lundi 31 décembre 2018

La FFE et le Café de la Régence

Le 18 février dernier, j'écrivais un article au sujet du tricentenaire du Café de la Régence en cette année 2018.
Mon idée était de faire poser une plaque commémorative au 161 rue Saint-Honoré, avec une petite cérémonie.


J'ai donc écrit à la mairie de Paris pour obtenir cette autorisation.
Celle-ci ne m'a même pas répondu.

Du coup je me suis tourné vers la Fédération Française des Échecs pour obtenir leur appui et voir ce qu’il serait possible de faire.
Lors de ma discussion avec le président de la FFE, celui-ci m'a fait part de son intérêt pour un tel événement.
A sa demande j'ai donc communiqué au directeur général de la FFE un projet de plaque commémorative ainsi qu'une lettre pour la mairie de Paris.

La FFE, personne morale, devrait avoir le point d'entrée nécessaire auprès de la mairie de Paris pour obtenir cette autorisation.
Il leur suffisait de modifier légèrement cette lettre, la glisser dans une enveloppe, de la poster et de faire jouer leur relation.
Manifestement c'était trop demander. Cette lettre n'a jamais été envoyée.

L'intérêt de la FFE pour le Café de la Régence est tel, qu'il n'y a même pas eu un article mentionnant ce tricentenaire sur le site internet de la FFE en 2018 (j'ai attendu le dernier jour de l'année, comme vous pouvez le voir).


En 2021, la FFE va fêter son centenaire.
Une commission a été créée pour préparer cet événement, commission dont je fais encore partie.
On peut légitimement se poser la question de l'intérêt que porteront les dirigeants de la FFE pour cet événement.

jeudi 29 novembre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 6

Existe-t-il un daguerréotype de l'ancien café de la Régence ?

Précisons d'abord ce que j'appelle "l'ancien Café de la Régence".
Il s'agit tout simplement de l'emplacement originel du Café, au 243 de la place du Palais-Royal.
Le Café de la Régence restera à cette adresse jusqu'à sa destruction en 1854 (avec un bref passage rue de Richelieu), suite au réaménagement de la place.


Extrait de la revue "Le Palamède" en 1847. Voir les références bibliographiques.

Sur le site des archives de la Ville de Paris, on trouve le plan de la Place du Palais Royal (Cadastre de Paris par îlot - Atlas Vasserot et Bellanger 1830 - 1850).

Archives de Paris. 4ème quartier - Tuilerie - Îlots 19 et 20

En zoomant sur le plan, nous avons ceci (j'ai grossi les numéros qui sont en petit et en rouge sur le plan) :


Le 243 (en bas) correspond au Café de la Régence.
Pour le 243 un peu plus haut et le 241, voir la suite de l'article.
Et pour l'anecdote, le 239 de la Place du Palais Royal correspond au dernier domicile de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais en 1840.

Je ne connais que 2 illustrations du Café de la Régence au 243 Place du Palais Royal.
La première provient du livre d'Edmond Texier "Tableaux de Paris" Paris 1852/1853, que l'on trouve sur le site de la BNF Gallica.


La deuxième représentation, je l'ai trouvé sur le site internet de la bibliothèque historique de la ville de Paris. Il s'agit d'un recueil de dessins effectués en 1852/1854 pour le prolongement de la rue de Rivoli par Gabriel Davioud, alors inspecteur général des travaux d'architecture de la Ville de Paris.

Ce brave homme a dessiné toutes les façades des immeubles qui allaient être démolis.
Et donc nous retrouvons le 243 Place du palais Royal, et la façade du Café de la Régence :

Dessin que j'avais déjà mentionné ici.

Puis au 241/243 nous avons cette façade :


Et en zoomant en haut à droite de l'immeuble, nous avons ce détail :


"Pour cause d'expropriation "Daguerréotype Andrieux" sera transféré rue de Rivoli n°?"
"Daguerréotype 243 Andrieux 243".

Tout ce cheminement pour arriver à la question initiale de cet article :
Existe-t-il un daguerréotype de l'ancien café de la Régence ?

M. Andrieux a-t-il eu la bonne idée de faire un daguerréotype de la façade de son immeuble (et donc du Café de la Régence) avant son déménagement ?
Ou bien un autre daguerréotypiste a-t-il eu cette bonne idée ?
Si oui le daguerréotype existe-t-il quelque part ? ... Mystère.


Edmond Texier "Tableaux de Paris" 1852 - Source Gallica








jeudi 15 novembre 2018

Menus du Café de la Régence

La Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP) a mis en ligne un document très intéressant sur le Café de la Régence.
Il s'agit de 4 menus. Vous pourrez ainsi découvrir ce qui était servi en 1923, 1916, 1914 et 1907.

Il est intéressant de voir l'évolution du dessin présent sur chaque menu.

En 1923, il n'est pas question de jeu d'échecs...
Le propriétaire est probablement un dénommé Marc Doelnitz, et les joueurs d'échecs sont partis au Café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal.
Les costumes me semblent anachroniques sur le dessin.
Le Café de la Régence ne s'est installé au 161 rue Saint-Honoré qu'en 1855, et il me semble que les costumes sont plus anciens.


Et une note en bas à gauche de la 1ère page mentionne la table de Bonaparte.


En 1916, le propriétaire du Café de la Régence est Lucien Lévy.
Et là le jeu d'échecs est bien présent.
C'est la même illustration sur le menu de 1914.


A noter qu'on retrouve ce dessin sur le bulletin de l'Union Amicale des Amateurs de La Régence (U.A.A.R) "L’Échiquier Français".

