dimanche 1 avril 2012

L'affaire de la Saint-Gervais (2)

Voici la suite de l'affaire de la Saint-Gervais de mon précédent article.
Il s'agit là d'un texte publié en 1835 dans la "Revue de Paris" (source Google Book).
Nous avons au travers de ce texte beaucoup plus de détails sur le personnage central de l'affaire, un certain Bulliot.
Il s'agit d'un joueur invétéré...

Les textes relatifs au Café de la Régence datant du 18ème siècle sont très rare.
Ainsi, ce texte est un peu long, mais il vaut la peine d'être lu.

Le jour de Saint Gervais

La sagesse des nations est souvent une trompeuse sagesse, et il arrive parfois malheur à ceux qui se fient trop naïvement à l’infaillibilité de ses aphorismes. Nous allons le prouver, en racontant à propos de la Saint Gervais, qui tombait avant-hier, vendredi 19 juin, l’histoire d’un homme à qui un proverbe a coûté bien cher ; il est vrai que ce proverbe était en vers, ce qui le rendait doublement fallacieux.
Au commencement du siècle dernier vivait à Béziers un jeune homme, nommé Bulliot. Puisque nous sommes à la fois sur le chapitre des proverbes et sur celui de Béziers, il est bon de dire que Béziers se recommande d’un proverbe ainsi conçu : « Si Dieu venait habiter sur la terre, c’est Béziers qu’il choisirait. » Voilà, comme on le voit, une devise d’une singulière hardiesse et d’une prétention qui souffrirait aisément la controverse ; pour notre compte, nous ne savons pas trop jusqu’à quel point il conviendrait à Dieu d’être le concitoyen de M. Viennet.
Revenons à Bulliot. C’était un garçon qui ne manquait ni de bonne mine, ni de bonnes qualités ; il avait même de l’esprit, mais un esprit fantasque, bizarre et toujours tourné vers quelques singularités auxquelles Bulliot se livrait sans marchander. Ajoutez à cela que ce Bulliot était un galant et un joueur effréné, si bien qu’avant d’avoir atteint l’âge de vingt-cinq ans, il se trouva ruiné de fond en comble ; les dames de cœur, de pique, de trèfle et de carreau, de concert avec un nombre considérable de piquantes grisettes languedociennes, avaient dévoré son patrimoine, qui consistait en une pièce de vigne située sur le meilleur coteau du pays.
Il parait même que Bulliot avait mangé un peu plus que sa vigne, ce qui l’embarrassait, car les créanciers du Languedoc manquent essentiellement de la vertu qu’on appelle patience. Réduit à moins que rien, Bulliot ne pouvait plus toucher aux cartes ni aux grisettes ; il était même assez mal vu dans le pays ; les uns le dédaignaient par rapport à sa pauvreté, les autres le méprisaient à cause de ses dettes : « Payez, et vous serez considéré ! » Mais comment payer et avec quoi ? S’il cherchait un biais pour faire fortune, un autre proverbe mystificateur lui disait d’un ton goguenard : « Qui paie ses dettes s’enrichit ! » Mais pour s’enrichir de cette façon, il fallait commencer par être riche. Bulliot se dépitait contre des proverbes, contre le jeu, contre Béziers et contre la nature entière. Quant il vit que décidément il n’y avait aucune ressource pour lui dans sa ville natale, et qu’il ne réussirait jamais à y faire fortune, par cette raison que nul n’est prophète en son pays, il tourna ses regards vers Paris : là seulement, pensa-t-il, le soleil luit pour tout le monde ! Bulliot partageait la confiante superstition commune à tant de provinciaux qui s’imaginent qu’il suffit de venir dans la capitale pour devenir capitaliste.
Bulliot, ayant réalisé dix écus, se mit en route. Avec dix écus, il n’y avait guère de moyen d’aller à Paris ; aussi n’alla-t-il d’abord qu’à Montpellier ; là il s’en remit aux bonnes chances du jeu pour avoir de quoi entreprendre le grand voyage. Il entre bravement dans un tripot, bien résolu à gagner ou à en finir avec une existence intolérable ; car Bulliot était un de ces joueurs déterminés avec lesquels il faut toujours que quelque chose saute, la banque ou leur cervelle.

