jeudi 21 juin 2012

L’arrivée de Paul Morphy au Café de la Régence

Au début l’été 1858, le génial Paul Morphy se rend en Europe pour affronter les plus forts joueurs d’échecs du vieux continent.
Ce voyage devint par la suite une véritable légende dans l’histoire du jeu d’échecs tant fut grande l’aura de Paul Morphy après cette tournée européenne.
Il se rend d’abord à Londres, mais après de nombreuses tergiversations de la part d’Howard Staunton, le plus fort joueur britannique, la rencontre n’a pas lieu.
(Paul Morphy)

Paul Morphy se rend alors à Paris et il passe nécessairement au Café de la Régence.
Il est important de vous rappelez ou bien de vous apprendre que Morphy était originaire de la Nouvelle-Orléans, peuplée alors de nombreux colons d’origine française.
Ainsi, grâce à sa mère Paul Morphy maîtrise parfaitement le français quand il arrive à Paris, ce qui jouera sans aucun doute sur sa popularité.
Paul Morphy a alors 21 ans et il est accompagné dans ce voyage de son secrétaire et ami Frédérick Edge.

Si vous parlez l’anglais, je ne peux que vous recommander de consulter ce site américain d'une très grande richesse dédié à Morphy.
Vous trouverez également sur Google Book le livre dont je cite de larges extraits ci-dessous.

Pour gagner un peu de temps, je me suis servi de la traduction partielle d’extraits que l’on trouve dans le cahier du CREB, que j'ai déjà cité, dédié au Café de la Régence et j'ai complété avec ma traduction.
Mais j’ignore si le livre a été traduit en français, aussi merci d’avoir de l’indulgence pour ma traduction !


Voici donc des extraits du livre
« Paul Morphy, The Chess Champion,
an account of his career in America and Europe
with a history of chess and chess club
and anecdotes of famous players
by an Englishman - Londres1859 » de Frederick Edge.

Dans le chapitre VII on apprend comment s’est déroulé le voyage de Paul Morphy depuis l’Angleterre jusqu’à Paris.

Dans le bateau qui conduit Paul Morphy et Frederick Edge à Calais, le génial américain a un mal de mer terrible.
Mais l’idée de se mesurer aux meilleurs joueurs français est une perspective qui l’enchante !
Ainsi Morphy indique
« Bien, maintenant je vais rencontrer Harrwitz ! Je le battrai dans les mêmes proportions que j’ai battu Löwenthal bien qu’il soit un meilleur joueur de match que Löwenthal. Mais je jouerai mieux avec Harrwitz ».
Rappelons qu’à défaut de jouer contre Staunton, Morphy écrase notamment Johann Löwenthal à Londres en 1858 sur le score de 10 à 4.
Daniel Harrwitz est un joueur allemand de première force établi à Paris depuis de nombreuses années. Il subira la loi de Morphy comme tout le monde !

A leur arrivée à Calais, ils doivent encore prendre le train jusqu’à Paris par la compagnie du « Chemin de Fer du Nord ».
Ce n’est pas le TGV…
« Et commença le long et morne trajet de dix mortelles heures pour Paris ».  

Puis c’est leur arrivée à Paris, après leur installation à l’hôtel puis un repas au « Restaurant des Trois Frères Provençaux » (NDLR : restaurant disparu qui se trouvait au Palais Royal).
« Je connaissais la capitale Française comme un gamin de Paris (NDLR : en français dans le texte) ; et sans dire un mot à Morphy de mes intentions, je l’emmenais tranquillement dans le bas du Palais Royal, puis passé le Théâtre Français, et tout droit dans le Café de la Régence. »

Le chapitre VIII est dédié à la venue incognito de Paul Morphy et Frédérick Edge au Café de la Régence.
Le Café de la Régence se situe à cet endroit depuis 3 ans environ (voir les articles précédents) et le propriétaire vient de changer (à ce sujet je ferai un article dédié car ma liste de propriétaires est sans doute erronée pour cette période).
Il semble que le Cercle des Échecs, qui avait rejoint l’ancien café de la Régence suite à des difficultés financières en 1841, soit toujours au premier étage de celui-ci au moins jusqu’à la fin 1858 d’après le texte.

Frédérick Edge décrit brièvement les cafés de Paris et ajoute sur le Café de la Régence « Mais le Café de la Régence se démarque des autres ; il est ce qu’il est et même plus. C’est une incarnation de tous les autres (cafés de Paris). »

« Je vais donner un daguerréotype de la Régence comme Morphy et moi-même nous l’avons trouvé, et comme chacun le découvrirait actuellement ».

« La première chose qui attira notre regard, en entrant, fut un nuage dense de fumée de tabac, produit du tabac de Caporal et des cigares de la Régie. La seconde « curiosité » fut un individu massif, avec des épaules titanesques, qui comme nous l’apprîmes plus tard, était Monsieur Morel, ou plutôt comme ils l’appelaient là-bas, « Le père Morel » ou encore « Le rhinocéros ». Ayant fait le tour des flancs de ce gentilhomme, et nos yeux s’étant habitués à cette atmosphère particulière, nous constatâmes que les tables étaient placées si près les unes des autres qu’une seule personne pouvait passer entre elles et que sur certaines on jouait aux échecs, sur d’autres, aux dames, aux cartes, aux dominos. Dans la deuxième pièce, deux tables de billard étaient en pleine action, entourées par d’autres parties d’échecs et de cartes, tandis que le vacarme incessant de la foule semblait rendre impossible toute concentration…

A une table dans la première pièce, une petite foule regardait le concours entre deux amateurs du « noble jeu des joueurs d’échecs » et l’attention de Morphy fut immédiatement captivée.
Je me suis approché de la dame du comptoir et je me renseignais sur qui était présent dans la pièce, et j’appris d’elle qu’un des deux joueurs que Morphy regardait était Monsieur Journoud « Un de nos plus forts », ajouta la femme, comme s’il était évident que j’étais un étranger.
Elle m’informa que Mr Harrwitz était actuellement à Valenciennes, mais souhaitait revenir à Paris à la fin de la semaine, afin de rencontrer Mr. Morphy.
Impassible et ne montrant aucune surprise à la mention de ce dernier nom, elle m’informa volontairement que Mr Morphy était un célèbre joueur Américain, qui avait battu tout les joueurs qu’il avait rencontré, et qu’il était attendu depuis hier. Cette dame était plaisamment volubile, et je l’encourageai ; ceci l’induit à ajouter que Monsieur Arnous de Rivière venait juste de recevoir une lettre d’un ami de Londres, apprenant de lui que notre héro avait quitté la capitale Anglaise, et qu’il était en route vers Paris.