Source : Dominique Thimognier

Et enfin en 1907 où nous avons une autre illustration :



mercredi 24 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 5

Existe-t-il un film ancien où l'on pourrait voir le Café de la Régence ?

Même quelques brèves images constitueraient là un témoignage exceptionnel, tant les témoignages visuels du lieu sont rare.
Pour ma part j'ai visionné sans résultat plusieurs heures d'archives de films sur Paris.

En attendant ce film hypothétique, voici des images de Paris vers 1927.
On peut y voir quelques cafés, mais pas le Café de la Régence...
La vitesse originale du film a été corrigée, et un son discret a été ajouté.


Voici le lien avec la chaîne YouTube de la personne qui l'a mis en ligne.

Le film a été tourné par Elias Burton Holmes.

dimanche 14 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 4

L'automate turc joueur d'échecs a-t-il joué au Café de la Régence ?
Cette question est actuellement sans réponse...
Mais voici quelques informations à ce sujet.

Dans le 1er tome de mon livre, je consacre pas mal de place au fameux automate Turc joueur d'échecs, créé par Von Kempelen, puis acheté par Maelzel.
La raison en est simple : plusieurs animateurs de cet "automate" étaient des joueurs d'échecs de première force du Café de la Régence. Le plus célèbre d'entre eux se nommait Jacques François Mouret, qui n'était autre que le petit-neveu de Philidor.

On trouve trace du Turc à Paris, non loin du Café de la Régence. Par exemple en 1800 :


Courrier des Spectacles – Journal des théâtres et de littérature – Paris, 18 germinal an VIII de la République (8 avril 1800)


« Rue des Poulies , Place du Louvre, vis-à-vis la Colonnade, N°211 - Automate qui joue aux Échecs et aux Dames. C’est un Turc bien costumé : sa figure est en cire, bien expressive ; ses mouvements imitent la nature. Il joue avec le premier venu, et il se fâche lorsqu’on joue contre les règles. Cet amusement intéressant attire bien du monde.»

Cette adresse (Rue des Poulies) n’existe plus, et se trouvait à une centaine de mètres du Café de la Régence.

Dans le 1er tome de mon livre sur l'histoire du Café de la Régence, j'indique ceci :

« À ma connaissance, il n’existe pas de parties jouées à Paris par l’automate Turc qui aient été conservées. Par contre un recueil de celles-ci existe pour les parties jouées à Londres en 1820 : Fifty Games played by the Automaton Chess-Player, during its exhibition in London in 1820 - William Hunnemann.

Voici un extrait de la préface (de ce livre).

« Depuis le commencement de ses exhibitions en février dernier, l’Automate Joueur-d’Échecs a joué (donnant pion et trait) près de trois cents parties, desquelles il n’en perdit que six. Ce fait est essentiel, et le lecteur trouvera dans beaucoup des parties suivantes, la preuve de sa très grande habileté.

(…) Sans vouloir choquer les admirateurs de Philidor, il est possible d’affirmer que l’Automate Joueur-d’Échecs a, dans le cadre de ces démonstrations actuelles, joué des parties que le Maître aurait égalées, sans pouvoir les exceller.  »


L’auteur est dithyrambique sur le niveau de jeu de Mouret. Celui-ci joue quasi invariablement e7-e6 contre le premier coup e2-e4, ce qui est rare à l’époque. Il s’agit de la Défense Française, alors appelée la Partie du Pion du Roi un Pas et dont il est un fervent adepte. Nous verrons dans un prochain chapitre que Mouret réussit à convaincre le comité de Paris d’utiliser en 1834 cette défense lors de la partie avec les noirs dans le match par correspondance contre Londres . 

Les parties sont données sans commentaire dans ce livre et nous n’avons en général que la première et la dernière lettre du nom de l’adversaire de l’automate. Par exemple, celle que je donne ci-après mentionne un certain Mr C******E. En fait il s’agit de John Cochrane, un des plus forts joueurs anglais de l’époque, qui viendra en 1821 jouer un match triangulaire à Saint-Cloud, à côté de Paris, contre Deschapelles et La Bourdonnais. »


Ci-dessous vous trouverez la 18ème partie de ce livre, entre John Cochrane et Jacques François Mouret (Alias l'automate Turc joueur d'échecs).
Le recueil contient d’autres parties opposant ces deux joueurs. On voit parfaitement le jeu entreprenant de Mouret dans cette partie, même si son adversaire, dans une position supérieure, commet une gaffe terrible au 28ème coup. Il abandonne le pion en e5 et perd ensuite le Cavalier en d6.
Notez que le Turc rendait le pion en f7, ainsi que le trait à son adversaire.


[Event "Londres 1820"] [Site "?"] [Date "1820.??.??"] [Round "18"] [White "Cochrane, John"] [Black "Automate Turc joueur d'échecs"] [Result "0-1"] [SetUp "1"] [FEN "rnbqkbnr/ppppp1pp/8/8/8/8/PPPPPPPP/RNBQKBNR w KQkq - 0 1"] [PlyCount "68"] 1. e4 e6 2. d4 c6 3. f4 d5 4. e5 c5 5. Nf3 Nc6 6. Bb5 Bd7 7. Bxc6 bxc6 8. O-O cxd4 9. Nxd4 c5 10. Nf3 Nh6 11. Nbd2 Qb6 12. Kh1 a5 13. a4 c4 14. b3 Ng4 15. Qe2 Bc5 16. h3 Nf2+ 17. Kh2 c3 18. Nb1 Ne4 19. Ng5 Nxg5 20. fxg5 d4 21. Na3 O-O-O 22. Nc4 Qa7 23. Ba3 Rhf8 24. Bxc5 Qxc5 25. Nd6+ Kb8 26. Qe4 Bc6 27. Qe2 Ka7 28. Qc4 Qxe5+ 29. Kh1 Qxd6 30. Qd3 Qd5 31. Qe2 e5 32. Qg4 e4 33. Rf4 Rxf4 34. Qxf4 e3 0-1

mardi 9 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 3

Poursuivons avec le mystère numéro 3 : Où pouvons-nous voir l'original du tableau de Marlet qui représente le match de 1843 entre Saint-Amant et Staunton ?


