jeudi 5 novembre 2026

Le Café de la Régence sous la Terreur : quand Brutus remplaça la Régence !

Une découverte majeure pour l'histoire du Café de la Régence 
 
Le Café de la Régence, haut lieu du jeu d'échecs parisien pendant plus de deux siècles, a connu bien des transformations au cours de son histoire. Mais saviez-vous qu'en pleine Révolution française, il avait abandonné son nom pour devenir le Café de Brutus ?

Ce changement de nom, parfaitement dans l'esprit de l'époque, a presque disparu de l'histoire du célèbre établissement. Pourtant, plusieurs documents de 1793 permettent aujourd'hui de reconstituer cet épisode méconnu.
 
L'enquête réserve quelques surprises : une petite annonce datant de la Terreur, un tenancier convoqué devant un comité révolutionnaire, un personnage qui deviendra vraisemblablement son successeur, un roman russe du XXe siècle et même une étonnante erreur sur Wikipédia.
 
1793 : la Régence n'est plus à la mode !
 
Nous sommes en 1793. La Révolution française est entrée dans sa période la plus radicale. La monarchie a été abolie en septembre 1792, Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier 1793 et la République cherche à effacer les symboles de l'Ancien Régime. Les noms des rues, des places et des établissements se transforment. Le Palais-Royal, situé en face du Café de la Régence, devient le Palais-Égalité.
 
Dans ce contexte, le nom de « Régence », qui rappelle directement le pouvoir monarchique, n'est évidemment plus très approprié. L'établissement adopte alors celui de Café de Brutus. Mais pourquoi Brutus ? Que pouvait bien représenter ce personnage romain pour les révolutionnaires français ? 
 
Brutus, un héros de la Révolution française
 
Pour comprendre ce choix, il faut remonter à l'histoire de la Rome antique. Deux personnages célèbres portent le nom de Brutus, et tous deux sont devenus des symboles de la lutte contre la tyrannie.
 
Le premier est Lucius Junius Brutus, qui aurait vécu au VIe siècle avant notre ère. Selon la tradition romaine, il participe, en 509 av. J.-C., au renversement du dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe, et à l'établissement de la République romaine. Mais ce personnage est également connu pour un épisode particulièrement cruel. Ses deux fils ayant participé à une conspiration visant à rétablir la monarchie, il les fait condamner à mort.

Lucius Junius Brutus devient ainsi le symbole du citoyen qui place les intérêts de la République au-dessus de tout, y compris de ses propres sentiments familiaux.

Le second personnage est Marcus Junius Brutus (85-42 av. J.-C.), beaucoup plus connu de nos jours puisqu'il participa à l'assassinat de Jules César, le 15 mars 44 av. J.-C. Pour les révolutionnaires français, il représente le tyrannicide, autrement dit l'élimination d'un dirigeant considéré comme un tyran.
 
Les deux personnages sont fréquemment associés dans l'imaginaire révolutionnaire. Ils incarnent le refus du despotisme, la défense de la liberté et, surtout, une conception particulièrement exigeante de la vertu républicaine.
 
Plus remarquable encore, en 1789, le peintre Jacques-Louis David présente au Salon son célèbre tableau Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, aujourd'hui conservé au musée du Louvre. Le tableau représente Lucius Junius Brutus, assis dans l'ombre, tandis que l'on ramène les corps de ses deux fils exécutés. À droite, les femmes de la famille expriment leur désespoir.
 

 Jacques-Louis David, Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, 1789, musée du Louvre. 
 
L'œuvre possède une histoire assez extraordinaire : il s'agit à l'origine d'une commande royale de Louis XVI ! David avait toutefois modifié le sujet initial pour choisir celui de Brutus. Exposé quelques semaines après la prise de la Bastille, le tableau acquiert une dimension politique que ses commanditaires n'avaient certainement pas envisagée.

Brutus devient une véritable figure tutélaire de la Révolution. Son nom est donné à des enfants, des rues, des communes et des établissements. Des bustes à son effigie sont exposés dans les lieux publics. Sous la Terreur, cette référence prend une signification particulière : la République doit être défendue avec une rigueur absolue, quitte à sacrifier les intérêts particuliers.

Le choix du nom de Brutus pour remplacer celui de Régence prend donc tout son sens. On peut y voir un hommage à la République et une volonté d'effacer une appellation rappelant la monarchie. Dans le climat politique de 1793, adopter une dénomination aussi irréprochablement révolutionnaire pouvait également constituer une précaution judicieuse.

