Affichage des articles dont le libellé est Saint-Amant Pierre Charles Fournier de. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Saint-Amant Pierre Charles Fournier de. Afficher tous les articles

vendredi 4 septembre 2026

Le général Guingret, de Tordesillas au Café de la Régence

Une exceptionnelle carte d’adhérent permet de retrouver la trace d’un militaire de l’Empire devenu l’une des figures importantes des échecs parisiens sous la monarchie de Juillet.

Une simple carte peut parfois faire ressurgir tout un personnage.

 
Image communiquée par M. François Zutter (Suisse) que je remercie vivement.
Trouvée sur Bsky et mise en ligne sur Bsky par M. Jonathan Manley le 26 août 2026.

 
Celle qui est à l’origine de cet article est une carte d’adhérent au Cercle des Échecs appartenant au général Pierre-François Guingret. Elle porte la signature de Claude Vielle, alors propriétaire du Café de la Régence et du Cercle des Échecs qui lui était associé au 1er étage. Un document exceptionnel qui nous ramène directement dans le milieu des grands joueurs parisiens des années 1830 et 1840.

Et lorsqu’on suit Guingret dans les pages du Palamède, on découvre un personnage beaucoup plus important qu’on pourrait le croire : général, vétéran des guerres napoléoniennes, auteur militaire, ami de La Bourdonnais et de Saint-Amant, assez fort joueur d’échecs, animateur du jeu à Douai puis président du Cercle des Échecs de Paris.
 
La signature sur la carte prouve l'authenticité de celle-ci. On retrouve la même signature de Claude Vielle, par exemple sur cet extrait de document notarié. Bail de location - 15 et 16 octobre 1851 - M. Danyau à M. et Mme Vielle - Archives Nationales MC ET LXXVI 815 (Extrait)

Dès 1836, alors qu’il est encore colonel, son nom figure parmi les membres du nouveau Cercle des Échecs de la rue Richelieu, sous la graphie « Guingueret » (Le Palamède, 1836, PDF p. 320).
 
Un militaire de l’Empire
 
Pierre-François Guingret naît à Valognes, dans la Manche, en 1784. Sa carrière militaire commence sous l’Empire. Il passe par l’École polytechnique et participe aux grandes campagnes napoléoniennes.
Lors de ses obsèques, Saint-Amant rappellera notamment Friedland, les campagnes d’Espagne et du Portugal, la Guadeloupe puis l’Algérie. Il sera nommé général en 1837 et terminera sa carrière comme maréchal-de-camp, commandant la 3e brigade d’infanterie à Paris et l’École militaire (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-58).

Il est également homme de plume et publie en 1817 Relation historique et militaire de la campagne de Portugal, sous le maréchal Masséna, un ouvrage consacré aux campagnes d’Espagne et du Portugal. Mais un épisode de sa carrière militaire allait lui assurer une certaine célébrité, jusque chez ses anciens adversaires britanniques.
 
Tordesillas : une rivière, un radeau et des épées entre les dents
 
Nous sommes en octobre 1812, pendant la guerre d’Espagne. Les troupes françaises cherchent à franchir le Douro à Tordesillas. Le pont est détruit et la position occupée par les soldats du régiment de Brunswick.
Le récit reproduit par Le Palamède, d’après l’historien militaire britannique William Napier, pourrait presque passer pour une scène de roman.

Une soixantaine d’officiers et de sous-officiers volontaires se placent sous les ordres du capitaine Guingret. Ils construisent à la hâte un petit radeau destiné à transporter leurs armes et leurs vêtements, puis se jettent dans une eau glaciale,

« tenant leurs épées dans leurs dents, nageant d’une main et poussant le radeau devant eux ».
 
Parvenus sur l’autre rive, ils n’attendent même pas de se rhabiller, prennent la tour d’assaut et obligent les défenseurs à abandonner la position. Napier estime que cette action eut « une influence réelle sur les opérations du duc de Wellington » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106 ; récit repris lors des funérailles de Guingret dans Le Palamède, 1845, PDF pp. 56-57).

Charles-Étienne-Pierre Motte, Le capitaine Guingret et ses hommes traversant le Douro à Tordesillas, 1812, lithographie. Domaine public.
 
Ce qui rend l’histoire encore plus savoureuse est qu’elle fut racontée, plus de trente ans après les faits, devant des joueurs d’échecs anglais. Lors du banquet du club de Liverpool de 1844, Guingret fut présenté comme « une des notabilités des Échecs de Paris », et son nom fut accueilli par un « tonnerre d’applaudissemens » (Le Palamède, 1844, PDF p. 106). L’ancien ennemi était devenu un ami apprécié des joueurs britanniques.
 
Guingret et les échecs de Douai
 
La passion de Guingret pour les échecs est ancienne et ne se limite pas à Paris. En 1837, un correspondant de Douai rappelle l’influence qu’il avait exercée dans cette ville. Le jeu y avait reçu :

« une forte impulsion de l’exemple et des encouragements d’un amateur très-distingué et d’une force remarquable, M. le colonel Guingueret ».
 
Le correspondant ajoute que, depuis son départ, son souvenir reste très présent et que le nombre des joueurs a continué à augmenter (Le Palamède, 1837, PDF p. 92). Quelques mois plus tard, la revue est encore plus précise :
 
« Le président du club de Douai est M. le général Guingueret, l’un de nos plus forts amateurs. »
 
Le club de Douai dispute alors une partie par correspondance contre celui de Valenciennes (Le Palamède, 1837, PDF p. 362). Saint-Amant reviendra sur cet épisode en 1843. Selon lui, Douai avait connu un véritable âge d’or échiquéen grâce au séjour du régiment de Guingret dans la ville, avant la Révolution de Juillet 1830 :

« la ville de Douai ne s’est pas soutenue dans l’éclat momentané qu’elle devait à la présence du colonel Guingret, dont le régiment campa dans ses murs avant la Révolution de juillet » (Le Palamède, 1843, PDF p. 169).

Guingret ne se contentait donc manifestement pas de jouer. Partout où sa carrière militaire le conduisait, il faisait des adeptes. En 1843, au cours d’un toast, ses compagnons insisteront d’ailleurs sur cette caractéristique : il n’avait pas dédaigné de descendre « au milieu de ses subordonnés » pour « créer, former et produire de nouveaux adeptes » du jeu d’échecs (Le Palamède, 1843, PDF pp. 563-564).
 
Un bon amateur
 
Il faut éviter de voir en Guingret un notable placé à la tête d’un cercle mondain simplement parce qu’il était général. Il savait réellement jouer aux échecs, et même plutôt bien. En 1837, lorsque le Hongrois József Szen séjourne à Paris, Le Palamède cite Guingret parmi les amateurs qui se sont :
 
« le mieux défendus à but contre M. Szen »
 
aux côtés notamment de Schulten, Devinck et Chamouillet (Le Palamède, 1837, PDF p. 51). La même année, il est l’un des premiers, avec Calvi, à résoudre deux problèmes particulièrement difficiles de d’Orville. La revue le qualifie alors explicitement de :

« l’un de nos plus forts amateurs » (Le Palamède, 1837, PDF p. 133).
 
Quelques mois plus tard, Guingret est cité avec Saint-Amant, Calvi, Devinck, Lévesque, Boissy d’Anglas et Richebourg dans cette : « ligne supérieure d’amateurs » qui reconnaissent encore La Bourdonnais pour maître (Le Palamède, 1837, PDF pp. 506-507).

Les parties à avantage permettent même de situer assez précisément sa force. En 1842, Deschapelles joue contre lui en donnant le pion et quatre traits (!), avantage que Le Palamède évalue approximativement à une tour. Guingret gagne la première partie ; la seconde est interrompue faute de temps alors qu’il conserve son pion supplémentaire et une position que la revue considère comme très favorable (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).

Un projet de tournoi entre Deschapelles, Saint-Amant et Guingret donne presque une véritable échelle de force : Deschapelles donne pion et deux traits à Saint-Amant et pion et quatre traits à Guingret ; Saint-Amant doit lui-même donner pion et deux traits à Guingret (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 297).
Guingret n’était évidemment pas du niveau des tout meilleurs joueurs du monde, mais il jouait comme un bon amateur français de l'époque.
 