Ayant appris autant que je pouvais que la dame du comptoir pouvait communiquer, je rejoignais Morphy, et nous avons jeté un second regard dans la pièce autour de nous.
Le son de toutes les langues européennes parvenait à nos oreilles, et nos yeux découvraient différents types de peuples. Dans un coin, une troupe d’Italiens parlaient, amicalement sans doutes, avec leur façon rapide et querelleuse. A une des tables de billard, un groupe de Russes, jouaient à leur manière, sans se soucier des auditeurs ; des Américains et des Anglais, des Allemands, Danois, Suédois, Grecs, Espagnols, etc … bavardaient ensemble, sans se soucier des voisins, transformant le café en une véritable tour de Babel. Des quantités de journaux traînaient ici et là – les principaux journaux européens en fait – afin que chaque visiteur, quelque soit sa nationalité, puisse prendre des nouvelles de son pays.

La foule semblait, comme toujours, représenter chaque couche de la société. Il y avait des militaires, du colonel au simple soldat ; un ou deux prêtres, qui semblaient quelque peu hors de leur élément, des individus bien habillés, à l’allure aristocratiques, qui formaient des groupes dans différents coins ; et les invariables piliers de café qui passent la moitié de leur existence dans de tels établissements et l’autre moitié au lit. Le Café de la Régence ouvre à huit heures du matin, mais rien ne se passe, ou peu sans faut, avant midi, en dehors de la visite de quelques clients qui boivent leur café en silence et que l’on ne reverra pas avant le lendemain. Mais à midi les gens commencent à arriver rapidement, à deux heures la pièce est aussi remplie que possible et cela dure jusqu’à minuit.

Le Café de la Régence n’existe dans son lieu actuel que depuis quelques années ; en fait seulement depuis que Louis Napoléon a réalisé de nombreuses et magnifiques transformations dans la capitale française. Auparavant, il se situait, à la porte d’à côté, dans un local nettement moins pratique que l’actuel. Le café est séparé en deux pièces, sur la rue St Honoré ; dans la plus grande, que nous avons décrite plus haut, fumer est autorisé jusqu’à un niveau effrayant, alors que dans l’autre fumer est strictement interdit. La seconde pièce est bien agencée, et le plafond massif est orné des quatre blasons dans les corniches, portant les noms de Philidor, Deschapelles, et Labourdonnais. Le quatrième contient la date de la fondation du café, et le propriétaire a annoncé son intention d’y insérer le nom de Morphy. Peut-être est-ce déjà fait ? »
 
Au moment de notre arrivée à Paris, le Cercle des Échecs, ou dans d’autres mots, le club d’échecs, se trouvait au dessus du café. L’association avait trois pièces réservées pour les échecs, et une pour le billard ; et Saint-Amant, Devinck, Guibert, Preti, Doazan, Delannoy, Seguin et Lécrivain étaient parmi les membres.
Mais la plus grande pièce en bas des escaliers les empêchaient de recevoir le plus grand nombre, et le loyer étant très élevé et les revenus très faibles, ils abandonnèrent leur quartier à la fin de l’année (NDLR : 1858) et se trouvent maintenant dans le café en bas.

Morphy n’annonça pas son arrivée lors de sa première visite, préférant la repousser au jour suivant.
Quand il fut connu que le si attendu joueur soit à Paris l’excitation fut à son comble ; les Français aiment l’excitation. M. de Rivières n’était pas là ces derniers temps, mais nous avons trouvé Messieurs Lécrivain, Journoud, Guibert, et de nombreux joueurs de niveau cavalier ou tour (NDLR : difficile de traduire. Le texte indique knigth and rook-players. Voir un article précédent au sujet de la classification des joueurs à cette époque).
Le premier nommé des gentlemans, à la demande générale, s’offrit lui-même comme le sacrifice initial, acceptant l’avantage d’un pion et de deux coups, et réussi à remporter deux parties sur les six ou sept qu’il joua avec Morphy.
Alors Mr Rivière arriva et fit le coup, joua une Ruy Lopez, qui se termina en partie nulle ; par la suite il fut suivi par M.Journoud, qui, bien qu’il soit un des meilleurs joueurs Français, échoua à remporter une victoire. Morphy avait posé ses marques, et tout le monde attendait l’arrivée de Herr Harrwitz qu’ils espéraient voir s’amuser.   

A suivre...   

dimanche 10 juin 2012

La fin de l'U.A.A.R. (2ème partie)


En juin 1918, la première guerre mondiale touche à sa fin.
Les dernières offensives allemandes sont un échec et les alliés prennent petit à petit le dessus.

Au milieu des articles de première page qui traitent tous des combats en cours, les difficultés que rencontrent les joueurs d’échecs à la Régence font la première page du journal « Le Gaulois » !
C’est un fait notable et assez incroyable !

(Source l'inépuisable Gallica BNF)


Vous remarquerez quand même que l’auteur de l’article attribut à Philidor la création de la première revue d’échecs du monde « Le Palamède ». Pour ceux qui ne le savent pas, « Le Palamède » a été fondé en 1836 par Labourdonnais…

Le Gaulois du samedi 8 juin 1918 – Article signé Louis Schneider.

« Les joueurs d’échecs et le Café de la Régence.
Les joueurs d’échecs du café de la Régence sont déracinés depuis quelques jours ; le temple qui les a abrités depuis de si longues années est désaffecté. C’est désormais au café de l’Univers, situé en face du Théâtre-Français, que se joueront les interminables parties de ce jeu savant qui a passionné les intelligences les plus élevées, les cerveaux les plus sérieux. Il faut l’énergie et la patience d’un chef pour faire manœuvrer les pièces stratégiques d’un échiquier ; toutes les facultés sont mises à l’épreuve pendant ce jeu : les mathématiques, la science des probabilités, le raisonnement, rien n’est inutile au virtuose des échecs. Et Montaigne, précisément à cause de ces difficultés, disait que « les échecs ne sont pas assez un jeu et sont un divertissement trop sérieux ».

Le musicien Danican Philidor, aussi célèbre au dix-huitième siècle comme joueur d’échecs que comme compositeur d’opéras-comiques, se passionnait tellement dans les calculs de ce jeu qu’on craignait pour lui la folie ; il dut pendant cinq ans s’abstenir de toute pratique de l’échiquier. A propos d’un voyage qu’il était allé faire à Londres pour battre les joueurs anglais à ce jeu, où ils étaient, parait-il, d’une force hors ligne, Philidor – qui jouait sans voir les pions – reçu de son ami le philosophe Diderot la lettre fort sage que voici :
« Je ne suis pas surpris, monsieur, qu’en Angleterre toutes les portes soient fermées à un grand musicien et soient ouvertes à un grand joueur d’échecs : nous ne sommes guère plus raisonnables ici que là. Vous conviendrez cependant que la réputation du Calabrais n’égalera jamais celle de Pergolèse. Si vous avez fait les trois parties sans voir, et sans que l’intérêt s’en mêlât, tant pis ; je serais plus disposé à vous pardonner ces essais périlleux si vous eussiez gagné à les faire cinq ou six cent guinées; mais risquer sa raison et son talent pour rien, cela ne se conçoit pas. Croyez-moi, faites-nous d’excellente musique, faites-nous-en pendant longtemps. Encore, si l’on mourait en sortant d’un pareil effort ! Mais songez, monsieur, que vous seriez peut-être pendant une vingtaine d’années un sujet de pitié, et ne vaut-il pas mieux être, pendant le même intervalle de temps, un objet d’admiration ? ».