Ce fut la banque qui sauta. Il est vrai qu’elle était bien légère : 400 livres ! Avec cette somme, Bulliot partit dans un bon coche, qui ne mit pas plus de vingt-huit jours pour le conduire à Paris, tant déjà les moyens de transport étaient accélérés sur les routes de France. Il faisait trois repas par jour, couchait toutes les nuits et ne versa que cinq fois ; ce fut un voyage charmant. Durant tout le chemin, il ne se refusa rien et vécut en grand seigneur. Aussi quand il entra dans la capitale, Bulliot ne possédait plus qu’un louis et une pièce de vingt-quatre sous. Nous ne dirons pas quelles furent les premières aventures de Bulliot, ses traverses, ses misères et les accidents de sa lutte avec la fortune. Pendant quelques années, il disparut dans le tourbillon ; puis, au temps où le système de Law était dans sa plus grande fureur, notre Bulliot parut un beau jour dans la rue Quincampoix. Depuis son arrivée à Paris, il avait essayé de toutes sortes de métiers, ne se montrant constant qu’au tapis vert. Ce jour-là, le lansquenet lui ayant été favorable, l’intrépide joueur voulut profiter de sa bonne veine et pousser sa pointe dans un jeu qui remuait toutes les finances du royaume. Il s’embarqua donc vaillamment sur les flots dorés du Mississipi, et gagna ; il rejoua, il regagna, et toujours ainsi, avec un bonheur insolent. Bref, au bout de trois mois, le petit Bulliot, le mince Bulliot, le pauvre sire, venu à Paris sans épée ni cape, et qui avait franchi la barrière avec un louis et une pièce de vingt-quatre sous, possédait un million.
Un magnifique million, le plus beau million possible, bien rond et bien liquide, un million tout neuf, que la fortune lui avait donné de la main à la main. Avec ce million, Bulliot acheta tout ce qui lui manquait ; il acheta un carrosse, il acheta un château, il acheta Mlle Quinault, il acheta tout le luxe et tous les plaisirs de l’époque. Tout en pratiquant les sept péchés capitaux avec la verve et l’aplomb d’un millionnaire, Bulliot ne renonça pas pour cela aux affaires ; il acheta un comptoir, il acheta des commis et se fit banquier.
Le banquier Bulliot, spéculateur habile, se fit un beau nom dans la finance. Pour ne pas porter atteinte à son crédit, il avait sagement renoncé aux jeux de hasard ; il ne se permettait plus que les échecs, et à cet effet, il fréquentait le café de la Régence., où il jouissait de la considération que mérite un riche financier, beau joueur, affable dans le gain et noble dans la perte. Quand il jouait, on faisait cercle autour de lui, non pas seulement parce qu’il était de première force aux échecs et qu’il y avait profit à lui voir disposer ses pièces, mais encore parce qu’il y avait plaisir à observer ses façons d’agir et à écouter ses paroles. En devenant riche, Bulliot était devenu encore plus original et plus bizarre qu’avant ; et comme il se trouvait d’étoffe à ne guère se gêner, il se livrait sans retenue à ses manies et à ses boutades. Avec cela, il avait adopté un langage sentencieux qui ne manquait pas d’être parfois assez piquant. Dans le discours, Bulliot faisait une grande consommation de proverbes ; il professait pour le proverbe un profond respect.
Un matin de la belle saison, Bulliot était allé, pour se récréer, passer une heure à la charmante maison de campagne qu’il possédait à Auteuil. C’était le 19 juin 1725, jour de saint Gervais. Il faisait un temps magnifique et une chaleur étouffante. Tout à coup, pendant que le financier examinait ses tulipes, l’horizon se rembrunit, le ciel se voila de nuages, et la pluie tomba. Bulliot se hâtait de regagner son carrosse pour revenir à Paris, lorsque, dans une allée de son parc, il rencontra son jardinier au désespoir.
-          Hélas ! s’écriait le brave homme, voilà une pluie qui nous fera bien du tort ; car elle durera longtemps.
-          Comment cela ? demanda Bulliot.
-          Eh ! oui, reprit le jardinier, vous savez le proverbe :

