lundi 10 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 1er janvier 1855

Voici la 3ème lettre d’Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa.
Vous avez les lettres précédentes ici et.
 
Cette lettre est datée du 1er janvier 1855. L’exposition universelle de Paris est prévue du 15 mai au 15 novembre. C’est la deuxième exposition de ce type organisée dans le monde, après celle de Londres en 1851. Et c’est justement à Londres qu’avait eu lieu le premier grand tournoi international d’échecs. Il semble donc tout naturel d’organiser un tel évènement à Paris en 1855…Et cette lettre pose les premiers jalons de cette organisation.
 
Estampe - Promenade à l'exposition universelle de Paris 1855 - Gallica
 
La première partie de la lettre a un curieux écho avec la situation géopolitique actuelle. La France et la Grande-Bretagne sont alliées contre la Russie dans la guerre de Crimée. Arnous de Rivière a une certaine inquiétude à cause de la situation et espère la paix pour le printemps 1855, mais la guerre va durer jusqu’au traité de Paris le 30 mars 1856.

Puis Arnous de Rivière assure avoir le soutien des Anglais pour l’organisation du tournoi, et propose de faire quelques changements par rapport au déroulement du tournoi de Londres en 1851. Un aspect important concerne également la révision des règles du jeu dans le but de les uniformiser et de les rendre universelles, chose qui avait échouée à Londres en 1851.

Arnous de Rivière demande ensuite de l’aide à son correspondant afin de diffuser l’annonce du congrès partout en Allemagne. Puis il propose une ébauche de budget, mais comme il l’indique, ce ne sont que des hypothèses car les souscriptions n’ont pas encore été lancées…

Le projet avance certes… Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il n’y aura pas de tournoi à Paris en 1855 !

Voici le texte de la lettre. Elle est annotée par Von der Lasa – les notes (que j'indique en italique) sont transcrites et traduites de l’allemand par Herbert Bastian que je remercie.

Mit der Bitte um gelegentliche Rücksendung, dem Vorstand der Berliner Schachgesellschaft zur gefälligen Kenntnisnahme mitgeschickt. Brüssel 3. Jan 55 Lasa

Envoyé au comité de la société d'échecs de Berlin, avec prière de le renvoyer à l'occasion, pour information. Bruxelles 3 janvier 1855.
 
Paris, le 1er janvier 1855

Monsieur,
 
 
Je vous suis infiniment obligé de l’empressement que vous avez mis à répondre à mon appel ; vos deux lettres du 23 et du 29 décembre (NDA - xbre) me sont parvenues au temps de leur date, pour ne rien oublier de ce qu’elles mandent je vais les suivre alinéa par alinéa. Vous commencez par émettre un doute sur la réussite du congrès-tournoi en raison des circonstances actuelles, la guerre a détourné les esprits des échecs surtout en Angleterre (NDA - guerre de Crimée) et vous ignorez quelles sont les dispositions de vos compatriotes. 
 
A cela je vous répondrai franchement que j’ai conçu comme vous quelque inquiétude et je ne puis me flatter de l’espoir que la paix sera faite au printemps, mais d’un côté l’opportunité de l’époque où une Exposition Universelle attirera beaucoup d’étrangers (Quel que soit du reste l’état politique de l’Europe) et d’un autre côté l’utilité réelle d’un congrès-tournoi autant pour s’entendre sur la révision des lois * et le système de notation que pour réveiller et populariser le goût des échecs par la publication de toutes parties qui donneront lieu à des analyses savantes, enfin la bonne volonté de plusieurs membres du Cercle des échecs de Paris et notamment de notre premier joueur M. de Saint-Amant sont des considérations qui l’ont emporté dans mon esprit et me décident, après avoir pris l’initiative d’une entreprise assez lourde, à en poursuivre l’exécution sinon avec toute l’habilité et l’expérience désirable, du moins avec zèle et ce que je m’empresse de vous répéter, Monsieur, une facilité très grande à recevoir des conseils.

*Die Regeln und die Bezeichnung (= Notation) gehören wohl in die letzte Reihe am Congreß.
*Les règles et le système de notation occupent sans doute le dernier rang du Congrès.


Monsieur Staunton me parait être très disposé à seconder le Cercle de Paris, il me l’assure dans ses lettres et vous avez pu voir qu’il avait déjà publié dans L’Illustrated London News le nom des membres du Comité de Direction. Dans le court séjour que je fis en Angleterre l’année dernière, au mois de juin nous nous étions entretenus des moyens du succès pour un tournoi.
Je lui demandai s’il pensait que ses compatriotes souscriraient volontiers et M. Staunton m’assura qu’il trouverait parmi les joueurs anglais une somme d’au moins 200 livres sterling. Les embarras de la crise où nous avons été jetés depuis par la politique modifient peut-être ses idées comme ses ressources ?

**Wenn Herr Staunton sehr gütig sein wollte, hatte er wohl schon, selbst zu kommen, verworfen. Vielleicht sagt er aber doch zu.
**Si M. Staunton voulait être aimable, il avait sans doute déjà refusé de venir lui-même. Mais peut-être acceptera-t-il quand même.


