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vendredi 13 octobre 2023

Le Grand tournoi d’échecs de l’Exposition Universelle de Paris en 1889 – 1 sur 2

 
Vue panoramique de l'Exposition universelle de Paris en 1889
 
Disons le tout de suite, inutile de chercher sur internet, ce tournoi de 1889 n’a jamais eu lieu. Pourtant toutes les démarches ont été effectuées pour faire en sorte que le projet aboutisse. Mais comme en 1855, il n’y aura ni de grand tournoi, ni de pérennisation d’une association de joueurs d’échecs Français. Voyons cela de plus près.

La première trace que j’ai trouvé pour ce projet de grand tournoi se trouve dans le journal Gil Blas du 7 janvier 1887. C’est Jules Arnous de Rivière qui évoque :
 
Retronews - Gil Blas 07 janvier 1887

(...) On sait qu’il est question de reconstituer une Association de Joueurs d’Échecs en France, et de préparer, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1889, des concours internationaux pour les jeux de combinaison et d’adresse, tels que : les Échecs, les Dames et le Billard.(...)

Toujours dans Gil Blas le 19 janvier 1887
 

La création d’un comité provisoire a suivi de près l’annonce que nous faisions, la semaine passée, de la constitution de l’Association française des Joueurs d’Échecs et de Dames ; il a été décidé, dans une première réunion, de se mettre en quête d’un local qui sera le Salon de la Régence – où on ne sera admis que sur présentation – et dont les membres jouiront du confort d’un cercle moyennant une cotisation des plus modérées.

Mais rappelez-vous qu’il existe deux camps bien distincts dans le microcosme échiquéen: d’un côté Jules Arnous de Rivière et le Café de la Régence, et de l’autre Samuel Rosenthal avec le Grand Cercle et Cercle des échecs.
 
Jules Arnous de Rivière - Revue Encyclopédique, avril 1894 - Gallica

Ainsi le journal Le Temps du 22 février 1887 écrit au sujet d’une séance de parties simultanées par Samuel Rosenthal :
 
 Retronews - Le Temps 22 février 1887

« (…) Samedi dernier, M. Rosenthal, le champion de France (…) »

De quoi faire bondir Jules Arnous de Rivière… En tout cas l’Association française des joueurs d’échecs et autres jeux de combinaison est constituée en juin 1887.

Voici l’annonce parue dans Gil Blas du 22 juin 1887. On la retrouve dans d’autres journaux plus ou moins à la même date, par exemple dans Paris Illustré du 2 juillet 1887, La France du 11 juillet 1887 etc. y compris dans La Stratégie.
 
Retronews - Gil Blas 22 juin 1887
 
ÉCHECS

L'Association française des joueurs d'échecs et autres jeux de combinaison vient de se constituer. Un comité provisoire, présidé par M. Albert Clerc, conseiller à la cour de Paris, a résolu de s'occuper activement de l'organisation de cette Association et en a jeté les bases ainsi qu'il suit :
La cotisation annuelle a été abaissée au chiffre le plus minime, afin de permettre à tous de s'incorporer dans une légion pacifique dont le desideratum est de développer en France le goût des récréations intellectuelles et de combattre ainsi l'entraînement des jeux de hasard. — Le montant de la souscription sera donc de six francs par an.

Dès que l'Association sera en nombre suffisant, on procédera par voie d'élection à la nomination d'un président, d'un vice-président, d'un secrétaire et d'un trésorier. C'est assez indiquer que dans la pensée du comité provisoire, l'Association doit n'avoir en vue que l'intérêt général.

Il sera établi à Paris un salon particulier qui deviendra le siège social de l'Association. Les souscripteurs de la province et de l'étranger en auront l'entrée temporaire et y jouiront de la bibliothèque d'ouvrages spéciaux et des collections qui se formeront avec le temps et selon les ressources de la Société.

Pour subvenir aux dépenses de la fondation et de l'entretien de ce Salon, les membres de l'Association résidant à Paris seront imposés d'une somme annuelle de vingt-cinq francs, charge qui leur incombe en raison de la facilité qu'ils auront de visiter le Salon d'une manière permanente et de leur droit à une part de propriété dans l'avoir social.

Le comité provisoire a décidé, en outre, de préparer le Grand Concours International devant avoir lieu à Paris, en 1889. L'Association française prend l'initiative de ce Congrès qui comprendra les jeux d’Échecs et de Dames et il en publiera en temps utile le programme détaillé. M. Arnous de Rivière a été choisi comme administrateur délégué de l'Association. Les personnes qui s'intéressent à l'œuvre sus-décrite sont priées de lui adresser leurs communications et leur souscription 161, rue Saint-Honoré, à la Régence.


L’association se développe et organise quelques évènements (rappelons que Martin-Gall est le pseudonyme de Jules Arnous de Rivière). Par exemple :
 
Retronews - Gil Blas 23 août 1887

ASSOCIATION FRANÇAISE DES ÉCHECS ET AUTRES. JEUX DE COMBINAISONS

Un premier concours de problèmes, ouvert aux compositeurs de toute nationalité, est institué aux conditions suivantes : Chaque envoi comprendra « deux Problèmes en deux coups » et « deux Problèmes en trois coups »; le nous de chacun des concurrents sous pli séparé et cacheté selon l'usage.
Un maximum de 21 points pourra être obtenu ainsi : 7 points pour l'originalité du thème, 7 points pour la difficulté de la solution, 7 points pour la beauté de la construction. Les points seront susceptibles d'un fractionnement par dixièmes afin de faciliter le classement par ordre de mérite.
Premier prix, 60 fr.; deuxième prix, 40 fr.; troisième prix, 20 fr. (en volumes, à choisir dans la collection de M. N. Preti, directeur de « la Stratégie ».)
Les envois devront parvenir au plus tard le 31 décembre 1887 et être adressés à M. Arnous de hivière, 161, rue Saint-Honoré, où une circulaire de « l'Association » fera connaitre les conditions détaillées de ce concours.
Martin-Gall


Plusieurs bulletins de l’Association Française des Échecs sont publiés. Ainsi dans La Stratégie :

« Le bulletin n°2 de l’Association Française des Échecs annonce un concours international de problèmes. (…) »

Ou bien encore dans un numéro suivant de La Stratégie
 
« La circulaire n°3 de l’Association Française des Échecs et autres jeux de combinaison, annonce que le Comité provisoire, s’est entendu avec le propriétaire du Café de la Régence, que, dès maintenant et en attendant, un des salons du célèbre établissement est réservé aux seuls membres de l’Association et qu’en janvier ou en avril prochain, il sera fait probablement une installation définitive à l’entresol au dessus du Café de la Régence.
Nous rappelons que l’abonnement pour le nouveau Cercle est fixé provisoirement à 25 fr. par an et que la cotisation annuelle des membres de l’Association est de 6fr. Toutes les communications doivent être adressées à M. Arnous de Rivière, 161, rue Saint-Honoré, Paris. »
 

Gallica - Revue Encyclopédique avril 1894 - A gauche de l'échiquier Samuel Rosenthal qui fait face au champion Russe Mikhaïl Tchigorine., 
 

Le journal Paris Illustré du 7 janvier 1888 indique que l’Association Française des Échecs organise les tournois à la Régence et en particulier le championnat qui donne droit au titre de Champion de France. Avec à la fin une petite pique habituelle à destination de Samuel Rosenthal :

« (…) on en connait un qui, ayant réussi une seule fois à gagner le premier prix (NDA en 1880 – 1er tournoi national), s’est proclamé champion à perpétuité. »
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Voici le palmarès de ce championnat jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec le titre associé de Champion de France d'échecs.

1887 Jules Arnous de rivière
1889 Jean Taubenhaus
1890 Alphonse Goetz
1892 Alphonse Goetz
1896 David Janowski

Gil Blas du 28 juin 1888. Les amabilités continuent entre Jules Arnous de Rivière et Samuel Rosenthal
Ainsi au sujet du décès du joueur d'échecs Polonais Johannes Zukertort, Jules Arnous de Rivière retrace sa carrière et évoque un match joué à Londres contre Rosenthal en mai / juin 1880

« (…) Les principaux titres de Zukertort à la prééminence comme joueur d’échecs sont : sa victoire dans le tournoi international de Paris en 1878 ; le match contre M. Rosenthal en 1880, où il perdit une seule partie par une simple  négligence (…) »
 
Cette accumulation de petites attaques doit sans aucun doute agacer Samuel Rosenthal. Il n’est pas en reste et utilise l’ironie. Alors qu’il sait très bien qu’une Association de joueurs d’échecs vient de se constituer et essaye de se développer, il écrit dans sa chronique du journal La République Française du 17 juillet 1888 :

« (…) Espérons que les amateurs des autres villes de France suivront cet excellent exemple et qu’on arrivera à constituer une Association française des échecs comme il en existe en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, etc. »

Ou bien encore le 22 octobre 1888, toujours dans le journal La République Française.
 
Retronews - La République Française 22 octobre 1888

« (…) Espérons que bientôt nous pourrons également en France, organiser sur les mêmes bases une association de tous nos amateurs d’échecs. »

L’organisation d’un tournoi international pour l’exposition de 1889 n’est alors clairement possible qu’avec un comité en terrain neutre. Jules Arnous de Rivière en a sans doute conscience. Ainsi ce sera Le Salon bibliographique, 195 boulevard Saint-Germain.
 
Retronews - Paris Illustré 20 juillet 1888

Les choses se mettent en place petit à petit pour le tournoi de l’exposition de 1889. Mais le conflit des meilleurs joueurs d’échecs en France est toujours présent.
Et malheureusement, le Président de la République, un certain Jules Grévy, fort amateur du jeu d’échecs ayant fréquenté la Régence, démissionne le 2 décembre 1887 à la suite du scandale des décorations.
Le jeu d’échecs perd alors un allié de poids pour le tournoi de l’Exposition Universelle.