S’il pleut le jour de saint Gervais
Il pleut quarante jours après

C’était là un vrai distique de jardinier, et qui avait un air d’étroite parenté avec les vers du Jardin des racines grecques. Toutefois Bulliot, sans s’arrêter à la pauvreté de la rime, fut frappé du pronostic, et il ne cessa de se répéter le proverbe poétique tout le long des Champs-Elysées et de la rue Saint-Honoré, que sa voiture parcourut pour le déposer au café de la Régence.
Dès qu’il fut entré dans le café, on lui proposa une partie d’échecs ; il était tellement préoccupé, que, pour toute réponse, il déclama son distique. Les habitants du café de la Régence, qui étaient, en général, des esprits forts, la plupart gens de lettres, académiciens et philosophes, se gaussaient de la prédiction. On plaisanta Bulliot, qui croyait à de tels almanachs ; Bulliot se piqua, et, jetant sur une table sa bourse pleine d’or, il paria que la pluie durerait quarante jours.
Il ne manqua pas de gens pour tenir ce pari.
-          Ne vous gênez pas ! s’écria Bulliot ; je tiendrai tout ce que l’on voudra ;
Et il tira de sa poche son portefeuille, amplement garni.
Toutes les bourses se vidèrent, on formula par écrit les termes du pari, on enregistra les mises. Bulliot poussa les choses jusqu’à déclarer à ceux qui n’avaient pas d’argent, qu’il pariait contre eux la valeur de leurs bijoux, montres, tabatières, bagues, boucles et cannes à pommes d’or. Il ajouta que, du reste, il reviendrait le lendemain et tous les jours, et qu’il continuerait à tenir tous les enjeux. Le maître du café en était le dépositaire.
Le bruit de cette singulière aventure s’était vite répandu ; le lendemain il y eut foule au café de la Régence. Bulliot soutint sa bravade. On déposa des sommes considérables.
 
(Café à Paris - XVIIIème siècle)

Le surlendemain, même affluence. Bulliot n’était pas homme à reculer ; il fit venir sa caisse. Du reste, jusque-là le ciel était pour lui, la pluie de saint Gervais tombait toujours.
A la ville, à la cour, on ne s’entretenait plus que de Bulliot et de son pari ; Bulliot était l’homme à la mode ; on se pressait sur son passage, on se le montrait ; on fit sur lui des ponts-neufs, on le mit dans les gazettes, on le joua sur le théâtre.
Les paris allaient toujours leur train, c’était une rage. Bulliot n’avait plus d’espèces ; mais sa signature était connue et bien famée sur la place ; il proposa son papier et on l’accepta. La tête avait tout-à-fait tourné au banquier languedocien ; en une semaine, il fit pour deux cent milles livres de billets. Il pleuvait toujours.
La pluie dura jusqu’au 12 juillet. Ce jour-là il fit un temps admirable ; pas une seule goutte d’eau ne tomba du ciel. Le proverbe eut tort ; les vers étaient faux ; le distique n’avait plus ni rime ni raison.
Le cafetier du café de la Régence livra les enjeux aux parieurs. Ceux qui avaient des billets attendirent l’échéance ; mais pendant qu’ils attendaient, les parents de Bulliot (car Bulliot avait des parents depuis qu’il était riche) le firent interdire, et ils n’eurent pas grand mal, car le pauvre Bulliot était devenu complètement fou.
L’interdiction de Bulliot, décrétée par sentence du Châtelet, fut confirmée par arrêt du Parlement. Cet acte de justice débouta en même temps de leurs prétentions les porteurs de billets, par cette raison de droit, que la cause des obligations était immorale. Les parents de Bulliot se partagèrent les débris de son opulence, et le pauvre financier mourut aux Petites-Maisons ; triste et funeste effet de son aveugle foi dans un proverbe !
Lorsqu’à l’échéance, les lettres de change de Bulliot furent protestées, un plaisant prétendit qu’il n’était pas étonnant de voir protester des billets faits à propos de la Saint-Gervais, puisque le jour de saint Gervais est en même temps celui de saint Protais.

E.G.

lundi 26 mars 2012

L'affaire de la Saint-Gervais (1)

Voici le texte le plus ancien que j’ai trouvé au sujet de cette affaire dont le lieu central fut le Café de la Régence au début de l’été de l’année 1725. Le texte date de 1735 et l’affaire n’a « que » 10 ans.
On trouve des traces de ce pari stupide tout au long du 18ème siècle et même jusqu’à la moitié du siècle suivant.

Dans ce texte de 1735, outre l’affaire de la Saint-Gervais, l’auteur aborde plusieurs affaires de mœurs, des faits divers etc… ainsi que les jugements associés comme l’indique le titre.

Il n’est pas très bavard sur le passé du sieur Bulliot, alors que j’ai trouvé également un texte de 1835 traitant de cette affaire et qui livre des détails intéressants sur le personnage, ce qui permet de comprendre le comportement incroyable de son héros malheureux.
D'ailleurs, le texte de 1835 laisse à penser que l’auteur a peut-être eu accès aux minutes du procès.

