dimanche 10 mai 2020

Vassily Soldatenkov, joueur d'échecs oublié aux multiples talents

Dans le numéro de décembre 2018 de la revue russe "64", un article a attiré mon attention.
Un dénommé Stanislav Soukhanitski y publie un article au sujet d'un joueur d'échecs russe, Vassily Soldatenkov, qui a fréquenté le café de la Régence au début du 20ème siècle.

Il me semble intéressant de publier un résumé de cet article au sujet d'un homme au parcours étonnant.
L'auteur de l'article dans "64" dédie celui-ci à la mémoire de Victor Tcharouchine, auteur d'un livre sur Vassily Soldatenkov "Gare-Marine énigmatique" Oms 2000.

Vassily Soldatenkov (Василий Васильевич Солдатёнков) est né le 14 juillet 1879 à Tsarkoe-Selo (actuellement Pouchkine, une ville à proximité de Saint-Pétersbourg).
Il est issu d'une grande famille aristocratique.

A l'âge de 14 ans, il est placé dans le corps des cadets de la marine de Saint-Pétersbourg où il est garde-marine.
C'est durant ses études qu'il développe sa passion pour le jeu d'échecs.
Ainsi en 1897 on trouve ses premières publications de problèmes dans la "revue des échecs" (Chakhmatni journal).

Source revue "64" - décembre 2018

Il signe "Garde-Marine Soldatienkoff" et ne cesse de publier dans cette revue.
Dans un numéro de 1898 on y trouve ses premières parties, et il gagne dans un style brillant.
En 1900 sont publiées des parties qu'il joue à Athènes lors d'un tour du Monde avec des navires de la marine russe.

L'année suivante Soldatenkov bénéficie d'un long congé. Il est alors âgé de 22 ans.
Il en profite pour aller en Suisse puis à Paris, où naturellement il va au Café de la Régence.
La revue "La Stratégie" publie ses parties et il commence à être connu à Paris.
(Voir à la fin de l'article la partie contre Sittenfeld sur l'échiquier interactif).


Voici une photo de lui en costume traditionnel, lors d'un bal costumé donné au Palais d'Hiver du Tsar Nicolas II du 11 au 13 février 1903.
Un événement exceptionnel qui regroupait toutes les célébrités de la Russie.
L'impératrice avait alors souhaité que tous les participants soient pris en photo par les meilleurs photographes de Saint-Pétersbourg.

Il poursuit ensuite sa carrière dans la marine.
En 1905 il est officier dans le sous-marin "Le Dauphin" lors du conflit russo-japonais.
Il souhaite alors faire des sous-marins sa spécialité, et il commence à étudier la cryptographie.
Dans le cadre d'accords militaires avec la France il retourne à Paris pour mettre au point un appareil cryptographique pour la marine russe.
Il sera décoré par le Tsar Nicolas II pour ses travaux en 1912.
Et bien évidemment, durant son nouveau séjour à Paris il fréquente le Café de la Régence.

A la fin de l'article vous pouvez rejouer une partie jouée en consultation.
Il a les noirs avec Janowski, contre la paire Lasker (alors champion du Monde) et Jean Taubenhaus.
C'est dire son niveau de jeu s'il participe à une telle rencontre.
Une partie brillante, mais où ils n'ont pas trouvé le gain avec les noirs, la paire avec le champion du Monde trouvant une défense.

Une autre partie, datée du 9 janvier 1912, contre Frédéric Lazard est publiée dans la Stratégie.

Alphonse Goetz écrit à ce sujet :
"La partie a été un peu légèrement jouée par le jeune champion de la Régence et ne donne pas la mesure de sa force. 
Par contre, le brillant amateur russe l’a conduite avec une précision et une logique impeccables. 
Nous considérons Mr Soldatenkoff comme un des plus forts joueurs de Paris. 
Personne n’a plus de science ni de brio."

Il laisse même son nom à une variante du Gambit du Roi refusé, après 1.e4 e5 2.f4 Fc5 3.Cf3 d6 4.fxe5, l'attaque Soldatenkov (diagramme).


Parmi tous ses talents, Soldatenkov fut également passionné par les courses automobiles.
En 1911 il participe à la Targa Florio (en Sicile) est prend la 3ème place au volant d'une Mercedes.

Source Gallica - Le 4 août 1913, Soldatenkov sur le circuit du Mans, au volant d'une Brasier.

Mais sa carrière de pilote s'arrête en novembre 1913 lors d'un accident grave près de Versailles.

Diplomate à Rome, il se retrouve à l'état major de la Marine russe durant la première guerre mondiale.
En 1917, le gouvernement de Kerenski l'envoie aux USA comme représentant du gouvernement provisoire russe.
Il continue de jouer aux échecs et il est membre d'un club d'échecs à Manhattan où il rencontre Frank Marshall.

Précurseur du Gambit Marshall au Café de la Régence ?

En 1918 dans le numéro de novembre de "the American Chess Bulletin" une lettre de Soldatenkov est publiée au sujet de la partie Morisson / Marshall New York 1918, où Marshall a joué sa fameuse attaque dans la partie espagnole.
Soldatenkov indique que les 18 premiers coups ont été joués par lui lors de sa partie contre Stanislas Sittenfeld à la Régence en 1901 lors d’un match.
Il cite cette partie, certes jouée par des joueurs secondaires et qui n’a sans doute pas attiré l’attention sérieusement à l'époque.
Mais il pense qu’il est probable que Marshall connaissait cette partie et lui a donné l’idée de développer l’attaque.

Voici la position au 18ème coup des blancs.
Soldatenkov gagnera au 25ème coup, tandis que Marshall devra attendre le 84ème coup.

Voir à la fin de l'article l'échiquier interactif.

Peu avant son départ des USA, en 1928 Soldatenkov remporte une brillante partie contre Marshall.
C'est un amateur du jeu d'échecs, mais pas n'importe qui pour rivaliser avec un des meilleurs joueurs du monde.
Il revient en 1928 en Europe et s'installe à Nice jusqu'en 1930.
Puis il part à Rome la ville où jadis il était diplomate.

Notons qu'en 1929 a lieu le championnat du Monde entre Alekhine et Bogolioubov.
Un éditeur et joueur d'échecs allemand, Bernhard Kagan, demanda aux joueurs célèbres de l'époque de commenter les parties du match.
Marcozy, Tartakower, Euwe participèrent, ainsi que Soldatenkov qui commenta la 8ème partie du match d'une façon novatrice (abordant les aspects psychologiques entre les joueurs d'échecs).
Ses commentaires furent publiés dans la revue "Kagans neueste schachnachrichten".