A suivre...

mercredi 14 décembre 2022

Censure en 1877

En fin d’année 1876, le caricaturiste André Gill crée le journal satirique La Lune Rousse.
Tout au long cette année 1877, dix de ses caricatures seront censurées par la IIIe République.
Elles seront toutes publiées dans un recueil spécial au début de l’année 1878.
 
André Gill par Nadar.

J’avoue qu’il est difficile de comprendre pour quelle raison ces dessins ont été censurés, avec notre vision actuelle des choses. Comme vous le verrez à la fin de l'article, où je mets la caricature, nous sommes à des années lumières de caricatures contemporaines aux conséquences dramatiques.

Toujours est-il que la presse française devra attendre la loi fondatrice du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. La presse écrite deviendra alors le premier média de masse. Entre 1880 et 1914, les tirages de journaux tripleront.
 
La Lune Rousse - 30 septembre 1877 - Gallica

Dans son numéro du 30 septembre 1877, La Lune Rousse n’a pas l’autorisation de publier un dessin représentant Jules Grévy devant un échiquier. On connait le lien de Jules Grévy avec le jeu d’échecs et le Café de la Régence, c’est sans doute ce qui explique le choix d’André Gill pour cette caricature.
Voir l'article que j'ai consacré à Jules Grévy.
 
La Lune Rousse - 30 septembre 1877 - Gallica
 
J’ai cherché sans succès pour le moment la raison de cette censure. Quelle est l’allusion que mentionne le texte de remplacement dans la Lune Rousse ? Ou bien le simple fait d’avoir représenté Jules Grévy, alors président de la chambre des députés, suffit à cette censure ?

En tout cas l’écho de cette censure retentit dans la plupart des journaux parisiens et provinciaux.
Citons par exemple Le Progrès de la Somme du 28 septembre 1877, Le Petit Parisien du 29 septembre 1877 ou encore Le Siècle du 27 septembre 1877.
 
Le Siècle - 27 septembre 1877 - Retronews
 
Le Petit Parisien - 29 septembre 1877 - Retronews
 
Le Progrès de la Somme - 28 septembre 1877 - Retronews

Ce dessin est le 7ème qui est censuré.

Jules Grévy est en 1877 le président de la chambre des députés, et c’est donc quand il sera président de la République que la loi du 29 juillet 1881 sera votée.
 
Le fameux dessin censuré de Jules Grévy devant un échiquier... - Source Gallica
 
Pour le plaisir, vous avez ci-dessous le dessin de Victor Hugo censuré, ainsi que le texte de remplacement publié dans La Lune Rousse du 7 octobre 1877.
 
Ce dessin est le 8ème qui sera censuré. Il s'agit d'une caricature de Victor Hugo au sujet de son nouveau livre « Le crime du 2 décembre » en référence au coup d’état du futur Napoléon III le 2 décembre 1851.
Mesurant du regard l'aigle de l'Empire étendu à ses pieds.
 

lundi 31 mai 2021

"L'admission à domicile" de Samuel Rosenthal, étape avant sa naturalisation

Article corrigé le 20/10/2022 - L'obtention de la nationalité Française à cette époque, passe d'abord par une première étape dite "d'admission à domicile" durant laquelle la personne se trouve dans un statut intermédiaire à celui d'étranger en France et de citoyen Français. Puis au bout de quelques années "d'admission" à domicile", la personne peut alors faire une demande de naturalisation.

Samuel Rosenthal est "admis à domicile" en 1884, et obtient la nationalité française quelques années plus tard, avec néanmoins une incertitude sur la date.
 
Vous avez ici le lien avec un document pdf des archives nationales qui explique l'évolution de la naturalisation Française. L'article de Wikipedia explique également cela.

Cette article originellement parlait de la naturalisation de Samuel Rosenthal. Il me semble plus judicieux d'en changer le titre et de parler de "l'admission à domicile" de Samuel Rosenthal.

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Samuel Rosenthal décède le 12 septembre 1902 à Neuilly-sur-Seine, et peu de temps après la Stratégie publie un petit article nécrologique à son sujet, où il est dit qu'il fut naturalisé Français en 1888.


En fait c'est un peu plus compliqué que cela.
Samuel Rosenthal obtient dans un premier temps son "admission à domicile" par un décret signé par le président de la République le 23 décembre 1884. Et on trouve se décret publié dans le Bulletin des lois de la République Française, seulement 3 ans plus tard en décembre 1887. Samuel Rosenthal n'a donc pas encore la nationalité Française.
 
1884 doit être une année qui vous parle si vous suivez mon blog.C'est l'année du conflit entre les joueurs Français suite au match par correspondance contre Vienne, ce qui n'est pas anodin.
Un autre élément intéressant est la signature du décret "d'admission à domicile" de Rosenthal par Jules Grévy, alors Président de la République et ancien joueur du Café de la Régence ...
Je reviens sur ces différents points à la fin de mon article.
 
N°27076 - Décret du Président de la République Française (contresigné par le garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes) qui autorise le domicile en France, pour y jouir des droits civils tant qu'ils continueront d'y résider.


Notez que son nom est orthographié avec un "Z" au lieu d'un "S". RoZenthal.

Bulletin des Lois de la République Française - Gallica.

Sur le site internet des Archives Nationales se trouve le décret "d'admission à domicile" du 23 décembre 1884.


Puis quelques pages plus loin :


La dernière page est signée par Jules Grévy, le président de la République à cette époque.


Revenons en 1884 et le match par correspondance Paris / Vienne.Au cours de l'été un incident fait éclater l'équipe de Paris. Seul Samuel Rosenthal continuera à jouer contre Vienne, Arnous de Rivière, Clerc et Chamier se retirant du comité de paris.

Voici un extrait d’un article paru dans Le Gaulois du 7 novembre 1885, le magistrat en question est Albert Clerc (article que j’ai déjà cité sur ce blog). L'affaire va assez loin, et Samuel Rosenthal a dû avoir peur pour sa naturalisation...

« (…)

Mais, où la chose devint comique, c’est quand le magistrat, ami de Grévy, a publiquement annoncé qu’il allait faire expulser de France M. Rosenthal, Polonais d’origine, parce qu’il avait eu le mauvais goût de qualifier durement le coup qui avait pour père l’alter ego de notre illustre président.

J’ai l’air d’inventer, mais j’invente si peu, qu’un grand banquier, fort influent dans les conseils de notre république athénienne, a dû conduire Rosenthal chez un ministre et solliciter de lui l’assurance qu’on laisserait en paix le malheureux professeur d’échecs. Au fait, c’est peut-être pour des raisons du même genre que M. de Bismarck expulse les Polonais du territoire prussien ? Chi lo sa ? 

Paul Roche »

Mais en fait Rosenthal connait aussi Jules Grévy du fait de leur fréquentation commune du Café de la Régence durant le Second Empire. Il n'est sans doute pas un ami intime de celui-ci, comme peut l'être Albert Clerc, mais il a dû laisser une bonne impression au futur président de la République, qui en son temps avait accepté d'être l'avocat de Rosenthal en 1867.

Voici un extrait d'un article paru dans le journal L'Univers du 3 décembre 1867, au sujet d'une affaire sur laquelle je reviendrai dans un prochain article. A noter que finalement ce ne sera pas Jules Grévy qui défendra Samuel Rosenthal.

 

Jules Grévy

Saviez-vous qu'un président de la République fut également un joueur d'échecs assidu du Café de la Régence ? Il s'agit de Jules Grévy, président de la République du 30 janvier 1879 au 2 décembre 1887, dont voici quelques informations à ce sujet. 

Vanity Fair - 12 juillet 1879 - Représentation de Jules Grévy, joueur de billard.

Un article de La Stratégie, publié au moment où il sera élu Président de la République en 1879, semble indiquer que son niveau aux échecs était tout à fait honorable. En tout cas durant son mandat aux plus hautes fonctions de l’état, Jules Grévy n’oubliera jamais les joueurs d’échecs.

La Stratégie – Février 1879

« M. Grévy, le nouveau Président de la République française, est un très fort amateur d’échecs. Sous l’Empire, alors qu’il se tenait éloigné de la politique, combien de fois, dans ses loisirs, l’avons-nous vu, au café de la Régence, chercher dans les échecs à employer l’activité de son esprit ? Combien de fois notre vénérable directeur, M. Jean Preti, a-t-il eu l’honneur de lutter avec lui ? 

Les débuts favoris de M. Grévy étaient les gambits quand il jouait le premier, et le contre-gambit Greco dans la partie du Cavalier Roi, lorsqu’il n’avait pas le trait. Jouant contre un théoricien, il en résultait pour lui une infériorité relative dans ce dernier début, il combinait si bien et si vite le coup à plusieurs fins, que bien souvent il triomphait. 

Depuis dix ans que M. Grévy est de nouveau rentré dans la vie publique, il a totalement renoncé aux échecs, non pas, nous en sommes certains, qu’il n’aime plus cette noble distraction, mais les besoins de sa patrie lui tracent des devoirs, et M. Grévy, dans ce cas, tout le monde le reconnait, ne marchande ni son dévouement ni son intérêt. »


Le 11 novembre 1882, le journal Le Gaulois publie un papier sur l'amitié de jeunesse entre Jules Grévy et le poète Alfred de Musset. Ils ont une passion commune avec le jeu d’échecs, et leur rencontre date approximativement de 1835. Voici des extraits de cet article.

« (…)
Mais ce n’est point à cette époque que M. Grévy a connu Alfred de Musset. Il ne connut pas le jeune homme mince et blond, aux moustaches naissantes, aux cheveux bouclés, rejetés en touffe d’un côté de la tête, avec l’habit vert très serré à la taille.

