jeudi 5 novembre 2026

Le Café de la Régence sous la Terreur : quand Brutus remplaça la Régence !

Une découverte majeure pour l'histoire du Café de la Régence 
 
Le Café de la Régence, haut lieu du jeu d'échecs parisien pendant plus de deux siècles, a connu bien des transformations au cours de son histoire. Mais saviez-vous qu'en pleine Révolution française, il avait abandonné son nom pour devenir le Café de Brutus ?

Ce changement de nom, parfaitement dans l'esprit de l'époque, a presque disparu de l'histoire du célèbre établissement. Pourtant, plusieurs documents de 1793 permettent aujourd'hui de reconstituer cet épisode méconnu.
 
L'enquête réserve quelques surprises : une petite annonce datant de la Terreur, un tenancier convoqué devant un comité révolutionnaire, un personnage qui deviendra vraisemblablement son successeur, un roman russe du XXe siècle et même une étonnante erreur sur Wikipédia.
 
1793 : la Régence n'est plus à la mode !
 
Nous sommes en 1793. La Révolution française est entrée dans sa période la plus radicale. La monarchie a été abolie en septembre 1792, Louis XVI a été guillotiné le 21 janvier 1793 et la République cherche à effacer les symboles de l'Ancien Régime. Les noms des rues, des places et des établissements se transforment. Le Palais-Royal, situé en face du Café de la Régence, devient le Palais-Égalité.
 
Dans ce contexte, le nom de « Régence », qui rappelle directement le pouvoir monarchique, n'est évidemment plus très approprié. L'établissement adopte alors celui de Café de Brutus. Mais pourquoi Brutus ? Que pouvait bien représenter ce personnage romain pour les révolutionnaires français ? 
 
Brutus, un héros de la Révolution française
 
Pour comprendre ce choix, il faut remonter à l'histoire de la Rome antique. Deux personnages célèbres portent le nom de Brutus, et tous deux sont devenus des symboles de la lutte contre la tyrannie.
 
Le premier est Lucius Junius Brutus, qui aurait vécu au VIe siècle avant notre ère. Selon la tradition romaine, il participe, en 509 av. J.-C., au renversement du dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe, et à l'établissement de la République romaine. Mais ce personnage est également connu pour un épisode particulièrement cruel. Ses deux fils ayant participé à une conspiration visant à rétablir la monarchie, il les fait condamner à mort.

Lucius Junius Brutus devient ainsi le symbole du citoyen qui place les intérêts de la République au-dessus de tout, y compris de ses propres sentiments familiaux.

Le second personnage est Marcus Junius Brutus (85-42 av. J.-C.), beaucoup plus connu de nos jours puisqu'il participa à l'assassinat de Jules César, le 15 mars 44 av. J.-C. Pour les révolutionnaires français, il représente le tyrannicide, autrement dit l'élimination d'un dirigeant considéré comme un tyran.
 
Les deux personnages sont fréquemment associés dans l'imaginaire révolutionnaire. Ils incarnent le refus du despotisme, la défense de la liberté et, surtout, une conception particulièrement exigeante de la vertu républicaine.
 
Plus remarquable encore, en 1789, le peintre Jacques-Louis David présente au Salon son célèbre tableau Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, aujourd'hui conservé au musée du Louvre. Le tableau représente Lucius Junius Brutus, assis dans l'ombre, tandis que l'on ramène les corps de ses deux fils exécutés. À droite, les femmes de la famille expriment leur désespoir.
 

 Jacques-Louis David, Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, 1789, musée du Louvre. 
 
L'œuvre possède une histoire assez extraordinaire : il s'agit à l'origine d'une commande royale de Louis XVI ! David avait toutefois modifié le sujet initial pour choisir celui de Brutus. Exposé quelques semaines après la prise de la Bastille, le tableau acquiert une dimension politique que ses commanditaires n'avaient certainement pas envisagée.

Brutus devient une véritable figure tutélaire de la Révolution. Son nom est donné à des enfants, des rues, des communes et des établissements. Des bustes à son effigie sont exposés dans les lieux publics. Sous la Terreur, cette référence prend une signification particulière : la République doit être défendue avec une rigueur absolue, quitte à sacrifier les intérêts particuliers.

Le choix du nom de Brutus pour remplacer celui de Régence prend donc tout son sens. On peut y voir un hommage à la République et une volonté d'effacer une appellation rappelant la monarchie. Dans le climat politique de 1793, adopter une dénomination aussi irréprochablement révolutionnaire pouvait également constituer une précaution judicieuse.

J'ignore cependant qui a pris cette décision, et à quelle date exacte.

Alexandre Tuetey, un historien auquel nous devons beaucoup
 
C'est ici qu'il faut rendre hommage à un historien aujourd'hui relativement méconnu : Alexandre Tuetey (1842-1918). Entre 1890 et 1914, Tuetey publie une œuvre monumentale en onze volumes : le Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française.
 
Il ne s'agit pas d'une histoire narrative de la Révolution, mais d'un gigantesque inventaire analytique de documents d'archives. Tuetey y rassemble et analyse des milliers de pièces provenant de différentes institutions. Il en donne les dates, résume le contenu et indique les références permettant de retrouver les originaux.
 
Il est difficile aujourd'hui, à l'heure des catalogues informatisés et des archives numérisées, d'imaginer l'ampleur d'un tel travail.
 
Cette entreprise représente des années de dépouillement méthodique. Plus d'un siècle après sa publication, elle demeure un outil de recherche d'une valeur exceptionnelle pour les historiens.

J'ai pu personnellement en mesurer l'importance au cours de mes recherches sur le Café de la Régence.
C'est en effet dans le tome X, publié en 1912, que se trouvent deux notices particulièrement intéressantes.
La première, n° 745 (pages 140-141), concerne une délibération du 13 novembre 1793 (23 brumaire an II).

La seconde, n° 763 (page 145), concerne une comparution devant un comité révolutionnaire le 15 novembre 1793 (25 brumaire an II).

Toutes deux mentionnent le Café de Brutus. Grâce aux indications extrêmement précises de Tuetey, j'ai pu retrouver les documents originaux aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine, le 4 novembre 2026, sous la cote BB/3/81/A. Et les manuscrits sont parfaitement explicites.
 
Le citoyen Corvier devant le Comité de surveillance
 
Le 13 novembre 1793, plusieurs membres du Comité de surveillance dénoncent le citoyen Corvier, qui tient le Café de Brutus, rue Saint-Honoré. Son tort ? Ne pas respecter suffisamment la législation sur le maximum des prix. Rappelons qu'en septembre 1793, la Convention a adopté une loi instituant un maximum général destiné à encadrer les prix de nombreuses marchandises, dans un contexte de pénuries et de difficultés économiques.