Dans la page sur les mystères du Café de la Régence, vous pourrez découvrir la dernière trace connue de ce tableau grâce à Etienne Cornil. 

Voici quelques mots au sujet du match entre Staunton et Saint-Amant.
Vous en avez tout le détail si vous consultez Le Palamède de 1843

Comme chaque année au printemps, Saint-Amant se rend en Angleterre, et donc à Londres, pour vendre du vin de Bordeaux.
Il en profite bien évidemment pour jouer aux échecs.
Depuis la mort de La Bourdonnais le 13 décembre 1840, c'est Saint-Amant qui porte "le sceptre" des échecs. 
Et donc en ce printemps 1843 à Londres, Saint-Amant remporte un match en 6 partie face au meilleur anglais, Staunton, sur le score de 3,5 à 2,5.
Après l'été il est convenu d'un match revanche qui se jouera à Paris en fin d'année 1843.
Et là, c'est un peu la catastrophe pour Saint-Amant qui perd sur le score sec de 13 à 8, mettant fin à plus d'un siècle de domination du jeu d'échecs par "l'école française".

Il était prévu un troisième match qui n'aura finalement pas lieu suite aux tergiversations d'Howard Staunton il faut bien le dire.
Mais je doute que Saint-Amant aurait alors gagné. 
En effet, Saint-Amant, contrairement à La Bourdonnais, ne s'adonnait pas pleinement aux échecs (il est négociant en vin).
Tandis que Staunton avait à l'époque une approche "scientifique" du jeu d'échecs et ne faisait que ça ou presque.
Mais on retrouve ces tergiversations quinze ans plus tard, en 1858, avec l'arrivée en Angleterre de Paul Morphy, venu spécialement des Etats-Unis pour se mesurer aux plus forts joueurs européens.
Et Staunton fera tout pour éviter de jouer contre Morphy...

Mais revenons en 1843...
Ce match entre Saint-Amant et Staunton s'est joué au Cercle des Échecs, club privé situé au 1er étage de l'ancien Café de la Régence, alors situé place du Palais-Royal.
Le tout venant jouait aux échecs au rez-de-chaussée dans le café, et les membres du Cercle des échecs jouait au premier étage.

Le Palamède - Novembre 1843

M. Staunton est arrivé à Paris le 9 de ce mois avec M. Worrell, un de ses témoins; son second témoin, M.H. Wilson, retardé par les éléments, est attendu à chaque instant.
Il sera suppléé provisoirement par M.Bryan.
De son côté M. Saint-Amant a désigné pour ses témoins MM. Sasias et Lécrivain.
Les conditions du défi sont déjà réglées.
Quatre séances auront lieu par semaine, les mardi, jeudi, samedi et dimanche ; elles commenceront à onze heures du matin.
Le Cercle des Échecs a déjà subi les changements matériels nécessités par cette solennité.
Mardi, 14 novembre - La foule encombre les salons du Cercle; le plus grand silence est réclamé.
La partie vient de commencer...

jeudi 4 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 2

Après la table de Bonaparte (mystère numéro 1), je viens de compléter la page sur les "mystères" du Café de la Régence.

Voici le mystère numéro 2 : Existe-t-il encore un témoin du Café de la Régence ?

Plus le temps passe et plus la réponse à cette question sera hélas certaine.

Je remercie M.Georges Gandolfo qui a accepté de répondre à quelques questions que je lui ai posées.
A l'heure actuelle, il est la dernière personne que je connaisse à avoir eu la chance de mettre les pieds au moins une fois dans sa vie au Café de la Régence.


Georges Gandolfo opposé à un jeune adversaire.
Photo du blog du Canal Saint-Martin (2017)

mardi 2 octobre 2018

Les mystères du Café de la Régence - numéro 1

Vous pouvez remarquer en haut à droite de ce blog l'arrivée d'un nouvel onglet "Les mystères du Café de la Régence".


Sur une proposition d'Etienne Cornil, j'y regrouperai mes interrogations au sujet du Café de la Régence.
J'espère obtenir un jour des réponses à toutes ces questions...

Et je commence par la fameuse table de Bonaparte. Où se trouve-t-elle ?

jeudi 20 septembre 2018

Mise à jour des références bibliographiques sur le Café de la Régence et les échecs

Je viens de mettre à jour les références bibliographiques de ce blog (voir l'onglet ci-dessus).

Dans ces références, j'ai ajouté l'excellent document de près de 300 pages qui m'a fait découvrir le Café de la Régence.
J'en avais déjà parlé ici, il y a maintenant 5 ans...

Auparavant ce nom m'était connu, mais restait assez nébuleux quant à son histoire et ses personnages.
Il a été écrit par Etienne Cornil, que je remercie, du Cercle Royal des Échecs de Bruxelles (CREB) en 2007, puis révisé en 2013.
C'est cette dernière version dont vous trouverez le lien ci-dessous.
Le document fait environ 11 Mo.


C'est grâce à cet écrit que j'ai décidé d'aller plus en avant sur l'histoire du Café de la Régence.
Ce qui m'avait surpris à l'époque, c'était l'absence d'intérêt des échecs français au sujet de ce lieu.
Il fallait franchir la frontière pour trouver un travail sérieux à ce sujet, alors que tout était à portée de main.

dimanche 16 septembre 2018

Пьер-Октав Брун

Voici un article sur les années 1930 au Café de la Régence pour les russophones.
Merci à Maria pour la traduction de cet article !




