Le 28 février 1884, à la une (!) du journal "Le Petit Parisien" apparaît un événement exceptionnel :
« (…) Hier mardi, a commencé le grand combat entre le « club d’échecs » de Vienne et le « cercle d’échecs » de Paris. L’enjeu est de 2 000 francs. Deux parties sont jouées simultanément. Chaque coup sera envoyé télégraphiquement et confirmé par lettre chargée. J’entends dire par quelques enthousiastes que l’Europe entière a les yeux sur cette lutte homérique et qu’elle en attend anxieusement les résultats. (…) »
Evènement exceptionnel pour son intérêt sportif, mais également sur les conséquences qu'il va engendrer. En fait ce qui commence de façon bien innocente, avec ce défi par correspondance, va empoisonner le jeu d’échecs en France pour une bonne quinzaine d’années et provoquer une scission durable parmi les plus forts joueurs français.
Il est raisonnable de penser qu’une fédération de joueurs d’échecs français aurait vu le jour en cette fin du XIXe siècle, sans les événements regrettables qui vont se dérouler lors de ce match par correspondance.
La Stratégie - Février 1884 - annonce également le match avec plus de détails. L'enjeu de 2000 francs est à rapprocher de quelques chiffres intéressants : le salaire mensuel moyen d'un employé / ouvrier à Paris à l'époque est d'environ 150 francs. 150 francs correspondent également aux droits d'entrée du Cercle des Échecs de Paris (10 rue du Beaujolais, au Palais-Royal, à quelques centaines de mètres du Café de la Régence).
« Nous avons le plaisir d’annoncer que le Club d’Échecs de Vienne a adressé au Cercle des Échecs de Paris un défi pour une lutte par correspondance, laquelle a été immédiatement acceptée. Les principales clauses du règlement qui a été adopté, sont : Enjeu, 2 000 francs de chaque côté. Un coup tous les quatre jours ; chaque camp pourra utiliser le temps économisé sur les coups déjà joués, mais cependant la limite extrême entre la réception du coup adverse et la réponse ne pourra excéder sept jours.
Les coups seront envoyés télégraphiquement et confirmés par lettre chargée (NDA - équivalent d'une lettre recommandée de nos jours). Le délai de quatre jours commencera à la réception de la dépêche télégraphique ; si toutefois il y a contradiction entre la dépêche et la lettre, la dernière seule sera considérée authentique et le délai courra du moment de sa réception.
Chaque Club supportera les frais de sa correspondance. Deux parties seront jouées simultanément. Une suspension de deux mois, pour les vacances, aura lieu du 15 juillet au 15 septembre. Les parties de Paris seront conduites par MM. Arnous de Rivière, Chamier, Clerc et Rosenthal. Celles de Vienne par MM. Le prof. Brentano, Englisch, B. Fleissig, Dr Fleissig, Dr Kleeber, Dr Meitner, J. Schwarz et Max Weiss. – MM. A. Csank et le baron Kolisch pourront être consultés. (…) »
Voici les joueurs d'échecs du comité de Paris :
Samuel Rosenthal (curieusement appelé "Emil" sur la photo) - Cleveland Public Library
Photographie non datée, mais peut être de mai 1880, date à laquelle il joue à Londres un match contre Zukertort.
Rosenthal remporte en 1880 le 1er tournoi national, organisé par le Cercle des Échecs de Paris et qui décerne le titre de "Champion Français". Samuel Rosenthal sera le plus fort joueur français de la fin du XIXème siècle jusqu'à l'arrivée de David Janowski à Paris.
Edward Chamier (voir le dessin global un peu plus bas), identifié sur le site de Dominique Thimognier "Héritage des Échecs Français". Chamier remporte le 2ème tournoi national en 1881.
Au premier plan Jules Arnous de Rivière (suivi de Samuel Rosenthal). Il s'agit d'un extrait d'une gravure intitulée "les 16 meilleurs joueurs d'échecs au Monde" et publié le 17 juillet 1886 dans le journal Britannique "The Graphic". Jules Arnous de Rivière, et son célèbre bonnet d'astrakan, fut une figure incontournable des échecs en France de la seconde moitié du XIXème siècle.
Jules Arnous de Rivière en 1904.
Le quatrième joueur Français est Albert Clerc (source Cleveland Public Library - image également mis en ligne sur le site Héritage des Échecs Français - La revue illustrée 1881). Albert Clerc remporte le 3ème et dernier "Tournoi national" en 1883. Magistrat, il est un ami personnel du Président de la République de l'époque, Jules Grévy (également joueur d'échecs ayant fréquenté le Café de la Régence).
