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dimanche 8 octobre 2023

La situation des échecs en France avant l’Exposition universelle de Paris en 1889

Après les prémices d’une association de joueurs d’échecs Français, vues dans un précédent article, il ne se passe pas grand-chose concernant ce beau projet de création d’une association ou d'une fédération des joueurs d’échecs Français entre 1874 et 1886 environ. Mais plusieurs évènements d’importance pour les échecs en France se déroulent durant cette période.
 
Panorama sur les Palais de l’Exposition Universelle de Paris en 1878 
Musée Carnavalet.

Pour résumer :
1878 – Deuxième tournoi international de Paris remporté par Johannes Zukertort durant l’exposition universelle.
Le Français d’origine (Albert Clerc) et d’adoption (Samuel Rosenthal) ne brillent pas et se classent respectivement 9ème et 8ème sur 12 participants.

Puis le nouveau Cercle des Échecs de Paris, fondé en 1879, au 11 rue du Beaujolais, derrière le Palais-Royal, organise l’ancêtre du championnat de France d’échecs.

1880Premier tournoi national remporté par Samuel Rosenthal. A noter qu’à cette date Samuel Rosenthal n’est pas encore admis à domicile (étape précédant la naturalisation) et il n’est donc pas Français.
1881Deuxième tournoi national remporté par Edward Chamier, avec un point de règlement qui empêche Samuel Rosenthal de défendre son titre.
1883Troisième tournoi national remporté par Albert Clerc.   

Ce point de règlement qui empêche Samuel Rosenthal de défendre son titre de « champion Français » en 1881 n’est pas anodin et provoque sans doute des rancœurs.
 
Revue Encyclopédique - Avril 1894 - Gallica
Quelques membres du Grand Tournoi international d'échecs de 1878
 
En 1884 a lieu le match par correspondance entre Paris et Vienne, tournant des échecs en France en cette fin du XIXème siècle. Un incident assez banal prend des proportions inimaginables. J’ai consacré un article à cet incident.
Les meilleurs joueurs d’échecs Français se déchirent. D’un côté Jules Arnous de Rivière, Albert Clerc et Edward Chamier, tous les trois liés au Café de la Régence, et de l’autre Samuel Rosenthal, qui ne remettra plus les pieds à la Régence, et œuvrera désormais au Grand cercle et cercle des échecs, 16 boulevard Montmartre.

Un peu plus tard, la revue La Stratégie d’août 1889 montre la pauvreté des échecs en France. Seuls treize lieux de réunion de joueurs d’échecs sont recensés en France contre plusieurs centaines en Angleterre… 
 
La Stratégie août 1889

Les questions centrales sont alors les suivantes : y-aura-t-il un grand tournoi à Paris à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889 ? N’est-ce pas là l’occasion de fédérer les joueurs d’échecs Français autour de ce beau projet ?

Ça semble mal parti, car deux ans après l’incident du match Paris Vienne par correspondance, nous sommes en 1886 et voici deux exemples de ce qu’écrit Jules Arnous de Rivière dans le journal Gil Blas, et la réponse de Numa Préti directeur de La Stratégie.
 
Gil Blas 9 août 1886 - Retronews

Jean Taubenhaus est arrivé en France en fin d’année 1882. Polonais d’origine il devient très vite une figure marquante de la Régence. Il faut lire entre les lignes. C’est véritablement Samuel Rosenthal qui est visé par Jules Arnous de Rivière.

CHAMPION FRANÇAIS
 
Le beau titre de Champion français ne doit pas être donné, nous dit-on, à un étranger ; si sympathique que soit M. Taubenhaus et bien que sa force aux échecs ait été acquise en France, au café de la Régence, M. Taubenhaus n'est pas plus notre champion que ne l'ont été avant lui les Livoniens, les Polonais, les Autrichiens et les Prussiens qui ont vécu à Paris et qui ont cherché, avec plus ou moins d'astuce, à battre monnaie à l'aide du titre ronflant de Champion français ; mieux vaut nous passer de champion que de hisser un étranger sur la glorieuse plateforme où les Philidor, les Deschapelles, les La Bourdonnais ont fait l'admiration du monde entier par la supériorité de leurs combinaisons.

Ce raisonnement est très juste et inattaquable. Quand donc il nous arrivera de décorer M. Taubenhaus du titre de Champion français, nos lecteurs voudront bien entendre que nous cédons par courtoisie à l'usage, abusivement introduit dans plus d'un pays, de considérer comme champion le joueur qui parait dans un tournoi international sous les couleurs de son pays d'adoption. C'est un abus; car si le champion acquiert une grande renommée, il sera réclamé par ses compatriotes comme appartenant à leur nationalité ; si, au contraire, ce champion ou soi-disant tel, est boulé d'une façon ridicule — ainsi que cela arrive fréquemment — ses nationaux s'empresseront de le jeter à la tête des... Français, trop hospitaliers. 
 

 

Gil Blas 13 septembre 1886 - Retronews

Dans cette chronique du journal Gil Blas, Jules Arnous de Rivière publie une partie d'échecs avec ses commentaires.
Il glisse alors un mot au sujet de la partie et fait des allusions marquées à Samuel Rosenthal qu'il qualifie "d'individualité absorbante".
 
 
 
 
 
 


Nous devons la communication de la partie qui précède, à l'obligeance de M. Numa Preti, et profitons de la circonstance pour engager les amateurs d’Échecs et de Dames à se procurer la feuille que M. Preti fait paraître le 15 de chaque mois, et qui forme à la fin de l'année un très intéressant recueil de parties et de Problèmes.
Malgré l'ennui qu'on éprouve à rencontrer presque à chaque page de « la Stratégie » le panégyrique ou les analyses d'une individualité absorbante, ce périodique rend des services réels et deviendra avec le temps moins exclusif. Après tout, M. Preti est maitre chez lui, et il se lassera d'accorder tant de latitude pour aboutir c'est forcé --- à la monotonie. 
Martin Gall 
 
Numa Préti, directeur de La Stratégie, lui répond

Depuis quelque temps M. Arnous de Rivière, sous le pseudonyme Martin Gall, publie chaque semaine dans le Gil Blas qui porte la date du lundi, une intéressante colonne d’échecs que nous recommandons à l’attention des amateurs.

Dans son numéro du 13 septembre dernier, il a bien voulu reproduire une partie de notre deuxième tournoi par correspondance entre MM. Desmarest et Amiros et il profite de cette circonstance pour recommander la Stratégie à ses lecteurs.