Philidor suivit le conseil de Diderot et interrompit sa carrière de joueur. Mais il ne put néanmoins s’en abstraire complètement et il créa une revue, le Palamède, qui fut l’organe, l’épopée des exploits de tout ce qui se passait d’intéressant dans le monde spécial des amateurs d’échecs. 

Dans les dernières années de l’Empire, un des joueurs les plus forts était l’Américain Murphy. Il défiait ses rivaux par télégraphe et une partie s’engageait entre New-York et Londres ou Paris. D’autres joueurs avaient la spécialité de mener de front dix parties à la fois, d’autres encore se faisaient bander les yeux et gagnaient.
Les empereurs, les rois et les princes ont joué aux échecs. Bonaparte lieutenant d’artillerie a fréquenté le café de la Régence, et Napoléon empereur y revint, dit-on, un jour pour évoquer ses souvenirs de jeunesse. L’enjeu était parfois très élevé. Il y avait à la Régence, jadis, deux clans : ceux qui jouaient par amour de l’art- on les appelait les « antiquaires » - et ceux qui risquaient de fortes sommes : des patrimoines furent engloutis. Et les parties duraient des semaines. On a cité le cas d’un joueur qui se trouva mal en posant un pion ; on le fit revenir avec des sels, et on lui demanda ce qu’il avait :
-          J’ai, répondit-il, que je joue depuis trente-six heures, et j’ai faim. Je me croyais plus fort que cela.
Jean-Jacques Rousseau était un assidu du café de la Régence. Il y venait moins pour jouer que pour se faire voir et pour faire semblant de se dérober à la foule quand il avait été reconnu. Les gazettes d’alors ne se firent pas faute de démasquer cette vanité doublée de fausse modestie qui caractérisait bien l’auteur du Contrat Social.
Les gens de lettres sont nombreux qui pratiquait le jeu d’échecs à la Régence. Jouy, l’auteur de Sylla et du livret de Guillaume Tell, faisait sa partie avec le vicomte de Chateaubriand ; Alfred de Musset s’attablait des heures entières avec l’acteur Provost, de la Comédie-Française, ou le tueur d’éléphants Delgorgue, ou encore Eugène de Mircourt.
Un des cas les plus amusants fut celui d’un habitué qui, pendant dix ans, depuis sept heures jusqu’à onze heures du soir, passait son temps à étudier les parties autour des tables. On le croyait de première force, et un jour, à l’occasion d’un coup embarrassant, on lui demanda son arbitrage. Il répondit, effaré :
-          Mais je ne connais rien à la marche des pièces !
-          Alors, pourquoi, depuis dix ans, vous voit-on derrière les joueurs, les yeux écarquillés sur l’échiquier ?
-          Pourquoi ? Je vais vous le dire : je m’ennuie chez moi, et ce que je vois ici m’amuse en comparaison de ce que je vois chez moi : ma femme tricote toute la journée et toute la soirée depuis le jour où nous nous sommes mariés !
Voilà un homme qui avouait naïvement ses préférences pour les émotions du jeu qu’il ignorait ; jugez alors ce que doit être la joie, la passion d’un spectateur qui s’y connaît, d’un joueur habile, et vous comprendrez que les échecs ont encore aujourd’hui leurs adeptes fervents. »

Dans son édition du lendemain, le dimanche 9 juin 1918, Le Gaulois revient sur le Café de la Régence.
Cette fois-ci l’article est en deuxième page dans la rubrique « ça et là ».

« Le Café de la Régence et les joueurs d’échecs.
Nous avons annoncé que le café de la Régence n’abrite plus les joueurs d’échecs. Un groupe d’amateurs, il est vrai, vient de se former au café de l’Univers, mais l’historique et célèbre temple des échecs n’en continuera pas moins de recevoir les fidèles « pousseurs de bois ». Nous savons même que le propriétaire de la Régence doit, après la guerre, transporter le sanctuaire dans une de ses salles plus vaste et plus confortable que celle où il est actuellement installé. Cela permettra aux fidèles qui, avant 1914, se pressaient dans un local souvent trop exigu, de célébrer leur culte plus solennellement et de faire ainsi des prosélytes.
Par ces temps d’hérésie il est bon qu’un culte se perpétue dans les lieux qui l’ont vu naître, au milieu des souvenirs historiques qui l’entourent. Personne n’ignore qu’à la Régence, outre des gravures reproduisant des matchs fameux et des portraits des maîtres du jeu d’échecs, il y a la fameuse table sur laquelle Bonaparte, étant consul, jouait aux échecs au café de la Régence. »

Dans la presse, une bataille de communiqués fait rage dans le petit monde des échecs...

Le Figaro du mercredi 26 juin 1918 (source Gallica BNF) .


COMMUNIQUES
Joueurs d’échecs – Le président de l’Association des amateurs d’échecs nous adresse cette lettre :

Monsieur le Directeur,
Plusieurs journaux ayant annoncé le transfert du siège de l’Association des amateurs d’échecs de la Régence au premier étage du café de l’Univers, M. Lévy, propriétaire du café de la Régence a fait insérer une rectification dans ces mêmes journaux.
A l’assemblée générale extraordinaire du 18 juin, les membres de l’Union amicale des amateurs d’échecs ont voté à l’unanimité le transfert du siège de l’Association au café de l’Univers.
Je vous prie donc de bien vouloir remettre les choses au point, et je profite de cette circonstance pour vous demander d’inviter les nombreux amateurs des armées alliées à se rendre à notre nouveau lieu de réunion, où nous serons très heureux de les recevoir.

Le Figaro du vendredi 28 juin 1918 (source Gallica BNF) .


Les joueurs d’échecs
Le propriétaire du café de la Régence nous écrit :
La rectification relative aux joueurs d’échecs de la Régence comporte elle-même une rectification.
Il est tout à fait inexact que la motion du transfert du siège de l’Union amicale des amateurs d’échecs ait été adoptée à l’unanimité ; la remarque en a été faite à l’assemblée générale par les membres opposés à cette mesure, et leur réclamation à ce sujet a été reconnue exacte.
Il y a eu si peu unanimité, que cette mesure a provoqué la démission d’un certain nombre d’adhérents et de la majorité des membres de l’ancien comité de l’Union amicale, qui se sont immédiatement réunis pour constituer une nouvelle association à la Régence…
Lucien Lévy.

