A ce sujet je souhaite remercier M. Jean-François Viel, paléographe, sans qui il m’aurait été très difficile, voire impossible, de comprendre l’ensemble du texte.
Que contient ce document ?
Nous sommes le mercredi 20 avril 1746 à 10 heures du soir, et le dénommé François Leclerc vient de décéder, très probablement au Café de la Régence. Louis Cadot, commissaire au Châtelet de Paris, rédige un procès-verbal d’apposition de scellés sur les biens du défunt, François Leclerc, marchand limonadier à Paris.
Louis Cadot va donc décrire ce qu’il voit dans l’immeuble du Café de la Régence.
On peut découper ce document en trois grande parties
- Une présentation des personnes présentes sur les lieux
- Une description du bâtiment étage par étage
- Une description de la boutique qui constitue le Café de la Régence
L'an mil sept cent quarante six, le mercredy vingt avril, dix heures du soir, nous, Louis CADOT, commissaire au Chastelet de Paris, ayant eté requis, nous sommes transportez rue St Thomas du Louvre, sur la place du Palais Royal, au Caffé de la Regence (…)
Après Antoine de Ramez, c’est le dénommé François Leclerc qui reprend la main en signant le nouveau bail du Café de la Régence le 14 août 1737 (bail commencé à Pâques 1738 et signé pour une durée de 9 ans). C’est donc ce François Leclerc dont le décès est mentionné dans ce présent document.
Que fait donc cet Antoine de Ramez sur place au moment du décès de François Leclerc ? Le document nous apprend qu’il existe un lien de parenté entre Antoine de Ramez et François Leclerc. La nièce de l’épouse d’Antoine de Ramez était la première femme de François Leclerc, avec qui il a eu un enfant, Étienne François Leclerc, âgé de 13 ans et demi au moment du décès de son père.
(...) Vient iceluy François LE CLAIR de decedder dans le moment, et comme il ne laisse que sondit fils en bas age, que la demoiselle epouse en seconde nopce dudit sieur LE CLAIR est actuellement absente de cette ville (...)
François Leclerc a donc perdu sa première épouse qui lui avait donné un fils, et sa seconde épouse n’est manifestement plus à Paris. On en sait un peu plus à ce sujet de façon indirecte, et tout ceci nous éclaire sur un document que j’ai précédemment publié (un des premiers articles de ce blog).
Souvenons-nous d’un fameux « brevet » comme il se faisait au XVIIIème siècle.
Texte ironique s’il en faut, qui attaquait directement les mœurs d’une certaine Mme Leclerc, épouse du propriétaire du Café de la Régence.
Qu’il l’instruise en l’art divin
De pouvoir déguiser son teint,
Qui fait penser à tout le monde
Qu’elle a déjà le mal immonde ;
Dans l’article que j’avais écrit concernant le « brevet », un commentaire d’époque indiquait que cette Mme Leclerc était alors partie pour l’Angleterre.
(…) de contracter nombre d'engagements et cautionnemens pour eviter l'entier deperissement de la boutique et pratique par luy ceddé comme dit est audit sieur LE CLAIR, et meme de fournir de ses propres deniers, revenus et epargnes les sommes necessaires pour l'achap des marchandises et payements des loyers et autres charges dudit deffunt, le produit de la boutique dans ses dernieres facheuses années n'ayant pas suffit (…)
Bref, la femme de Leclerc est partie, sous la risée du tout Paris de l’époque, et François Leclerc malade (d’après la suite du texte) n’était plus en mesure de s’occuper du Café de la Régence. Heureusement, le vieil Antoine de Ramez (dont on peut estimer l’âge entre 60 et 70 ans à l’époque) a sauvé l’établissement de la faillite.
(...) Tous lesquels meubles et effets ils ont fait apporter en la maison où nous sommes de leur maison de campagne de Montmartre et de l'appartement qu'ils occupoient rue St Honoré chez le sieur abbé TRUDON, depuis qu'ils sont venus demeurer chez ledit sieur LE CLAIR, pour soutenir sans aucun interest son commerce, par consideration pour luy et pour son fils (...)