Il connut, quelques années plus tard, le Musset plus mûr, devenu vite ombrageux, inquiet et décevant, le Musset défloré, incertain, maniaque et surexcité, le Musset après le voyage à Venise et la brouille avec George Sand, le Musset monomane, qui faisait tenir en équilibre, dans sa chambre, pelles, pincettes, cannes et parapluies, et qui disait d’un air effaré de malade, à ceux qui venaient le voir : « N’approchez pas… » Il connut le Musset des filles banales, le Musset du café de la Régence, installé dans l’ivresse entêtante de l’absinthe et des cigarettes sans nombre, le Musset absorbé dans des parties d’échecs, sans fin…

Musset au Café de la Régence – par Edward Loevy – Illustration du fascicule paru en 1906 sous la plume d’Ernest Petit intitulé « Du coin de mon feu à Alfred de Musset »

(…)
La passion machinale que le poète avait pour les échecs le rapprocha du jeune avocat, qui se plaisait déjà aux jeux de toute sorte, et qui occupait les loisirs que lui laissait son inoccupation à pousser une bille ou un pion, pendant de longues heures, avec la gravité attentive qu’on lui connaît. Car M. Grévy jeune était déjà un homme grave. Grévy était arrivé du Jura à Paris quelque temps avant la révolution de 1830. Il avait fait son droit, suivi les conférences de l’Athénée et était entré au barreau. (…) Ce ne fut que plus tard qu’il habita le 15, puis le 45 de la rue Richelieu. Il n’avait, de toute façon, que quelques pas à faire pour être au café de la Régence, et cette commodité fit naturellement de lui un des clients les plus assidus de ce café.

(…)
M. Grévy, quoi qu’il en parût d’abord, était assez le compagnon qu’il fallait à Musset. Car, bien que le poète eût la manie des calembours, des je le crains de cheval, des avec quel as perds-je et la connaissance de Karr à fond, Musset n’était point gai, il avait aussi sa gravité et son dandysme, buvait et aimait les femmes.

(…)
Grévy rendit d’ailleurs à Musset quelques services. Après la brouille avec George Sand, ce fut lui que Musset chargea de réclamer ses lettres à la maîtresse infidèle. Grévy écrivit une lettre d’avocat :
- Madame, chargé des intérêts de M. de Musset etc… » George Sand répondit qu’elle était en voyage et rendrait les lettres à son retour, ce qu’elle ne fit pas.
Et je crois bien qu’elle s’en servit pour son roman après la mort de Musset. Pour ceux qui connaissent bien M. Grévy, il n’y a rien que de naturel à le voir mêlé à ces amours fameuses.

(…) 
Musset et Grévy étaient amoureux de diverses façons, mais capable de s’entendre sur les femmes et les échecs. La liaison passagère qui unit pendant quelques années le poète de Rolla et l’avocat du café de la Régence méritait d’être rappelée en passant. Les petits faits certains qui marquèrent leur liaison n’ont rien d’intéressant en eux-mêmes, et je n’en aurais point parlé, comme je disais en commençant, si le poste qu’occupe M. Grévy n’attirait pas l’attention sur lui et ne donnait point une sorte d’intérêt à la chose.»

En septembre 1891, peu après le décès de Jules Grévy, La Stratégie donne quelques détails sur son action de soutien aux échecs en tant que Président de la République. 
Il a notamment offert des objets (vases, plats...) de la manufacture de Sèvres à plusieurs occasions, comme l'avait fait en 1867 Napoléon III à l'occasion du 1er grand tournoi international à Paris. Cette tradition des vases de Sèvres est toujours d'actualité pour le championnat de France d'échecs.

Remarquez aussi qu'un de ses amis proches est Albert Clerc, qu'il favorise si l'on peut dire en offrant un prix pour que le cercle de Besançon puisse organiser un grand tournoi national par correspondance. Le cercle de Besançon ayant été créé par... Albert Clerc.

« L’homme éminent qui vient de mourir a été toute sa vie un grand amateur des échecs. Sous l’Empire, alors qu’il ne prenait aucune part aux affaires publiques, il fréquentait assidûment le Café de la Régence et assistait aux luttes quotidiennes, soit comme combattant, soit comme spectateur. Plus tard, Président de la Chambre des Députés, puis Président de la République, il recevait, au moins une fois par semaine ses anciens amis et se délassait du souci des affaires de l’État en jouant aux échecs. Son adversaire habituel était M. A. Clerc, conseiller à la cour d’appel de Paris, l’un de nos plus forts joueurs, qui a pris part, non sans honneur, au tournoi international de Paris en 1878.

Plusieurs fois, M. J. Grévy a honoré publiquement les échecs de sa protection en offrant des prix, lesquels ont permis au Cercle des Échecs de Paris d’organiser des tournois nationaux en 1880, 1881, 1883, et au Cercle des Échecs de Besançon, des tournois par correspondance en 1885 et 1887 et certainement, si en 1889, il avait été encore au pouvoir, l’Exposition ne se serait pas passée sans tournoi international.

Nous saluons avec le plus profond respect la mémoire de J. Grévy et nous constatons que son grand amour des échecs met une fois de plus en évidence l’attrait irrésistible qu’offre notre beau jeu aux hommes d’une haute valeur intellectuelle. »

Voici les 3 parties connues de Jules Grévy.
Ces 3 parties apparaissent dans un article des Cahiers de l’Échiquier Français (32e cahier - 1932).


[Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1856.??.??"] [Round "?"] [White "Grévy, Jules"] [Black "Clerc, Albert"] [Result "1-0"] [ECO "C39"] [PlyCount "59"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Nf3 g5 4. h4 g4 5. Ne5 h5 6. Bc4 Nh6 7. d4 f3 8. gxf3 d6 9. Nd3 Nc6 10. Be3 Bg7 11. c3 Qe7 12. Nf4 Bf6 13. Nxh5 Bxh4+ 14. Kd2 gxf3 15. Qxf3 Bg4 16. Ng7+ Kd7 17. Qg2 Rag8 18. Bxh6 Bg5+ 19. Kc2 Bxh6 20. Qxg4+ Kd8 21. Rxh6 Rxh6 22. Ne6+ fxe6 23. Qxg8+ Kd7 24. Nd2 Na5 25. Rf1 Rh7 26. Bxe6+ Kc6 27. b4 Rh2 28. Bd5+ Kb6 29. bxa5+ Kxa5 30. Qg3 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1860.05.??"] [Round "?"] [White "Journoud, Paul"] [Black "Grévy, Jules"] [Result "1-0"] [ECO "C56"] [Annotator "La Régence - Juin 1860"] [PlyCount "44"] {Les deux parties suivantes furent publiées, en 1860-1861, par La Régence, Journoud en était le directeur. Par courtoisie envers l'éminent perdant, les Noirs ne sont pas nommés en toutes lettres, mais avec suppression de l'y,: M. Grév... (Cité par les Cahier de l'Echiquier Français - 32e cahier trimestriel - 1932 numéro IV)} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. d4 exd4 4. Bc4 {Gambit Ecossais} Nf6 5. Ng5 Ne5 6. Qxd4 Nxc4 7. Qxc4 d5 8. exd5 Nxd5 9. O-O Be7 10. Nc3 c6 11. Nxd5 cxd5 12. Qb5+ Qd7 13. Qd3 Qf5 14. Re1 h6 15. Qe2 Qf6 16. h4 Bd7 17. b3 hxg5 18. Bxg5 Qe6 19. Qd2 Qc6 20. Rxe7+ Kf8 21. Rae1 Be6 22. R1xe6 fxe6 {Les Blancs annoncent mat en trois coups} 1-0 [Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1861.07.??"] [Round "?"] [White "Journoud, Paul"] [Black "Grévy, Jules"] [Result "1-0"] [ECO "C00"] [Annotator "La Nouvelle Régence août 1861"] [PlyCount "48"] {Partie publiée dans la revue La Nouvelle Régence en août 1861 page 241.} 1. e4 c5 2. f4 e6 3. Nf3 d5 4. e5 Nc6 5. c4 d4 6. d3 Nh6 7. Be2 Be7 8. O-O O-O 9. h3 f6 10. Nbd2 Nf5 11. Ne4 fxe5 12. fxe5 Qc7 13. g4 Ne3 14. Bxe3 dxe3 15. Qc1 Nxe5 16. Qxe3 Nxf3+ 17. Rxf3 b6 18. Rxf8+ Bxf8 19. Rf1 Bb7 20. Ng5 e5 21. Bf3 Re8 22. Be4 h6 23. Rf7 Be7 24. Rxg7+ Kh8 {Les Blancs annoncent le mat en cinq coups } 1-0

samedi 30 mai 2020

Serafino Dubois, un italien à la Régence

Je remercie tout particulièrement Frank Hoffmeister de m'avoir communiqué les documents qui m'ont permis de rédiger cet article.

Celui-ci est basé sur l'autobiographie du joueur d'échecs Italien Serafino Dubois (22/03/1817 - 15/01/1899).
"Quarant'anni di scacchi da campione" publié dans la Rivista Nueva degli Scacchi (1900-1903).



Serafino Dubois est très certainement le plus fort joueur d'échecs italien du XIXème siècle.
Ses mémoires sont très intéressantes, car il se rend à Paris au cours de l'été 1855, à une période où il existe peu de témoignages sur l'activité du Café de la Régence.
La revue "La Régence" s'est arrêtée en 1851, et "La Régence - Journal des échecs" ne reprend qu'en 1856. 1855 correspond à l'année de l'inauguration du nouveau Café de la Régence rue Saint-Honoré.


A ma connaissance, la seule photo (de mauvaise qualité hélas) connue de Dubois

Dans ses mémoires, Dubois explique son intention de venir à Paris du fait de l'organisation d'un grand tournoi d'échecs à l'image de celui de Londres en 1851.
Il était effectivement prévu d'organiser un grand tournoi à l'occasion de l'exposition universelle de 1855. Mais ce tournoi n'aura jamais lieu, et Dubois l'apprend alors qu'il est en route vers Paris.