Puis il n'y a plus rien de sa part pour les échecs.
Il décède le 31 juillet 1944 à l'âge de 65 ans.
Il est enterré au cimetière du Testaccio à Rome.


[Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1901.??.??"] [Round "?"] [White "Sittenfeld"] [Black "Soldatenkov"] [Result "0-1"] [ECO "C89"] [PlyCount "50"] 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bb5 a6 4. Ba4 Nf6 5. O-O Be7 6. Re1 b5 7. Bb3 O-O 8. c3 d5 9. exd5 Nxd5 10. d4 exd4 11. cxd4 Bb4 12. Bd2 Bg4 13. Nc3 Nf6 14. Be3 Bxf3 15. gxf3 Qd7 16. d5 Ne7 17. Bg5 Qh3 18. Bxf6 Bd6 19. f4 Bxf4 20. f3 Qxh2+ 21. Kf1 Nf5 22. Ne4 gxf6 23. Qd3 Kh8 24. Qc3 Rg8 25. Qxf6+ Rg7 0-1 [Event "Partie en consultation"] [Site "Cafe de la Regence, Paris FRA"] [Date "1909.01.??"] [EventDate "?"] [Round "?"] [Result "1/2-1/2"] [White "Lasker / Taubenhaus"] [Black "Janowski / Soldatenkov"] [ECO "C68"] [WhiteElo "?"] [BlackElo "?"] [PlyCount "65"] 1.e4 e5 2.Nf3 Nc6 3.Bb5 a6 4.Bxc6 dxc6 5.d3 Bd6 6.Be3 Bg4 7.Nbd2 Qe7 8.h3 Be6 9.d4 f6 10.Qe2 O-O-O 11.O-O g5 12.dxe5 Bxe5 13.Nxe5 fxe5 14.Nf3 g4 15.Nxe5 gxh3 16.Nxc6 Qh4 17.Rfd1 Rf8 18.Na7+ Kb8 19.Nc6+ Kc8 20.Na7+ Kb8 21.Nc6+ Ka8 22.Qd3 Nf6 23.Qd4 b6 24.g3 Rhg8 25.Qe5 Ng4 26.Qxe6 Nxe3 27.Nd8 Rxd8 28.Rxd8+ Qxd8 29.fxe3 Ka7 30.Qe5 Kb8 31.Kh2 Rg5 32.Rd1 Qxd1 33.Qxg5 1/2-1/2 [Event "Café de la Régence"] [Site "?"] [Date "1912.01.09"] [Round "?"] [White "Soldatenkov"] [Black "Lazard, Frederic"] [Result "1-0"] [ECO "D53"] [PlyCount "61"] 1. d4 d5 2. Nf3 Nf6 3. c4 e6 4. Nc3 dxc4 5. Bg5 Be7 6. e3 Nd5 7. Bxe7 Nxc3 8. bxc3 Qxe7 9. Bxc4 O-O 10. O-O b6 11. Bd3 Nd7 12. Qc2 g6 13. Be4 Rb8 14. Qa4 a5 15. Bc6 Rd8 16. Rfd1 Bb7 17. Bxb7 Rxb7 18. Qc6 Ra7 19. Rab1 Qd6 20. Qe4 Nf6 21. Qh4 Qe7 22. e4 Kg7 23. Rb5 c6 24. Rxb6 Qc5 25. e5 Qxb6 26. exf6+ Kf8 27. Qxh7 Ke8 28. Ne5 Qc5 29. Qg8+ Qf8 30. Qxf8+ Kxf8 31. Nxc6 1-0 [Event "Manhattan CC International"] [Site "New York,NY"] [Date "1918.??.??"] [Round "?"] [White "Morrison, John Stuart"] [Black "Marshall, Frank James"] [Result "0-1"] [ECO "C89"] [PlyCount "168"] [EventDate "1918.10.23"] [EventType "tourn"] [EventRounds "12"] [EventCountry "USA"] 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bb5 a6 4. Ba4 Nf6 5. O-O Be7 6. Re1 b5 7. Bb3 O-O 8. c3 d5 9. exd5 Nxd5 10. d4 exd4 11. cxd4 Bb4 12. Bd2 Bg4 13. Nc3 Nf6 14. Be3 Bxf3 15. gxf3 Qd7 16. d5 Ne7 17. Bg5 Qh3 18. Bxf6 gxf6 19. Qd4 Bd6 20. Qg4+ Qxg4+ 21. fxg4 Ng6 22. Ne4 Be5 23. Rab1 Nf4 24. g5 fxg5 25. Nxg5 Rae8 26. Re3 h6 27. Rbe1 hxg5 28. Rxe5 Rxe5 29. Rxe5 Kg7 30. Rxg5+ Kf6 31. Rg4 Ke5 32. h4 a5 33. a3 Rh8 34. f3 f5 35. Rg7 Kd6 36. Kf2 Re8 37. Rf7 Re2+ 38. Kg3 Nh5+ 39. Kh3 Nf4+ 40. Kg3 Nh5+ 41. Kh3 Rxb2 42. Bd1 Nf4+ 43. Kg3 Nh5+ 44. Kh3 Ke5 45. Re7+ Kd6 46. Rf7 Nf4+ 47. Kg3 Nxd5 48. h5 f4+ 49. Kh3 Rb1 50. Be2 Rh1+ 51. Kg4 Ke6 52. Rf8 Rg1+ 53. Kh3 Rh1+ 54. Kg4 Nf6+ 55. Kxf4 Rxh5 56. Ke3 Nd5+ 57. Kd4 Ke7 58. f4 Rh2 59. Rc8 Rxe2 60. Kxd5 Rc2 61. Rb8 c6+ 62. Ke5 Rc5+ 63. Ke4 Rc3 64. a4 bxa4 65. Ra8 Rc5 66. Rh8 a3 67. Rh7+ Kd6 68. Rh6+ Kc7 69. Rh7+ Kb6 70. Rh2 Rb5 71. Ra2 Rb4+ 72. Ke5 Rb3 73. f5 Kb5 74. f6 Rf3 75. Ke6 Ka4 76. f7 Kb3 77. Rg2 a2 78. Rg3 Rxg3 79. f8=Q Re3+ 80. Kd7 Rd3+ 81. Kxc6 a1=Q 82. Qf7+ Ka3 83. Qf8+ Ka4 84. Qf4+ Qd4 0-1 [Event "Manhattan CC International"] [Site "New York,NY"] [Date "1918.10.23"] [Round "1"] [White "Capablanca, Jose Raul"] [Black "Marshall, Frank James"] [Result "1-0"] [ECO "C89"] [Annotator "ChessBase"] [PlyCount "71"] [EventDate "1918.10.23"] [EventRounds "12"] [EventCountry "USA"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "1999.07.01"] 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. Bb5 a6 4. Ba4 Nf6 5. O-O Be7 6. Re1 b5 7. Bb3 O-O 8. c3 d5 9. exd5 Nxd5 10. Nxe5 Nxe5 11. Rxe5 Nf6 12. Re1 Bd6 13. h3 Ng4 14. Qf3 Qh4 15. d4 Nxf2 16. Re2 Bg4 17. hxg4 Bh2+ 18. Kf1 Bg3 19. Rxf2 Qh1+ 20. Ke2 Bxf2 21. Bd2 Bh4 22. Qh3 Rae8+ 23. Kd3 Qf1+ 24. Kc2 Bf2 25. Qf3 Qg1 26. Bd5 c5 27. dxc5 Bxc5 28. b4 Bd6 29. a4 a5 30. axb5 axb4 31. Ra6 bxc3 32. Nxc3 Bb4 33. b6 Bxc3 34. Bxc3 h6 35. b7 Re3 36. Bxf7+ 1-0 [Event "New York"] [Site "New York,NY"] [Date "1928.??.??"] [Round "?"] [White "Marshall, Frank James"] [Black "Soldatenkov, Vasily"] [Result "0-1"] [ECO "C32"] [PlyCount "42"] [EventDate "1928.??.??"] [EventRounds "1"] [EventCountry "USA"] 1. e4 e5 2. f4 d5 3. exd5 e4 4. d3 Nf6 5. dxe4 Nxe4 6. Qe2 Qxd5 7. Nd2 f5 8. g4 Nc6 9. c3 Be7 10. Bg2 Bh4+ 11. Kf1 O-O 12. gxf5 Nxd2+ 13. Bxd2 Qxf5 14. Be4 Qf6 15. Nf3 Bh3+ 16. Kg1 Rae8 17. Qd3 Rd8 18. Bxh7+ Kh8 19. Qg6 Rxd2 20. Nxd2 Nd4 21. Qh5 Qg5+ 0-1