(...) Suivant lequel requisitoire, nous, commissaire susdit, après qu'il nous est apparu du corps mort dudit François LE CLERC etandu sur une pailliasse etant dans un petit cabinet en forme d'alcove, ayant veue en retour sur l'escalier et issue par une porte vitrée dans laditte premiere chambre (...)
Ou bien encore
(...) Dans ledit cabinet ayant veu sur ledit escalier, le lit dudit deffunt composé de sa couchette, pailliasse, un matelas, lit et traversin de plumes, une couverture de laine blanche, six assiette de fayence, une paire de soulier, un chapeau et une perruque. (...)
Le texte nous renseigne sur les différentes personnes qui habitent dans cet immeuble. Domestiques d’Antoine de Ramez, de Leclerc, cuisinière, garçons de boutique etc.
Il est remarquable de savoir qu’il existe déjà un texte de la même époque (vers 1740) à ce sujet. Il s’agit de La Valise trouvée, par Alain-René Lesage. Voir un précédent article que j’ai rédigé à ce sujet.
(...) S'est trouvé dans icelle boutique en evidence sept caffetieres d'argent de differentes grandeurs, sçavoir quatre grosses, une moyenne et deux petites, sur chacune desquelles sont gravez les noms de bapteme et de famille d'Antoine DE RAMEZ, deux grosses et deux petites souscoupes d'argent garnie de leurs pieds, sous chacune desquels sont gravez la lettre A. et le nom DE RAMEZ en toutes lettres, cinq petites soucoupes appellez sucrier, sur chacune desquels est gravé en toute lettre le nom DE RAMEZ, six petite cuillere à caffé de vermeille, sur lesquels il n'y a aucun nom ny armoirie gravez, dix huit autre petites cuillers d'argent à caffé, sur lesquels ne sont gravez aucune lettre ny armes, six cuillers et six fourchettes à bouche, sur chacune desquels sont gravez les deux lettres F. et C., quy sont les deux premieres lettre du nom de François LE CLERC, trois goblets timbales de menue grandeur, sur deux desquels sont gravez les trois lettres L. D. C., et sur l'autre il n'y a aucune chose de gravez, le tout d'argent, poinçon de Paris, deux autres petites cuilleres à caffé de metaille blanc. (...)
(...) Dans les trois petits tirroirs du comptoir de laditte boutique, couverts d'un dessus de marbre, s'y est trouvé tant en ecus de trois livres que pieces de deux sols, six liards et livres, la somme de quatre vingt sept livres deux sols, s'etant trouvez dans lesdits tirroirs plusieurs registres et papiers qui ont eté mis et renfermez dans une cassette de bois blanc à la requisition dudit sieur de Ramez et de celle, dudit sieur LE CLAIR et de laditte demoiselle sa soeur, attendu qu'il n'y auroit pas de sureté d'aposer nosdits scellés sur lesdits tirroirs dudit comptoir par l'usage journalier et la necessité d'entrer à tout instant autour d'iceluy, pourquoy lesdits tirroirs ont eté laissés ouverts. (...)
Dans le laboratoire, quatorze caffetieres de fer blanc de differentes grandeurs, une fontaine sablée contenant six voies d’eau ou environ, une cuvette dessous de cuivre avec une main pour couler du caffé aussy de cuivre, quatre sauretieres à glaces, leurs couvercles, deux boettes à thés, cinq refraichissoirs, le tout de fer blanc, aussy quatre plaque de fer blanc, deux douzaines de caraffes de limonades, dix verres à bierres, douze verre à limonades, deux douzaine de verre tant en vain qu'en liqueurs, un dressoir de six planches, une pelle et une pincette à feu, un soufflet, un trepier, sept tableaux representant la famille royale etant encastrées dans la boiserie desdittes boutiques. Dans une petite armoire pratiquée sous l'escalier du rez de chaussez, s'est trouvez trente bouteilles carafon de vin liqueur, dix bouteilles de bierre. (...)
Leclercq – Estienne Leclerc, frère du défunt
M.C. Lecler – Marie Charlotte Leclerc, sœur du défunt
A. de Ramez – Ancien propriétaire de la Régence
Jacques Delisle – Jacques Augustin Champagnet Delisle, garçon de boutique
Cadot – Louis Cadot, commissaire au Châtelet de Paris
Louis Morin – Louis Morin, garçon de boutique