Le procès-verbal désigne très précisément notre établissement :
« Caffé de Brutus, ci devant de la Régence, Rue St honoré »
 
BB/3/81/A Archives Nationales - Pierrefitte
 
Cette formulation constitue une preuve irréfutable : il s'agit bien du célèbre Café de la Régence, temporairement rebaptisé Café de Brutus. Le comité décide de faire comparaître Corvier afin qu'il rende compte de sa conduite. Deux jours plus tard, le 15 novembre, nous retrouvons notre tenancier devant les autorités révolutionnaires.
 
BB/3/81/A Archives Nationales - Pierrefitte
 
Le procès-verbal indique qu'après avoir reçu quelques observations sur le non-respect de la loi du maximum, Corvier est autorisé à se retirer, avec l'injonction d'observer plus strictement les lois. Il ne s'agit donc pas d'une affaire criminelle majeure, mais d'un contrôle économique caractéristique de cette période.
Corvier semble s'en tirer avec un simple rappel à l'ordre.

Il est assez amusant de constater que le Café de la Régence, dont la célébrité reposait notamment sur les exploits échiquéens de Philidor et de ses successeurs, apparaît ici dans les archives pour une affaire de prix des consommations !

Ces documents permettent néanmoins d'établir deux faits essentiels : le Café de Brutus est bien l'ancien Café de la Régence, et Corvier en est le tenancier en novembre 1793.

Une petite annonce d'octobre 1793 et l'apparition de Beaupied
 
Mes recherches dans la presse révolutionnaire permettent de remonter encore un peu dans le temps. Le numéro 291 des Affiches, annonces et avis divers, daté du 18 octobre 1793 (27 vendémiaire an II), contient une petite annonce concernant des assignats perdus.

La personne qui les aurait retrouvés est invitée à les remettre au citoyen Baupies, à l'adresse suivante :
« au Café de Brutus, ci-devant de la Régence, en face du Palais de l'Égalité »
 

 Gallica - Affiches, annonces et avis divers
 
Cette annonce est remarquable pour deux raisons. D'abord, elle prouve que le nom de Café de Brutus était déjà utilisé publiquement le 18 octobre 1793, soit près d'un mois avant l'affaire Corvier.

Ensuite, elle fait apparaître un personnage dont le nom mérite particulièrement notre attention : Baupies.
En effet, nous retrouvons quelques années plus tard un certain Beaupied, limonadier, mentionné dans les annuaires commerciaux parisiens à proximité du Palais-Égalité, notamment à la fin des années 1790.
Beaupied apparaît ensuite parmi les exploitants du Café de la Régence au début du XIXe siècle.
La ressemblance entre Baupies et Beaupied est évidemment troublante, d'autant plus que nous sommes en présence du même établissement.

Une question reste ouverte : à quelle date précise le Café de la Régence est-il devenu Café de Brutus ?
Une notice de Tuetey, datée du 3 novembre 1793 (n° 664), utilise encore l'ancienne dénomination.
Cela pourrait simplement signifier que les deux appellations ont coexisté pendant quelque temps dans l'usage.
Nous savons donc que le Café de Brutus existait sous ce nom dès le 18 octobre 1793, mais nous ignorons encore la date exacte de son adoption.
 
Un café surveillé par les agents révolutionnaires
 
Les délibérations concernant Corvier ne sont pas les seuls témoignages de cette période. Un autre document, provenant des rapports des observateurs du ministère de l'Intérieur, nous plonge dans l'atmosphère politique du Café de Brutus.

Dans un rapport attribué à l'agent Monic, conservé sous la cote W/191 aux Archives nationales, nous lisons :
« Au café de Brutus, l'on a eu l'air de désapprouver l'architecte de Paris »
 
L'agent précise que cet architecte avait évalué les biens et domaines nationaux à vingt milliards, tandis que certains clients estimaient leur valeur à seulement trois milliards. Ce témoignage est intéressant à plusieurs titres. Il rappelle d'abord que les cafés parisiens étaient des lieux privilégiés de discussion politique.
On y échangeait les dernières nouvelles, on commentait les décisions des autorités et l'on débattait des questions économiques. Mais sous la Terreur, ces conversations pouvaient attirer l'attention des agents chargés de surveiller l'opinion publique. Le Café de Brutus n'échappait donc pas à cette surveillance.
Nous voilà bien loin des seules parties d'échecs ! 

Le Café de Brutus dans un roman russe de 1922
 
L'histoire de ce nom oublié présente une autre curiosité. En 1922, l'écrivain russe Mark Aldanov (1886-1957) publie dans la revue Sovremennye Zapiski, éditée par l'émigration russe, un extrait de son roman historique Le Neuf Thermidor, consacré aux événements de la Révolution française.
 
Dans le chapitre XXXIX, deux personnages, Staahl et Ducrot, parcourent Paris au cours de la nuit, fréquentant différents cafés. Après avoir quitté un établissement dont la clientèle leur paraît contre-révolutionnaire, Ducrot conduit son compagnon dans un café réputé favorable à la Révolution.
Aldanov le nomme explicitement Café Brutus, auparavant Café de la Régence.
 
Le café est presque désert et sur le point de fermer. Les deux personnages repartent alors poursuivre leur promenade nocturne. Il est fascinant de constater qu'un romancier russe connaissait, il y a plus d'un siècle, cet épisode méconnu de l'histoire de la Régence. Aldanov s'était manifestement documenté sur le Paris révolutionnaire.

Bien entendu, un roman historique publié en 1922 ne constitue pas une preuve directe de ce qui s'est passé en 1793. Mais cette précision témoigne de recherches documentaires, et l'on peut se demander quelles sources l'écrivain avait consultées. Connaissait-il les travaux d'Alexandre Tuetey, dont le tome X avait paru dix ans auparavant ?

Une étonnante erreur sur Wikipédia
 
Cette histoire serait incomplète sans une mésaventure assez savoureuse sur Wikipédia (dont l'article sur le Café de la Régence reste assez médiocre).
 
Chescargot cite la bonne source et ne la comprend pas manifestement
 
Jusqu'en mars 2021, l'article consacré au Café de la Régence mentionnait son changement de nom pendant la Révolution française, ainsi que les noms des tenanciers Corvier et Beaupied. Un contributeur avait donc déjà retrouvé cette information et l'avait accompagnée d'une référence au travail de Tuetey.