vendredi 8 mai 2020

1855, un tournoi international d'échecs avorté

En ce début d'année 1855, le Café de la Régence se trouve à l'Hôtel Dodun au 21 rue de Richelieu, en attendant la fin de la construction de l'immeuble au 161 rue Saint-Honoré.
Son propriétaire, Claude Vielle, a loué cet hôtel particulier pour une durée de deux ans à la fin de l'année 1853.

Le Journal des débats - 18 novembre 1853 - Gallica

Le Cercle des échecs, qui était depuis plus de 10 ans au 1er étage du Café de la Régence quand il était place du Palais-Royal, s'est réfugié au-dessus du Café de Lyon (au Palais-Royal).
L'inauguration du nouveau café de la Régence se fera le 15 août 1855, et l'activité échiquéenne reprendra véritablement au mois d'octobre.

La grande nef du Palais de l'Industrie, 1855, Lithographie en couleurs, musée d'Orsay

Mais 1855 fut également une belle occasion ratée.
C'est l'année de la première exposition universelle à Paris, et la deuxième dans le Monde après celle de Londres en 1851.
Et en 1851 les Anglais avaient organisé un premier tournoi international d'échecs qui couronnera Adolf Anderssen et marquera la perte du sceptre des échecs par l'anglais Howard Staunton.

Bref, le grand projet pour 1855 était l'organisation d'un tournoi international d'échecs similaire, à l'occasion de cette exposition universelle parisienne.
Mais ce tournoi n'aura hélas jamais lieu, et il faudra attendre 1867 pour voir un tel tournoi à Paris.

Voici quelques extraits du journal "Le Sport" au sujet de ce tournoi avorté.
L'exposition approche, et cela crée une certaine émulation parmi les joueurs d'échecs.
Le Café de la Régence reprend ses tournois, et le cercle de Philidor a donc un grand projet...

Le Sport - 25 janvier 1855 - Gallica


Échecs

La prochaine exposition de l'industrie universelle éveille toutes les imaginations.
M. Vielle, le propriétaire du café de la Régence, le vieux et vénéré temple du noble jeu des échecs,
a résolu, d'après le conseil de plusieurs amateurs distingués, d'ouvrir dans son établissement un tournoi mensuel à toutes les illustrations du genre.
Ce seront là les avant-coureurs des luttes héroïques qui s'engageront au moment où Paris sera en pleine ébullition de tourisme.
Chaque tournoi aura pour prix un ouvrage sur les échecs, soit une collection du Palamède ou de la Régence,
soit un traité complet de La Bourdonnais, de Lewis ou d'autres.
Le soin d'établir le règlement de ces tournois a été confié à trois commissaires, MM. Preti, A.Clerc, Montigny, et nous nous empressons de le communiquer à nos lecteurs.

<Il suit le règlement du tournoi du Café de la Régence.>



(...) "L'exposition universelle ne sera pas le seul événement important qui rendra l'année 1855 mémorable.
Les contemporains se souviendront longtemps et avec plaisir du fameux tournoi d'échecs que MM. les membres du cercle Philidor organisent en ce moment, pour avoir lieu pendant l'Exposition.
Nous rappellerons à ce sujet que le célèbre Berger, professeur de billard, gérant du cercle Philidor, se charge de toutes les demandes d'admission, et que le cercle dépend de son établissement, l'estaminet de Lyon, Palais-Royal, galerie Montpensier".

Mais patatras, le 17 mai 1855 toujours dans "Le Sport", il n'est plus du tout question d'un grand tournoi d'échecs à l'occasion de l'exposition universelle...Ce tournoi n'est tout simplement plus évoqué...



"Le cercle Philidor n'a pas été aussi heureux que le café de la Régence dans l'organisation de ses tournois.
Le cercle est en léthargie et semble attendre, pour se réveiller, le moment qui s'approche, où la construction du nouveau local destiné au café de la Régence sera terminée.
Il est vraisemblable alors que ces deux centres n'en feront qu'un seul comme auparavant, car tout ce qui tient aux échecs doit forcément se relier à Paris à cette vieille et bonne renommée du café de la Régence.".

