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dimanche 21 juin 2026

Le Turc mécanique de Kempelen : une première apparition à Schönbrunn dès 1769

20 juillet 2026 : M.Manfred Mittelbach a apporté des précisions et corrections fort intéressantes sur l'article ci-dessous. Je les indique en rouge. 
 
Les sources d’époque utilisées dans cet article proviennent toutes des recherches de M. Manfred Mittelbach, qui les a retrouvées après un travail patient et approfondi dans les journaux et publications du XVIIIe siècle. Je le remercie très chaleureusement pour ces découvertes et pour la générosité avec laquelle il m’a communiqué ces documents. À partir de ces éléments, je propose ici de revenir sur les origines de l’automate Turc de Kempelen.
Les références complètes sont indiquées en fin d’article. 
Les traductions du vieil allemand sont de ChatGPT.

L’histoire du célèbre Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen est souvent résumée en quelques lignes : à Schönbrunn, Kempelen aurait assisté à un spectacle du Français François Pelletier devant l’impératrice Marie-Thérèse ; mis au défi, ou piqué au vif, il aurait promis de fabriquer une machine surpassant les tours de l’illusionniste.
 
Kinder Almanach 1787 - Image trouvée par M.Manfred Mittelbach
 
Cette version, que l’on retrouve notamment dans Wikipédia, n’est pas fausse dans son principe, mais elle est très superficielle. Elle écrase la chronologie, néglige les journaux d’époque et donne l’impression d’une anecdote isolée. Or ces recherches de Manfred Mittelbach permettent de reprendre le dossier avec beaucoup plus de précision.
 
Les journaux de 1769
 
La première source importante est la Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung, n° 61, du 1er août 1769. Le journal indique que « M. von Kempelin (sic) » a inventé une machine représentant un Turc, capable de faire différents mouvements et de jouer aux échecs avec assez d’habileté pour qu’il ne soit pas facile de la battre. Le point essentiel est ailleurs : le texte précise que cette machine fut présentée pour la première fois à Schönbrunn lors des solennités du mariage de l’Infante de Parme.
 

 Extrait du Real-Zeitung 1er août 1769 

Cette indication est capitale. Elle place la première apparition du Turc non en 1770 ou en 1771, comme on le lit encore trop souvent, mais dès l’été 1769, dans le cadre des fêtes liées au mariage de Maria Amalia d’Autriche, fille de Marie-Thérèse, avec Ferdinand de Bourbon-Parme.
Le mariage par procuration eut lieu à Vienne le 27 juin 1769 ; la cérémonie en personne se déroula ensuite à Colorno, près de Parme, le 19 juillet. Les festivités viennoises autour de cette union fournirent donc probablement le cadre de la première présentation du Turc à Schönbrunn.
 
Pelletier et la genèse de l’automate
 
Un second texte, publié dans les Bayreuther Zeitungen du 10 août 1769, est beaucoup plus développé. Il raconte que, durant le Carême (période de février/mars 1769) précédent, un certain Pelletier, venu de Paris, avait diverti le public viennois avec des expériences physiques et des tours d’adresse. Marie-Thérèse aurait alors demandé à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il pensait de ces démonstrations.

Kempelen aurait répondu qu’il ne s’agissait que de bagatelles et qu’avec du temps, des moyens et des frais suffisants, il pourrait fabriquer quelque chose de bien plus ingénieux. L’impératrice lui aurait alors demandé de réaliser une telle machine, en l’assurant que toutes les dépenses seraient couvertes.
 
La gazette décrit ensuite un Turc grandeur nature, placé près d’une table ou d’un coffre, capable de répondre à des questions, de résoudre des problèmes d’arithmétique et surtout de jouer aux échecs. Elle ajoute que, si un adversaire jouait un faux coup ou tentait de modifier la position de ses pièces, la machine le remarquait aussitôt et corrigeait le joueur par des signes.

Enfin, le journal affirme que l’impératrice récompensa Kempelen par une boîte d’or contenant 1000 ducats, et que presque tous les jeunes membres de la famille impériale, ainsi que de hauts personnages de la cour, jouèrent avec la machine.
 
Le 24 août 1769, un Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl reprend à son tour l’information. Cette version est plus brève : elle conserve la description merveilleuse du Turc — les questions, l’arithmétique, les échecs, la correction des faux coups, la récompense impériale — mais ne reprend pas le développement sur Pelletier.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach  
La « légende » des représentations de F. Pelletier à la cour de Vienne au printemps 1769 — rapporté dans la Bayreuther Zeitung du 10 août 1769 — est considéré par certains chercheurs spécialistes de Kempelen comme un « canard » soigneusement placé dans la presse — Zeitungsente étant le terme allemand pour désigner une « fake news » — car :

F. Pelletier ne s’est JAMAIS rendu à Vienne. Par exemple, les archives de presse de la Bibliothèque nationale autrichienne — accessibles en ligne sous le nom « ANNO » — ne donnent aucun résultat à son sujet.

Christian Fechner, chercheur français spécialiste de la magie et auteur notamment de travaux sur Robert-Houdin, m’avait également communiqué, avant sa mort prématurée en 2008, les résultats de ses recherches dans les archives viennoises concernant les éventuelles représentations de Pelletier à Vienne. Il travaillait alors sur les illusionnistes français du XVIIIe siècle. Cet ouvrage n’a cependant toujours pas été publié. 
 