Pierre-Octave Brun

Tout d'abord, je souhaite remercier chaleureusement Mme Marie-Hélène Imbaud pour les informations et les photos qu'elle m'a communiquées.

Jusqu'à présent j'avais peu d'informations au sujet du propriétaire du Café de la Régence dans les années 1930 / 1940.
La seule trace que j'avais était mentionnée dans la source suivante :
Tijdschrift van de Nederlandschen schaakbond avril 1933 - Revue néerlandaise citée dans le cahier du CREB sur le Café de la Régence
Le propriétaire apparait avec le nom "O.Brun".

Il y a environ deux semaines, j'ai été contacté par Mme Marie-Hélène Imbaud, qui m'indiquait que Pierre-Octave Brun était l'oncle de son grand-père.
Cette seule information me permet de compléter le prénom de M. Brun, et d'ouvrir sans aucun doute le champ de mes recherches aux archives de Paris.

Après le départ de l'essentiel des joueurs d'échecs à la fin de l'année 1918, le Café de la Régence connait une période d'une dizaine d'années durant lesquelles le jeu d'échecs n'a plus sa place dans ce lieu.
Et petit à petit au début des années 1930, l'association "jeu d'échecs/Café de la Régence" refait surface, jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale.
Sans aucun doute sous l'impulsion d'un nouveau propriétaire, qui n'est autre que Pierre-Octave Brun.

Source BNF - Gallica

Par exemple dans le journal "Le Petit Parisien" du lundi 29 février 1932, il est fait mention d'un "groupement" de joueur d'échecs sous la dénomination de "Régence" :

Source BNF - Gallica

« Le champion du monde Alekhine a disputé hier un tournoi d’échecs de 60 parties contre 300 joueurs.

Les salons du Claridge ont été, hier après-midi, le théâtre d’un sensationnel tournoi d’échecs. 
Le champion du monde Alekhine se mesurait avec trois cents adversaires, groupés par cinq joueurs sur soixante échiquiers. 
Cette rencontre – faut-il le dire ? – attira de nombreux spectateurs qui devaient acquitter d’un droit d’entrée, la recette de la journée étant destinée aux victimes de la guerre.

Au-dessus des tables supportant les échiquiers, des pancartes portaient le nom des groupements représentés : 
Fou du Roi, Cercle Philidor, Palais-Royal, Lutèce, Rive Gauche, Russe, Militaire, Buttes-Chaumont, Régence, Nation, de Rouen, de Hollande, Tennis Club Russe, Échiquier féminin, Légation des États-Unis mexicains, d’autres encore…

La partie commença à 14h30. Celui qu’on a appelé le « Napoléon des échecs » à cause de la rapidité foudroyante de ses décisions, passait entre les tables, s’arrêtait devant un échiquier et, derrière ses lunettes d’écaille, examinait les pièces. 
Le capitaine de l’équipe jouait : quelques secondes plus tard – parfois même aussitôt – Alekhine ripostait puis passait à un autre. 
En un quart d’heure, il faisait le tour des soixante échiquiers, ses adversaires disposant de cet appréciable délai pour préparer un nouveau coup. Le tournoi se poursuivait encore après minuit.  »

Mme Marie-Hélène Imbaud m'a également communiqué plusieurs photos d'objets du Café de la Régence.
Tout d'abord un plat sur lequel on voit la mention "Régence".


Le mot "Régence" est gravé en haut du plat sur la photo.


Et une tasse que l'on peut dater des années 1930 et qui est pour moi un magnifique témoignage du jeu d'échecs au Café de la Régence.








dimanche 8 juillet 2018

Das Café de la Regence in Paris

Dernièrement, j’ai fait l’acquisition d’une gravure allemande représentant le Café de la Régence.
Je l’avais déjà vue sur internet, mais malheureusement à chaque fois elle était de mauvaise qualité.


Celle-ci a été publiée en 1867 dans le journal ou la revue « Die Gartenlaube » avec un texte en vieil allemand. Je remercie tout particulièrement mon amie Lisa De Cohen qui a effectué la traduction de ce texte, dont je publie ici les extraits les plus intéressants.



Le Café de la Régence à Paris

Les joueurs d'échecs forment une société silencieuse qui s'étend sur toute la terre. Comme les loges des francs-maçons, ils ont leurs cercles et leurs clubs pour des réunions régulières dans tous les pays. Les statuts sont discutés et établis, les novices sont recrutées et formées, de chaudes batailles sont livrées et de précieuses lettres de noblesse distribuées. Ce que les penseurs de toutes les nations ont trouvé dans le domaine des soixante-quatre cases a été soigneusement enregistré et préservé, et les volumes de la littérature échiquéenne se comptent par centaines.

L'Espagne et l'Italie ont eu leurs beaux jours; La France, l'Angleterre et l'Allemagne défendent leurs drapeaux avec plus ou moins de succès, mais la Russie montre une dominance de premier ordre.
Cependant, ce n'est pas seulement en Europe que le jeu noble s'est élevé à la hauteur d'une science; Même maintenant, quand nous feuilletons les journaux d'échecs anglais, nous admirons de beaux échantillons de parties, et nous trouvons un formidable champion dans l'Asie lointaine: l'Indien Mocheshunder.