Malgré les réserves avec lesquelles notre confrère termine son article, nous le remercions vivement ; seulement, avec tout le respect que nous devons au doyen des joueurs français, nous lui témoignerons le regret de lui voir dépenser tant de talent dans une polémique personnelle et irritante qui n’est comprise et n’intéresse qu’un tout petit « clan d’amateurs » alors qu’en France nous aurions besoin de tant de concorde et d’union pour triompher de l’indifférence presque générale de nos concitoyens pour les échecs.


Bref, à trois ans de l’Exposition universelle de 1889 la concorde et l’union n’est pas vraiment là....
A suivre !

samedi 25 juillet 2020

Alphonse Delannoy

Le 19 juillet 1883 s’éteignait Alphonse Delannoy, chroniqueur d’échecs durant une quarantaine d’années, joueur du café de la Régence et surnommé par La Bourdonnais « Le génial Achille Français, la terreur des mazettes ».

Alphonse Delannoy était un chroniqueur brillant, amoureux du jeu d’échecs et qui était un des derniers survivants de l’ancien Café de la Régence. Sans lui, une grande partie de la mémoire du Café de la Régence au XIXe siècle aurait tout simplement disparu à tout jamais.

La photo ci-dessous date des années 1870 lorsqu'Alphonse Delannoy habitait à Londres.

Alphonse Delannoy - Cleveland Public Library Digital Gallery
Merci à F.Hoffmeister pour cette découverte.

La Stratégie - Octobre 1883

« Un homme dont tous les amateurs d’échecs ont lu et apprécié depuis quarante ans les articles dans différents recueils d’échecs de France, d’Europe et d’Amérique, M. Delannoy est mort à Enghien (Belgique), le 19 juillet dernier. Cette nouvelle imprévue nous est arrivée au commencement de ce mois seulement, et cette circonstance explique le retard que nous mettons à notre hommage posthume ; acte de justice et de déférence dont plus que tout autre journal, la Stratégie était tenue puisque M. Delannoy a enrichi sa collection d’une multitude d’articles, de revues, de nouvelles dont le succès ne s’est jamais démenti. (…) 

Nature nerveuse et impressionnable au plus haut degré, M. Delannoy s’éprit d’une véritable passion pour le jeu des Échecs auquel il ne trouve rien de comparable. « La Régence, dit-il, est le rendez-vous des amateurs d’Échecs, de ce noble jeu, véritable don du ciel, le plus sublime peut-être des conceptions humaines. » Et cette passion, après mille vicissitudes, s’est retrouvée comme nous le verrons plus loin, plus vivace en ces dernières années, qu’elle ne l’avait été à ses débuts.

Et chose peu commune qui prouve combien avaient été profondes ses premières impressions, il avait concentré et confondu dans un seul culte, les Échecs, La Bourdonnais et le Café de la Régence. Qu’on lise tous les articles, revues, historiettes, anecdotes dont sa plume a été si prodigue pendant près de quarante années. On retrouvera toujours cette triple idée. Les Échecs sont la merveille de l’Esprit humain. La Bourdonnais est la plus grande incarnation de cette merveille. Le Café de la Régence est le séjour des élus. « Plusieurs fois, dit-il, les gloires et les célébrités ont fui ses tables et ses bancs. La Régence a laissé partir ces profanes, elle a dit : j’écraserai mes concurrents magnifiques, vous reviendrez ingrats ! Et la prophétie s’est accomplie ». (Ceci tuera cela).

(…) M. Delannoy était né à Évreux, en février 1806, élève de l’École Normale, il en sortit professeur au Lycée Charlemagne. Mais avide d’indépendance, il quitta cette situation pour se vouer exclusivement aux belles-lettres. Correspondant de divers journaux de l’époque, il publia des articles aujourd’hui ignorés, mais qui lui acquirent une certaine notoriété, puisqu’à la résurrection du « Palamède » il est placé en sa qualité d’homme de lettres en compagnie de Marie Aycard, Lavallée, de Musset. Ce fut à cette époque qu’il commença à s’occuper des Echecs en qualité de littérateur. Plus tard, il traduisit en vers, les psaumes du roi David. Ce fut un véritable succès d’artiste et malgré la nature du sujet, la souscription fut couverte et au-delà.

Pendant les dernières années de sa vie, M. Delannoy habita successivement l’Angleterre, où il s’était fait de nombreux amis, et la Belgique où il s’est éteint le 19 juillet dernier. Si comme savant, les Echecs ne lui doivent rien, nul n’a plus fait pour eux comme vulgarisateur, nul écrivain plus épris de son sujet, n’a consacré plus de temps plus de veilles à ce culte qui fut celui de sa vie entière. Mais ainsi que pour Philidor et pour La Bourdonnais, les échecs ont été ingrats et leur fidèle disciple a été comme ces deux hommes de génie, chercher un tombeau sur la terre étrangère.

Ernest Nivernais. »



Les journaux anglais annoncèrent le décès d'Alphonse Delannoy. Par exemple ci-dessus dans Field du 3 novembre 1883.


Voici quelques extraits de ses chroniques.
Tout d’abord il évoque son arrivée à l'ancien Café de la Régence, et sa première rencontre avec son mentor échiquéen La Bourdonnais.  Il parle également de la « la fille du propriétaire ». À l’époque le propriétaire est Joseph Evezard, et sa fille se nomme Joséphine Evezard. Quelques années plus tard, en 1836, elle se mariera avec Claude Vielle, nouveau propriétaire des lieux.

La Stratégie – Mars 1877

« (…) Le plus important est ma première entrée à la Régence. C’était au mois de mars 1827. Le ciel, assez souriant le matin, s’était soudainement assombri, et je me trouvai sur la place du Palais-Royal quand je fus assailli par une bourrasque épouvantable, une véritable avalanche de pluie, de neige et de grêle. Soulevé par la tempête, je sentis mon chapeau s’envoler, je courus après le volage, et, l’un roulant l’autre, je me heurtai à la porte d’un café ; je m’y précipitai comme une bombe. Mon entrée fut saluée par les éclats de rire de la fille du propriétaire, jeune personne assez coquettement mise et dont les yeux promettaient bien des choses.

Avec la demi-tasse et le petit verre demandé, le garçon planta devant moi quelques journaux, et je commençais à peine à savourer mon moka et ma tartine du Constitutionnel, journal favori de l’époque (Quantium mutatus ab illo ! ), que je fus distrait par un tapage énorme, où se mêlaient tout à la fois des imprécations, des rires, des canonnades et la voix du chef de l’établissement. 

Naturellement curieux, je m’approchai, je franchis les deux colonnes qui séparaient les initiés du vulgaire, j’étais dans le temple des Échecs. Ayant appris au collège la marche de ce jeu, j’avais eu la naïveté, jusque-là, de le considérer comme très sérieux, et, par conséquent, excluant tout bruit, toute interruption. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre un pareil vacarme ; je m’informai du motif. 