Une chronologie plus solide
 
En croisant ces trois textes, on peut proposer une chronologie raisonnable.
 
Durant le Carême 1769, Pelletier donne à Vienne des expériences physiques ou magnétiques qui impressionnent le public. Kempelen assiste à ces démonstrations ou en discute à la cour. Marie-Thérèse l’interroge ; il affirme pouvoir produire une machine plus étonnante encore. Encouragé par l’impératrice, il construit son automate.
 
À la fin juin 1769, lors des fêtes viennoises du mariage de Maria Amalia d’Autriche avec Ferdinand de Parme, le Turc est présenté pour la première fois à Schönbrunn. Puis, dès août 1769, plusieurs gazettes allemandes diffusent la nouvelle.

Cette chronologie permet de concilier les sources : Pelletier fournit l’occasion de l’invention ; les fêtes du mariage fournissent le cadre probable de la première présentation.
 
20/07/2026 - Note de M.Manfred Mittelbach 
Il y a quelque chose qui ne va pas avec cette chronologie.

Les représentations de Pelletier auraient eu lieu en février ou mars, puis la « première » de Kempelen en juin : Kempelen n’aurait donc disposé que de trois ou quatre mois pour construire l’automate.
John Gaughan, de Los Angeles, m’a un jour indiqué que la construction de son modèle, en 1988-1989, lui avait demandé au moins un an et demi !

Dans le cadre de ses fonctions de directeur de la manufacture de draps d’Apatin, Kempelen travailla dans cette ville de l’été 1768 jusqu’au printemps 1769. Il ne se trouvait donc pas à Vienne.

À mon avis, Kempelen travaillait à l’automate dans son atelier de Presbourg depuis 1767, avec de nombreuses interruptions dues à ses obligations professionnelles. Il ne le présenta à la cour de Schönbrunn, à Vienne, qu’en juin 1769.

Kempelen possédait dans sa bibliothèque Le Mécanisme du flûteur automate de Jacques de Vaucanson, ainsi que d’autres ouvrages consacrés aux premiers automates. C’est certainement là qu’il trouva l’inspiration pour construire le « Turc », mais aussi pour sa machine parlante. Pelletier ne fut donc pas à l’origine de cette invention. 
 
Windisch en 1773
 
On cite souvent Karl Gottlieb von Windisch pour l’histoire du Turc, notamment ses Lettres publiées en 1783. Mais Windisch avait déjà publié un article dès 1773 : « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet » (Notice sur une machine jouant aux échecs), dans les Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern. (Annonces impériales et royales très gracieusement privilégiées, provenant de tous les pays héréditaires impériaux et royaux).
 

 
 

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’attribution à Karl Gottlieb von Windisch est retenue par les bibliographies modernes ; l’article est signé « v. W. », ce qui correspond aux initiales de « von Windisch ». 
 
Windisch y reprend l’épisode Pelletier : Kempelen, alors à Vienne en 1769, aurait été appelé à la cour pour assister à des représentations mathématiques données par un Français nommé Pelletier, tirées d’Ozanam et de Guyot, et produites pour la plupart par la force magnétique. Marie-Thérèse s’entretint ensuite avec lui ; Kempelen assura qu’il pouvait construire une machine surpassant ce qu’elle venait de voir. Il prit l’encouragement de l’impératrice pour un ordre et réalisa l’automate.

Windisch donne ensuite une description plus construite de la machine : un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant un échiquier, capable de mouvoir son bras, de prendre les pièces et de réagir aux coups de l’adversaire. Il insiste aussi sur le fait que de nombreux savants et mathématiciens auraient examiné la machine sans en percer le secret.
 
Revenir aux sources
 
L’intérêt des découvertes de Manfred Mittelbach est donc majeur. Elles montrent que le récit habituel, réduit à quelques lignes, ne suffit pas. Dès août 1769, le Turc mécanique est mentionné par plusieurs journaux. L’un insiste sur sa première présentation à Schönbrunn pendant les fêtes du mariage de Maria Amalia ; un autre donne le récit complet de l’épisode Pelletier ; un troisième diffuse une version abrégée de la même merveille.

Wikipédia donne une anecdote. Les sources d’époque donnent une histoire : celle d’une machine née dans le contexte des spectacles de physique amusante, présentée à la cour de Vienne lors d’un événement dynastique, puis immédiatement transformée par la presse en objet de fascination européenne.
Le Turc de Kempelen n’entre donc pas dans l’histoire en 1770 ou en 1771. Il apparaît déjà, très probablement, à Schönbrunn, durant l’été 1769.

Sources principales
 
[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509.
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769.
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.

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[1] Christian Erlangische gnädigst privilegierte Real-Zeitung mit Erläuterungen aufs Jahr 1769, Erlangen, n° 61, 1er août 1769, p. 527.
 