Rappelons quelques faits :
Au deuxième semestre de l'année 1853 le Café de la Régence est définitivement exproprié de la Place du Palais Royal. Il s'installe pour l'année 1854 à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu, à quelques centaines de mètres.
Le Cercle des Échecs, anciennement situé au 1er étage du Café de la Régence, là où s'était joué le match Saint-Amant / Staunton en fin d'année 1843, s’installe au Palais-Royal.

« Le cercle de la Régence a été obligé de se séparer du café du même nom, par suite de la démolition de la maison située à l’angle de la place du palais-Royal, dont le café occupait le rez-de-chaussée, et le cercle le 1er étage. Le café a émigré provisoirement au fond d’une cour de la rue Richelieu, 21 ; 
le cercle, dans quelques pièces attenantes au café de Lyon, galerie de Montpensier, 6, au Palais-Royal. Ce cercle où se trouvent des gens du grand monde, des illustrations de la magistrature, 
de la science, de la vie littéraire et artistique, est un champ ouvert à l’observation, mais d’un ordre élevé.» 


Paris illustré, nouveau guide des voyageurs – Paris 1855
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Dubois explique qu'il existe des dissensions entre le Café de la Régence et le Cercle des Échecs.
Et ce sont probablement ces problèmes qui expliquent que le grand tournoi parisien tombera à l'eau.
En tout cas, le Cercle des Échecs reviendra quelque temps plus tard au 1er étage du nouveau Café de la Régence. Frederick Edge (secrétaire de Morphy) mentionne le Cercle à cet endroit dans son livre sur Morphy à Paris en 1858.

Voici comment Dubois décrit la Régence en 1855 (je reprends la traduction de l'italien paru sur le site Europe Échecs)

Notez qu'il est mentionné la présence de tables de billard. C'est dans cette salle que se tiendra la fameuse simultanée à l'aveugle de Morphy le 27 septembre 1858 immortalisée par cette gravure.

« Il est vrai que le café de la Régence a été rénové et embelli avec luxe, décoré de miroirs, divans et autres commodités, mais la proximité bruyante du billard et du domino entrait en conflit avec les méditations silencieuses des joueurs d’échecs. 
En effet beaucoup des anciens habitués m’ont avoué que la Régence avait perdu son âme 
et était devenu ni plus ni moins que l’un de ces nombreux établissements similaires 
que l’on trouve dans cette immense cité. 
Toutefois je fus accueilli avec la plus grande cordialité par le propriétaire M. Vielle qui me connaissait plus que de nom puisque nous avions échangé quelques lettres auparavant. 
J’ai eu l’occasion de connaître plusieurs personnalités du jeu et rapidement je pus me confronter aux meilleurs et autres Préti, Séguin, Budzinsky. J’assistais chaque jour aux luttes de quelques gros papa, qui avant d’être joueur, étaient des dilettantes enthousiastes et bons vivants, le doux et affable Saint Elme le Duc et ce cher vieux Doazan, plein d’esprit, qui m’invita aussitôt chez lui pour me présenter à De Rivière, une nouvelle étoile qui venait de naître au firmament des échecs.»

Dans sa biographie Dubois évoque ses matchs au Café de la Régence contre les plus forts de l'époque. Et ce n'est pas compliqué, selon Dubois il obtient un score positif contre tous les joueurs de la Régence contre qui il a joué !

Il cite Jules Arnous de Rivière, le polonais Budzinsky (un joueur maigre, mais nerveux et émotif, 
et qui se met en colère lorsqu'il rencontre la défaite. Il connait peu les ouvertures mais son jeu est tenace et plein de ressources, selon Dubois), Seguin, Lécrivain, Lequesne, etc. tous avec un score positif en sa faveur, malgré ce qu'en dit l'Illustration du 11 août 1855 et qu'il conteste dans ses mémoires.


L'Illustration - 11 août 1855

Il parle également d'un joueur appelé Montigny, maigre, sans barbe, portant des lunettes, avec une physionomie intelligente et un peu espiègle.
Il jouait avec la plus grande vitesse, ce qui lui a valu des triomphes inouïs avec des joueurs plus faibles, à tel point qu'il était surnommé "Le petit Le Bourdonnais".

Rappelons que la plupart des parties se jouent à enjeu d'argent, 50 centimes étant une somme courante pour une partie. Un journal quotidien comme "La Presse" coûte 15 centimes au numéro, et on peut estimer 50 centimes de franc de l'époque à environ 10 euros actuels.

Source : Gallica

C'est l'occasion pour lui de rencontrer des joueurs italiens installés à Paris ; Jean Preti de Mantoue (futur fondateur de La Stratégie), Tassinari de Faenza (joueur très prometteur décédé trop jeune à 44 ans en 1856 lors de son retour en Italie), Lustro Levi de Modène (élève d'Ignazio Calvi).

Il décrit également Devinck, "un des joueurs les plus solides de la vieille école Française", député et connu pour sa fabrique de chocolat, mais également Jules Grévy, futur président de la République, avec qui il joue quelques parties "un joueur de belle force".


Quelques mots sur le Cercle des échecs (Dubois y passe au cours de l'été 1855) :
"(...) lieu de rencontre aristocratique du jeu d'échecs, alors situé au Palais Royal.
A cette époque c'était presque désert, les 410 membres étant presque tous à la campagne ou à l'étranger. La figure de proue est toujours Saint-Amant, bien qu'il soit presque entièrement retiré de la pratique du jeu à cause de ses affaires."

Dubois y rencontre quand même "le brillant Schulten, le solide Brooke Greville, le vicomte de Vaufreland, le vieux Delondre docteur de La Bourdonnais, Devinck, Hersent, le comte Isoard (futur adversaire de Morphy lors de la fameuse partie de l'opéra)"

Il parle également de Delannoy, célèbre chroniqueur échiquéen français du XIXème siècle.
"Un jour à l'estaminet, cet agréable visage de Delannoy arriva par hasard. Quelqu'un lui parla de moi et suggéra de jouer avec moi. Ce n'était pas un joueur fort; son point fort, c'est bien connu, était la plume. A cette proposition de jouer, il se leva pour dire que les joueurs de l'époque étaient lents comme des tortues, mais que si j'avais voulu jouer en faisant un coup toutes les minutes, il m'aurait donné la Tour."

Il indique avoir "eu de la chance de rencontrer Alfred de Musset, passionné par le jeu, grand admirateur de Ristori (qu'il préférait beaucoup à Rachel), et il a toujours suivi ses pérégrinations en province."

Dubois joue plusieurs fois avec Musset et finit par lui donner l'avantage d'un pion et deux coups.
Voir à la fin de l'article une partie de Dubois contre Musset.

"Il était douloureux, cependant, de voir une si belle et si rare intelligence avec une bouteille d'absinthe toujours à ses côtés, tombant de temps en temps sous la table ivre de cette terrible liqueur, qui peu de temps plus tard l'emporta encore jeune au sépulcre.
Une fois, après avoir perdu deux ou trois parties avec moi, il commença à devenir fou et m'apostropha :
- Eh ! Cher Monsieur, pensez-vous que vous êtes un La Bourdonnais parce que vous m'avez gagné avec l'avantage d'un pion et deux coups ?
Ne savez-vous pas que la Bourdonnais m'a donné le Cavalier mais aussi la Tour et m'a battu à plate couture ?
- Je le crois très bien, répondis-je calmement, mais ce que je voudrais que vous ne croyiez pas, c'est que je n'ai aucunement la prétention de me croire être un 
La Bourdonnais que je n'ai jamais été, que je ne suis pas et que je ne serai jamais".
Cette déclaration explicite semble le calmer, puis de plus en plus apaisé il ajoute 
"Oh ! Alors c'est autre chose, et je crois, pour ma part, que nous resterons toujours de bons amis"
Alors que le champagne arrivait, il reprit son thème préféré, Ristori, et il souhaita que nous buvions à la santé de la grande actrice."

Dubois indique : "Les Italiens triomphent sur toute la ligne à Paris : Verdi à l'Opéra, Ristori aux Italiens et Dubois à la Régence"

Me trouvant si proche de l'Angleterre, j'aurais eu un grand plaisir d'aller à Londres pour me battre avec les joueurs de premier ordre qu'elle abrite. Mais avec toute ma bonne volonté j'ai dû rester de ce côté du détroit. (...) C'est M. Staunton qui ma déconseillé de venir car j'y trouverai le désert.

Et Dubois part de Paris vers la fin du mois d'octobre et poursuit son voyage en Europe en passant par Bruxelles, Aix-la-Chapelle, Cologne, Mayence, Strasbourg, avant de rentrer en Italie.


[Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "De Musset, Alfred"] [Black "Dubois, Serafino"] [Result "0-1"] [ECO "C33"] [PlyCount "48"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Bc4 Qh4+ 4. Kf1 g5 5. Nf3 Qh5 6. Nc3 Bg7 7. d4 Ne7 8. e5 Nbc6 9. Ne4 g4 10. Nfg5 O-O 11. Bxf4 h6 12. Ng3 Qh4 13. N5e4 Na5 14. Be2 f5 15. Nf2 Nd5 16. Bd2 f4 17. Nge4 Ne3+ 18. Bxe3 fxe3 19. Qe1 d5 20. g3 Qh3+ 21. Kg1 exf2+ 22. Nxf2 Rxf2 23. Kxf2 Nc6 24. c3 Bf5 0-1 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Lecrivain, M."] [Result "1-0"] [ECO "C23"] [PlyCount "31"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. Bc4 Bc5 3. b4 Bxb4 4. f4 exf4 5. Nf3 Nc6 6. c3 Bc5 7. d4 Bb6 8. Bxf4 d6 9. O-O Nge7 10. Ng5 O-O 11. Qh5 h6 12. Nxf7 Rxf7 13. Qxf7+ Kh8 14. Bxh6 gxh6 15. Rf6 Ng8 16. Rg6 1-0 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.07.20"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Arnous de Riviere, Jules"] [Result "0-1"] [ECO "B21"] [PlyCount "96"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 c5 2. f4 e6 3. c4 Nc6 4. Nf3 f5 5. e5 Nh6 6. Nc3 Be7 7. Be2 O-O 8. O-O a6 9. d3 b6 10. b3 Bb7 11. h3 Qc7 12. Be3 Rad8 13. a3 d5 14. exd6 Bxd6 15. Ng5 Rf6 16. Qd2 Nd4 17. Bxd4 cxd4 18. Na4 Bc6 19. Nb2 e5 20. fxe5 Bxe5 21. Bf3 Bg3 22. Bxc6 Qxc6 23. Rf3 f4 24. Ne4 Rg6 25. Nxg3 fxg3 26. Raf1 Qd6 27. Qb4 Qxb4 28. axb4 b5 29. c5 Re6 30. Rxg3 Re2 31. Rf2 Rxf2 32. Kxf2 Nf5 33. Rf3 Ne3 34. Rxe3 dxe3+ 35. Kxe3 Kf7 36. d4 Re8+ 37. Kf4 Ke6 38. Ke4 Kd7+ 39. Kd5 Re3 40. Nd1 Rxb3 41. Nf2 Rxb4 42. Nd3 Rb3 43. c6+ Kc7 44. Nc5 Ra3 45. Ne6+ Kc8 46. Kc5 Rc3+ 47. Kb6 b4 48. d5 Rd3 0-1 [Event "Paris"] [Site "Paris"] [Date "1855.09.05"] [Round "?"] [White "Arnous de Riviere, Jules"] [Black "Dubois, Serafino"] [Result "0-1"] [ECO "B01"] [PlyCount "52"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 d5 2. exd5 Nf6 3. Bb5+ Bd7 4. Bxd7+ Qxd7 5. c4 c6 6. dxc6 Nxc6 7. Nf3 e5 8. O-O e4 9. Re1 O-O-O 10. Ng5 Qf5 11. Nxf7 Bc5 12. Rf1 Ng4 13. Nxh8 Nxf2 14. Qe1 Rf8 15. d4 Bxd4 16. Nd2 Nd3+ 17. Kh1 Nxe1 18. Rxf5 Rxf5 19. h3 e3 20. Ne4 Rf1+ 21. Kh2 Be5+ 22. g3 Nd4 23. h4 h5 24. Ng5 Nef3+ 25. Nxf3 Rf2+ 26. Kh3 Nxf3 0-1 [Event "Paris consultation"] [Site "Paris"] [Date "1855.??.??"] [Round "?"] [White "Dubois, Serafino"] [Black "Brunswick/Casabianca/Preti"] [Result "1-0"] [ECO "C33"] [PlyCount "51"] [EventDate "1855.??.??"] [EventType "game"] [EventRounds "1"] [EventCountry "FRA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. e4 e5 2. f4 exf4 3. Bc4 Qh4+ 4. Kf1 g5 5. Nc3 Bg7 6. d4 c6 7. Nf3 Qh5 8. e5 b5 9. Bb3 h6 10. Ne4 Bf8 11. d5 c5 12. Qe1 a5 13. Bd2 b4 14. d6 Ba6+ 15. Kg1 Nc6 16. Nf6+ Nxf6 17. exf6+ Kd8 18. Ne5 c4 19. Nxc6+ dxc6 20. Qe5 cxb3 21. Qxa5+ Ke8 22. Re1+ Be2 23. Qc7 Rd8 24. Qxc6+ Rd7 25. Qc8+ Rd8 26. d7# 1-0

mercredi 29 avril 2020

Paris - Marseille, 1872

En 1872, les joueurs du Café de la Régence renouent avec les parties par correspondance contre des grandes villes européennes.
Après 1834 contre Londres (via le Cercle des Panoramas), puis 1842 contre Pesth, c’est Marseille qui défie les joueurs du Temple des échecs.
En 1884 ce sera au tour de Vienne, dont les conséquences seront importantes pour les échecs en France, mais ce sera l'objet d'un autre article.

Voici quelques extraits de l'hebdomadaire "Le Sport" pour laquelle Jean Préti était le chroniqueur de la rubrique "échecs" à l'époque.

Le Sport - 3 janvier 1872

Un défi, pour une partie d’échecs par correspondance, vient d’être adressé au Café de la Régence, par le Cercle artistique de Marseille.
Les amateurs de la Régence acceptent, et en ce moment une active correspondance s’échange pour régler les conditions.
Quelle que soit l’issue de cette lutte, rendons honneur au Cercle artistique de Marseille pour son initiative.

Jean Preti

Le Sport - 17 janvier 1872 - Source Gallica


Le Sport - 17 janvier 1872

La lutte par correspondance entre Paris et Marseille est commencée ; 500 fr. sont engagés.
Deux parties sont jouées simultanément, l’une où le Café de la Régence a le trait, nommée Partie de Paris, l’autre où le Cercle artistique a le trait nommée Partie de Marseille.
Voici le nom des Amateurs qui font partie de ces deux comités :
Celui de Marseille MM. De Croze, Gès, Legré, Lepeytre, Maczuski, Maurin, Meisels, Michel, Pagliano et Terris.
Celui de Paris MM. Arnous de Rivière, Boiron, Czarnowski, Devinck, Guibert, Lequesne, Preti, Rosenthal, Seguin et Sivinski.
Dans notre prochain numéro nous donnerons les premiers coups de ces deux parties.

Jean Preti


Le Petit Journal - 12 mars 1872 - Source Gallica


Le Sport - 13 mars 1872

Le Petit-Journal, dans son numéro du 12 mars, annonce que des amateurs lyonnais viennent de répondre à une provocation portée par quatre rudes champions de la Régence, à Paris.
Les amateurs parisiens qui ont porté ce défi ne peuvent, à aucuns titres, représenter la Régence, et ils n’ont pas le droit d’engager la responsabilité des forts amateurs de cet établissement.

Jean Preti

Le Sport - 10 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Paris
Le Sport - 24 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Marseille

La lutte échiquienne commencée depuis le mois de janvier dernier entre les amateurs de la Régence et le Cercle artistique de Marseille, s’est ainsi terminée, pour les premiers, par une double victoire ; à cette occasion ils se réuniront demain mercredi dans un banquet, au restaurant du Helder.
Au prochain numéro les détails.

Jean Preti.

Le Sport - 31 juillet 1872 - Source Gallica

Le Sport - 31 juillet 1872

Le banquet des joueurs d’Échecs, dont nous avons parlé dans le dernier numéro, s’est un peu ressenti de la chaleur et de cette époque de villégiature dans laquelle nous sommes ; beaucoup d’amateurs ont répondu à l’appel, mais plus encore se sont fait excuser.
Parmi les présents, nous citerons MM. Le prince Villafranca, Dupin, Lahure, Lequesne, Rosenthal, P. Catelain, Mauban, Preti, etc. etc.
Au point de vue culinaire, le restaurant du Helder, bien connu des abonnés du Sport, a tenu de rester à la hauteur de sa réputation.
Plusieurs toasts ont été portés, notamment au Cercle artistique de Marseille et à M. Rosenthal, qui a répondu quelques paroles chaudement applaudies.
Avant de se séparer, un membre de la Chambre des Députés, se souvenant que M. Grévy était un des illustres champions de l’échiquier français, a porté le toast suivant :
« J’ai l’honneur de porter un toast à M. Grévy, le président de l’Assemblée Nationale, et je prétends que s’il préside si bien, c’est qu’il est un habile joueur d’Échecs ; il sait imposer le respect à l’Assemblée, à ceux qui, dans l’enceinte législative, sont disposés à prendre un ton un peu trop Cavalier ; il rappelle à la raison, ceux que la passion politique rend Fou ; sur son fauteuil présidentiel, il siège inébranlable comme une Tour et quoique bon républicain, il ne fait pas trop échec au Roi. »

Jean Preti

Le restaurant du Helder, 29 boulevard des italiens.
Actuellement un restaurant de la chaîne Pizza Hut...

A l'époque, le restaurant appartient à un des frères Catelain, restaurateurs réputés sur Paris.
On note que Pierre Catelain est à la tête du Café de la Régence et Laurent Catelain rue Montpensier au Palais-Royal. Un détail intéressant, car jusqu'à présent je pensais que seul Laurent Catelain avait été à la tête du Café de la Régence. Un détail à approfondir.

Almanach Didot 1871 - Source Gallica

Image google street

Gravure le 22 février 1873 dans le journal L'Illustration

Voir l'article dédié à cette gravure sur ce blog.
L'échiquier au premier plan représente la position de la partie Paris / Marseille après le 38ème coup des joueurs parisiens.

Voici les deux parties jouées entre Paris et Marseille.
Les commentaires sont de Samuel Rosenthal.
Disons qu'il s'agit d'une version très courte des commentaires fleuves de Samuel Rosenthal pour la revue La Stratégie en 1872.

[Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Marseille Cercle Artistique"] [Black "Paris Café de la Régence"] [Result "0-1"] [ECO "C44"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "128"] {La Stratégie indique "Partie Ponziani" ou "Attaque Staunton" - Voici une partie des analyses fleuves habituelles de Rosenthal. Il est précisé dans la Stratégie : Commencée le 15 janvier 1872 et terminée le 21 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. c3 {Cette ouverture, qui porte le nom de Ponziani, son inventeur, considérée comme une des meilleures, a été souvent jouée dans les parties de match et de tournoi. Il y a contre elle quatre coups principaux de défense : d7-d5, d7-d6, Ng8-f6 et f7-f5} d5 4. Bb5 {Cette attaque donnée par M. Staunton, et qui porte le nom de son auteur, est la meilleure dans la position actuelle.} dxe4 5. Nxe5 Qd5 6. Qa4 Nge7 ({Malgré l'analyse et la note, mise dans le "Livre du Congrès International de 1867" par MM. G.R. Neumann et A. de Rivière, qui indiquent} 6... Bd7 {comme le meilleur, nous n'avons pas cru cette défense suffisante; elle laisse, suivant nous, un avantage aux Blancs: supposons :} 7. Nxd7 Kxd7 {forcé pour ne pas perdre le Pion du centre} 8. Bxc6+ bxc6 {meilleur} 9. Na3 {Ce cavalier menace de se porter en deux coups en e3, et ensuite ils joueront b2-b3, puis Bc1-a3 facilitant ainsi le roque des Blancs de l'un ou de l'autre côté. Les Noirs ont évidemment une position inférieure, puisqu'ils sont déroqués, qu'ils ont un Pion doublé et qu'ils sont, en outre, exposés à des attaques faciles.}) 7. f4 ({Si les Blancs avaient joué } 7. Nxc6 {les Noirs auraient eu deux manières de répondre, qui toutes deux leur auraient également donné l'avantage} bxc6 {1ère manière. Comme l'a joué M. G.R. Neumann dans sa partie contre M. C. de Vere dans le Tournoi de Bade} (7... Nxc6 {2ème manière} 8. Bxc6+ {Pour doubler le Pion} (8. O-O Bd6 9. Re1 O-O 10. Rxe4 Bf5 11. Bxc6 bxc6 12. Re1 Rae8 13. Qd1 Bc2 {et gagnent}) 8... bxc6 9. O-O Bd6 10. Re1 O-O 11. Qxe4 {meilleur} Qxe4 12. Rxe4 Bf5 13. Re1 (13. Re3 Bf4 { Puis Ra8-e8 gagne}) 13... Rae8 14. Rf1 Bd3 {Les pièces blanches étant bloquées, les Tours noires ont le temps de se doubler et de gagner facilement}) 8. Bc4 Qg5 9. g3 ({forcé, car si les Blancs roquent} 9. O-O Bh3 {gagnent}) 9... Qg6 { empêchant de pousser le Pion d4 ou le Pion f4, et arrêtant ainsi le développement des pièces Blanches. Dans le cas de} 10. O-O h5 {donne une attaque formidable}) 7... exf3 8. Nxf3 a6 ({Ici on peut jouer} 8... Bd7 {pour tâcher de roquer du côté de la Dame. Mais comme nous n'avons pas voulu donner la moindre contre-attaque aux Blancs, nous avons préféré chercher à roquer du côté du Roi.}) 9. Bc4 {Joué conformément à la théorie exposé par Bilguer, la Stratégie raisonnée, et Staunton dans son Handbook. Nous pensons cependant que Be2 est préférable} Qh5 {menaçant b7-b5} ({Les théoriciens indiquent ici comme le meilleur :} 9... Qe4+ {prétendant qu'il conduit à l'égalité. Nous croyons ce coup inférieur à cause de} 10. Kf2 Be6 11. d3 {qui donne une bonne position aux Blancs}) 10. Be2 Ng6 11. O-O Bd6 12. Qd1 O-O 13. d4 Bg4 14. h3 f5 15. Bc4+ Kh8 16. Qe1 Bxf3 17. Rxf3 Nh4 18. Rf1 Rae8 19. Qf2 f4 20. Nd2 Re3 21. Nf3 Rxf3 22. gxf3 Ne7 23. Bd2 Nef5 24. Rae1 Rf6 25. Kh1 Ng3+ 26. Kh2 Nxf1+ 27. Rxf1 Rh6 28. Re1 g5 29. Be2 Nxf3+ 30. Qxf3 g4 31. Qe4 f3+ 32. Kg1 Rf6 33. Bxf3 Qxh3 34. Qxg4 Rg6 35. Qxg6 hxg6 {Pendant le cours de cette partie nous avons eu différentes combinaisons plus ou moins brillantes qui nous donnaient des avantages, mais que nous ne considérions pas comme suffisants pour assurer d'un manière certaine le gain de la partie; nous les avons abandonnées successivement, comme cela résulte des notes qui précédent, et nous sommes arrivés à la combinaison définitivement adoptée qui nous a donné le gain de la partie. La Dame, par une suite de coups forcés, arrive à obtenir un Pion passé du côté de la Tour de la Dame, Pion qui coûtera une pièce aux Blancs, ainsi que cela est amplement démontré par les coups qui suivent.} 36. Bg2 Bh2+ 37. Kf1 Qd3+ 38. Re2 Qf5+ 39. Rf2 Qb1+ 40. Ke2 Qxb2 41. Bxb7 Qb5+ 42. Kd1 Bd6 43. Be4 Qa4+ 44. Bc2 Qxa2 45. Bxg6 a5 46. Bf7 Qb2 47. Bd5 a4 48. Rg2 a3 49. Rg8+ Kh7 50. Ra8 Qb5 51. Ba2 Qf1+ 52. Kc2 Qg2 53. Ra4 Bf4 54. Rxa3 Qxd2+ {A partir de ce moment, les Noirs ont visiblement gagné; le Comité de Marseille, qui a conduit cette partie d'une manière fort remarquable, aurait pu l'abandonner ici, mais il l'a continué dans l'espoir de trouver une nullité.} 55. Kb3 Qd1+ 56. Kc4 Qe2+ 57. Kb3 Qb5+ 58. Kc2 Kg6 59. Bg8 Qe2+ 60. Kb3 Qd1+ 61. Kc4 Kg7 62. Ra8 Qf1+ 63. Kc5 Bd6+ 64. Kc6 Qf3+ {D'après la position du diagramme ci-dessus, la résistance des Blancs ne peut durer au-delà de quelques coups; en effet, indépendamment de la position, les forces numériques suffiraient seules à gagner la partie. J'espère donc pouvoir, le mois prochain, donner les notes et variantes des deux Parties. S. Rosenthal} 0-1 [Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Paris Café de la Régence"] [Black "Marseille Cercle Artistique"] [Result "1-0"] [ECO "C42"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "101"] {Défense Pétroff. Commencée le 10 janvier 1872 et terminée le 9 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nf6 {Généralement la défense Pétroff n'est pas considérée comme pouvant amener le gain de la partie, et même, dans la plupart des parties importantes où cette défense a été adoptée, elle a presque toujours succombé.} 3. Nxe5 d6 4. Nf3 Nxe4 5. d4 d5 6. Bd3 Be7 ({Jusqu'à présent, les coups joués de part et d'autre sont considérés comme les meilleurs. L'ancienne défense} 6... Bd6 {, jouée dans une partie par correspondance entre Paris et Pesth est inférieure, comme on peut le juger par la variante suivante} 7. O-O O-O 8. c4 Be6 9. Qc2 f5 10. Qb3 {et les Blancs ont beau jeu; voici, au surplus, une des suites, résultante de l'analyse.} dxc4 11. Qxb7 c6 12. Bxe4 fxe4 13. Ng5 Bc8 14. Qxa8 Qb6 15. Nxe4 Bb7 16. Qxb7 Qxb7 17. Nxd6 {etc.}) 7. O-O Nd6 { Ce coup a été joué en avril 1869 par M. Minckwitz, dans une partie contre M. Zukertort. M. Minckwitz prétendait amener un meilleur développement pour les Noirs} 8. Nc3 Be6 {faible: il eût été préférable de jouer c7-c6} 9. Ne2 {Pour réunir les Cavaliers du côté du Roi, nous pensons que c'est la meilleure attaque pour les Blancs.} Bf5 10. Bxf5 Nxf5 11. Qd3 Nd6 12. Nf4 c6 13. b3 Na6 14. c4 Nc7 15. Ba3 O-O 16. Rae1 Re8 17. Ne5 Ne6 {Dans notre pensée ce coup est une faute qui coûte la partie, car il isole les Pions du centre qui, plus tard, seront pris forcément. Il eût été préférable de jouer Bf8 ou Bf6} 18. Nxe6 fxe6 19. Bxd6 Bxd6 20. f4 Bxe5 21. Rxe5 Qd7 22. Rfe1 dxc4 23. bxc4 Rad8 24. R1e4 Qf7 25. Qe3 Qf6 26. h3 g6 27. d5 b6 28. dxe6 Rd6 29. g4 Rd1+ 30. Kg2 Qd8 31. Qf2 Re7 32. f5 Rd2 33. Re2 Rxe2 34. Rxe2 gxf5 {Les Noirs cherchent une contre-attaque par Rg7 et entrer ensuite dans le jeu des Blancs avec leur Dame. Le coup de la Tour blanche s'emparant de la ligne, détruit cette combinaison.} 35. Rd2 Qf8 36. Qxf5 h6 37. Qg6+ Rg7 38. Qxh6 Rxg4+ 39. hxg4 Qxh6 40. Rd8+ Kg7 41. e7 Qe6 42. e8=Q Qxg4+ 43. Kf2 {Dans cette position la tactique des Blancs consiste simplement à conduire le K en c8 ou en b7 pour être à l'abri des Echecs de la Dame Noire; s'ils cherchaient à couvrir les Échecs, ou sauver leurs Pions, il est peu probable que les Noirs eussent trouvé une nullité, mais la partie eût été beaucoup plus longue.} Qh4+ 44. Ke3 Qe1+ 45. Kf4 Qf2+ 46. Kg5 Qc5+ 47. Kg4 Qxc4+ 48. Kf5 Qc2+ 49. Ke6 Qxa2+ 50. Kd7 Qd2+ 51. Kc8 { Les Noirs abandonnent} 1-0

vendredi 18 mai 2012

Tranche de vie au Café de la Régence en 1902

Décidément, la bibliothèque en ligne Gallica BNF permet de faire des découvertes incroyables !
Une de mes dernières découvertes est l’excellent article du journal « Le Temps » daté du 25 septembre 1902 et signé Adolphe Brisson.
Il s’agit d’une tranche de vie au Café de la Régence en 1902.
Quelques jours auparavant, le 12 septembre, le grand Samuel Rosenthal venait de décéder.
Dans quelques mois le propriétaire va changer, ceci va signer la fin d’une époque et le début du déclin inéluctable du Café de la Régence.