Le tournoi que devait organiser le cercle Philidor n'aura donc jamais lieu.
Pour autant le joueur italien Serafino Dubois se met en route vers Paris pour jouer ce tournoi.
Il restera plusieurs semaines à Paris, et jouera au Café de la Régence.
Il laissera un témoignage intéressant de cette période dans ses mémoires, mais ce sera l'objet d'un prochain article...

vendredi 1 mai 2020

Album de caricatures d'Abraham Baratz

Dominique Thimognier m'a envoyé en fin d'année dernière un document tout à fait exceptionnel.
Je le remercie vivement pour cet envoi que je vous partage ici.

Il s'agit d'un album de caricatures par Abraham Baratz, qui date de la fin de l'année 1936.
Pour découvrir ce joueur d'échecs et artiste, je vous renvoie au site "Héritage des Échecs Français"
de Dominique Thimognier.
Vous trouverez sur son site internet de nombreuses biographies totalement inédites de joueurs d'échecs.

Baratz au tournoi international de Paris 1929.
Supplément à L’Échiquier (août 1929)
Héritage des Échecs Français

Voici ce que dit Dominique au sujet de cet album de caricatures :

"J'ai de la chance d'avoir un exemplaire d'un album de Baratz dans ma bibliothèque.
Ou du moins une partie de l'album, car il n'y a pas de couverture et je ne sais pas s'il est complet.
J'ai essayé de le scanner, mais ce n'est pas facile car c'est un grand format (...)
Je pense qu'il s'agit d'un album sorti à l'occasion du championnat de Paris 1936-1937 (joué du 05/11/1936 au 14/01/1937), même si la dédicace indique 01/11/1936.
Il devait y avoir avec deux documents distincts, je ne suis pas très sûr".

Si quelqu'un a plus de précisions au sujet de cet album, je suis preneur.
En tout cas, toutes les personnes représentées sur cet album fréquentent le Café de la Régence en 1936.

Voici ce magnifique document au format pdf :

mercredi 29 avril 2020

Paris - Marseille, 1872

En 1872, les joueurs du Café de la Régence renouent avec les parties par correspondance contre des grandes villes européennes.
Après 1834 contre Londres (via le Cercle des Panoramas), puis 1842 contre Pesth, c’est Marseille qui défie les joueurs du Temple des échecs.
En 1884 ce sera au tour de Vienne, dont les conséquences seront importantes pour les échecs en France, mais ce sera l'objet d'un autre article.

Voici quelques extraits de l'hebdomadaire "Le Sport" pour laquelle Jean Préti était le chroniqueur de la rubrique "échecs" à l'époque.

Le Sport - 3 janvier 1872

Un défi, pour une partie d’échecs par correspondance, vient d’être adressé au Café de la Régence, par le Cercle artistique de Marseille.
Les amateurs de la Régence acceptent, et en ce moment une active correspondance s’échange pour régler les conditions.
Quelle que soit l’issue de cette lutte, rendons honneur au Cercle artistique de Marseille pour son initiative.

Jean Preti

Le Sport - 17 janvier 1872 - Source Gallica


Le Sport - 17 janvier 1872

La lutte par correspondance entre Paris et Marseille est commencée ; 500 fr. sont engagés.
Deux parties sont jouées simultanément, l’une où le Café de la Régence a le trait, nommée Partie de Paris, l’autre où le Cercle artistique a le trait nommée Partie de Marseille.
Voici le nom des Amateurs qui font partie de ces deux comités :
Celui de Marseille MM. De Croze, Gès, Legré, Lepeytre, Maczuski, Maurin, Meisels, Michel, Pagliano et Terris.
Celui de Paris MM. Arnous de Rivière, Boiron, Czarnowski, Devinck, Guibert, Lequesne, Preti, Rosenthal, Seguin et Sivinski.
Dans notre prochain numéro nous donnerons les premiers coups de ces deux parties.

Jean Preti


Le Petit Journal - 12 mars 1872 - Source Gallica


Le Sport - 13 mars 1872

Le Petit-Journal, dans son numéro du 12 mars, annonce que des amateurs lyonnais viennent de répondre à une provocation portée par quatre rudes champions de la Régence, à Paris.
Les amateurs parisiens qui ont porté ce défi ne peuvent, à aucuns titres, représenter la Régence, et ils n’ont pas le droit d’engager la responsabilité des forts amateurs de cet établissement.

Jean Preti

Le Sport - 10 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Paris
Le Sport - 24 juillet 1872 Abandon de Marseille dans la partie de Marseille

La lutte échiquienne commencée depuis le mois de janvier dernier entre les amateurs de la Régence et le Cercle artistique de Marseille, s’est ainsi terminée, pour les premiers, par une double victoire ; à cette occasion ils se réuniront demain mercredi dans un banquet, au restaurant du Helder.
Au prochain numéro les détails.

Jean Preti.

Le Sport - 31 juillet 1872 - Source Gallica

Le Sport - 31 juillet 1872

Le banquet des joueurs d’Échecs, dont nous avons parlé dans le dernier numéro, s’est un peu ressenti de la chaleur et de cette époque de villégiature dans laquelle nous sommes ; beaucoup d’amateurs ont répondu à l’appel, mais plus encore se sont fait excuser.
Parmi les présents, nous citerons MM. Le prince Villafranca, Dupin, Lahure, Lequesne, Rosenthal, P. Catelain, Mauban, Preti, etc. etc.
Au point de vue culinaire, le restaurant du Helder, bien connu des abonnés du Sport, a tenu de rester à la hauteur de sa réputation.
Plusieurs toasts ont été portés, notamment au Cercle artistique de Marseille et à M. Rosenthal, qui a répondu quelques paroles chaudement applaudies.
Avant de se séparer, un membre de la Chambre des Députés, se souvenant que M. Grévy était un des illustres champions de l’échiquier français, a porté le toast suivant :
« J’ai l’honneur de porter un toast à M. Grévy, le président de l’Assemblée Nationale, et je prétends que s’il préside si bien, c’est qu’il est un habile joueur d’Échecs ; il sait imposer le respect à l’Assemblée, à ceux qui, dans l’enceinte législative, sont disposés à prendre un ton un peu trop Cavalier ; il rappelle à la raison, ceux que la passion politique rend Fou ; sur son fauteuil présidentiel, il siège inébranlable comme une Tour et quoique bon républicain, il ne fait pas trop échec au Roi. »

Jean Preti

Le restaurant du Helder, 29 boulevard des italiens.
Actuellement un restaurant de la chaîne Pizza Hut...