– La Bourdonnais vient de faire un mat superbe, et la perruque du père Jointo en a bondi sur l’Échiquier.
- Qu’est-ce que La Bourdonnais ?
- Le plus fort joueur d’Échecs du globe.

Je continuai à regarder, à observer ; je n’étais entré que pour me sécher, me réconforter, je n’avais que quelques minutes à moi, je restai quatre heures. C’en était fait. Alea jacta erat. J’avais franchi le Rubicon. Je devins bientôt l’un des membres les plus assidus de la Régence. Qui dira les prétextes, les subterfuges, les affaires Chaumontel (*) qu’il me fallait chercher pour excuser mes pertes de temps, mes retards aux heures du dîner, aux rendez-vous et à la folle passion, enfin, qui s’empara de moi pendant mes premières années d’exercice. Mais aussi, qui retracera le plaisir de mes luttes et de mes observations ? »

(*) Complément du texte précédent : il s'agit d'une référence directe à Balzac. Ce nom est emprunté aux Petites misères de la vie conjugale de Balzac, qui parurent en 1846. Adolphe, le héros, essaie de justifier ses absences par « l’affaire Chaumontel » totalement inventée, mais son épouse n’est pas dupe. Ainsi Balzac énonce que « tous les ménages ont leur affaire Chaumontel »

La Régence février 1851 - On retrouve Alphonse Delannoy en 1851 dans la liste des membres du Cercle des Échecs, alors situé au-dessus du Café de la Régence.

Toujours dans la Stratégie mars 1877, voici un exemple de description des joueurs d’échecs que l’on retrouve tout au long de ses chroniques.

« Je connus bientôt le caractère de chaque amateur ; le gros rire de La Bourdonnais, les allures dogmatiques de Deschapelles, l’atticisme de Saint-Amant et de M. Boissy d’Anglas, les subtilités du Petit-Juif, de Desloges et Lavanino, les chatteries de Sasias, le savoir-faire de l’épervier noir et de l’épervier blanc, les illusions de Dumoncheau, les fureurs du père Barthez, les broquettes et les petits clous du papa Chamouillet, et les désespoirs des millionnaires de MM. De Nanteuil et Sisière, dont la fortune avait trahi le sort en faisant un accroc de cinquante centimes à leur bourse, et les variétés infinies de ces dispositions d’humeur avaient pour moi un charme inexprimable.

Par ces observations premières, je fus rapidement en état de distinguer les avant-coureurs d’une victoire ou d’un revers. Un sourire, un bonjour empressé au dernier arrivant, un frottement de mains, la préoccupation de son chapeau, de sa canne, de son parapluie, la prise de tabac lentement aspirée, l’indifférence sur les remarques de la galerie, une part dans la conversation, un coup d’œil sur un journal, une tendance vers sa consommation, l’inspection de l’horloge, de la nature du temps, la crainte de faire attendre chez soi, quelque réminiscence facétieuse et l’examen du contenu de la bourse pour payer les frais, ou ce paiement avant la fin d’une partie, sont autant d’indices de la confiance dans sa position, d’une espérance de succès, de conviction même de triomphe.

L’illumination des traits, les mouvements ondulatoires, le voyage de la tabatière d’une main à l’autre sans y puiser, les exclamations, les regards furieusement lancés aux spectateurs, le mouchoir, les gants gisant à terre, le refroidissement ou l’oubli même de la demi-tasse, le martèlement des pièces, l’Échiquier détourné de la ligne droite, les pièces égarées sur les bancs ou roulées nerveusement dans la main présagent une défaite. Et c’est le pauvre garçon qui en est la plus triste victime, car le perdant supprime son pourboire. »

Et bien entendu, Delannoy sera aussi présent dans le nouveau Café de la Régence. Voici comme il décrit son arrivée dans ce nouveau Café de la Régence, que Claude Vielle a fait construire et qui a été repris M. Gillet.


La Régence - Février 1856

« (…) revenant un jour de la campagne (…), j’aperçois, éblouissant de peintures, de lumières, de fraîcheur, un établissement que je ne connaissais pas. 

À la vue de ces marbres éclatants, de ces massifs de fleurs d’où s’élancent toutes étincelantes des murailles de glace, de ce luxe oriental disséminé avec autant d’art que de profusion, je m’arrête étonné, j’entre et me trouve tout à coup au milieu de mes anciens amis. J’étais dans le nouveau café de la Régence. 

Aussitôt s’évanouissent toutes mes préventions ; le plaisir du moment l’emporte sur le souvenir du passé. Pour opérer en moi ce miracle, assurément il a fallu la magie d’un bien grand enchanteur. Honneur donc à M. Gillet, le propriétaire du nouvel établissement, le digne successeur d’un homme qui a fait aussi de bien grands sacrifices pour le bien-être de ses habitués. M. Vielle avait pu seulement améliorer, M. Gillet a tout créé, et bien heureusement inspiré dans ses conceptions, il a tout bonnement fait un chef-d’œuvre ; car, dans un espace assez limité, il a trouvé le moyen de réunir un café, un estaminet, un billard et un cercle.

Après avoir rendu justice au bon goût et au discernement de l’entrepreneur, répétons franchement que la vue de nos anciens frères d’armes a particulièrement éveillé nos plus douces émotions. » 

Il évoque avec nostalgie un passé révolu.

« (…) du fond de mon modeste réduit, j’ai pu évoquer un instant les ombres de nos grands maîtres. Tour à tour ont passé devant moi : La Bourdonnais au jovial sourire ; Deschapelles au visage sévère, au manteau d’hermine ; Mouret et ses petits verres d’absinthe ; Boncourt et son flegme imperturbable ; Beaucé et ses accompagnements d’orchestre ; le petit juif et ses excentricités ; Boissy-d’Anglas et ses inspirations échevelées, le père Lemaître et ses quinze tours roulant au milieu de ses doigts contractés ; et enfin ce pauvre M. Des Guis, l’ex-croqueur des poules. 

Quel immense foyer d’agréables souvenirs ne trouve-t-on pas dans l’évocation de tous ces anciens frères d’armes, et leur silhouette, ramenée de temps en temps sur la scène, anime les jeunes élèves, les encourage, les inspire et peut quelque fois créer des héros. (…)  »

Pour terminer, voici trois parties de Delannoy.

