La fin de vie de Lionel Kieseritzky n'était pas très claire à mes yeux jusqu'à ce que je trouve plusieurs documents qui éclairent ses derniers mois. Voici le résultat de mon enquête.
J'ai déjà eu l'occasion d'écrire pas mal d'articles le concernant, dont voici les liens principaux dans ce blog :
Différentes lettres de sa correspondance, essentiellement avec son frère, où il décrit son arrivée à Paris, ses difficultés, etc.:
En 1851, Kieseritzky va à Londres pour le 1er grand tournoi international d'échecs qui se joue durant l'exposition universelle. Il s'y rend en tant que meilleur joueur français du moment. Ce n'est pas un grand succès pour lui, mais son nom restera à jamais dans les annales du jeu d'échecs grâce à la partie dite "immortelle" contre Anderssen en marge du tournoi.
Certificat d'arrivée en Angleterre.
Kieseritzky arrive à Folkstone le 24 mai 1851.
Il est indiqué la nationalité Russe, mais il dispose d'un passeport du gouvernement français.
Le tournoi de Londres a lieu du 27 mai 1851 au 15 juin 1851.
Certificat d'arrivée en Angleterre.
Et le 1er août 1851, Kieseritzky revient à Londres en provenance de Boulogne.
Il est amusant de voir que dans la profession il est indiqué gentleman.
La revue La Régence, dont il était le rédacteur, s'arrête en décembre 1851.
Le système de notation très particulier, et qu'il avait inventé, est une des causes de l'arrêt de la revue qui n'est pas rentable.
Je retrouve ensuite sa trace dans un journal anglais Western Courier West of England Conservative du 26 mai 1852. Toujours dynamique, Kieseritzky essaye de mettre en place un match par correspondance entre Londres et Paris, près de 20 ans après celui de 1834-1836 dont La Bourdonnais était à l'origine.
Western Courier West of England Conservative du 26 mai 1852
Traduction en français de l'article
Notre chronique échiquéenne.
Le match entre la France et l’Angleterre
par correspondance et par l’intermédiaire
du télégraphe électrique.
Dans peu de temps, un match d’échecs aura lieu entre le Club de Paris et le club de St. George, à Londres. Le match devra se composer de deux parties jouées par télégraphe électrique, et de deux parties jouées par correspondance selon l’usage habituel.
M. Staunton s’est adressé à M. Kieseritzky et a proposé que lui-même, M. Wyvill et le capitaine Kennedy dirigent le match pour le compte du club de St. George ; il souhaite que M. K. s’entende avec M. Laroche et les autres amateurs français. Le prix du match serait de cinquante guinées, correspondant au reliquat de la souscription du Grand Tournoi.
Privé de la coopération de M. Laroche, en raison de ses affaires personnelles à Bayonne, et estimant que le match présenterait un très grand intérêt, M. Kieseritzky en a fait la proposition au Cercle de La Régence, qui l’a acceptée et a nommé un comité composé des messieurs suivants : MM. Devink (président), Crampell (secrétaire), Chamouillet, Delannoy, Garcia, Journaux, Kieseritzky et Séguin, chargés de fixer les conditions du match.
Le Cercle, après s’être entendu avec la Compagnie du télégraphe électrique, propose aux joueurs anglais que deux parties soient jouées par ce moyen, afin que chaque camp ait le premier coup une fois, et offre en même temps un prix supplémentaire de 1 250 francs aux vainqueurs.
par correspondance et par l’intermédiaire
du télégraphe électrique.
Dans peu de temps, un match d’échecs aura lieu entre le Club de Paris et le club de St. George, à Londres. Le match devra se composer de deux parties jouées par télégraphe électrique, et de deux parties jouées par correspondance selon l’usage habituel.
M. Staunton s’est adressé à M. Kieseritzky et a proposé que lui-même, M. Wyvill et le capitaine Kennedy dirigent le match pour le compte du club de St. George ; il souhaite que M. K. s’entende avec M. Laroche et les autres amateurs français. Le prix du match serait de cinquante guinées, correspondant au reliquat de la souscription du Grand Tournoi.