Vous vous préoccupez, Monsieur, de la manière dont sera organisé le tournoi, vous critiquez celui de Londres et entre autre inconvénient vous me citez l’exclusion presque immédiate de MM Kieseritzky, Mayet et Lowenthal ; vous proposez de restreindre le nombre des concurrents et d’augmenter le nombre des parties en ce sens que chaque joueur devra gagner deux parties sur trois à son adversaire. C’est aussi l’avis de M. Anderssen.*** Il ne faut point négliger selon vous de se mettre en rapport direct avec le plus grand nombre d’amateurs dans tous les pays.

Soyez certain, Monsieur, que l’esprit de notre comité est d’écarter soigneusement l’arbitraire. Hier même, M. de Saint-Amant avec lequel j’ai pu m’entretenir pour répondre à vos obligeantes communications me disait qu’il convenait de faire régler par les joueurs de tous pays réunis en assemblée générale**** (NDA – ass.gale) dans notre cercle toutes les questions relatives à l’organisation du tournoi.

***Falsch verstanden. F
***Mauvaise compréhension.

****Das ist bequem für das Comitée, aber nicht practicabel.
****C'est commode pour le comité, mais ce n’est pas pratique.

F ich hatte denModus des London Clubs empfohlen – Anderssen will bei der Art des St. G. Clubs bleiben, aber die Zahl der Siege über zwei vermehren.
F j'avais recommandé la méthode du London Club - Anderssen veut rester dans le style du St. G. Club, mais augmenter le nombre de victoires au-delà de deux.


Un rapport sera préparé qui résumera les opinions des autorités en matière d’échecs et dès la première réunion on votera sur l’adoption de tel ou tel système.

Ce procédé me semble de beaucoup le meilleur ; le Cercle de Paris s’efface le plus possible et chacun est appelé sur le pied d’une parfaite égalité. D’ici au temps de notre réunion nous pourrons traiter par correspondance sur les divergences d’avis des principaux amateurs. Je reconnais comme vous la convenance d’une invitation directe de notre club à ceux des joueurs étrangers dont le concours parait le plus à désirer. Veuillez être assez amical pour m’envoyer une liste des cercles importants d’Allemagne et leur adresse ainsi que celle des grandes célébrités de l’échiquier dont j’ai le malheur d’ignorer jusqu’à l’existence au moins pour un certain nombre d’entre eux ; il faut pardonner cela à un adepte aussi novice que moi.

Le vœu que vous exprimez sur la publicité des séances est juste, il sera certainement écouté, ne craignez rien à l’endroit de la publication des parties, elles seront propriété publique, chacun butinera à son aise. Il est à regretter que le congrès de Londres manquait d’autorité suffisante pour résoudre les questions de révision des lois et de notation universelle. J’espère que notre congrès aura un caractère d’universalité qui lui permettra de se prononcer utilement sur ces questions. Pour ma part je compte insister pour que cette portion de notre programme soit accomplie sérieusement.

Reste à savoir quels seront les prix accordés ? Je ne puis vous répondre d’une manière assez positive, ce que je vais vous dire émane de mes appréciations personnelles car les listes de souscriptions n’ont pas encore été lancées et j’ignore au juste ce qu’elles produiront, mais enfin voici les bases qui me paraissent les plus probables.
 

M. L’Empereur donnera un prix de 1000 à 3000 francs
Le Cercle des Échecs de Paris 2000 francs
La Régence et les amateurs de province 1000 à 2000 francs
L’Angleterre 5000 à 6000 francs
L’Allemagne (?) 2000 (?) francs

11000 francs à 15000 francs

Le produit des droits d’entrée (??) 2000 francs
Soit un total de 13000 à 17000 francs

Il se peut bien qu’il y ait quelque exagération dans ces chiffres quoiqu’ils ne soient pas élevés mais en tout cas il me parait qu’on peut compter sur 12000 francs. Nous le verrons bien !
Le prix principal sera proportionnellement très considérable, ainsi soit un encaisse de 12000 francs, le prix du grand match serait de la moitié 6000 francs. Le reste de la souscription sera réparti entre les joueurs de second ordre, les compositeurs de problèmes et les analystes qui à partir du 1er janvier 1855 auront contribué à faire progresser la théorie du jeu.

Voici, Monsieur ce que je puis vous dire de plus pressé ; il me reste à vous remercier de votre bienveillant concours en vous priant de continuer à me servir d’intermédiaire auprès de vos compatriotes. Dois-je nourrir l’espoir de vous voir prendre vous-même une part active dans notre congrès ? C’est le vœu le plus ardent de tous les amateurs d’échecs en France et je suis heureux de les représenter, Monsieur, pour vous le dire.
 

Agréez l’assurance de ma haute considération
J.Arnous de Rivière

samedi 8 octobre 2022

L’automate Turc joueur d’échecs de l’Italien Joseph Morosi

Dans un article précédent, j’ai parlé de la visite à Paris en 1783 de l’automate Turc joueur d’échecs de Kempelen.

Lors de mes recherches, j’ai découvert beaucoup d’articles de journaux au sujet d’un automate Turc joueur d’échecs à Paris au cours de l’année 1800. A cette époque Kempelen est toujours en vie et son automate n’a donc pas encore été cédé à Johann Maelzel. Mais curieusement le nom de la personne qui accompagne cet automate en 1800 à Paris n’est toujours pas Kempelen. 

En 1783, les articles de journaux parlent d’un certain Anthon pour lequel je n’ai pas encore pu mettre une identité. Et en 1800, il s’agit d’un dénommé Morosi.
 