Enfin, le texte de 1735 ne mentionne pas le jeu d’échecs dans le Café de la Régence, contrairement à celui de 1835. Je publierai le texte de 1835 dans un article à suivre.


(textes et images - source Google book)

CAUSES CELEBRES ET INTERESSANTES
AVEC LES JUGEMENTS QUI LES ONT DECIDEES.

Recueillies par Mr. Gayot de Pitaval,
Avocat au parlement de Päris.
TOME SEPTIEME

A LA HAYE
Chez Jean Neaulme
1737

L’année 1725 fut si pluvieuse, qu’il semblait que les cataractes du Ciel fussent ouvertes ; toutes les rivières se débordèrent, ces débordements causèrent un grand préjudice au commerce. Il y eut quelques gens superstitieux qui annoncèrent un second Déluge.
Bulliot natif du Languedoc, banquier à Paris, remarqua que le jour de S.Gervais 19 juin il avait plu extrêmement. Il se persuada que la pluie continuerait pendant 40 jours ; le motif de son opinion fut un proverbe qui a cours parmi le peuple :

S’il pleut le jour de Saint Gervais,
Il pleut quarante jours après.

Infatué de ce sentiment, ce jour-là-même étant dans le Café de la Régence près le Palais-royal, il entra dans une conversation qui avait pour objet les inondations continuelles qui détruisaient l’espérance d’une récolte heureuse, et faisaient appréhender une cherté excessive du bled. Bulliot dit alors qu’on serait bien plus alarmé si cette pluie durait encore 40 jours de suite, et qu’il était prêt à parier que ce malheur était infaillible.
En s’annonçant comme un oiseau de mauvais augure, son pronostic fut mal reçu ; on lui demanda sur quoi il le fondait. J’en suis sûr, répondit-il avec confiance ; que l’on parie contre moi, je suis prêt à mettre au jeu. Il jeta quelques Louis sur une table, pour exciter les curieux et défier les incrédules. Comme son discours n’était pas fort sensé, plusieurs personnes ne voulurent pas parier contre lui ; mais d’autres plus intéressés,  flattés par l’espérance de gagner, mirent au jeu pour relever son défi, autant de Louis qu’il en avait jetés. On consigna l’argent entre les mains de la cafetière, et on écrivit la loi du pari en ces termes :

Si depuis la S.Gervais il pleut, peu ou beaucoup, pendant 40 jours tout de suite, Bulliot a gagné ; s’il discontinue de pleuvoir un seul jour pendant les 40 jours, Bulliot a perdu.

Ce nouveau genre de pari ou de folie irrita la cupidité de tout le café, qui s’empressa de faire la conquête des Louis, dont Bulliot regorgeait tellement, qu’après avoir consigné contre tous ceux qui voulaient parier contre lui, et après avoir épuisé les bourses, il demanda par une espèce d’insulte s’il y avait encore quelqu’un qui voulût gagner contre lui.

Croyant d’aller à une victoire certaine et voulant faire beau jeu à tout le monde, il proposa à ceux qui n’étaient point en argent, de consigner leurs cannes à pommeau d’or, et leur tabatières d’or et autres bijoux de prix, qui furent appréciés et remis entre les mains de la même dépositaire ; il y déposa la valeur des bijoux en espèces. Il fut si beau joueur qu’il consentit que des personnes qui n’avaient ni argent ni bijoux, missent au jeu des chemises de toile d’Hollande, contre lesquelles il déposa encore la valeur en argent.

Cette folie singulière s’étant répandue, dès le lendemain dans le même café de nouveaux parieurs se présentèrent contre Bulliot ; mais l’argent ayant tari chez lui, il proposa à ces nouveaux joueurs de prendre ses billets payables au porteur, ou ses lettres de change. Comme il était en bonne odeur, et qu’il avait toujours fait honneur à ses engagements, on accepta sa proposition : il fit des billets ou lettres de change pour une somme de près de 50 milles écus ; tous ces effets furent pareillement déposés.
On pouvait dire de Bulliot, qu’il était seul contre tous, unus contra omnes, et qu’il ferait, s’il gagnait, le plus beau coup de filet du monde, tandis que toute la campagne serait ruinée et désolée par l’inclémence de l’air.