M. von Kempelin (!) a inventé une machine représentant un Turc ; elle est plus habile que bien des machines de chair, puisqu’au moyen de certains ressorts artificiels elle accomplit toutes sortes de mouvements et joue aux échecs, si bien qu’il n’est pas facile de lui gagner quoi que ce soit. Lors des solennités du mariage de Son Altesse Royale l’Infante de Parme, elle fut produite pour la première fois à Schönbrunn. Quoi qu’il en soit, nous pouvons dire avec notre cher Gellert : les machines n’apprennent pourtant pas à penser.
 
 
[2] Bayreuther Zeitungen, n° 95, jeudi 10 août 1769, rubrique « Wien, vom 2 August », p. 508-509. 
 
Un conseiller de la Chambre de Hongrie, nommé von Kempelen, a récemment inventé une horloge ou machine artificielle dont la construction ingénieuse mérite non seulement l’attention des curieux, mais occupe aussi vivement leur imagination lorsqu’ils cherchent l’art caché qui s’y trouve.

L’occasion de cet ouvrage fut la suivante : durant le dernier carême, un certain Pelletier de Paris avait diverti le public de Vienne avec quelques expériences physiques remarquables et autres tours d’adresse. L’impératrice demanda à Kempelen, qu’elle connaissait comme grand calculateur et habile mécanicien, ce qu’il en pensait. Kempelen répondit que ce n’étaient que bagatelles ou jeux d’enfants, et que s’il avait le temps, les moyens et les frais nécessaires, il ferait des choses bien plus ingénieuses.
 
Sa Majesté lui ordonna alors de fabriquer quelque chose, en l’assurant que tous les frais seraient remboursés. Kempelen présenta ensuite à la cour cette machine représentant un Turc grandeur nature, appuyé à une table ou à un coffre.
 
Ce Turc répond à diverses questions, résout les problèmes d’arithmétique les plus difficiles en choisissant et assemblant des lettres et des chiffres, et, ce qui est le plus étonnant, joue aux échecs avec toute personne présente.
 
Dans le coffre, que l’on peut ouvrir à volonté, il n’y aurait qu’un cylindre conique avec quelques ressorts moteurs ; l’auteur ou inventeur se tient librement à côté ou derrière la table et ne fait rien d’autre, pendant la partie, que de remonter de temps à autre les ressorts.
 
La figure turque bouge la tête et les mains, voit et fait d’elle-même tout ce qui est nécessaire au jeu, comme un autre joueur. On a remarqué que si quelqu’un joue un faux coup, ou veut changer ses pièces, la machine s’en aperçoit aussitôt et corrige son adversaire par des signes.
 
L’impératrice a donné à M. de Kempelen une boîte d’or contenant 1000 ducats en récompense ; et l’on dit que cette œuvre sera placée dans le cabinet impérial après avoir été exactement décrite et imprimée. Presque tous les jeunes princes et princesses, ainsi que d’autres grands nobles et ministres, ont joué avec cette machine.
 
 
[3] Extra-Blatt zu dem Brünner Intelligenz-Zettl, n° 34, 24 août 1769. 
 
 
[4] Karl Gottlieb von Windisch, « Nachricht von einer Maschine, welche das Schach spielet », Kaiserlich Königlich allergnädigst privilegierte Anzeigen aus sämmtlichen kaiserlich-königlichen Erbländern, IIIe année, n° 29, Vienne, 21 juillet 1773, p. 230-232.
 
III. Avis sur une machine qui joue aux échecs

Enfin, nous devons rompre notre silence ; enfin, puisque déjà, à notre honte, Anglais, Français et Italiens se sont efforcés à l’envi de décrire une œuvre d’art dont les plus grands et les plus ingénieux savants ne peuvent comprendre la possibilité, et dont l’inventeur est un Hongrois de naissance !

M. Wolfgang von Kempelen, conseiller de la Chambre impériale et royale de Hongrie et directeur des salines dans le royaume de Hongrie, eut, au cours de l’année 1769 écoulée, alors même qu’il se trouvait à Vienne pour les affaires impériales, la très haute grâce d’être appelé à la cour par Sa Majesté impériale, royale et apostolique, afin d’assister à quelques représentations mathématiques qu’un Français nommé Pelletier tirait des Observations mathématiques d’Ozanam et de Guyot, et qui étaient produites pour la plupart au moyen de la force magnétique.

Sa Majesté daigna s’entretenir avec lui à ce sujet, et M. le conseiller de la Chambre assura la souveraine qu’il se faisait fort de construire une machine qui surpasserait de beaucoup tout ce qu’elle venait d’honorer de son regard. Sa Majesté l’encouragea, dans les termes les plus gracieux, à exécuter son projet ; il prit cela pour un ordre et réalisa en peu de temps un automate qui dépasse de très loin tout ce qu’on avait vu jusque-là dans ce genre d’ouvrages.

La machine représente un homme de taille naturelle, vêtu à la turque, assis devant une table sur laquelle se trouve un échiquier. Cette table, longue d’environ trois pieds et demi et large de deux pieds et demi, repose sur quatre pieds munis en bas de petites roulettes, afin qu’on puisse la déplacer plus commodément d’un endroit à un autre. L’inventeur le fait d’ailleurs de temps à autre, afin d’écarter tout soupçon d’une communication sous la table.