Un joueur qui faisait la guerre sur l’échiquier
 
Nous avons même la chance de connaître son style. Au printemps 1842, de retour de Provence, Guingret retrouve les échiquiers parisiens. Saint-Amant écrit :

« La Provence nous a rendu le général Guingueret, qui court de victoire en victoire par des combinaisons prudentes, lentement calculées » (Le Palamède, 1842, tome I, PDF p. 248).
 
L’année suivante, dans un délicieux portrait des habitués du Cercle, l’auteur des Mystères du Cercle des Échecs , Alphonse Delannoy, pousse la comparaison militaire beaucoup plus loin. Le général met dans chaque partie toute son attention et travaille :

« son plan d’attaque avec la gravité d’une inspection de régimens en bataille, comme s’il avait affaire à un véritable ennemi » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 382-383).
 
On imagine assez facilement Guingret devant l’échiquier : peu de fantaisie gratuite, beaucoup de sérieux, du calcul, de la méthode et une attaque préparée comme une opération militaire.

L’homme qui prêta toute sa bourse à La Bourdonnais
 
Le plus joli témoignage concernant Guingret reste peut-être son histoire avec La Bourdonnais. Le Palamède la raconte en décembre 1843. L’épisode est bien antérieur. Guingret n’est encore qu’un jeune capitaine lorsqu’il rencontre dans le Midi La Bourdonnais, qu’il avait déjà croisé à plusieurs reprises au Café de la Régence.

La Bourdonnais se trouve alors dans une situation catastrophique. Après avoir dilapidé ce qui lui reste d’argent au cours de son voyage, il n’a même plus de quoi régler ses frais et rentrer à Paris. Après beaucoup d’hésitations, il demande à Guingret de lui prêter quinze louis. Guingret fait mieux :

« Cédant alors à l’entraînement de sa générosité, il ne remet pas seulement à Labourdonnais la somme demandée, mais sa bourse entière, tout ce qu’il possède, vingt-cinq louis. »
 
La Bourdonnais part sans même lui laisser de reçu. Un mois passe. Puis deux. Guingret commence à penser son argent perdu. Une caisse lui arrive alors de Paris. Elle contient :
 
« un magnifique échiquier, un véritable échiquier d’honneur » et, dans un coin de la boîte, sa propre bourse avec les vingt-cinq louis (Le Palamède, 1843, PDF pp. 553-554). Cette anecdote en dit autant sur Guingret que sur La Bourdonnais. Elle montre surtout que leurs relations remontaient loin et que Guingret fréquentait déjà la Régence lorsqu’il n’était encore que capitaine.

Président du Cercle des Échecs
 
En 1842, Guingret franchit une nouvelle étape. Le 30 octobre 1842, une assemblée extraordinaire est convoquée afin de compléter la commission administrative du Cercle des Échecs. Celle-ci comprend notamment Devinck, Doazan, Laroche, Sasias, Lécrivain et Guingret. La décision est immédiate :
 
« La commission est entrée immédiatement en séance et a nommé M. le général Guingret pour son président » (Le Palamède, 1842, tome II, PDF p. 220).
 
  
Nous disposons donc de la date exacte de son accession à la présidence : 30 octobre 1842. Il dirige dès lors le Cercle pendant l’une des périodes les plus célèbres de son histoire, celle du grand match Saint-Amant vs Staunton de la fin d'année 1843. En février 1843, il signe d’ailleurs officiellement une lettre :
 
« Pour MM. les membres du Cercle des Échecs de Paris [...] Le Président, Signé GUINGRET »
 
et la réponse lui est adressée comme au :
 
« général GUINGRET, président du Cercle des Échecs » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 105-106).
 
Durant le séjour de Staunton, Guingret joue un véritable rôle de représentation. Il reçoit notamment les joueurs anglais et leurs témoins à l’École militaire, autour d’une table à laquelle prend également place Deschapelles. Le Palamède décrit une « véritable fête » et une « grande solennité » (Le Palamède, 1843, PDF pp. 562-564).

Guingret dans le tableau de Marlet
 
Et nous pouvons même mettre un visage sur ce nom. Le peintre Jean-Henri Marlet représenta la fameuse séance du match Saint-Amant vs Staunton du 16 décembre 1843. L’année suivante, Le Palamède décrit longuement le tableau et identifie plusieurs des personnages. Parmi eux :
 
« le général Guingret, dominant majestueusement l’Échiquier, et dont le regard semble commander à la galerie le silence et le recueillement » (Le Palamède, 1844, PDF p. 101).
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. Musée Carnavalet – Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet 
 
Détail - Pierre-François Guingret 
 
Cette indication est particulièrement précieuse puisque le même article explique que les traits des principaux amateurs avaient été fidèlement reproduits. Il ne s’agit donc pas d’une silhouette conventionnelle : nous possédons un véritable portrait contemporain de Guingret au milieu de ses compagnons du Cercle des Échecs. Voilà qui donne encore davantage d’intérêt à sa carte d’adhérent.

Les derniers mois
 
L’année 1844 nous montre encore Guingret très présent dans la vie du Cercle. Lorsque l’on cherche à régler définitivement la question de la supériorité entre Saint-Amant et Kieseritzky, c’est Guingret qui propose très sérieusement un match entre les deux. Kieseritzky refusant, le général finit par lui lancer :
 
« Vous avez donc peur »
 
ce que Le Palamède commente malicieusement :
 
« cette parole, dans la bouche d’un homme de guerre, sera l’argument extrême » (Le Palamède, 1844, PDF p. 102).
 
Il préside aussi une commission destinée à venir en aide à la veuve du maître anglais Jacob Henry Sarratt (Le Palamède, 1844, PDF p. 198). Mais à la fin de cette même année, sa santé se dégrade fortement.

La mort de Guingret et l’adieu de Saint-Amant
 
Guingret meurt à Paris le 11 janvier 1845. Le Palamède annonce la nouvelle :
 
« le Cercle des Échecs a perdu son digne président, le général Guingret, mort le 11 janvier, d’une pleurésie aiguë et d’une fièvre nerveuse, âgé de 61 ans ».
 
Et ajoute :
 
« C’est à la fois un très grand malheur pour les Échecs et un coup bien douloureux pour tous ses collègues du Cercle, parmi lesquels il n’avait que des amis » (Le Palamède, 1845, PDF p. 53).
 
  
Ses funérailles ont lieu le 14 janvier 1845. Le corps quitte à midi l’École militaire, est conduit à l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, puis au cimetière du Montparnasse. Guingret avait expressément demandé que ses obsèques restent simples. Mais la foule est immense et les militaires sont présents en nombre (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).

Sur la tombe, après l’hommage d’un colonel retraçant sa carrière militaire, Saint-Amant prend la parole.
Et il révèle alors la profondeur de leur relation :
 
« Moi qui ai eu le bonheur de vivre dans l’intimité, pendant vingt-cinq ans, de cette âme si noble et si élevée [...] » (Le Palamède, 1845, PDF p. 55).
 
Vingt-cinq ans : leur amitié remontait donc approximativement à 1820, bien avant que Saint-Amant ne devienne directeur du Palamède. Dans ce long discours, Saint-Amant évoque naturellement le militaire, mais également l’homme privé et le joueur d’échecs. Il rappelle que Guingret avait été fidèle pendant trente ans à la société des joueurs et que :

« depuis plusieurs années il en était le président, et sa mort a frappé chacun de nous comme une calamité de famille » (Le Palamède, 1845, PDF pp. 55-59).
 
Puis vient cette phrase qui résume probablement assez bien la place qu’il occupait :
 
« le général Guingret n’était pas de ces hommes qu’on remplace facilement » (Le Palamède, 1845, PDF p. 59).
 
Une petite carte, toute une vie
 
C’est ce qui donne tant d’intérêt à cette carte d’adhérent. On pourrait n’y voir qu’un document administratif portant le nom d’un général du XIXe siècle. Mais lorsqu’on replace ce nom dans les pages du Palamède, le carton prend une tout autre dimension.