Les victoires de l'Américain Paul Morphy ont fait la une de tous les journaux, et ont suscité de l'intérêt même parmi ceux qui n'avaient jamais montré d’intérêt pour les échecs auparavant. Ces faits trouvent leur explication dans la nature du jeu, comparable à aucun autre. Le jeu d'échecs se réveille et forme certaines des plus belles qualités de l'homme. Sagesse, audace, persévérance, maîtrise de soi et présence d’esprit sont on ne peut plus nécessaires !


(…)

Pour ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas y passer toute une vie, et qui voudraient quand même être de bons joueurs d'échecs, je vais les initier et leur dire, que même sans toutes ces tribulations, ils peuvent prendre beaucoup de plaisir aux échecs et gagner des parties. Chaque chose a deux côtés, et il est très possible que les échecs soient incroyablement faciles à apprendre comme vous le constaterez en lisant ce très joli exemple :

Un joueur d'échecs de ma connaissance, qui aimait taquiner les gens, tomba sur un joueur de Whist qui ne voulait pas jouer aux échecs, car il trouvait le jeu trop difficile pour lui.

« Mais, mon cher Monsieur », répondit le joueur d'échecs sans hésiter, « le jeu de whist est infiniment plus difficile, comme je vais vous le prouver tout de suite. Sans mentionner que vous vous battez contre des ennemis inconnus parce que vous ne connaissez pas les cartes de vos adversaires et ni les vôtres ! Pendant qu’aux échecs vous voyez chaque coup que votre adversaire peut jouer ; comme je l'ai dit, sans mettre ce grand avantage en attaque trop en avant, je tiens à vous rappeler qu'au whist vous avez à maîtriser l'avenir comme le passé : vous devez sans cesse jouez en vous rappelant les cartes déjà jouées ; aux échecs en revanche, seul l’avenir vous intéresse, chaque pièce prise n’existe plus, comme un train déjà parti ; vous n'avez plus besoin d'y penser. Vous n'avez qu'à façonner du présent un avenir aussi favorable que possible. Le jeu devient donc plus facile à chaque coup ! ».

Existe-t-il une meilleure observation pouvant expliquer une chose si intenable ?
Et si je tentais de décrire la vie échiquéenne du Café de la Régence. (…) visitons la scène parisienne des joutes d'échecs. Le Café de la Régence, rue Saint Honoré 161, est situé dans des nouveaux bâtiments presque au même endroit que l'ancien. Depuis sa création, il est le rendez-vous des amoureux et des acteurs de notre jeu. C'est l'un des rares cafés parisiens qui compte un grand nombre d'habitués.



Même les étrangers y deviennent des habitués pendant leur séjour à Paris ; ils regardent les grands joueurs d'échecs et apprennent bientôt à trouver des adversaires de même niveau qu’eux. Les joueurs d'échecs se connaissent rapidement et dirigent leurs pas jusqu'à la rue Saint-Honoré aussi souvent que leur temps le permet, jusqu'à ce qu'ils disparaissent pour laisser leur place à de nouvelles apparitions. - sans laisser de trace, sinon la mémoire de certaines parties brillamment jouées donne aux habitués réguliers, même pour une courte période, du matériel de divertissement.

Mais dans le sentiment de sa propre grandeur, l'éloge n'est que parcimonieux :
« Avez-vous joué avec ce petit polonais ? L’un d'eux demande à son voisin.
- Mais oui ! Il est malin ce monsieur ! C'est déjà une reconnaissance forte donné à très peu.

Les Allemands sont d’un augure favorable où il n'est pas nécessaire de dire : « Pardon Monsieur, je suis allemand ! » Non, chaque fois que je présente un grand joueur d’échecs à un compatriote, ils marmonnent poliment et disent quelque chose à propos d'une nation de penseurs etc., ce qui forme un agréable contraste avec la « Tête-Carrée » et d'autres doux surnoms par lesquels nos amis parisiens aiment nous appeler.

En général, une atmosphère très agréable domine, où de nombreuses personnalités viennent jouer une bonne partie d'échecs, car même à Paris ceci est seulement possible au Café de la Régence. Le comte X entre, commande un parfait et prend de côté un « prince des échecs », appellation en vogue, pour lui demander solennellement de glorifier par sa présence la petite soirée qu'il va organiser.


« Vous y jouerez une partie d'échecs, et je serai ravi de montrer un échantillon de votre merveilleux talent à mes amis. C'est ma plus grande satisfaction de pouvoir vous donner ce triomphe. » À cette occasion, un billet de banque discret, mais pas trop détestable passe du portefeuille du comte à la poche du joueur d'échecs, qui avec une grande agitation, promet d'arriver à l’heure et dîne aujourd'hui au Palais Royal pour 5 francs au lieu des 95 centimes habituels à la Soupe Duval.

Le Café de la Régence se compose de trois pièces : le café proprement dit où jouent les non-fumeurs, l'estaminet, et quelques marches qui mènent dans une salle de billard. En outre, au premier étage se trouve le local de réunion d’un club fermé, guère fréquenté.

Notre illustration montre l’estaminet, où bien que les décorations murales habituelles des cafés y soient absentes, contient les bustes et les noms de nombreux et célèbres joueurs d’échecs. Il est le centre de toute la vie et de l'activité de ce lieu, où les meilleures parties et le plus grands nombre y sont joués. Ici on joue aux échecs tous les jours à partir de 10 heures du matin, à n'importe quel moment de la journée, et jusqu'à minuit. Certains individus prennent à peine le temps de déjeuner et sautent immédiatement sur chaque adversaire potentiel.