Mais le 5 mars 2021, un autre contributeur, sous le pseudonyme de Chescargot, estime que ce passage est peu clair et envisage sa suppression. Deux jours plus tard, le 7 mars 2021, il supprime effectivement le paragraphe. La justification de cette suppression est pour le moins étonnante.
 
Le contributeur explique qu'après ses recherches, il est arrivé à la conclusion que le Café de Brutus était un autre établissement, situé à proximité du Café de la Régence. Pourtant, il cite lui-même le passage de Tuetey mentionnant :
« le café de Brutus, ci devant de la Régence »
 
L'erreur vient manifestement de l'interprétation de l'expression « ci-devant ». Sous l'Ancien Régime et surtout pendant la Révolution, cette expression est couramment utilisée pour désigner ce qui existait auparavant, notamment une ancienne qualité, un ancien titre ou une ancienne dénomination.

Ainsi, le « ci-devant comte » est un ancien comte, et le « Café de Brutus, ci-devant de la Régence » signifie tout simplement le Café de Brutus, autrefois appelé Café de la Régence. Il ne s'agit évidemment pas d'un café situé « devant » celui de la Régence ! Le plus étonnant est que le contributeur cite précisément le document qui démontre le contraire de son interprétation.
 
Résultat : une information historiquement exacte, accompagnée d'une référence documentaire précise, a disparu de l'encyclopédie en ligne.

Et après la Terreur ?
 
Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), Robespierre est renversé. La période de la Terreur prend fin et la vie politique française entre progressivement dans une nouvelle phase. Le Café de Brutus finira lui aussi par retrouver son ancien nom de Café de la Régence. J'ignore encore la date exacte de ce retour.
 
Les circonstances du départ de Corvier et de l'arrivée de Beaupied restent également à éclaircir. La présence possible du futur Beaupied dès octobre 1793, sous la graphie Baupies, constitue cependant une piste intéressante.

Cette période de la Révolution demeure l'une des moins bien connues de l'histoire du Café de la Régence.
Mais grâce à quelques annonces de presse, aux rapports des observateurs, aux archives des comités révolutionnaires et surtout au travail exceptionnel d'Alexandre Tuetey, nous pouvons désormais en reconstituer plusieurs épisodes.

C'est aussi ce qui rend la recherche historique passionnante : un détail apparemment insignifiant, enfoui dans un registre administratif depuis plus de deux siècles, peut contribuer à éclairer l'histoire d'un lieu aussi célèbre. Pendant la Terreur, le temple parisien des échecs avait donc troqué la Régence contre Brutus, symbole de la République et ennemi juré des rois.


Sources et références
    1. Alexandre Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française, tome X, Convention nationale, troisième partie, Paris, Imprimerie nouvelle, 1912. Notices n° 664, 745 (p. 140-141) et 763 (p. 145).
    2. Archives nationales, BB/3/81/A, délibérations du Comité de surveillance du département de Paris, folios 146-148 et 152-155, 23 et 25 brumaire an II (13 et 15 novembre 1793). Documents consultés et photographiés le 4 novembre 2026 à Pierrefitte-sur-Seine.
    3. Affiches, annonces et avis divers, 18 octobre 1793, n° 291, supplément, p. 4418-4419. Annonce mentionnant le citoyen Baupies au Café de Brutus. Document numérisé sur Gallica.
    4. Rapports des observateurs du ministère de l'Intérieur, Archives nationales, W/191. Rapport de Monic mentionnant le Café de Brutus et les discussions concernant la valeur des biens nationaux.
    5. Mark Aldanov, Le Neuf Thermidor, chapitre XXXIX, Sovremennye Zapiski, n° XIII, 1922, p. 32-33. Texte original russe, Institut de littérature mondiale de l'Académie des sciences de Russie.
    6. Wikipédia, discussion de l'article « Café de la Régence », interventions du contributeur Chescargot des 5 et 7 mars 2021.
    7. Almanachs du commerce de Paris, années 1797 et 1798, rubrique des limonadiers, mentions de Beaupied, à rapprocher des annuaires commerciaux du début du XIXe siècle.
    8. Jacques-Louis David, Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, 1789, musée du Louvre, Paris. Notice et historique de l'œuvre.

dimanche 18 octobre 2026

La correspondance de Philidor : 160 lettres désormais accessibles en ligne

La Société d'études philidoriennes (SEPh) est heureuse d'annoncer la mise en ligne de 160 lettres de François-André Danican Philidor (1726-1795), accompagnées d'un index permettant d'en faciliter la consultation et l'exploitation.


Ces lettres sont issues de l'ouvrage Philidor, musicien et joueur d'échecs (Picard 1995), dans lequel elles ont été retranscrites principalement grâce au travail remarquable de Mme Marcelle Benoit (1921-2026), fondatrice et présidente d'honneur de notre association.

Afin de rendre cette correspondance plus facilement accessible aux chercheurs, historiens et passionnés de Philidor, deux modes de consultation sont proposés :

- Un répertoire en ligne des 160 lettres, accompagné d'un index permettant notamment de retrouver les personnages, les lieux et les sujets évoqués dans la correspondance.
- Un document PDF réunissant l'intégralité des 160 lettres, avec leurs références, un index et un classement thématique destiné à faciliter les recherches et à mettre en lumière les nombreux sujets abordés par Philidor.

Cette publication constitue une première étape. Le corpus a vocation à être progressivement enrichi : au moins une autre lettre de Philidor, déjà identifiée, viendra prochainement compléter cette collection. L'index et le classement thématique seront également améliorés et développés au fil du temps, à mesure que progresseront les recherches.

Nous espérons que cette mise à disposition contribuera à une meilleure connaissance de Philidor, tant dans sa carrière musicale que dans ses activités échiquéennes, mais aussi dans sa vie personnelle et ses relations avec ses contemporains.

vendredi 2 octobre 2026

Le visage de Philidor à travers ses portraits

À quoi ressemblait vraiment Philidor ?
 
La question semble simple. Pourtant, lorsqu’on rassemble les images qui le représentent, les visages ne sont pas toujours les mêmes. Ici un homme au profil fin et au nez très marqué, là un visage plus plein ; ailleurs encore le sourire presque malicieux immortalisé par Pajou.

Il existe en outre quantité de gravures, lithographies, peintures ou sculptures réalisées après sa mort. Mais leur nombre est trompeur : beaucoup ne sont pas de nouveaux portraits. Ce sont les descendants de quelques images originales, copiées et recopiées pendant deux siècles.
 