À quelque distance de cette machine se trouve une petite table ordinaire sur laquelle est posée une petite cassette fermée ; celle-ci n’a toutefois pas la moindre communication avec la machine. La table comme la machine elle-même sont remplies de roues, de leviers et de ressorts. M. von Kempelen n’hésite nullement à montrer l’intérieur de la machine, surtout lorsqu’il remarque que quelqu’un suppose qu’un enfant y est caché. J’ai moi-même examiné à plusieurs reprises, et avec le plus grand soin, tant la table que la machine, et je puis donc assurer avec une entière conviction qu’il ne reste pas le moindre fondement à un tel soupçon.

J’ai vu la machine jouer à différentes reprises. J’ai surtout observé, non sans étonnement, les mouvements variés et composés du bras avec lequel elle joue. Elle lève en effet le bras, le dirige vers le côté de l’échiquier où se trouve la pièce qui doit être prise ; puis, par un mouvement du poignet, elle abaisse la main vers la pièce, ouvre la main, la referme pour saisir la pièce, la soulève et la pose sur la case où elle doit aller.

Quand cela est fait, elle repose son bras sur un coussin placé à côté de l’échiquier. Lorsqu’elle prend une pièce à l’adversaire, elle l’écarte entièrement de l’échiquier par un seul mouvement, puis, par la même suite de mouvements que je viens de décrire, elle ramène le bras pour prendre sa propre pièce et la poser sur la case où se trouvait celle qu’elle a prise et retirée.

On a souvent employé des ruses pour tromper la machine. On fit par exemple marcher la reine comme marche le cavalier : la machine saisit aussitôt la reine et la remit sur la case où elle se trouvait auparavant. Tout cela s’accomplit avec une adresse aussi grande que celle que pourrait montrer le joueur le plus habile.

Beaucoup de savants et de mathématiciens, tant du pays qu’étrangers, ont examiné cette machine de la manière la plus exacte et la plus attentive, sans parvenir même à la moindre conjecture sur la façon dont elle produit ses mouvements. J’ai souvent été dans la pièce où elle jouait avec vingt personnes et davantage ; toutes fixaient les yeux sur l’inventeur, qui se tenait tantôt près de la table, tantôt regardait quelques instants dans la petite cassette placée à côté, tantôt même s’éloignait de quelques pas. Pourtant, pas une seule personne ne put remarquer chez lui le plus petit mouvement qui aurait pu trahir une influence quelconque sur la machine.

Ceux qui avaient vu à Paris les effets de l’aimant dans des représentations extraordinaires crurent que le magnétisme était le moyen employé ici pour diriger le bras. Mais outre qu’on peut opposer beaucoup de choses à cette conjecture, M. von Kempelen offre lui-même à quiconque le souhaiterait la possibilité d’apporter à la table l’aimant le plus puissant et le mieux armé que l’on puisse trouver, ou autant de fer que l’on voudra ; car il ne craint pas que le mouvement de la machine en soit troublé le moins du monde.
Il est inutile de remarquer que ce qu’il y a de merveilleux dans cette machine consiste principalement en ceci : elle n’a pas, comme d’autres machines célèbres de ce genre, une suite déterminée de mouvements ; au contraire, elle se meut chaque fois selon ce que réclame la situation du jeu, situation qui change continuellement par les coups de son adversaire. Il en résulte une quantité étonnante de combinaisons diverses dans les mouvements.

M. le conseiller de la Chambre remonte de temps à autre les ressorts du bras de sa machine, afin d’en renouveler la force motrice ; mais on remarque bien que cela n’a rien à voir avec la force directrice, c’est-à-dire avec la faculté de conduire le bras ici ou là, faculté qui constitue le plus grand mérite de cette machine.

Il est certes vraisemblable que l’inventeur exerce une influence sur la direction de chaque coup que joue l’automate ; quoique j’aie vu celui-ci jouer plusieurs coups de suite entièrement abandonné à lui-même. Et c’est là, je crois, précisément la circonstance qui, parmi toutes celles qui concernent cette machine, est la plus difficile à comprendre.

Le mérite de M. von Kempelen dans cette œuvre d’art est d’autant plus grand qu’il n’avait autour de lui aucun artisan possédant l’habileté nécessaire à un ouvrage de cette sorte ; il dut donc mettre lui-même la main à la plupart des pièces. Si sa santé, interrompue par un douloureux accident, le lui permet, il espère mettre au jour des ouvrages qui devront être encore bien plus étonnants.

Combien tous les patriotes sincères, tous les admirateurs des talents grands et rares, lui souhaitent un prompt et complet rétablissement ainsi qu’une santé durable ! De son zèle et de son habileté, on peut tout attendre ; et l’on ne saurait assez louer sa modestie. Car quel bruit un autre n’aurait-il pas fait dans le monde s’il avait pu être l’inventeur d’une telle machine ! Or M. von Kempelen est si éloigné de toute ambition de gloire qu’il évite avec le plus grand soin même les éloges les plus faibles et les plus légitimes.

V. W.

 

samedi 20 juin 2026

Podcast sur le Turc mécanique : quand une machine défiait les joueurs d’échecs

En avril dernier, j’ai été interviewé par Grégoire Osoha au sujet de l’automate joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen, plus connu sous le nom de « Turc mécanique ».