La première, contre Desloges, montre que Delannoy est un joueur d’attaque à outrance (partie commentée par Lionel Kieseritzky dans son livre "50 parties jouées au cercle des échecs et au café de la Régence"). Il aura également l’occasion de jouer quelques parties en 1858 contre Paul Morphy. Il est cité dans le livre « Paul Morphy, the Chess champion » par Frederick Edge. Paul Morphy lui donnant l'avantage d'un pion et de deux traits. Le score sera de 4-0 pour Morphy.



Lors de leur première partie (non connue à ma connaissance), Delannoy, fidèle à lui-même, sacrifie pièce sur pièce d’une manière à terrifier tout le monde sauf son jeune adversaire. À un coup joué par Morphy et qualifié de « Voilà un coup du bon Dieu », il répond par « Et, en voilà un du diable ». Mais ce coup n’est d’aucune utilité et la partie tourne en faveur de Morphy.


« Paul Morphy, the Chess champion – Chapitre XII – Londres 1859 – Frederick Edge »


[Event "Café de la Régence 17/02/1842"] [Site "?"] [Date "1842.02.17"] [Round "?"] [White "Desloges."] [Black "Delannoy Alphonse"] [Result "1-0"] [ECO "D20"] [Annotator "Lionel Kieseritzky"] [PlyCount "59"] [EventDate "1842.??.??"] {Commentaires de Lionel Kieseritzky. Traduction de Lewis par Witcomb.} 1. d4 d5 2. c4 dxc4 3. e4 f5 {Cette défense contre le gambit de la Dame fut trouvée en 1842 par M.Schwartz, de Livonie, amateur distingué et plein de zèle. Elle a le grand mérite de donner lieu à des parties vives et intéressantes, chose bien rare dans les autres défenses; et bien que, par-ci, par-là, on ait voulu contester sa valeur, elle est applicable, surtout en pratique. Peut-être après un examen bien rigoureux, finirait-on par découvrir une attaque qui rendrait cette défense insuffisante; mais, en attendant, son existence est aussi bien garantie que celle de maint autre début condamné par la théorie.} 4. exf5 ({Il vaut mieux prendre (le pion) f que pousser} 4. e5 {comme dans les deux parties précédentes, à cause du Fou Noir qui arrive en e6 et plus tard en d5 où il acquiert une grande puissance.}) 4... Bxf5 5. Bxc4 Nf6 {Ceci est préférable à Bxb1, selon l'avis de M.Heydebrand. Pourquoi échanger une pièce bien placée contre une autre, non sortie jusque-là ?} 6. Nc3 (6. Qb3 {donnerait une attaque plus forte, mais on jouerait} e6 {et alors les Blancs pourraient poursuivre leur attaque en jouant I.} 7. Nc3 ({II.} 7. Be3 Qc8 8. Nf3 Nc6 9. Ng5 Nd8 10. O-O Bd6 11. Re1 h6 12. Nf3 O-O 13. d5 e5 14. Nc3 Nf7) ({III.} 7. Bf4 Bd6 8. Ne2 Bxf4 9. Nxf4 Qxd4 10. Nxe6 Qe5+ 11. Qe3 Qxe3+ 12. fxe3 Bxe6 13. Bxe6 Ke7) ({IV.} 7. Bg5 Bd6 8. Nc3 Qc8 9. O-O-O O-O 10. Nf3 Nc6 11. Rhe1 Re8 12. Bxf6 Bf4+ 13. Nd2 gxf6) ({V.} 7. Qxb7 Be4 8. Bb5+ c6 9. Qxa8 cxb5 10. Qxa7 Bxg2) ({VI.} 7. Bxe6 Qe7 8. d5 Nxd5 9. Qxd5 Qxe6+ 10. Qxe6+ Bxe6) ({VII.} 7. Ne2 Qc8 8. Nf4 Kf7 9. d5 Bd6 10. dxe6+ Ke7 11. Nd5+ Nxd5 12. Bxd5 c6 13. Bg5+ Ke8 14. Bc4 b5 15. Bd3 Qxe6+) ({VIII.} 7. Nf3 Qc8 8. Ng5 Nc6 9. Bxe6 Bb4+ 10. Bd2 Bxd2+ 11. Nxd2 Nxd4 12. Qa4+ b5 13. Qxd4 Bxe6 14. Qe5 O-O 15. Qxb5 Rb8 16. Qa5 Rxb2 17. O-O Bd5) 7... Qc8 8. Nf3 Bd6 9. Ng5 Ke7 10. d5 e5 11. f4 Nbd7 12. fxe5 Nxe5 13. O-O h6 14. Nf3 Nxc4 15. Qxc4 Re8) 6... e6 7. Nge2 Nc6 8. O-O Bd6 9. g3 {Pour éviter la double attaque par Ng4: le cuop est faible; le coup juste aurait été Qb3} h5 10. Bg5 h4 {Bien joué: la Tour h se trouvant dans une colonne presque ouverte, gagne considérablement en valeur.} 11. gxh4 Rxh4 {Ce sacrifice n'est pas prudent. Il fallait jouer Qd7 et ensuite 0-0-0 pour être à même de diriger toutes les forces contre le Roi à moitié dépouillé. L'impétuosité de l'attaque n'a pas été couronnée de succès.} 12. Bxh4 Bxh2+ 13. Kxh2 Ng4+ 14. Kg3 g5 15. Rh1 gxh4+ 16. Rxh4 Qg5 {Il y a beaucoup d'imagination dans ces derniers coups des Noirs. Mais malheureusement l'adversaire est trop expérimenté pour tomber dans le piège, quelque adroit qu'il fût.} 17. Rh8+ Kf7 18. f4 Qg7 19. Rxa8 Ne3+ {Les Noirs prennent la Dame, mais il leur en coûte cher, car les Blancs restent avec deux Tours et un Cavalier.} 20. Kf2 Nxd1+ 21. Rxd1 Qg4 22. Rg1 Qh4+ 23. Ke3 Na5 24. b3 c6 25. Rag8 b5 26. Bd3 Bxd3 27. Kxd3 Qh7+ 28. Ne4 Qh3+ 29. R1g3 Qh1 {Même en jouant tout autre coup, les Noirs perdent la partie.} 30. R3g7# 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "Paris FRA"] [Date "1858.??.??"] [Round "?"] [White "Paul Morphy"] [Black "Alphonse Delannoy"] [Result "1-0"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/pppppppp/8/8/8/8/PPPPPPPP/R1BQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "60"] [EventDate "1859.??.??"] {Cette partie, où Morphy donne l'avantage du Cavalier Dame, a été jouée en fin d'année 1858, probablement en octobre/novembre.} 1. e4 e6 2. f4 d5 3. e5 c5 4. Nf3 Nc6 5. c3 Qb6 6. Bd3 d4 7. Qe2 Nh6 8. b3 Bd7 9. Bb2 Be7 10. g4 O-O 11. h3 Qd8 12. O-O-O Kh8 13. Bc2 Nb8 14. cxd4 Bc6 15. f5 exf5 16. gxf5 cxd4 17. f6 d3 18. fxg7+ Kxg7 19. Rhg1+ Kh8 20. Bxd3 Bxf3 21. Qxf3 Qc8+ 22. Kb1 Qe6 23. Qe4 Nf5 24. Bc4 Qc8 25. Bxf7 Rxf7 26. e6+ Rf6 27. Qxf5 Qf8 28. Rdf1 Nc6 29. Qxf6+ Bxf6 30. Rxf6 Qg7 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "Paris FRA"] [Date "1858.??.??"] [Round "?"] [White "Alphonse Delannoy"] [Black "Paul Morphy"] [Result "0-1"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/ppppp1pp/8/8/4P3/8/PPPP1PPP/RNBQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "56"] [EventDate "1859.??.??"] {Morphy donne l'avantage de deux traits et du pion en f7 à Delannoy.} 1. f4 { A noter que seule la fin de cette partie est connue (après le 22ème coup des blancs). Le début est donc une reconstitution plausible.} e6 2. Nf3 c5 3. c4 Bd6 4. e5 Bc7 5. Nc3 Nc6 6. d3 d6 7. exd6 Qxd6 8. Be2 Nd4 9. Nxd4 cxd4 10. Na4 Nf6 11. c5 Qd8 12. O-O O-O 13. Bd2 Bd7 14. b3 Be8 15. Qc1 Nh5 16. Bxh5 Bxh5 17. Qb1 Qd5 18. b4 Bg6 19. f5 exf5 20. Qc1 Rae8 21. Bf4 Re2 22. Rf2 {Voici la position connue.} Rfe8 23. Bxc7 {Les blancs se précipitent sur le "cadeau" de Morphy...} Rxf2 24. Kxf2 Re2+ {Le mat est imparable.} 25. Kxe2 Qxg2+ 26. Ke1 Qg1+ 27. Ke2 Bh5+ 28. Kd2 Qf2# 0-1