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Le match se déroule tranquillement et passionne les amateurs du jeu d’échecs.
« (…) le Café de la Régence a toujours l’animation de ses meilleurs jours et même en ce moment nous remarquons la présence de beaucoup d’amateurs étrangers. Parmi ceux-ci nous citerons seulement le professeur Brentano, bien connu dans le monde des échecs par les savantes analyses qu’il a publiées dans la Deutsche Schachzeitung et l’un des champions de Vienne dans la grande lutte par correspondance engagée avec Paris. (…) »
La Stratégie - Mars 1884
Le dessin dont je parle un peu plus haut au sujet d'Edward Chamier. Il se trouve sur le site de la BNF où il est indiqué de façon erronée "Match téléphonique (NDA - en fait télégraphique) entre Paris et Vienne. Joueurs du café de la Régence". Dessin de Motty, 1884.
Soudain, juste avant la pause estivale intervient un incident qui met en évidence la rivalité entre les joueurs français (La Stratégie 1884) :
« Le 15 septembre dernier trois des joueurs du camp de Paris ont donné leur démission, ce sont : MM. Arnous de Rivière, Chamier et Clerc. Considérant comme un devoir de la presse, et ce devoir est religieusement observé par tous les journaux étrangers, de s’abstenir de tous commentaires ou appréciations pendant le cours d’une lutte comme celle engagée entre Paris et Vienne, nous ne pourrons faire connaitre les causes de la retraite de ces trois amateurs que lorsque les parties seront terminées.
Nous enregistrons donc simplement l’incident ; nous ajouterons que le Comité du Cercle des Échecs de Paris, dans une séance tenue le 8 octobre, séance qui a été retardée par l’absence à Paris de plusieurs membres, a placé la continuation des parties sous la direction de M. Rosenthal qui a pour collaborateur tous les plus forts joueurs du Cercle des Échecs de Paris.
Nos lecteurs, quelque légitime que soit leur curiosité, comprendront et approuveront notre réserve ; ils peuvent être certains qu’aussitôt que nous pourrons le faire sans inconvénient, nous exposerons les faits afin qu’ils puissent faire eux-mêmes faire part de la responsabilité de chacun. (...) »
Quelques numéros plus tard, La Stratégie explique la raison de l'éclatement de l'équipe parisienne :
« Dans la lutte par correspondance avec Vienne, les échanges qui viennent d’avoir lieu dans la partie de Paris, ayant complètement modifié la position, il n’y a plus, croyons nous, aucun inconvénient à satisfaire la curiosité de nos lecteurs en leur faisant connaitre la cause de la retraite de MM. Arnous de Rivière, Chamier et Clerc.
Le 17 ou 18 juillet dernier, au moment de la suspension convenue de deux mois, M. Rosenthal ayant à s’absenter de Paris remit à ses collègues du comité une analyse dans laquelle il proposait le coup 18.D.5TR (18.Dh5), lequel, dans sa pensée donnait un avantage évident. Ne prévoyant aucune objection, M. Rosenthal nous indiqua ce coup comme certain ; on se rappelle que nous l’avons publié dans notre numéro de juillet et que nous avons dû faire une rectification le mois suivant.
Position de la partie Paris-Vienne avant le fameux 18ème coup des blancs.
Après son départ, les trois membres du comité restés à Paris se réunirent pour discuter ; plusieurs dépêches furent échangées entre eux et M. Rosenthal au sujet de diverses observations relatives à son coup et sur 18.Roq. TD (0-0-0) qui fut proposé, mais aucune mention n’a été faite du coup finalement adopté 18.F.6R (18.Fe6), lequel amena de TRÈS VIVES protestations de la part de M. Rosenthal aussitôt que l’envoi de ce coup lui a été notifié par M. le secrétaire du cercle.
Incontestablement les trois joueurs restés à Paris, formant la majorité du comité, avaient le droit d’adopter un autre coup que celui indiqué par M. Rosenthal, mais ont-ils eu raison de ne pas prendre préalablement son avis ? (À cet égard, la responsabilité des trois membres n’est pas égale, car M. Arnous de Rivière avait accepté, de MM. Chamier et Clerc, environ 18 heures avant l’envoi du coup à Vienne, la mission de prévenir télégraphiquement leur collègue. Cette dépêche n’a pas été envoyée et c’est, en fait, la cause première de la regrettable scission des joueurs de Paris).