Plusieurs grandes figures du café de la Régence de cette époque sont citées : Jules Arnous de Rivière gentleman des échecs français, David Janowski futur candidat au titre mondial, Joseph Kieffer le propriétaire Alsacien du café et ancien combattant de la guerre de 1870 et Auguste Joliet de la Comédie Française qui vient se délasser en jouant aux échecs après avoir joué une pièce de théâtre sur le trottoir d’en face !

Il est fait mention dans l’article d’une partie entre Janowski et Albin.
Cette partie entre dans le cadre d’un tournoi de Maîtres joué à 4 joueurs à cette époque.
Voici un extrait de « La Stratégie » à ce sujet :

Profitant de la présence de Maîtres à Paris, à l'initiative de Tauber un tournoi est organisé réunissant Janowski, Von Scheve, Taubenhaus et Albin.
Tournoi à 2 tours, 3 parties par semaine (mardi, jeudi, samedi) de 13h30 à 17h30 puis 19h30 à 23h30, les parties non achevées sont à terminer le lendemain aux mêmes heures. Cadence 30 coups par heure puis 15 coups par heure. Monsieur Davril est directeur du tournoi (…).

Puis quelques mois après :

Résultat du tournoi de Maître du Café de la Régence. 1er Janowski 4,5 / 6, 2ème Taubenhaus 4 / 6, 3ème Theodor Von Scheve 3 / 6, 4ème Albin Adolf 0,5 / 6.
Adolf Albin a été malade durant tout le tournoi de Maîtres.

LE TEMPS – 25 septembre 1902
Article signé par Adolphe Brisson

PROMENADES ET VISITES

Le joueur d’échecs

Je suis entré hier soir au café de la Régence. J’aime ces vielles maisons où subsiste quelque chose du passé. Celle-ci fut illustre, puisque Philidor y fréquenta avec d’Alembert et que Diderot y rencontra, si nous en croyons son joli conte, le neveu de Rameau. L’établissement a d’ailleurs changé de place ; il s’élevait naguère plus haut dans la rue Saint-Honoré, contre le bureau de tabac de la Civette. Et c’est en 1855 qu’il fut transféré à l’endroit qu’il occupe présentement. On l’inaugura en grande pompe par une partie d’échecs. M. Arnous de Rivière, joueur renommé, et Alfred de Musset, qui passait aussi pour être très habile, s’y mesurèrent. Alfred de Musset n’est plus ; mais Arnous de Rivière est toujours vivant ; il porte gaillardement ses soixante-douze années et ne passe pas un jour sans se livrer à son plaisir favori. Tantôt il suit les parties du cercle Philidor et tantôt celles de la Régence ; il les analyse et les commente dans de courts articles qui sont des chefs-d’œuvre de clarté. C’est le plus distingué des confrères et le plus poli des hommes. Je le vis qui se dirigeait vers le seuil du café. Je le suivis, pensant qu’il y aurait intérêt à deviser avec lui, au lendemain de la mort de ce pauvre Rosenthal.

(Jules Arnous de Rivière 1830 - 1905)

Nous pénétrâmes dans la salle, dont le plafond figure les soixante-quatre cases de l’échiquier et qui porte sur ses murs les noms de quelques amateurs fameux. Elle était déserte. Le salon d’à côté offrait un peu plus d’animation. Cinq ou six habitués lisaient le journal, un autre sommeillait devant sa tasse vide. Un couple à cheveux blancs s’amusait à pousser des dominos. Les tables du fond étaient garnies. Une foule s’y pressait, à laquelle M. Arnous de Rivière se mêla. Je demandai à la caissière les causes de cet empressement.
-          C’est le tournoi, me dit-elle.
Elle m’expliqua que quatre « maîtres », MM.Janowski, Taubenhaus, Albin et Van Schoeve avaient échangé des cartels. Ils se portaient, en ce moment, des coups décisifs. On était au fort de la bataille. Je m’approchai des lutteurs. M. Janowski avait pour adversaire M.Albin, les deux autres devant, le lendemain, entrer en lice. Ils surveillaient le combat et n’étaient pas moins que les combattants attentifs et absorbés. M. Janowski a des cheveux noirs, des yeux profondément enfoncés et qui brillent d’un feu sombre sous le verre du binocle, un front vaste et tourmenté, un crâne pétri de bosses. M. Albin, trapu, chevelu, évoque l’image robuste et grimaçante de Quasimodo ; il est secoué de soubresauts nerveux, laisse éteindre et rallume sa cigarette, tandis que M. Janowski affecte un calme olympien. Ils sont du reste, loin du monde réel, perdus dans le rêve de leurs obscures combinaisons, hypnotisés par les petits morceaux de buis et d’ébène. Quelquefois leurs mains s’allongent vers le bock à demi plein, ils boivent une gorgée ; mais ce geste machinal s’opère sans qu’une pensée le dirige. Le canon tonnerait à leurs oreilles, qu’ils n’en seraient pas troublés. Ils restent insensibles à ce qui se murmure autour d’eux, à ce qui se passe…

(David Janowski - 1868 - 1927)

Il ne se passe rien. On regarde, on se tait ; lorsque par hasard on prononce une parole, c’est à voix basse et sur un ton de mystère. Les spectateurs se haussent sur la pointe du pied pour mieux jouir de la scène. M. Arnous de Rivière, son chapeau rond sur la nuque, les mains derrière son dos, comme Napoléon, est figé dans une attitude contemplative. Le cafetier s’est joint au groupe ; il demeure immobile, sa serviette sous le bras, le cou tendu.
-          A la bonne heure, lui dis-je ; chez vous les traditions se conservent. C’est toujours comme au temps de Philidor.
Il se retourna, et l’expression de ses yeux bleus, la satisfaction qui rayonnait sur son digne visage me montrèrent que ma remarque l’avait touché.
-          Il n’est que trop vrai, répond-il, que les cafés disparaissent. La brasserie les tue un à un. J’ai, Dieu merci, résisté au mauvais vent qui souffle sur Paris. Le café de la Régence n’a pas le droit de déchoir. Et quand je m’en irai j’exigerai que mon successeur lui garde son caractère… Noblesse oblige !

(Adolf Albin - 1848 - 1920)

Ces paroles m’inspirèrent de l’estime. Je le marquai au bon cafetier. Et, pour m’en récompenser, il fit appel à ses souvenirs. Il m’énuméra les personnages qui s’étaient assis sur ses divans. Vous pensez si, depuis un demi-siècle, ils furent nombreux. Il y eut des peintres, des poètes, des magistrats, des législateurs, plusieurs ministres, et des présidents… M. Grévy y venait assidument, avec son ami, M. Clerc, le conseiller. Lorsqu’il fut élu député, sous l’Empire, cela ne changea point ses habitudes, il continua de cultiver les échecs et le billard. Le café était alors surveillé par la police, qui trouvait sans doute qu’il régnait un fâcheux esprit. Des mouchards obéissant à je ne sais quelle consigne, essayèrent, un jour, d’amadouer M. Grévy, en l’accablant de louanges. Ils feignaient de converser entre eux :
-          Oui, s’écriaient-ils, Grévy est républicain. Mais on peut applaudir à son succès. Car enfin c’est un honnête homme.
Grévy se retourna :
-          Je n’en dirai pas autant de celui qui vous envoie !
Et d’un doigt impérieux il désignait le palais des Tuileries. Je n’ose assurer que l’anecdote soit bien authentique, non plus que cette autre qui se rattache à Musset, et qui montre le malheureux écrivain victime de son amour pour l’absinthe et suivant jusque dans la rue le garçon qui, pour l’attirer dehors, y déposait le verre et la bouteille. Ces évènements se déroulèrent à une époque lointaine, et l’imagination les a déformés. Le cafetier actuel n’en a pas été témoin, mais il en a vu d’extraordinaire et qu’il narre avec esprit.
-          Tenez, monsieur, là où vous êtes, M. Prud’hon, de la Comédie-Française, jura un soir de tuer le père Sarcey.
-          Sarcey ?... Contez-moi donc cela, je vous prie.
Le critique du « Temps » avait eu le malheur de ne pas goûter, dans un de ses rôles, M. Prud’hon, et le courage de le déclarer expressément. « Ce n’est pas, écrivait-il, que M. Prud’hon soit ignorant des choses de son métier, mais il a un certain air important et niais… » Cet air ne plut pas à l’irascible acteur. Il convoqua la conjuration de Guillaume Telle, ils tirèrent des plans pour délivrer la littérature du tyran qui l’opprimait. Ils hésitaient entre le poignard et le poison. Sarcey-Gessler, insoucieux des complots qui se tramaient contre lui, et bravant les pièges semés sous ses pas, n’en venait pas moins, après le spectacle, siroter son cassis à l’eau, pendant l’été, et pendant l’hiver, se réchauffer avec un grog brûlant. Jamais il ne se douta que la mort l’eût effleurée de si près. Il est vrai que M. Prud’hon avait renoncé à ses noirs desseins. Car M. Prud’hon n’est pas méchant. Y eût-il persévéré, que Sarcey ne lui eût pas voulu davantage. Telle est mon opinion. Et c’est aussi le sentiment de M. le cafetier.
Comme il achevait son récit, un consommateur arriva sur nous, le feutre rabattu, le regard sombre ; et je reconnus en lui un autre comédien de Molière, l’honorable M. Joliet, qui interprète, avec des intentions et un zèle si comiques, le docteur Pancrace du Mariage forcé et une infinité de rôles du répertoire.
-          Bonjour Joliet, dit le cafetier, comment vas-tu ?
-          Pas mal, mon vieux Kieffer. Et la tienne ?
Le bon cafetier reprit en souriant :
-          On se tutoie… Vous concevez… Il y a si longtemps qu’on est amis ! Quand M. Joliet a une minute, il vient faire sa partie, en voisin. On se retrouve toujours avec un nouveau plaisir.