  
Il appartenait à l’homme qui avait traversé le Douro à la nage sous le feu de l’ennemi ; qui avait contribué à faire de Douai une ville d’échecs ; que Le Palamède considérait comme un bon amateur français ; qui préparait ses parties comme des opérations militaires ; qui avait confié toute sa bourse à La Bourdonnais ; qui devint président du Cercle des Échecs le 30 octobre 1842 ; qui reçut les Anglais pendant le match Saint-Amant vs Staunton ; qui posa pour le tableau de Marlet ; et dont Saint-Amant pouvait dire au bord de la tombe qu’il avait été son ami intime pendant un quart de siècle.
 
Pierre-François Guingret est aujourd’hui largement oublié de l’histoire des échecs. Les pages du Palamède montrent pourtant qu’il fut pendant près de trente ans l’une des figures familières et respectées du monde échiquéen français. Et cette petite carte signée Vielle est peut-être l’un des derniers objets qui nous relient directement à lui. 

dimanche 24 novembre 2024

Lettre de Deschapelles au sujet du match entre Saint-Amant et Staunton

Nous sommes la veille du match pour le titre de champion du Monde d’échecs entre le tenant du titre, le Chinois Ding Liren et l’Indien Gukesh Dommaraju. Le match démarre demain lundi 25 novembre à Singapour. Il s’agit d’un match en 14 parties classiques. La cadence est de 120 minutes pour les 40 premiers coups, suivi de 30 minutes pour les reste de la partie, avec un incrément de 30 secondes à partir du 41eme coup. Bref les parties vont durer entre 4 et 6 heures environ.

Le temps de réflexion de ces partie dites « longues » rétrécit au fil du temps, Magnus Carlsen ayant même proposé de jouer le championnat du Monde sur un format de parties rapides !
 
Le tableau de Marlet sur le match Saint-Amant / Staunton.

Si nous revenons 180 ans en arrière avec la match Saint-Amant vs Staunton en fin d'année 1843, le temps de réflexion était à peu près libre, ce qui impliquait des parties interminables.
Un aspect temporel du jeu d’échecs que n’approuvait absolument pas Deschapelles, le meilleur joueur d’échecs du début du XIXème siècle, qui préconisait un jeu rapide, avec une partie ne devant pas dépasser 2 heures de réflexion au total. Je vous propose de découvrir tout cela dans ce présent article.

Un peu par hasard, j’ai découvert une lettre écrite par Deschapelles en début d’année 1844.
C’est la revue La Nouvelle Régence de 1862 (page 101), de Paul Journoud, qui parle de cette lettre traduite et publiée en 1848 dans la revue allemande Schachzeitung. Elle est mentionnée dans un article de von der Lasa au sujet de la force relative des différents maîtres du 18ème siècle et de la première moitié du 19ème siècle.
J’ai donc cherché cette revue et je l’ai trouvée, ainsi que la lettre (via Google Book).
Cette lettre est remarquable, car elle reflète très bien la façon de penser de Deschapelles.
 
Le passage de l'article de von der Lasa où il est question de la lettre de Deschapelles. 
La Nouvelle Régence 1862
 
De quoi s’agit-il ? La lettre est écrite environ 2 mois après la fin du 2ème match entre Saint-Amant et Staunton, match joué au Cercle des échecs de Paris au 1er étage du Café de la Régence, place du Palais Royal (la dernière partie a été jouée le 20 décembre 1843). Elle est adressée à l’astronome et joueur d’échecs Heinrich Christian Schumacher.

 

Deschapelles est sans aucun doute désabusé par le résultat du match et le critique vertement (Staunton gagne largement le match 11 à 6). Le sceptre des échecs change de main et quitte la France après plus d’un siècle de domination.

Ci-dessous, je reprend la lettre paragraphe par paragraphe (en caractères gras) et j’y ajoute mon commentaire (en italique).

En préambule vous pouvez lire ou relire le document que j’avais rédigé au sujet de Deschapelles pour la conférence du centenaire de la FFE. 
 
  Schachzeitung 1848 - Via Google Book
 
Paris, 12 Février 1844
 
Monsieur,

Il n'y a point d'affaire si compliquée qu'on ne puisse débrouiller et faire comprendre en un quart d'heure de conversation ; la loquacité accompagne l'intelligence ; et l'on peut pousser la chose à l'extrême en disant : qu'à celui seul qui n'a jamais rien à dire, appartient le droit de parler toujours.

Sur cette manière de voir vous pouvez juger du peu de cas que je fais des parties d'échecs qui viennent d'avoir lieu entre Messieurs Staunton et St. Amant.

En moyenne, elles ont duré neuf heures, c'est-à-dire neuf fois plus que n'ont duré les parties des grands maîtres ; les joueurs ont été longs à chaque coup, contrairement à la méditation qui dispose de l'avenir par une pause de quelque minutes, laissant ensuite, tomber comme de la main, et avec une légère révision, un grand nombre de coups subséquents.

 
J’ai eu l’occasion de parler du problème du temps de réflexion des parties d'échecs avant l’invention de la double pendule d’échecs. Vous avez ici un article que j’ai rédigé à ce sujet il y a quelque temps. Un an plus tard, en 1845, Deschapelles parle à nouveau de ce match est indique

« (…) Je repousse cette pesanteur, qui, récemment, a mis une journée à faire une partie  ;
je crois, Philidor et La Bourdonnais ont cru, qu’il n’y a point de combinaisons d’Échecs qui exigent de l’intelligence au-delà de cinq minutes d’attention, encore à la condition qu’une grande quantité de coups en découleront et que ce sera une avance économique ; j’en appelle, Messieurs, à vos souvenirs ; avez-vous jamais vu sacrifier deux heures à une partie ? Non, une partie d’Échecs est communément une affaire de trois quarts d’heure (…)  »

La 21ème et dernière partie du match entre Saint-Amant et Staunton a duré 14h30 (!) pour 66 coups. H.Wilson, arbitre de Staunton, calcula que Saint-Amant avait employé, pour ses coups, les trois quarts du temps total de jeu... 
 
Notez également que Deschapelles ne range pas Saint-Amant ni Staunton au rang de Grand Maitre !
 
Ils ployaient eux-mêmes sous une fatigue matérielle ; sous une fatigue qui semblait n'avoir rien de commun avec la pensée ; sous la fatigue du corps qui les forçait de s'interrompre et de s'échapper pour aller chercher de l'air et de la nourriture.

Ils étaient la risée de la galerie, souvent renouvelée par l'ennui, laquelle sur une table à côté, réalisait longtemps à l'avance le coup médiocre et prévu, qu'ils ne manquaient guère de jouer après l'avoir indéfiniment fait attendre.

C'était une longueur sans profit comme sans excuse ; une longueur maladive, fastidieuse, montrant les échecs de leur vilain côté et de nature à mettre en fuite les plus intrépides amateurs.

Avant de passer outre l'honneur de l'art exige une rectification : c'est que, il n'y a pas eu défi entre écoles, ni entre sommités, nous ne voyons là, qu'une rencontre entre deux vigoureux soldats qui ont tiré le sabre dans une anfractuosité du rempart ; ils se sont portés quelques bons coups, la victoire n'a pas été acquise sans danger et la défaite n'a pas éteint tout espoir de revanche.


Toutes les propositions de match de Deschapelles envers les anglais sont restées lettre morte
Immédiatement après la défaite de Saint-Amant, la rumeur veut que Deschapelles propose de revenir sur le devant de la scène en défiant Staunton. . Exemple avec l’extrait du journal « Le Sémaphore de Marseille » du 28 décembre 1843 (source Retronews), quelques jours après la fin du match…
 

 

En 1844 Deschapelles a quand même 64 ans… 34 ans pour Staunton et 44 ans pour Saint-Amant.
Le défi permanent adressé par Deschapelles aux anglais est par exemple repris par Fraser’s en 1839. « Messieurs, il y a plus de trente ans qu’il existe de ma part un défi permanent au jeu des échecs. J’offre le pion et deux traits ». Il revient sur ce point un peu plus loin dans la lettre.
 