Et c’est là que je me suis dit que quelque chose n’allait pas. Et bingo, dans le livre de référence « Biographie universelle, ancienne et moderne » (Paris 1843), on trouve dans le tome 74 en page 417 une courte biographie d’un dénommé Joseph Morosi (26/06/1772 – 27/09/1840) présenté comme un mécanicien italien né à Ripafratta petit village de Toscane. Le texte indique :


« (...) Il construisit ensuite un automate joueur d’échecs, qui fut jugé supérieur à celui de Kempelen, et valut à son auteur d’être nommé un des directeurs du Musée d’histoire naturelle de Florence, et professeur suppléant de physique expérimentale à l’Université de Pise. (…) Après la conquête de la Toscane par les armées républicaines, en 1799, il vint en France et visita en observateur éclairé les principales villes manufacturières. (...) »

D’après l’historique des articles de journaux que j’ai trouvés sur Retronews, on peut estimer son séjour à Paris de février à septembre 1800 avec certitude.

Mais regardez dans Wikipedia ou ailleurs, curieusement il n’est pas fait mention de cet automate Turc joueur d’échecs d’origine italienne. Le fait que Joseph Morosi ait également donné l’aspect d’un turc a sans doute créer la confusion dans les recherches ultérieures au sujet de l’automate joueur d’échecs. Et je n’ai trouvé nulle part ailleurs, pour le moment, une mention de cet automate joueur d’échecs. Le fait est peut-être connu, mais il est totalement nouveau pour moi. Un lecteur Italien de ce blog pourrait-il m’éclairer ? 

Deux automates en costume de turc ont donc existé à peu près à la même période en Europe, celui de Kempelen/Maelzel et celui de Morosi. L’histoire n’a retenu que celui de Kempelen/Maelzel…Celui de Morosi a-t-il été présenté ailleurs qu’à Paris ? Qu’est-il devenu ? A-t-il fait appel à un joueur d’échecs de la Régence comme pour celui de Kempelen ?

Voici quelques articles de journaux au sujet de la visite de l’automate Turc joueur d’échecs de Morosi à Paris en 1800.
 
17/02/1800 – La Clef du cabinet des souverains - Retronews

A V I S.
Le citoyen Morosi, célèbre mécanicien italien , expose à la curiosité du public un Automate qui joue aux échecs et aux dames. On le voit tous les jours , excepté le tridi et le septidi , depuis une heure et demie jusqu'à quatre , et depuis six heures jusqu’à neuf , rue des Poulies , grande place du Louvre , vis-à-vis la colonnade , n° 211, au second.


NDA : Tridi et Septidi correspondent au 3ème et 7ème jour de la décade dans le calendrier républicain. 

02/03/1800 – Journal des débats et des décrets - Retronews

— Vous avez vu des hommes, des ânes, des femmes, des chevaux, chanter, danser, et faire, je l'avoue, des tours de force surprenants ; mais tous ces êtres animés ont des moyens naturels , toutes ces espèces de miracles qui nous ravissent , ils ont un esprit , un instinct, une langue, des bras même pour les opérer ! Ah , je vous le demande, toutes ces merveilles valent-elles un geste de l'Automate ? — De l'Automate !.... un Automate qui agit !
— Oui, je l'ai vu , je l'ai admiré , et je... je... je suis resté interdit.... Un Automate jouer aux échecs et aux dames, arec une perfection !... c'est incompréhensible ! c'est incroyable ! j'ai joué avec lui , il m'a gagné; j'ai fait une fausse marche, il m'en a averti par un signe, il a remis ma pièce à sa place; j'ai triché, le monsieur s'est fâché, a renversé les échecs avec colère, et a produit sur mon esprit étonné et ravi, une illusion si forte que sa colère ma effrayé un instant ; on oublie, en vérité , que l'on joue avec un Automate, surtout lorsque donnant échec au roi, il vous indique lui-même cette opération par un signe de tête qu'il renouvelle deux fois lorsqu'il vous mate. Aucune combinaison du joueur le plus habile ne l’embarrasse , et il met dans son jeu une dextérité, une application apparente, une exactitude enfin qui fait crier, pour ainsi dire , au miracle, tous ceux qui le voient agir ainsi sans être influencé de personne. Il rappelle l'automate du célèbre Kempel ; mais le jeune Morosi qui a renouvelé et perfectionné cet effort de l'art , ne connait point , dit-on, le principe de l'automate de Kempel. Son ouvrage est un phénomène qui passe mon imagination, et je ne puis songer à la - difficulté du jeu des échecs, aux milliers de combinaisons dont une seule partie est susceptible, sans me demander encore si j'ai bien vu ; si dans l'intérieur ... dans l'intérieur, des rouages à l'infini ; j'ai tout examiné, j'ai tout vu, j'ai tout étudié, je crois , et je ne comprends pas encore. Un Automate jouer aux échecs et aux dames ! Que ne doit-on pas croire après cela ? 
 

— Votre enthousiasme m'électrise ; il me donne bien des regrets : Je suis de votre avis , ce que vous avez vu dans une heure , surpasse toutes mes jouissances d'une semaine ; je veux voir l'Automate , je ne partirai pas sans cela , je vous le jure.
— Je vous y accompagnerai ; je veux le voir encore , et chaque jour j'espère faire ma partie avec ce beau monsieur qui s'est si fortement fâché contre moi ; sa colère heureusement n'est pas bruyante ; il ne conserve point de rancune. Je veux me raccommoder avec lui, et lui gagner, s'il est possible, une seule partie.