A l'époque, le restaurant appartient à un des frères Catelain, restaurateurs réputés sur Paris.
On note que Pierre Catelain est à la tête du Café de la Régence et Laurent Catelain rue Montpensier au Palais-Royal. Un détail intéressant, car jusqu'à présent je pensais que seul Laurent Catelain avait été à la tête du Café de la Régence. Un détail à approfondir.

Almanach Didot 1871 - Source Gallica

Image google street

Gravure le 22 février 1873 dans le journal L'Illustration

Voir l'article dédié à cette gravure sur ce blog.
L'échiquier au premier plan représente la position de la partie Paris / Marseille après le 38ème coup des joueurs parisiens.

Voici les deux parties jouées entre Paris et Marseille.
Les commentaires sont de Samuel Rosenthal.
Disons qu'il s'agit d'une version très courte des commentaires fleuves de Samuel Rosenthal pour la revue La Stratégie en 1872.

[Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Marseille Cercle Artistique"] [Black "Paris Café de la Régence"] [Result "0-1"] [ECO "C44"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "128"] {La Stratégie indique "Partie Ponziani" ou "Attaque Staunton" - Voici une partie des analyses fleuves habituelles de Rosenthal. Il est précisé dans la Stratégie : Commencée le 15 janvier 1872 et terminée le 21 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nc6 3. c3 {Cette ouverture, qui porte le nom de Ponziani, son inventeur, considérée comme une des meilleures, a été souvent jouée dans les parties de match et de tournoi. Il y a contre elle quatre coups principaux de défense : d7-d5, d7-d6, Ng8-f6 et f7-f5} d5 4. Bb5 {Cette attaque donnée par M. Staunton, et qui porte le nom de son auteur, est la meilleure dans la position actuelle.} dxe4 5. Nxe5 Qd5 6. Qa4 Nge7 ({Malgré l'analyse et la note, mise dans le "Livre du Congrès International de 1867" par MM. G.R. Neumann et A. de Rivière, qui indiquent} 6... Bd7 {comme le meilleur, nous n'avons pas cru cette défense suffisante; elle laisse, suivant nous, un avantage aux Blancs: supposons :} 7. Nxd7 Kxd7 {forcé pour ne pas perdre le Pion du centre} 8. Bxc6+ bxc6 {meilleur} 9. Na3 {Ce cavalier menace de se porter en deux coups en e3, et ensuite ils joueront b2-b3, puis Bc1-a3 facilitant ainsi le roque des Blancs de l'un ou de l'autre côté. Les Noirs ont évidemment une position inférieure, puisqu'ils sont déroqués, qu'ils ont un Pion doublé et qu'ils sont, en outre, exposés à des attaques faciles.}) 7. f4 ({Si les Blancs avaient joué } 7. Nxc6 {les Noirs auraient eu deux manières de répondre, qui toutes deux leur auraient également donné l'avantage} bxc6 {1ère manière. Comme l'a joué M. G.R. Neumann dans sa partie contre M. C. de Vere dans le Tournoi de Bade} (7... Nxc6 {2ème manière} 8. Bxc6+ {Pour doubler le Pion} (8. O-O Bd6 9. Re1 O-O 10. Rxe4 Bf5 11. Bxc6 bxc6 12. Re1 Rae8 13. Qd1 Bc2 {et gagnent}) 8... bxc6 9. O-O Bd6 10. Re1 O-O 11. Qxe4 {meilleur} Qxe4 12. Rxe4 Bf5 13. Re1 (13. Re3 Bf4 { Puis Ra8-e8 gagne}) 13... Rae8 14. Rf1 Bd3 {Les pièces blanches étant bloquées, les Tours noires ont le temps de se doubler et de gagner facilement}) 8. Bc4 Qg5 9. g3 ({forcé, car si les Blancs roquent} 9. O-O Bh3 {gagnent}) 9... Qg6 { empêchant de pousser le Pion d4 ou le Pion f4, et arrêtant ainsi le développement des pièces Blanches. Dans le cas de} 10. O-O h5 {donne une attaque formidable}) 7... exf3 8. Nxf3 a6 ({Ici on peut jouer} 8... Bd7 {pour tâcher de roquer du côté de la Dame. Mais comme nous n'avons pas voulu donner la moindre contre-attaque aux Blancs, nous avons préféré chercher à roquer du côté du Roi.}) 9. Bc4 {Joué conformément à la théorie exposé par Bilguer, la Stratégie raisonnée, et Staunton dans son Handbook. Nous pensons cependant que Be2 est préférable} Qh5 {menaçant b7-b5} ({Les théoriciens indiquent ici comme le meilleur :} 9... Qe4+ {prétendant qu'il conduit à l'égalité. Nous croyons ce coup inférieur à cause de} 10. Kf2 Be6 11. d3 {qui donne une bonne position aux Blancs}) 10. Be2 Ng6 11. O-O Bd6 12. Qd1 O-O 13. d4 Bg4 14. h3 f5 15. Bc4+ Kh8 16. Qe1 Bxf3 17. Rxf3 Nh4 18. Rf1 Rae8 19. Qf2 f4 20. Nd2 Re3 21. Nf3 Rxf3 22. gxf3 Ne7 23. Bd2 Nef5 24. Rae1 Rf6 25. Kh1 Ng3+ 26. Kh2 Nxf1+ 27. Rxf1 Rh6 28. Re1 g5 29. Be2 Nxf3+ 30. Qxf3 g4 31. Qe4 f3+ 32. Kg1 Rf6 33. Bxf3 Qxh3 34. Qxg4 Rg6 35. Qxg6 hxg6 {Pendant le cours de cette partie nous avons eu différentes combinaisons plus ou moins brillantes qui nous donnaient des avantages, mais que nous ne considérions pas comme suffisants pour assurer d'un manière certaine le gain de la partie; nous les avons abandonnées successivement, comme cela résulte des notes qui précédent, et nous sommes arrivés à la combinaison définitivement adoptée qui nous a donné le gain de la partie. La Dame, par une suite de coups forcés, arrive à obtenir un Pion passé du côté de la Tour de la Dame, Pion qui coûtera une pièce aux Blancs, ainsi que cela est amplement démontré par les coups qui suivent.} 36. Bg2 Bh2+ 37. Kf1 Qd3+ 38. Re2 Qf5+ 39. Rf2 Qb1+ 40. Ke2 Qxb2 41. Bxb7 Qb5+ 42. Kd1 Bd6 43. Be4 Qa4+ 44. Bc2 Qxa2 45. Bxg6 a5 46. Bf7 Qb2 47. Bd5 a4 48. Rg2 a3 49. Rg8+ Kh7 50. Ra8 Qb5 51. Ba2 Qf1+ 52. Kc2 Qg2 53. Ra4 Bf4 54. Rxa3 Qxd2+ {A partir de ce moment, les Noirs ont visiblement gagné; le Comité de Marseille, qui a conduit cette partie d'une manière fort remarquable, aurait pu l'abandonner ici, mais il l'a continué dans l'espoir de trouver une nullité.} 55. Kb3 Qd1+ 56. Kc4 Qe2+ 57. Kb3 Qb5+ 58. Kc2 Kg6 59. Bg8 Qe2+ 60. Kb3 Qd1+ 61. Kc4 Kg7 62. Ra8 Qf1+ 63. Kc5 Bd6+ 64. Kc6 Qf3+ {D'après la position du diagramme ci-dessus, la résistance des Blancs ne peut durer au-delà de quelques coups; en effet, indépendamment de la position, les forces numériques suffiraient seules à gagner la partie. J'espère donc pouvoir, le mois prochain, donner les notes et variantes des deux Parties. S. Rosenthal} 0-1 [Event "?"] [Site "?"] [Date "1872.??.??"] [Round "?"] [White "Paris Café de la Régence"] [Black "Marseille Cercle Artistique"] [Result "1-0"] [ECO "C42"] [Annotator "Samuel Rosenthal"] [PlyCount "101"] {Défense Pétroff. Commencée le 10 janvier 1872 et terminée le 9 juillet 1872} 1. e4 e5 2. Nf3 Nf6 {Généralement la défense Pétroff n'est pas considérée comme pouvant amener le gain de la partie, et même, dans la plupart des parties importantes où cette défense a été adoptée, elle a presque toujours succombé.} 3. Nxe5 d6 4. Nf3 Nxe4 5. d4 d5 6. Bd3 Be7 ({Jusqu'à présent, les coups joués de part et d'autre sont considérés comme les meilleurs. L'ancienne défense} 6... Bd6 {, jouée dans une partie par correspondance entre Paris et Pesth est inférieure, comme on peut le juger par la variante suivante} 7. O-O O-O 8. c4 Be6 9. Qc2 f5 10. Qb3 {et les Blancs ont beau jeu; voici, au surplus, une des suites, résultante de l'analyse.} dxc4 11. Qxb7 c6 12. Bxe4 fxe4 13. Ng5 Bc8 14. Qxa8 Qb6 15. Nxe4 Bb7 16. Qxb7 Qxb7 17. Nxd6 {etc.}) 7. O-O Nd6 { Ce coup a été joué en avril 1869 par M. Minckwitz, dans une partie contre M. Zukertort. M. Minckwitz prétendait amener un meilleur développement pour les Noirs} 8. Nc3 Be6 {faible: il eût été préférable de jouer c7-c6} 9. Ne2 {Pour réunir les Cavaliers du côté du Roi, nous pensons que c'est la meilleure attaque pour les Blancs.} Bf5 10. Bxf5 Nxf5 11. Qd3 Nd6 12. Nf4 c6 13. b3 Na6 14. c4 Nc7 15. Ba3 O-O 16. Rae1 Re8 17. Ne5 Ne6 {Dans notre pensée ce coup est une faute qui coûte la partie, car il isole les Pions du centre qui, plus tard, seront pris forcément. Il eût été préférable de jouer Bf8 ou Bf6} 18. Nxe6 fxe6 19. Bxd6 Bxd6 20. f4 Bxe5 21. Rxe5 Qd7 22. Rfe1 dxc4 23. bxc4 Rad8 24. R1e4 Qf7 25. Qe3 Qf6 26. h3 g6 27. d5 b6 28. dxe6 Rd6 29. g4 Rd1+ 30. Kg2 Qd8 31. Qf2 Re7 32. f5 Rd2 33. Re2 Rxe2 34. Rxe2 gxf5 {Les Noirs cherchent une contre-attaque par Rg7 et entrer ensuite dans le jeu des Blancs avec leur Dame. Le coup de la Tour blanche s'emparant de la ligne, détruit cette combinaison.} 35. Rd2 Qf8 36. Qxf5 h6 37. Qg6+ Rg7 38. Qxh6 Rxg4+ 39. hxg4 Qxh6 40. Rd8+ Kg7 41. e7 Qe6 42. e8=Q Qxg4+ 43. Kf2 {Dans cette position la tactique des Blancs consiste simplement à conduire le K en c8 ou en b7 pour être à l'abri des Echecs de la Dame Noire; s'ils cherchaient à couvrir les Échecs, ou sauver leurs Pions, il est peu probable que les Noirs eussent trouvé une nullité, mais la partie eût été beaucoup plus longue.} Qh4+ 44. Ke3 Qe1+ 45. Kf4 Qf2+ 46. Kg5 Qc5+ 47. Kg4 Qxc4+ 48. Kf5 Qc2+ 49. Ke6 Qxa2+ 50. Kd7 Qd2+ 51. Kc8 { Les Noirs abandonnent} 1-0