Le Turc mécanique, gravure de Karl Gottlieb von Windisch dans le livre de 1783, Raison inanimée

Pour préparer cet entretien, j’ai eu la chance d’échanger pendant plusieurs semaines avec M. Manfred Mittelbach, qui est, à mes yeux, le plus grand spécialiste actuel de ce sujet. Je tiens à le remercier chaleureusement pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée, ainsi que pour les informations inédites qu’il a bien voulu me communiquer.

Le format d’un podcast impose nécessairement des choix, et mon intervention ne pouvait être que partielle. On peut également entendre, dans cette émission, Dominique Thimognier.

Je compte donc publier prochainement plusieurs articles à partir des éléments transmis par Manfred Mittelbach. Ils permettront de rectifier certains points entendus dans le podcast, mais aussi d’approfondir l’histoire fascinante de cette pseudo-machine.


Ci-après le texte que j'ai publié sur le site internet de la Fédération Française des Échecs pour présenter l'émission radiophonique de France Culture :

L'émission de France Culture Une histoire particulière consacre deux épisodes à l'une des plus célèbres énigmes de l'histoire des échecs : l'automate Turc joueur d'échecs.

Présenté à la fin du XVIIIe siècle, cet étrange automate habillé à l'orientale fascine l'Europe entière. Devant les cours, les salons et les curieux, il semble capable de battre de véritables joueurs d'échecs. Derrière la prouesse mécanique apparente se cache pourtant une histoire bien plus complexe, entre illusion, spectacle, sciences, supercherie et fascination pour les machines pensantes.

Dans ces deux épisodes d'environ trente minutes, l'émission de Grégoire Osoha revient sur le destin extraordinaire de cette invention qui troubla ses contemporains et qui continue, aujourd'hui encore, d'interroger notre rapport aux échecs, à la technique et à l'intelligence artificielle.

Ces émissions sont disponibles en replay (chaque partie dure environ 30 minutes) :
Deep blue avant l'heure
Le truc derrière le Turc

samedi 8 octobre 2022

L’automate Turc joueur d’échecs de l’Italien Joseph Morosi

Dans un article précédent, j’ai parlé de la visite à Paris en 1783 de l’automate Turc joueur d’échecs de Kempelen.

Lors de mes recherches, j’ai découvert beaucoup d’articles de journaux au sujet d’un automate Turc joueur d’échecs à Paris au cours de l’année 1800. A cette époque Kempelen est toujours en vie et son automate n’a donc pas encore été cédé à Johann Maelzel. Mais curieusement le nom de la personne qui accompagne cet automate en 1800 à Paris n’est toujours pas Kempelen. 

En 1783, les articles de journaux parlent d’un certain Anthon pour lequel je n’ai pas encore pu mettre une identité. Et en 1800, il s’agit d’un dénommé Morosi.
 
Et c’est là que je me suis dit que quelque chose n’allait pas. Et bingo, dans le livre de référence « Biographie universelle, ancienne et moderne » (Paris 1843), on trouve dans le tome 74 en page 417 une courte biographie d’un dénommé Joseph Morosi (26/06/1772 – 27/09/1840) présenté comme un mécanicien italien né à Ripafratta petit village de Toscane. Le texte indique :


« (...) Il construisit ensuite un automate joueur d’échecs, qui fut jugé supérieur à celui de Kempelen, et valut à son auteur d’être nommé un des directeurs du Musée d’histoire naturelle de Florence, et professeur suppléant de physique expérimentale à l’Université de Pise. (…) Après la conquête de la Toscane par les armées républicaines, en 1799, il vint en France et visita en observateur éclairé les principales villes manufacturières. (...) »

D’après l’historique des articles de journaux que j’ai trouvés sur Retronews, on peut estimer son séjour à Paris de février à septembre 1800 avec certitude.

Mais regardez dans Wikipedia ou ailleurs, curieusement il n’est pas fait mention de cet automate Turc joueur d’échecs d’origine italienne. Le fait que Joseph Morosi ait également donné l’aspect d’un turc a sans doute créer la confusion dans les recherches ultérieures au sujet de l’automate joueur d’échecs. Et je n’ai trouvé nulle part ailleurs, pour le moment, une mention de cet automate joueur d’échecs. Le fait est peut-être connu, mais il est totalement nouveau pour moi. Un lecteur Italien de ce blog pourrait-il m’éclairer ? 

Deux automates en costume de turc ont donc existé à peu près à la même période en Europe, celui de Kempelen/Maelzel et celui de Morosi. L’histoire n’a retenu que celui de Kempelen/Maelzel…Celui de Morosi a-t-il été présenté ailleurs qu’à Paris ? Qu’est-il devenu ? A-t-il fait appel à un joueur d’échecs de la Régence comme pour celui de Kempelen ?

Voici quelques articles de journaux au sujet de la visite de l’automate Turc joueur d’échecs de Morosi à Paris en 1800.
 
17/02/1800 – La Clef du cabinet des souverains - Retronews

A V I S.
Le citoyen Morosi, célèbre mécanicien italien , expose à la curiosité du public un Automate qui joue aux échecs et aux dames. On le voit tous les jours , excepté le tridi et le septidi , depuis une heure et demie jusqu'à quatre , et depuis six heures jusqu’à neuf , rue des Poulies , grande place du Louvre , vis-à-vis la colonnade , n° 211, au second.