Nota. On voit cet Automate rue des Poulies , grande place du Louvre , vis à vis la colonnade, n° 211, au second, tous les jours, excepté le tridi et le septidi, depuis une heure et demie jusqu'à quatre, et depuis six jusqu'à neuf heures. Le prix du billet d'entrée est d'un franc 8o centimes par personne.
 



29/03/1800 - La Clef du cabinet des souverains - Retronews

Le citoyen Morosi, toscan, dès sa plus tendre jeunesse, a inventé des machines qui le placent au rang des plus grands mécaniciens de ce siècle. Il avait déjà construit, en Italie, un automate joueur d'échecs, que le grand-duc de Toscane , qui en avait fait les frais (25 mille francs) , gardait dans son cabinet. Celui qu'il vient d'exécuter à Paris , et qu'on voit rue des Poulies, vis-à-vis la colonnade , n'a pas moins de perfection, quoique l'auteur , faute de moyens pécuniaires, n'ait pas pu employer les meilleurs matériaux. Plusieurs savants et artistes célèbres ont vu l'automate et l'ont admiré. De ce nombre, sont l’illustre Lagrange , les citoyens Prony , Sylvestre et Breguet, horloger.

Bien des personnes n'ayant pas d'idée de ce que peuvent produire la mécanique et la science du calcul combinées, ont prétendu que l'automate agissait par l'effet de quelques tours d'escamoteurs. Nous ne mettons pas dans cette classe l'estimable rédacteur de l’Ami des Lois, mais il dit avoir découvert le coup de Jarnac employé par l'auteur de l'automate, et il annonce qu'il dévoilera bientôt le mystère. Nous sommes persuadés que s'il se rend à l'invitation du citoyen Morosi , qui l'a engagé à aller observer l'automate avec l'attention la plus scrupuleuse et à proposer ses doutes, il reconnaîtra qu'il s'est trompé, et il s'empressera de publier que l'inventeur de l'automate est un homme de génie et non un escamoteur.
 

25/09/1800 Le Courrier des spectacles - Retronews

Le citoyen Morosi, rétabli à peine de sa dangereuse maladie , fait voir de nouveau son Automate qui joue aux échecs et aux dames. C'est un turc bien costumé, ces mouvements sont naturels; il joue avec le premier venu, et se fâche lorsqu'on joue contre les règles. On le voit rue des Poulies, place du Louvre, n°211, vis-à-vis la colonnade.

jeudi 6 octobre 2022

Photo inédite de Lasker en simultanée au Café de la Régence en 1933

En mai dernier, j'ai fait l'acquisition sur Ebay d'une photo indiquant qu'il s'agissait d'Emanuel Lasker en simultanée en 1933 au Café de la Régence.
Simultanée de Lasker au Café de la Régence - Samedi 18 mars 1933, sur 30 échiquiers
Collection personnelle.
 
Quand je l'ai vue, j'ai immédiatement compris que le lieu indiqué dans l'intitulé de la vente était correct grâce à un détail : le carrelage au sol est le même que celui d'une autre photo du Café de la Régence, que j'ai déjà publiée, avec la table de Bonaparte !
 
Photo de la fameuse table de Bonaparte - Collection personnelle.
Remarquez le carrelage au sol :-)
 
Sol de la photo de la table

Sol de la photo de la simultanée
 
Au sujet de cette simultanée, je vous renvoie à l'article en deux parties que j'ai consacré à cet évènement. 
Lasker joue dans des circonstances tragiques pour lui, il vient de fuir l'Allemagne nazie.

Comme je l'indique dans la deuxième partie de l'article, il reste à mettre la main sur le film d'actualité qui a été tourné à cette occasion.

La même photo colorisée par Etienne Cornil que je remercie.

Pour compléter cette article, voici ce que pense Gaston Legrain chroniqueur d'échecs pour le journal royaliste et antisémite L'Action Française. Gaston Legrain était très investi dans la FFE et sa chronique était la meilleure de l'époque selon moi, malgré sa publication dans un journal sulfureux.

Gaston Legrain - Supplément à la revue L'Echiquier - Juillet 1929
Photo publiée sur le site Héritage des Échecs Français

Gaston Legrain garde toujours en travers de la gorge les articles anti-français signés par Lasker au début de la première guerre mondiale.

L'Action Française - 13 mars 1933 - Retronews

Lasker à Paris. — Samedi prochain, 18 mars, à la Régence, 14 heures, séance de parties simultanées par Emmanuel Lasker, 30 échiquiers à 10 francs. Jeu en consultation admis. Entrée libre.
Les Français qui se souviennent des articles que le champion écrivait, durant le deuxième semestre de 1914, dans la Gazette de Voss, n'assisteront peut-être pas sans malaise à cette exhibition. Nous avons commenté ici même, en 1918, et dans notre 18e cahier, cette arrogante chronique du conquérant qui se dit porteur d'une haute mission de culture pour prétendre asservir une nation voisine. 

J'ai également trouvé 3 photos de l'évènement dans la presse de l'époque - Source Retronews.