Dans cette pièce, vous pouvez toujours voir la table de marbre sur laquelle Bonaparte a joué. Ici se sont assis les huit adversaires de l'Américain Paul Morphy le 27 Septembre 1858 : M. Baucher, Bierwirth, Bornemann, Guibert, Lequesne, Potier, Preti, Seguin, alors que Morphy se trouvait dans la salle de billard. L’issue de cette fameuse séance de jeu à l’aveugle est connue : Morphy a remporté six des huit parties et seuls Lequesne et Guibert ont eu la chance de faire une partie nul. Dix heures furent nécessaires pour cette lutte opiniâtre.


Parmi les spectateurs de cet événement se trouvaient plusieurs célébrités de l’échiquier, tels que Saint-Amant, Laroche N. A., également le duc de Brunswick, un descendant du célèbre « Gustavus Selenus » et Méry, un poète Français également compositeur de chansons populaires. Il a autrefois fois glorifié les combats entre La Bourdonnais et Mac Donnel dans un poème épique.
Le duc de Brunswick, quant à lui, s'était familiarisé avec le jeu à Paris, puisqu'il avait eu de nombreuses consultations avec Harrwitz, le comte Isouard et Casabianca.
Les deux gentilshommes, le duc et le poète, furent invités dans une station thermale sur le Rhin pour une démonstration du jeu d’échecs, et firent l’éloge du jeune Américain.

On joue sur des échiquiers robustes et spacieux qui, une fois pliés, peuvent contenir les figurines ; Celles-ci sont faites de bois travaillé de couleur jaune et noir pour le modèle anglais, les soi-disant pièces d’échecs « Staunton ». Sur les bords surélevés de l’échiquier, chaque joueur dispose à sa droite de trous où chacun indique le nombre de ses victoires par l’insertion d’allumettes, de telle sorte que le spectateur qui vient d’arriver peut immédiatement voir quel joueur a un avantage.

Le spectateur au Café de la Régence mérite également d’être glorifié ! Nous savons qu’il n’est pas facile de lutter contre ses propres pensées bonnes ou mauvaises, à la vue d'une position intéressante, et de préserver toujours la même impartialité, le même calme, et la même dignité.
Il ne donne pas de coups de coude secret au joueur et ne le frappe pas au pied pour l'avertir d'un danger imminent. Seul un étranger de ce lieu pourrait agir autrement, de procéder à des murmures indignés, signe d’indélicatesse, voire de rencontrer le regard des joueurs via un clin d’œil.

(…) au Café de la Régence on joue généralement pour de l'argent, le plus souvent la partie à 50 centimes, ou à 1 franc, mais aussi à des enjeux beaucoup plus élevés. En outre, le perdant paie les « frais de table » qui sont de 4 centimes pour l'hôte, et sont à renouveler quand un joueur change d’adversaire.



En jouant de l'argent, le besoin est apparu d’égaliser les forces entre les plus forts et les plus faibles.  Quatre classes ont vu le jour, dont les représentants jouent entre eux avec des forces égales. Par contre, quand un joueur mieux classé rencontre un joueur de niveau inférieur, selon sa classe il doit donner un avantage. Les avantages possibles selon les écarts de classe : Pion et trait, Pion et deux traits, Cavalier (ou Fou) et Tour.
Au café de la Régence, les individualités exceptionnelles sont encore plus fortes qu’auparavant pour les joueurs de premier ordre. Ainsi, après la mort Kieseritzky (Lionel Kieseritzky 1805 en Livonie – 1853 à Paris), Daniel Harrwitz fut intronisé et resta un certain temps invaincu dans cette place forte, jusqu’à la fin de son autocratie avec l’arrivée de Morphy, puis la reprise du sceptre par Kolisch etc.

Les joueurs du plus haut rang ont gagné leur place d'honneur dans d'innombrables parties depuis plusieurs années, et nous retrouvons ici les noms bien connus de MM. Laroche, Arnous de Rivière, Journoud, Lecrivain, A. Delannoy, Budzinsky, François Charles Devinck. Les joueurs de second rang peuvent être dénombrés, et viennent ensuite les légions des classes inférieures anonymes.

C’est seulement au travers de parties intéressées qu’il a été possible de classer exactement les joueurs. Car même si quelqu’un peut se placer dans n'importe quelle catégorie, il prend soin de ne pas positionner trop haut ses compétences, comme il peut l’apprendre à ses dépens lors d’une défaite. Une deuxième bonne méthode est un jeu régulier et strict. Il faut bien réfléchir avant de jouer une pièce, dire systématiquement « pièce touchée - pièce jouée ! » et bannir la reprise enfantine des coups une fois pour toutes.

Intéresser chaque partie d’échecs peut être recommandé (à condition bien sûr que l’argent ne joue pas un rôle excessif), car malheureusement dans notre chère Allemagne les abus des « trois mots autorisés » durant les parties, les « reprises de coups » prospèrent et ainsi même les meilleures parties se jouent trop en dilettante.



La seule mauvaise impression un peu trop visible au Café de la Régence, mais pas à craindre pour les normes allemandes, est la présence de nombreux spécimens de - comment dirai-je ? - chevaliers prédateurs, qui comme des araignées guettant leur proie, attendent les nouveaux venus à qui ils peuvent prendre quelques francs.
Ce sont les joueurs d'échecs généralement chevronnés (mais à peine de la deuxième classe) qui se « précipitent comme des chiens », choisissent eux-mêmes leurs adversaires, et ne perdent pas facilement un match ;
Mais cela arrive parfois quand même, mais ils se consolent facilement et abandonnent la partie dès qu'ils reconnaissent leur position comme désespérée - parce que le temps c’est de l'argent - pour remettre, à la vitesse de la pensée, les pièces en place pour une nouvelle partie. Ils sont beaucoup plus aimables, si ces dernières peuvent leur offrir des victoires rapides sur leurs adversaires, tout en admirant et en reconnaissant leur ingéniosité, enchainant les parties les unes après les autres, à leur propre bénéfice. Ils font parfois de longues pauses, et pour les remplir ils jouent une partie de billard ou de dominos auxquelles ils ont la même virtuosité. Les tournois annuels ont un grand nombre de participants, car le système d'équilibrage des classes offre des opportunités favorables aux plus faibles ; d'autre part, les premières classes s'excluent souvent mutuellement, ce qui réduit considérablement l'intérêt de ces compétitions.