J'ignore cependant qui a pris cette décision, et à quelle date exacte.

Alexandre Tuetey, un historien auquel nous devons beaucoup
 
C'est ici qu'il faut rendre hommage à un historien aujourd'hui relativement méconnu : Alexandre Tuetey (1842-1918). Entre 1890 et 1914, Tuetey publie une œuvre monumentale en onze volumes : le Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française.
 
Il ne s'agit pas d'une histoire narrative de la Révolution, mais d'un gigantesque inventaire analytique de documents d'archives. Tuetey y rassemble et analyse des milliers de pièces provenant de différentes institutions. Il en donne les dates, résume le contenu et indique les références permettant de retrouver les originaux.
 
Il est difficile aujourd'hui, à l'heure des catalogues informatisés et des archives numérisées, d'imaginer l'ampleur d'un tel travail.
 
Cette entreprise représente des années de dépouillement méthodique. Plus d'un siècle après sa publication, elle demeure un outil de recherche d'une valeur exceptionnelle pour les historiens.

J'ai pu personnellement en mesurer l'importance au cours de mes recherches sur le Café de la Régence.
C'est en effet dans le tome X, publié en 1912, que se trouvent deux notices particulièrement intéressantes.
La première, n° 745 (pages 140-141), concerne une délibération du 13 novembre 1793 (23 brumaire an II).

La seconde, n° 763 (page 145), concerne une comparution devant un comité révolutionnaire le 15 novembre 1793 (25 brumaire an II).

Toutes deux mentionnent le Café de Brutus. Grâce aux indications extrêmement précises de Tuetey, j'ai pu retrouver les documents originaux aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, le 4 novembre 2026, sous la cote BB/3/81/A. Et les manuscrits sont parfaitement explicites.
 
Le citoyen Corvier devant le Comité de surveillance
 
Le 13 novembre 1793, plusieurs membres du Comité de surveillance dénoncent le citoyen Corvier, qui tient le Café de Brutus, rue Saint-Honoré. Son tort ? Ne pas respecter suffisamment la législation sur le maximum des prix. Rappelons qu'en septembre 1793, la Convention a adopté une loi instituant un maximum général destiné à encadrer les prix de nombreuses marchandises, dans un contexte de pénuries et de difficultés économiques.

Le procès-verbal désigne très précisément notre établissement :
« Caffé de Brutus, ci devant de la Régence, Rue St honoré »
 
BB/3/81/A Archives Nationales - Pierrefitte
 
Cette formulation constitue une preuve irréfutable : il s'agit bien du célèbre Café de la Régence, temporairement rebaptisé Café de Brutus. Le comité décide de faire comparaître Corvier afin qu'il rende compte de sa conduite. Deux jours plus tard, le 15 novembre, nous retrouvons notre tenancier devant les autorités révolutionnaires.
 
BB/3/81/A Archives Nationales - Pierrefitte
 
Le procès-verbal indique qu'après avoir reçu quelques observations sur le non-respect de la loi du maximum, Corvier est autorisé à se retirer, avec l'injonction d'observer plus strictement les lois. Il ne s'agit donc pas d'une affaire criminelle majeure, mais d'un contrôle économique caractéristique de cette période.
Corvier semble s'en tirer avec un simple rappel à l'ordre.

Il est assez amusant de constater que le Café de la Régence, dont la célébrité reposait notamment sur les exploits échiquéens de Philidor et de ses successeurs, apparaît ici dans les archives pour une affaire de prix des consommations !

Ces documents permettent néanmoins d'établir deux faits essentiels : le Café de Brutus est bien l'ancien Café de la Régence, et Corvier en est le tenancier en novembre 1793.

Une petite annonce d'octobre 1793 et l'apparition de Beaupied
 
Mes recherches dans la presse révolutionnaire permettent de remonter encore un peu dans le temps. Le numéro 291 des Affiches, annonces et avis divers, daté du 18 octobre 1793 (27 vendémiaire an II), contient une petite annonce concernant des assignats perdus.