La renommée, qui a accoutumé de broder et d’embellir les histoires qu’elle raconte, donna un relief prodigieux à celle-ci, et la fit circuler à la ville, à la Cour, d’oreilles en oreilles. Tout le monde était curieux de voir cet homme extraordinaire ; on se le montrait du doigt ; on observait attentivement sa physionomie, et on ouvrait de grands yeux sur lui.
Quand on lui demandait pourquoi il était si ancré dans son opinion, il alléguait le proverbe qu’on a cité, et que le peuple a adopté, moins par la raison que par la rime, encore n’est-elle pas bien riche. 
Un grand seigneur dit en plaisantant, que si Bulliot gagnait son pari, il lui fallait faire son procès comme à un sorcier ; et que s’il le perdait, il le fallait héberger aux Petites-Maisons : il était le sujet de toutes les conversations : les comédiens qui sont esclaves de la mode le jouèrent sur leur théâtre.

Enfin les cataractes du Ciel se fermèrent avant les 40 jours, en dépit du proverbe. La cafetière et les autres dépositaires remirent les enjeux à ceux qui avaient gagné.
Les porteurs des billets et des lettres de change n’eurent pas le même sort.
Les parents de Bulliot le firent interdire, comme un prodigue. Plusieurs parieurs ne voulant point essuyer un procès des plus douteux, rendirent les billets et lettres de change ; d’autres plus avides s’embarquèrent sur la mer orageuse du Palais.

Le procès qui fut d’abord porté au Châtelet, vint enfin au Parlement. Les parieurs voulant paraitre sous une face favorable, n’alléguèrent point leur gageure ; ils dirent qu’ils étaient des négociants de bonne foi, qu’ils avaient pris ces effets sur la place avec confiance, parce que la réputation de Bulliot était entière, il avait satisfait jusqu’ici tous ses créanciers, et c’était violer la loi publique que de leur opposer l’interdiction de leur débiteur qui n’était pas dans les liens de cette interdiction lors de ses engagements ; que si on pouvait les éluder par un pareil moyen, les étrangers perdraient la confiance qu’ils ont en nous ; enfin la bonne foi du commerce qui en est l’âme, exigeait qu’on satisfît les marchands qui avaient donné la valeur de ces billets, et n’avaient aucun sujet de se défier du caractère de Bulliot.

Son frère, qui avait été nommé son curateur, fit tellement connaître la vérité par des présomptions concluantes et par la date des billets, que le procès ayant été appointé au rapport de M. de Vienne, intervint. Arrêt sur la fin de 1726, qui annula tous les paris, dépens compensés.

mardi 20 mars 2012

Origine et épilogue

29/12/2020 - Correction du nom Verdini en Verdoni.
12/04/2021 - Voir cet article au sujet de la fin du Café de la Régence : https://lecafedelaregence.blogspot.com/2021/04/la-fin-du-cafe-de-la-regence.html

Deux dates restent actuellement un mystère dans l’histoire du Café de la Régence.
Il s’agit pourtant de deux dates essentielles :
Quand le jeu d’échecs a-t-il investi le Café de la Régence ?
Quand le jeu d’échecs a-t-il quitté définitivement le Café de la Régence ?

Pour l’origine du Café de la Régence, il existe quelques pistes imprécises.
Je doute qu’il soit possible de trouver une date exacte, mais il est possible de raisonnablement situer l’arrivée du jeu d’échecs au Café de la Régence un peu avant 1725.

La première piste est un extrait du « Traité pratique théorique du jeu des Echecs » (source Google book) édité à Paris en 1775 par « une Société d’Amateurs ».
En fait cet ouvrage est signé par de forts amateurs du Café de la Régence de l’époque, à savoir Bernard, Carlier, Léger et Verdoni (dont on ne possède que très peu d’informations. Par exemple, leurs prénoms sont actuellement inconnus).
Dans ce texte il est indiqué en 1775 « Depuis plus d’un demi-siècle, le Café de la Régence étant le chef-lieu du jeu des Echecs en France (…)», soit au moins 1725.

Un autre texte fait mention d’une activité du jeu d’échecs à cette époque.
Ceci est connu par une affaire de justice qui fit grand bruit à l’époque.
Il s’agit de l’affaire de la Saint-Gervais, qui date de l’été 1725, au sujet de laquelle je reviendrai dans un prochain article.
Le personnage central de cette histoire, un certain Bulliot, vient régulièrement jouer aux échecs au Café de la Régence en 1725.