Le Petit Journal - 19 mars 1933
 

 
 
 
 
 


 

 








 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Excelsior - 19 mars 1933

L'Intransigeant - 20 mars 1933

mercredi 5 octobre 2022

Le court passage de Daniel Harrwitz au Café de la Régence - grandeur et décadence

Lors de la conférence sur le centenaire de la FFE, Frank Hoffmeister avait consacré une partie de son intervention sur le joueur Allemand Daniel Harrwitz.
 
Daniel Harrwitz - Photo non datée ni sourcée.

Voici un complément au sujet de ce très fort joueur, que le site EDO Chess considère dans les plus forts joueurs du monde des années 1856/1857/1858, derrière un certain Paul Morphy...

Son installation à Paris est annoncée dans la revue La Régence en août 1856. Le texte est véritablement un éloge à son intention, et en particulier sur ses capacités à jouer à l'aveugle. En tout cas sa venue est très attendue, car depuis la mort de Lionel Kieseritzky il n'y a pas vraiment de leader à la Régence. 
 
La Régence - 1856
 
CHRONIQUE

Nous recevons une lettre de M. Harrwitz, dans laquelle ce célèbre joueur d'échecs nous annonce son intention de venir se fixer à Paris, pour y occuper, comme professeur, la place laissée vacante par la mort de M. Kiéséritzky. Depuis deux ans, M. Harrwitz semblait avoir abandonné les échecs, et s'était retiré à Breslau peu après son match avec le hongrois Lowenthal; mais peut-on renoncer ainsi à la gloire d'être au premier rang, quand on est dans toute la force de son talent ; guérit-on si facilement de la passion pour les échecs ?
 
Par quels travaux faut-il que la vie soit absorbée ? de quels chagrins pensez-vous qu'elle doive être remplie pour amener un homme à se priver d'une distraction si attrayante et d'un remède si efficace ? Non, les échecs ont ce rare privilège d'être à la fois une science, un art, une lutte et un divertissement, et rien au monde ne nous captive plus longtemps. 
 
Aussi sommes-nous moins surpris que charmés par la résolution prise par M. Harrwitz, qui trouvera parmi les amateurs du Cercle et du Café de la Régence, ce même accueil sympathique qu'il y a conquis dans le cours de ses trop rares visites. La rédaction de La Régence recevra, par l'effet de sa présence, un renfort de savante collaboration, car M. Harrwitz a déjà fait gracieusement ses offres de services au rédacteur en chef du journal ; et puis, à l'exemple de ses rivaux, les véritables ombres de l'échiquier, MM. Staunton, Lowenthal, Anderssen, et avant eux de La Bourdonnais, Deschapelles, Lewis, Mac-Donnell, il reste debout sur la brèche, prêt à accepter le combat. 
 
Nous ne voudrions cependant pas qu'on pût se méprendre sur les intentions de notre futur hôte, qui, tout jaloux qu'il peut être de maintenir sa réputation, n'est nullement animé d'une ardeur querelleuse. M. Harrwitz ne reculerait pas devant un défi sérieux et loyal ; n'ayant jamais échafaudé sa gloire sur des succès imaginaires, vainqueur dans le plus grand nombre des tournois qu'il a soutenus, il s'appuie sur un talent réel et sait très bien que la meilleure manière de trancher la discussion dans une question de prééminence, est de combattre sur l’échiquier au lieu d'argumenter à perte de bon sens et de toute créance; mais, encore une fois, l'humeur de M. Harrwitz est à la paix, il se présente avec un rameau d'olivier à la main; place au professeur. 
 
Très vite après son arrivée, Jules Arnous de Rivière défie Daniel Harrwitz, en caressant l'espoir de se faire un nom en battant cet adversaire prestigieux. C'est un échec, Arnous de Rivière se fait battre sèchement sur le score de +5 -2.
 
Harrwitz fréquente l'aristocratie parisienne. Par exemple La Gazette du Midi du 13 mars 1857 mentionne par exemple qu'il a joué chez le duc de B (Brunswick) et chez le prince A. B. (Antoine Bonaparte
 
 Retronews

L’Indépendance belge signale l'arrivée à Paris d'un des plus illustres joueurs d'échecs qui aient peut-être apparu dans ce monde à part, un Prussien, M. Harrwitz, qu’une organisation spéciale distingue entre tous. Philidor et La Bourdonnais n’avaient peut-être pas au même degré la faculté de jouer sans regarder l’échiquier. Harrwitz a conduit jusqu’à quatre parties à la fois de cette manière. Quelle que soit sa facilité, un pareil tour de force exige une tension du cerveau qui ne peut pas être sans danger. Mais dernièrement, chez le duc de B… et chez le prince A. B…., il a joué deux parties simultanément sans fatigue et sans efforts.
 
On parle même de ses exploits de l'autre côté de l'Atlantique, où un certain Paul Morphy a déjà acquis une certaine réputation. Ainsi cet article dans le journal Evening Star - Washington DC du 7 avril 1857, où on apprend aussi quelques détails sur la configuration du nouveau Café de la Régence.

Evening Star - Washington DC du 7 avril 1857

Une extraordinaire partie d'échecs.

Le Café de la Régence, à Paris, a été récemment la scène d'une extraordinaire démonstration de puissance échiquéenne. M. Harrwitz, le célèbre joueur, disputait, sans voir l'échiquier, deux parties en même temps contre deux joueurs du Club d'échecs de Paris.