Mais le divorce est consommé. Il faudra attendre une quinzaine d'années pour que le café de la Régence retrouve ses lettres de noblesse pour un soubresaut final.

mercredi 6 juin 2012

La fin de l'U.A.A.R. (1ère partie)


Voici l’article qui signe la fin de l’occupation du Café de la Régence par les joueurs d’échecs à la fin de la première guerre mondiale.
Les différentes sources que j’ai trouvées montrent une désaffection par les joueurs du temple des Échecs à partir de 1918 et ce pour au moins une dizaine d’années.
Quelques années plus tard, en 1921, est créée la Fédération Française des Échecs puis la FIDE à l’initiative de cette même fédération (Et encore, avant 1921, j'ai trouvé trace dès 1919 d'un fédération française de joueurs d'échecs dont je reparlerai plus tard).

Mais vers 1930, sans doute à l’initiative d’un nouveau propriétaire O.Brun, ce lieu retrouve une certaine activité échiquéenne, avec notamment des tournois et des simultanées données par les meilleurs joueurs du monde.
La dernière trace connue à ce jour du jeu d’échecs dans le Café de la Régence date de 1943 avec ce tournoi international de Paris joué durant l’occupation allemande (voir un article précédent).
Merci une nouvelle fois à Etienne Cornil pour cette découverte qui devient donc la source la plus récente d’une activité échiquéenne au Café de la Régence.

La Stratégie, juin 1918 – article signé A.Geoffroy-Dausay (NDLR : pseudonyme d'Alphonse Goetz)

(Alphonse Goetz - Source l'excellent Héritage des Échecs Français)

« Le 18 juin, en assemblée générale extraordinaire, l’UNION AMICALE DES AMATEURS DE LA REGENCE a voté, à la presque unanimité des membres présents ou représentés, le transfert du siège social au Café de l’Univers, 159, rue Saint-Honoré.
L’ancien bureau ayant démissionné collectivement, l’assemblée a constitué le nouveau comité comme suit :
MM.G.Guyart, président ; J.Conti et R.de Lausun, vice-présidents ; E.Griotteray, secrétaire ; E.Betts, trésorier ; L.Clerc-Renaud et Elie Poltoratsky, conseillers.

Voici le fait dans toute sa simplicité. Quant aux raisons qui ont dicté ce vote, elles sont malaisées à résumer en quelques mots. Un grand nombre d’amateurs croyaient, à tort ou à raison, avoir des griefs contre le propriétaire ou le personnel du Café de la Régence. Ils ont agi en conséquence.
La question n’a plus d’ailleurs, à l’heure actuelle, qu’un intérêt rétrospectif.
Nous avons donc un centre échiquéen de plus à Paris. Tous les amis du noble jeu ne peuvent que s’en féliciter. Plus il y aura d’endroits où l’on cultive les échecs, plus le nombre des amateurs augmentera. Et il a besoin d’augmenter. Pour le moment je ne connais guère que cinq ou six lieux de réunion de joueurs d’échecs. Il devrait y en avoir dix fois autant.

Quant à la Régence, elle restera bien entendu la Régence, l’endroit connu dans les deux hémisphères pour être le temple des Echecs, un temps autour duquel deux siècles ont tissé une luxuriante frondaison d’histoire et de légendes.

La scission qui vient de se produire est, à mon avis, la conséquence de la fondation, en 1902, de l’UNION AMICALE DES AMATEURS DE LA RÉGENCE. J’ai toujours pensé que cette constitution, faite sous l’empire de la jeune vogue de la loi de 1901 sur les associations, a été une erreur.
Favorable aux seuls habitués, le régime ainsi institué lésait manifestement le propriétaire, qui n’était plus maître chez lui.

Jadis, quand un joueur croyait avoir à se plaindre, c’était une affaire personnelle entre lui et le patron. Maintenant pour une réponse brusque d’un garçon ou d’un gérant, pour une question d’éclairage ou de ventilation, c’est toute l’association qui se dressait contre le propriétaire. Si, pendant plus de douze ans, aucun de ces motifs n’a pris de forme aigüe, le mérite en revenait grandement au tact et à l’aménité de notre regretté président M.Deroste.

L’exode de l’UNION AMICALE, votée le 18 juin, n’est donc pas un simple incident, mais le résultat logique d’une situation instable. Si quelqu’un pouvait en être satisfait, ce devait être, à mon avis, le propriétaire de la Régence, qui recouvrait sa liberté. On aurait dû penser qu’il s’empresserait d’en profiter pour rétablir l’ancien régime, celui des frais pour l’usage de l’échiquier avec liberté complète pour tout le monde d’aller et de venir, liberté dont j’eusse été le premier à profiter.

Le Régence redevenait ainsi ce qu’elle était jadis, ce qu’elle n’aurait dû jamais cesser d’être.

Mais il faut croire que la fonction de membre d’un comité a un charme tout particulier, puisqu’il vient de se former déjà, à la Régence, une nouvelle association amicale.

Dans la logique des choses, cela devra nous amener, d’ici quelques années, un nouvel exode de sociétaires mécontents qui fonderont encore une autre réunion de joueurs d’échecs.
Et c’est ainsi que l’ASSOCIATION FRANÇAISE D’AMATEURS D’ÉCHECS « LA RÉGENCE » sera comme la ruche d’où essaimeront les clubs d’échecs destinés à orner les différents quartiers de Paris.

Ce sera un résultat auquel on ne pourra qu’applaudir. N’importe ! Moi j’aurai mieux aimé la Régence sans association, la liberté pour tous. »

(Le Café de l'Univers vers 1930 - Source Delcampe - On peut voir un petit bout du Café de la Régence sur l’extrême droite de la carte postale, les deux cafés étant très proches l'un de l'autre - NB : Une brasserie existe toujours à l'emplacement du café de l'Univers...)
 
Quelques lignes au-dessus de cet article se trouvait l’entrefilet suivant :

LES ÉCHECS DU PALAIS ROYAL. Sous ce titre un groupe important d’amateurs vient de se constituer en Société régulière avec capacité juridique conformément à la loi du 1er juillet 1901.
En une assemblée générale constitutive qui se tient le 25 mai, à laquelle assistent une centaine de sociétaires, la nouvelle association, après adoption des statuts, nomme son Comité composé de douze membres : MM.G.Guyard, président ; J.Conti, secrétaire ; Barreau, trésorier ; Bonnet, de Charmoy ; L.Clerc-Renaud ; A.Goetz ; Hunebelle ; R. de Lausun ; Martinot ; Merle et Dr Roux-Seignoret, conseillers.
Les réunions quotidiennes se tiennent au CAFE DE L’UNIVERS, 159, rue Saint-Honoré (place du Théâtre Français) où les sociétaires ont, par contrat, la libre disposition de tout le premier étage ».

vendredi 1 juin 2012

Samuel Rosenthal agressé !