 
 
 
C'est envahi que vous nous demanderiez du La Bourdonnais ! Cette longue pensée dont les conséquences jaillissaient avec tant de rapidité ! Ce mordant, qui entamait un adversaire inquiet et dérouté ! Ces trouvailles du génie, qui, si souvent, arrivaient à la catastrophe par un grand stratagème !

Il n'y a plus de La Bourdonnais ; il n'y aura plus de joueur de cette puissance qui consente à vivre continuellement dans les conditions actuelles, et encore : La Bourdonnais n'a pas égalé ses devanciers, il n'a pas eu leur valeur intrinsèque, il ne possédait pas au même degré cette essence qui en quelques jours les avait muri ; à lui, il avait fallu dix ans de travail pour les atteindre ; à lui, il fallait, pour se maintenir des efforts incessants ; à lui, enfin, étaient interdits, ces éclairs qui dépassent toutes les bornes.


La nous touchons à l’essence même de Deschapelles. Le « devancier » de La Bourdonnais n’est autre que Deschapelles lui-même ! Deschapelles indique qu’il a fallu 10 ans à La Bourdonnais pour ne même pas l’égaler. Tandis que lui-même reprend la légende qu’il a construite, à savoir qu’il a atteint son niveau au jeu d’échecs en seulement quelques jours en partant de zéro à la fin du XVIIIème siècle au café Morillon ! A ma connaissance, seul AlphaZéro, Intelligence Artificielle, est arrivé à ce résultat par auto-apprentissage en partant de zéro. A la fin de l’article sur le Café Morillon vous pouvez lire l’histoire de l’apprentissage des échecs par Deschapelles.
 
Revenons encore au défi, nous donnerons notre jugement en peu de mots : les parties sont monotones, les débuts sans variété, la tactique rétrécie, point d'imprévu et peut de saillies, pour qui ignorait le nom des champions, ce sont de faibles parties entre joueurs non classés.

Cependant, ces messieurs sont de bons joueurs ; ils tiennent les premiers rangs dans les deux réunions qui se distinguent le plus, ils ne connaissent plus de supérieur, à moins qu'ils ne l’aillent chercher dans une autre sphère. Cela est arrivé à Mr. St. Amant il n'y a guère plus d'un an ; alors il s'est montré tout autre ; en vingt heures il a fait vingt parties ; il avait de l'intelligence, de la vigueur et. une tenue infatigable ; on ne pourra pas dire qu'il jouait petit jeu ; un peu moins d'argent, oui, mais plus d'émulation, il s'agissait de se défendre en recevant un gros avantage, il s'agissait de conserver ses galons. 

Deschapelles fait référence sans doute au match informel qu’il a joué et gagné contre Saint-Amant en fin d’année 1842 en lui donnant différents avantages matériels. Page 233 du Palamède de 1842 (deuxième tome). J'aborde ce match dans cet article.

Nous croyons qu'en pareil cas Mr. Staunton éprouverait la même métamorphose, nous croyons qu'il deviendrait vif, et qu'il retrouverait son éclat.

 
Monsieur, il y a ici un problème que je livre à votre sagacité. Pourquoi deux joueurs puissants se font- ils amoindrir en combattant l'un contre l'autre ? Une autre singularité des échecs, c'est qu'une réunion quelconque s'y croit de la première force pour peu qu'elle reste du temps sans communiquer avec une force supérieure, à peine privé de La Bourdonnais, le club de Paris attribuait déjà la puissance à ses sommités actuelles, lorsqu'il choisit Mr. D. pour son président. La complaisance de celui-ci alla jusqu'à accepter, dans l'intérêt du club, quelques parties à un jeu qu'il avait entièrement abandonné.

La Présidence du club revient à un certain Mr. D., qui n’est autre que Deschapelles lui-même bien évidemment. En 1841, il est élu président du Cercle des Échecs de Paris, alors situé au-dessus du Café de la Régence. Il en sera le président pendant une année jusqu’en février 1842, conformément au règlement du Cercle, où le tirage au sort désignera un autre conseil d’administration.
 
Vous auriez été satisfait de voir votre programme en pleine exécution; non seulement les débuts furent variés, mais encore, et pour qu'il n'y manquait rien, des parties s'engagèrent avec des échanges de pièces. On donna la tour, on donna la dame en échange d'une quantité de pions.

En Allemagne on n'apprécie pas ces parties; on n'y a pas introduit encore cet apprentissage des pions, qui se reporte sur toutes les autres manières de jouer, leur donnant de l'aplomb et de grandes ressources. C'est un progrès que je vous recommande et vous me remercierez du plaisir que je vous en promets.

Quoiqu'il en soit, la vérité du récit exige que je vous apprenne que le président a donné à tous, un pion et demie (*C’est-à-dire, pion et trait) et qu'il a gagné tous les défis. Si vous joignez à ce fait; ce que nous avons entendu dire au président qu'il était encore d'un pion au dessous de sa propre force, vous aurez une pauvre idée des talents de l'époque.

 
Ici est évoquée une ancienne forme du jeu d’échecs que Deschapelles aimait particulièrement. Il s’agit de remplacer telle ou telle pièce par un certain nombre de pions. Cette forme de jeu était très pratiquée à la Régence au XVIIIème siècle, ce qui explique peut-être la découverte fondamentale de Philidor sur l’importance du pion aux échecs. Voir l'article que j'ai consacré à ce sujet.
 
Philidor classait par demi-pions les échelons des grandes forces ; Mr. de Légal jouait avec lui à but ; Verdoni, au pion pour le trait ; Carlier et Bernard, que j'ai connus, et grand nombre d'autres au pion et trait. 
 
Joué à but correspond à jouer à égalité matériel. Cela signifie que votre adversaire est de la même force que vous.
 
Monsieur, c'est la seule fois que j'aurai écrit sur ces babioles, c'est une consignation dans vos archives, ensuite, j'acquitte une dette pour les lettres savantes et polies que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à diverses reprises, lettres qui m'ont touché, et auxquelles j'ai satisfait de mon mieux, soit, en vous faisant remettre ce qui me semblait devoir vous être agréable, soit en vous faisant répondre à fond, par La Bourdonnais qui était un poète de science.

Depuis le duel récent de ces messieurs, on m'a dit que les journaux parlaient d'un défi qui m'était ou me serait porté par Mr. Staunton  dans lequel il s'agirait d'une somme d'argent ; vous saurez que je ne crois à rien de semblable, qu'il ne m'a rien été communiqué, que Mr. Staunton n'en a pas non plus probablement entendu parler, et que ce sont les niaiseries de la presse. Il y a bientôt un demi siècle que je tiens la position, chacun à le droit de la réclamer et de porter défi.
 
Au sujet d’une nouvelle rumeur sur un match entre Staunton et Deschapelles voir un peu plus haut l’extrait du journal « Le Sémaphore de Marseille » du 28 décembre 1843 ou bien encore le journal « Le Commerce » du 25 décembre 1843 (source Retronews).
 

 
 
 
 
 
 
 
Si Mr. Staunton me demandait le pion et deux traits, ce serait la partie d'il y a quatre ans, que le comité d'outre mer a évité ; s'il me défiait à but, où trouverait-il assez de confiance pour l'enjeu ?

Agréez, Monsieur, ma haute estime et mon penchant amical.
Des Chapelles. 

mercredi 16 octobre 2024

Considérations sur la partie Ruy Lopez par Saint-Amant

Saint-Amant va tenir la chronique d'échecs du journal "Le Sport" du début d'année 1855 à janvier 1864, où il cède sa place à Jean Préti, futur créateur de la revue "La Stratégie".
 
Le Sport du mercredi 2 février 1859 - Gallica

J'ai déjà eu l'occasion de parler de ses articles. Par exemple dans un hypothétique fragment d'une partie de Deschapelles inconnu jusqu'à lors, ou bien encore dans ses relations difficiles notamment quand il se fait moucher par Paul Journoud pour ses erreurs.

Mais pour autant ses articles sont parfois très intéressants. C'est ainsi que j'ai découvert comment était considérée la partie Espagnole, ou Ruy Lopez, en ce milieu du XIXe siècle. 
 