C’est un étrange spectacle de voir M. Joliet jouer aux échecs. Il ne ressemble à personne et s’applique à renverser les lois et les coutumes reçues. Il ne se recueille pas, il va de l’avant, il improvise, il pousse ses pions d’un doigt fébrile ; il rage, il peste, il sacre, il s’emporte contre l’ennemi, le rudoie, le provoque et quelquefois l’injurie à la façon des héros d’Homère, en lui jetant des épithètes retentissantes ; dans les instants difficiles, il lève les bras au ciel comme pour implorer les dieux et les appeler à son secours, puis il bouscule les pions, les massacre, frappe à grands coups de poing sur les guéridons de marbre. S’il a perdu, sa physionomie reflète une douleur immense. Il est accablé, anéanti. Une plainte douloureuse s’échappe de ses lèvres. Il soupire comme Oreste :
-          Mon malheur passe mon espérance.
Au contraire, a-t-il gagné ; il s’épanouit, se répand en propos ironiques et joyeux. Il triomphe bruyamment.
Tandis que je l’observais, M. Arnous de Rivière m’a rejoint ; et comme je lui manifestais mon étonnement de la passion qu’inspire ce jeu d’échecs et qui paraît incompréhensible à ceux qui n’y sont point initiés, il voulut bien me prêter le secours de ses lumières et de son expérience.
Nous allâmes nous réfugier dans un angle du café, dans le coin tranquille, où Musset se tenait jadis ; nous y trouvâmes un charmant octogénaire, M. Boiron, dont l’existence entière s’est écoulée en ces lieux, et un savant professeur, M. Goldberg, qui a formé plusieurs centaines d’excellents joueurs. M. de Rivière, lui, n’est pas un professionnel. C’est un amateur, mais qui s’est mesuré aux plus grands maîtres. Il fut riche autrefois ; il ne l’est plus ; l’amour des échecs l’a consolé de tout, des déceptions, des deuils, des misères, et l’a rendu philosophe. Il m’en a parlé avec une chaleur qui atteignait à l’éloquence et qui m’a vivement ému.
-          Ah ! monsieur, quel délice ! … Il n’en est pas, je pense, qui lui soit comparable. Ce jeu met en branle et développe les plus précieuses facultés de l’homme : l’imagination, la réflexion : il l’oblige à méditer, à calculer les conséquences de ses actes, mais aussi à agir rapidement et à déployer ses plus subtiles ressources. Il n’est jamais monotone, il varie selon les individus ; c’est un fidèle miroir où chacun se reflète avec ses qualités, ses défauts, ses supériorités morales et ses bassesses. Il y a des jeux loyaux et téméraires, des jeux tortueux et sournois, des jeux chevaleresques, des jeux barbares. L’immortel Morphy à qui je tins tête – et ce sera l’honneur de ma vie – possédait un génie égal à celui de Napoléon. Il était proprement irrésistible, il avait des coups foudroyants et portait la ruine et le désastre dans le camp adverse, avant qu’on l’eût vu venir. Comparez-le cependant à M. Lasker qui passe aujourd’hui pour invincible et qui a conquis le tire envié de « champion du monde ». M. Lasker a un jeu puissant, incroyablement profond, mais plus lourd que le jeu étincelant de Morphy… Lasker, si vous voulez, c’est un stratège moderne, bourré de chiffres, qui sait tout, et n’abandonne rien au hasard. Il occupe à Manchester la chaire de mathématiques ; il est rompu aux sciences abstraites. Morphy partait en guerre d’un pied léger et, sans effort, il obtenait la victoire. Nous savons par cœur les parties qu’il a jouées ; ce sont des modèles, où d’ailleurs nous désespérons d’atteindre, puisqu’ils sont inimitables. Cela vaut pour la limpidité spirituelle de la prose de voltaire, et, pour la grâce, la musique de Mozart…M. Lasker je vous l’ai dit, est moins séduisant, mais nul jusqu’ici n’a pu lui ravir la palme. Il apparaît comme une forteresse hérissée de défenses formidables et de canons…
M. Arnous de Rivière eût longtemps continué de la sorte, et je ne me lassais pas de l’entendre. Il fut interrompu par M. Janowsky qui, ayant achevé sa séance quotidienne, venait se mêler à notre entretien.
- Certes, dit-il, M. Lasker est doué d’un talent merveilleux. Mais il ne répond pas aux défis qu’on lui adresse.
Et M. Janowsky nous exposa qu’il avait défié M. Lasker. Celui-ci lui opposa mille difficultés, il exigea des conditions impossibles – d’abord un enjeu trop élevé, puis un nombre de parties trop restreint.
-          Il veut demeurer le champion du monde. Il craint de perdre sa couronne ! …
Comment n’y serait-il pas attaché ? Outre la satisfaction qu’il lui procure, ce titre lui vaut beaucoup d’argent. Lorsque M. Lasker se rend en Amérique, il en rapporte une moisson de dollars ; on le fête, on le couvre d’or dans tous les pays de l’univers, en Russie et en Allemagne, où le jeu d’échecs compte des milliers d’adeptes passionnés. Pourtant M. Lasker voit poindre à l’horizon un rival qui pourrait le détrôner : c’est le jeune Pillsbury, Harry Nelson Pillsbury, âgé de trente ans à peine et qui, déjà, ne compte plus ses succès. Pillsbury a battu Steinitz qui détenait, avant Lasker, le championnat. C’est là un avertissement redoutable… Pillsbury voyage, promenant sur les continents et les mers sa naissante renommée. Et Lasker serre les poings et s’apprête à lui livrer le combat suprême. Pillsbury s’y prépare par de périlleux exercices. Il a joué récemment vingt et une parties sans voir, c’est-à-dire qu’il a soutenu la lutte simultanément contre vingt et un adversaires dont on lui annonçait les coups et auxquels il ripostait sans même jeter un regard sur leurs échiquiers. Ce tour de force n’avait jamais été accompli. Et Pillsbury s’en est tiré gaillardement, conservant, pendant quinze heures consécutives, son teint rose et frais, sa liberté d’esprit, sa belle humeur. Un tel miracle confond la raison humaine. M. Arnous de Rivière, lorsqu’il en parle, devient pensif. Il ne peut se l’expliquer.
(La Place du Théâtre-Français face au café de la Régence - Delcampe.net)


-          Songez donc ! avoir présents à la mémoire vingt et un échiquier avec leurs combinaisons infinies et ne pas posséder seulement les combinaisons réelles, mais prévoir, pour chaque jeu, les combinaisons possibles, les préparer, les deviner, prévenir les ruses, en opposer soi-même à ses adversaires, et ne pas s’embrouiller dans tout cela… Pillsbury est une des forces de la nature !

Un brouhaha nous vient troubler à nouveau.
C’était M. Joliet, de la Comédie Française, qui se livrait à ses expansions accoutumées. La partie qu’il avait engagée prenait une tournure favorable. Et il ne pouvait contenir sa joie. En vain le bon cafetier, M. Kieffer, lui prodiguait-il des avertissements.
-          Joliet, il est minuit passé.
-          Oui, oui !
-          Tu vas manquer ton train…
-          Fiche-moi la paix !
Encore trois coups…Et l’ennemi de M. Joliet a mordu la poussière. L’acteur de lève radieux, sublime. Il s’approche de nous la main tendue. Nous le félicitons. Mis en gaieté par l’heureuse issue du combat, il nous demande :
-          Connaissez-vous les vers que Méry composa sur les échecs ? Ils sont d’une élégance et d’une précision rares.
Nous nous apprêtâmes à savourer ce poème. Et M. Joliet commença :

Le champ clos a croisé soixante-quatre cases :
Aux deux extrémités les tours posent leurs bases,
Ces formidables tours, ces tours qu’un doigt devant,
Comme aux sièges romains, fait marcher en avant.
Sur des chevaux sans mors des cavaliers fidèles,
Lisses et menaçants, se placent autour d’elles.
Quand ils ont fait deux bonds, ils brisent leurs élans
Et tombent de côté sur les noirs et les blancs.
Les pièces vont ainsi : l’amitié les a jointes
Aux fous, sages guerriers, qui, partout, font des pointes,
Puis la dame se place, et garde sa couleur.
Nul combattant du jeu ne l’égale en valeur
Elle vole, d’un bond, de l’une à l’autre zone ;
C’est Camille, au pied leste, invincible amazone !
Elle veille et défend les pièces alentour
Par la force du fou réunie à la tour.
Près d’elle le roi siège ; hélas ! il garde le trône
Que mine le complot, que l’astuce environne.

Après cet alexandrin, M. Joliet reprit haleine, le bon cafetier en profita puor lui glisser doucement :
-          Il est minuit et demie. Tu sais, Joliet, que le train n’attend pas.
-          Il m’attendra !!
Et Joliet, de sa voix la plus sonore, de la voix de Vadin et de Pancrace, poursuivit :

Ce monarque, toujours menacé du trépas,
Pour tromper l’ennemi ne peut faire qu’un pas.
Toutefois, quand sa force est enfin abattue,
Par respect pour son nom, personne ne le tue ;
Il est échec et mat ; son dernier jour à lui
Et tous ses serviteurs sont morts autour de lui !
Huit modestes pions, soldats de même taille
Gardent l’état-major sur un front de bataille ;
Un pas leur est permis, un ou deux, jamais trois.
Troupe vile immolée au caprice des rois,
Ils ne prennent qu’un point, et pourtant il arrive
Qu’un d’eux, soldat heureux, aborde l’autre rive.
Alors il se grandit. Ce soldat parvenu,
Des dépouilles d’un chef habille son corps nu ;
Il se métamorphose en tour, il devient reine
Et choisit dans les morts étendus sur l’arène
Un chef de sa couleur, par sa force cité 
L’heureux pion le touche et l’a ressuscité !

Sur ce, M. Joliet, de la Comédie-Française, nous salua, enfonça son feutre sur ses oreilles, se drapa dans son manteau et courut vers la gare Saint-Lazare… Le cafetier nous dit en souriant :
-          Quel original !... Il dormira cette nuit… Il a gagné !...