Il est frappant de constater que dans un environnement si vivant pour les échecs, la tentative de maintenir en permanence un journal d'échecs en France semble impossible ; Car, de même que Le Palamède et La Régence ont péri, de même la tentative de M. Journoud a échoué. Pourtant la Nouvelle Régence était très bien rédigée avec d’excellents contributeurs, mais sur une plus courte période que ses prédécesseurs. Depuis le 1er Octobre 1864 un nouveau magazine d'échecs a fait son apparition : Le Palamède Français, mais celui-ci traite en même temps d’autres jeux tels que le whist, le billard, etc.

Cela prouve encore une fois de plus que la centralisation française met tout son poids sur ce qui brille, mais trompe sur le véritable état du pays par son apparence imposante. En ce qui concerne les échecs, le Café de la Régence - France, comme on l'appelle généralement, signifie que Paris est la France.

Portons ensuite un regard comparatif sur l'Allemagne. Nous trouvons un intérêt pour le jeu d'échecs à un degré beaucoup plus grand grâce à une diffusion jusqu'aux coins les plus reculés du pays. Ce qui est confirmé par le Schachzeitung, publié en Allemagne depuis plusieurs années, et même, une première depuis 1843, le Leipzig Illustrirte Zeitung qui offre chaque semaine à ses lecteurs une partie d'échecs. Depuis, d'autres journaux ont suivi leur exemple. Ce qui nous manque, c’est juste un point culminant comme le Café de la Régence, dont l'aura est renforcée par la richesse de ses souvenirs historiques.


dimanche 3 juin 2018

Eugène Chatard

Le précédent article était consacré à Jules Arnous de Rivière et il était question brièvement du joueur d'échecs parisien Eugène Chatard.
Il existe peu d'information à son sujet. Quelques parties ont été publiées dans la Stratégie, ce qui permet de se rendre compte de son style particulier, toujours à la recherche de l'originalité dans les ouvertures.

Voici l'article nécrologique concernant Eugène Chatard paru dans La Stratégie en septembre 1924


Nous avons aussi la douleur d'annoncer la mort de l'un de nos bons amis Eugène Chatard, décédé le 15 septembre à La Varenne (Seine), à l'âge de 74 ans.
Joueur de première force, il était connu de tous les amateurs parisiens pour sa tactique audacieuse et inventive, puis par son souci de combattre les développements classiques qu'il appelait ironiquement la routine.
Plusieurs de ses hardiesses ont été par la suite mises en pratique et non sans succès, notamment :

Le Gambit Chatard : 1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?


Une variante du Gambit Blackmar : 1.d4 d5 2.e4 dxe4 3.c4!?


puis cette dernière dans la Partie Française : 1.e4 e6 2.d4 d5 3.Cc3 Cf6 4.Fg5 Fe7 5.e5 Cfd7 6.h4!? dont la controverse n'est pas épuisée.


Durant ses trente années de pratique dans les différents centres parisiens, il obtint quelques succès dans les luttes officielles et de très nombreuses victoires en des combats particuliers.
D'une aménité parfaite, même dans la défaite, il avait su gagner l'amitié de tous et certainement sa perte sera vivement déplorée de tous les joueurs parisiens. 

La postérité à retenu le coup 6.h4!?, et la variante s'appelle de nos jour "le gambit Alekhine-Chatard".

Au sujet du coup 6.h4!? dans la Partie Française, Jules Arnous de Rivière indique dans "L'Echo de Paris" du 15 juillet 1901 :
"(...) Il se présente un nouveau coup P4TR (h4), imaginé récemment par M.Chatard; coup plus ingénieux que correct, amenant des positions intéressantes."

Dans son livre "Deux cents parties d'échecs" Alekhine met un point d'exclamation au coup 6.h4! en commantant la partie Alekhine/Fahrni - Mannheim 1914, et il précise :

"Ce coup énergétique a été essayé depuis de longues années dans de nombreuses parties légères par l’amateur français Chatard. Le maître viennois A. Albin l’a aussi adopté dans deux parties vers 1900. Mais c’est dans la partie ci-jointe que le coup 6 h2-h4 a obtenu sa consécration internationale."

Jules Arnous de Rivière

En feuilletant le très bon livre "Les échecs spectaculaires" (Aldo Haïk / Carlos Fornasari - Chez Payot), je suis tombé sur un article de Gustave Lazard paru originellement en janvier 1947 dans le "Bulletin ouvrier des échecs".


Cet article décrit quelques anecdotes au sujet de Jules Arnous de Rivière, véritable "pilier" du café de la Régence au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle.

Je vous invite à consulter la biographie que lui consacre Dominique Thimognier sur son site d'utilité publique et historique Héritage des Échecs Français.

L'article de Wikipedia à son sujet ainsi qu'un article du cercle d'échecs de Nantes (document pdf), apportent d'autres précisions sur Jules Arnous de Rivière.

Voici donc cet article de Gustave Lazard :

(…) J’avais vingt-cinq ans et il était septuagénaire à l’époque où je le connus. Admirablement conservé, ce superbe vieillard n’affectait point avec les moins de trente ans les manières condescendantes que son grand âge et son talent eussent autorisées. Il se liait volontiers et , homme du monde, fin causeur, sa conversation était hautement intéressante.