Nous présumons, nous n’avons reçu aucune communication officielle à ce sujet, que la commission du cercle a résolu cette question négativement, car elle a décidé qu’à l’avenir un de ses membres, avec pouvoir déterminé, serait délégué pour assister aux délibérations des joueurs. Cette mesure n’ayant pas été acceptée, MM. Arnous de Rivière, Chamier et Clerc ont donné leur démission, et comme nous l’avons dit le mois dernier, la continuation de la lutte a été placée sous la direction de M. Rosenthal qui a pour collaborateur tous les plus forts joueurs du cercle.
Quant à la valeur du coup 18.F.6R (18.Fe6), l’opinion de M. Rosenthal se trouve malheureusement confirmée, MM. Hoffer et Zukertort, dont on ne peut suspecter la compétence et l’impartialité blâment ce coup en termes d’une grande sévérité dans le Chess Monthly de ce mois.
(...) »
L’affaire semble suffisamment grave pour être relatée dans la presse parisienne. Le journal Le Gaulois nous donne des informations intéressantes sur la suite de cette affaire, même si l’article est placé sur le ton de l’ironie.
Source Gallica
Le Gaulois - 4 novembre 1884
« Un beau duel
Paris contre Vienne ! Englisch contre Rosenthal ! Duel des titans de l’échiquier ! Qui l’emportera ? Le monde de l’échiquier halète : avouez qu’il y a de quoi. La partie dure depuis le mois de mars, c’est-à-dire depuis huit mois, et on a échangé au plus vingt coups : c’est grotesque. Vers la fin de 1885 elle sera peut-être terminée, à moins qu’un des deux joueurs ne vienne à mourir dans l’intervalle.
J’aime à croire qu’avant de se lancer dans une partie pareille ces messieurs ont fait leur testament. On ne sait pas ce qui peut arriver. Rosenthal, qui est dans le camp français, se rend, ces temps derniers, à Trouville, d’où il envoie par télégraphe, son coup à ses collègues du Cercle de Paris, qui sont engagés dans le match avec lui. Ces messieurs n’ont sans doute pas beaucoup goûté le coup de Rosenthal. Car ils en ont joué un autre de leur façon. Là-dessus, fureur de Rosenthal. On a osé ne pas jouer un coup que sa cervelle avait conçu !
Et la terre ne s’est pas entr’ouverte pour engloutir les sacrilèges ! Vous pensez s’il a flanqué leur paquet à ces téméraires. C’est tout juste si l’on n’a pas échangé des coups de canne. Rosenthal a dit un mot si raide à ses collègues, que l’un d’eux, M. Clerc, conseiller à la cour de Paris, parlait déjà de le faire expulser de France.
Tout ce scandale pour un pion qu’après deux semaines de réflexion on a poussé à droite plutôt qu’à gauche ! Pourquoi diable ces messieurs n’ont-ils pas apporté la même lenteur à se mettre en colère ? Mais, bast ! ç’a été bien tôt fait : leur sang n’a fait qu’un tour. Les voilà démissionnant, démissionnant. L’irascible M. Clerc, M. Chamier, M. Arnous de Rivière, qui ont la prétention d’être, chacun d’eux, aussi forts aux échecs que Rosenthal, et plus forts tous ensemble, se retirent et laissent celui-ci seul en face de ses adversaires viennois. Rosenthal continuerait bien la lutte, mais il a compté sans Englisch. Englisch est modeste comme Rosenthal.
À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Dit-il, et il dépose à son tour son armure. C’est fini. Adieu les brillantes passes d’armes de cet émouvant tournoi ! Les choses ne peuvent pourtant pas en rester là. Quels nouveaux chevaliers vont entrer en lice ? Dieux bons, sauvez l’échiquier en péril ! (…)
Qui l’emportera de Vienne ou Paris ? Vienne ? Paris ? On se passionne, on crie à tue-tête, et tous ces bruits nous arrivent dans les oreilles sans que nous ne voyions rien autour de nous. C’est Lilliput dans Paris, une goutte d’eau dans la mer, et, si nous avons pu assister au drame qui agite ce petit monde,
c’est bien, ma foi, grâce au fameux microscope d’invention nouvelle, qui grossit un million de fois les objets. »
Un an plus tard, une fois le match terminé, on apprend par la presse que Rosenthal a quand même eu peur des menaces d'Albert Clerc qui ont pris des proportions étonnantes. Rosenthal (Polonais d'origine) est tout simplement menacé d'expulsion de la France.