dimanche 19 avril 2020

Battez Philidor !


En 1882 le Théâtre national de l’Opéra-Comique joue une pièce en un acte ayant pour thème le Café de la Régence et intitulé Battez Philidor ! 
Le spectacle est donné dans la salle Favart, dans le deuxième arrondissement de Paris, qui brûlera en 1887 et sera ensuite reconstruite.

Battez Philidor ! - Opéra-comique en un acte (1882)
Par Abraham Dreyfus, musique Amédée Dutacq

Cette pièce met en scène Philidor et le Café de la Régence en 1777.
C'est ce qui en fait l'intérêt pour ce blog.
Comme vous le verrez en lisant le texte, il est question d'un certain propriétaire appelé Boudignot qui est une pure invention.
En 1777, le "vrai" propriétaire des lieux à cette date est Guillaume Rey, mentionné par Diderot dans "Le neveu de Rameau"

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ;

Dix représentations sont données, mais les critiques de l’époque restent assez mitigées sur la qualité du spectacle.
Le texte est en ligne sur le site Gallica., je le donne un peu plus bas également.

A noter que j'ai cherché en vain la partition de "Battez Philidor" notamment avec l'aide d'amis musiciens. Si vous la trouvez, je suis preneur !

Abraham Dreyfus

Dès la première représentation du 13 novembre 1882, la critique du Figaro (14/11/1882) est assez cinglante.

