lundi 25 mars 2013

La simultanée de Morphy (2 sur 2)

La première partie de cet article peut se lire en suivant ce lien.
J'avais également présenté l'arrivée de Paul Morphy en 1858 au Café de la Régence dans cet article.

Une grande partie du texte de cet article est interprété ou directement traduit du livre suivant dont j'ai déjà parlé (que l'on trouve sur Google Book) :

« Paul Morphy, The Chess Champion, an account of his career in America and Europe

with a history of chess and chess club and anecdotes of famous players by an Englishman - Londres 1859 » de Frederick Edge.

Cette simultanée est un des évènements majeurs qui ont façonné la "légende" du Café de la Régence. 

En attendant la suite de son match contre Daniel Harrwitz (qui se disait souffrant et en avait demandé l'ajournement), Paul Morphy proposa l’organisation d’une simultanée à l’aveugle sur 8 échiquiers au café de la Régence.
Harrwitz avait déjà fait une proposition à Morphy de mettre en place ce type d’exhibition à deux avec un droit d’entrée de 5 francs.
Mais Morphy semble avoir toujours été indisposé de mêler l’argent avec le jeu d’échecs, et il insista pour que sa démonstration, donc seul pour l’occasion, soit entièrement gratuite.

Dans le chapitre du livre consacré à la simultanée, F.Edge parle du propriétaire du café de la Régence, et c’est la que j’ai un problème.
Soit le livre sur Morphy est incorrect, soit les éléments que j’ai récoltés auparavant sont incorrects.
En effet F.Edge indique que le propriétaire est un certain Delaunay ("décédé depuis", c'est à dire au moment de l'écriture du livre en 1859), et que celui-ci était tellement enthousiaste à l'idée de cette exhibition qu’il offrit la moitié de la surface de son café pour qu’elle se réalisa. Ce point sur les propriétaire vers 1858 est donc à approfondir.
Entre la vente du Café de la Régence par Claude Vielle au début de l'année 1856 et l'achat de celui-ci par Monsieur Catelain vers 1860 il y a donc une incertitude.

Cette parenthèse fermée, les journaux annoncèrent l’évènement qui était prévu le lundi 27 septembre 1858 à partir de midi. Mais près d’une heure avant, la foule était déjà considérable. Les tables de billards du café de la Régence furent sacrifiées.
Morphy était un peu malade ce jour là, mais sa propre expression fut en français « Je ne suis pas homme aux excuses ».

Les échiquiers des différents antagonistes de Morphy furent arrangés de la façon suivante
N°1 Baucher
N°2 Bierwirth
N°3 Bornemann
N°4 Guibert
N°5 Lequesne
N°6 Potier
N°7 Préti
N°8 Séguin

Monsieur Arnoux de Rivière fut chargé d’indiquer les coups à Morphy durant la première heure. Ce fut ensuit Monsieur Journoud qui se chargea de la suite.

Quand tout fut enfin prêt, Morphy commença par son habituel "Le Pion à la quatrième case du Roi sur tous les échiquiers" (1.é2-é4 en notation algébrique contemporaine).
Le volume sonore produit par les spectateurs excités par l’évènement était assez conséquent, plus spécialement quand les commentaires fusèrent après la phase de l’ouverture. Chacun souhaitant ajouter ses commentaires personnels à chacune des positions.
(Une gravure célèbre de cet évènement parue dans "Le Monde Illustré" du 16 octobre 1858 
- Collection personnelle)

L’ambiance était particulière également par la présence de strates de fumées.
Frederick Edge cite le « père Morel » véritable colosse déjà mentionné lors de l'arrivée de Morphy au Café de la Régence, qui n’arrêta pas de fumer une grande pipe faisant de la fumée « semblable à celle produite par le Vésuve ».

Les parties avancent, et M. Potier se leva pour aller voir l’échiquier sur lequel Morphy avait vu sept coups à l’avance. M. Préti (futur fondateur de la revue "La Stratégie") était particulièrement agité quand il se rendit compte qu’il allait être irrémédiablement maté.