NDA : Tridi et Septidi correspondent au 3ème et 7ème jour de la décade dans le calendrier républicain. 

02/03/1800 – Journal des débats et des décrets - Retronews

— Vous avez vu des hommes, des ânes, des femmes, des chevaux, chanter, danser, et faire, je l'avoue, des tours de force surprenants ; mais tous ces êtres animés ont des moyens naturels , toutes ces espèces de miracles qui nous ravissent , ils ont un esprit , un instinct, une langue, des bras même pour les opérer ! Ah , je vous le demande, toutes ces merveilles valent-elles un geste de l'Automate ? — De l'Automate !.... un Automate qui agit !
— Oui, je l'ai vu , je l'ai admiré , et je... je... je suis resté interdit.... Un Automate jouer aux échecs et aux dames, arec une perfection !... c'est incompréhensible ! c'est incroyable ! j'ai joué avec lui , il m'a gagné; j'ai fait une fausse marche, il m'en a averti par un signe, il a remis ma pièce à sa place; j'ai triché, le monsieur s'est fâché, a renversé les échecs avec colère, et a produit sur mon esprit étonné et ravi, une illusion si forte que sa colère ma effrayé un instant ; on oublie, en vérité , que l'on joue avec un Automate, surtout lorsque donnant échec au roi, il vous indique lui-même cette opération par un signe de tête qu'il renouvelle deux fois lorsqu'il vous mate. Aucune combinaison du joueur le plus habile ne l’embarrasse , et il met dans son jeu une dextérité, une application apparente, une exactitude enfin qui fait crier, pour ainsi dire , au miracle, tous ceux qui le voient agir ainsi sans être influencé de personne. Il rappelle l'automate du célèbre Kempel ; mais le jeune Morosi qui a renouvelé et perfectionné cet effort de l'art , ne connait point , dit-on, le principe de l'automate de Kempel. Son ouvrage est un phénomène qui passe mon imagination, et je ne puis songer à la - difficulté du jeu des échecs, aux milliers de combinaisons dont une seule partie est susceptible, sans me demander encore si j'ai bien vu ; si dans l'intérieur ... dans l'intérieur, des rouages à l'infini ; j'ai tout examiné, j'ai tout vu, j'ai tout étudié, je crois , et je ne comprends pas encore. Un Automate jouer aux échecs et aux dames ! Que ne doit-on pas croire après cela ? 
 

— Votre enthousiasme m'électrise ; il me donne bien des regrets : Je suis de votre avis , ce que vous avez vu dans une heure , surpasse toutes mes jouissances d'une semaine ; je veux voir l'Automate , je ne partirai pas sans cela , je vous le jure.
— Je vous y accompagnerai ; je veux le voir encore , et chaque jour j'espère faire ma partie avec ce beau monsieur qui s'est si fortement fâché contre moi ; sa colère heureusement n'est pas bruyante ; il ne conserve point de rancune. Je veux me raccommoder avec lui, et lui gagner, s'il est possible, une seule partie.

Nota. On voit cet Automate rue des Poulies , grande place du Louvre , vis à vis la colonnade, n° 211, au second, tous les jours, excepté le tridi et le septidi, depuis une heure et demie jusqu'à quatre, et depuis six jusqu'à neuf heures. Le prix du billet d'entrée est d'un franc 8o centimes par personne.
 



29/03/1800 - La Clef du cabinet des souverains - Retronews

Le citoyen Morosi, toscan, dès sa plus tendre jeunesse, a inventé des machines qui le placent au rang des plus grands mécaniciens de ce siècle. Il avait déjà construit, en Italie, un automate joueur d'échecs, que le grand-duc de Toscane , qui en avait fait les frais (25 mille francs) , gardait dans son cabinet. Celui qu'il vient d'exécuter à Paris , et qu'on voit rue des Poulies, vis-à-vis la colonnade , n'a pas moins de perfection, quoique l'auteur , faute de moyens pécuniaires, n'ait pas pu employer les meilleurs matériaux. Plusieurs savants et artistes célèbres ont vu l'automate et l'ont admiré. De ce nombre, sont l’illustre Lagrange , les citoyens Prony , Sylvestre et Breguet, horloger.

Bien des personnes n'ayant pas d'idée de ce que peuvent produire la mécanique et la science du calcul combinées, ont prétendu que l'automate agissait par l'effet de quelques tours d'escamoteurs. Nous ne mettons pas dans cette classe l'estimable rédacteur de l’Ami des Lois, mais il dit avoir découvert le coup de Jarnac employé par l'auteur de l'automate, et il annonce qu'il dévoilera bientôt le mystère. Nous sommes persuadés que s'il se rend à l'invitation du citoyen Morosi , qui l'a engagé à aller observer l'automate avec l'attention la plus scrupuleuse et à proposer ses doutes, il reconnaîtra qu'il s'est trompé, et il s'empressera de publier que l'inventeur de l'automate est un homme de génie et non un escamoteur.
 