mercredi 1 août 2012

La Galerie (3ème partie sur 3)

Et voici la suite du texte...

POUSSEBOIS. – J’adoube.
THEORIC. – Adouber est permis
ABDEL. – Nous ne jouons pas comme la petite fille.
BOURGOGNE. – Abdel, fais bien attention, ne te presse pas.
GAUCHER. – C’est l’heure de la boulette, le moment psychologique, il faut bien regarder.
BOURGOGNE. – Oui, parce que celui qui ne regarde pas bien ne voit pas bien, et celui qui ne voit pas bien, juste et loin, marche aux abîmes. Prends bien garde, Abdel ; je commence à pressentir qu’on te préparer un mauvais coup. (A M. Lamomie) Vous, monsieur, qui venez tous les jours assister aux luttes pacifiques de l’Echiquier, êtes-vous de cet avis ?
LAMOMIE. – Je ne connais pas le jeu.
BOURGOGNE. – Mais alors, sans indiscrétion, que venez-vous faire à la Régence ?
LAMOMIE. – Je suis marié.
BOURGOGNE. – C’est étrange.
GAUCHER. – Il est roué comme une potence, et même comme une petite grenouille.
BOURGOGNE. – Allons, joue : Feu !
ABDEL. – Si je prends le Fou, je suis mat.
THEORIC. – en trois coups.
BOURGOGNE. – Alors, ne prends pas le Fol… Prends plutôt un verre de n’importe quoi, pour te donner des forces.
VIARDOT. – C’est défendu par le Prophète.
BOURGOGNE. – Il n’y a pas de Prophète ici, monsieur, à moins d’aller à l’Opéra. Abdel, je te conseille de boire un verre à la santé de Monsieur de Voltaire, et qu’il en crève.
ABDEL. – Moussu de Voultaire est oune grand houmme.
BOURGOGNE. – Et Mahomet ?
GAUCHER. – Est son Prophète.
THEORIC. – Oui et non. Il y a à boire et à manger.
BOURGOGNE. – Tout est beau dans la nature, qui murmure le long du mur de la sous-préfecture de Saumur.
ABDEL. – P pr C. (8….d6xé5) Je prends le Cheval blanc.
CLASSIC. – Quand on prend des chevaux on n’en saurait trop prendre.
POUSSEBOIS. – D.5T. Echec (9.Dd1-h5+)
GAUCHER. – Il fallait s’y attendre. Allons, démarre. Te voilà déroqué.
ABDEL. – R.2D. (9….Ré8-d7)
POUSSEBOIS. – F pr PC. (10.Fh4xg5)
THEORIC. – Bien joué.
BOURGOGNE. – De parc et d’autre.
ABDEL. – F.2CR. (10….Ff8-g7)
POUSSEBOIS. – F.5CD. (11.Ff1-b5+)
BOURGOGNE. – On dit échec, parce qu’il y a échec à son échec.
POUSSEBOIS. – Echec.
BOURGOGNE. – A qui ?
POUSSEBOIS. – A Sa Majesté nègre.
GAUCHER. – Voilà un roi qui va se promener la canne à la main.
ABDEL. – R.3D. (11….Rd7-d6)
BOURGOGNE. – Défends-toi.
POUSSEBOIS. – F.3R. (12.Fg5-é3)
BOURGOGNE. – Que veut ce Fol ? Abdel, chasse-le de ta présence.
ABDEL. – P.5FR. (12….f5-f4)
TÊTE DE FLEUVE. – Nous allons manger. Il y avait un petit homme qui voulait manger un Fou. A vous, ma biche.
BOURGOGNE. – Ca lui apprendra. Et ron ron ron, petit patapon.
POUSSEBOIS. – F pr PF. (13.Fé3xf4)
GAUCHER. – Coup de galerie.
THEORIC. – C’est une partie à écrire.
BOURGOGNE. – A ses parents. Si vous avez une famille, le télégraphe est à deux pas.
GAUCHER. – Il a, ma foi, cueilli le pion noir. Il donne le Fou pour le Négrillon. Les Fous ne coûtent pas cher, à la Régence.
CLASSIC. - …………Ces illustres échanges
                     Veulent être signés d’un nom que je n’ai pas.
BOURGOGNE. – Crosse-moi ce Fou.
CLASSIC. – Les Fous sont aux échecs les plus proches des Rois.
BOURGOGNE. – Ne parlons pas politique. Ces plaisanteries sont déplacées dans les circonstances graves où va se trouver Poussebois… Prends le Lorgneur, Abdel.
ABDEL. – P pr F. (13….é5xf4)
BOURGOGNE. – Enlevez, c’est pesé.