L’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on ouvre les anciennes Chroniques Philidoriennes. Ces bulletins n’ont pas été rédigés par des historiens observant Philidor de loin. Ils ont été créés par ses descendants et pour sa famille. Derrière les œuvres des musées apparaissent alors des souvenirs beaucoup plus personnels : un buste vu chez un cousin, un bronze commandé par des grands-parents, des portraits comparés les uns aux autres...
 
En somme, il existe deux généalogies : celle des descendants de Philidor et celle de ses portraits.
 
Portrait de Philidor, par Charles-Nicolas Cochin 1771
Exposé au musée de Dreux en 2025 
Collection privée
 
Cochin et Saint-Aubin : le Philidor de profil
 
Commençons par l’un des visages les plus familiers de Philidor : celui dessiné par Charles-Nicolas Cochin fils en 1771. Philidor a quarante-quatre ans. Il apparaît de profil, avec un visage assez long, un front élevé et un nez très caractéristique. Cette image est importante parce qu’elle semble avoir été réalisée d’après nature et qu’elle va devenir l’une des grandes matrices de l’iconographie philidorienne.
 
En 1772, Augustin de Saint-Aubin la transpose en gravure. La notice de la Bibliothèque nationale est sans ambiguïté : « C. N. Cochin filius delin. ; Aug. de St Aubin sculp. 1772 ». BnF Catalogue général
 

Augustin de Saint Aubin 1772

La gravure connaîtra plusieurs étapes de fabrication. Le Metropolitan Museum de New York conserve par exemple un exemplaire identifié comme le quatrième état sur quatre dans le catalogue de Bocher. Voilà déjà un petit piège iconographique : quatre états ne signifient évidemment pas quatre portraits. C’est la même plaque, modifiée au cours de son travail.

Puis commencent les copies. Au XIXe siècle, d’autres graveurs reprennent ce profil. Dans la Chronique Philidorienne de 1988, Jean-François Dupont-Danican en reproduisait plusieurs, notamment des images données comme exécutées par Porteau et Masson « d’après Cochin ». 
 

Le premier arbre est donc assez facile à dessiner :
Cochin > Saint-Aubin > copies et adaptations postérieures.
 
Bartolozzi : le même Philidor ?
 
Cinq ans plus tard apparaît pourtant un autre visage. La nouvelle édition de l’Analyse du jeu des échecs, publiée à Londres en 1777, s’ouvre sur un portrait de Philidor par Francesco Bartolozzi.
 

Philidor par Bartolozzi 

Lorsque l’on place le Bartolozzi à côté du Cochin, la différence saute aux yeux. Le profil, le nez, le menton ne coïncident pas vraiment. On reconnaît Philidor parce que l’image nous dit que c’est Philidor, mais ce n’est manifestement pas la reproduction mécanique du dessin de Cochin. Cette différence intriguait déjà la famille. Dans la Chronique de 1988, Jean-François Dupont-Danican compare justement les deux portraits et s'interroge sur leur ressemblance. Chronique 06 (1988)
 
Surtout, Bartolozzi signe son portrait « F. Bartolozzi delin. et sculp. » : il se présente donc comme celui qui a dessiné et gravé l’image. Pour l’instant, rien ne permet donc de faire de son portrait un simple dérivé de Cochin. Il vaut mieux le considérer comme un deuxième type de Philidor. Lui aussi aura ses enfants.
 
La BnF conserve notamment une gravure exécutée à Leipzig par Gottlob August Liebe. Cette fois la filiation est écrite noir sur blanc sous le portrait :
F. Bartolozzi del. ; G. A. Liebe sc. Lipsiae.
 
 
Philidor par Gottlob August Liebe, d'après Bartolozzi

Liebe ne prétend pas proposer un nouveau visage de Philidor : il copie Bartolozzi. C’est un point essentiel pour comprendre toute cette iconographie. Devant une représentation ancienne de Philidor, la première question ne devrait pas être « qui l’a dessinée ? », mais plutôt : de quelle image descend-elle ?

Pajou : quand le portrait devient un souvenir de famille
 
En 1783, nous changeons complètement de registre. Philidor a cinquante-six ans lorsque Augustin Pajou modèle son buste. L’exemplaire conservé aujourd’hui au musée Carnavalet est une terre cuite de 49 centimètres de haut. Au dos sont gravés le nom du sculpteur et la date : « Pajou, 1783 ». Sur le devant apparaissent une lyre et le nom de Philidor. Le musée l’a reçu en 1977 de la Société des Amis du musée Carnavalet et de la Lutèce Foundation de New York. 
 
 

Philidor par Pajou - Musée Carnavalet, Paris

Mais la notice d’un musée ne raconte qu’une partie de l’histoire. Pour cela, il faut retourner à la Chronique Philidorienne. Dans le numéro 3 de 1982, Jean-François Dupont-Danican raconte avoir vu différents exemplaires du buste, notamment en terre cuite ou en majolique, et les avoir comparés. Nous ne sommes plus dans l’histoire de l’art abstraite : les bustes circulent encore dans la famille et chez ses proches. 
 
 
 
Puis arrive une anecdote formidable. Ses grands-parents souhaitaient posséder leur propre Philidor en bronze. Ils auraient donc demandé à leur cousin Gabriel Jousset de faire réaliser un moule par le sculpteur Sollier, à partir d’un exemplaire en terre cuite. Le bronze entra ainsi dans la famille. Et il disparut lors des incendies du Havre en 1940.

Toujours selon Jean-François Dupont-Danican, Sollier aurait conservé le moule et l’aurait ensuite remis au Louvre. L’histoire est précieuse : elle montre que, cent cinquante ans après Pajou, son Philidor était toujours suffisamment présent dans la famille pour que l’on souhaite en posséder une réplique.

En 1997, la Chronique revient encore sur la question et évoque quatre exemplaires du buste, tous jugés très ressemblants. Prudence, cependant : cela ne signifie pas nécessairement quatre terres cuites modelées personnellement par Pajou. Entre un original, un moulage ancien, une copie et une reproduction tardive, il faudra essayer de remettre un peu d’ordre.

Mais le témoignage montre à quel point le buste faisait partie de la mémoire familiale. En 2007 encore, Monique Pradal commence son article consacré aux amis de Philidor par « l’aimable buste de F. A. Philidor, malicieux et souriant, que nous a laissé A. Pajou », avant de parler tout naturellement de Philidor comme de « notre ancêtre ». 