Le Prince Antoine Bonaparte, le Duc de Brunswick, le Marquis de Carracciolo, le Comte Isoard, et un grand nombre d'amateurs et de membres du club, étaient présents, et ont suivi avec un intérêt inlassable jusqu'à la fin le merveilleux exploit d'abstraction mentale et de mémoire échiquéenne que M. Harrwitz a présenté à cette occasion sans, selon toute apparence, un effet harassant.

Pour mieux comprendre comment se sont déroulées les parties, nous pouvons dire que le Café de la Régence se compose de deux grandes salles au rez-de-chaussée ; l'une aménagée en café, proprement dit, et l'autre pourvue de tables de billard et aménagée en estaminet, où il est permis de fumer. Dans ces deux salles, qui sont ouvertes à tous, et où l'on joue aux échecs presque toute la journée, l'amateur est sûr de trouver à tout moment quelqu'un prêt à faire une partie. Mais au-dessus se trouve une série de salles réservées à l'usage du Club d'échecs de Paris, et c'est dans ces salles que s'est déroulée la merveilleuse démonstration dont nous parlons.  

Au centre de la plus grande de ces pièces étaient placées deux tables, auxquelles étaient assis, chacun avec un échiquier et des pièces d'échecs devant lui, M. Lecrivain et M. P. (NDA - Est-ce Potier ? ou Jean Préti ?), le gentleman avec lequel M. Harrwitz devait engager un conflit pacifique. La pièce d'à côté, la dernière de la suite, était réservée au joueur à l’aveugle, avec tout son aménagement, consistant simplement en trois ou quatre chaises et une table dans un coin sur laquelle étaient placés du vin, du sucre et de l'eau, et d'autres rafraîchissements, ainsi que du matériel d'écriture, pour permettre au monsieur, qui faisait office de secrétaire, de noter les coups lorsqu'ils étaient décidés.

La porte de communication entre les deux pièces était maintenue ouverte pendant tout le temps, de sorte que tout le monde pouvait voir que non seulement M. Harrwitz n'avait aucun moyen d'aider sa mémoire par un quelconque objet étranger ou tangible, mais que tout contact avec d'autres personnes était absolument impossible. Tout autour des autres pièces, des tables d'échecs étaient disposées, sur lesquelles les amateurs invités à être présents suivaient les coups au fur et à mesure qu'ils étaient joués. Tout étant déclaré prêt, vers 9 heures et demie, le jeu commença. La manière dont les coups ont été annoncés est la suivante :

M. Lequesne, qui avait aimablement consenti à servir de secrétaire, après avoir reçu ses instructions de M. Harrwitz, écrivait les coups pour les deux parties, puis, entrant dans l'autre pièce et disant "Première partie", il spécifiait le coup fixé pour celle-ci ; ensuite, disant "Deuxième partie", il agissait de la même manière pour celle-ci. Les coups, ainsi nommés, étaient alors joués sur l'échiquier, et les deux adversaires étudiaient la réponse à donner. Lorsque les deux messieurs étaient décidés, M. Lequesne notait les coups comme précédemment, puis à son tour annonçait à M. Harrwitz, exactement de la même manière, le coup ainsi donnée dans chaque cas.

La partie la plus longue, dans laquelle le jeu fut remarquable de qualité des deux côtés, dura trois heures et demie, et du début à la fin de ce long espace de temps, pendant lequel la tension sur la mémoire a dû être énorme, M. Harrwitz (rapporte Galignani) n'a jamais semblé embarrassé le moins du monde à un seul moment, et il n'a pas tardé plus longtemps dans ses coups qu'il ne l'aurait fait, probablement, dans une partie ordinaire, en regardant l'échiquier. Les réponses venaient certainement plus rapidement de son côté que de l'autre pièce, M. Lecrivain prenant un temps considérable pour examiner chaque position et jouant avec une grande prudence. M. P., au contraire, bougeait tout de suite, et étant naturellement un joueur rapide, il était bientôt fatigué par le temps pendant lequel il était obligé de rester inoccupé en attendant les décisions de M. Lecrivain. C'est très probablement à cette circonstance qu'il faut attribuer le fait qu'il n'a nullement égalé son jeu habituel. Il était plus d'une heure lorsque M. Harrwitz entra dans la salle générale, après avoir gagné les deux parties. Il se déclara alors peu fatigué et, en réponse aux observations qui lui ont été faites, il commença à expliquer différents aspects de ses deux parties.
 

 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Daniel Harrwitz - Photo non datée ni sourcée.
 
Ainsi Harrwitz impressionne en jouant deux parties à l'aveugle... On imagine le choc quand Morphy jouera simultanément à l'aveugle contre 8 adversaires le 27 septembre 1858, soit dans un peu plus d'un an après l'article.
 
Morphy scellera le sort d'Harrwitz. Ce dernier ne jouera pas le match jusqu'au bout, sachant qu'il se faisait véritablement écraser. Cela laissera une très mauvaise impression à la Régence. Il essaye bien d'organiser une simultanée similaire sur 8 échiquiers en décembre 1858 au Café de la Régence. Mais les adversaires sont faibles par rapport à ceux de Morphy, et les parties ne seront pas publiées.