Nantais d’origine, né en 1830, toute sa vie s’écoula presque exclusivement à Paris et notamment au café de la Régence où je le voyais ordinairement.

Avec Philidor, Légal, La Bourdonnais, Deschapelles et Saint-Amant, il complète la demi-douzaine des grands maîtres français vraiment dignes de ce titre.

Il lutta notamment avec Morphy et sur un ensemble de vingt-six parties s’assura six victoires et deux nullités. Résultat remarquable contre le « surhomme » de l’échiquier. L’une de ces victoires comportant une finale Tour contre Tour avec cinq pions de part et d’autre est restée classique (…)

Paul Morphy (à gauche) contre Jules Arnous de Rivière - 1858

(…) Mais Arnous de Rivière n’était pas seulement un virtuose de l’échiquier. Les dames, les dominos, le billard – je l’ai vu faire des séries de trente carambolages – se partageaient également ses faveurs et il publia divers traités consacrés à ce jeu et même à la roulette et au trente-et-quarante.

Je me rappelle qu’il tenta d’introduire en France pour le compte d’une firme américaine un jeu nouveau, le « salta » qui se pratiquait sur un damier avec des pions alternativement bleus et rouges décorés de soleils, de lunes et d’étoiles mais qui n’obtint aucun succès auprès des joueurs d’échecs.

Plateau de jeu du "salta"

Très spirituel, primesautier, ses répliques abondaient en mots à l’emporte-pièce. Coiffé en hiver d’un bonnet d’astrakan je le voyais arriver à la Régence accompagné le plus souvent d’une jeune et jolie personne qui le couvait tendrement du regard. Le maître, de son côté, l’entourait de prévenances et l’appelait affectueusement : Ma fille.

Un intime déclara certain soir à Arnous de Rivière, en désignant du geste la gracieuse accompagnatrice : - Veinard ! Avec tes poils blancs et ton soixante-dixième anniversaire… Le maître répliqua avec le sourire habituel dont il marquait ses boutades : - Je suis comme le poireau, mon ami,. La tête est blanche mais le reste est vert.

Jules Arnous de Rivière et son fameux bonnet d'astrakan.

Un provincial de passage à la Régence et qui se croyait d’une certaine force aux échecs fut mis en rapport avec Arnous de Rivière et sollicita l’honneur de faire quelques parties avec le vétéran. Celui-ci acquiesça et gagna sans grand effort les deux ou trois parties disputées contre cet amateur dont les talents plutôt modestes s’aggravaient d’une excessive lenteur.
- Eh bien, maître, risqua notre homme à l’heure de prendre congé, que pensez-vous de mon jeu ?
De Rivière lui déclara gentiment, avec un fin sourire :
- Je le trouve, mon ami, plus long que large.

Un autre jour je trouvai le vieux lutteur aux prises avec un de mes camarades et remarquant combien le développement de ce dernier laissait à désirer, je risquai :
- Mais pourquoi ne sortez-vous pas vos pièces ?
Ce fut Arnous de Rivière qui me répondit :
- il a raison. Quand il les sort, je les lui prends.

Mais c’étaient les inénarrables duels entre le maître et un excellent amateur Eugène Chatard, qui me procuraient le plus de plaisir. Très fier d’avoir imaginé un gambit assez astucieux, le « Gambit Chatard » (1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.g3!?), il disputa à de Rivière de très nombreuses parties sur ce thème, et le plus souvent, les perdaient, non pas tant en raison d’une infériorité de ce gambit que de la supériorité très nette du jeu du vétéran.

La position du gambit Chatard dont il est question dans l'article.
Je n'ai trouvé aucun partie avec cette variante dans la méga database 2017 de la société Chessbase.
Mais je ne vous la conseille pas trop :-)

Mais Chatard, têtu, persévérait, croyait dur comme fer à l’excellence de sa trouvaille et dès qu’il apercevait son adversaire habituel :
- Je vous joue mon gambit.
- Je vous ai déjà prouvé qu’il ne vaut rien.
- Quarante sous ! Je vous joue quarante sous !
- Vous avez fait un héritage ?
Chatard s’entêtait :
- Quarante sous ! Vous avez peur ?

L’autre pointant de l’index vers son pectoral gauche orné du ruban de la médaille militaire, récompense de sa courageuse conduite pendant le siège de Paris, déclara, comique, avec les accents solennels du héros de Corneille :
- Tout autre que Chatard l’éprouverait sur l’heure.
- Alors, quarante sous ?
- Allons-y.
Aussitôt la galerie se groupait autour des antagonistes, bien moins pour assister à de belles variantes que pour jouir des provocations de l’un, et des répliques placides et ironiques de l’autre.

Parfois Chatard, excité, plaquait d’un coup sec sur l’échiquier, la pièce qu’il déplaçait.
- Mon fils, sachez que l’énergie dans l’exécution ne supplée pas à la faiblesse de la conception.

Un jour la nouvelle se répandit à la Régence que Arnous de Rivière – il avait alors 76 ans – était à l’agonie. Il demeurait rue Radziwill, tout près du café, de sorte que l’on délégua aussitôt un de ses vieux amis – Davril – auprès du mourant.
Celui-ci n’avait plus que le souffle. Davril s‘assit en silence auprès du lit du moribond. Au bout d’un moment, sur un signe il s’approcha tout près d’Arnous de Rivière qui lui murmura à l’oreille d’une voix imperceptible qui sentait déjà l’Au-Delà :
- Le gambit Chatard ne vaut rien.
Puis paisible, il s’éteignit.