Cette petite expression résume presque tout. Pour nous, le Pajou est une œuvre de musée. Pour ceux qui écrivaient la Chronique Philidorienne, c’était aussi le visage d’un aïeul.

Les enfants de Pajou
 
Cette popularité explique que le buste ait engendré à son tour quantité d’images.
 



La Chronique de 1988 en reproduit plusieurs. Certaines gravures ou lithographies reprennent le profil en l’inversant, phénomène banal dans la reproduction gravée. Une autre représentation publiée dans La Revue musicale en 1921 paraît aujourd’hui assez peu ressemblante, mais appartient à cette longue histoire des transformations du visage de Philidor. 
 
 
 

La Revue Musicale - 1921

Plus curieux encore : la même Chronique reproduit un portrait peint, en ovale, représentant Philidor avec une partition d’Ernelinde. Le bulletin affirme que cette peinture, de 82 × 65 cm, a elle aussi été réalisée d’après le buste de Pajou. Pour le moment, cette peinture demeure mystérieuse. Nous n’en connaissons ni l’auteur, ni la date, ni la localisation actuelle. Mes recherches dans les catalogues disponibles ne m’ont pas permis de la retrouver. Voilà peut-être un bel exemple de document qui était parfaitement familier à la génération ayant rédigé les premières Chroniques et dont nous avons aujourd’hui peut-être perdu la trace.
 
1788 : un Philidor presque méconnaissable
 
Cinq ans après Pajou apparaît pourtant un portrait qui pose un tout autre problème. En 1788 est publiée la partition du Carmen Saeculare. Son superbe titre-frontispice est dessiné par Pietro Antonio Martini et gravé par Huguet. La BnF confirme ces attributions. 
 
 
Trois portraits dominent la composition : Horace, Catherine II de Russie et, à droite, Philidor. Et ce Philidor est étrange. La Chronique de 1982 l’avait déjà repéré et parlait d’un nouveau profil de Philidor.
 
Grâce à l'excellente numérisation de Gallica, on peut aujourd'hui l'examiner de très près. Le contraste avec les autres portraits est frappant. Le visage est beaucoup plus rond. Les joues sont pleines. Le menton est lourd. Le nez paraît plus court. On est bien loin du visage mince et très individualisé sculpté par Pajou cinq ans auparavant. Il faut évidemment rester prudent.
 
Entre cinquante-six et soixante et un ans, Philidor a pu changer physiquement. Martini peut avoir travaillé d’après un dessin aujourd’hui disparu. Il peut aussi avoir simplifié ou embelli son modèle pour l’intégrer à cette grande composition allégorique. Ou, plus simplement, son portrait peut ne pas être très ressemblant.
 
Mais une chose me paraît difficile : voir dans ce médaillon une simple copie de Cochin, Bartolozzi ou Pajou. Pour le moment, il faut donc lui conserver une place à part. Nous avons peut-être ici un quatrième visage de Philidor, dont le modèle reste inconnu.
 
Du portrait de famille au monument parisien
 
L’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Philidor. Lorsque le nouvel Opéra de Paris est construit au XIXe siècle, son nom entre dans une autre dimension. Sur la façade du Palais Garnier apparaît un buste de Philidor, œuvre du sculpteur Adolphe Itasse. Et cette fois, plus personne n’a évidemment pu faire poser le modèle. La Chronique Philidorienne de 1982 le décrit comme un buste « à l’antique », inspiré des gravures antérieures. 

La transformation est spectaculaire. Dans Cochin, Bartolozzi ou Pajou, nous regardions encore un individu : son nez, son regard, ses rides, son sourire.
 

Au Palais Garnier, nous regardons désormais un grand homme. Les vêtements contemporains disparaissent. Le portrait est simplifié, monumental, presque intemporel. Philidor prend place sur la façade d’un des grands temples de la musique française. Et ce détail mérite d’être souligné : c’est le musicien que Paris choisit d’honorer. Pas le joueur d’échecs.

Le visage qui avait circulé dans les livres et dans les familles est désormais sculpté dans la pierre de l'Opéra.

Des portraits qui ont eux aussi une généalogie
 
Finalement, plus on rassemble les images de Philidor, moins il y a de « vrais » portraits. C’est tout le paradoxe. Derrière des dizaines de représentations, nous retrouvons quelques grandes matrices : Cochin, Bartolozzi, Pajou, auxquelles il faut ajouter cet étrange profil du Carmen Saeculare dont l’origine reste à déterminer.

Puis viennent leurs descendants : Saint-Aubin, Liebe, les gravures du XIXe siècle, les lithographies, la peinture d’Ernelinde, le buste monumental de l’Opéra...

Les anciennes Chroniques Philidoriennes donnent à cette histoire une saveur particulière parce qu’elles permettent parfois de suivre ces images hors des musées.
 
On y voit un descendant comparer plusieurs bustes ; des grands-parents demander une reproduction en bronze ; un cousin servir d’intermédiaire avec un sculpteur ; un objet disparaître dans les bombardements du Havre ; un autre portrait être simplement reproduit avec la mention « peinture », comme si tout le monde savait alors de quel tableau il s’agissait.

Aujourd’hui, nous devons parfois repartir à la recherche de ces objets. C’est peut-être la meilleure manière de résumer cette petite enquête : les portraits de Philidor ont connu, eux aussi, une histoire familiale. Certains descendants sont parfaitement identifiés. D’autres ont disparu. Et quelques-uns attendent encore qu’on les retrouve, comme nous le verrons plus tard...

mercredi 23 septembre 2026

Kieseritzky : une lettre du 11 août 1852 qui corrige la chronologie de ses derniers mois

En janvier dernier, j’ai publié sur ce blog un article consacré aux derniers mois de Lionel Kieseritzky, mort à Paris le 19 mai 1853 à seulement 47 ans.
 
Les documents que j’avais retrouvés, notamment les registres de l’hôpital de la Charité, montrent qu’à la fin de sa vie Kieseritzky souffrait d’une hémiplégie et de ce que les médecins de l’époque appelaient un « ramollissement du cerveau ». J’avais alors proposé l’hypothèse d’un premier accident vasculaire cérébral vers juin 1852, suivi peut-être d’un second accident ou d’une aggravation au début de 1853. 
 
Cette chronologie doit aujourd’hui être corrigée.
 
Et je dois faire ici un petit mea culpa : la source qui oblige à cette correction n’était pas inconnue. Je l’avais moi-même publiée sur ce blog en avril 2020 ! Il s’agit d’une lettre de Kieseritzky datée du 11 août 1852. Je ne l’avais tout simplement pas réintégrée à mon dossier lorsque j’ai travaillé sur ses derniers mois.