Dans l'édition du Figaro du 3 septembre 1885 on apprend que la vie de Samuel Rosenthal a failli être écourtée suite à une violente agression dont il fut victime.

J'ai déjà eu l'occasion de parler brièvement de Samuel Rosenthal.
Ce nom ne dit probablement pas grand chose à beaucoup d'entre vous, et pourtant ce fut sans doute le plus fort joueur français des années 1870 / 1880.

(Le Figaro du 3 septembre 1885 - Source Gallica BNF)

Grande émotion hier soir au café de la Régence, parmi les joueurs d’échecs, qui, on le sait, s’y donnent rendez-vous. Ces messieurs venaient d’apprendre, par une dépêche datée de Trouville, que leur maître en cet art difficile, M. le professeur Rosenthal, avait failli, l’avant-veille, succomber dans une attaque nocturne.

M. Rosenthal sortait en effet à une heure avancée de la nuit du cercle de Trouville ; il rentrait chez lui, à Deauville, quand, sur le pont de la touque, il fut assailli par trois malfaiteurs. 
Frappé à la tête d’un coup de poing américain, il tomba. Mais heureusement son chapeau avait amorti la violence du coup.
Les bandits, après avoir dévalisé leur victime, s’apprêtaient à le jeter à l’eau quand ils furent effrayés par l’arrivée d’une voiture, et ils s’enfuirent. 
M. Rosenthal fut transporté à son domicile par les arrivants, et il reprit connaissance.
Le médecin promet, parait-il, son prompt rétablissement, et les joueurs d’échecs de la Régence espèrent qu’ils retrouveront bientôt leur habile adversaire.


(Samuel Rosenthal)


dimanche 20 mai 2012

Marie Antoinette

Il y a quelques jours, j’ai terminé la relecture de « Marie Antoinette » de Stefan Zweig, probablement mon écrivain favori.
Comme beaucoup de joueurs d’échecs j’avais découvert cet écrivain lors de la lecture de la nouvelle « Le joueur d’échecs » et ensuite j’avais dévoré quasiment toute son œuvre. 

(Marie Antoinette 1783 Élisabeth Vigée-Le Brun)

Donc en relisant l’excellente biographie sur Marie Antoinette, je suis tombé sur un passage qui ne m’avais pas marqué jusqu’à présent et qui là a forcément attiré mon attention comme vous allez pouvoir le découvrir.
Il s’agit d’un détail, mais comme je l’ai déjà dit, tout ce qui touche de près ou de loin au café de la Régence aura sa place sur ce blog !

Ainsi, comme tout le monde le sait, l’histoire se termine mal pour Marie Antoinette le mercredi 16 octobre 1793 sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde).
Elle était partie de la Conciergerie sur l’Ile de la Citée, avait traversé la Seine puis le cortège s’était brièvement arrêté Place du Palais Royal avant de reprendre sa route jusqu’à la Place de  la Révolution en passant par la rue Saint-Honoré.
(Les adieux de Marie Antoinette)

Voici l’extrait du livre de Stefan Zweig :

(…) « La voilà, l’infâme Antoinette ! Elle est f… mes amis. » Son visage est d’airain, elle semble ne rien entendre, ne rien voir. Ses mains liées derrière le dos font qu’elle relève la nuque un peu plus ; elle regarde droit devant elle, et toutes les images vives et colorées de la rue ne pénètrent plus dans ses yeux, que la mort baigne déjà intérieurement. Aucun tremblement n’agite ses lèvres, aucun frisson ne secoue son corps ; elle est là, dans la charrette, fière et dédaigneuse, parfaitement maîtresse d’elle-même, et Hébert lui-même devra avouer le lendemain, dans Le Père Duchêne : « La grue, au surplus, a été audacieuse et insolente jusqu’au bout. »
Au coin de la rue Saint-Honoré, là où se trouve aujourd’hui le café de la Régence, un homme attend, brandissant son crayon, une feuille de papier à la main. C’est Louis David, une des âmes les plus viles en même temps que l’un des plus grands artistes de l’époque. Braillard parmi les braillards de la Révolution, il sert les puissants aussi longtemps qu’ils sont au pouvoir et les abandonne à l’heure du danger.
(…)
Ennemi acharné des « tyrans » pendant la Révolution, il sera le premier à se rallier au nouveau dictateur, et, après avoir peint le couronnement de Napoléon, il troquera son ancienne haine des aristocrates contre le titre de baron. (…)  

Stefan Zweig écrit ce livre en 1932 et il y a quelque chose qui ne colle pas avec son récit.
Il indique que le café de la Régence est au coin de la rue Saint-Honoré, là où se trouve aujourd’hui le café de la Régence. En 1932 le café de la Régence n’occupe plus un coin de rue…C’était son ancienne localisation jusqu’en 1852.

(Portrait de Marie Antoinette réalisé par David à la terrasse du Café de la Régence)

Dans l’encyclopédie Wikipedia se trouve un article complet sur l’esquisse de Jacques Louis David.
Le dessin est célèbre et il est donc probable que le peintre se trouvait alors à la terrasse du Café de la Régence. En tout cas il ne perd pas une miette de cet évènement historique car il suit sans doute le cortège jusqu’à la place de la Révolution et signe un deuxième croquis macabre (voir ci-après). 

Une certitude, David ne se fait pas que des amis avec son attitude.
Et un peu plus loin dans son récit, Stefan Zweig indique :

(Danton allant à l'échafaud apostrophant David- A. Bourjos 1ère moitié du 19ème siècle)

(…) Du haut de la même charrette, qui conduit aujourd’hui Marie-Antoinette à la guillotine, Danton aussi l’apercevra, et, connaissant la bassesse de l’homme, lui lancera cette injure cinglante : « Valet ! ». (…)
 
Danton est exécuté quelques mois plus tard le samedi 5 avril 1794, le cortège passant forcément devant le café de la Régence.

Pour terminer voici le second dessin de David dont je parle un peu plus haut.

Le site du Sénat indique au sujet de ce dessin

La décollation de Marie-Antoinette par DAVID
Ce dessin à la plume attribué au peintre Jacques-Louis DAVID, constitue l’une des seules représentations connues de la décollation de Marie-Antoinette. Les traits du visage et la technique employée présentent de nombreuses similitudes avec ceux du dessin de DAVID conservé au Louvre, " Marie-Antoinette conduite à l’échafaud ". DAVID fut personnellement témoin de l’exécution. L’auteur des commentaires accompagnant le dessin serait peut-être Gracchus BABEUF.

vendredi 18 mai 2012

Tranche de vie au Café de la Régence en 1902

Décidément, la bibliothèque en ligne Gallica BNF permet de faire des découvertes incroyables !
Une de mes dernières découvertes est l’excellent article du journal « Le Temps » daté du 25 septembre 1902 et signé Adolphe Brisson.
Il s’agit d’une tranche de vie au Café de la Régence en 1902.
Quelques jours auparavant, le 12 septembre, le grand Samuel Rosenthal venait de décéder.
Dans quelques mois le propriétaire va changer, ceci va signer la fin d’une époque et le début du déclin inéluctable du Café de la Régence.