Abdel fredonne une modulation orientale, d’un rythme sourd et monotone, sur le mot : soun Patchouli…

BOURGOGNE. – Tu chantes, et l’Helvétie pleure sa liberté.  
THEORIC. – Eh ! Eh ! rira bien …
BOURGOGNE. – Qui rira par derrière. Il y aura encore une belle heure pour la gaîté française.
ABDEL. – Oune fait troup de brouit par ici. Oune n’aime pas le brouit à Paris.
BOURGOGNE. – Et à Carcassonne.
POUSSEBOIS. – P.5R. Echec (14.é4-é5+)        
BOURGOGNE. – Voilà un Pion qui a du toupet, par exemple. Abdel, méfie-toi.
GAUCHER. – Nous entrons dans la sphère des coups fins. C’est plein d’astuce et de malice.
THEORIC. – Il y a des pions qui ont un bel avenir.
BOURGOGNE. – Qu’est le Pion ?
THEORIC. – Rien.
BOURGOGNE. – Que doit-il être ?
THEORIC. – Tout.
ABDEL. – Oune pioune est oune pioune.
BOURGOGNE. – Oui, sans doute, un pion est un pion ; mais si tu prends celui-là, Abdel-Albil, suis bien ce raisonnement sur l’enchaînement fatal des coups : si donc tu prenais le Pion, avec cette voracité qui est mauvaise conseillère, tu perdrais ta Dame. Veille sur Célestine. Elle serait compromise, je dirai mieux, elle se laisserait enlever comme un ballon captif.
CLASSIC. – Vertueuse Zaïre, ô ma chère princesse !
ABDEL. – Veux-tu, monsieur, me laisser tranquille ?
BOURGOGNE. – non, je ne te laisserai pas tranquille ; je ne le peux pas, je ne le dois pas ; je manquerais au plus impérieux de tous mes devoirs, si je te laissais patauger dans les pièges marécageux où ton monarque infortuné va patauger tout-à-l’heure. Je le répète, avec la conviction la plus mathématique, que si tu prends ce petit roquet de Pion, tu perds ta Dame.
CLASSIC. – Elle est à toi, puisque tu l’embellis.
ABDEL. – Il est bien malheureux, celui qui n’a plus de sultane.
BOURGOGNE. – Oh oui ! Et tu feras bien de le dire à toutes les blanchisseuses que tu rencontreras. Prends garde à ta Dame.
CLASSIC. - …… C’est vous, chaste Aricie.
ABDEL. – Je vois bienne.
BOURGOGNE. – Ah ! tu le vois. Il commencerait par te coller un échec avec le Cavalier ; tu serais forcé de prendre l’autre Pion, et alors, mais seulement alors, il ferait le grand roque en disant…
Mme DUFOUR. – Comme la lune.
BOURGOGNE. – Oui, comme la lune. La Tour de la Dame te donnerait un échec formidable, en plein dans l’équinoxiale, et ton monarque, en se garant, laisserait ta Dame noire, c’est-à-dire la Négresse, renversée par cette forte décharge d’artillerie. Heureusement tu as le temps de retirer Baptiste, et de le mettre à l’abri des mouches.
GAUCHER. – C’est égal, voilà un coup dur.
BOURGOGNE. – Et linoteux ; il est même légèrement aquatique et capitulard. Allons, ne fais pas le malin, Abdel, et remise Sa Majesté à la quatrième du Fou de la Dame.
CLASSIC. – Il n’est pas temps encore de répandre des larmes.
THEORIC. – Ca viendra tout-à-l’heure. Il va pleuvoir des échecs.
ABDEL. – R.4FD. (14….Rd6-ç5)  J’ai oune bounne case.
BOURGOGNE. – Ca te fait une belle jambe, mon bonhomme.
POUSSEBOIS. – C.4TD. Echec. (15.Cb1-ç3+)
BOURGOGNE. – Dans l’eau. Nous avons le regret de supprimer ce Fol.
ABDEL. – R pr F. (15....Rç5xb5)
CLASSIC. – Timeo Danaos et dona ferentes.
Mme DUFOUR. – Des couchounneries, monsieur Abdel.
POUSSEBOIS. – D.2R. Echec. (16.Dh5-é2+)
BOURGOGNE. – C’est avec une sincère douleur que nous allons enlever ce Cavalier. Maintenant ça va pleuvoir comme des hallebardes, la pointe en bas. Pige ce Cavalier ; qu’il vide immédiatement les arçons.
GAUCHER. – S’il prend le Cavalier, il sera mat dans un nombre de coups facile à déterminer.
BOURGOGNE. – Et s’il ne le prend pas ?
GAUCHER. – Ah ! s’il ne le prend pas, il sera mat tout de même.
BOURGOGNE. – Alors, Abdel, puisqu’il en est ainsi, empoigne le Cavalier. A ta place, moi, je n’hésiterai pas.
ABDEL. – R pr C. (16….Rb5xa4)
CLASSIC. – Encore un qui ne l’aura pas, la Timbale.
POUSSEBOIS. – D.4FD. Echec. (17.Dé2-ç4+)
BOURGOGNE. – C’est une série. Que le bon Dieu le bénisse. La situation devient très difficile. Joue en nullité.
CLASSIC. – Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix.
BOURGOGNE. – Vous ne voyez donc pas la position ?
CLASSIC. – Je crains tout, cher Abdel, et n’ai pas d’autre crainte.
THEORIC. – Il y a encore quelques bonnes cases.
ROMANTIC. – Choisis un tombe à ton gré.
BOURGOGNE. – Prends la meilleure. Ce Roi va au feu comme s’il était en porcelaine.
CLASSIC. – A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.
ABDEL. – R.4T. (17….Ra4-a5)
THEORIC. – Belle défense du Noir.
POUSSEBOIS. – P.4CD Echec (18.b2-b4+)
BOURGOGNE. – Bats en retraite et replie-toi en désordre.
ABDEL. – R.5T. (18….Ra5-a4)
POUSSEBOIS. - D.3C Echec (19.Dç4-b3+)
BOURGOGNE. – Au Tyran, à Monsieur de Robespierre, à Baptiste, Philibert, ou Bertrand.
FLUTE. (fredonnant) – Les montagnards sont réunis.
TÊTE DE FLEUVE. (Sur un air de gigue). – Drododo – Dilidido – Dodo – Didilido – Do – Do.
ABDEL. – R.4C. (19….Ra4-b5)
THEORIC. – Le Mat se dessine.
CLASSIC. – Prince, continuez vos transports si charmants.
POUSSEBOIS. – P.4T. Echecs (20.a2-a4+)
ROMANTIC. – Le sanglier ne va-t-il pas découdre cette meute de Pions ?
BOURGOGNE. (Il chante) – Le capitaine, au même instant,
                                               Fait avancer son régiment.
GAUCHER. – Comprends-tu maintenant la faute capitale que tu as commise au quatorzième coup ? Tu ne chantes plus Soun Patchouli.
ABDEL. – Allez-vous me laisser tranquille, ou j’abandounne.
BOURGOGNE. – N’abandonne pas.
THEORIC. – On n’a perdu que quand on est mat.
ABDEL. – C’est le Conseil des Mouches, les employés du Sérail et de la Barbarie.
BOURGOGNE. – Mon ami, tu vas peut-être un peu loin. Puer, abige muscas.
ABDEL. – Soun Tutti des mangeurs de Patchouli.
BOURGOGNE. – Abdel-Albil, tu t’abuses ; ces messieurs font des vœux en ta faveur.
ABDEL. – Ils feraient mieux de travailler, ceux qui soun fainéanne et gourmanne.
BOURGOGNE. – Je comprends que tu ne sois pas gracieux, car tu perds une belle partie.
VIARDOT. – Le moment est solennel.
CLASSIC. – Imitons de Conrart le silence prudent.
GAUCHER. – Nous allons bien rire.
BOURGOGNE. – Et boire à la mort de ces messieurs, qui, nous l’espérons, ne se fera pas attendre. Abdel, ta dernière heure sonne. Comment trouves-tu le bouillon ? Bon. Tu es fichu. Tombe en héros. Entonne le chant de mort du cannibale au poteau de guerre. Chantons !
ABDEL. – R.3C. (20….Rb5-b6)
TÊTE DE FLEUVE. – A ô ô ô ô – dilidido – do.
BOURGOGNE. – Voici l’instant suprême, l’instant de nos adieux.
ROMANTIC. – Ah ! ce fut un combat terrible et hasardeux,
                          Où l’homme et le lion rugissait tous les deux.
POUSSEBOIS. – P.5T. Echec, monsieur Abdel-Aga. (21.a4-a5+)
GAUCHER. – Ca se corse.
BOURGOGNE. – Aux cheveux plats.
ABDEL. – R.4C. (21….Rb6-b5)
BOURGOGNE. – La Case de l’oncle Tom. Occupe-la militairement. Allons, il n’y en a pas deux, choisis-la. (Il chante).
Y n’y a qu’un coup
Y n’y en a qu’un
POUSSEBOIS. – P.4F. Echec. Monsieur Abdel-Bey (22.ç2-ç4+)
GAUCHER. – Il est mordu.
ROMANTIC. – Celui-là mord du moins avec des dents de fer.
GAUCHER. – Pas de faiblesse.
CLASSIC. - Gagner ne puis, Pat ne daigne, Mat suis.
ABDEL. – R.3T. (22….Rb5-a6)
CLASSIC. - …… Les chants avaient cessé.
POUSSEBOIS. – P.5C. Echec et Mat, monsieur Abdel-Pacha. (23.b4-b5#)
Mme DUFOUR. – Bonjour, Madame Dufour.
POUSSEBOIS. – La revanche ?
ABDEL. – Oune seule, la dernière.
BOURGOGNE. – Abdel, tu m’affliges.