Comme quoi le problème du chercheur n’est pas toujours de manquer de documents : il lui arrive aussi d’oublier ceux qu’il possède déjà...
 
Première page de la lettre.
La lettre complète est à la fin de l'article. 
 
Une lettre conservée en Pologne
 
Cette lettre appartient à l’importante correspondance de Tassilo von Heydebrand und der Lasa, aujourd’hui conservée à la bibliothèque de Kórnik, près de Poznań, en Pologne. La collection comprend quatorze lettres de Lionel Kieseritzky à von der Lasa, la première datant de décembre 1840 et la dernière précisément du 11 août 1852. 

L’historien polonais des échecs Tomasz Lissowski a étudié cette correspondance. Il présenta notamment le texte Kieseritzky und von Heydebrand lors du premier congrès international des historiens des échecs organisé à Kórnik en 2002. L'étude fut publiée l’année suivante dans les Proceedings of International Conference of Chess Historians, sous la direction de Vlastimil Fiala et Stanisław Sierpowski, à Olomouc. J’avais d’ailleurs déjà indiqué cette référence lors de la publication des deux lettres en 2020. 

Une version anglaise de l’étude de Tomasz Lissowski, avec la transcription et la traduction de cette lettre, est également disponible sur le site polonais Vistula sous le titre Kieseritzky and von Heydebrand. 
 
Le manuscrit original est particulièrement difficile à lire. Tomasz Lissowski m’a expliqué que son père Jan Lissowski (1920-2008), qui connaissait parfaitement l’allemand, avait participé à ce difficile travail de déchiffrement. Certaines expressions durent néanmoins être corrigées ultérieurement, notamment avec l’aide d’Egbert Meissenburg. Je remercie très sincèrement Tomasz Lissowski pour ses explications et, à travers lui, je tiens également à rendre hommage au travail de son père, sans lequel l’exploitation de ces documents aurait été considérablement plus difficile. 

Voici la lettre du 11 août 1852, dans une traduction française établie à partir du texte publié par Tomasz Lissowski.
 
Paris, le 11 août 1852
 
Très honoré Monsieur le Chambellan,
 
Permettez-moi de vous exprimer mes plus sincères remerciements pour l’amabilité que vous avez eue de m’envoyer un exemplaire de votre excellent ouvrage.

La publication de cette deuxième édition constitue certainement une heureuse preuve de l’intérêt croissant porté aux échecs en Allemagne. L’ouvrage a été très bien accueilli ici par l’élite, mais on a regretté qu’un texte rédigé dans une langue étrangère ne puisse être apprécié à sa juste valeur.
On exprime souvent le souhait qu’une traduction française puisse être réalisée. Je m’en chargerais volontiers, d’autant plus qu’une grande partie de la première édition a déjà été traduite. 
 
Malheureusement, les frais seraient extrêmement élevés et il est donc probable que rien ne puisse en sortir.
 
Selon une estimation raisonnable, il faudrait environ 3 000 francs pour le papier, l’impression, etc. Il serait ainsi nécessaire d’écouler environ 250 exemplaires, en conservant le prix de l’édition originale, simplement pour couvrir les frais.

Il n’existe pas en France un nombre aussi important d’amateurs d’échecs ; on n’a même pas réussi à maintenir notre unique journal consacré aux échecs. Il n’est donc pas possible d’envisager cette année la poursuite de cette entreprise, mais peut-être les choses changeront-elles l’année prochaine.
Si le Cercle d’échecs actuel venait à être dissous, ce qui semble souhaité, une nouvelle association pourrait naître, fondée sur de meilleurs éléments et de meilleurs principes.
 
Mais une affaire bien plus importante encore est la disparition prochaine du Café de la Régence, à la suite d’un décret attendu d’un jour à l’autre, selon lequel la place située devant le Palais-Royal devrait être dotée d’arcades.

Dans ce cas, l’immeuble portant le numéro 243, dans lequel se trouve le Café, serait démoli.
Nous ne savons pas encore où nous irons alors.
 
Le Café vient également de subir une perte douloureuse avec la mort de M. Des Guis, l’un de nos plus forts joueurs.

Avec le plus profond respect,
j’ai l’honneur d’être votre très humble serviteur,
L. Kieseritzky

 

Fin de la lettre avec l'autographe de Kieseritzky.
Une écriture complexe à faire frémir un médecin... 
 

Une chronologie à revoir
 
Cette lettre est importante pour comprendre les derniers mois de Kieseritzky. Le 11 août 1852, il est manifestement encore en mesure de rédiger une longue lettre cohérente et très précise. Il discute du financement d’une traduction du Handbuch des Schachspiels, calcule le nombre d’exemplaires qu’il faudrait vendre, évoque l’avenir du Cercle des échecs et les conséquences des transformations urbaines à venir.

Cela ne permet pas d’affirmer qu’il était alors en parfaite santé, et encore moins d’exclure qu’il ait pu connaître auparavant un problème médical passager. Mais cela rend beaucoup moins vraisemblable mon hypothèse initiale d’un accident vasculaire cérébral important dès le mois de juin 1852.

Il faut donc désormais être plus prudent.
 
La dernière preuve que nous possédons d’un Kieseritzky encore intellectuellement très actif est cette lettre du 11 août 1852. Quelques mois plus tard, la situation s’est manifestement profondément dégradée : dans une lettre du 4 février 1853, Camille Théodore Frédéric Alliey explique qu’au cours de son récent séjour parisien Kieseritzky avait été constamment malade, au point de ne pouvoir l’aider dans ses travaux. Le 4 avril 1853, Kieseritzky entre finalement à l’hôpital de la Charité avec une hémiplégie. Il y meurt quarante-cinq jours plus tard, le 19 mai. 

En l’état actuel des sources, le plus raisonnable est donc de situer l’apparition de ses graves troubles neurologiques quelque part entre le 11 août 1852 et les premiers mois de 1853, sans chercher à leur attribuer une date plus précise. Mon scénario d’un premier AVC en juin 1852 allait donc un peu trop loin : les documents ne permettent tout simplement pas de l'affirmer.
 
Alexandre Laemlein, Le Cercle des échecs à Paris pendant le grand défi entre Saint-Amant et Staunton, 1843. 
Musée Carnavalet - Paris Musées - Gravure d'après le tableau de Marlet.
Lionel Kieseritzky est probablement la personne identifiée avec le point rouge au milieu de la gravure.
 