Mais ce fut Baucher, pourtant un des plus forts, qui abandonna le premier.
La combinaison finale fut si étonnante que Mr Walker dans Bell’s Life indiqua :
« Cette partie est digne d’être inscrite en lettres d’or sur les murs du London Club ! ».
Bornemann et Préti abandonnèrent peu de temps après, suivis par Potier et Bierwirth.
Lequesne (Le célèbre sculpteur) et Guibert réussirent à faire partie nulle.

Et c’est ainsi que le plus fort joueur parmi les 8 se retrouva le dernier face à Morphy.
Séguin pensait qu’il était impossible de le battre sans voir l’échiquier. Mais Morphy gagna grâce à une manœuvre de pion "qui aurait impressionnée Philidor lui-même" (F.Edge).

La simultanée se termina après 10 heures de jeu, et alors commença une scène unique.
Morphy se leva, semblant aussi frais qu’avant le début de la simultanée.
Il n’avait rien mangé ni rien bu et en fait n’avait jamais quitté sa place.
Il est à noter que Morphy ne buvait jamais d’alcool, seulement de l’eau d’après F.Edge.

Les anglais et les américains présents lancèrent des acclamations, suivis par l’assistance toute entière. Plusieurs souhaitèrent porter sur leurs épaules Morphy en triomphe.

Mais la foule était si dense dans le café de la Régence qu’ils durent renoncer à leur projet.
Tout le monde souhaitait serrer la main du héros si bien qu’il lui fallu une demi-heure pour quitter le café.
Un américain bien connu à Paris, Thomas Bryan se trouvait d’un côté de morphy, Monsieur Arnoux de Rivière de l’autre côté, tandis que « le père Morel » ouvrait le chemin dans la foule, le secrétaire de Morphy, F.Edge, restant à leur côté.
Ce groupe prit la direction de la place du Palais Royal parmi une foule qui ne cessait de grandir, attirée par cet évènement si exceptionnel. 

Des sergents de ville et des soldats arrivèrent de la caserne de la garde impériale pour déterminer l’origine de cette foule et surtout savoir si une nouvelle Révolution n’était pas en marche.
Rappelons que la place du Palais Royal fut le lieu de très violents combats que ce soit en 1830 et en 1848, et nous ne sommes que 10 ans après les évènements de 1848…

Le petit groupe parvint à se réfugier dans le restaurant de Foy, dans un salon privé du premier étage. Le gérant était particulièrement inquiet de la présence d’une telle foule devant son établissement.

Après avoir soupé, Morphy sortit du restaurant par une rue de derrière afin d’éviter la foule encore très nombreuse qui occupait la place du Palais-Royal.

Le lendemain, Morphy réveilla son secrétaire vers 7h du matin pour lui dicter les huit parties jouées la veille. « Je ne l’avais jamais vu avec un si bon esprit » et durant près de deux heures il dicta les variantes qu’il avait analysées la veille.

Harrwitz était resté plus d’une heure au café de la Régence durant la démonstration de Morphy, et il était venu voir son secrétaire pour lui annoncer « vous pouvez dire à Mr Morphy que je suis prêt à continuer le match dès demain ». Son secrétaire demanda 24 heures de repos avant de reprendre ce match historique.

Dans la soirée suivant la simultanée, Morphy fit une petite sieste dans sa chambre d’hôtel en gardant la fenêtre ouverte.
Le lendemain Morphy était très fébrile et dans l’incapacité de jouer contre Harrwitz. Néanmoins son secrétaire ne fut pas capable d’empêcher Morphy d’aller jouer.
Il se rendit à la Régence fiévreux, tout juste bon « pour prendre un bain chaud et de la poudre à transpirer » (?).
Saint-Amant surnomma plus tard Morphy de « Chevalier Bayard des Echecs ».

A suivre...


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