Plusieurs grandes figures du café de la Régence de cette époque sont citées : Jules Arnous de Rivière gentleman des échecs français, David Janowski futur candidat au titre mondial, Joseph Kieffer le propriétaire Alsacien du café et ancien combattant de la guerre de 1870 et Auguste Joliet de la Comédie Française qui vient se délasser en jouant aux échecs après avoir joué une pièce de théâtre sur le trottoir d’en face !

Il est fait mention dans l’article d’une partie entre Janowski et Albin.
Cette partie entre dans le cadre d’un tournoi de Maîtres joué à 4 joueurs à cette époque.
Voici un extrait de « La Stratégie » à ce sujet :

Profitant de la présence de Maîtres à Paris, à l'initiative de Tauber un tournoi est organisé réunissant Janowski, Von Scheve, Taubenhaus et Albin.
Tournoi à 2 tours, 3 parties par semaine (mardi, jeudi, samedi) de 13h30 à 17h30 puis 19h30 à 23h30, les parties non achevées sont à terminer le lendemain aux mêmes heures. Cadence 30 coups par heure puis 15 coups par heure. Monsieur Davril est directeur du tournoi (…).

Puis quelques mois après :

Résultat du tournoi de Maître du Café de la Régence. 1er Janowski 4,5 / 6, 2ème Taubenhaus 4 / 6, 3ème Theodor Von Scheve 3 / 6, 4ème Albin Adolf 0,5 / 6.
Adolf Albin a été malade durant tout le tournoi de Maîtres.

LE TEMPS – 25 septembre 1902
Article signé par Adolphe Brisson

PROMENADES ET VISITES

Le joueur d’échecs

Je suis entré hier soir au café de la Régence. J’aime ces vielles maisons où subsiste quelque chose du passé. Celle-ci fut illustre, puisque Philidor y fréquenta avec d’Alembert et que Diderot y rencontra, si nous en croyons son joli conte, le neveu de Rameau. L’établissement a d’ailleurs changé de place ; il s’élevait naguère plus haut dans la rue Saint-Honoré, contre le bureau de tabac de la Civette. Et c’est en 1855 qu’il fut transféré à l’endroit qu’il occupe présentement. On l’inaugura en grande pompe par une partie d’échecs. M. Arnous de Rivière, joueur renommé, et Alfred de Musset, qui passait aussi pour être très habile, s’y mesurèrent. Alfred de Musset n’est plus ; mais Arnous de Rivière est toujours vivant ; il porte gaillardement ses soixante-douze années et ne passe pas un jour sans se livrer à son plaisir favori. Tantôt il suit les parties du cercle Philidor et tantôt celles de la Régence ; il les analyse et les commente dans de courts articles qui sont des chefs-d’œuvre de clarté. C’est le plus distingué des confrères et le plus poli des hommes. Je le vis qui se dirigeait vers le seuil du café. Je le suivis, pensant qu’il y aurait intérêt à deviser avec lui, au lendemain de la mort de ce pauvre Rosenthal.

(Jules Arnous de Rivière 1830 - 1905)

Nous pénétrâmes dans la salle, dont le plafond figure les soixante-quatre cases de l’échiquier et qui porte sur ses murs les noms de quelques amateurs fameux. Elle était déserte. Le salon d’à côté offrait un peu plus d’animation. Cinq ou six habitués lisaient le journal, un autre sommeillait devant sa tasse vide. Un couple à cheveux blancs s’amusait à pousser des dominos. Les tables du fond étaient garnies. Une foule s’y pressait, à laquelle M. Arnous de Rivière se mêla. Je demandai à la caissière les causes de cet empressement.
-          C’est le tournoi, me dit-elle.
Elle m’expliqua que quatre « maîtres », MM.Janowski, Taubenhaus, Albin et Van Schoeve avaient échangé des cartels. Ils se portaient, en ce moment, des coups décisifs. On était au fort de la bataille. Je m’approchai des lutteurs. M. Janowski avait pour adversaire M.Albin, les deux autres devant, le lendemain, entrer en lice. Ils surveillaient le combat et n’étaient pas moins que les combattants attentifs et absorbés. M. Janowski a des cheveux noirs, des yeux profondément enfoncés et qui brillent d’un feu sombre sous le verre du binocle, un front vaste et tourmenté, un crâne pétri de bosses. M. Albin, trapu, chevelu, évoque l’image robuste et grimaçante de Quasimodo ; il est secoué de soubresauts nerveux, laisse éteindre et rallume sa cigarette, tandis que M. Janowski affecte un calme olympien. Ils sont du reste, loin du monde réel, perdus dans le rêve de leurs obscures combinaisons, hypnotisés par les petits morceaux de buis et d’ébène. Quelquefois leurs mains s’allongent vers le bock à demi plein, ils boivent une gorgée ; mais ce geste machinal s’opère sans qu’une pensée le dirige. Le canon tonnerait à leurs oreilles, qu’ils n’en seraient pas troublés. Ils restent insensibles à ce qui se murmure autour d’eux, à ce qui se passe…

(David Janowski - 1868 - 1927)

Il ne se passe rien. On regarde, on se tait ; lorsque par hasard on prononce une parole, c’est à voix basse et sur un ton de mystère. Les spectateurs se haussent sur la pointe du pied pour mieux jouir de la scène. M. Arnous de Rivière, son chapeau rond sur la nuque, les mains derrière son dos, comme Napoléon, est figé dans une attitude contemplative. Le cafetier s’est joint au groupe ; il demeure immobile, sa serviette sous le bras, le cou tendu.
-          A la bonne heure, lui dis-je ; chez vous les traditions se conservent. C’est toujours comme au temps de Philidor.
Il se retourna, et l’expression de ses yeux bleus, la satisfaction qui rayonnait sur son digne visage me montrèrent que ma remarque l’avait touché.
-          Il n’est que trop vrai, répond-il, que les cafés disparaissent. La brasserie les tue un à un. J’ai, Dieu merci, résisté au mauvais vent qui souffle sur Paris. Le café de la Régence n’a pas le droit de déchoir. Et quand je m’en irai j’exigerai que mon successeur lui garde son caractère… Noblesse oblige !