Probablement Lionel Kieseritzky
 

Kieseritzky et la fin de l'ancien Café de la Régence
 
La lettre présente enfin un autre intérêt considérable pour l’histoire du Café de la Régence.En août 1852, Kieseritzky sait déjà que les transformations prévues autour du Palais-Royal doivent entraîner la disparition du bâtiment dans lequel se trouve le Café. Il mentionne explicitement le numéro 243 et ajoute cette phrase assez émouvante : « Nous ne savons pas encore où nous irons alors. »

Il existe une petite ambiguïté dans les sources entre 243 rue Saint-Honoré et 243 place du Palais-Royal. Le cadastre permet toutefois de la lever : il s’agit bien de l'immeuble situé à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, c’est-à-dire l'ancien emplacement du Café de la Régence. L’ancien système de numérotation explique que l'on rencontre les deux adresses. 

La démolition ne fut finalement pas aussi immédiate que Kieseritzky pouvait le penser en août 1852. Le procès d’expropriation eut lieu en août 1853 et les derniers joueurs quittèrent l'ancien Café vers la mi-décembre de cette année-là pour rejoindre provisoirement le 21 rue de Richelieu, à l’hôtel Dodun. 
Kieseritzky ne vit donc jamais ce déménagement.

Lorsqu’il écrivait en août 1852 « Nous ne savons pas encore où nous irons alors », il ignorait que, neuf mois plus tard, il serait mort et que le vieux Café de la Régence lui survivrait encore quelques mois...

samedi 12 septembre 2026

Philidor et le jeu de dames

Sur les traces de Sergio Boffa et de son très bon livre sur Philidor, j'ai cherché à approfondir ce qu'il avait écrit concernant Philidor et le jeu de dames. C'est l'objet de cet article.
 
François-André Danican Philidor est entré dans l’histoire comme le plus grand joueur d’échecs de son temps. On sait beaucoup moins qu’il possédait également une solide réputation au jeu de dames à la polonaise, pratiqué sur un damier de cent cases.

Quelle était réellement sa force à ce jeu ? Les témoignages sont nombreux, parfois contradictoires. Nous possédons même six positions qui lui sont attribuées. Et sa réputation fut telle qu’en 1785 un libraire d’Amsterdam n’hésita pas à publier sous son nom… un traité qu’il n’avait jamais écrit. 
 
 
« Le premier joueur de dames polonoises »

La première mention est spectaculaire. En 1755, l’article « Échecs » de l’Encyclopédie présente Philidor comme « peut-être le premier joueur de dames polonoises qu’il y ait jamais eu » (Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. V, 1755, article « Échecs »).
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Philidor a alors moins de trente ans. Quinze ans plus tard, sa réputation demeure intacte. Dans la Correspondance littéraire du 1er décembre 1770, à l’occasion de la parution de l’Essai sur le jeu de dames à la polonaise de Manoury, on lit :

« Philidor, le plus grand joueur d’échecs qu’il y ait peut-être en Europe, est encore plus fort, s’il est possible, dans le jeu de dames polonaises. » (Correspondance littéraire, philosophique et critique, 1er décembre 1770, éd. Maurice Tourneux, Paris, Garnier, t. IX, p. 183).
 

 


 
 
 
 
 
 
La formule est remarquable : au moment même où Philidor domine le monde des échecs, certains le considèrent comme encore meilleur aux dames. 
 
Les dames lui auraient permis de vivre en Hollande

Cette réputation trouve un écho dans les biographies ultérieures. George Allen raconte dans The Life of Philidor qu’en 1745, alors que le jeune Philidor se trouve sans ressources en Hollande, son habileté aux échecs mais aussi aux dames lui permet de gagner quelque argent dans les cafés de Rotterdam puis d’Amsterdam (George Allen, The Life of Philidor, Philadelphie, 1863, p. 22-23). Le Palamède rapporte la même tradition en 1836 :

« le jeu des échecs et le jeu de dames dans lequel il était aussi de première force, lui servirent de ressources pendant son séjour en Hollande »

et ajoute en note que six positions composées par Philidor se trouvent dans l’ouvrage de Dufour (Le Palamède, t. I, 1836, p. 150-151). Il ne s’agissait donc manifestement pas pour Philidor d’un simple passe-temps occasionnel. 
 
Mais George Walker tempère sérieusement la légende

Tous les témoignages ne sont cependant pas aussi enthousiastes. Dans la notice biographique placée en tête de son édition de The Celebrated Analysis of the Game of Chess en 1832, George Walker estime que la force de Philidor aux dames a été quelque peu exagérée par l’Encyclopédie.

Walker le considère bien comme un joueur « first-rate », donc de premier ordre, mais affirme qu’il n’était pas l’égal de M. Le Blonde et de plusieurs autres grands joueurs de dames de son époque (George Walker, The Celebrated Analysis of the Game of Chess, Londres, 1832, « Memoirs of Philidor », p. xiv, note). George Allen reprend précisément cette réserve dans sa biographie de 1863.


La nuance est importante. Walker ne prétend nullement que Philidor était un joueur moyen : il conteste seulement l’image du champion absolu des dames que l’Encyclopédie avait contribué à construire. D’autres témoins restent au contraire très élogieux. Allen cite notamment Saint-Amant, qui écrit dans Le Palamède que Philidor était aux dames « d’une force tout-à-fait supérieure », tout en ajoutant qu’il y attachait moins d’amour-propre qu’aux échecs. 
 
Six positions attribuées à Philidor

Heureusement, nous ne disposons pas uniquement de témoignages. En 1807-1808 paraît à Paris, chez Everat, le Recueil de coups de Dames et de fins de parties difficiles de M. Dufour. Sa table attribue explicitement six positions à Philidor : les numéros 3, 43, 86, 229, 274 et 322.
 
 


 
Quelques intitulés sont particulièrement intéressants :

n° 3 : « M. Philidor au Hollandais » ;
n° 86 : « M. Philidor à M. Léger » ;
n° 229 : « M. Philidor à M. C*** ».

Le nom de Léger est évidemment troublant puisqu’un joueur de ce nom fréquentait également le milieu échiquéen parisien et est traditionnellement associé au Traité des Amateurs. Il pourrait s’agir du même homme, sans pouvoir encore l’affirmer.

J’ai ressaisi les six positions dans une étude sur le site internet Lidraughts afin de contrôler les solutions données par Dufour : les six semblent correctes, mais je n'ai pas du tout le niveau aux dames pour les évaluer. Il vous faudra peut-être créer un identifiant Lidraughts pour les rejouer sur un damier.
Ces positions constituent donc les rares traces techniques dont nous disposons aujourd’hui pour juger directement le Philidor joueur de dames. 
 