CHARLES JOLIET.

La Galerie (2ème partie sur 3)

Voici donc la première partie du texte de cette pièce “MAT” écrit par Charles Joliet (voir mon précédent article).
Vous noterez que la partie est indiquée en notation descriptive.
Contrairement par exemple à la notation de Kieseritzky vers 1840, cette notation descriptive n’est pas très compliquée à lire. 
J’indique néanmoins le coup à côté en notation algébrique ainsi qu'un diagramme (à la façon de la revue "Cinéma des Echecs"...).
Vous pouvez suivre la partie dans son intégralité dans mon précédent article.


MAT
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PERSONNAGES :
ABDEL-ALBIL, Turc, POUSSEBOIS, Joueur d’Echecs.
La Galerie :
BOURGOGNE – CLASSIC. – ROMANTIC.- THEORIC.- GAUCHER.- VIARDOT.- FLUTE. – TETE DE FLEUVE – LAMOMIE – MADAME DUFOUR (1) – JEAN.

(1)   Madame Dufour, surnom donné à un ancien habitué de la Régence, qui avait l’habitude d’invectiver ses adversaires dans un langage imagé, et d’annoncer le mat en disant : « Bonjour madame Dufour ».

La scène se passe de nos jours, à Paris.

DÉCOR
LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE LA RÉGENCE

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Abdel-Albil, fils du Prophète, a achevé de déjeuner à la table à gauche de l’entrée de la salle de billard. Pendant que Jean dessert la table, Abdel-Albil roule une cigarette dans l’attitude d’une paisible contemplation. Son œil erre vaguement sur les pièces d’échecs du plafond, qui brillent comme des étoiles d’or.

VIARDOT – Cher Monsieur Abdel, votre partenaire, M. Poussebois, vient d’arriver… Jean, un échiquier, à la Table de Bonaparte.
THEORIC. – Napoléon ne connaissait pas les débuts.
Jean apporte un échiquier
ABDEL. – M. Poussebois est de bounne fource.
THEORIC. – Il y a deux familles d’amateurs ; ceux qui jouent aux échecs, et ceux qui jouent avec des échecs.
POUSSEBOIS. – Une partie, M. Abdel ?
ABDEL. – Alloun alloun, oune partie seulement, oune seule, je joue oune centime.
BOURGOGNE. – Le duel est à mort.
ROMANTIC. – Je ne le propose jamais, je l’accepte toujours.
BOURGOGNE. – Vous voilà en compagnie de M. Classic ?
CLASSIC. – Oui, je viens dans son temple admirer Philidor.
BOURGOGNE. – Vous devez regretter de n’avoir pas vécu dans le grand siècle, comme on disait en 1813.

M. Poussebois s’assied. Une galerie nombreuse forme un cercle autour des deux joueurs. Abdel prend un pion noir et un pion blanc. Il étend les mains. M. Poussebois touche la main gauche.

