dimanche 20 juin 2021

Alexandre Alekhine en 1932 à la Régence

Le 28 février 1932, Alekhine donne une formidable exhibition à l'hôtel Claridge à Paris. Il joue simultanément contre 60 équipes de 5 joueurs, et la presse se fera l'écho de cet exploit qui mérite un article à lui seul sur ce blog.

Est-ce cette photo d'Alekhine qui était accrochée sur un des murs de la Régence ?

Mais ce qui m'intéresse présentement, c'est une courte entrevue d'Alekhine publiée dans le journal "L'écho de Paris" ce même 28 février. Le journaliste était au courant de l’événement en préparation, et il rencontre la veille Alekhine au Café de la Régence. 

Lors de l'écriture de mon livre sur l'histoire du Café de la Régence, j'avais eu l'occasion de m'entretenir avec César Boutteville, alors un des derniers témoins du Café de la Régence. Même si M. Boutteville était fatigué (il avait alors près de 95 ans) et m'avait dit ne pas vouloir remuer le passé, il m'avait néanmoins communiqué deux informations au sujet d'Alekhine et du Café de la Régence : Alekhine jouait au bridge (!) plutôt qu'aux échecs lorsqu'il venait à la Régence, et il y avait un de ses portraits accroché sur un mur.

Comme vous pourrez le lire dans l'article ci-dessous, Alekhine est accompagné par sa compagne depuis 10 ans à l'époque, Nadejda (appelée Nadine en France, selon l'historien Russe Youri Sabourov) Semionovna Vassilieva (née Fabritskaïa). Quelques mois plus tard, Alekhine partira autour du monde pour une tournée de simultanées et rencontrera Grace Wishaar avec qui il se mariera par la suite.

Source - Alekhine (au centre) avec sa compagne Nadjeda lors du championnat du monde contre Capablanca à Buenos-Aires en 1927

L’écho de Paris – 28 février 1932 - Source Retronews


Avant un record sensationnel
Avec Alexandre Alekhine Champion du monde des échecs

« - Tu vois ce jeune homme blond là-bas, avec sa carrure d’athlète et ses yeux bleus ? Eh ! bien, c’est Alekhine.
- Le célèbre joueur d’échecs, le champion du monde, qui va livrer demain un assaut contre trois cents adversaires.
- Lui-même
- Présente-moi
Nous sommes justement et, comme par hasard, au café de la Régence, célèbre depuis plus de deux cents ans pour ses tournois d’échecs.
Alekhine est très paisiblement, avec Mme Alekhine, assis devant des consommations et il n’a pas l’air très préoccupé du tournoi mémorable qu’il va livrer. C’est ce que nous ne pouvons nous empêcher de lui dire.
- Oh ! nous dit-il en souriant, je ne passe pas ma vie à penser aux échecs. C’est un art auquel je me livre avec passion, comme à tous les sports – car je suis très sportif – mais en dehors des championnats ou des livres techniques que j’écris sur la question, je suis, croyez-le bien, un homme comme les autres. Les échecs n’ont jamais empêché personne de faire de la poésie, et c’est mon cas. Je prétends même qu’il y a de la poésie dans les échecs, et de la beauté, comme dans tout problème.
- Mon mari est si peu l’homme d’une seule chose, nous confie Mme Alekhine, que si vous veniez chez nous, je ne sais même pas si vous trouveriez un échiquier. En tout cas, il doit être dans quelque coin, couvert de poussière. Il ne joue jamais chez nous.

Source : Collection Roger-Viollet
Hélas ce n'est pas au Café de la Régence que fut prise cette photographie d'Alekhine, mais au Café de la Paix, place de l'Opéra

Nous voudrions faire parler le champion, qui est non seulement la plus grande autorité en matière d’échecs, mais encore le recordman mondial du jeu sans voir (contre vingt-huit adversaires), de sa méthode et de sa manière. Il s’y prête avec une charmante bonne grâce, car Alekhine, qui aligne je ne sais combien de records, est extrêmement modeste.

- Je crois que je suis un visuel, nous dit-il, mais ce n’est pas sûr, car, lorsque je joue sans voir, je n’évoque pas les échiquiers, mais la tactique logique engagée par moi contre chaque adversaire en particulier. C’est l’adversaire qui m’intéresse, sa psychologie et ses réactions contre mes attaques, c’est pourquoi je vous disais qu’il y a dans les échecs place à la poésie, car entre deux solutions également logiques, l’imagination choisit.

Évidemment j’ai de la mémoire, j’ai même une mémoire exceptionnelle. Je peux calculer jusqu’à vingt-huit coups d’avance, mais chaque parade de l’adversaire fait naître des combinaisons nouvelles et, en moyenne, je ne prévoie pas plus de cinq ou six coups d’avance. Les échecs sont un jeu merveilleux, dites-le bien, et je constate avec joie sa renaissance en France depuis la guerre. J’y ai ma faible part puisque, contrairement à ce qu’on croit, je suis citoyen français. Je vois des jeunes, des moins de trente ans, qui vont devenir de redoutables adversaires, et je m’en réjouis. Tout n’est pas dit sur les échecs. Ma modeste contribution à l’histoire de ce vieux et illustre jeu a été et sera justement de montrer qu’il y a des combinaisons nouvelles , des problèmes encore non résolus… »

J.-G. Lemoine

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