Un traité de dames « par le Sieur Philidor »

Sa réputation dans ce domaine était en tout cas suffisamment grande pour qu’elle soit exploitée commercialement. En 1785, paraît à Amsterdam, chez Gaspard Heintzen, un ouvrage intitulé : Traité du jeu de dames à la polonoise, par le Sr. Philidor, de l’Académie de Paris.
 

La page de titre ne laisse planer aucun doute : le livre est présenté comme une œuvre de Philidor. Pourtant, la comparaison avec l’ouvrage publié quinze ans auparavant par Manoury est accablante. La véritable édition de 1770 porte le titre Essai sur le jeu de dames à la polonoise, « par le Sieur Manoury, Marchand Limonadier, au coin du Quai de l’École », publiée à Paris chez Knapen et Delaguette. Or le texte de 1785 est, à quelques adaptations près, le livre de Manoury. 
 
Philidor parle avec les mots de Manoury

L’« Avertissement de l’auteur » fournit une démonstration presque comique. En 1770, Manoury explique avoir trouvé un ouvrage intitulé L’Égide de Pallas et décidé d’en reprendre ce qui pouvait s’appliquer au nouveau jeu de dames à la polonaise. Il écrit notamment :

« je me suis approprié tout ce que j’ai trouvé dans l’Égide de Pallas… »

puis décrit les règles, positions et coups qu’il a réunis dans son livre. Quinze ans plus tard, le prétendu Philidor tient exactement le même discours à la première personne : il se serait lui aussi approprié les éléments de L’Égide de Pallas, aurait lui-même réuni les coups et composé l’ouvrage. On fait donc littéralement parler Philidor avec les mots de Manoury. 
 
Une copie, mais une copie légèrement actualisée

L’édition d’Amsterdam n’est pourtant pas une simple reproduction mécanique. Quelqu’un a repris et retouché le texte. Manoury écrivait en 1770 :

« Il a paru en 1767, chez la veuve Duchesne, un Almanach de perte & de gain… »

En 1785, la phrase devient :

« Il a paru en 1782, un Almanach de perte & de gain… »

L’éditeur a donc cherché à actualiser le texte. Plus significatif encore, l’ouvrage est adapté aux habitudes hollandaises. Chez Manoury, on lit qu’« en Allemagne » les pièces sont posées sur les cases noires, contrairement à l’usage français. L’édition de 1785 ajoute :

« en Hollande & en Allemagne ».
 


 


 
 
 
 
 
 
 
Manoury faisait marcher les pions « du blanc sur le blanc » ; la version hollandaise les fait désormais aller « du noir sur le noir ». Nous sommes donc devant une véritable réédition adaptée au public néerlandais, mais dont l’auteur a été remplacé par Philidor. 
 
Un oubli qui trahit tout

La transformation n’a cependant pas été parfaite. Le livre de Manoury s’intitulait Essai sur le jeu de dames. Celui de 1785 devient un Traité. L’éditeur a pensé à modifier certains passages. Ainsi, la lettre placée à la fin de l’ouvrage, qui était en 1770 adressée à une dame « en lui envoyant l’Essai », devient en 1785 une lettre « en lui envoyant le traité du Jeu de Dames à la Polonoise ». Mais il en a oublié un. Juste un peu avant la lettre, dans la conclusion du prétendu Traité de Philidor, on lit toujours :

« ce n’est qu’un Essai sur le Jeu de dames que je présente au public »


Difficile de trouver plus joli aveu !
 
Dans le livre de Manoury 

Dans celui attribué frauduleusement à Philidor 
 
Et le privilège de Manoury disparaît naturellement

L’édition originale de 1770 comporte également l’approbation et le privilège royal. Celui-ci précise explicitement que « le Sieur Manoury, Marchand Limonadier à Paris » souhaite faire imprimer « un Ouvrage de sa composition intitulé : Essai sur le Jeu de Dames à la Polonoise ». Dans le livre d’Amsterdam, ces pages ont évidemment disparu. 

On comprend pourquoi : conserver le privilège aurait quelque peu compromis l’attribution à Philidor. Le privilège de 1770 était d’ailleurs accordé pour six années et avait donc expiré depuis longtemps en 1785. Il vaut par conséquent mieux parler ici de réédition plagiaire ou de fausse attribution, plutôt que de contrefaçon au sens juridique strict. 
 
Pourquoi utiliser le nom de Philidor ?

C’est sans doute la question la plus intéressante. Pourquoi un libraire d’Amsterdam aurait-il remplacé le nom relativement obscur de Manoury par celui de Philidor ? La réponse paraît assez évidente : le nom de Philidor faisait vendre. En 1785, il était depuis des décennies le joueur d’échecs le plus célèbre d’Europe. Mais surtout, l’Encyclopédie et la Correspondance littéraire avaient également diffusé l’image d’un Philidor extraordinaire joueur de dames.

Attribuer un traité de dames à Philidor était donc parfaitement crédible pour un acheteur de l’époque. Cette fausse attribution devient ainsi, paradoxalement, un témoignage supplémentaire de sa réputation au jeu de dames. 
 
Philidor, par Pajou, 1783
Paris Musée Carnavalet 
 
Quelle était finalement la véritable force de Philidor ?

Il serait imprudent de reprendre sans réserve l’affirmation de l’Encyclopédie selon laquelle Philidor aurait été le plus grand joueur de dames ayant jamais existé. George Walker, qui connaissait bien les deux jeux, le considère certes comme un joueur de premier ordre mais le place derrière certains grands spécialistes comme Le Blonde.

À l’inverse, les témoignages contemporains de 1755 et 1770, son activité en Hollande, les souvenirs recueillis par Le Palamède et surtout les six positions conservées par Dufour montrent qu’il ne s’agissait certainement pas d’un simple amateur. La formule la plus raisonnable est probablement celle-ci : Philidor fut un très fort joueur de dames, reconnu comme tel par ses contemporains, mais sa renommée a sans doute amplifié son niveau réel jusqu’à en faire, parfois, l’équivalent aux dames de ce qu’il était incontestablement aux échecs.

Et le petit livre d’Amsterdam de 1785 en offre finalement une preuve inattendue : quinze ans après Manoury, il suffisait d’effacer son nom et d’écrire « Philidor » sur la couverture pour rendre un traité de dames beaucoup plus prestigieux !