25/09/1800 Le Courrier des spectacles - Retronews

Le citoyen Morosi, rétabli à peine de sa dangereuse maladie , fait voir de nouveau son Automate qui joue aux échecs et aux dames. C'est un turc bien costumé, ces mouvements sont naturels; il joue avec le premier venu, et se fâche lorsqu'on joue contre les règles. On le voit rue des Poulies, place du Louvre, n°211, vis-à-vis la colonnade.

samedi 1 octobre 2022

L'Automate Turc joueur d'échecs en visite à Paris en 1783

Dans le bandeau, en haut à droite de ce blog, vous pouvez voir une rubrique "Mystères". Il s'agit de plusieurs énigmes au sujet du Café de la Régence. Le 4ème mystère concerne la présence ou non du fameux automate Turc joueur d'échecs au Café de la Régence.
 
Une belle photo de la reconstitution du Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen.
J'ai trouvé cette photo ici


Le Journal de Paris du 18 avril 1783 apporte quelques éléments de réponse. Un certain M. Anthon vient d'arriver de Vienne avec l'Automate. J'ignore qui est M. Anthon, il ne s'agit pas a priori de Wolfgang von Kempelen, le créateur de l'Automate, peut être un associé.

Après l'intéressante description du déroulement de l'attraction, on apprend que les places du spectacle doivent être achetées auprès du propriétaire du Café de la Régence de l'époque, François Haquin.
En 1783, c'est Philidor qui est le maitre du Café de la Régence. Et ce M. Anthon connait sans aucun doute la réputation des joueurs d'échecs à la Régence et il y cherche peut-être un compère pour animer son automate, avec la complicité du propriétaire des lieux. Le lien est en tout cas troublant.
 
La représentation a lieu à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré (rue aujourd'hui disparue), ce qui n'est pas très loin du Café de la Régence, sans doute trop exigu pour accueillir une cinquantaine de spectateurs dans de bonnes conditions.

Journal de Paris - Vendredi 18 avril 1783 - Retronews

 



 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mécanique

M. Anthon vient d’arriver de Vienne avec la fameuse machine qui joue aux échecs, dont il a été question dans plusieurs journaux. Il offre de la montrer à tous ceux qui seront curieux de la voir, et il annonce que cet Automate, Joueur d’échecs, représente une figure d’homme de grandeur naturelle, habillée à la Turque, et assise derrière une commode, sur laquelle est placé l’échiquier ; Il joue une partie aux échecs avec la première personne de la compagnie qui se présente.

Avant que de commencer la partie, M. Anthon ouvre toutes les portes de la commode pour en faire voir l’intérieur, dont la plus grande partie est composée de rouages, leviers, cylindres, cadrans, ressorts, etc. ; les portes refermées, l’automate commence la partie ; il porte la main sur une des pièces, la saisit des doigts, la transfère sur une autre case, l’y lâche, et retire sa main pour la reposer sur un coussin qui se trouve près de l’échiquier ; s’il donne échec, il en avertit son adversaire en faisant signe de la tête trois fois si c’est au Roi, et deux fois si c’est à la Reine ; si son adversaire, soit par inadvertance, soit par dessein, fait une fausse marche, il secoue la tête, prend la pièce mal jouée, et la remet à sa place ; mais alors le coup de l’adversaire est perdu, parce que l’Automate joue son coup immédiatement après.

Si de part ou d’autre l’on donne échec et mat, et si ensuite l’on voulait encore jouer un coup, il refuse de jouer en secouant la tête.

La partie finie, il fait la marche du cavalier de la manière suivante : après que l’on a ôté toutes les figures de l’échiquier, quelqu’un des spectateurs prend un cavalier, le met sur une case qu’il choisit à son gré ; aussitôt l’Automate le prend et parcourt toutes les soixante-quatre cases, en montrant chacune avec le cavalier, et sautant du blanc au noir et du noir au blanc, sans venir deux fois sur la même case, de quoi l’on peut s’assurer, en marquant, d’un jeton, chaque case sur laquelle il a été ; revenu à la première case, dont il est parti, il y lâche le cavalier et retire sa main.

Après la partie d’échecs, les spectateurs font des demandes à cet Automate, auxquelles il répond en montrant sur une table d’alphabet, les lettres qui, prises ensemble, forment la réponse. Cet Automate se verra, pour la première fois, le Lundi 21 de ce mois et les jours suivants. Il jouera deux fois par jour ; savoir, à midi et à cinq heures du soir, à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré. L’entrée est à six francs par personne.
 

 

Comme plus de cinquante à soixante personnes ne pourraient voir commodément en même temps cette machine curieuse, l’on donnera, pour chaque représentation, un nombre proportionné de billets chez le Sieur Haquin, tenant le Café de la Régence, Place du Palais Royal, où l’on pourra savoir d’avance s’il y a encore de la place ou non. C’est pour cela que l’on ne recevra point d’argent à la porte, que l’on ne laissera entrer que les personnes pourvues de billets.

L’on est prié d’observer les heures ci-dessus fixées, sans quoi l’on manquerait de voir l’intérieur de la commode, qui est une des choses essentielles, et qui ne se montre plus après le jeu.