Un court texte en vers circule alors à la Régence au sujet de la prestation d'Harrwitz :

Tu veux singer Morphy, joueur phénoménal;
Jeune imprudent, tu forces ta nature
En vain tu te poses en original,
Tu n'en es que la caricature.
 
Après le départ de Morphy, Harrwitz joue des parties informelles contre le jeune Ignaz Kolish, (+1 =1 -2) mais il refuse de jouer un match officiel. Et le 12 juin 1859, le journal Britannique The Era annonce : 

De France nous apprenons que M. Harrwitz a cessé de fréquenter le Café de la Régence, le propriétaire de cet établissement concevant qu'il avait des raisons de se plaindre sur le fait que M. Harrwitz a refusé le challenge de M. Kolish, ainsi que la non-continuation de son match avec M. Morphy.

Le propriétaire de la Régence estime donc qu'Harrwitz ne présente plus le même attrait qu'auparavant. L'impact est à la fois commercial et financier pour son établissement. Mauvaise réputation, moins d'attrait et de clients...Rideau, Harrwitz ne reviendra plus à la Régence. Son règne aura duré un an et demi. Grandeur et décadence...
 

dimanche 2 octobre 2022

Précision sur un changement de propriétaire de la Régence

06/10/2024 - Correction d'une coquille sur l'année de décès (comme indiqué dans l'acte de décès reconstitué). Pierre Alexis Delaunay décède en 1859 et non en 1858.
 
Un des tous premiers articles de ce blog concerne la longue liste des différents propriétaires du Café de la Régence. Dominique Thimognier (Héritage des Échecs Français) m'a signalé une lacune au sujet des dates d'un changement de propriétaire en 1859. Je le remercie pour cette précision !

Quand Paul Morphy arrive à Paris en septembre 1858, c'est un certain Delaunay (parfois écrit à tort Delaunnay) qui est alors propriétaire du Café de la Régence depuis 1856. Il décède en février 1859, juste avant le départ de Morphy, comme l'indique un article paru dans le journal "Le Sport" sous la plume de Saint-Amant, qui y tenait alors la rubrique sur le jeu d'échecs.

Article paru dans le journal Le Sport du 23 février 1859 et signalé par Dominique Thimognier. Le dimanche matin, dont parle Saint-Amant, correspond au dimanche 20 février 1859.

Fort de ce renseignement et de cette date, je me suis rendu sur le site des archives numérisées de la ville de Paris pour chercher son acte de décès par tout hasard. Il y apparait bien via les archives reconstituées, et l'on y apprend son prénom, Pierre Alexis.

Archives numérisées de la ville de Paris.
État civil reconstitué.

samedi 1 octobre 2022

Lettre d‘Arnous de Rivière à Tassilo von der Lasa en date du 9 octobre 1854

Au cours d'articles précédents, j'ai présenté la correspondance de Tassilo von der Lasa conservée à Kornik en Pologne, ainsi que la première lettre de sa correspondance avec Jules Arnous de Rivière.
Voici la seconde lettre qui nous amène petit à petit à l'échec de l'organisation d'un grand tournoi à Paris à l'occasion de l'exposition universelle de 1855.

Cette lettre est découpée en deux parties.
La première, où il est question des articles d'Arnous de Rivière publiés dans le journal L'Illustration Française, et notamment d'analyses au sujet du gambit d'Allgaier.
 
Le journal L'Illustration est accessible en ligne, mais sa consultation est payante...
 
La deuxième partie concerne une allusion à l'apathie des échecs en France en 1854, mais évoque surtout un futur tournoi à l'image du fameux tournoi de Londres en 1851. Il parle aussi, comme dans la lettre précédente, d'une harmonisation des règles du jeu d'échecs à cette occasion. 
Comme nous le verrons dans les prochaines lettres, Jules Arnous de Rivière va se démener pour cette organisation, mais va faire face à un Saint-Amant qui s'y opposera pour une raison inattendue...
 
Le Gambit d'Allgaier du Gambit du Roi.
1.e4 e5 2.f4 exf4 3.Cf3 g5 4.h4 g4 5.Cg5 h6 6.Cxf7
 
Voici le texte de cette deuxième lettre :
 
Courrier à entête du ministère des affaires étrangères – Archives

Paris le 9 octobre 1854           

Monsieur,

L’Illustration Française va publier dans son prochain numéro la belle partie que vous avez joué dernièrement à Bruxelles contre M. De Rives et j’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt pour ceux des lecteurs courageux qui suivent, malgré leur aridité, mes pauvres articles de former une translation des notes de M. Staunton surtout à cause de la prière qu’il m’en a faite ;
Mais je vois dans l’ I.L.N (NDA - Il s’agit du journal « Illustrated London News ») que vous êtes en divergence d’opinion avec lui et que vous avez analysé de votre côté les nombreuses variantes de cette déviation du gambit d’Allgaier ; je viens en conséquence vous prier de me communiquer votre travail ; je le publierai avec joie, certain de l’attrait qu’il doit offrir aux véritables connaisseurs.

Les échecs sont dans le marasme ici pour l’instant mais les zélés ont les yeux fixés sur l’époque où nous allons pouvoir réunir un grand concours de joueurs d’échecs pour un grand tournoi à l’imitation de celui de Londres en 1851. Ne pensez-vous pas qu’il faudra s’occuper sérieusement alors de la révision des lois sur le jeu ? Je vous serais bien reconnaissant de me dire votre opinion sur cette importante matière.