(Adolf Albin - 1848 - 1920)

Ces paroles m’inspirèrent de l’estime. Je le marquai au bon cafetier. Et, pour m’en récompenser, il fit appel à ses souvenirs. Il m’énuméra les personnages qui s’étaient assis sur ses divans. Vous pensez si, depuis un demi-siècle, ils furent nombreux. Il y eut des peintres, des poètes, des magistrats, des législateurs, plusieurs ministres, et des présidents… M. Grévy y venait assidument, avec son ami, M. Clerc, le conseiller. Lorsqu’il fut élu député, sous l’Empire, cela ne changea point ses habitudes, il continua de cultiver les échecs et le billard. Le café était alors surveillé par la police, qui trouvait sans doute qu’il régnait un fâcheux esprit. Des mouchards obéissant à je ne sais quelle consigne, essayèrent, un jour, d’amadouer M. Grévy, en l’accablant de louanges. Ils feignaient de converser entre eux :
-          Oui, s’écriaient-ils, Grévy est républicain. Mais on peut applaudir à son succès. Car enfin c’est un honnête homme.
Grévy se retourna :
-          Je n’en dirai pas autant de celui qui vous envoie !
Et d’un doigt impérieux il désignait le palais des Tuileries. Je n’ose assurer que l’anecdote soit bien authentique, non plus que cette autre qui se rattache à Musset, et qui montre le malheureux écrivain victime de son amour pour l’absinthe et suivant jusque dans la rue le garçon qui, pour l’attirer dehors, y déposait le verre et la bouteille. Ces évènements se déroulèrent à une époque lointaine, et l’imagination les a déformés. Le cafetier actuel n’en a pas été témoin, mais il en a vu d’extraordinaire et qu’il narre avec esprit.
-          Tenez, monsieur, là où vous êtes, M. Prud’hon, de la Comédie-Française, jura un soir de tuer le père Sarcey.
-          Sarcey ?... Contez-moi donc cela, je vous prie.
Le critique du « Temps » avait eu le malheur de ne pas goûter, dans un de ses rôles, M. Prud’hon, et le courage de le déclarer expressément. « Ce n’est pas, écrivait-il, que M. Prud’hon soit ignorant des choses de son métier, mais il a un certain air important et niais… » Cet air ne plut pas à l’irascible acteur. Il convoqua la conjuration de Guillaume Telle, ils tirèrent des plans pour délivrer la littérature du tyran qui l’opprimait. Ils hésitaient entre le poignard et le poison. Sarcey-Gessler, insoucieux des complots qui se tramaient contre lui, et bravant les pièges semés sous ses pas, n’en venait pas moins, après le spectacle, siroter son cassis à l’eau, pendant l’été, et pendant l’hiver, se réchauffer avec un grog brûlant. Jamais il ne se douta que la mort l’eût effleurée de si près. Il est vrai que M. Prud’hon avait renoncé à ses noirs desseins. Car M. Prud’hon n’est pas méchant. Y eût-il persévéré, que Sarcey ne lui eût pas voulu davantage. Telle est mon opinion. Et c’est aussi le sentiment de M. le cafetier.
Comme il achevait son récit, un consommateur arriva sur nous, le feutre rabattu, le regard sombre ; et je reconnus en lui un autre comédien de Molière, l’honorable M. Joliet, qui interprète, avec des intentions et un zèle si comiques, le docteur Pancrace du Mariage forcé et une infinité de rôles du répertoire.
-          Bonjour Joliet, dit le cafetier, comment vas-tu ?
-          Pas mal, mon vieux Kieffer. Et la tienne ?
Le bon cafetier reprit en souriant :
-          On se tutoie… Vous concevez… Il y a si longtemps qu’on est amis ! Quand M. Joliet a une minute, il vient faire sa partie, en voisin. On se retrouve toujours avec un nouveau plaisir.

C’est un étrange spectacle de voir M. Joliet jouer aux échecs. Il ne ressemble à personne et s’applique à renverser les lois et les coutumes reçues. Il ne se recueille pas, il va de l’avant, il improvise, il pousse ses pions d’un doigt fébrile ; il rage, il peste, il sacre, il s’emporte contre l’ennemi, le rudoie, le provoque et quelquefois l’injurie à la façon des héros d’Homère, en lui jetant des épithètes retentissantes ; dans les instants difficiles, il lève les bras au ciel comme pour implorer les dieux et les appeler à son secours, puis il bouscule les pions, les massacre, frappe à grands coups de poing sur les guéridons de marbre. S’il a perdu, sa physionomie reflète une douleur immense. Il est accablé, anéanti. Une plainte douloureuse s’échappe de ses lèvres. Il soupire comme Oreste :
-          Mon malheur passe mon espérance.
Au contraire, a-t-il gagné ; il s’épanouit, se répand en propos ironiques et joyeux. Il triomphe bruyamment.
Tandis que je l’observais, M. Arnous de Rivière m’a rejoint ; et comme je lui manifestais mon étonnement de la passion qu’inspire ce jeu d’échecs et qui paraît incompréhensible à ceux qui n’y sont point initiés, il voulut bien me prêter le secours de ses lumières et de son expérience.
Nous allâmes nous réfugier dans un angle du café, dans le coin tranquille, où Musset se tenait jadis ; nous y trouvâmes un charmant octogénaire, M. Boiron, dont l’existence entière s’est écoulée en ces lieux, et un savant professeur, M. Goldberg, qui a formé plusieurs centaines d’excellents joueurs. M. de Rivière, lui, n’est pas un professionnel. C’est un amateur, mais qui s’est mesuré aux plus grands maîtres. Il fut riche autrefois ; il ne l’est plus ; l’amour des échecs l’a consolé de tout, des déceptions, des deuils, des misères, et l’a rendu philosophe. Il m’en a parlé avec une chaleur qui atteignait à l’éloquence et qui m’a vivement ému.
-          Ah ! monsieur, quel délice ! … Il n’en est pas, je pense, qui lui soit comparable. Ce jeu met en branle et développe les plus précieuses facultés de l’homme : l’imagination, la réflexion : il l’oblige à méditer, à calculer les conséquences de ses actes, mais aussi à agir rapidement et à déployer ses plus subtiles ressources. Il n’est jamais monotone, il varie selon les individus ; c’est un fidèle miroir où chacun se reflète avec ses qualités, ses défauts, ses supériorités morales et ses bassesses. Il y a des jeux loyaux et téméraires, des jeux tortueux et sournois, des jeux chevaleresques, des jeux barbares. L’immortel Morphy à qui je tins tête – et ce sera l’honneur de ma vie – possédait un génie égal à celui de Napoléon. Il était proprement irrésistible, il avait des coups foudroyants et portait la ruine et le désastre dans le camp adverse, avant qu’on l’eût vu venir. Comparez-le cependant à M. Lasker qui passe aujourd’hui pour invincible et qui a conquis le tire envié de « champion du monde ». M. Lasker a un jeu puissant, incroyablement profond, mais plus lourd que le jeu étincelant de Morphy… Lasker, si vous voulez, c’est un stratège moderne, bourré de chiffres, qui sait tout, et n’abandonne rien au hasard. Il occupe à Manchester la chaire de mathématiques ; il est rompu aux sciences abstraites. Morphy partait en guerre d’un pied léger et, sans effort, il obtenait la victoire. Nous savons par cœur les parties qu’il a jouées ; ce sont des modèles, où d’ailleurs nous désespérons d’atteindre, puisqu’ils sont inimitables. Cela vaut pour la limpidité spirituelle de la prose de voltaire, et, pour la grâce, la musique de Mozart…M. Lasker je vous l’ai dit, est moins séduisant, mais nul jusqu’ici n’a pu lui ravir la palme. Il apparaît comme une forteresse hérissée de défenses formidables et de canons…
M. Arnous de Rivière eût longtemps continué de la sorte, et je ne me lassais pas de l’entendre. Il fut interrompu par M. Janowsky qui, ayant achevé sa séance quotidienne, venait se mêler à notre entretien.
- Certes, dit-il, M. Lasker est doué d’un talent merveilleux. Mais il ne répond pas aux défis qu’on lui adresse.
Et M. Janowsky nous exposa qu’il avait défié M. Lasker. Celui-ci lui opposa mille difficultés, il exigea des conditions impossibles – d’abord un enjeu trop élevé, puis un nombre de parties trop restreint.
-          Il veut demeurer le champion du monde. Il craint de perdre sa couronne ! …
Comment n’y serait-il pas attaché ? Outre la satisfaction qu’il lui procure, ce titre lui vaut beaucoup d’argent. Lorsque M. Lasker se rend en Amérique, il en rapporte une moisson de dollars ; on le fête, on le couvre d’or dans tous les pays de l’univers, en Russie et en Allemagne, où le jeu d’échecs compte des milliers d’adeptes passionnés. Pourtant M. Lasker voit poindre à l’horizon un rival qui pourrait le détrôner : c’est le jeune Pillsbury, Harry Nelson Pillsbury, âgé de trente ans à peine et qui, déjà, ne compte plus ses succès. Pillsbury a battu Steinitz qui détenait, avant Lasker, le championnat. C’est là un avertissement redoutable… Pillsbury voyage, promenant sur les continents et les mers sa naissante renommée. Et Lasker serre les poings et s’apprête à lui livrer le combat suprême. Pillsbury s’y prépare par de périlleux exercices. Il a joué récemment vingt et une parties sans voir, c’est-à-dire qu’il a soutenu la lutte simultanément contre vingt et un adversaires dont on lui annonçait les coups et auxquels il ripostait sans même jeter un regard sur leurs échiquiers. Ce tour de force n’avait jamais été accompli. Et Pillsbury s’en est tiré gaillardement, conservant, pendant quinze heures consécutives, son teint rose et frais, sa liberté d’esprit, sa belle humeur. Un tel miracle confond la raison humaine. M. Arnous de Rivière, lorsqu’il en parle, devient pensif. Il ne peut se l’expliquer.
(La Place du Théâtre-Français face au café de la Régence - Delcampe.net)