Privé de la coopération de M. Laroche, en raison de ses affaires personnelles à Bayonne, et estimant que le match présenterait un très grand intérêt, M. Kieseritzky en a fait la proposition au Cercle de La Régence, qui l’a acceptée et a nommé un comité composé des messieurs suivants : MM. Devink (président), Crampell (secrétaire), Chamouillet, Delannoy, Garcia, Journaux, Kieseritzky et Séguin, chargés de fixer les conditions du match.
Le Cercle, après s’être entendu avec la Compagnie du télégraphe électrique, propose aux joueurs anglais que deux parties soient jouées par ce moyen, afin que chaque camp ait le premier coup une fois, et offre en même temps un prix supplémentaire de 1 250 francs aux vainqueurs.
Mais je n'ai pas trouvé d'autres informations relatives à ce match.
Je doute que celui-ci ait eu lieu.
Kieseritzky a-t-il eu des problèmes de santé vers le mois de juin 1852 ?
C'est fort possible.
Une lettre datée de quelques mois plus tard du collectionneur Camille Théodore Frédéric Alliey à Tassilo von Heydebrand und der Lasa indique
Lettre conservée à la bibliothèque de Kornik en Pologne, datée du 4 février 1853
Durant mon court dernier séjour à Paris, M. Kieseritzky a toujours été si malade que je n'ai pu me faire traduire les passages de la Schachzeitung qui, comme vous me le dite fort bien me seraient indispensables pour ma bibliographie.
Et c'est là que nous entrons dans les derniers mois de Lionel Kieseritzky.
Les archives de l'APHP (Assistance Publique Hôpitaux de Paris) permettent de trouver des informations essentielles avec un peu de patience (des dizaines de pages consultées).
Et j'ai fini par trouver un registre qui mentionnait Lionel Kieseritzky à l'hôpital de la Charité à Paris (hôpital disparu de nos jours).
La page où se trouve l'indication du séjour de Lionel Kieseritzky à l'hôpital de la Charité.
Un hôpital pour les indigents, les marginaux, les étrangers etc.
Kieseritzky est indiqué comme professeur de mathématiques, avec un domicile rue Dauphine dans le 10ème arrondissement de Paris (arrondissement suivant l'ancienne numérotation). D'ailleurs, le numéro 18 est erroné, Kieseritzky habitait au 24 de la rue Dauphine.
On trouve ensuite son lieu de naissance Dorbath (Dorpat) en Lyvonie (sic), actuellement la ville de Tartu en Estonie.
La page de droite nous renseigne beaucoup plus.
La mention "Garçon" indique qu'il est célibataire.
Ensuite on apprend qu'il a une hémiplégie (paralysie d'un côté du corps) et qu'il occupe le lit 14 dans la salle (Saint) Michel.
Il faut imaginer une grande salle avec une quarantaine de lits et peu d'intimité.
Et en continuant sur la droite de ce triste tableau on peut lire "ramollissement du cerveau" et décès le 19 mai (1853) après 45 jours de séjour à l'hôpital de la Charité, soit une entrée le 4 avril 1853.
Le fait qu’il y reste 45 jours signifie :
il est grabataire (hémiplégie),
il n’a personne pour s’occuper de lui à domicile,
il devient un cas chronique, puis terminal.
il est grabataire (hémiplégie),
il n’a personne pour s’occuper de lui à domicile,
il devient un cas chronique, puis terminal.
L'hémiplégie, ainsi que la mention médicale de l'époque "ramollissement du cerveau", indique assez clairement la pathologie dont souffrait Lionel Kiseritzky : très probablement un AVC ischémique.
Détail terrible : la plupart du temps si le patient n'était pas réclamé, alors une autopsie avait lieu.
Ce qui a été très probablement le cas pour Lionel Kieseritzky.
Les archives de Paris permettent de trouver l'acte de décès reconstitué
Difficile de trouver l'information de son décès dans les journaux français de l'époque.