La personne qui les aurait retrouvés est invitée à les remettre au citoyen Baupies, à l'adresse suivante :
« au Café de Brutus, ci-devant de la Régence, en face du Palais de l'Égalité »
 

 Gallica - Affiches, annonces et avis divers
 
Cette annonce est remarquable pour deux raisons. D'abord, elle prouve que le nom de Café de Brutus était déjà utilisé publiquement le 18 octobre 1793, soit près d'un mois avant l'affaire Corvier.

Ensuite, elle fait apparaître un personnage dont le nom mérite particulièrement notre attention : Baupies.
En effet, nous retrouvons quelques années plus tard un certain Beaupied, limonadier, mentionné dans les annuaires commerciaux parisiens à proximité du Palais-Égalité, notamment à la fin des années 1790.
Beaupied apparaît ensuite parmi les exploitants du Café de la Régence au début du XIXe siècle.
La ressemblance entre Baupies et Beaupied est évidemment troublante, d'autant plus que nous sommes en présence du même établissement.

Une question reste ouverte : à quelle date précise le Café de la Régence est-il devenu Café de Brutus ?
Une notice de Tuetey, datée du 3 novembre 1793 (n° 664), utilise encore l'ancienne dénomination.
Cela pourrait simplement signifier que les deux appellations ont coexisté pendant quelque temps dans l'usage.
Nous savons donc que le Café de Brutus existait sous ce nom dès le 18 octobre 1793, mais nous ignorons encore la date exacte de son adoption.
 
Un café surveillé par les agents révolutionnaires
 
Les délibérations concernant Corvier ne sont pas les seuls témoignages de cette période. Un autre document, provenant des rapports des observateurs du ministère de l'Intérieur, nous plonge dans l'atmosphère politique du Café de Brutus.

Dans un rapport attribué à l'agent Monic, conservé sous la cote W/191 aux Archives nationales, nous lisons :
« Au café de Brutus, l'on a eu l'air de désapprouver l'architecte de Paris »
 
L'agent précise que cet architecte avait évalué les biens et domaines nationaux à vingt milliards, tandis que certains clients estimaient leur valeur à seulement trois milliards. Ce témoignage est intéressant à plusieurs titres. Il rappelle d'abord que les cafés parisiens étaient des lieux privilégiés de discussion politique.
On y échangeait les dernières nouvelles, on commentait les décisions des autorités et l'on débattait des questions économiques. Mais sous la Terreur, ces conversations pouvaient attirer l'attention des agents chargés de surveiller l'opinion publique. Le Café de Brutus n'échappait donc pas à cette surveillance.
Nous voilà bien loin des seules parties d'échecs ! 

Le Café de Brutus dans un roman russe de 1922
 
L'histoire de ce nom oublié présente une autre curiosité. En 1922, l'écrivain russe Mark Aldanov (1886-1957) publie dans la revue Sovremennye Zapiski, éditée par l'émigration russe, un extrait de son roman historique Le Neuf Thermidor, consacré aux événements de la Révolution française.
 
Dans le chapitre XXXIX, deux personnages, Staahl et Ducrot, parcourent Paris au cours de la nuit, fréquentant différents cafés. Après avoir quitté un établissement dont la clientèle leur paraît contre-révolutionnaire, Ducrot conduit son compagnon dans un café réputé favorable à la Révolution.
Aldanov le nomme explicitement Café Brutus, auparavant Café de la Régence.
 
Le café est presque désert et sur le point de fermer. Les deux personnages repartent alors poursuivre leur promenade nocturne. Il est fascinant de constater qu'un romancier russe connaissait, il y a plus d'un siècle, cet épisode méconnu de l'histoire de la Régence. Aldanov s'était manifestement documenté sur le Paris révolutionnaire.

Bien entendu, un roman historique publié en 1922 ne constitue pas une preuve directe de ce qui s'est passé en 1793. Mais cette précision témoigne de recherches documentaires, et l'on peut se demander quelles sources l'écrivain avait consultées. Connaissait-il les travaux d'Alexandre Tuetey, dont le tome X avait paru dix ans auparavant ?

Une étonnante erreur sur Wikipédia
 
Cette histoire serait incomplète sans une mésaventure assez savoureuse sur Wikipédia (dont l'article sur le Café de la Régence reste assez médiocre).
 
Chescargot cite la bonne source et ne la comprend pas manifestement
 
Jusqu'en mars 2021, l'article consacré au Café de la Régence mentionnait son changement de nom pendant la Révolution française, ainsi que les noms des tenanciers Corvier et Beaupied. Un contributeur avait donc déjà retrouvé cette information et l'avait accompagnée d'une référence au travail de Tuetey.