Le Gaulois - 7 novembre 1885
Source Gallica
« Cette semaine a pris fin le grand match d’échecs, engagé depuis un an et demi environ entre le cercle des Échecs de Paris – ne pas confondre avec la Régence – et le cercle des Échecs de Vienne. Deux parties étaient jouées simultanément. (...) ; tous les coups étaient échangés par dépêche, puis confirmés par lettre chargée.
(…) M. Albert de Rotschild, président du cercle de Vienne, vient d’écrire au général marquis d’Andigné, président du cercle de Paris, pour lui proposer de cesser la lutte, une des deux parties étant certainement gagnée par Paris et l’autre par Vienne. Paris a accepté cette proposition, et le combat finit faute de combattants. La partie de Paris était dirigée par M. Rosenthal, assisté des principaux joueurs du cercle.
Au début, on avait adjoint à M. Rosenthal une commission de plusieurs membres, parmi lesquels se trouvait un magistrat, grand ami de M. Grévy. Ce magistrat pourrait, s’il le voulait, rédiger un petit traité fort instructif, intitulé « De l’influence de l’art des échecs sur l’avancement des magistrats, ou itinéraire de Paris à Besançon ».
Ledit magistrat est l’inventeur d’un certain coup qui a fait perdre, au cercle de Paris, une des deux parties engagées, et précisément celle qui s’annonçait le mieux. Sans cette gaffe, Paris gagnait les deux parties et le match. À la suite de l’envoi du coup fatal, grand tapage dans le Landerneau des échecs. Rosenthal proteste énergiquement ; le cercle lui donne raison et blâme le coup adopté par la majorité de la commission. Là-dessus, démission de l’ami du président de la République, démission de messieurs de la commission qui l’avait appuyé, cris, tapage, tempête dans un verre d’eau.
Mais, où la chose devint comique, c’est quand le magistrat, ami de Grévy, a publiquement annoncé qu’il allait faire expulser de France M. Rosenthal, Polonais d’origine, parce qu’il avait eu le mauvais goût de qualifier durement le coup qui avait pour père l’alter ego de notre illustre président.
J’ai l’air d’inventer, mais j’invente si peu, qu’un grand banquier, fort influent dans les conseils de notre république athénienne, a dû conduire Rosenthal chez un ministre et solliciter de lui l’assurance qu’on laisserait en paix le malheureux professeur d’échecs. Au fait, c’est peut-être pour des raisons du même genre que M. de Bismarck expulse les Polonais du territoire prussien ? Chi lo sa ? (NDA - Locution italienne – Qui le sait ?)
Paul Roche »
Suite à cet incident, Samuel Rosenthal ne remettra plus jamais les pieds au Café de la Régence qui devient alors le fief de Jules Arnous de Rivière et d’Albert Clerc. Les joueurs d’échecs Français les plus influents de l’époque se déchirent. De par leur position professionnelle ou bien leur réputation dans la bonne société parisienne cet éparpillement des moyens va nuire au jeu d’échecs qui n’a pas besoin de cela.
« (…) Avec M. de Rivière, je n’eus que de longues conversations dont le principal sujet était Rosenthal. Comme M. de Rivière était un des hommes les plus captivants et les plus spirituels que j’aie connus, on peut penser que Rosenthal passait de durs moments. J’en parlerai plus tard. (…) »
Cité dans le Vingt-Deuxième Cahier de l’Échiquier Français (volume 2) – Mémoires d’échecs par Alphonse Goetz – Ce texte, écrit peu avant son décès en 1934, reste inachevé. Sauf si Alphonse Goetz les a écrits quelque part, nous n’aurons donc probablement jamais les commentaires d’Arnous de Rivière au sujet de Rosenthal.
« (…) M. Rosenthal, nous racontait que pendant le fameux match qu’il soutint contre Vienne par télégraphe, en 1884-1885, il avait une semaine pour combiner un de ses coups ; il pensait à ce coup pendant toute la journée, non seulement devant l’échiquier, mais à table, dans la rue, en voiture, et c’est sans voir qu’il a trouvé ses combinaisons les plus profondes. »
Psychologie des grands calculateurs et joueurs d’échecs – Paris 1894 - Alfred Binet
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Voici les deux parties commentées par Samuel Rosenthal. Pour la partie "Paris-Vienne" publiée dans La Stratégie je n'ai pas indiqué toutes les analyses fleuves dont Rosenthal s'était fait la spécialité.
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