La partie Espagnole ou Ruy Lopez
 
Dans le numéro du 2 février 1859 du journal "Le Sport", Saint-Amant commente la deuxième partie du match jouée entre Anderssen et Morphy en fin d'année 1858. C'est une partie Ruy Lopez, de quoi disserter pour Saint-Amant.


Saint-Amant écrit :

On a donné le nom de Lopez à ce début : c’est lui reconnaitre près de trois siècles. Depuis fort longtemps, il était non-seulement négligé, méconnu, mais même condamné. Philidor n’en parle pas : ce n’est pas étonnant, lui qui blâmait jusqu’au Cavalier du Roi sorti à la 3ème case du Fou au second coup de celui qui a le trait.

La Bourdonnais est tout aussi silencieux, dans son pauvre Traité, sur le début de Lopez ; mais La Bourdonnais, aussi bien que Deschapelles, désapprouvait jusqu’à la pensée de porter le Fou du Roi au-delà de la 4ème case du Fou de la Dame, et Deschapelles, tout philidorien, n’admettait pas non plus qu’on pût sortir le Cavalier du Roi, au second coup, à la 3ème case du Fou. Enfin il allait jusqu’à repousser le Giuoco Piano, qui est la partie la plus universellement jouée.

Dans les parties entre La Bourdonnais et McDonnell, où ces grands maîtres abordèrent alternativement tant de débuts variés, on ne trouve pas l’ombre de celui de Lopez.

De nos jours, ce début est devenu une fureur, et il est considéré par les maîtres comme une des plus fortes attaques. Il y a certainement à s’étonner que dans un jeu tout mathématique, se présente, sans que la règle ait été changée, de ces capricieuses révolutions, de ces revirements d’opinions qui ne devraient appartenir qu’à ce qui est un objet de goût ou de mode, et non à ce qui a trait à des calculs précis : 2 et 2 continuent toujours de faire 4.

Après avoir repoussé, condamné ce début de Ruy Lopez, pendant deux cents ans, on le prône aujourd’hui, on le démontre excellent. Est-ce au moins définitif cette fois-ci, et nos neveux ne s’inscriront-ils pas contre ?
 
Comme de nos jours, les ouvertures sont souvent une question de mode.
Je me suis amusé à faire quelques statistiques simplistes avec la Méga Database de Chessbase.
Voici le tableau que j'obtiens avec la répartition des ouvertures.
 

Ok, les échantillons ne sont pas du tout les mêmes (environ 4000 parties répertoriées pour la période 1200 à 1860 contre 210000 pour la seule année 2016). Il est clair qu'il y a beaucoup plus de parties jouées et sauvegardées de nos jours. Mais le résultat reste intéressant à mes yeux.
 
Ainsi jusqu'en 1860, 60% des parties jouées étaient avec 1.e4 e5 ! avec une proportion de 4% de Ruy Lopez contre 15 % de Gambit du Roi.
Les choses évoluent sur la fin du XIXe siècle, la partie Ruy Lopez devient l'ouverture la plus jouée (17% des parties) et le Gambit du Roi recule avec 8% des parties jouées.
Et de nos jours, la reine des ouvertures est sans trop de surprise la défense Sicilienne avec 19% des parties jouées, le Gambit du Roi devenant négligeable et la partie Ruy Lopez revenant à 4%.

Reverrons-nous un jour le Gambit du Roi en tête d'affiche ? Stockfish trouvera-t-il des améliorations pour rendre un peu plus jouable cette ouverture ? L'avenir nous le dira, mais on a un peu de peine à y croire.
 
En attendant vous pouvez rejouer cette 2ème partie du match entre Anderssen et Morphy via l'échiquier interactif ci-dessous, avec les commentaires de Saint-Amant et quelques ajouts de ma part avec l'aide de Stockfish (mes commentaires sont précédés de mes initiales).
Ce match s'est jouée fin décembre 1858 dans la chambre de Morphy à l'hôtel de Breteuil. Le match était tout à fait sérieux, mais les parties jouées assez rapidement.