« (…) Ce livret, agréablement écrit, présente peu de situations musicales : et je ne m’étonne pas qu’il n’ait rien dit à l’imagination de M. Dutacq. Ce jeune compositeur, second prix de Rome, est le fils de notre ancien confrère, Armand Dutacq, le fondateur du Siècle et l’ami de Balzac, qui a laissé de durables souvenirs à ceux qui l’ont connu. 

Ce qui manque à la partitionnette de M. Amédée Dutacq, ce n’est ni le talent, ni le savoir, c’est l’intérêt. J’aime mieux l’attendre à une autre épreuve que de le discuter inutilement aujourd’hui. M. Barré compose avec esprit et bonhomie la physionomie de Philidor ; M. Nicot, enroué, avait fait réclamer l’indulgence, mais il n’en avait pas besoin pour mimer d’une manière amusante le rôle insignifiant de Richard  »

Le journal Le Temps (21/11/1882) publie une critique musicale qui se termine ainsi :

« (…) La comédie de M. Dreyfus est spirituellement écrite ; seulement elle ne prête pas beaucoup à la musique ; elle pourrait même s’en passer, à l’exception de l’air de Doris, qui, du reste, pourrait être chanté tout entier dans la coulisse. M. Dutacq a eu en 1876 le second grand prix à l’Institut ; Battez Philidor ! est le premier ouvrage qu’il ait donné au théâtre.

Malheureusement pour lui, Nicot, subitement enrouée, a chanté son air comme il a pu ; je ne puis donc juger le morceau sur une audition aussi défectueuse ; j’en dis autant de la pastorale que Mme Thuillier a fort bien vocalisé, mais en prononçant les paroles si mal, ou plutôt si peu, que je m’évertuais à me demander de quoi il était question. 


Charles Auguste Nicot

J’ai lu plus tard les paroles dans le livret imprimé ; mais la musique n’y est pas. Le duo des deux amoureux ne m’a pas laissé une impression assez vive. L’ouvrage commence par un chœur des joueurs d’échecs, et termine par un morceau d’ensemble, où le chœur : « Au café Procope ! », avec les entrées successives des parties, m’a paru bien scénique, quoique l’exécution fût hésitante, par la faute des choristes.  »


Louise Victoire Thuillier dite Thuillier-Leloir 

Voici le texte - Source Gallica.

dimanche 12 avril 2020

Deux lettres de Lionel Kieseritzky

Frank Hoffmeister m'a communiqué et traduit de l'allemand deux lettres écrites par Kieseritzky lorsqu'il était à Paris.
Je remercie très sincèrement Frank pour cette découverte et la traduction.

Source des lettres : Tomasz Lissowski, Kieseritzky und von Heydebrand, in: Vlastimil Fiala/Stanislaw Sierpowski (ed.), 
Proceedings of  International Conference of Chess Historians, Kornik, September 16-18, 2002. Olomouc, 2003, p. 149. 


Vous pouvez découvrir sur ce blog une courte biographie de Kieseritzky, mais également voir tous les articles à son sujet en cliquant ici.

Kieseritzky est sur la gauche. Je ne connais pas la référence de ce dessin.

Les deux lettres sont adressées à Tassilo von Heydebrand und der Lasa.

Tassilo von Heydebrand und der Lasa


La première lettre date de 1844.
Kieseritzky parle du Handbuch dont la première édition date de l'année précédente.
Kieseritzky mentionne également l'arrivée à Paris de Staunton pour jouer son 3ème match contre Saint-Amant.
Pour rappel le premier avait eu lieu à Londres au printemps 1843 (remporté par Saint-Amant) et le deuxième à la fin de l'année 1843 à Paris (remporté largement par Staunton).
Ce 3ème match n'aura jamais lieu, même si Staunton s'est bien rendu à Paris au mois d'octobre 1844 et y séjourna plusieurs mois (il repart à Londres en janvier 1845).

La deuxième lettre date de 1852


Kieseritzky y parle de la deuxième édition du Handbuch.
Il donne également quelques détails intéressants : le jeu d'échecs ne remue pas les foules à Paris.
La revue "La Régence" a cessé de paraitre en 1851.
Et ce n'est plus une rumeur, la Place du Palais Royal va être rénovée, mais ceci entrainera la destruction du Café de la Régence.

Celui-ci sera provisoirement à l'Hôtel Dodun, 21 rue de Richelieu de 1853 jusqu'au début de l'année 1855, date à laquelle le Café de la Régence renaîtra au 161 rue Saint-Honoré.

Kieseritzky n'aura pas la chance de connaitre cette nouvelle adresse. Il décède le 19 mai 1853, âgé seulement de 47 ans.

A noter que j'ajoute un petit complément au sujet du joueur M. Des Guis dont parle Kieseritzky.

Voici le texte des deux lettres (traduction Frank Hoffmeister)

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Lettre du 13/25 septembre 1844 à M von der Lasa 

Paris, le 13/25 sept. 1844

Cher Monsieur von Heydebrand,

Ayant l’honneur de vous notifier l’accusé de votre lettre du 3ème jour du mois,
je suis très heureux de vous communiquer en même temps le message, 
qui vient d’arriver, que M. Staunton va bientôt venir. 

Selon sa lettre, il va arriver ici le 10 octobre, accompagné par le Capitaine Evans et plusieurs autres excellents Anglais.

Mais ce qui me réjouit le plus est que vous aussi souhaitez nous donner le plaisir, 
si longtemps désiré, de passer quelque temps à Paris ; 
par cela je vais avoir l’opportunité de présenter mon célèbre compatriote à ces Messieurs de Paris à Paris.

Maintenant nous avons quand même une joie – la traduction de votre œuvre, dont je suis presque désespéré de sa faisabilité, 
je vais maintenant quand même l'accomplir, avec l’aide d’un ami qui a déjà travaillé sur une autre traduction. 

Je me réserve de vous communiquer plus de détails plus tard. 

Veuillez bien me prévenir quand vous souhaitez arriver à Paris. 
Je vous saurais très gré si je pouvais contribuer à rendre votre visite aussi plaisante que possible.

La poste est pressée, et je n’ai que le temps à signer.

Avec le plus grand respect
Votre serviteur tout dévoué 
LKieseritzky.

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Handbuch des Schachspiels (deuxième édition)

Paris, le 11 août 1852,

(Cher Baron très estimé),

Permettez-moi de vous remercier profondément pour l’envoi généreux de votre excellente œuvre. 