Si quelques personnes de distinction désirent venir voir l’Automate et s’unir un certain nombre à cet effet, M. Anthon sera prêt à les recevoir hors des heures fixées, pourvu qu’elles l’en fassent prévenir la veille.


dimanche 14 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 4

L'automate turc joueur d'échecs a-t-il joué au Café de la Régence ?
Cette question est actuellement sans réponse...
Mais voici quelques informations à ce sujet.

Dans le 1er tome de mon livre, je consacre pas mal de place au fameux automate Turc joueur d'échecs, créé par Von Kempelen, puis acheté par Maelzel.
La raison en est simple : plusieurs animateurs de cet "automate" étaient des joueurs d'échecs de première force du Café de la Régence. Le plus célèbre d'entre eux se nommait Jacques François Mouret, qui n'était autre que le petit-neveu de Philidor.

On trouve trace du Turc à Paris, non loin du Café de la Régence. Par exemple en 1800 :


Courrier des Spectacles – Journal des théâtres et de littérature – Paris, 18 germinal an VIII de la République (8 avril 1800)


« Rue des Poulies , Place du Louvre, vis-à-vis la Colonnade, N°211 - Automate qui joue aux Échecs et aux Dames. C’est un Turc bien costumé : sa figure est en cire, bien expressive ; ses mouvements imitent la nature. Il joue avec le premier venu, et il se fâche lorsqu’on joue contre les règles. Cet amusement intéressant attire bien du monde.»

Cette adresse (Rue des Poulies) n’existe plus, et se trouvait à une centaine de mètres du Café de la Régence.

Dans le 1er tome de mon livre sur l'histoire du Café de la Régence, j'indique ceci :

« À ma connaissance, il n’existe pas de parties jouées à Paris par l’automate Turc qui aient été conservées. Par contre un recueil de celles-ci existe pour les parties jouées à Londres en 1820 : Fifty Games played by the Automaton Chess-Player, during its exhibition in London in 1820 - William Hunnemann.

Voici un extrait de la préface (de ce livre).

« Depuis le commencement de ses exhibitions en février dernier, l’Automate Joueur-d’Échecs a joué (donnant pion et trait) près de trois cents parties, desquelles il n’en perdit que six. Ce fait est essentiel, et le lecteur trouvera dans beaucoup des parties suivantes, la preuve de sa très grande habileté.

(…) Sans vouloir choquer les admirateurs de Philidor, il est possible d’affirmer que l’Automate Joueur-d’Échecs a, dans le cadre de ces démonstrations actuelles, joué des parties que le Maître aurait égalées, sans pouvoir les exceller.  »


L’auteur est dithyrambique sur le niveau de jeu de Mouret. Celui-ci joue quasi invariablement e7-e6 contre le premier coup e2-e4, ce qui est rare à l’époque. Il s’agit de la Défense Française, alors appelée la Partie du Pion du Roi un Pas et dont il est un fervent adepte. Nous verrons dans un prochain chapitre que Mouret réussit à convaincre le comité de Paris d’utiliser en 1834 cette défense lors de la partie avec les noirs dans le match par correspondance contre Londres . 

Les parties sont données sans commentaire dans ce livre et nous n’avons en général que la première et la dernière lettre du nom de l’adversaire de l’automate. Par exemple, celle que je donne ci-après mentionne un certain Mr C******E. En fait il s’agit de John Cochrane, un des plus forts joueurs anglais de l’époque, qui viendra en 1821 jouer un match triangulaire à Saint-Cloud, à côté de Paris, contre Deschapelles et La Bourdonnais. »


Ci-dessous vous trouverez la 18ème partie de ce livre, entre John Cochrane et Jacques François Mouret (Alias l'automate Turc joueur d'échecs).
Le recueil contient d’autres parties opposant ces deux joueurs. On voit parfaitement le jeu entreprenant de Mouret dans cette partie, même si son adversaire, dans une position supérieure, commet une gaffe terrible au 28ème coup. Il abandonne le pion en e5 et perd ensuite le Cavalier en d6.
Notez que le Turc rendait le pion en f7, ainsi que le trait à son adversaire.


[Event "Londres 1820"] [Site "?"] [Date "1820.??.??"] [Round "18"] [White "Cochrane, John"] [Black "Automate Turc joueur d'échecs"] [Result "0-1"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/ppppp1pp/8/8/8/8/PPPPPPPP/RNBQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "68"] 1. e4 e6 2. d4 c6 3. f4 d5 4. e5 c5 5. Nf3 Nc6 6. Bb5 Bd7 7. Bxc6 bxc6 8. O-O cxd4 9. Nxd4 c5 10. Nf3 Nh6 11. Nbd2 Qb6 12. Kh1 a5 13. a4 c4 14. b3 Ng4 15. Qe2 Bc5 16. h3 Nf2+ 17. Kh2 c3 18. Nb1 Ne4 19. Ng5 Nxg5 20. fxg5 d4 21. Na3 O-O-O 22. Nc4 Qa7 23. Ba3 Rhf8 24. Bxc5 Qxc5 25. Nd6+ Kb8 26. Qe4 Bc6 27. Qe2 Ka7 28. Qc4 Qxe5+ 29. Kh1 Qxd6 30. Qd3 Qd5 31. Qe2 e5 32. Qg4 e4 33. Rf4 Rxf4 34. Qxf4 e3 0-1