Ensuite, à quelle époque les échecs quittent-ils définitivement ce lieu ?
1918 a été une année presque fatale pour les échecs au café de la Régence.
L’Union Amicale des Amateurs de la Régence quitte le café (plus tard elle deviendra l’association des « Echecs du Palais-Royal »).
En 1925 dans les « Cahiers de l’Echiquier Français » l’optimisme n’est pas de mise sur l’avenir du Café de la Régence pour le jeu d’échecs.
Il est vrai que ce lieu qui se voulait le centre des échecs français, n’a plus trop de sens sportif avec la création nécessaire de la FFE, création d’une fédération française de joueurs d’échecs qui intervient tardivement par rapport à d’autres pays.
Mais il reste un lieu historique sans équivalent, d’un intérêt immense, qui hélas a disparu aujourd’hui.

Dans les années 30, Pierre-Octave Brun, nouveau propriétaire du Café de la Régence, remet le lieu au goût du jour pour les amateurs du jeu d’échecs.
Les choses avancent petit à petit. Sur ce blog, en octobre dernier, j’indiquais un article du « Petit Parisien » de 1939 comme dernière trace à ma connaissance du jeu d’échecs au Café de la Régence.
Etienne Cornil, m’a fait parvenir un document qui repousse de quelques années cette limite.

 (Source Etienne Cornil - Bulletin de la FFE 1943)

Ainsi, au moins jusqu’en 1943 on y trouve la trace de joueurs d’échecs et une certaine activité.

Curieusement, à ce jour il semble aussi difficile de connaître la date de début que la date de fin.

jeudi 15 mars 2012

Le jeu d’échecs dans les écoles (suite)

Il s’agit vraiment d’un sujet d’actualité brulante. En effet la FFE vient de publier un communiqué sur l’adoption par l’Union Européenne du programme « Le jeu d’Echecs à l’école ». A suivre donc.

En attendant, voici un complément de mon précédent article.
Après le Figaro c’est au tour du journal « Le Gaulois » de parler du livre d'échecs offert dans les écoles, et ce, en première page !


Le Gaulois – Mardi 25 juillet 1911 (source Gallica - BNF)
Article paru en première page du journal dans la rubrique « ECHOS DE PARTOUT »

Nos potaches trouveront parmi les prix qui leur sont distribués cette année un livre qui n’est pas banal.
L’Union amicale des amateurs d’échecs vient, en effet, de mettre à disposition du ministre de l’instruction publique un certain nombre de traités du jeu d’échecs pour être joints aux livres de prix des lycées et des grandes écoles.
Dans un rapport adressé au ministre, les donateurs expliquent que le but de l’Association est de favoriser parmi la jeunesse le goût de ce jeu que de grands esprits ont considéré comme une des plus ingénieuses conceptions de l’intelligence humaine, comme une merveilleuse gymnastique de l’esprit et même comme un véritable repos cérébral, en ce sens que sa pratique nécessite le détachement de toute préoccupation étrangère à son objet. De plus, c’est un jeu dont l’attrait ne consiste pas en gain d’argent et qui détourne ses adeptes d’autres jeux qui sèment la ruine et les catastrophes.
A l’étranger, le jeu d’échecs est très en faveur, et les luttes aux échecs entre Oxford et Cambridge ont autant de retentissement que les luttes de ces deux Universités sur l’eau.
Le ministre a accepté de faire figurer ce livre dans les listes de prix.

mercredi 7 mars 2012

Le jeu d'échecs dans les écoles

L’idée d’introduire le jeu d’échecs dans les écoles est un cheval de bataille de la FFE depuis quelques années.
Différentes lettres d’intentions et différents accords avec le ministère de l’éducation semblent indiquer que c’est sur la bonne voie.
Mais cette idée n’est absolument pas récente, loin de là.

Voici un article paru dans la revue « La Stratégie » de juin 1912.
Mais l’expérience ne semble pas être reconduite les années suivantes.