[Event "Hôtel de Breteuil - Paris"] [Site "Paris"] [Date "1858.12.22"] [Round "2"] [White "Anderssen, Adolf"] [Black "Morphy, Paul"] [Result "1/2-1/2"] [ECO "C77"] [Annotator "Saint-Amant Le Sport 2 février 1859"] [PlyCount "86"] [EventDate "1858.12.20"] [EventType "match"] [EventRounds "11"] [EventCountry "FRA"] {[%evp 0,88,25,16,10,25,17,16,31,-6,3,2,2,-26,-31,-33,-33,-31,-6,-31,-48,-29, 11,-20,-12,-4,-4,-3,-9,-17,3,5,5,-55,-48,-48,-49,-69,-38,-168,-140,-141,-152, -179,-156,-161,-153,-218,-111,-110,-240,-224,-263,-266,-88,-63,-56,-56,-67,-61, -66,-59,-54,-65,-53,-56,-34,-43,-32,-57,-43,-45,-42,-37,-50,-44,-27,-16,-25, -17,-31,-29,-29,-29,-29,-29,-29,-34,-34,-48,-34]} {(JOL) Il s'agit de la 2ème partie du match entre Morphy et Anderssen, match joué dans la chambre de Morphy à l'hôtel de Breteuil à Paris. Les commentaires sont de Saint-Amant pour le journal "Le Sport" du 2 février 1859. J'y ajoute quelques commentaires avec l'assistance de Stockfish. Rappelons que les parties se jouaient sans pendule et que le rythme était assez rapide.} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bb5 {On a donné le nom de Lopez à ce début : c’est lui reconnaitre près de trois siècles. Depuis fort longtemps, il était non-seulement négligé, méconnu, mais même condamné. Philidor n’en parle pas : ce n’est pas étonnant, lui qui blâmait jusqu’au Cavalier du Roi sorti à la 3ème case du Fou au second coup de celui qui a le trait. La Bourdonnais est tout aussi silencieux, dans son pauvre Traité, sur le début de Lopez ; mais La Bourdonnais, aussi bien que Deschapelles, désapprouvait jusqu’à la pensée de porter le Fou du Roi au-delà de la 4ème case du Fou de la Dame, et Deschapelles, tout philidorien, n’admettait pas non plus qu’on pût sortir le Cavalier du Roi, au second coup, à la 3ème case du Fou. Enfin il allait jusqu’à repousser le Giuoco Piano, qui est la partie la plus universellement jouée. Dans les parties entre La Bourdonnais et McDonnell, où ces grands maîtres abordèrent alternativement tant de débuts variés, on ne trouve pas l’ombre de celui de Lopez. De nos jours, ce début est devenu une fureur, et il est considéré par les maîtres comme une des plus fortes attaques. Il y a certainement à s’étonner que dans un jeu tout mathématique, se présente, sans que la règle ait été changée, de ces capricieuses révolutions, de ces revirements d’opinions qui ne devraient appartenir qu’à ce qui est un objet de goût ou de mode, et non à ce qui a trait à des calculs précis : 2 et 2 continuent toujours de faire 4. Après avoir repoussé, condamné ce début de Ruy Lopez, pendant deux cents ans, on le prône aujourd’hui, on le démontre excellent. Est-ce au moins définitif cette fois-ci, et nos neveux ne s’inscriront-ils pas contre ?} a6 {Ruy Lopez fait pousser ici le Pion de la Dame un pas, ce qui donne un assez mauvais jeu à la défense ; il fait aussi sortir le Fou du Roi à la 4ème case du Fou de la Dame, et arrive alors à un meilleur résultat.} 4. Ba4 {L’Anonyme de Modène qui donne cette partie, sur le Pion de la Tour poussé, et, selon nous, très judicieusement, au lieu de retirer le Fou, lui fait prendre le Cavalier ; le Pion de la Dame prend le Fou et la partie se termine par une remise, ce qui est la proclamer égale.} Nf6 5. d3 {C’est un coup de défense inutile. Il fait perdre un temps précieux à l’attaque. Le Pion du Fou de la Dame un pas ou Roquer étaient mieux. L’adversaire ne peut prendre le Pion du Roi sans avoir à en reperdre un et à supporter une rude attaque. Quelque convaincu qu’on soit, ce n’est vraiment qu’avec hésitation qu’on se permet le blâme quand il s’agit d’aussi excellentissimes joueurs. L’on s’étonne aussi qu’étant exercés comme ils le sont sur les débuts, qu’ils on explorés à fond avec tant de lucidité, ils puissent prêter le flanc à une juste critique surtout aussitôt, dès le 5ème coup !} Bc5 6. c3 b5 7. Bc2 {Peut-être ce Fou eût-il mieux fait de ne se retirer qu’à la 3ème case du Cavalier de la Dame ; mais cette préférence, qui a été contradictoirement soutenue par de très habiles théoriciens, n’est cependant prouvée victorieusement d’aucun côté ; dans tous les cas, elle n’implique pas une faute, mais simplement une manière différente d’envisager la conduite de la partie.} d5 8. exd5 Nxd5 9. h3 O-O 10. O-O h6 11. d4 exd4 12. cxd4 Bb6 13. Nc3 Ndb4 14. Bb1 Be6 ({(JOL) Prendre le pion laisse de bonnes compensations aux Blancs, mais c'était préférable.} 14... Nxd4 15. Nxd4 Bxd4 16. Qf3) 15. a3 Nd5 16. Ne2 {Ce coup, qui a l’air d’être fait en vue de défendre le Pion de la Dame ou d’éviter l’échange des cavaliers, présente l’insidieuse menace de gagner une pièce en portant, le coup suivant, la Dame à la 2ème case de son Fou. Voir le danger dans ces cas-là, c’est le conjurer, et il ne fallait certainement pas compter qu’il échapperait au joueur sagace qui tenait les noirs.} ({ (JOL)} 16. Qc2 {immédiatement mettait en difficulté Paul Morphy} Nf6 17. Ne4) 16... Nf6 17. Be3 ({(JOL)} 17. Bxh6 $5 gxh6 18. Qc1 Ne7 19. Qxh6) 17... Re8 18. Ng3 Bc4 19. Nf5 {Il ne pouvait pas bouger sa Tour sans perdre le Pion de la Dame ; mais il pouvait opposer Fou à Fou à la 3ème case de la Dame : c’est ce que le commun des martyrs n’eût pas manqué de faire (et c’était peut-être le coup à la fois le plus juste et le plus prudent). M. Anderssen, emporté par l’audace, oublie un moment le terrible adversaire qui lui fait face, et consomme hardiment un premier sacrifice. Après la perte de cet échange, nous allons le voir donner la pièce, et à partir de ces sacrifices son jeu s’élève à la plus grande hauteur et à donné un vif intérêt à la fin de cette partie.} ({(JOL)} 19. Bd3 {était plus raisonnable }) 19... Bxf1 20. Qxf1 Ne7 21. N3h4 Nxf5 22. Nxf5 Qd7 23. Bxh6 {Ce second sacrifice est la suite, la conséquence du premier. Les noirs ont tiré l’épée en jetant le fourreau : les voici avec deux Pions seulement pour une Tour, et encore un de ces pions va-t-il être perdu. Il faut une attaque sans défaillance pour compenser un si fort désavantage matériel.} gxh6 24. Qc1 {Mieux joué que de prendre tout de suite un pion avec le Cavalier, qui ne peut échapper. C’est le renforcement et la richesse de ces attaques qu’il faut étudier dans la manière des grands maîtres.} Bxd4 25. Qxh6 Re1+ 26. Kh2 Ne4 ({(JOL)} 26... Qxf5 $3 {et les Noirs devaient gagner. L'attaque d'Anderssen ne fonctionnait pas. Stockfish donne la ligne suivante où les Noirs ont un bon avantage matériel qu'il reste à convertir.} 27. Bxf5 Rxa1 28. Qg5+ Kf8 29. Qh6+ Ke7 30. Qf4 Rd8 31. Qxc7+ Ke8 32. h4 Re1 {etc. les Noirs se regroupent}) 27. Bxe4 Rxe4 {La Tour ne pouvait prendre la Tour sans s’exposer à être mat ou à perdre au moins le Fou. Dans tous les cas les noirs avaient au moins la remise par un échec perpétuel.} 28. Qg5+ Kf8 29. Qh6+ Ke8 30. Nxd4 Qd6+ {La Dame ni la Tour ne peuvent prendre cet audacieux cavalier sans perdre ensuite l’une ou l’autre Tour, et alors la partie tournerait au désavantage des noirs, qui, au lieu d’avoir encore le bénéfice de l’échange, resteraient avec un Pion de moins.} 31. Qxd6 cxd6 32. Rd1 Kf8 {Peut-être valait-il mieux marcher résolument avec le roi pour soutenir le pion passé, au centre, et le faire agir. Sans doute il pouvait y avoir quelque imprudence à éloigner le Roi des pions liés de l’adversaire soutenus par le Roi. C’est à approfondir et un champ vaste ouvert à l’étude.} 33. Rd2 Rae8 34. g4 R8e5 35. f3 Re1 36. h4 Rd5 37. Kg3 a5 38. h5 Kg8 39. Kf2 Re8 40. Kg3 Kh7 41. Kf4 Re7 {Les noirs ne peuvent pas laisser occuper au roi adverse la ligne des Rois. Malgré l’avantage de l’échange ils seraient exposés à perdre. Les blancs ne peuvent également se départir de leur manière de jouer. C’est une de ces nombreuses parties où celui qui force pur gagner, perd par suite des faux coups qu’il a dû hasarder.} ({ (JOL) Curieusement, Paul Morphy ne pousse pas son avantage, par exemple avec} 41... a4 42. Kg3 b4 43. axb4 Rb8 44. Kf4 Rxb4 45. Ke4 Re5+ 46. Kd3 {Il y a encore du travail, mais les Noirs ont des bonnes chances de gagner la partie}) 42. Kg3 f6 43. Kf4 Re8 {Les blancs, qui avaient eu la velléité de pousser les pions du côté du Roi, y renoncent, n’entrevoyant pas la possibilité d’arriver à quelque bon résultat.} 1/2-1/2

samedi 17 juin 2023

Fragment d'une partie de Deschapelles

Dans un précédent article j'ai recensé toutes les parties et fragments de parties connues de Deschapelles.
Jusqu'à présent nous avions une position et 9 parties (dont une seule à but - c'est-à-dire jouée sans avantage - contre le joueur anglais Cochrane probablement en 1821 à Saint-Cloud).

En fait Saint-Amant publie une position attribuée à Deschapelles dans le journal Le Sport du 14 juillet 1858. Comme vous le verrez, la position semble artificielle, et il y a quand même quelque chose d'étrange.
Cette position complète l'anecdote de Deschapelles jouant dans le cercle d'échecs de Berlin juste après la bataille d'Iéna (14 octobre 1806).
Toute l'histoire dans le cercle d'échecs de Berlin a déjà été publiée dans le premier numéro du Palamède en 1836 (page 26), sauf que la position n'a alors pas été publiée (le texte diffère également sur quelques détails). Est-ce une invention de Saint-Amant ?
 
 
Mais dans tous les cas il est intéressant de publier cette anecdote de Deschapelles jouant aux échecs à Berlin. Elle complète à merveille la légende qui s'est construite autour de lui. Un joueur d'échecs d'une force inégalée à l'époque. 
 
Au passage la publication de l'article dans le Palamède de 1836 entrainera des railleries de la part des joueurs d'échecs d'outre-Manche qui ne croyaient pas à ces sornettes. Le ton monta de chaque côté, un match d'échecs fut sérieusement envisagé entre le meilleur joueur anglais et Deschapelles, pour finalement n’aboutir à rien, pour notre grand malheur, car les parties auraient été certainement publiées...
 