POUSSEBOIS. – J’ai les blancs et le trait.
Il range ses pièces

Jean, il manque un pion blanc. J’ai remarqué qu’il manque souvent un pion blanc dans les échiquiers ; alors on en prend un autre dans le deuxième échiquier ; les joueurs du deuxième échiquier en prennent un à leur tour dans le troisième échiquier, et voilà comment, faute d’un pion, tous les échiquiers sont incomplets.
BOURGORGNE. – Et pourquoi Martin perdit son âne.
Mme DUFOUR. – Et autre chose itou, que je n’oserais dire.
BOURGOGNE. – Dis-le.
Mme DUFOUR. – Tu rirais trop.
ABDEL. – Alloun, alloun, à vous.
BOURGOGNE. – C’est-à-dire à toi, cher monsieur.
ROMANTIC. – Le chrétien est dans le cirque.
POUSSEBOIS. – C.3FD. (1.Cb1-ç3)
BOURGOGNE. – Beau début. Attention, Abdel.
ABDEL. – P.4R.(1. … é7-é5) Je ne comprends pas.
BOURGOGNE. – Ni moi non plus, mais ça ne fait rien. On a beau ne pas comprendre, on est mat tout de même. J’avoue cependant que ce début est plein d’originalité.
POUSSEBOIS. – C.3FR.(2. Cg1-f3)
ABDEL. – P.3D. (2. … d7-d6) Cela m’étounne. Il faut jouer les piounes.
BOURGOGNE. – C’est égal, fier Abdel, pousse tout de même, tu comprendras tout à l’heure. Comment, Pion trois Dame ? Tu as peur de ces deux hulans ?
POUSSEBOIS. – P.4D (3.d2-d4)
BOURGOGNE. – Allons, Abdel, ne laisse pas ces deux hulans pousser une reconnaissance à ta barbe et caracoler dans ton jeu comme dans une boutique de faïences. Chargeons, Abdel, chargeons ! Mais cogne donc !
ABDEL. – C.3FD. (3….Cb8-ç6) Laissez-moi tranquille, toi, monsieur.
BOURGOGNE. – Jamais de la vie.
GAUCHER. – Laissez-le jouer son petit jeu.
BOURGOGNE. – Eh bien ! qu’il le joue, je ne dis plus rien. Abdel, tue-le, mais tape donc dessus !
ABDEL. – Ce n’est pas à moi de jouer.
BOURGOGNE. – C’est bien différent. Mais alors, si ce n’est pas à toi, c’est donc à ton frère ? Monsieur, votre devoir est de vaincre. Chargeons.
POUSSEBOIS. – P.5D (4.d4-d5)
BOURGOGNE. – Comme c’est pignoché, hein ? Voici un coup terrible, Monsieur. Je le soutiens.
ABDEL. – CD.2R (4….Cç6-é7) Il ne pourra pas, lui, le soutenir.
BOURGOGNE. – Qui, noble Abdel ?
ABDEL. – Le pioune.
BOURGOGNE. – Ah ! tu crois, toi, Binois,  que l’argent croît sur les toits. (Il chante). Soutenons-le, soutenons-la.
POUSSEBOIS. – P.4R.(5.é2-é4)
BOURGOGNE. – Tu vois, cher Abdel, qu’il l’a soutenu.
CLASSIC. – Et ton bras, s’il le faut, saura bien le défendre.
BOURGOGNE. – Ah ! Monsieur parle en vers. La Régence est une bonne voisine de la Comédie Française. Seulement je n’aime pas les alexandrins ; je trouve, oui, je trouve que ce sont les plus dégoûtants de tous les vers.
CLASSIC. – Et pourquoi ?
BOURGOGNE. – Je vais te le dire, Classic invétéré, c’est parce qu’ils ont douze pieds et qu’ils ne se les lavent jamais. (A madame Dufour) As-tu compris, dis, Bouffi ?
Mme DUFOUR. – Oui, mon bel ami.
BOURGOGNE. – Eh bien, allons-y, à la fête à Choisy…Mais tu ne joueras donc pas, ô Abdel ?
ABDEL. – Je ne souis pas pressé.
Bourgogne ; 6 Mais si tu ne joues pas, tu ne seras jamais mat, jamais, entends-tu, jamais, et si tu joues mal, tu seras mat devant tout le monde.
CLASSIC. – Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi !
ABDEL. – P.4FR (5….f7-f5)
CRITIC. – Rarement une occasion plus belle s’est offerte de faire une bêtise.
POUSSEBOIS. – F.5CR (6.Fç1-g5)
GAUCHER. – Ah bon ! il a commis la faute. Tiens-toi bien, Philibert.
BOURGOGNE. – Ou Bertrand.
GAUCHER. – Mais, tu ne vois donc pas, Abdel-Albil, qu’il est forcé de faire un échange ou de se retirer honteusement devant son infanterie. Allons, à la baïonnette ! Aborde le Fou. Profite de cette faute.
ABDEL. – P.3TR. (6….h7-h6) (Satisfait) Voilà les gamins.
BOURGOGNE. – Laissez défiler les mérinos.
GAUCHER. – Il a profité de la faute.
BOURGOGNE. – Profites-en toujours, et que l’Aurore te retrouve en profitant encore.

(Abdel-Albil laisse échapper le cri léger de la Colombe blessée. Il regarde au plafond en roulant ses pouces, comme s’il égrenait les boules d’ambre d’un collier imaginaire, et le buste oscillant d’avant en arrière et d’arrière à avant par un mouvement de tangage. A ce signe non équivoque, Bourgogne éclate de rire à faire trembler les vitres).

BOURGOGNE. – (D’une voix formidable) Abdel, il y a, dans le voisinage, un secret asile où tu peux aller faire tes ablutions du côté de la Mecque. Mais vas-y donc, à la fête à Charentonneau, avec le garde-champêtre de Bagnolet.
GAUCHER. – C’est joué. Plus un mot.
POUSSEBOIS. – F.4TR (7.Fg5-h4)
BOURGOGNE. – Le Fou est f… fichu… Pousse dessus.
ABDEL. – P.4CR. (7….g7-g5)
BOURGOGNE. – A la bonne heure. Nous allons assister au triomphe de l’Echiquier oriental.
GAUCHER. – Oui, mais on ne voit pas tout.
ABDEL. – (Gai) Va doune, fainéanne et gourmanne !
POUSSEBOIS. – J’y vais
BOURGOGNE. – Minute et son collègue, notaires à Paris. Vas-y gaiement… Que va-t-il faire dans cette affaire d’importance ?
POUSSEBOIS. – C pr PR. (8.Cf3xé5)
BOURGOGNE. – Ca y est… Et maintenant, à l’Arsenal !
ROMANTIC. – A la Tour de Nesle !
GAUCHER. – Profite.
BOURGOGNE. – (il chante)
Voyez cet homme qui se noie
Pour avoir trop mangé de l’oie
Il va devenir la proie
D’une huître ou bien d’une lamproie.