Je n'ai pas trouvé de mention de son décès sur Retronews pour le moment.
Mais j'en ai trouvé la trace dans un journal britannique.
11 juin 1853 Farmer's Friend and Freeman's Journal
Traduction en français de l'article
Mort de Kieseritzky, le grand joueur d’échecs.
— C’est avec un profond regret que nous devons annoncer la mort du célèbre Herr Kieseritzki, longtemps l’ornement et le favori du Club des échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de son époque. Pour diverses causes pénibles, il avait été contraint, depuis de nombreux mois déjà, d’abandonner toute fréquentation du club, son intelligence s’en trouvant affectée, jusqu’à ce qu’enfin ses amis jugent prudent de le placer dans ce refuge des affligés, l’Hôtel-Dieu, où il rendit son dernier souffle le 18 du mois dernier.
— C’est avec un profond regret que nous devons annoncer la mort du célèbre Herr Kieseritzki, longtemps l’ornement et le favori du Club des échecs de Paris, et l’un des joueurs les plus brillants de son époque. Pour diverses causes pénibles, il avait été contraint, depuis de nombreux mois déjà, d’abandonner toute fréquentation du club, son intelligence s’en trouvant affectée, jusqu’à ce qu’enfin ses amis jugent prudent de le placer dans ce refuge des affligés, l’Hôtel-Dieu, où il rendit son dernier souffle le 18 du mois dernier.
L'article contient deux erreurs (Hôtel-Dieu au lieu de la Charité, et 18 mai au lieu du 19 mai).
Mais on y apprend qu'il avait abandonné toute activité depuis de nombreux mois... Sans doute depuis la proposition du match par correspondance en mai 1852.
Un scénario pourrait donc être un premier AVC en juin 1852, suivi d'une aggravation (2ème AVC ?) en début d'année 1853.
Restait la question du lieu de son inhumation. A nouveau il a fallu faire une recherche un peu fastidieuse en ligne. Mais on fini par y arriver grâce à la numérisation de plus en plus massive de documents anciens.
Cette fois-ci ce sont les registres des cimetières de Paris qui m'ont permis de découvrir son lieu d'inhumation.
Archive de Paris, registre des cimetières. Je l'ai donc trouvé au cimetière de Montparnasse.
Sur la page de gauche, il est donc possible de lire qu'il a été inhumé le 22 mai 1853 à l'âge de 47 ans.
Sur la page de droite, on lit qu'il a été inhumé dans la fosse commune de la 6ème division du cimetière Montparnasse. A nouveau un marqueur de sa grande pauvreté et de la tristesse de son état social à la fin de sa vie.
Je me suis donc rendu au cimetière Montparnasse.
En 1853 le cimetière Montparnasse est plus petit que le cimetière actuel.
Une petite recherche m'a montré que la 6ème division de l'époque était désormais la 8ème division actuelle. On le voit en comparant le plan actuel avec un plan de 1865 (Astrié - Guide des cimetières).
Mais il n'y a point de fosse commune de nos jours dans la 8ème division. En effet, celles-ci ont disparu au fur et à mesure de l'occupation de l'espace par de nouvelles tombes. Le contenu des fosses communes était alors transféré vers les différents ossuaires du cimetière (galeries dans le sous-sol du cimetière, voir ici un très bon article à ce sujet.).
Photo d'un ossuaire du cimetière de Montparnasse.
Photo prise sur le site https://www.neverends.net/les-escaliers-de-lossuaire-montparnasse/
Photo prise sur le site https://www.neverends.net/les-escaliers-de-lossuaire-montparnasse/
Bref, il n'y a plus de trace d'un éventuel lieu d'inhumation de Lionel Kieseritzky au cimetière de Montparnasse.
Pour la petite histoire, dans la 8ème division (anciennement la 6ème division) se trouve la tombe d'un autre champion d'échecs : Alexandre Alekhine.
La tombe d'Alexandre Alekhine










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