Le Palamède 1836 - Page 23 - Supplément au bulletin de la bataille d'Iéna
 
Voici donc le texte de Saint-Amant pour le journal Le Sport. Saint-Amant écrit toute une série d'articles intitulées "La vie est une partie d'échecs" où il raconte la vie des meilleurs joueurs d'échecs depuis la Renaissance jusqu'à son époque. Saint-Amant fut chroniqueur pour Le Sport de fin 1854 à janvier 1864, date à laquelle Numa Préti lui succède (futur fondateur de la revue La Stratégie).
 
Laissons la parole à Deschapelles :

(...) « En 1806, l’armée française arriva à Berlin presque immédiatement après la bataille d'Iéna. Quelques dames ayant manifesté leur étonnement sur la vélocité de notre marche, un de nos officiers leur dit : Nous serions arrivés vingt-quatre heures plus tôt, sans quelques petits obstacles que nous avons trouves en Chemin. Ces petits obstacles étaient une armée de trois cent mille hommes qu'il avait fallu renverser. J’étais logé chez un colonel de la garde nationale qui, dès le premier soir, me conduisit au fameux club d'échecs institué par le Grand Frédéric.

Une société nombreuse et choisie m'accueillit comme un frère visiteur; le champ de bataille fut dressé; les trois plus fortes têtes du cercle me furent opposées. Dans les conversations qui précédèrent, je m'enquis des forts du club ; je demandai si quelque étranger de ma connaissance avait été admis avant moi. On me montra sur un registre une quantité de noms anglais, français et autres, dont aucun n'appartenait aux adeptes. Quel a été le vainqueur? dis-je alors aux membres du club. On a me répondit de partout et assez lestement que le club était en possession de gagner tout ce qui se présentait.
— Eh bien ! répliquai-je, il en sera autrement aujourd'hui. 
— Comment ?
— Le club perdra.

On ne peut se faire une idée de l’agitation que mes paroles excitèrent dans le club. Des groupes nombreux se formèrent, et je n'entendis autour de moi que ces exclamations, que je comprenais fort bien, quoique allemandes : Voyez quelle jactance! quelle présomption ! II en sera puni.

Cependant le moment était venu de nous mettre aux prises; il fallut stipuler les conventions. Je déclarai d’abord que je n'avais jamais joué a but, et je proposai pion et deux traits. Quelle somme voulez-vous jouer ? me dit-on. Choisissez, leur répondis-je, depuis un franc jusqu'à cent louis. Alors on me fit observer que le club ne jouait jamais d'argent. C’était bien la peine de me demander le taux de l'enjeu pour arriver ensuite a ce singulier dénouement.

Enfin les trois plus forts joueurs se placèrent devant moi. Non-seulement ils dirigèrent la partie, mais j’avais autorisé chaque membre du club à les conseiller au besoin. Nous avions décidé que nous jouerions but ; ils avaient obstinément refusé l'avantage que j'offrais : je me résignai.

Le trait fut tiré, il m’échut. Je leur donnai le Gambit du Roi, qu'ils acceptèrent et défendirent. Comme j'avais été un peu aigri par tout ce qui venait de se passer, jé me levai au trentième coup, et leur dis, avec assez de raideur, qu'il était inutile de continuer la partie, et qu'après sept coups encore ils seraient mats, vérité triste que je leur démontrai sur-le-champ. Voici la position de ce problème dont je suis sûr, tout en regrettant de n’avoir pas aussi bien conservé les trente coups qui l’ont amenée.

Aux Blancs à jouer et à faire mat en sept coups. 
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
(NDA - La même position avec un diagramme moderne)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Comme les Prussiens ne pouvaient pénétrer tout de suite le problème qui était sous leurs yeux, continue M. Deschapelles, je fus obligé de leur en faire la démonstration suivante : 

La suite de l'histoire a été publiée dans Le Sport du 8 août 1858.

Après leur avoir appliqué ce mat bien conditionné, je fis mine de me retirer, accompagné du colonel de la garde nationale et d'un de mes amis, colonel de cavalerie et grand amateur d'échecs, qui me servait comme de second dans cette sorte de duel.

Les membres du club se levèrent en masse, et, changeant tout à coup de ton et de manière, ils me demandèrent poliment leur revanche. En les voyant cette fois si modestes, je parus me radoucir et je restai.
Une seconde partie s'engagea. Ils eurent le trait et ils jouèrent le Pion de la Dame deux pas. La lutte fut plus longue cette fois-ci que la première, mais j’en sortis encore vainqueur. Je pris alors avec eux le ton du maitre parlant à ses élèves, et je leur démontrai les coups qu’ils ne pouvaient comprendre et qu’ils devaient étudier.

Mon corps d'armée quitta Berlin. J'y rentrai quelque temps après la bataille d'Eylau, et je rencontrai sur une des promenades de la ville plusieurs membres du club, qui m'engagèrent à les visiter une seconde fois. Je leur déclarai que je ne voulais plus jouer à but avec eux, qu’il était temps de faire cesser cette mauvaise plaisanterie, et que je n'engagerais d'autre partie qu'en leur imposant un avantage.

— Et lequel ? répondirent-ils.
— La Tour répondis-je sans hésiter.
— Jouerez-vous de l'argent en nous donnant la Tour ?
— Cent louis, si vous voulez.
(NDA - Un joueur à qui on rend la tour est une mazette)

Ils reculèrent encore et ne voulurent pas exposer de l'argent. Bien leur prit : nous fîmes trois parties ; la première fut remise, je gagnai les deux autres. Le lendemain je partis pour Hambourg, et je n'ai plus revu mes Prussiens. »

Parmi les notabilités qui recherchèrent la partie d'échecs avec M. Deschapelles, il faut citer l'excellent roi de Hollande, Louis-Napoléon, frère de Napoléon 1er et père de Napoléon III, l'infortuné maréchal Ney, qui fut le protecteur de Deschapelles, et qui fit souvent sa partie, ainsi que le duc d'Abrantès. (...)
 
 

[Event "Cercle de Berlin"] [Site "?"] [Date "1806.10.??"] [Round "?"] [White "Deschapelles, Alexandre"] [Black "Joueurs de Berlin"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "8/1p2Br1q/pk3p2/1p6/8/8/2Q5/K7 w - - 0 0"] [PlyCount "13"] {[%evp 0,13,29987,29988,29989,29990,29991,29992,29993,29994,29995,29996,29997, 29998,29999,-30000] Les Blancs jouent et font mat en 7 coups.} {Fin des parties de Deschapelles jouée à Berlin quelques jours après la bataille d'Iéna, selon le témoignage de Deschapelles publié par saint-Amant dans le journal "Le Sport" du 14 juillet 1858.} 1. Qc5+ Ka5 2. Qc3+ Kb6 3. Qd4+ Ka5 4. Bb4+ Ka4 5. Be1+ Kb3 6. Qb4+ (6. Qc3+ Ka4 7. Qb4#) 6... Kc2 7. Qb1# 1-0

samedi 17 décembre 2022

Traité complet théorique et pratique sur les fins de parties

M. Guy Gignac a fait l'acquisition du livre de Jean Préti "Traité complet théorique et pratique sur les fins de parties" datant de 1858.
 
Source Gallica - BNF.

Mais l'exemplaire qu'il a acquis est tout à fait exceptionnel par un détail formidable : il s'agit de l'exemplaire que possédait Saint-Amant comme le montre la dédicace de Jean Préti à son intention au début de l'ouvrage. M. Guy Gignac m'a envoyé une photo de cette dédicace et je l'en remercie.
 
Un détail qui rend l'exemplaire de Guy Gignac unique.
La dédicace de Jean Préti à Saint-Amant : "A Monsieur St Amant témoignage de haute estime et d'admiration de la part de l'auteur".

C'est l'occasion pour moi de dire quelques mots sur ce livre d'échecs, qui a été numérisé par la BNF et qui est disponible en ligne, par exemple ici.

Je me suis intéressé à la liste des souscripteurs, ainsi qu'à deux positions qui sont données à la fin de l'ouvrage.

On retrouve dans la liste des souscripteurs tous le gratin des joueurs d'échecs qui fréquentent pour la plupart le nouveau Café de la Régence ouvert en 1855 au 161 rue Saint-Honoré. Sur cette première page on remarque notamment Jules Arnous de Rivière, Albert Clerc, Ignace Calvi pour ne citer qu'eux.
 