La Stratégie - Juin 1912

« Dans son assemblée générale du 22 juin, l’Union des Amateurs de la Régence, après l’approbation sans réserve des comptes du trésorier et lecture du rapport de l’année, prend quelques décisions d’ordre intérieur – [établissement d’un catalogue de la bibliothèque, reliure ; mise à jour de la liste des sociétaires ; création d’un banquet annuel, etc…] – elle ratifie la nomination, à titre d’essai, du maître J.Taubenhaus comme professeur de la Société, et approuve un certain nombre de dons et souscriptions accordés par le Comité durant son dernier exercice et dont le plus important consiste en traités d’échecs offerts en prix aux lycées parisiens. Il est ensuite procédé au remplacement des membres sortant du comité : M. Lucien Lévy, démissionnaire, est réélu trésorier à l’unanimité.
Puis, sur proposition de M. Delaire, l’Assemblée décide de relever le défi du club de Ajedrez de Lima (Pérou) pour un match en deux parties par télégraphe ».
(Le Figaro - 12 juillet 1911 - Source Gallica BNF)

Le Figaro avait déjà publié dans une brève en première page (!!) de son édition du 12 juillet 1911 (donc l’exercice précédent dont parle la Stratégie de 1912).
Théodore Steeg est alors le ministre de l'instruction publique et des Beaux-arts.

PETITES CURIOSITÉS

On savait qu’un certain nombre de joueurs d’échecs se réunissaient tous les jours au café de la Régence. Il n’est guère de Parisiens qui n’aient été voir ces sages, penchés sur l’échiquier, et faisant galoper le cavalier vers la dame. Pourtant, tout a bien changé depuis que Diderot recueillait les mémorables propos du neveu de Rameau.
Mais ce qu’on ignorait, c’est que les joueurs d’échecs du café de la Régence se fussent réunis en une association qui a pour titre : Union amicale des amateurs d’échecs de la Régence. Or, que voulez-vous que fasse le président d’une Union, sinon d’aller voir les ministres ? Tous les présidents des Unions agissent ainsi, et pareillement les secrétaires des syndicats. Et ils présentent des revendications.
Donc, le président des amateurs d’échecs est allé voir le ministre de l’instruction publique. Il lui a dit « : « Ne pourrait-on enseigner le jeu d’échecs aux élèves des lycées ? »
Et sans doute il n’était pas question de nommer dans chaque lycée un maître du noble jeu. Le ministre a écouté avec bienveillance. Il a autorisé l’Union à faire distribuer, en même temps que les livres de prix, des « Traités du jeu d’échecs » aux bons élèves. C’est très bien. Palamède, dit-on, trompa par cette distraction les mornes factions du siège de Troie. C’est un petit souvenir classique que sauve M. Steeg, sans y penser. Peu de chose, dites-vous ? Hé ! au temps où nous sommes…

Lucien Lévy


Lucien Lévy fut le propriétaire du Café de la Régence à partir de 1903, j’ai eu la confirmation qu’il en était encore le propriétaire fin 1918 via un article du journal le Figaro de l’époque.
Je reviendrai sur Lucien Lévy prochainement (et sur cet article du Figaro).
En attendant, j’ai mis à jour la liste des "limonadiers" !

lundi 5 mars 2012

Edouard Jean Niermans

Non ce n’est pas un joueur d’échecs, mais un très célèbre architecte et décorateur de la belle époque.
Il s’est occupé de l’aménagement d’un grand nombre de lieux dans Paris.
Le Palace « Le Negresco » à Nice est son œuvre (image ci-dessous). 


De nombreux restaurants dans Paris décorés par ses soins sont maintenant classés au patrimoine national.
Parmi ces cafés / restaurants il y avait le café de la Régence…


Cité de l’architecture et du patrimoine se trouve un document au format pdf au sujet d' Edouard Jean Niermans (1859 – 1928).
Mais depuis que j’ai découvert cette biographie il semble que le document ne soit plus en ligne.

(Edouard Jean Niermans)

Voici quelques exemples caractéristiques du style de Niermans.

 (Angelina - salon de thé parisien)

 (Brasserie Mollard - Paris)

On apprend donc en page 6 de la brochure sur Niermans qu’il est l’architecte qui a travaillé sur l’aménagement du Café de la Régence vers 1895 – 1902. 


Hélas sans plus de précision, car à ma connaissance (et suivant la revue « La Stratégie ») les grands travaux dans le Café de la Régence durant cette période datent de l’été 1892 et de l’été 1903... Je penche donc pour 1892 pour les travaux de Niermans.

Mais ceci me sert dans transition pour la suite…
Au sujet des travaux de 1892 sur lesquels je vais revenir, j’ai commis une erreur en attribuant intuitivement à tort (article corrigé) le projet de décoration du petit salon des échecs du Café de la Régence à son propriétaire Claude Vielle en 1855.
Cet article de la Stratégie montre clairement qu'il s'agit de Kieffer propriétaire en 1892.