-          Songez donc ! avoir présents à la mémoire vingt et un échiquier avec leurs combinaisons infinies et ne pas posséder seulement les combinaisons réelles, mais prévoir, pour chaque jeu, les combinaisons possibles, les préparer, les deviner, prévenir les ruses, en opposer soi-même à ses adversaires, et ne pas s’embrouiller dans tout cela… Pillsbury est une des forces de la nature !

Un brouhaha nous vient troubler à nouveau.
C’était M. Joliet, de la Comédie Française, qui se livrait à ses expansions accoutumées. La partie qu’il avait engagée prenait une tournure favorable. Et il ne pouvait contenir sa joie. En vain le bon cafetier, M. Kieffer, lui prodiguait-il des avertissements.
-          Joliet, il est minuit passé.
-          Oui, oui !
-          Tu vas manquer ton train…
-          Fiche-moi la paix !
Encore trois coups…Et l’ennemi de M. Joliet a mordu la poussière. L’acteur de lève radieux, sublime. Il s’approche de nous la main tendue. Nous le félicitons. Mis en gaieté par l’heureuse issue du combat, il nous demande :
-          Connaissez-vous les vers que Méry composa sur les échecs ? Ils sont d’une élégance et d’une précision rares.
Nous nous apprêtâmes à savourer ce poème. Et M. Joliet commença :

Le champ clos a croisé soixante-quatre cases :
Aux deux extrémités les tours posent leurs bases,
Ces formidables tours, ces tours qu’un doigt devant,
Comme aux sièges romains, fait marcher en avant.
Sur des chevaux sans mors des cavaliers fidèles,
Lisses et menaçants, se placent autour d’elles.
Quand ils ont fait deux bonds, ils brisent leurs élans
Et tombent de côté sur les noirs et les blancs.
Les pièces vont ainsi : l’amitié les a jointes
Aux fous, sages guerriers, qui, partout, font des pointes,
Puis la dame se place, et garde sa couleur.
Nul combattant du jeu ne l’égale en valeur
Elle vole, d’un bond, de l’une à l’autre zone ;
C’est Camille, au pied leste, invincible amazone !
Elle veille et défend les pièces alentour
Par la force du fou réunie à la tour.
Près d’elle le roi siège ; hélas ! il garde le trône
Que mine le complot, que l’astuce environne.

Après cet alexandrin, M. Joliet reprit haleine, le bon cafetier en profita puor lui glisser doucement :
-          Il est minuit et demie. Tu sais, Joliet, que le train n’attend pas.
-          Il m’attendra !!
Et Joliet, de sa voix la plus sonore, de la voix de Vadin et de Pancrace, poursuivit :

Ce monarque, toujours menacé du trépas,
Pour tromper l’ennemi ne peut faire qu’un pas.
Toutefois, quand sa force est enfin abattue,
Par respect pour son nom, personne ne le tue ;
Il est échec et mat ; son dernier jour à lui
Et tous ses serviteurs sont morts autour de lui !
Huit modestes pions, soldats de même taille
Gardent l’état-major sur un front de bataille ;
Un pas leur est permis, un ou deux, jamais trois.
Troupe vile immolée au caprice des rois,
Ils ne prennent qu’un point, et pourtant il arrive
Qu’un d’eux, soldat heureux, aborde l’autre rive.
Alors il se grandit. Ce soldat parvenu,
Des dépouilles d’un chef habille son corps nu ;
Il se métamorphose en tour, il devient reine
Et choisit dans les morts étendus sur l’arène
Un chef de sa couleur, par sa force cité 
L’heureux pion le touche et l’a ressuscité !

Sur ce, M. Joliet, de la Comédie-Française, nous salua, enfonça son feutre sur ses oreilles, se drapa dans son manteau et courut vers la gare Saint-Lazare… Le cafetier nous dit en souriant :
-          Quel original !... Il dormira cette nuit… Il a gagné !...