Sur cette deuxième page de souscripteurs, je retiens Harrwitz, adversaire malheureux du futur match contre Morphy, le comte Isoard Vauvenargues un des protagonistes de la partie de l'opéra avec Morphy, ou bien encore Alfred de Musset en bas de page (décédé le 2 mai 1857 et qui n'aura donc pas eu l'occasion de voir le livre, mais qui confirme bien sa passion du jeu d'échecs jusqu'à la fin de sa vie).
 
Sur cette troisième et dernière page des souscripteurs, on observe la présence de Saint-Amant, de son vainqueur de 1843, Howard Staunton, et Claude Vielle, ancien propriétaire de la Régence.
 
A la fin du livre on trouve donc la position de la 25ème partie entre McDonnell et La Bourdonnais jouée à Londres en 1834, ainsi que la "toujours jeune" en français (evergreen game) c'est-à-dire la magnifique combinaison de mat d'Anderssen contre Dufresne jouée à Berlin en 1852. Je donne cette dernière partie avec les commentaires de Kasparov pour Chessbase magazine.
 
Diagramme de la 25e partie des matchs entre McDonnell et La Bourdonnais - Londres 1834
Un commentaire de Jean Préti précise qu'après le 24ème coup des noirs : 
 
Des témoins de cette partie, jouée à Londres, nous ont assuré qu'arrivé à ce dernier coup du Pion poussé par le joueur français, il y eut comme un mouvement d'enthousiasme électrique dans l'assemblée d'élite qui assistait à cette lutte de géants, quand elle put apprécier toutes les conséquences de cette sublime combinaison.
 
Extrait de la partie Anderssen - Dufresne, Berlin 1852.
 

 

 


[Event "Berlin 'La toujours jeune'"] [Site "Berlin"] [Date "1852.??.??"] [Round "?"] [White "Anderssen, Adolf"] [Black "Dufresne, Jean"] [Result "1-0"] [ECO "C52"] [Annotator "Kasparov,G"] [PlyCount "47"] [EventDate "1852.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "GER"] [SourceTitle "CBM 059"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "1997.08.01"] [SourceVersion "1"] [SourceVersionDate "1997.08.01"] [SourceQuality "1"] {Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur une partie qui a enchanté ses contemporains et qui est entrée dans l'histoire sous le nom de "la toujours jeune" en français ("Evergreen Game" en anglais). Dufresne était un étudiant en droit et journaliste allemand, dont le "Petit manuel du jeu d'échecs" ( "Kleines Lehrbuch des Schachspiels") a accompagné des générations entières de joueurs d'échecs.} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bc4 Bc5 4. b4 Bxb4 5. c3 Ba5 6. d4 exd4 7. O-O d3 8. Qb3 Qf6 9. e5 Qg6 10. Re1 Nge7 11. Ba3 b5 12. Qxb5 Rb8 13. Qa4 Bb6 14. Nbd2 Bb7 15. Ne4 Qf5 16. Bxd3 Qh5 {[#] Les blancs ont un avantage gigantesque, le temps est venu de donner l'assaut. Fidèle à son propre style romantique et obéissant au goût du public, Anderssen a joué} 17. Nf6+ {?!! Deux points d'exclamation, car l'une des combinaisons les plus brillantes de toute l'histoire des échecs a été initiée par ce coup. Mais objectivement, la recherche de la beauté peut créer des complications inutiles. Le prosaïque} (17. Ng3 Qh6 18. Bc1 Qe6 19. Bc4 Nd5 (19... Qg6 20. Nh4 Qg4 21. Bxf7+) 20. Ng5 Qg4 21. Re4 {aurait terminé la partie sans plus de difficultés. Mais il manquerait ainsi aujourd'hui un joyau à la couronne du jeu d'échecs.}) 17... gxf6 18. exf6 Rg8 $1 {A première vue, la ligne g ouverte offre aux noirs d'excellentes chances de contre-attaque. Mais les calculs d'Anderssen étaient au-delà des craintes des gens normaux.} 19. Rad1 $1 {Je vous épargnerai les innombrables analyses de générations de joueurs d'échecs. Après des débats sans fin, ils ont décidé que le coup d'Anderssen était meilleur que l'alternative 19.Fe4. Après cela, 19...Tg4 ! serait le meilleur coup. Les Blancs auraient quelques problèmes difficiles à surmonter, mais à mon avis, ils gardent clairement le dessus dans les complications sauvages qui suivent.} Qxf3 $2 {Aujourd'hui, le roi blanc est à deux doigts d'être exécuté. Mais pouvons-nous reprocher à Dufresne de ne pas avoir reconnu les capacités magiques d'un génie ? [#]} 20. Rxe7+ $1 Nxe7 $5 {Une preuve de plus que les chefs-d'œuvre des échecs nécessitent la coopération courageuse de la victime ! De nos jours, un professionnel des échecs -- et bien sûr un ordinateur jouant aux échecs -- choisirait sans hésiter le coup 20...Rd8 pour éviter l'anéantissement imminent.} (20... Kd8 {Mais les noirs perdent aussi ainsi :} 21. Rxd7+ $1 Kc8 ( 21... Kxd7 22. Bf5+ Ke8 23. Bd7+ Kd8 24. Bxc6+ {with mate nebst Matt.}) 22. Rd8+ $1 Kxd8 (22... Rxd8 23. gxf3 {or}) (22... Nxd8 23. Qd7+ $3 {- the same motif mit dem gleichen Motiv}) 23. Be2+ {less clear is} ({weniger klar ist} 23. Bf5+ Qxd1+ 24. Qxd1+ Nd4 25. g3 Rg5 $1 26. Bh3 Bf3 $1) 23... Nd4 24. Bxf3 Bxf3 25. g3 Bxd1 26. Qxd1 {avec une finale ennuyeuse mais gagnée.}) 21. Qxd7+ $3 Kxd7 22. Bf5+ Ke8 23. Bd7+ Kf8 24. Bxe7# {Il n'est pas étonnant que les joueurs d'échecs de l'époque aient été peu enclins à apprendre des règles stratégiques obtuses face à des parties d'attaque aussi grandioses. Mais la vieille école combinatoire, menée par son chevalier le plus brillant, Anderssen, était finalement condamnée à disparaître. Ses représentants n'ont pas pu résister longtemps aux techniques plus avancées d'un Paul Morphy, dont les coups tactiques avaient une base positionnelle beaucoup plus solide.} 1-0 [Event "Match Londres 1834"] [Site "London"] [Date "1834.??.??"] [Round "18"] [White "McDonnell, Alexander"] [Black "De La Bourdonnais, Louis Charles Mahe"] [Result "0-1"] [ECO "C33"] [PlyCount "60"] [EventDate "1834.06.??"] [EventType "match"] [EventRounds "25"] [EventCountry "ENG"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Bc4 Qh4+ 4. Kf1 g5 5. Nc3 Bg7 6. d4 Nc6 7. e5 Nge7 8. Nf3 Qh5 9. Ne4 h6 10. Nf6+ Bxf6 11. exf6 d5 12. Bd3 Nf5 13. Qe1+ Kd8 14. Ne5 Nfxd4 15. c3 Nxe5 16. Qxe5 Nc6 17. Qxd5+ Ke8 18. Bb5 Be6 19. Bxc6+ Kf8 20. Qc5+ Kg8 21. Bf3 Qg6 22. Qd4 c5 23. Qe5 Re8 24. Be2 f3 {Des témoins de cette partie, jouée à Londres, nous ont assuré qu'arrivé à ce dernier coup du Pion poussé par le joueur français, il y eut comme un mouvement d'enthousiasme électrique dans l'assemblée d'élite qui assistait à cette lutte de géants, quand elle put apprécier toutes les conséquences de cette sublime combinaison.} 25. Kf2 fxe2 26. Be3 b6 27. h4 Bd7 28. Qd5 Qxf6+ 29. Kxe2 Bg4+ 30. Kd2 Rd8 {The Chess Player's Chronicle 1841, p. 311} 0-1