Après être passé d’un éclairage avec les quinquets,  puis au gaz, voici l’électricité au Café de la Régence !

Voici l’extrait de la stratégie de septembre 1892.

« Voilà bientôt deux siècles que le Café de la Régence est sans interruption le rendez-vous officiel et attitré des amateurs d’échecs de Paris. Bien d’autres établissements, dans d’autres genres, ont eu des moments de faveur publique plus ou moins prolongés, Café Procope…Brebant… mais à la longue l’oubli est venu.
Le Café de la Régence n’a jamais perdu sa vogue ; la persistance de sa renommée à travers les générations est un fait unique dans l’histoire parisienne.

Il faut reconnaître que le mérite principal de ce long succès est dû à une heureuse succession de propriétaires, lesquels se sont attachés, quelques fois par de très grands sacrifices pécuniaires, à satisfaire la clientèle exigeante des amateurs d’échecs.

Le propriétaire actuel M.Kieffer, n’a pas voulu rester en arrière de ses devanciers, il vient de profiter des vacances d’été pour faire de grandes améliorations. Elles sont si importantes que nous pouvons les considérer comme la « régénération » du Café de la Régence.

D’abord le gaz, cet affreux gaz, tant acclamé quand il a remplacé les fameux quinquets, vient à son tour de céder la place à la lumière électrique. Le choix des lampes du nouvel éclairage a été très heureux, la lumière bien plus intense que celle du gaz est cependant assez pondérée pour ne pas fatiguer la vue. Ensuite toutes les peintures, toutes les tentures ont été entièrement remises à neuf ; non pas dans le goût du jour, tons sombres, surchargés de lourds et riches ornements, mais dans le genre Régence, fond blanc mat, avec filet or, et cela donne aux salons du vieux Temple de Echecs un incontestable cachet aristocratique.
Le petit salon, notamment, est une merveille : sur les panneaux, autour de la salle et entre les glaces, sont peintes les pièces d’échecs, au milieu de légers attributs artistiques, et dans les cartouches, tout autour, sont inscrits les noms des principaux maîtres français et étrangers dont la réputation a été consacrée par la postérité. Le plafond représente un échiquier en deux couleurs distinctes. »
 (Le petit salon des Echecs du Café de la Régence - date inconnue)

Onze ans après, en 1903, M.Kieffer cède le Café de la Régence à Lucien Lévy le nouveau propriétaire. Ce dernier procède à des travaux d’aménagement.

La stratégie décrit le résultat des travaux dans son numéro d’octobre 1903.

« Le Café de la Régence a fait sa réouverture le 6 octobre dans un cadre merveilleux. Le caractère de la décoration blanc et or, style Louis XVI, a été conservé mais avec les aménagements d’une élégance appropriée qui ornent les salons, le vieux Temple des Echecs a un aspect gai et bien français.
Au point de vue « restaurant » la transformation est complète ; les nouveaux propriétaires ont certainement le désir de se placer au premier rang des établissements parisiens.

Nous avons le plaisir de constater que les Echecs, qui depuis bientôt deux siècles ont rendu universelle la réputation du Café de la Régence, n’ont pas été oubliés ; une partie de l’ancienne salle de billard leur est réservée. Espérons qu’avec une si brillante installation, une nouvelle ère de prospérité s’ouvrira pour eux et pour le Café de la Régence (…) 

Pour inaugurer le salon des Echecs du Café de la Régence, l’Union Amicale a fait donner une séance de parties simultanées par M. Taubenhaus, dimanche soir 11 octobre. Le célèbre professeur a joué 22 parties et, en moins de 3 heures, il a obtenu le résultat de 15 gagnées, 2 nulles et 5 perdues contre MM. Delaire, d’Hersignerie, Humbert, Joubert et du Manoir. (…)

L’Union Amicale est en pleine prospérité, elle compte actuellement plus de cent adhérents »

Enfin en 1910 le lieu s’agrandit. Le Café de la Régence est un lieu très à la mode dans Paris.
Cahier de l’Echiquier Français, n°33 - 1925

« La régence et la brasserie mitoyenne du Sport furent réunis en 1910 et forment maintenant un vaste établissement pourvu de tout le « confort moderne », mais d’où s’est enfuie la majorité des joueurs qui comprennent le confort d’une façon moins moderne ».