Mais le 5 mars 2021, un autre contributeur, sous le pseudonyme de Chescargot, estime que ce passage est peu clair et envisage sa suppression. Deux jours plus tard, le 7 mars 2021, il supprime effectivement le paragraphe. La justification de cette suppression est pour le moins étonnante.
 
Le contributeur explique qu'après ses recherches, il est arrivé à la conclusion que le Café de Brutus était un autre établissement, situé à proximité du Café de la Régence. Pourtant, il cite lui-même le passage de Tuetey mentionnant :
« le café de Brutus, ci devant de la Régence »
 
L'erreur vient manifestement de l'interprétation de l'expression « ci-devant ». Sous l'Ancien Régime et surtout pendant la Révolution, cette expression est couramment utilisée pour désigner ce qui existait auparavant, notamment une ancienne qualité, un ancien titre ou une ancienne dénomination.

Ainsi, le « ci-devant comte » est un ancien comte, et le « Café de Brutus, ci-devant de la Régence » signifie tout simplement le Café de Brutus, autrefois appelé Café de la Régence. Il ne s'agit évidemment pas d'un café situé « devant » celui de la Régence ! Le plus étonnant est que le contributeur cite précisément le document qui démontre le contraire de son interprétation.
 
Résultat : une information historiquement exacte, accompagnée d'une référence documentaire précise, a disparu de l'encyclopédie en ligne.

Et après la Terreur ?
 
Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), Robespierre est renversé. La période de la Terreur prend fin et la vie politique française entre progressivement dans une nouvelle phase. Le Café de Brutus finira lui aussi par retrouver son ancien nom de Café de la Régence. J'ignore encore la date exacte de ce retour.
 
Les circonstances du départ de Corvier et de l'arrivée de Beaupied restent également à éclaircir. La présence possible du futur Beaupied dès octobre 1793, sous la graphie Baupies, constitue cependant une piste intéressante.

Cette période de la Révolution demeure l'une des moins bien connues de l'histoire du Café de la Régence.
Mais grâce à quelques annonces de presse, aux rapports des observateurs, aux archives des comités révolutionnaires et surtout au travail exceptionnel d'Alexandre Tuetey, nous pouvons désormais en reconstituer plusieurs épisodes.

C'est aussi ce qui rend la recherche historique passionnante : un détail apparemment insignifiant, enfoui dans un registre administratif depuis plus de deux siècles, peut contribuer à éclairer l'histoire d'un lieu aussi célèbre. Pendant la Terreur, le temple parisien des échecs avait donc troqué la Régence contre Brutus, symbole de la République et ennemi juré des rois.


Sources et références
    1. Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, tome X, Convention nationale, troisième partie, Paris, Imprimerie nouvelle, 1912. Notices n° 664, 745 (p. 140-141) et 763 (p. 145).
    2. Archives nationales, BB/3/81/A, délibérations du Comité de surveillance du département de Paris, folios 146-148 et 152-155, 23 et 25 brumaire an II (13 et 15 novembre 1793). Documents consultés et photographiés le 4 novembre 2026 à Pierrefitte-sur-Seine.
    3. Affiches, annonces et avis divers, 18 octobre 1793, n° 291, supplément, p. 4418-4419. Annonce mentionnant le citoyen Baupies au Café de Brutus. Document numérisé sur Gallica.
    4. Rapports des observateurs du ministère de l'Intérieur, Archives nationales, W/191. Rapport de Monic mentionnant le Café de Brutus et les discussions concernant la valeur des biens nationaux.
    5. Mark Aldanov, Le Neuf Thermidor, chapitre XXXIX, Sovremennye Zapiski, n° XIII, 1922, p. 32-33. Texte original russe, Institut de littérature mondiale de l'Académie des sciences de Russie.
    6. Wikipédia, discussion de l'article « Café de la Régence », interventions du contributeur Chescargot des 5 et 7 mars 2021.
    7. Almanachs du commerce de Paris, années 1797 et 1798, rubrique des limonadiers, mentions de Beaupied, à rapprocher des annuaires commerciaux du début du XIXe siècle.
    8. Jacques-Louis David, Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, 1789, musée du Louvre, Paris. Notice et historique de l'œuvre.