorais jusqu’à présent : le bâtiment du Café de la Régence, comme beaucoup d’autres dans le quartier, est acheté en fin d’année 1774 par la ville de Paris pour être démoli !
Cette liasse contient d’autres document très intéressants, comme un plan du Café de la Régence que je vous ferai découvrir dans un prochain article.
 
L’Échiquier Français, mai 1906.
A la lumière de ma visite aux archives, ce qui était communément admis est en fait faux comme nous le verrons dans un prochain article.
"(...) Le successeur de Lefèvre, nommé Leclerc (...)". Mea culpa, j'ai commis une erreur similaire que je corrigerai.
 
H//1959 – Là nous sommes en 1788, à la veille de la Révolution. Heureusement pour nous , le bâtiment du Café de la Régence n’a pas été démoli malgré les travaux importants dans le quartier. Il faudra attendre Napoléon III et le percement de la rue de Rivoli pour que le Café de la Régence déménage de la place du Palais-Royal en 1853.
En 1788, un dénommé Pierre Nicolas Lecomte (!), souhaite acquérir le bâtiment.
Cette cote contient quelques informations intéressantes.

Y//12149 – Une liasse de papiers qui contient, parmi toutes les feuilles jaunis par le temps, un document exceptionnel pour ma recherche. 
 
Début du document - Archives Nationales

Nous sommes le mercredi 20 avril 1746, et
« (…) Vient iceluy François LE CLAIR de decedder dans le moment (…) »
Le gérant, François Leclerc, vient de décéder dans l’immeuble du Café de la Régence (la phrase est cerclée de rouge ci-après). 
 
 
Il s’agit là du Procès-verbal d’apposition de scellés sur les biens de défunt François Leclerc, marchand limonadier à Paris, par Louis Cadot, commissaire au Châtelet de Paris, le jour-même du décès.

Document exceptionnel, car ce Louis Cadot visite l’intégralité de l’immeuble et écrit ce qu’il voit et ce qu’il fait. Il décrit notamment l’intérieur du Café de la Régence en 1746.
 
Pour terminer cet article d’introduction à cette visite des archives, comme vous pouvez le constater, la lecture de ces documents n’ai pas chose aisée.
Je remercie Philippe Bodard pour son aide, et tout particulièrement Jean-François Viel pour la transcription du document de la cote Y//12149 dont il est question et sa maitrise de la paléographie.

dimanche 2 octobre 2011

Peu avant la Révolution Française

Le Café de la Régence vu par Restif de la Bretonne en 1788 peu avant la Révolution Française.
Extrait de « Les nuits de Paris ou le spectateur nocturne ».

Nicolas Edme Restif de la Bretonne décrit brièvement un lieu qu'il n'aime pas trop, mais détail important, le Café semble très fréquenté par les joueurs d'échecs, ce qui ne sera plus le cas juste après la Révolution.

"Je ne devais par revoir le Dr le lendemain : A huit heure, j’allais au rendez-vous du Jeune homme-riche : Mais je ne le trouvais pas : Une affaire imprévue l’avait sans doute retenu. J’entrais au Café de la Régence, pour y voir jouer aux échecs.
Vingt tables étaient couvertes d’échiquiers. A ces vingt tables étaient vingt paires de Joueurs, graves, silencieux, réfléchissants, environnés d’environ quarante Spectateurs, attentifs aux coups, palpitants entre la crainte et l’espérance. J’ai beaucoup aimé le jeu d’échecs ! Je m’arrêtais un instant à considérer ce combat factice, et je sentis le goût au jeu revenir. Je détournais les yeux, et je considérais les originaux qui m’environnaient, sous un autre point de vue, c’est-à-dire comme des fous, qui couraient risiblement après le néant, et dont le travail ne laissait pas plus de traces, que les nœuds que faisaient nos dames, avant l’invention du filet.
Les hommes étaient cependant un peu moins coupables; on ne brûlait pas une production utile, réduite au non usage, pour l’amusement insensé d’une petite maîtresse. Je sortis ennuyé de ce Café monotone, où l’on ne parle, ni ne rit ; où l’on n’a d’autre scène amusante, que celle d’un triste et silencieux échec et mat."

(Source document - Google Book)