La publication de cette deuxième édition est surement une preuve agréable de l’attention accrue pour les échecs en Allemagne. 
Ici également, les meilleurs esprits l’ont salué, même s'ils regrettent de ne pouvoir le suivre qu'en langue étrangère. 
Pour cette raison, le souhait s'est exprimé plusieurs fois d'en faire une traduction française. 

Je voudrais prendre cette traduction à ma charge avec joie, vu qu’une grande partie de la première édition est réellement déjà traduite. 
Mais les coûts sont tellement grands qu’une mise en œuvre ne se réalisera pas facilement.
On aurait besoin, selon un calcul modéré, de 3,000 francs pour le papier et l’impression. 
Par conséquent, si on veut garder le prix de l’original, il faudrait en vendre 250 exemplaires seulement pour couvrir les coûts. 

Mais la France de dispose pas d’un tel chiffre d’enthousiastes pour les échecs, 
parce qu’elle ne prend même pas le soin de maintenir son seul journal d’échecs.
Au cours de cette année, poursuivre le journal semble impensable, mais il est possible et même probable que la situation s’améliore à l’année prochaine. 

Si, ce qui est à souhaiter, le cercle d’échecs actuel se dissout, une nouvelle association pourrait se fonder avec les meilleurs éléments et esprits.

Mais il est encore beaucoup plus important de savoir que le Café de la Régence va cesser d'exister, 
suite à un décret qui pourrait être adopté dans les jours à venir, selon lequel la place devant le Palais Royal devrait être décoré avec des Arcades. 
Dans ce cas-là, la maison No. 243, dans lequel le Café se trouve, va être démolie. 

Nous ne savons pas encore oû nous devrons aller.

Le Café a récemment subi une perte sévère avec la mort de M. Des Guis, un de nos plus forts joueurs. 

Avec le plus grand respect, j’ai l’honneur de rester 
Votre servant tout dévoué

LKieseritzky.

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En complément, voici comment Alphonse Delannoy présente ce joueur, M. Des Guis, qui vient de décéder en 1852

Joueur plus expérimenté, plus consommé peut-être, M. des Guis, le croqueur de poules, 
nous a paru réunir toutes les qualités qu’exigeait autrefois ce brave La Bourdonnais lorsqu’il parcheminait un amateur et l’admettait au doctorat. 
Si la conception dans cet athlète n’est pas toujours brûlante et hardie, 
il y a dans son intelligence une source abondante de finesses, de ruses et de pièges. 
Personne n’a peut-être jamais su mieux masquer sous la cendre ou sous la farine des allures de chat endormi. 
Il temporise, il attend, il fait gros dos et sommeille ; 
puis, tout à coup il se réveille, saute, bondit et dévore sa proie sans lui donner même le temps de crier. 
C’est donc un des lutteurs de l’espèce la plus dangereuse ; 
ses combinaisons cachent presque toujours quelque profond mystère dont la pénétration est ordinairement fatale aux indiscrets. 


La Régence – septembre 1850 – article d’Alphonse Delannoy


mardi 7 avril 2020

Une revanche de Waterloo

En 1836, Joseph Méry, ami de La Bourdonnais, écrit un poème échiquéen si l'on peut dire, où il décrit en vers une des victoires de La Bourdonnais face à Mac-Donnell en 1834 (17ème partie du 1er des 6 matchs entre les deux joueurs).
Ce poème sera publié dans "Le Palamède" en avril 1843.



Je me suis lancé dans une vidéo pour cet article.
Celle-ci n'est pas sans hésitation, et malheureusement je fais une faute de liaison à un moment...
Soyez indulgent.
La vidéo est suivi d'un échiquier interactif et du texte du poème.


Voici ce que j'en dis dans mon livre, dans le chapitre 8 consacré à La Bourdonnais.

« En 1836, M. Méry a composé ce petit poème sur une partie jouée en Angleterre, deux ans avant, entre La Bourdonnais et Mac-Donnell. L’ancien Palamède a donné cette partie (T. Ier, p.201). Quant au poème, il fut joint à un des numéros de cette époque, et envoyé à quelques abonnés ; mais il n’a jamais été partie intégrante du Palamède. Nous cédons à de nombreuses demandes en le reproduisant ici. Dernièrement, il a figuré aussi dans les Revues anglaises consacrées aux Échecs.  »

Son titre est assez révélateur de la fierté apportée aux Français de la victoire de La Bourdonnais qui est au faîte de sa gloire ; « Une revanche de Waterloo, ou une partie d’échecs, poème héroï-comique, par Méry » !

« Avis essentiel – Le lecteur qui suivra la partie d’échecs de ce poème sur l’échiquier voudra bien se rappeler que toutes les fois que je me sers de cette expression, Une pièce franchit deux cases, ou trois, ou six, ou deux degrés, ou trois relais, etc., la case où se trouvait la pièce est toujours comprise dans ce nombre. Au contraire : lorsque je dis qu’une pièce se place à deux ou trois cases devant ou en avant d’une autre pièce, la case de cette dernière ne doit pas être comprise dans le calcul. »

Et circa regem atque ipsa ad praetoria densae Miscentur. Virgile, Georg, liv. Iv »




[Event "Match Labourdonnais-McDonnell(1)+15-6=4"] [Site "London"] [Date "1834.??.??"] [Round "17"] [White "La Bourdonnais, Louis Charles Mahe de"] [Black "McDonnell, Alexander"] [Result "1-0"] [ECO "D20"] [PlyCount "57"] [EventDate "1834.06.??"] [EventType "match"] [EventRounds "25"] [EventCountry "ENG"] [Source "ChessBase"] [SourceDate "2001.11.25"] 1. d4 d5 2. c4 dxc4 3. e3 e5 4. Bxc4 exd4 5. exd4 Nf6 6. Nc3 Be7 7. Nf3 O-O 8. Be3 c6 9. h3 Nbd7 10. Bb3 Nb6 11. O-O Nfd5 12. a4 a5 13. Ne5 Be6 14. Bc2 f5 15. Qe2 f4 16. Bd2 Qe8 17. Rae1 Bf7 18. Qe4 g6 19. Bxf4 Nxf4 20. Qxf4 Bc4 21. Qh6 Bxf1 22. Bxg6 hxg6 23. Nxg6 Nc8 24. Qh8+ Kf7 25. Qh7+ Kf6 26. Nf4 Bd3 27. Re6+ Kg5 28. Qh6+ Kf5 29. g4# {The Chess Player's Chronicle 1841, p. 294} 1-0