Veuillez agréer Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments d’estime.

J. Arnous de Rivière


A M. Heydebrand Von Der Lasa secrétaire de la légation de Prusse à Bruxelles
 
 
 

L'Automate Turc joueur d'échecs en visite à Paris en 1783

Dans le bandeau, en haut à droite de ce blog, vous pouvez voir une rubrique "Mystères". Il s'agit de plusieurs énigmes au sujet du Café de la Régence. Le 4ème mystère concerne la présence ou non du fameux automate Turc joueur d'échecs au Café de la Régence.
 
Une belle photo de la reconstitution du Turc mécanique de Wolfgang von Kempelen.
J'ai trouvé cette photo ici


Le Journal de Paris du 18 avril 1783 apporte quelques éléments de réponse. Un certain M. Anthon vient d'arriver de Vienne avec l'Automate. J'ignore qui est M. Anthon, il ne s'agit pas a priori de Wolfgang von Kempelen, le créateur de l'Automate, peut être un associé.

Après l'intéressante description du déroulement de l'attraction, on apprend que les places du spectacle doivent être achetées auprès du propriétaire du Café de la Régence de l'époque, François Haquin.
En 1783, c'est Philidor qui est le maitre du Café de la Régence. Et ce M. Anthon connait sans aucun doute la réputation des joueurs d'échecs à la Régence et il y cherche peut-être un compère pour animer son automate, avec la complicité du propriétaire des lieux. Le lien est en tout cas troublant.
 
La représentation a lieu à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré (rue aujourd'hui disparue), ce qui n'est pas très loin du Café de la Régence, sans doute trop exigu pour accueillir une cinquantaine de spectateurs dans de bonnes conditions.

Journal de Paris - Vendredi 18 avril 1783 - Retronews

 



 


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mécanique

M. Anthon vient d’arriver de Vienne avec la fameuse machine qui joue aux échecs, dont il a été question dans plusieurs journaux. Il offre de la montrer à tous ceux qui seront curieux de la voir, et il annonce que cet Automate, Joueur d’échecs, représente une figure d’homme de grandeur naturelle, habillée à la Turque, et assise derrière une commode, sur laquelle est placé l’échiquier ; Il joue une partie aux échecs avec la première personne de la compagnie qui se présente.

Avant que de commencer la partie, M. Anthon ouvre toutes les portes de la commode pour en faire voir l’intérieur, dont la plus grande partie est composée de rouages, leviers, cylindres, cadrans, ressorts, etc. ; les portes refermées, l’automate commence la partie ; il porte la main sur une des pièces, la saisit des doigts, la transfère sur une autre case, l’y lâche, et retire sa main pour la reposer sur un coussin qui se trouve près de l’échiquier ; s’il donne échec, il en avertit son adversaire en faisant signe de la tête trois fois si c’est au Roi, et deux fois si c’est à la Reine ; si son adversaire, soit par inadvertance, soit par dessein, fait une fausse marche, il secoue la tête, prend la pièce mal jouée, et la remet à sa place ; mais alors le coup de l’adversaire est perdu, parce que l’Automate joue son coup immédiatement après.

Si de part ou d’autre l’on donne échec et mat, et si ensuite l’on voulait encore jouer un coup, il refuse de jouer en secouant la tête.

La partie finie, il fait la marche du cavalier de la manière suivante : après que l’on a ôté toutes les figures de l’échiquier, quelqu’un des spectateurs prend un cavalier, le met sur une case qu’il choisit à son gré ; aussitôt l’Automate le prend et parcourt toutes les soixante-quatre cases, en montrant chacune avec le cavalier, et sautant du blanc au noir et du noir au blanc, sans venir deux fois sur la même case, de quoi l’on peut s’assurer, en marquant, d’un jeton, chaque case sur laquelle il a été ; revenu à la première case, dont il est parti, il y lâche le cavalier et retire sa main.

Après la partie d’échecs, les spectateurs font des demandes à cet Automate, auxquelles il répond en montrant sur une table d’alphabet, les lettres qui, prises ensemble, forment la réponse. Cet Automate se verra, pour la première fois, le Lundi 21 de ce mois et les jours suivants. Il jouera deux fois par jour ; savoir, à midi et à cinq heures du soir, à l’Hôtel d’Aligre, rue d’Orléans Saint-Honoré. L’entrée est à six francs par personne.
 

 

Comme plus de cinquante à soixante personnes ne pourraient voir commodément en même temps cette machine curieuse, l’on donnera, pour chaque représentation, un nombre proportionné de billets chez le Sieur Haquin, tenant le Café de la Régence, Place du Palais Royal, où l’on pourra savoir d’avance s’il y a encore de la place ou non. C’est pour cela que l’on ne recevra point d’argent à la porte, que l’on ne laissera entrer que les personnes pourvues de billets.

L’on est prié d’observer les heures ci-dessus fixées, sans quoi l’on manquerait de voir l’intérieur de la commode, qui est une des choses essentielles, et qui ne se montre plus après le jeu.

Si quelques personnes de distinction désirent venir voir l’Automate et s’unir un certain nombre à cet effet, M. Anthon sera prêt à les recevoir hors des heures fixées, pourvu qu’elles l’en fassent prévenir la veille.